L’Éveil de Yole - Monique Le Dantec - E-Book

L’Éveil de Yole E-Book

Monique Le Dantec

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Beschreibung

SUITE LE SOMMEIL DE ZOÉ
Après le décès de son mari Pierre, Zoé revient à Paris qu'elle a quitté il y a dix-sept ans, accompagnée de ses deux enfants adolescents, Yole, et Chogan, leur fils adoptif amérindien, sans oublier leur chien Goodboy, aussi du voyage.
Mais, devant les troubles étranges de Yole, diagnostiquée comme autiste, en proie à une recherche d'éléments obscurs autant qu'obsessionnels qu'elle ne peut définir, Zoé soupçonne une autre origine, lui rappelant ses propres problèmes de réincarnation dont elle a été victime au moment de sa rencontre avec Pierre. Hélas, leur arrivée coïncide avec une vague d'enlèvements de jeunes filles sur la capitale qui terrorise les habitants et met la Police sur les nerfs. Réintégrant leur pavillon place des Vosges, Zoé et Chogan, investi de l'esprit d'Amarok, seront très vite plongés dans les quartiers les plus mystérieux de Paris. Ils seront aidés en cela par Alex, l'ancien psychiatre de Zoé et Sacha, la nouvelle amie gothique de Chogan. Ils se lanceront dans une quête des bas-fonds parisiens alourdis du poids de l'Histoire, afin de délivrer Yole de ses errements. Jusqu'au jour où celle-ci disparaît à son tour... Commence alors une course contre la montre qui plongera nos héros dans l'obscurité la plus menaçante jusqu'à la lumière la plus extraordinaire, mais qui peut être aussi mortelle que salvatrice. Ce puissant roman à l'atmosphère envoutante conduira le lecteur jusqu'au point final sans un instant de répit.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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MONIQUE LE DANTEC

L’ÉVEIL DE YOLE

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected]

www.morrigane-editions.fr

À la mémoire de Martin Gray,

qui lors de mes premiers balbutiements d’écrivain, m’a encouragée à poursuivre ma voie sans jamais faillir.

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1.

C’est le grand retour ! Celui qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie, après un départ enthousiasmant et essentiel, mais qui se révèle un jour effroyable et désastreux. Brisé le temps qui a frôlé l’éternité, effacé le rêve de vieillir ensemble.

Pourtant, s’imaginant indestructibles, Pierre et Zoé ont at- teint la félicité au cœur des forêts canadiennes. Mais la mort a frappé, lui arrachant l’être qui guidait son existence, lui lais- sant le chagrin pour insupportable compagnon.

Son seul attachement, ce couple d’adolescents qui revient avec elle. Et surtout l’immense espoir de combattre ce mal qui ronge sa fille.

Yole et Chogan se trouvent de l’autre côté de l’allée, dans l’axe de son regard. En silence, si proches et pourtant si dis- tants, suivant les pistes de leurs pensées enchevêtrées, tandis que l’avion survole les nuages. Par instants, entre deux dé- chirures, elle aperçoit les multiples lacs qui, vus du ciel, font penser à de la dentelle. Mais bientôt, l’océan remplace l’île d’Halifax. Elle prend conscience à ce moment-là qu’ils ont bien quitté le Québec.

Sa fille a hérité de son père les traits slaves, les pommettes hautes, les yeux vert d’eau enfoncés dans les orbites, les sour- cils noirs. Et, en grandissant, la mèche indisciplinée qui lui tombe sur le front ainsi que sa silhouette longiligne et élancée.

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Par contre, Zoé ignore toujours par quel hasard elle a été dotée d’une chevelure aussi blonde que Pierre était brun, d’autant que les siens sont noirs de jais. Les mystères de la génétique lui sont bien étrangers. Mais ce point n’est qu’un détail. Elle a beaucoup plus préoccupant à gérer que le domaine de l’héré- dité dès son arrivée à Paris ! Pourtant...

Des origines du syndrome dont souffre la jeune fille, elle a le choix entre la version officielle ou de la sphère paranormale, qu’elle soupçonne grandement ! Car, si l’autisme a été décelé dès l’âge de trois ans chez Yole, aidé en cela par le fait que Mikaël, fils de Pierre issu d’un premier mariage, était atteint de cette maladie, Zoé n’y a jamais réellement cru malgré la persistance des médecins à soutenir ce diagnostic.

Sans doute les lueurs intermittentes et attentives dans le regard de Yole, qui hélas, se manifestent trop peu souvent, lui permettent de garder l’espoir d’une erreur de pronostic ou d’une guérison soudaine. Ou bien ce lien qu’elle a avec le Husky — qui se morfond dans la soute pendant le voyage — avec lequel elle communique comme s’ils parlaient le même langage. Mais avant toute chose, cette connexion si puissante, presque surnaturelle, qu’elle entretient avec Chogan, cet in- dien Mohawk que Pierre et elle ont adopté quand il était en- core bébé. L’esprit animiste du jeune Amérindien a une telle emprise sur elle !

L’âme de Yole s’intéresse parfois aux vivants, mais sa mère reste persuadée qu’elle est le plus souvent en contact avec celle des morts. Cette idée, elle la garde pour elle, comme elle l’a fait pendant toutes ces années passées avec Pierre. Car lui aussi soutenait les praticiens et n’avait jamais consenti à s’investir dans d’autres recherches. Il portait le poids de la culpabilité d’avoir transmis ses gènes à sa fille, et n’avait jamais pu s’en défaire malgré toutes les objections que sa femme pouvait lui

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apporter. Zoé reste convaincue que cet accident de voiture, fatal à Pierre, n’est qu’une conséquence de ce remords qui l’habitait, qu’elle a été impuissante à détourner. Las, cette vie avec l’homme qu’elle aimait est rompue, elle doit maintenant s’atteler à la cause profonde de son retour.

Une fois installée place des Vosges dans la maison familiale, elle présentera la jeune fille à tous les patriciens qui pourront confirmer ou non le diagnostic donné par leurs confrères de Montréal, même si elle pense qu’ils ont fait le tour du pro- blème de manière très éclairée. Mais elle cherchera autre chose, car au plus profond d’elle-même, elle soupçonne que la solution est ailleurs, non pas dans cette maladie si glaçante et si désespérante que l’autisme, mais dans le domaine des esprits dont elle croyait être à tout jamais délivrée, qui l’a rattrapée par la naissance de Yole.1

Zoé s’est endormie quelques instants dès le départ du Qué- bec d’un sommeil profond. Comme si elle voulait échapper à son nouveau destin. Ou bien vider son âme du trop-plein du temps révolu. Mais, maintenant qu’elle est éveillée, tous les souvenirs affluent comme une horde de chevaux sauvages qui dévaste tout sur son passage. Pourtant, une fois la décision prise de rentrer sur le vieux continent, elle a réussi à les main- tenir à distance, ces monstres enfouis au creux de son cœur.

