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Dans ce roman passionnant, l'auteure nous entraîne dans la spirale du Temps, s'appuyant sur le thème éternel de la quête de l'immortalité.
David, roi mondial de l'informatique biologique et quantique, Bethsabée qu'il aime et dont il fait assassiner le mari Urie, Joab le sicaire, Oza le sacrilège, Nathan le serviteur de Dieu, Michol l'épouse délaissée, Samuel l'observateur impuissant et l'enfant sacrifié, tous les héros tournent dans une ronde infernale dont l'axe central est le logiciel Éternity qui brave toutes les lois célestes.
Mais on ne défie pas Dieu impunément ! Dans une colère impitoyable, Celui-ci, par la voix du Fils sans Nom, donne un ordre à David dont la désobéissance risque de déclencher la fin de l'Humanité.
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Seitenzahl: 489
Veröffentlichungsjahr: 2022
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MONIQUE LE DANTEC
LE FILS SANS NOM
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France)Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected] www.morrigane-editions.fr
http://boutique-en-ligne.morrigane-editions.fr

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Dans ce roman passionnant, l'auteure nous entraîne dans la spirale du Temps, s'appuyant sur le thème éternel de la quête de l'immortalité.
David, roi mondial de l'informatique biologique et quan- tique, Bethsabée qu'il aime et dont il fait assassiner le mari Urie, Joab le sicaire, Oza le sacrilège, Nathan le serviteur de Dieu, Michol l'épouse délaissée, Samuel l'observateur impuissant et l'enfant sacrifié, tous les héros tournent dans une ronde infernale dont l'axe central est le logiciel Éternity qui brave toutes les lois célestes.
Mais on ne défie pas Dieu impunément ! Dans une colère impitoyable, Celui-ci, par la voix du Fils sans Nom, donne un ordre à David dont la désobéissance risque de déclen- cher la fin de l'Humanité.
Monique Le Dantec, médaillée de l'Académie Arts-Sciences- Lettres de Paris, a remanié et amélioré ce roman publié en 2007, repoussant ainsi les limites du Temps et de la tech- nique. Elle retrouve ici son domaine privilégié, le thriller. Le lecteur sera troublé par ses héros à double tranchant, aux personnalités multiples et aux âmes approfondies, et par les situations où le suspense l'entraîne inexorablement au point terminal.
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À Nova
Il n’est rien de plus précieux que le Temps, puisque c’est le prix de l’éternité.
Louis Bourdaloue
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PROLOGUE
Dans un futur proche.
Un imperméable beige sur le bras, le col de la chemise blanche entrouvert sur un cou sec et maigre, la cravate déviée, un homme regarde quelques instants d’un oeil vaguement sur- pris le train qui s’éloigne en chuintant.
Comme si l’impulsion d’en descendre n’avait pas tenu de lui, mais d’une contrainte extérieure dont il faisait l’objet. Puis, mû par cette même force invisible, il s’engouffre dans le souterrain qui le mène de l’autre côté de la voie, sort de l’enceinte de la gare d’Écouen, stoppe sur la place. Au centre s’érige un cèdre de l’Himalaya géant. Il se dirige vers lui d’un pas mécanique, s’arrête dans son ombre. Du revers de la main, il essuie son front baigné de sueur.
L’homme est petit, la chevelure grisonnante et blanchie aux tempes, les yeux ternes noyés de transpiration, les sourcils four- nis et broussailleux qui se rejoignent, les paupières lourdes, le profil sémite au nez busqué, la lippe épaisse camouflée dans une barbe hirsute.
Les contours de sa bouche se crispent, reflétant l’incertitude et le doute. Ignorant la soif qui le consume, il humecte à plu- sieurs reprises ses lèvres craquelées.
Sous le ciel opaque de chaleur, dans la lumière tremblante de midi, son regard circulaire fait le tour de la place déserte, ne s’attarde guère sur les échoppes d’artisans qui la ceignent.
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Devant lui se présente une étoile de rues bordées de coquets pavillons, la plupart aux volets clos. Sur la droite, les cimes immobiles de la forêt luisent sous le soleil qui plombe. De part en part, elles ont pris une couleur de rouille, annonçant un automne précoce. Une sécheresse inhabituelle sévit depuis le début de l’été.
