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"En quête de leurs Ancêtres venus à l'aube des temps sur notre planète et n'ayant pu repartir, et de l'Inconnue qui y règne, censée résoudre leurs problèmes, Adr et Roz, immortels et pacifiques, débarquent sur Terre. Ils sont rejoints par deux de leurs compatriotes, Tor et Liz, hostiles à leur mission. Leur voyage trépidant conduira nos héros tout autour du globe et leur fera découvrir les humains dans ce qu'ils ont de meilleur et de pire.
Dans un style maîtrisé, truffé de détails insolites et de rencontres hors normes, Monique Le Dantec, dont c'est le septième roman, nous entraîne au fil des pages dans une longue quête initiatique, une réflexion philosophique et un regard incisif sur notre monde.
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Seitenzahl: 331
Veröffentlichungsjahr: 2022
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MONIQUE LE DANTEC
LES ANGES DE PIERRE Thriller fantastique

MORRIGANE ÉDITIONS
ASBL Loi 190113 bis, rue Georges Clémenceau - 95440 ECOUEN 06 85 10 65 87 - [email protected]
www.morrigane-editions.fr
Siren 510 558 679 - Code APE 65811 Z
RÉSUMÉ
En quête de leurs Ancêtres venus à l’aube des temps sur notre planète et n’ayant pu repartir, et de l’Inconnue qui y règne, censée résoudre leurs problèmes, Adr et Roz, immortels et pacifiques, débarquent sur Terre. Ils sont rejoints par deux de leurs compatriotes, Tor et Liz, hostiles à leur mission. Leur voyage trépidant conduira nos héros tout autour du globe et leur fera découvrir les humains dans ce qu’ils ont de meilleur et de pire.
Dans un style maîtrisé, truffé de détails insolites et de rencontres hors normes, Monique Le Dantec, dont c’est le septième roman, nous entraîne au fil des pages dans une longue quête initiatique, une réflexion philosophique et un regard incisif sur notre monde.
LES ANGES DE PIERRE, un surprenant thriller fantastique aux frontières du réel et de l’imaginaire.
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Prologue
Quelque part dans l’Univers se tient une conférence extraordi- naire, à Ro exactement, mégapole de la planète Piétra. La salle du congrès est comble. Tous les participants sont arrivés, à l’exception du Sculpteur du Monde et son Conseil dont on attend l’entrée d’un instant à l’autre. Tous les Chefs des Villes ont été convoqués.
Il règne une atmosphère lourde, anxieuse, chargée d’électricité, tout à fait inhabituelle chez les Piétrariens, peuple placide et paci- fique, qui souligne le caractère exceptionnel de la réunion.
L’iridescente clarté bleutée qui émane d’eux, plus ou moins intense selon leur âge et leurs émotions, suffit à elle seule à éclairer ce site immense. Circulaire, il se compose de parois lisses et trans- lucides tapissées de gradins transparents, surmontées d’un dôme de verre en forme d’ogive qui se perd dans l’obscurité du ciel. Les éclats de lumières qui le traversent de part en part témoignent de la tension qui règne dans la salle.
Dehors, la nuit se cristallise autour de l’édifice et masque la terre hérissée à l’infini de mégalithes qui paraissent s’animer dans la pénombre mouvante et noire.
Des nuages bas et turbulents filent à grande vitesse, faisant alterner des gouffres de ténèbres et de lueurs d’étoiles. Quant aux trois lunes blafardes qui courent après les nuées déchiquetées, on les dirait engagées dans une poursuite infernale.
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Adr, pour calmer son appréhension et passer le temps, tente de repérer les constellations à travers le dôme et les échancrures du vortex. Il reconnaît sans peine celle du Verseau, puis celle des Pois- sons, et la Voie lactée, très visible en ce moment. Ces appellations ont été données par les derniers missionnaires galactiques partis pour la Terre et adoptées depuis lors par l’ensemble des Piétrariens. Il ne se souvient d’ailleurs plus de leurs noms d’origine. Des lettres, des chiffres, des symboles, beaucoup moins poétiques que celles uti- lisées maintenant.
Puis il revient à des préoccupations plus immédiates. C’est la première fois qu’il assiste à une conférence planétaire. Arrivé très tôt, il est placé, à son grand regret, dans les premiers rangs, juste devant l’autel des Commandements. Taillée dans le granit et le marbre noir, la table luit dans la lumière bleutée.
Les traits d’Adr sont crispés, son esprit anxieux. N’étant pas encore promu Chef de Ville, il ne saisit pas la raison de sa convo- cation, pas plus que celle de sa compagne, Roz.
D’ailleurs, où se trouve-t-elle donc ? Son regard erre sur le par- terre et les gradins, se perd vers le centième rang, ne distingue plus personne au-delà. Plus proches de lui, quelques physionomies connues lui apparaissent, Tor, Lix, Al surtout, son supérieur hié- rarchique. Mais pas le visage de Roz !
Il peste mentalement, ce qui déclenche immédiatement un flux d’ondes vives autour de lui. Il redoute qu’elle ne soit pas arrivée lors de l’entrée du Conseil. Sa présence requise par le Maître des Actes est aussi inusitée que la sienne. Un éventuel retard risquerait fort d’être sanctionné.
Roz se reposait encore quand il l’a quittée. Il a pourtant insisté pour qu’elle l’accompagne, mais, comme toujours, elle n’a pas jugé bon de suivre son avis. Même s’il l’adore, il soupire d’agacement.