Ceux, récents, de la mort de Pierre. Les plus violents, les plus âpres à revenir la tourmenter. Les plus ravageurs aussi. Com- ment revivre ces instants où la Police québécoise s’est trans- portée pour l’informer de l’accident un beau soir du début de l’automne ? Elle l’attendait tranquillement sur les rives du lac alors qu’il travaillait à Saint-Alexis-des-Monts. Le flamboie- ment des érables au feuillage roussi, illuminé par l’été indien,

1 cf Le Sommeil de Zoé, du même auteur 9

charmait son regard. Toute la forêt brasillait, ocre, rouge et or. Jusqu’à ce que la petite tache noire de l’hydravion qui survolait les eaux calmes — qu’elle assimila d’instinct à un oiseau de mauvais augure — visite incongrue en cette fin de journée, vienne rompre l’enchantement du spectacle.

Alors que son cerveau engrangeait malgré lui les informa- tions, son esprit, lui, partait ailleurs, dans les limbes glacés d’un territoire inconnu. Hors d’atteinte de la consolation, il erra longtemps, dans une grande confusion de cauchemars tandis que son corps, se survivant, faisait face à ses obligations.

Les moments qui suivirent, les paroles qui furent dites, elle ne s’en souvient plus. Il lui reste juste de ces instants-là, le sen- timent de dériver aux confins de la déraison et du non-sens.

La seule chose précise dont elle est consciente, c’est d’avoir décidé à ce moment précis de revenir définitivement en France. Pourtant, elle aurait aimé passer sa vie au même endroit, à regarder couler les jours. Mais, plutôt que s’abîmer dans les lamentations, son esprit combatif lui souffla qu’une autre exis- tence était possible et qu’il lui appartenait de la prendre en main. Que de là où il se trouvait maintenant, Pierre ne pou- vait que l’approuver !

Ses pensées sont interrompues soudain par l’hôtesse de l’air lui présentant un plateau-repas. Les adolescents sont déjà en train de dîner, Yole mange du bout des lèvres comme d’habi- tude, Chogan avale la nourriture en bouchées énergiques, ce qui attire un sourire sur les lèvres de Zoé. Autant la jeune fille est de carnation claire, autant Chogan est le type parfait de l’Amérindien. Le teint bistre, les pommettes hautes, des traits nets, une chevelure noire et raide qui lui tombe dans le cou qu’il attache le plus souvent en catogan, des yeux sombres pétillants de malice, un enjouement éclatant, une allure fur- tive et un pas si léger qu’elle ne l’entend jamais arriver. Le voir vivre est pour elle une joie intense.

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Vaguant sur une réalité indistincte, elle sait que, si une partie de sa mémoire et de son identité est restée à tout jamais blo- quée dans les forêts profondes du Canada, une autre se livrera à elle, dans sa ville natale, grâce à ces deux êtres innocents.

L’hôtesse revient quelques instants plus tard, les débarrassant des plateaux encombrants. Puis elle leur propose de vision- ner un film, que Chogan accepte, Yole ignore la question, et qu’elle-même refuse, préférant la compagnie de ses pensées, ou mieux, le sommeil s’il daignait se représenter. L’éclairage ambré de l’avion vient d’être diminué, laissant une douce pénombre envahir l’habitacle, ponctuée par les petits écrans qui se sont abaissés. Jetant un coup d’oeil par le hublot, elle s’aperçoit que les nuages qu’ils survolaient tout à l’heure ont disparu, remplacés par l’Océan Atlantique qui s’imprègne d’un crépuscule violet. Une lune gibbeuse apparaît dans la lucarne de la carlingue, annonçant la froide palpitation de la nuit proche. Celle-ci se cristallisera d’ici peu autour de l’Air- bus 721 qui ne sera bientôt plus qu’un reflet métallique glacial dans le ciel noir.

Son regard revient vers ses enfants. Quel bonheur d’avoir adopté Chogan ! Extraordinairement, il est né le même jour que Yole, issu d’un couple de chasseurs. Mais sa maman, qui avait tenu à accoucher dans leur cabane au fond des bois, n’a pas survécu. Zoé l’a très peu connue. Juste quelques rencontres lors des promenades en forêt. La jeune Indienne ne s’éloignait jamais de son habitation, et surtout parlait un sabir confus, mélange d’anglais, de canadien, et sans doute de la langue iro- quoienne de ses anciens, l’agnier. La communication entre les deux femmes se faisait beaucoup plus par gestes que par la parole, même si Zoé avait fait de son mieux pour se frotter à la culture amérindienne.

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C’était des gens aimables qui ne mesuraient pas leur sym- pathie. Joé, le père, était un véritable ami de Pierre. Chasseur de castors, combien de fois l’a-t-il mené sur les traces de la faune canadienne ? Et dès qu’ils eurent l’âge, vers les trois ou quatre ans, entraînant avec eux les enfants dans leurs aventures d’hommes des bois.

Vivre au cœur de cette forêt gigantesque, omniprésente, majestueuse, parsemée de milliers de lacs et de rivières, abri- tant des centaines d’espèces animales a été, avec la compagnie des siens, un immense bonheur. Elle s’est nourrie pendant ces dernières dix-sept années de ces instants merveilleux volés à la nature, et au temps ! Pas une journée qui ne lui ait apporté quelque émotion nouvelle, quelque sensation rare, quelque divertissement imprévu avec les cerfs, les orignaux, les cari- bous, les ours, les loups et bien sûr les castors, ces petites bêtes si discrètes et industrieuses. Sans oublier évidemment les baleines qu’ils allaient admirer tous les ans dans l’estuaire du Saint-Laurent. Tout cela reste dans son souvenir, un tourbil- lon indiscipliné de couleurs, d’images et de fortes exaltations.

Adopter Chogan au décès de son père, emporté en quelques semaines par un cancer indécelable, avait été d’une limpidité et d’un bien-fondé si flagrants qu’aucun d’eux ne s’était posé la moindre question. Le petit n’avait pas de famille proche hormis ses parents. Si Pierre faisait des allers-retours réguliers à Paris pour visiter ses galeries de peinture, il gérait véritable- ment ses affaires de Saint-Alexis-des-Monts, à une cinquan- taine de kilomètres de l’autre côté du lac. Il pouvait donc aider sa femme dans l’éducation du bambin.

Zoé avait toujours refusé de l’accompagner en France, préfé- rant demeurer au chalet avec les enfants. Si son pays lui man- quait parfois, les évènements si terribles qu’elle y avait vécus

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ne l’incitaient guère à y retourner. Elle avait bien trop peur que les ombres du passé ne ressurgissent et ne l’entraînent dans des chemins qu’elle voulait oublier à tout jamais. D’autant qu’Alice, sa nourrice pour seule famille, était partie rejoindre les cieux, et que plus rien ni personne ne l’attendait là-bas. Cela avait été d’ailleurs l’unique occasion d’un retour, allant directement à Varengeville-sur-Mer à côté de Dieppe, en tran- sitant juste par l’aéroport de Roissy. Toutefois, ses amis Jupi- ter et son frère Orion, le grand peintre Saint-Georges, sont venus régulièrement leur rendre visite au Québec et lui ont fait maintenir le lien avec la France.