Ses yeux se plissent. Sa main se positionne en visière sur son front. Il semble chercher à apercevoir quelque chose au-delà des crêtes. Il porte toujours son imperméable sur le bras. Im- mobile. Il regarde les arbres tout près. Une certaine voussure des épaules trahit son désarroi.
Puis il bouge. Il abandonne son ciré sur une poubelle de la place, sort un mouchoir de sa poche et s’éponge le visage d’un geste las.
Dans une lenteur moribonde, il prend la direction de la forêt. La chaleur délirante de la canicule creuse fortement ses traits. Le pas lourd, il passe devant un distributeur de pilules nutritives accolé à un restaurant asiatique.
En quelques enjambées, il arrive à la limite des arbres. Vite hors d’haleine par le raidillon de la colline et l’atmosphère glauque qui règne sous les frondaisons, il s’assied quelques instants sur un banc au bord du chemin goudronné qui tra- verse la sylve. Des bouffées d’air brûlant imprégnées d’humus frappent ses narines pincées par l’effort.
Pas un bruit ne résonne, pas un cri d’oiseau ne retentit, pas un souffle de vent ne fait murmurer les feuillages. La forêt opaque semble en attente, figée, comme plongée dans un lourd som- meil, ou une grande mort. Seuls les sifflements saccadés de sa respiration meublent le silence.
Puis, dans un regain de force, il reprend la montée, encouragé soudain par la vue des toits qui apparaissent derrière une haie de mahonias et qui indiquent la fin du bois.
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Quelques centaines de mètres plus loin, il quitte la voûte de verdure. Son attention est attirée quelques instants par un haut mur d’enceinte sur la droite que l’on devine au bout d’une allée. Il hésite un moment sur la direction à emprunter. Il choisit de ne pas s’engager de ce côté, mais de traverser le bourg, longeant ainsi des habitations désuètes.
Il avance imperturbablement au milieu de la chaussée déserte. Aucune automobile ne le dépasse et ne le dérange dans sa marche éreintante. Sans pitié, la chaleur pèse sur les toits comme un linceul.
Suivant son chemin dans les rues aux noms oubliés, il ar- rive sur la place de l’église et de la maison du mestre. Dans un recoin, une petite poterne en fer forgé accède au parc du château.
Les traits inertes, il cherche son souffle, car sa respiration se fait courte, ses forces commencent à lui manquer.
Après avoir jeté un regard indifférent à Saint-Acceul au lourd clocher et à la façade austère, ainsi qu’au parvis égayé de quelques jardinières aux géraniums rouges, il tente d’ouvrir la porte, en vain.
Il aperçoit soudain à travers les volutes de ferronnerie, en hauteur, le château d’Écouen au centre du parc, tout proche et en même temps secrètement isolé, caché par les maisons qui se blottissent à sa base, presque insoupçonnable du village.
Un peu irréels, les murs épais tremblent dans l’air qui brûle. La forêt entourant le domaine exhale un parfum poisseux de sève.
Aussitôt, le martèlement fou du sang dans ses veines s’accélère. Une étrange fièvre le parcourt. Ses lèvres blanchies par l’effort esquissent un léger sourire, immédiatement teinté d’angoisse. Il comprend que son chemin s’arrête là, au château. Que ses pas l’ont mené ici mystérieusement, pour une raison qu’il
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ignore encore ! Qu’il a un rendez-vous inéluctable en ces lieux ! Il n’est maintenant plus occupé que par un seul désir, arri- ver au but. Rassemblant ses dernières forces, il passe devant l’église et l’ancien presbytère, continue la montée sur une route inégalement pavée qui le conduit à l’entrée principale
du castel.Pourtant, son esprit est coupé de toute réminiscence, de
toute racine. Il ne sait plus qui il est, pourquoi il est ici dans cette fournaise, dans cet endroit qu’il ne pense pas connaître. On dirait que le temps s’est abattu sur lui comme une gangue, qu’il est prisonnier de tout contact extérieur autre que ce ren- dez-vous dont il perçoit uniquement l’obligation ! Comme si son double était là, en état d’errance, et que lui-même se trouvait quelque part ailleurs.
Ses paupières tremblent, se ferment un instant, puis s’ouvrent à nouveau. Il reste un moment ainsi, les bras ballants face aux grilles d’entrée de la noble demeure. La vision brouillée par la sueur qui coule dans ses yeux, il examine avec curiosité l’édifice se dressant devant lui, cherchant à découvrir le mystère qu’il soupçonne se dissimuler ici.