Tout le corps d’Adr irradie d’une luminosité vibrante, dans une extraordinaire fusion de bleus, reflet de sa jeune énergie et de sa nervosité. Il en prend soudain conscience et en est gêné. Il
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déteste étaler ses sentiments, surtout lorsqu’il ne parvient plus à les contrôler comme aujourd’hui. Mais constater que la plupart de ses compagnons émettent les mêmes signaux le réconforte. Il se dit qu’ainsi il passera plus inaperçu aux yeux des Maîtres dont il espère bien qu’ils oublieront l’objet de sa convocation !
Afin de se rasséréner, il se retourne et son regard balaye l’assem- blée, composée d’individus de toutes tailles, des plus petits et plus mobiles dont il fait partie, aux plus grands, à l’aspect de statue déjà bien prononcé. Mais la majorité est assez jeune, du même âge qu’Al.
Placé quelques rangs au-dessus de lui, il lui fait un signe ami- cal. Longiligne, souple, d’immenses yeux céruléens en amande, un nez rectiligne, un front haut, des lèvres fines qui s’ouvrent sur des dents impeccables, une peau mate qui n’a pas encore viré au bleu, des mains puissantes, il représente le type parfait du Piétrarien qu’Adr deviendra bientôt, dans une ou deux unités de temps.
Lui-même accuse toujours les stigmates de la prime jeunesse, un teint blanc à la limite de la transparence, une délicatesse de traits subtile et sujette aux émotions, une grande fluidité dans les mouvements. Mais il a déjà le même azur dans le regard que son aîné, la force de poigne identique, la silhouette aussi élancée. Et surtout un esprit encore plus ardent !
Pour passer le temps, il tente de déterminer le nombre de parti- cipants à la conférence, mission pour le moins ardue et sans aucun intérêt, se l’avouant in petto en se raillant de lui-même. Quoi qu’il en soit, il les estime à plusieurs milliers.
Soudain, l’atmosphère se modifie perceptiblement dans la salle. Les tourbillons de lumières se modèrent, les voix se taisent. Le premier membre du Conseil fait son entrée. Le Maître des Cli- mats, immédiatement suivi par celui de l’Énergie, dont les corps longilignes émettent sans cesse des ondes jaspées de blanc, reflets de leur jeunesse.
Ils saluent l’assemblée de concert. Adr a l’impression que le
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second vient de lui faire un petit signe de reconnaissance et se trouve incapable de l’interpréter. Amical, redoutable ?
Au même moment, quelqu’un frôle son épaule. Roz, enfin! Se glissant à ses côtés et lui agrippant la main, elle lui adresse un sourire tendu.
Soulagé par l’arrivée de sa compagne autant que stupéfié par l’intérêt qu’il semble susciter chez le Maître de l’Énergie, tout son corps se fige. La question qu’il se pose depuis sa convocation re- vient en force. Pourquoi leur présence est-elle nécessaire ? Il se perd à nouveau dans une foule de conjectures plus invraisemblables les unes que les autres.
Serait-il nommé Chef de Ville ? Il est bien trop inexpérimenté pour exercer une telle fonction. À l’occasion de ces titularisations, effectivement, tous les candidats sont invités à une cérémonie. Mais il n’en a jamais eu vent et Al dont il dépend directement est ouvert et franc. Il l’aurait prévenu si un tel projet se tramait dans les hautes sphères. Il rejette donc cette idée.
A-t-il fait une faute gravement répréhensible? Mais laquelle? Il entretient des relations cordiales avec son supérieur. Même si son caractère impétueux et fantasque lui est parfois reproché, il n’a ja- mais manqué à son devoir, du moins consciemment. Et puis dans ce cas, Roz n’aurait pas été appelée. Le problème aurait été réglé lors d’un Conseil de Ville restreint et il aurait été puni en fonction de l’ampleur de son méfait. Mais rien de tout cela ne s’est produit.
Roz ? Elle a refusé récemment d’adopter une Pierre de Tor, ar- guant son jeune âge et une absence d’intérêt pour l’individu. Cela aurait pu être considéré comme une infraction. Mais insuffisante pour convoquer tous les Chefs des Villes ! Al aurait pris la décision qui s’imposait et l’aurait notifiée à Roz.
D’autant qu’à la suite de cette renonciation, pour calmer les esprits, Roz et lui ont signalé de manière officielle leur union qui existait depuis longtemps, mais dont ils avaient gardé le secret.
Ils avaient été félicités pour cette nouvelle et avaient été mar-
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qués de la Griffe, les touchant ainsi dans leur chair et scellant l’alliance du couple.
Il regarde d’un air attendri son poignet droit où elle apparaît encore toute fraîche. Roz ne peut donc être accusée d’un manque- ment. Pourtant, elle a bien été assignée au même titre que lui, en tant que « présence indispensable ».
Décidément, il n’y comprend rien ! La raison ne peut être que d’intérêt général, sans doute un problème d’organisation à régler. Mais si cela ne justifie la présence des Chefs des Villes, en aucun cas la leur !
Ses doutes doivent se communiquer à sa compagne, car elle lui serre la main très fort, puis discrètement pose sa Griffe sur la sienne. Il sent qu’elle puise de son énergie. « Elle a besoin de se rassurer aussi », pense-t-il en lui souriant. Il lui envoie un léger flux qui l’apaise.
Ne trouvant aucune réponse logique à ses questions, il se résout à attendre la suite des évènements en gardant toute sa confiance envers ses pairs.
Son intérêt se porte à nouveau vers l’autel où les dirigeants de Piétra s’installent peu à peu. Ce n’est pas le moindre qui venait d’entrer. Le Maître des Pensées en personne !