Alex Richmond, beau-frère de Pierre, par contre, curieu- sement, n’a jamais répondu à leur invitation, prétextant à chaque fois des obligations qui le retenaient à Paris ou ailleurs dans le monde, car il n’a pas abandonné ses croisières en soli- taire quand sa profession de psychiatre le lui permettait. Il s’est d’ailleurs presque évaporé de sa mémoire, oubliant en grande partie ses traits. Mais il faut dire qu’il est tellement lié à son passé que son esprit se barricade rien qu’au fait de l’évoquer. Elle a honte de ses craintes, mais le faire ressurgir des cryptes de sa souvenance la terrifie encore. Pourtant, si elle veut com- battre le mal de Yole, il est sans doute le chaînon manquant qui lui permettra de résoudre le problème. Elle en sait quelque chose... ! Mais il sera bien temps de voir cela une fois sur place.

Par contre, revenir à Paris définitivement avec Chogan lui a posé un véritable cas de conscience. Comment arracher un adolescent à la terre de ses ancêtres ? Mais la mère adoptive et le fils ont appris à se deviner en si peu de mots. Dès que Chogan a compris que ce retour était pour le bien de Yole, il n’a eu de cesse de pousser Zoé à organiser le déménagement. Sans doute aussi la perspective de voyager et surtout de faire

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ses études à Paris n’est pas étrangère à cette indifférence qu’il a montré à quitter son milieu naturel. À seize ans, l’avenir est à portée de main. Zoé s’est juré que de toute façon, s’il voulait revenir un jour au Canada, elle ne ferait rien pour l’en dissua- der. Elle le lui a d’ailleurs bien expliqué et le garçon a donné toutes les preuves d’une parfaite compréhension. Mais elle sait que Chogan se dirige à l’instinct. Que s’il avait deviné quelque chose de néfaste pour lui, ou pour Yole, ou pour elle-même, il l’aurait dit en toute franchise ! Elle-même a toujours été très intuitive. Mais dans ce domaine, Chogan a des capacités qui la dépassent totalement. Elle lui fait donc totalement confiance, et s’appuie sur lui depuis la mort de Pierre, ne pouvant mal- heureusement pas compter sur la jeune fille quand elle a be- soin d’un quelconque réconfort.

Son accouchement avait pourtant été une immense joie, une simple formalité, Pierre lui donnant une main protectrice et lui insufflant sa force dans les ultimes moments. Elle avait le souvenir d’une silhouette attentive, nette, penchée sur elle et souriante. Puis, une douleur fulgurante, un dernier effort, et le premier vagissement du nouveau-né que l’obstétricien avait posé directement sur son ventre. Ils n’avaient pas souhaité connaître le sexe de l’enfant au préalable. Savoir à cet instant qu’il s’agissait d’une fille l’avait ravie autant que Pierre.

À cette époque, elle n’avait aucune expérience des tout-petits. Enfant unique, pas de famille à part son père, c’était à vrai dire le premier bébé qu’elle voyait de près, ne s’étant jamais intéressée à ceux des femmes qu’elle côtoyait avant son arrivée au Québec.

Toute son énergie avait été canalisée dans sa profession, la peinture. C’était d’ailleurs plus le fruit du hasard qu’autre chose. Madame Moreau, la responsable de la salle d’exposi- tion de Saint-André-des-Arts avait depuis longtemps passé

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l’âge de procréer, et les deux autres galeries étaient tenues par des hommes. Elle n’avait pas d’amie féminine, ses camarades de l’École des Beaux-Arts étaient perdues de vue depuis belle lurette quand elle avait rencontré Pierre à son bureau de la tour Montparnasse.

Ensuite, les évènements dramatiques qui l’avaient touchée ne l’avaient pas autorisé à s’intéresser à autre chose que de sortir de ce cauchemar. Devant ce petit bout de chair rose, elle s’était trouvée, comme aurait dit le père de Chogan, aussi niaiseuse2 qu’il était possible de l’être. Toute l’éducation d’un enfant était à découvrir, mais elle l’avait fait avec enthousiasme et amour. Toutefois, son inexpérience en ce domaine ne lui avait pas permit de déceler une quelconque anomalie dans l’attitude de leur ange. Pourtant, le regard par instant soucieux de Pierre quand il tenait Yole dans ses bras, son manque d’élan quand elle lui parlait de leur avenir à tous les trois, sa façon d’être trop souvent pelleteux de nuages3 auraient dû l’alerter.

Se rendant parfois à la cabane de Joé, elle voyait bien que Chogan babillait déjà gaiement tandis que sa fille ne soufflait mot. Mais c’est tout de même ce mutisme qui l’interpella. Par contre, les deux bambins jouaient ensemble tout à fait normalement. Elle se dit que Yole souffrait d’un léger retard d’élocution et ne s’en inquiéta pas outre mesure. Pierre, de tempérament taciturne, le devenait de plus en plus. Un jour, il lui fit part de ses craintes. Son fils Mikaël n’avait jamais pro- noncé une parole. Il avait à l’époque une dizaine d’années. Son ex, Carole, gravement dépressive, s’était suicidée bien avant qu’elle rencontre Pierre. Elle avait cru saisir que les problèmes d’autisme de l’enfant de Pierre ne provenaient que de sa mère.

2 Stupide (toutes les traductions proviennent du québecois) 3 Brasser du vent, n’avoir aucun sens pratique

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Jamais elle n’avait soupçonné que son mari ait pu lui trans- mettre quelques gènes délétères.

Mais, devant la sombre mine de Pierre quand il observait sa fille, elle comprit que lui en était persuadé. C’est à ce mo- ment-là, après une discussion houleuse, qu’il lui fit part de ses doutes. Ils prirent rendez-vous chez plusieurs spécialistes, en commençant en toute logique par celui qui suivait Mikaël depuis sa naissance.

Leur fille vivait dans un monde qui lui était propre. Toute- fois, elle communiquait parfaitement avec Chogan et avec le Husky Goodboy — qu’ils avaient offert aux enfants pour leur dix ans — qu’elle arrivait très bien à contrôler alors qu’eux- mêmes, les parents, n’y parvenaient quasiment jamais. Il est vrai que Pierre, souvent absent, ne s’était guère occupé de son dressage, et qu’elle-même ne s’approchait que très rarement de l’animal, en cas d’absolue nécessité. Le souvenir qu’elle conser- vait de Psyko, le Doberman de Pierre qu’il avait dû abattre pour lui sauver la vie était encore beaucoup trop cuisant dans sa mémoire pour qu’elle s’intéresse réellement aux chiens.

Cela dit, elle ne regrette pas cette décision. Il ne présente aucune hostilité, et n’a jamais eu à s’en plaindre. Parfois, elle avait remarqué un éclair jaune dans son regard, cette fameuse lueur si redoutable dans l’oeil de Psyko. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence. Cela ne devait être qu’un reflet du soleil couchant dans les prunelles de l’animal, et n’avait rien à voir avec le signe distinctif et si épouvantable de Psyko.

À leur arrivée au Québec, un autre Husky s’était invité chez eux, mais malheureusement, ils l’avaient retrouvé mort dans la forêt, sans doute tué par un ours. Celui-là aussi avait été aussi un bon compagnon, et l’avait réconciliée avec la gent canine. D’où son acceptation à adopter Goodboy.

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À tel point d’ailleurs qu’il est du voyage. Les jeunes gens n’au- raient jamais voulu s’en séparer. Devant l’instance de Chogan à le prendre avec eux, elle a cédé. L’animal commence à se faire vieux maintenant, et n’aspire plus qu’à des jours tranquilles au coin d’un bon feu, se délassant d’une vie de chasse infatigable dans la forêt !