Avant de pénétrer sous le porche, il se retourne, jette un coup d’oeil distrait sur le clocher d’ardoises grises de l’église en contrebas qui se dévoile à hauteur du regard, puis le pano- rama de La Plaine de France qui s’étend jusqu’à l’aéroport et l’horizon.
Mais de là, il ne peut voir, au fond du parc, un individu d’une grande beauté, d’une immobilité de statue, adossé à un pin qui s’érige à côté d’une fontaine au coeur d’une clairière. Celui-ci ne paraît pas pressé, ni incommodé par la chaleur. La lueur qui brille dans ses yeux est froide, inhumaine. Les bras croisés sur la poitrine, il semble attendre, ne rien faire d’autre qu’attendre.
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L’attention de Samuel se fixe à nouveau sur le château qui veille sur les environs. Entouré sur trois côtés de fossés ornés d’échauguettes, il se compose de quatre édifices autour d’une cour rectangulaire flanquée de quatre bâtiments carrés aux coins. Des tourelles garnissent à l’extérieur les parties ren- trantes formées par la saillie des pavillons, d’une élégance royale. Au milieu de la place d’honneur, des pavés de silex noir dessinent en son centre une croix. Il l’examine avec curiosité, mais ne voit rien qui puisse orienter sa quête.
Il se décide enfin à pénétrer à l’intérieur, traverse une salle déserte, puis une salle d’armes. Mû par il ne sait quel instinct, ses pas lui font gravir un escalier en pierre jusqu’au premier étage.
La relative fraîcheur qui règne dans ces lieux repose son corps épuisé et lui redonne une nouvelle vigueur. Mais son esprit est toujours plein de l’interrogation qui le gouverne.
Arrivant dans un corridor, il tourne à gauche, porté en avant par un pressentiment, se retrouve dans une salle carrée aux stores baissés. Dans la lumière ombrée, il ne voit rien d’autre qu’une large cheminée, une table en chêne devant et un coffre sculpté dans un coin. Il distingue à peine les deux tapisseries grandioses qui habillent les murs.
Il passe dans la partie suivante, la galerie de Psyché dont le nom est inscrit sur une plaque à côté de la porte. Le lieu im- mense baigne également dans la même pénombre.
Encore fatigué par la pénible marche, mais souffrant déjà moins de la chaleur, il s’assied sur l’un des bancs au centre de la pièce en soupirant d’aise.
Distraitement, il étouffe un bâillement de la main, puis s’es- suie les yeux avec un mouchoir.
Son regard, lentement, balaye la salle, ne s’attarde pas sur les deux cheminées qui occupent chaque cloison du fond en
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vis-à-vis, ni sur la vingtaine de lustres dont quelques ampoules allumées atténuent la relative obscurité, ni sur les bustes en bronze et en marbre de divers empereurs romains.
Ce sont les cinq tapisseries qui couvrent la totalité des parois entre les fenêtres qui requièrent tout à coup sa vigilance, qui le font sortir de la torpeur dans laquelle il s’enfonçait.
Des cernes noirs lui mangent les yeux. Pourtant ses prunelles se mettent à luire d’un étrange éclat, intense et impénétrable.
Tremblant d’une fièvre soudaine, il se lève d’un bond, revient sur ses pas dans la première pièce, examine les deux premières tentures.
Puis, comme un automate, il repasse dans la Galerie de Psyché, s’arrête longuement devant chacune des oeuvres murales. Il se rue dans un cabinet attenant, les yeux fous et hagards, ne voit rien de ce qui l’intéresse, se précipite dans la dernière salle de cette partie du château, la chambre du Roi.
Ignorant la cheminée en marbre blanc sur sa gauche, il contourne la table centrale, scrute avec effervescence les trois ultimes tentures. Une ombre secrète et affolée s’installe au fond de ses prunelles.
En titubant, il se dirige vers un banc dans la grande gale- rie, s’y laisse tomber lourdement, le visage livide et défait. Se débattant dans des pensées confuses, il se sent à la dérive dans cet univers dont il se demande soudain s’il est bien le sien.