Vieillard bientôt rendu au point de pétrification à en juger par la lourdeur minérale de ses mouvements, il est immense, une dizaine de fois la taille d’Adr. Ses lèvres sont figées dans un rictus douloureux, ses prunelles fixes et grises s’enfoncent dans les orbites. Selon ce qu’il veut regarder, son corps doit suivre la même direc- tion que sa tête. Il devrait d’ici peu être destitué de sa charge et rallier le groupe des Ancêtres.
Quant au Maître des Actes qui arrive d’un pas rapide, tous les yeux convergent vers lui. Il resplendit d’autorité et de détermina- tion. En pleine maturité, il n’est que le triple de grandeur de la plupart des participants, mais la transparence polaire de ses pru- nelles glace d’effroi tous ceux qui ont un jour affaire à lui ! Adr ne
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déroge pas à la règle. Sous des dehors courtois, c’est un être d’une exigence redoutable, terrorisant tous les jeunes Chefs de Villes dont il détient le commandement suprême.
S’installe ensuite devant l’autel le Maître des Explorations dont le corps souple a atteint la perfection de la turquoise. Il béné- ficie d’une solide réputation d’altruisme qui fait de lui le décideur le plus apprécié de ses subalternes. Adr et lui sont tous deux nés dans la même Ville et surtout de la même Pierre. Malgré le poste important de son ami dans la hiérarchie planétaire, une réelle affection les unit. C’est l’unique supérieur qu’il se permet d’appe- ler par son nom, Far.
Puis entrent à la queue leu leu, imposants et compassés, le Maître des Astres, celui des Connaissances, puis des Forces Ances- trales et enfin des Espoirs. Adr les voit aussi pour la première fois. Ils saluent l’assemblée dans un seul mouvement et se positionnent au bout de la table, les mains plaquées sur le marbre noir, les regards hautains. Tant de solennité donne au jeune Piétrarien une irrépressible envie de fuir, qu’il domine à grand-peine.
Soudain, le silence se fait plus tangible encore, oppressé. D’un pas lourd, le Sculpteur du Monde franchit le portail. Montagne de granit luminescente, presque aussi grand que le Maître des Pensées, impérial et superbe, il s’avance doucement jusqu’à l’autel, prend la place centrale. Chacun se lève et porte la main droite à l’épaule gauche en signe de déférence.
Son regard flotte sur l’assemblée, crispée et muette. L’aura lai- teuse qui le ceint lui confère une majesté absolue. Ses prunelles plus bleues, plus froides qu’un ciel de jour se posent lentement sur les premiers rangs, s’arrêtent un instant sur Adr qui en vacille presque, puis sur Roz qu’il salue distinctement d’un mouvement de tête. Enfin, son attention se fixe sur la salle comme pour jauger la foule qui lui faisait face.
— Sujets de Piétra, je vous ai réunis aujourd’hui afin de vous informer des décisions que le Conseil et moi-même avons adoptées
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concernant l’avenir de notre peuple.Il martèle chaque mot afin que chacun puisse s’imprégner de
ses paroles et ajuster dans son subconscient la résonance qui lui convient. Il reprend d’un ton solennel qui trahit une lourde pré- occupation.
— Comme vous le savez tous, notre planète arrive à son point de saturation. Il n’y aura bientôt plus de place ici pour nos An- cêtres.
— Même en nous limitant à une Pierre unique par couple depuis des lustres, nous nous trouvons maintenant dans une im- passe, ajouta le Sculpteur du Monde en exhalant un âpre soupir.
Hochements de tête affirmatifs et affligés dans l’assemblée.La voix pénètre l’esprit de chacun :— Nous avons pensé que la meilleure solution serait de locali-
ser l’Inconnue et la ramener sur notre planète. Elle seule pourrait résoudre notre problème crucial! Il ne lui serait pas possible de modifier le passé, mais l’avenir, si, d’une manière indiscutable !
Une plainte lourde d’angoisse se fait entendre dans les rangs. L’interrogation a remplacé la consternation et se lit sur les visages inquiets.
Il prend une grande inspiration, et annonce d’un trait :— Nous nous sommes téléportés un jour vers une autre pla- nète, la Terre. L’équipe d’alors avait pu communiquer avec les Maîtres et avait décrit une entité très particulière rencontrée là- bas qu’ils ont baptisée l’Inconnue, faute d’avoir découvert son nom réel. Je sais que certains ici l’ignorent ou la considèrent comme une légende. Le pouvoir qu’Elle détient est gigantesque, et semble être la solution à notre problème. Mais le Sculpteur du Monde de l’époque ainsi que ses conseillers, négligeant les propositions de nos missionnaires, n’avait pas jugé bon d’approfondir les possibilités qu’Elle offrait. De plus, trop pétrifiés pour un tel voyage, ils n’ont jamais pu revenir, et encore moins La ramener. On suppose qu’ils
s’y trouvent toujours ! Il est donc impératif de retourner là-bas.
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Une voix fuse dans l’assemblée, autoritaire et aiguë, celle de Lix, l’ancienne compagne d’Adr.
— Je me demande si....Tous les corps se tournent vers l’intervenante. Adr sourit in-
térieurement. Lix n’a pas changé! Elle va contester sans aucun doute. Lix la rebelle. Son premier amour... Mais l’éclat et la per- sonnalité de Roz qu’il a rencontrée peu après ont gagné son cœur et vaincu la belle Lix.
—... cette entreprise est bien nécessaire ! Nous savons si peu de chose sur la Terre. Moi aussi je croyais que cette planète n’existait que dans l’imagination de nos Ancêtres, qu’elle était un mythe, une sorte de paradis perdu... Cette mission me paraît bien hasar- deuse !