L’éclairage ambré de la carlingue, s’il lui repose le regard, ne le fait guère pour l’esprit ! Elle n’aurait pas imaginé que le fait de quitter le Québec la replonge avec autant d’insistance dans le marécage de ses réminiscences. Les jeunes gens ont fini de visionner le film et se sont endormis, tête l’une contre l’autre, comme la plupart des passagers. Par le hublot, le ciel pétille d’étoiles. Et plus l’avion file vers sa destination, plus les sou- venirs qui se rattachaient à son ancienne existence sur le vieux continent se font pressants.

Elle revoit, comme si c’était hier, cette femme, ces terribles apparitions qui l’ont tant perturbée pendant des mois et qui ont failli lui coûter la vie. Héloïse, qu’elle croyait avoir oubliée à tout jamais, revient en force aujourd’hui. Cette femme dont Alex lui avait affirmé qu’elle était la réincarnation ! Cette dé- couverte, obtenue par le psychiatre à la suite de régressions dans ses vies antérieures, avait démontré qu’il y avait mille ans, Héloïse avait été emmurée vivante par son époux ! Cette ombre, cette main tendue, qui s’était révélée à Zoé à l’époque où elle venait de rencontrer Pierre, s’était précisée avec une acuité croissante, voulant l’avertir d’un danger. Et cet homme Geoffroy, émanant des temps anciens, si redoutable et si violent lui était apparu au même moment. Quelle quête pour identifier ces personnages qu’elle seule pouvait observer, ces hallucinations si épouvantables qu’elle avait cru en perdre la raison ! Et sa démarche dans la petite église de Varengeville-

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sur-Mer, ce visage de pierre bienveillant qu’elle avait remar- qué, mais dont elle ne parvenait pas à déterminer l’origine.

Enfin la rencontre affreuse dans la crypte de la cathédrale. Ses pas l’avaient conduit dans ce lieu, en recherchant cette statue qu’elle apercevait dans des flashes, ce fameux « Sourire de Reims », qu’elle avait retrouvé. Elle avait bien compris que quelque chose ou quelqu’un s’apprêtait à l’attaquer. Toutefois, l’Ange signifiait aussi qu’on essayait de la protéger.

Mais surtout la terrible méprise, induite par la psychothéra- pie qu’avait exercée Alex sur elle pendant des mois, que Pierre était la réincarnation de Geoffroy, l’assassin d’Héloïse ! Et qu’il lui ferait subir le même sort.

C’était certainement la raison qu’Alex n’avait jamais eu envie de les revoir. Il avait sans doute eu conscience d’avoir orienté Zoé vers une piste désastreuse, même si les intentions de la soulager de ces peurs étaient sincères. C’est du moins ce que Zoé a toujours désiré croire. Mais, s’il s’est bien avéré que Pierre n’était pas la réincarnation de Geoffroy et qu’il n’avait jamais voulu l’assassiner, par contre, même si aucune preuve ne pouvait étayer la thèse de la métempsycose de Goeffroy dans le corps de Psyko, l’animal avait bien tenté de la tuer. Et si Pierre n’était pas intervenu à l’instant critique où le chien lui prenait la gorge, elle ne serait pas là aujourd’hui en train d’y penser !

Quels moments terribles avaient-ils traversés ! Pierre et le mystère qui l’entourait à cette époque, dont elle avait compris qu’il ne cherchait qu’à la protéger en lui taisant son passé au Québec avec sa femme mentalement fragile et son fils autiste. Que de silences néfastes alors qu’ils auraient dû se côtoyer dans la transparence et la confiance !

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Heureusement, tous ces secrets avaient été levés et leur nou- velle vie sur les rives du Lac-à-l’Eau-Claire leur avait fait ou- blier ces drames. Jusqu’à la découverte du mal de Yole qui les avait de nouveau plongés dans le désespoir. Mais, qui juste- ment, à l’éclairage de son passé si tumultueux, lui permettait de soupçonner autre chose de bien plus diffus et bien plus sinistre que l’autisme attribué à la fillette !

Maintenant que Pierre n’était plus une entrave aux recherches qu’elle voulait faire depuis si longtemps, c’est une nouvelle quête qui va commencer dès son arrivée à Paris !

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2.

Une aube apathique et humide les accueille à l’aéroport de Roissy en ce matin de novembre blafard. Après avoir attendu, à demi-somnolents, que les bagages apparaissent sur le tapis roulant et les avoir récupérés, ainsi que Goodboy qui mani- feste une joie débordante au sortir de sa cage, Zoé, suivi des deux adolescents, sort en quête d’un taxi. Le gros du démé- nagement est parvenu à Paris il y a quelques jours. Lucas, le responsable de la galerie de Montmartre, s’est proposé de s’en occuper pour être agréable à sa patronne, la débarrassant des soucis logistiques dont elle n’a guère besoin. Il s’est chargé de la réception du contenu du semi-remorque au domicile de Zoé, s’abstenant de louer un hangar comme elle le lui avait suggéré, à charge de Zoé de faire remettre tout à la place qui lui conviendrait dès son arrivée. Elle lui sait gré de cette aide précieuse.

Elle n’a pas souhaité se séparer des meubles du chalet, non pas qu’elle y tienne spécialement, mais elle a préféré ne pas trop perturber Yole avec un nouveau mobilier, du moins dans sa chambre. Même raisonnement pour Chogan afin qu’il s’adapte le mieux possible. Ayant récupéré les deux apparte- ments du pavillon avant qu’elle parte au Canada, elle les gar- dera libres de tout occupant étranger désormais, même si elle pense que la maison va être bien grande pour eux trois.

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Une longue file de taxis, malgré l’heure matinale, stationne devant les portes des arrivées. Quelques instants plus tard, empruntant l’autoroute du Nord, les valises dans le coffre et le chien trônant entre les deux adolescents, ils filent sur Paris aux sons entraînants de la dernière chanson de Céline Dion qui amènent un sourire sur les lèvres de Zoé. Elles ne sont donc pas si loin, les immensités blanches du Québec !

La banlieue morne de pavillons communs et de barres d’im- meubles moroses défile sous leurs yeux dans la grisaille. Le grand parfum des fumées de bois mélangé aux espaces neigeux remonte encore une fois aux narines de Zoé. Une larme de regret perle à ses cils. Mais elle sait qu’elle ne doit pas s’abîmer dans les lamentations et met cet instant d’amertume sur le compte de la fatigue du voyage et du décalage horaire qui, dans ce sens, est épuisant. Une fois à destination, tout ira mieux.

— Vous arrivez de loin ? lance soudain le chauffeur de taxi qui n’avait pas ouvert la bouche depuis le départ.

Ces quelques mots font sursauter les jeunes gens qui obser- vaient le paysage défiler d’un regard morne.

— Si l’on veut ! Disons que c’est un retour définitif. Nous revenons du Québec.

— Vous n’avez aucun accent.

— Je suis Parisienne ! Je n’ai pas côtoyé suffisamment de Québécois là-bas pour avoir calqué leur prononciation pen- dant les années que j’y ai vécu, répond Zoé avec un léger rire.

Ces quelques paroles la font sortir de la torpeur dans laquelle elle s’enfonçait.