D’émotion et sans doute d’agacement, son élocution vacille. La dernière phrase est presque inaudible.
— En effet, la thèse de la légende a été évoquée en son temps, surtout par les détracteurs qui redoutaient Son pouvoir !
La voix du Sculpteur du Monde tonne.— Mais nous devons retourner là-bas! Même si nos compa-
gnons n’ont pu revenir, ils nous ont communiqué les éléments pra- tiques qui ôtent toute inquiétude. Cette planète est compatible avec notre système vital, son attraction est identique à la nôtre, sa température moyenne est comparable à celle de Piétra. Tous ces éléments ne peuvent altérer nos composants minéraux.
Irrité, le Sculpteur du Monde fait une pause. Il s’attendait à une controverse, mais pas de la part d’une jeune Chef de Ville récemment promue qu’il apprécie. Des ondes vives tourbillonnent autour de lui, oscillant entre colère et indulgence. Témoin silen- cieux du conflit intérieur du Maître suprême, l’auditoire reste sus- pendu à ses lèvres, dans l’expectative.
Enfin, les remous d’éclairs s’apaisent. Il reprend lentement, martelant chaque mot comme s’il voulait les faire pénétrer dans l’esprit de chacun :
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— Il avait même été prévu, d’après ce que nous savons, que tous ceux qui étaient en mesure de le faire, se téléportent là-bas et s’y installent après avoir anéanti les Terriens. Mais cette solution n’avait pas été retenue. Trop contraire à notre éthique. Pourtant... ajoute-t-il dans un ricanement qui surprit l’assemblée.
La phrase reste en suspens, comme si les mots s’étaient figés su- bitement dans l’air. Il n’ose dévoiler le fond de sa pensée. Craint-il la réaction de ses sujets par rapport à des révélations trop difficiles à concevoir pour eux ?
Chacun attend donc une explication qui ne vient pas. Mais Adr se promet de revenir sur ce silence suspect qui doit cacher une vérité redoutable !
Incapable de discerner quelle solution va être soumise à l’As- semblée, il la subodore radicale. Le Sculpteur du Monde a cité l’Inconnue, a parlé de La ramener ici ! C’est du délire...
Quant à lui, il doute de Son existence. Ou plutôt, il n’est pas en mesure d’imaginer Son action, Son incidence sur le cours de leur vie! Mais il ne se serait jamais permis de faire part de sa perplexité à ses pairs.
Le géant se tourne sur le côté, dans une pesanteur minérale et vivante, faisant signe au Maître des Pensées de s’approcher. Celui- ci obtempère péniblement, fait face à l’assemblée.
Un souffle rauque sort de ses entrailles, semblant venir du fond des temps.
— Mes amis, vous n’êtes pas sans connaître les lois naturelles qui nous régissent. Nous naissons de chaque Pierre, source de nos Villes. À l’origine, nous ne sommes que poussière d’énergie et de lumière, puis au fil du temps, nous devenons matière inorganique jusqu’à totale pétrification. Comme vous pouvez le constater, j’en suis l’exemple parfait !
Un rire caverneux s’arrache de ses lèvres. Mais personne dans l’assemblée n’est dupe de son apparente bonne humeur et des sou- pirs compatissants gonflent les poitrines.
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Après avoir maugréé quelques paroles inintelligibles, comme pour se donner du courage, il reprend :
— Cet état marque la fin de notre mobilité, mais pas de notre vie puisque nous sommes, hélas, immortels !
Sa voix est grave, assourdie, presque imperceptible. Des ondes livides tourbillonnent autour de lui. Une pâleur funeste marbre son front. Chaque mouvement est une souffrance et cela se voit.
— C’est pour cela que notre planète, même si elle est mille fois plus grande que cette Terre qui nous intéresse aujourd’hui, n’est plus qu’un immense champ de corps pétrifiés. Il n’y aura bientôt plus d’espace pour notre génération, et encore moins pour les sui- vantes.
Un geste du bras désigne les monolithes que chacun peut aper- cevoir à l’extérieur du dôme. Une voix s’élève au centre des gra- dins, celle de Tor, dure et incisive.
— N’y aurait-il pas moyen de détruire les nouvelles pierres qui naissent pour faire de la place ?
Des milliers d’yeux glacés, horrifiés, se braquent sur lui. De stupeur devant une telle inconscience, le Maître des Pensées se raidit encore — Adr n’aurait jamais cru cela possible — et, plus rigide que jamais, pivote vers l’intervenant, les lèvres entrouvertes, muet de saisissement.
Far, l’initiateur des Explorations, se met à gronder, en proie à une colère fulgurante :
— Comment pouvez-vous suggérer une proposition aussi in- congrue! Les corps se transforment en statues, certes, mais l’acti- vité des âmes est nécessaire. Et c’est cette vie qui est notre source d’énergie! Nous en sommes totalement dépendants. Comment pourrions-nous nous propulser, ici ou dans l’espace, si elle devait à faire défaut ? Elle nous est fondamentale. Tous les êtres doivent vivre !
Adr, et sans doute beaucoup d’autres en même temps que lui, s’aperçoit avec horreur que le regard du Maître des Actes, placé à
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côté du Sculpteur du Monde, devient translucide, fixant l’impor- tun de manière terrifiante.
Il sait, pour avoir assisté une fois à une scène semblable – un grave manquement de la part d’un des sujets de sa Ville qui avait nécessité sa venue — que Tor pouvait être en train de vivre ses derniers instants de mobilité. En effet, le Maître a toute possibi- lité de pétrifier d’un instant à l’autre et d’envoyer son camarade rejoindre l’alignement des Ancêtres sans plus de cérémonie !
Tor comprend immédiatement sa bévue. Il s’incline devant le sage, et ajouta humblement :
— Je me suis mal exprimé et vous prie de me pardonner. Je ne propose pas une destruction systématique, bien sûr. Mais sim- plement les plus petites, les plus faibles, les plus laides, enfin celles dont on sait qu’elles n’émettront que peu d’énergie au fil du temps.
Il tait le fond de sa pensée, que les êtres sains produisent suffi- samment de force pour leurs besoins courants et que celle fournie par l’ensemble de la population ne sert qu’à se téléporter dans l’espace, ce qui n’a aucun intérêt à son avis. D’autant que les Pié- trariens n’ont jamais trouvé une planète suffisamment vaste pour les accueillir de manière satisfaisante !
Far, qui sait garder en lui la résonance de ses émotions, fait un geste d’apaisement au Maître des Actes dont le regard s’adoucit. Lui aussi connaît les réactions de son pair. Il préfère esquiver sa colère, l’heure n’est pas au châtiment.
Puis, d’une froideur aimable, il incline la tête vers Tor signi- fiant que l’incident est clos. L’assemblée gronde encore, des in- vectives fusent de part en part. Mais sous un signe péremptoire du Sculpteur du Monde, le silence se rétablit. Les yeux de Far balayent la foule, jaugeant de son attention, qui est palpable.
Il reprend lentement, faisant un résumé des dernières missions dans l’Univers, toutes vouées à l’échec. Aucun astre visité ne peut leur servir de colonie. Ils sont trop lointains et personne n’a à ce jour réussi à s’y transporter. Ou bien les conditions climatiques y
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sont insupportables.Reste bien évidemment cette fameuse Terre, cette petite planète
bleue du système solaire. Il redit que son invasion ne peut être qu’une solution à court terme, qu’elle serait saturée à plus ou moins brève échéance et que le problème des Ancêtres se poserait à nouveau un jour.
Attentifs, tous dans la salle sont suspendus à ses lèvres. Il conti- nue, imperturbable, le regard absent :
— Nous pourrions éventuellement nous en contenter, pour le moment. Toutefois, cette Terre présente un inconvénient majeur. Ses habitants, les humains ! Tout en ayant une durée d’existence très courte, à peine quelques minutes dans notre échelle de temps, ils passent leur vie à se détruire et pourraient nous causer des dom- mages. Leurs esprits vindicatifs nous soucient beaucoup. D’ail- leurs, à ce sujet, nous sommes très inquiets pour les Piétrariens restés sur place. Nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus !
— Combien sont-ils? s’enquiert un participant.— Près d’un millier ! lâche Far dans un murmure gêné. Quelques exclamations stupéfaites fusent de part et d’autre
dans la salle. Beaucoup ignorent cette période de leur passé. Adr fouille dans son acquis mental ce qu’il connait de la Terre, peu de choses en vérité.
— Mais comment cela se peut-il ? s’insurge-t-il. Un peuple ne peut se battre contre lui-même !
Le Maître des Explorations lève les yeux au ciel.
— Eux, si. Ils réagissent différemment de nous. Ils provoquent des guerres, la famine sévit dans une grande partie de la géosphère. La violence règne. C’est du moins ce que nous ont appris nos voya- geurs. Mais depuis que nous avons perdu contact avec eux, nous ignorons ce qui régit les hommes maintenant.
Le Sculpteur du Monde avance de quelques pas, prend place aux côtés du jeune intervenant. Lourdement, son bras se lève vers le ciel.
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— C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’envoyer une nouvelle mission, restreinte à l’extrême, mais primordiale pour notre avenir. Leur but sera double. Retrouver nos Ancêtres ! C’est la priorité. Puis, comme je vous le disais en préambule, dé- couvrir où se trouve l’Inconnue.
Il continue d’une voix qui montait en puissance.
— Ce qui ne doit pas poser de problème majeur puisqu’Elle règne partout là-bas. Et surtout — il articule ses paroles si puis- samment qu’il fait trembler l’air — La ramener ici ! Il en va de notre avenir.
— Une équipe a-t-elle été désignée? demande Tor d’un ton onctueux.
Adr coulisse un coup d’oeil surpris vers son compagnon. Il a d’emblée le sentiment que Tor est opposé à la mission. Pourtant, dans son regard, luit la flamme de l’espoir d’être appelé. À la réflexion, si tel était le cas, il se dit que Tor serait un bon choix.
À l’instar de Far, ils sont nés d’une même Pierre et unité de temps, mais il ne l’apprécie guère, le caractère individualiste et entier de son camarade est peu compatible avec le sien. Des fric- tions surviennent souvent entre eux. Mais Adr reconnait ses qua- lités. Ignorant le danger, habile dans ses tractations et convaincant dans ses décisions.
De plus, il sait que Tor a étudié la Terre dans tous les détails — bien mieux que lui s’avoue-t-il in petto — et il est certain qu’il serait à même de réussir une telle mission.
Il perd le fil des échanges entre les Maîtres et l’assemblée. Ses pensées vagabondent entre leur système et celui des étoiles. Il sur- saute quand il entend son nom répété à plusieurs reprises tandis qu’il se sent tiré fermement par la main. Roz l’entraîne vers l’autel des Commandements.