— Quelles sont les nouvelles principales en France, ces der- niers temps ? Je n’ai guère suivi les affaires politiques fran- çaises de là-bas. Quand je suis partie, c’était encore Jacques Chirac le président. Mais je sais qui est l’actuel, tout de même, ajouta-t-elle devant l’expression soudainement interloquée du chauffeur.

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L’homme, grisonnant et affable, baisse le son de l’autoradio, faisant perdre les roucoulades de la chanteuse dans les limbes des ondes, et se penche vers le rétroviseur pour récupérer la passagère dans son champ de vision.

— Vous êtes partie un bon bout de temps, en effet ! répond-il en gloussant ! Mais vous verrez bien par vous-même. J’espère que vous n’aurez pas envie de vous expatrier en Belgique, ou en Suisse, ou même en Russie, comme l’a fait notre Gérard Depardieu national !

— Ça va si mal que ça ?

— Bof ! Un hold-up présidentiel avec de belles promesses. Mais le terrorisme islamique monte. Marre des attentats au nom d’une civilisation moyennageuse. J’espère que le nouveau gouvernement prendra les choses en main. On verra bien dans quelques années, tout n’est pas encore perdu, je ne veux pas vous alarmer, conclut l’homme avec philosophie. Par contre, vous avez des adolescents avec vous. Faites bien attention à eux, surtout à la demoiselle !

— Pourquoi donc ?

— Une vague d’enlèvements de jeunes filles sévit sur Paris actuellement. Elles font la une des journaux. La Police est sur les dents.

— C’est grave, ça, en effet. Il y en a beaucoup ?

— Oui, plusieurs, pas encore retrouvées à l’heure qu’il est. Ne les laissez pas trop traîner dans les rues en ce moment, c’est le conseil que je vous donne.

— Vous faites bien, et je vous en remercie.

Ne voulant pas s’attarder dans une conversation qui ne pour- rait que la contrarier, elle ne précise pas à l’homme que, de toute façon, Yole ne sort jamais seule. Et que pour Chogan, le temps qu’il s’adapte à son nouvel environnement, la Police aura certainement réglé la question.

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De plus, ils viennent d’entrer sur Paris intra-muros par la porte de la Chapelle et son attention est immédiatement plus soutenue que dans la banlieue. Quels changements va-t-elle remarquer en premier lieu ? En fait, pas grand-chose. Paris s’éveille exactement comme dans son souvenir. Les artères sont toujours aussi animées et encombrées.

Une fois passées la gare du Nord et la place de la Répu- blique, le chauffeur s’engouffre dans un dédale de voies dont elle reconnaît avoir totalement oublié les sens de circulation. Mais, dans le Marais, dès qu’elle repère la rue et surtout celle des Francs-Bougeois, elle sait qu’elle arrive à destination. Elle signale au passage le musée Carnavalet à Chogan. Soudain, la statue apparaît dans une brume légère au centre du square, et son cœur se met à battre la chamade.

Le vent du nord s’engouffre avec vigueur sur la place des Vosges et les fait tous frissonner, le temps de décharger les bagages et de payer le chauffeur. Une froideur grise pèse sur les toits.

— On va habiter là ? dit Chogan dont le regard circulaire balaye les lieux. Une expression rêveuse qui ne lui est pas habi- tuelle s’affiche sur ses traits.

— Ça ne te plaît pas ? s’alarme Zoé dont les pupilles bleues durcissent.

— Si, c’est beau mais ça change du chalet ! Ne t’inquiète pas, je m’y ferai, ajoute-t-il dans un léger gloussement de rire. Je croyais simplement qu’il y avait des buildings partout. J’ima- ginais Paris plus grand.

— Tu ne te rends pas encore compte. Mais, effectivement, tu ne verras que peu de tours ici, sauf à la Défense –— un quar- tier en périphérie de Paris — précise-t-elle devant l’air inter- rogatif du garçon, et une seule d’une quarantaine d’étages, la tour Montparnasse. C’est tout ce qu’on a à te montrer dans le genre, ajoute-t-elle en riant.

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Chogan, un sourire rassurant sur les lèvres, attrape sa mère par les épaules et lui plaque deux gros baisers sur les joues. Quant à Yole, elle offre un aspect vulnérable, ses paupières s’ouvrent et se ferment sur un regard vide et aveugle. Seul, le Husky retient son attention. D’ailleurs, il le sait bien, et va se coller contre ses jambes tandis que Zoé récupère les clés du portail et s’engage à l’intérieur.

Quand elle pénètre dans le hall, happée par un noir pressen- timent, son cœur bat la chamade. Comme si les fantômes du passé l’attendaient en embuscade derrière chaque objet. Mais elle se reprend immédiatement. Le chien vient de faire irrup- tion dans la pièce, reniflant tous les cartons qui encombrent l’entrée, soulevant les draps qui couvrent les meubles, entraî- nant dans son sillage la jeune fille qui s’agrippe à sa laisse.

— Tu peux le lâcher, Yole. Il ne risque plus de se sauver main- tenant, lance Chogan gentiment. D’ailleurs, je pense qu’il a faim, il n’a eu aucune nourriture depuis notre départ.

— Tu as raison, répond Zoé en fouillant dans son sac de voyage. J’ai pris avec moi une pochette de croquettes. Les voi- là, donne-les-lui, cela le fera patienter en attendant mieux ! Je vais ouvrir l’eau et te rapporte un récipient. Il doit aussi mourir de soif.

Voir tous ces cartons entassés au rez-de-chaussée lui coupe un instant les jambes. Mais rien ne les presse pour s’instal- ler. Elle a inscrit Chogan dans un lycée, mais il ne reprendra l’école qu’après les fêtes de Noël. C’est ainsi qu’ils en étaient convenus avec le directeur de l’établissement quand elle a pris contact avec lui du Québec. D’autant qu’excellent élève, il a un an d’avance et peut se permettre quelques semaines de congés supplémentaires. Elle a prévu qu’il suivra provisoire- ment les programmes scolaires à la maison par internet. Elle

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n’a aucun souci à ce sujet, il ne présentera certainement aucun retard à la rentrée de janvier.

Quant à Yole, elle n’a pas désiré, pour l’instant, l’inscrire dans un établissement spécialisé, car elle voulait le faire ici, et ne pas s’engager sans avoir vu l’environnement dans lequel devra vivre sa fille désormais. Elle s’en occupera pendant cette période précédant les fêtes, en espérant lui trouver une place également pour la reprise de l’école.

Mais pour le moment, ce qui la préoccupe, c’est la logistique. Elle n’aura guère le temps, dans les jours prochains, de s’abî- mer dans des souvenirs dérangeants ni autres regrets intem- pestifs, ni rien qui l’empêche d’aller de l’avant. Pourtant, à l’instant, si elle s’écoutait, devant la masse du travail à fournir pour déballer le tout et s’installer dans sa nouvelle vie, elle se coucherait bien tout de suite en attendant demain qu’il fasse jour ! Rassemblant ce qu’il lui reste d’énergie, elle se rend dans le local technique, met en route tous les fluides, active la chau- dière et pousse tous les doubles rideaux des fenêtres. Puis elle revient dans l’entrée avec un bol d’eau.

— Venez avec moi les jeunes, on va faire le tour de la mai- son ! Il faudra choisir vos chambres.