— Adr, veuillez nous accorder votre attention, tonna la voix du Sculpteur du Monde dont le visage se plissait d’irritation. Nous auriez-vous déjà quittés ? Avez-vous compris que le Conseil
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et moi-même vous avons désignés, ainsi que votre compagne Roz, pour vous téléporter sur cette planète ?
Devant la force de l’image des Maîtres lui faisant front, Adr se sent défaillir. Voici donc la raison de leur présence ici. Ils se doivent d’accomplir la mission terrienne !
D’une voix qui se lézarde, Adr balbutie :
— C’est un immense honneur que vous faites nous faites là ! Mais serons-nous capables de la réussir ?
Si abasourdi qu’il a le sentiment qu’un autre parle à sa place, qu’il assiste à une mauvaise représentation de théâtre. Pourquoi eux? Rien ne les désigne pour jouer un tel rôle. En tout cas, pas leurs connaissances sur le sujet !
— Vous avez été choisis en fonction de votre courage et votre nature dynamique et aventureuse, répond le Maître des Explora- tions en lui adressant un large sourire, ainsi que votre compagne. De plus, nous avons pensé qu’envoyer là-bas deux êtres griffés est un atout. Votre énergie en sera décuplée.
Roz se tait. Adr, qui perçoit ses réflexions, devine une foule de questions identiques aux siennes tourbillonner dans son esprit. Mais il lui faudrait du temps pour les ordonner. Il ne connaît presque rien de la Terre. Pire, il n’a même pas idée de la galaxie où elle se situe ! Et l’on veut l’envoyer là-bas ! Et avec Roz qui l’ignore aussi, c’était de la folie.
Le Sculpteur du Monde fixe son regard le jeune couple, si puis- sant qu’ils sentent leur corps se paralyser.
— Je sais ce que vous allez objecter, votre inexpérience en la matière! Mais c’est justement pour cela que vous avez été dési- gnés. Nous pensons que c’est le meilleur atout pour découvrir qui est réellement l’Inconnue. Une fraîcheur d’esprit, une innocence, voire une certaine naïveté ne peuvent que vous servir dans ce genre de quête.
Le Sculpteur marque un temps, en souriant. Une lueur amu- sée pétille maintenant dans ses yeux. Il continue :
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— De plus, du fait de votre jeune âge, votre aspect physique pourra donner illusion parmi les humains. Un peu plus grand que la moyenne, mais une silhouette identique et le même teint clair que certaines populations. Vous avez l’opportunité de réussir là où nos Ancêtres ont échoué. Ils avaient fait une erreur, partir dans un état de pétrification déjà engagé, ce qui n’est pas votre cas. Ils ont dû être remarqués par les autochtones, ce qui a dû leur poser de sérieux problèmes.
La voix du Sculpteur du Monde se fait pressante.
— De plus, votre énergie intrinsèque vous permet de vous dé- placer comme vous le désirez et votre pouvoir de fusion est un véri- table atout. Sans oublier votre possibilité de passer inaperçus aux yeux des humains en accélérant vos particules élémentaires, vous pourrez accomplir votre mission avec toutes les chances de succès.
Le Maître des Explorations approuve et renchérit :
— Enfin, votre téléportation devrait bien s’effectuer. Toute la puissance des Ancêtres est mise à votre disposition. Ajoutée aux deux vôtres accrues par la Griffe, vous arriverez là-bas sans en- combre.
— Mais aurons-nous quelques renseignements d’ordre pra- tique avant de partir ? questionne Adr qui commence à reprendre ses esprits.
Il est tellement médusé que le sol vacille toujours sous lui. Mais, contrairement à Roz dont les pensées flottent encore sur une réalité indistincte, son caractère audacieux se fortifie au fur et à mesure que l’effet de surprise s’atténue. Ses idées se cristallisent sur le but à atteindre, une ouverture sur un autre monde, une analyse plus lucide du leur, et peut-être un dénouement satisfaisant de leur mission.
La perspective de sauver la planète vient de naître dans son âme et lui incombe d’office! C’est un sentiment très singulier, terriblement violent qui le submerge d’un coup, comme un raz- de-marée. Roz, qu’il tient toujours par la main, le ressent et en
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recueille une part à son actif.L’esprit beaucoup trop perturbé par un tel voyage, une telle
aventure, il n’écoute pas Far en train de détailler ce qu’est la Terre par rapport à l’Univers, répondant ainsi à une foule de questions de l’auditoire. Il se promet d’approfondir ses connaissances dès la fin de la conférence et d’organiser au mieux sa mission.
Mais c’était ignorer la décision du Conseil !
Au terme de l’exposé de son ami, tous les Maîtres se regroupent côte à côte, faisant un front compact devant le jeune couple. Adr sent leurs regards les transpercer. Des ondes tourbillonnent main- tenant follement autour d’eux. Pris dans un maelstrom de vio- lence et de puissance, il comprend soudain ce qui va se passer, qu’ils sont en train de vivre leurs derniers instants sur Piétra.
Il serre de toutes ses forces la main de Roz, plaque sa Griffe sur la sienne. Le moment pour eux est venu de partir. Fermant les yeux, il voue son âme aux Ancêtres.
Le Sculpteur du Monde lève le bras, paume face aux jeunes gens. Les Maîtres en font autant, tous dirigés vers Adr et Roz.
À l’extérieur, les nuages occultent les étoiles dans un ciel devenu noir.
Dans l’étouffante pénombre du dôme cisaillée des fulgurances bleutées, un halo resplendissant englobe soudain le couple. Il se diffracte en une galaxie de faisceaux éblouissants que réfléchissent les parois fluorescentes, aveuglant l’assemblée.