Traversant le hall, ils empruntent l’escalier qui dessert les trois étages. Le premier et le deuxième ont été occupés longtemps, mais elle avait rompu les contrats avant son départ au Qué- bec. Suivie des deux adolescents, elle revisite le premier, quatre pièces utilisées par les anciens locataires en bureau d’architecte. Une petite réserve, une kitchenette et les commodités. Deux superbes salles avec vue sur la place des Vosges, les deux autres sur la rue de Birague. Pourquoi ne pas installer les enfants à ce niveau ? Chacun leur chambre, et en face abattre le mur pour faire un bel espace de jeu ou de sport ? De toute façon, elle va

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faire venir un décorateur pour réaménager les lieux. Elle avait pensé le faire de là-bas, car elle savait qu’elle aurait des travaux à effectuer, mais elle y avait renoncé. Elle préfèrait voir cela sur place. Et maintenant qu’elle s’y trouve, elle se félicite de sa décision. Elle n’aurait jamais réussi à prendre conscience de la façon optimale pour rénover la demeure.

Coincée entre l’ancien pavillon de Victor Hugo transformé en musée, et celui de Madame de Sévigné, sa voisine, cette grande maison en brique héritée de ses ancêtres était un trésor qu’elle ne devait en aucun cas abîmer, même de l’intérieur. Quant à l’extérieur, il était intouchable !

Toute à ses réflexions, elle ne remarque pas que les enfants ont disparu. Mais elle les entend s’esclaffer à l’étage supérieur, ponctué d’aboiements joyeux de Goodboy. Elle s’empresse de les rejoindre et se retrouve dans trois pièces de belles propor- tions, plafonds hauts et balcon en fer forgé surplombant la place, avec, de l’autre côté, une jolie cuisine, une magnifique salle de bain carrelée de porcelaine de Delphes et quelques pla- cards. Cet appartement avait été loué par un homme politique décédé maintenant, et dont la veuve a quitté les lieux peu de temps après. Abattre une cloison de séparation pour le séjour lui saute aux yeux comme une évidence. Ce sera leur salon. Une cheminée monumentale occupe tout un pan de mur, avec un écusson sur le fronton dont elle ne se souvient plus l’origine. Elle sait juste qu’il y a eu un changement de proprié- taire au 18e siècle, qu’il appartient à sa famille depuis, mais qu’elle existait antérieurement. Pour satisfaire sa curiosité, elle aura des recherches en héraldique à effectuer, mais cela peut attendre pour le moment ! D’ailleurs, cette place des Vosges, anciennement place Royale, elle ne s’en est jamais lassée. C’est tout un pan d’Histoire qui se déroule là, sous ses yeux, qu’elle

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croyait avoir oublié. Ouvrant une porte-fenêtre en grand, elle passe sur le balcon. Le somptueux carré de verdure s’étend devant elle, entouré de grandes grilles. Puis, tout autour, les immeubles de deux étages en briques rouges et de pierre cal- caire blanche, percés de baies à petits carreaux, surmontés de toits d’ardoise bleue très pentus qui contiennent les combles ponctués par de nombreuses lucarnes.

Un édit royal en avait imposé l’unité de la composition et une hauteur uniforme, à l’exception du pavillon du souverain, au centre côté sud, et celui de son épouse lui faisant face côté nord, plus élevés que les autres. Les maisons sont toutes reliées entre elles au rez-de-chaussée par des arcades, sous lesquelles s’abritent désormais plusieurs galeries d’art.

Henri IV avait ordonné les plans à deux architectes, Jacques Androuet du Cerceau et Claude Chastillon qui fit construire son propre hôtel au numéro 10. Les travaux ont commencé en 1605 et achevé après la mort de Henri IV, en 1612. Elle fut inaugurée à l’occasion des fiançailles de Louis XIII et Anne d’Autriche.

Justement, au coeur du square, la statue de Louis XIII lui fait face et semble d’ici lui sourire. Du moins, lui faire un signe de bienvenue, car son bras droit se lève dans sa direction. Aux quatre coins du carré vert, de monumentales fontaines se dressent comme des sentinelles, toutes reliées au terre-plein du centre par de belles allées dessinant de larges triangles dans les pelouses. Un jardin typiquement à la française, d’une extrême rigueur.

Puis elle rentre à nouveau dans le séjour, prise d’un grand frisson. Une brume glaciale couvre Paris et donne à la place un air secret, renfermé, estompant légèrement les contours des immeubles et réduisant les arbres du square à des ombres grises et fantomatiques.

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Au sol, dans la pièce centrale, un pavement de faïence émail- lée, un chef-d’oeuvre digne des rois de la Renaissance, dont elle se souvient qu’il est d’un artiste rouennais, Masséot- Abaquesne. C’est l’oeuvre maîtresse du pavillon que son père adorait. C’est dans cet appartement qu’ils ont vécu ensemble. Mais elle l’a loué à son décès, se réfugiant au troisième pour ne plus imaginer son ombre hanter ces murs. Pas plus qu’elle ne désirera, une fois les travaux terminés, voir errer le spectre de Pierre au troisième dans son loft des combles.

Quant à l’autre pièce, elle se la réserve pour sa propre chambre. Sauf pendant la période transitoire de rénovation pendant laquelle ils devront tous loger au troisième, car cet endroit est resté tel qu’à son départ. Mais elle ne veut plus habiter dans les lieux dans lesquels a évolué Pierre. C’est aussi une façon de faire ses adieux au passé.

Une volée de marches gravie en vitesse, et la voici dans son domaine à elle ! Des pièces plus petites, son ancienne chambre qu’elle va transformer en bureau, un séjour avec également une belle cheminée, une kitchenette, les commodités, et sur- tout, surtout, son atelier doté de larges Velux qui s’ouvrent sur le ciel. Son cœur bat la chamade quand elle y pénètre. Que de souvenirs hantent encore ces lieux ! Par contre, elle n’y change- ra rien. Peut-être même qu’elle se remettra à la peinture un de ces jours. Des tableaux en pagaille sont posés contre les murs, des châssis vides, des chevalets se hérissent à plusieurs endroits comme des sentinelles de son passé d’artiste. Sa grande table de croquis est toujours jonchée d’esquisses qu’elle avait négligé de ranger avant son départ.

Dans un coin de la salle, une tenture noire qui servait de toile de fond quand elle faisait appel à des modèles, et un bar qu’elle avait acheté dans un bistrot qui fermait ses portes en

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Normandie lui remémore tous ces visages éphémères qu’elle avait reproduits alors, des hommes principalement.

Mais de nouvelles occupations professionnelles l’attendent maintenant. Elle les considère comme un devoir envers Pierre, la direction de la galerie de Saint-André-des-Arts et la ges- tion générale des autres. Heureusement qu’il l’avait mise au courant de ses affaires, qu’ils avaient partagé les mêmes choix des peintres à exposer, ayant des goûts artistiques identiques. Elle avait obtenu de haute lutte contre l’avis de Pierre que ses propres compositions ne figurent plus dans une salle perma- nente. Elle trouvait cela indécent vis-à-vis de ses collègues ar- tistes-peintres. Être l’épouse d’un galeriste n’était pas un motif suffisant pour s’imposer.

Par contre, elle avait été informée de la vente de chacune de ses œuvres, et il fallait reconnaître qu’à ce jour, il ne lui restait pas suffisamment de tableaux pour justifier une exposition. Peut-être cette raison l’incitera-t-elle à reprendre les pinceaux. Mais c’est plutôt le retour dans son atelier qui la mène à cette évidence. Son lieu à elle, où son destin s’était joué, où elle avait été poussée à conduire des recherches pour retrouver cette femme qui lui était apparue, là, devant la cheminée.

Elle revoit Héloïse comme si c’était hier, cette ombre qui lui tendait la main, qui voulait l’informer du danger. Elle en avait compris le sens bien plus tard. Mais, à présent, face aux fan- tômes du passé, elle se demande si ses investigations ont été totales, s’il n’y a pas autre chose, un autre maléfice dont Yole serait la victime.

Affronter le corps médical, certes. Les psychiatres aussi, sans aucun doute. Mais franchir une porte différente, entrer dans une nouvelle dimension que seuls les esprits connaissent... Maintenant qu’elle se trouve sur place, elle a tout le temps de

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s’y attarder. Pour l’instant, des préoccupations bien plus terre à terre s’imposent.

Laissant les adolescents visiter les coins et détours de la demeure, elle redescend au rez-de-chaussée, et va récupérer un carnet de notes dans son sac à main. Puis, méthodique- ment, elle refait tout le parcours de la maison, inscrivant dans chaque pièce les modifications qu’elle veut y apporter. Cette tâche l’absorbe jusqu’à l’heure de midi, jusqu’au moment où les jeunes réapparaissent, leur estomac criant famine.

Pendant l’inventaire des travaux à effectuer, et réalisant l’am- pleur de ce que cela représente en heures de labeur et d’énergie, elle décide d’embaucher une aide ménagère. Non pas qu’une présence étrangère à demeure lui convienne vraiment, mais elle doit reconnaître qu’elle sera nécessaire, et urgente ! De plus, il lui faut absolument du monde pour venir à sa rescousse et répartir tout ce qui a été rapporté du Québec dans diverses pièces. Elle se doit également d’en remeubler certaines. Toute- fois, elle constate que ce qui semblait énorme dans le chalet du lac paraît bien misérable et perdu dans tout l’espace dont elle dispose maintenant. Des visites chez les antiquaires s’impose- ront. Mais elle a de quoi remplir l’appartement des enfants. Au moins, ils retrouveront leurs marques plus facilement.

Comme disait Alice sa nourrice, elle a « de l’ouvrage qui l’attend » !

Mais il attendra encore un peu. Pour l’heure, ils commence- ront tous les trois par déjeuner dans un restaurant du coin ! Ce laps de temps lui permettra de remettre toutes ses idées en ordre et d’organiser un planning pour que ce retour ne sombre pas dans le désordre le plus absolu. Le mieux serait qu’elle demande à Lucas des artisans fiables, il doit en connaître sans aucun doute. C’est lui qui s’est toujours chargé, pendant

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l’absence de Pierre, de rénover les galeries. Son côté pragma- tique va lui être précieux. Elle lui téléphonera tout à l’heure du restaurant. Battant le rappel auprès des jeunes qui s’étaient à nouveau dispersés, ils se retrouvent dehors tous les trois, le chien, épuisé par toutes ces émotions depuis le départ, s’étant lourdement endormi entre deux cartons.

Longeant les arcades enténébrées, ils rejoignent la rue des Francs-Bougeois. Celle-ci est comme dans sa mémoire, tou- jours aussi encombrée de voitures, principalement de livraison qui se garent en double file. La ville arbore déjà ses parures de Noël, la plupart des magasins scintillent de mille guirlandes multicolores. Zoé s’étonne in petto des vélos qui semblent pulluler maintenant dans le Marais. Ce doit être assez récent, car elle n’en a aucun souvenir, mais si elle reconnaît n’y avoir jamais prêté attention auparavant.

Arrivés au carrefour de la rue des Blancs-Manteaux, ils choi- sirent un petit restaurant sympathique sur la placette, dont la devanture présente un superbe plateau de fruits de mer. L’écailler, juste à côté de la porte, les invite à entrer. Il y a peu de monde. Dans la salle, les conversations feutrées ronronnent gaiement.

Chogan regarde tout autour de lui, s’attardant sur le comp- toir derrière lequel est installé un magnifique percolateur ruti- lant, le plafond décoré d’oiseaux de paradis, les allées et venues du serveur qui slalome entre les tables, dévisageant les clients comme s’il découvrait la race humaine pour la première fois, se mordillant la lèvre supérieure, signe chez lui d’une profonde réflexion. Mais dans son œil, quelque chose de joyeux rassure Zoé sur son adaptation à sa nouvelle vie.

Quant à Yole, rien ne semble la surprendre. Elle fait un signe d’acquiescement au plat que lui propose sa mère, un filet de poisson en sauce et se plonge dans son assiette, décortiquant

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avec soin la chair blanche à la recherche d’une improbable arête. Chogan a choisi une friture d’éperlans avec des pommes de terre vapeur, et elle, l’identique plateau de fruits de mer qui avait arrêté ses pas en passant devant l’établissement. Il est vrai que dans la forêt canadienne, elle avait perdu le goût des crustacés, et c’est avec un réel plaisir qu’elle attaque le tourteau qui surmonte les huitres, les crevettes et les bulots.

Soudain, son attention est attirée vers les nouveaux occu- pants de la table voisine, un couple de personnes âgées qui vient de s’installer.

— Encore une ce matin ! glapit la femme, les yeux plissés de colère. Cela devient la folie, ici. Plus personne ne va oser sortir !

— Oui, c’est terrible, toutes ces pauvres filles qui dispa- raissent. Mais qu’est ce que fait donc la Police ? lui répond son compagnon en écho d’un ton furibond.

Puis ils continuent de concert le temps que le serveur leur apporte les menus, se lamentant avec acrimonie sur l’insécu- rité du moment et la carence des élus. Cette conversation met mal à l’aise Zoé, inquiète de cette véhémence dont elle n’a pas totalement appréhendé les raisons, mais dont elle soupçonne qu’il va falloir qu’elle s’y intéresse de très près.

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3.

Yole n’est pas dans un bon jour. Sans doute, la fatigue du voyage, l’arrivée dans un pays qu’elle ne connaît pas, une ani- mation autour d’elle qui ne lui est pas familière, tout dans son attitude trahit un évident désarroi. Le visage inexpressif, le regard sans flamme, elle se tient avachie sur sa chaise, absente à tout ce qui se passe dans son entourage, ayant à peine gri- gnoté le contenu de son assiette. Les clients du restaurant qui entrent, ceux qui partent, les piétons dans la rue, ombres dans la grisaille du jour, rien ne semble retenir son attention. Même pas les grimaces que fait Chogan pour la faire rire, moyen habituel efficace pour la sortir de sa léthargie quand celle-ci survient.

— Plutôt que rentrer, on peut aller voir maintenant Lucas à la galerie, suggéra Zoé à Chogan. Cela la distraira, échangeant avec lui un regard rapide en sa direction.

— Bonne idée ! C’est loin d’ici ?