Les corps vibrent un instant dans la lumière cristalline, se dé- forment, élastiques et mouvants.
Quand les Piétrariens peuvent à nouveau ouvrir les yeux, ils ont disparu.
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1. France
Ce fut un clapotis d’eau qui réveilla Adr, un gargouillis qui semblait s’écouler entre des pierres. Ou bien qui les frappait ou les caressait, il ne savait pas? Il réalisait juste que c’était un bruit cristallin qui battait dans la nuit et qui meublait les ténèbres.
Ce murmure l’aurait invité à se rendormir si une petite voix intérieure et très lointaine ne lui disait pas qu’ils étaient arrivés à destination !
Malgré lui, ses paupières s’ouvraient et se fermaient sur un regard blanc. Des bribes de rêves flottaient dans son es- prit, des langues de feu, des spirales de lumières en fusion, des tourbillons de couleurs inconnues, des images fuyantes et fragmentées. Comme lorsque Roz et lui s’unissaient. En plus vertigineux toutefois ! Rien qu’à la pensée de Roz dans ces mo- ments-là, son cœur se mit à battre la chamade.
Il se souvenait juste s’être senti aspiré par un froid sidéral. Puis le cerveau en lambeaux, les pensées disloquées, d’avoir traversé des étendues temporelles infinies à une rapidité ini- maginable. Et soudain plus rien, le noir, le vide absolu.
Maintenant, il se trouvait dans un bizarre état de détache- ment sensoriel, comme s’il planait sur un coussin d’air, que son corps n’existait plus. Il y avait uniquement ce clapotis d’eau qui le liait au monde dans lequel il venait d’arriver et qui lui
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faisait reprendre connaissance. Et la notion qu’il n’appartenait ni à ce temps ni à ce lieu. Qu’il arrivait d’ailleurs ! Mais c’était encore trop flou pour avoir une quelconque signification.
Et ce bruit lancinant qui lui martelait le crâne ! Transpercé maintenant d’une voix mâle qui semblait le héler. « Ohé, ohé, les jeunes, d’où venez-vous? » Il sentit soudain une étrange fièvre le parcourir. Tout lui revint d’un coup. Piétra ! La confé- rence, les Maîtres, la mission, le départ, Roz ! ROZ !
D’une main hagarde, il tâtonna autour de lui, en proie à une anxiété terrible. Les yeux qui s’écarquillaient en grand, il se releva sur un coude, chercha à savoir où se trouvait sa compagne. Et d’où venait cette voix ? Indéniablement, on les appelait haut et fort.
Ses doigts touchèrent quelque chose de doux. Qui bougea. Roz ! Elle gisait là, à ses côtés. Manifestement, elle aussi était en train de s’éveiller. Elle s’étira, bailla, redressa la tête qu’elle avait enfouie comme d’habitude au creux de ses bras quand elle dormait, sourit dans le noir à Adr qui ne le vit pas, et annonça d’un ton clair, le plus naturellement du monde :
— Ça y est ! Nous sommes sur Terre !
Adr, qui avait enfin recouvré ses esprits se leva, soulagé. Avec Roz à ses côtés, il ne pouvait rien leur arriver de fâcheux. Il tendit la main à Roz et l’aida à se relever. Puis il fit quelques pas, tenta de percer la nuit qui les entourait et repérer d’où provenait cette voix.
Des nuages déchiquetés glissaient sur une lune laiteuse, découvrant des ombres biscornues autour d’eux. Des nappes de brume flottaient par endroits et empêchaient de distinguer le paysage avec précision. Pourtant, ses yeux commençaient à s’adapter à cette nouvelle obscurité, plus douce que celle de Piétra, plus mouvante aussi.
— C’est curieux, il semblerait qu’on ait échoué sur une petite île. Il y a de l’eau tout autour de nous. Et la terre à
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proximité, de chaque côté. Regarde par là, dit-il en tendant le doigt dans une direction.
Le voile de brume se déchirait autour d’eux, laissant appa- raître des points lumineux qui meublaient les ténèbres.
— Vous ne remarquez pas que vous êtes sur un fleuve et en prime à mes pieds ! tonna la voix au-dessus d’eux, qui les firent tressaillir de concert.
Dans un éclat de lune, ils virent, dressée au-dessus d’eux, une masse imposante. Adr avança d’un pas, tendit une main indécise, toucha ce qu’il sut plus tard être le chien d’un fusil dont la crosse était posée au sol. Et aperçut juste à côté des siens... des pieds immenses !
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il en renversant la tête.
— Qui suis-je ? répondit la voix en s’esclaffant. Mais vous débarquez de la planète Mars, ce n’est pas possible ! J’en ai déjà vu, des originaux et des incultes, avec tous ces pauvres diables qui couchent dans les parages ! Mais des comme vous, jamais ! D’ailleurs, comment avez-vous fait pour échouer à mes pieds ? D’habitude, les SDF se contentent des berges de la Seine !
— Vous ne nous avez toujours pas répondu, reprit Adr en haussant le ton. À qui avons-nous l’honneur ?
— De mieux en mieux. Mais vous ne remarquez pas que je suis le Zouave du pont de l’Alma ! Ce serait plutôt à moi de vous demander ce que vous faites là.
— Nous venons de loin, précisa Adr prudemment. Nous cherchons des amis.
Il craignait de se heurter à un mur d’incompréhension de la part de son interlocuteur et n’osait aller plus avant dans ses explications, et surtout dans sa quête de renseignements. Mais Roz ne l’entendait pas ainsi. Sa voix claironna tout à coup dans la nuit.