— À pied, relativement, c’est à Montmartre. Il vaut mieux prendre le métro.

— Montmartre, c’est là où se situe le Sacré-Coeur ?— Oui, mais tu as déjà entendu parler de cette basilique ? — Qu’imagines-tu, j’ai étudié Paris avant de venir ! rétorque

en riant l’adolescent. J’ai passé des heures à apprendre tous les monuments et les lieux importants sur internet. J’ai même navigué dans les rues avec Google Earth. Et je crois que je

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connais le plan du métro par cœur !— Tu me surprendras toujours !Les prunelles sombres au regard direct du garçon accrochent

les siennes, s’y plantent comme un dard.— Ne te fais pas de souci pour Yole. Tu vas trouver ici ce que

tu cherches. Je n’en doute pas une seconde. Mais il ne faut pas que tu fasses la barbe à l’âme des morts !4

Zoé détourne les yeux pour ne pas répondre. Elle sait qu’il a raison, c’est exactement ce qu’elle pense. Mais elle préfère revenir pour l’instant sur des sujets plus terre à terre.

— Donc, si tu veux te promener dans Paris tout seul, je n’ai pas trop de soucis à me faire ?

— Aucun, je me débrouillerai toujours. Mais c’est bien que tu en aies conscience, cela évitera des discussions à n’en plus finir. Et puis ici, je ne risque pas de me trouver nez à nez avec un ours.

— Sans doute, mais il y a aussi du danger en ville. Il faudra que tu sois tout de même prudent.

— Si tu penses à la circulation, promis, je ferai attention.

Le rire étincelant de Chogan fait lever les yeux de Yole, qui, enfin, semble sortir de sa torpeur. Le garçon embraye tout de suite :

— Tu me tiendras par la main, on va se balader dans Paris, tu veux bien ?

Quelques instants plus tard, délaissant la station Saint-Paul, ils prennent la direction de la place de la Bastille dont la co- lonne vert bronze surmontée d’un ange doré apparaît au bout du boulevard Saint-Antoine.

Ils s’engouffrent dans une bouche de métro, puis quelques arrêts plus loin, descendent à Barbès-Rochechouhart.

— La population est drôlement cosmopolite, par ici ! s’étonne Chogan en jetant un regard surpris sur les vendeurs à

4 tu provoques l’âme des morts 36

la sauvette qui sévissent sous les voûtes du métro aérien et sur la chaussée.

— Si tu imaginais les Parisiens blonds aux yeux bleus, tu vas être déçu, réplique Zoé en éclatant de rire. Je ne pense pas qu’il existe beaucoup de Mohawks dans les parages. Mais à part cela, de nombreuses ethnies se retrouvent là, issues de l’immigration. Ne lâche pas la main de Yole ! s’inquiète-t-elle soudain. Il y a toujours foule, surtout aux abords de chez Tati. Un magasin de fringues bas de gamme, se croit-elle obligée de préciser.

Ils remontent tranquillement le boulevard, puis s’engagent dans la rue de Steinkerque en direction du Sacré-Coeur.

— C’est crampant5 ici, toutes ces boutiques de tissus ! Ça n’existe pas chez nous.

— Oui, nous sommes dans un des quartiers les plus pitto- resques de Paris. Pour grimper à la Basilique, nous prendrons le funiculaire. Tu ne connais pas non plus, tu vas voir, c’est super.

Arrivés à destination, en attendant de monter dans la rame montante, Chogan coule vers Zoé un regard intrigué.

— Tu y venais souvent ?

— Bien sûr, une des galeries de Pierre se situe là-haut. C’était le quartier de prédilection des peintres. La place du Tertre reste l’un de mes lieux favoris.

— Et ce funiculaire, il date de quand ?

— De 1900. À ses débuts, les deux cabines fonctionnaient avec un contrepoids d’eau, mais il a été rénové depuis. Jean Marchand, un artiste-peintre, l’a immortalisé dans une de ses œuvres qui se trouvent au musée d’Art Moderne. Il apparaît aussi dans la littérature avec Boileau-Narcejac et dans de nom- breux films.

5 C’est marrant

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Chogan, à la sortie de la petite gare, s’accoude un long mo- ment à la balustrade surplombant les jardins du Sacré-Coeur et la ville.

— C’est chouette la vue d’ici.Zoé éclate d’un rire joyeux.— Tu vas devenir un parfait touriste, j’ai l’impression ! Pointant l’index dans diverses directions, elle lui indique les

principaux monuments qui émergent de la brume argentée qui flotte toujours sur Paris. La Tour Eiffel bien sûr, la cathé- drale Notre-Dame, le Panthéon, et des églises plus visibles.

— Qu’est ce que c’est là-bas ? demande le jeune homme en désignant un point vers l’est, proche d’une forêt.

— Le rocher du zoo de Vincennes. Nous nous y rendrons aussi un peu plus tard.

Yole, pendant ce temps, observe un vendeur ambulant de marrons chauds en train de les griller sur un brasero après les avoir griffés au canif. Zoé va en acheter un cornet que les enfants dégustent avec surprise.

Puis, contournant la basilique que Zoé promet de leur faire visiter une prochaine fois, ils se dirigent vers la rue Montcenis. — Quelle surprise, Madame Martignac-Procovitch ! s’ex- clame Lucas en tendant une main amicale vers Zoé. Je ne

savais pas que vous étiez déjà là.— Nous sommes arrivés à l’aube.Après quelques paroles de bienvenue de la part de Lucas et

de généralités sur la pluie et le beau temps, Zoé lui signifie le but de sa venue. Elle désire des noms d’artisans, peintres, plombiers, électriciens... une aide-ménagère s’il en connaît une serait également très appréciée.

— Je vous en prie, installez-vous, je vais chercher tout cela dans mon bureau. Voulez-vous un café en attendant ?

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Les jeunes gens déclinent d’un mouvement de tête tandis que Zoé accepte en prenant place dans un fauteuil crapaud casé dans un angle de la première salle de la galerie.

L’homme, petit, rondouillard et efféminé, la quarantaine chauve, le sourire cordial, l’oeil malicieux, disparaît par l’une des portes tandis que Chogan regarde d’un œil distrait les ta- bleaux accrochés aux quatre murs, suivi de Yole qui le tient par la main et qui semble aussi porter attention aux œuvres expo- sées, ce que note Zoé avec plaisir. Des vues de Paris en général et de Montmartre en particulier. Ce n’est pas la galerie que Zoé préfère, celle-ci est réservée essentiellement aux touristes. Elle a un faible pour celle de Saint-André-des-Arts qu’elle re- prendra quand Madeleine Moreau aura pris sa retraite, et une véritable prédilection pour celle de la rue de Ponthieu dirigée d’une main de maître par Camille Lefort où les toiles les plus remarquables sont présentées.

Mais Lucas Nollin est le plus à même de pouvoir l’aider dans son installation. Son côté efféminé doit y être beaucoup pour tous les détails de décoration d’intérieur. Elle a toute confiance en lui et il est d’une serviabilité à toute épreuve.

— On peut aller faire un tour dehors ? demande Chogan, le sourire enjôleur. Tu en as sûrement pour un bon moment ici. — Si tu veux, mais ne vous éloignez pas trop. Tu ne connais

pas le coin. Et surtout, fais attention à Yole.