— Nous sommes ravis de vous rencontrer, Monsieur le Zouave ! Nous arrivons de Piétra, de la Galaxie du Sculpteur.
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Elle tendit la main vers le ciel, l’index pointé vers les étoiles qui pâlissaient et précisa :
— Nous voulons retrouver nos Ancêtres venus un jour sur Terre. Pouvez-vous nous indiquer où ils se trouvent ? De plus, nous recherchons l’Inconnue. Il paraît qu’Elle est facile à localiser. Où sommes-nous ? ajoute-t-elle immédiatement, le regard circulaire.
— Vous ne voyez pas que vous êtes à Paris, sous le pont de l’Alma ! s’entendirent-ils répondre dans un gros rire. Com- ment voulez-vous que je sache où sont vos anciens! Quant à celle que vous tentez de trouver, si personne n’a aucune idée de qui elle est, votre demande est stupide !
— Ah bon, dit Roz en pinçant les lèvres, un peu vexée. Mais nos Ancêtres, vous pourriez être au courant. Ils doivent être aussi grands que vous, au moins !
Adr ne laissa pas le temps au géant de répondre. Il lança en inspectant les lieux autour de lui :
— Vous êtes tout seul ici ?
Il commençait à se repérer, passant tour à tour en revue le Zouave dont le regard valeureux fixait obstinément la rive gauche, le canon du fusil qu’il tenait d’une main ferme, la cape négligemment jetée sur l’épaule, tout un barda à ses pieds, puis le pont en métal au-dessus de leurs têtes.
Le jour s’infiltrait peu à peu dans la nuit. Dans la clarté indécise de l’aube, l’arche qui s’étirait de part et d’autre du fleuve apparaissait de plus en plus nette aux yeux d’Adr et de Roz. Au-delà des berges, une pulsation montait de la ville qui s’éveillait.
— Nous étions quatre auparavant, les hommes de troupe les plus valeureux de la guerre de Crimée, répondit d’un ton martial le soldat soudain disert. Mais nous avons été dispersés dans toute la France! Si cela vous intéresse, vous trouverez le Chasseur à pied à Vincennes, près de Paris, en bordure de
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l’autoroute de l’Est. Quant à l’Artilleur, il est à La Fère dans l’Aisne, et le Grenadier a échoué à Dijon en Côte d’Or. Moi, je ne suis plus qu’un repère des crues de la Seine. Vous avez de la chance aujourd’hui ! soupira-t-il.
— Pourquoi donc? interrogea Adr avec un enthousiasme que rien ne justifiait. Il ne demandait qu’à être apprécié de leur nouvel ami, ses connaissances pouvaient leur être utiles.
— Parce qu’il fait beau en ce moment. Mais quand il pleut beaucoup et que l’eau de la Seine atteint mes pieds, on ferme les voies sur berges. Lorsqu’elle m’arrive aux cuisses, la Seine n’est plus navigable. Quant à la crue de 1910, montée jusqu’à mes épaules, je ne vous ne parle même pas ! C’était terrible.
— Il y a longtemps que vous êtes là ?
— Oui, lança le Zouave avec une faconde de stentor — dé- cidément, ils étaient bien sympathiques, ces nouveaux venus, même s’ils semblaient quelque peu ahuris — nous avons été inaugurés le 15 août 1858, le jour de la fête de l’Empereur. Plus de 150 ans que je me gèle ici, en plein courant d’air et surtout sans jamais pouvoir discuter avec quelqu’un! Si vous croyez qu’ils sont drôles, les clochards qui roupillent là-bas à cuver leur pinard! J’ai beau les appeler, jamais personne ne me répond. Ils doivent être sourds et aveugles, à défaut d’être muets, car ce qu’ils peuvent brailler quand ils sont saouls! J’espère que vous allez rester un moment avec moi. J’ai des milliers de choses à vous raconter. Je peux commencer par la bataille de l’Alma. Je faisais partie du troisième régiment de la Division Bousquet qui...
— Ce serait avec plaisir interrompit Adr le plus gentiment possible, mais une prochaine fois. Il faut absolument que nous trouvions nos Ancêtres. On nous a dit que la Terre était mi- nuscule, cela ne devrait pas être bien difficile !
— Minuscule, minuscule! Comme vous y allez. Mais je suis certain, reprit le géant en tonitruant, regrettant déjà le dé-
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part de ses nouveaux compagnons, que vous seriez passionnés par le déroulement de la bataille, après que les coalisés aient débarqué leurs troupes à Eupatoria. Il fallait nous voir, nous les Zouaves, accomplir la manœuvre décisive en montant sur la falaise et en nous emparant de l’artillerie russe et la retour- nant contre eux! C’était grandiose! C’est nous qui avons fait gagner ce magnifique combat. Surtout quand le général Can- robert...
— C’est promis, nous reviendrons et vous nous raconterez la suite ! dit Roz en riant devant l’exaltation de leur ami. Mais nous devons absolument partir. À votre avis, à qui pourrions- nous rendre visite? Nous cherchons de très grands person- nages, au moins comme vous. Nous supposons, d’après nos archives, qu’ils devaient être environ un millier à être venu sur Terre. Mais nous ignorons s’ils sont restés groupés.
— Bon courage s’ils sont dispersés! Je pense à Napoléon III qui pourrait éventuellement vous renseigner. Mais je ne me souviens pas où il se trouve dit-il d’un air désolé. Vichy sans doute ? Par contre, je sais qu’il existe une très grande statue en Allemagne, à Hambourg.
— Ah bien, de qui ?Adr frémissait d’avance à l’idée d’avoir une piste.