David et Bethsabée, dont l’histoire immortelle est racontée par ces magnifiques oeuvres ! Une vague réminiscence se fait jour dans sa mémoire, mais elle est encore trop lointaine pour prendre un sens. À travers la brume de ses souvenirs ébranlés, cette évocation qui provient du fond des âges, reprise avec art par un tapissier bruxellois du 16e siècle, il lui semble la connaître, l’avoir plusieurs fois vécue, en avoir été l’éternel témoin ! Mais n’y a-t-il pas en chacun une part d’immortalité ? Dieu aurait-il été forcé dans ses plus secrètes intentions ?
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La vérité, surgissant des cryptes de sa mémoire, éclate sou- dain comme une bombe qui crève la terre. Il n’appartient ni à ce temps, ni à ce monde. Il a traversé cette histoire, du temps où il était le dernier des Juges.
Et il vient de la revivre, parmi ses contemporains. Il en a encore été une fois le spectateur invisible et impuissant.
L’esprit submergé d’une stupeur incrédule, il pose la tête entre ses mains, les coudes sur les genoux. Fétu de paille dans le grand cycle de l’univers et du temps, il a franchi la mort, pour arriver là, dans ce lieu élégant et étranger, attiré par quelque obscure impulsion dont le sens lui échappe.
Flottant dans une réalité indistincte, le champ de conscience inondé par la soudaine certitude que son nom est Samuel et que la raison de sa présence ici est fondamentale et définitive, il laisse se dérouler la spirale des jours...
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1.
Ce matin-là, David dansa.
Dans l’aube terne de la salle de sport où de multiples miroirs se reflétaient entre eux, il apparut tout d’abord comme une silhouette indistincte, ombre cendrée sur le gris des fenêtres et des murs mise en abyme dans la lumière pâle d’une nuit qui hésitait à partir ou d’un jour timide qui n’osait encore s’impo- ser. Comme s’il était dans ce lieu depuis des heures à attendre les prémices de ce matin-là.
Ce demi-jour d’aurore estompait son corps, atténuait l’éclat de sa chevelure de jais et nimbait son visage glabre d’une lui- sance mate et profonde. Sa peau à la couleur claire de cannelle, légèrement huilée, faisait ressortir les muscles de son torse, de ses bras et de ses jambes en courbes prononcées. Même sans bouger, ses larges épaules, son buste élancé, ses cuisses fermes exprimaient une force athlétique peu commune.
Un parfum viril se dégageait de lui, une odeur d’ambre et de santal. Tête inclinée, ses traits se dessinaient de manière distincte à travers le flot indiscipliné de ses cheveux répandus sur son dos. Mais plus que la rudesse de son profil, c’était la ligne décidée de la mâchoire qui lui donnait cet air puissant.
Comme le prêtre d’un culte divin, il se dressait au centre de la salle. Le corps parfaitement statique, les épaules basses, les bras souples vers le sol, les longues mains inertes, les jambes légèrement fléchies, le sexe au repos dans une toison ombrée,
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on eût dit qu’il dormait. Mais il y avait dans cette immobi- lité compacte une force fascinante, supérieure. Par instants, on pouvait voir ses muscles vibrer d’une curieuse palpitation. Comme s’il attendait un signe, ou un ordre, pour s’élancer.
Et ce signal, ce fut le premier rayon de soleil qui le lui donna. Il vint frapper les carreaux, traversa la salle de sport, fit flamber sa chevelure.
Une lueur fugitive éclaira sa face grave qui se redressa. Il sou- rit. D’un geste vif, il rejeta la masse de sa toison en arrière. Une flamme de joie habita son regard, des étincelles d’or se mirent à y danser.
Le visage soudain ardent, la mâchoire serrée, tous ses muscles se tendirent. D’un mouvement lent et résolu, ses bras se le- vèrent, ses genoux se déplièrent. Il traversa en bondissant la pièce avec la grâce et la rapidité d’un fauve. Écoutant une musique secrète, son pas s’accorda à son rythme mystérieux.
David dansa.
Peut-être imagina-t-il une couronne de spectateurs blottis dans l’ombre. Sans doute vit-il une foule qui l’adulait. Ou bien remarqua-t-il le groupe d’hommes et de femmes chargés du ménage qui venait d’entrer dans la salle et qui se tenait intimidé dans un coin de peur de le déranger ? Voulut-il leur plaire, les séduire, leur transmettre un message ? Cette cho- régraphie fut-elle la manifestation de sa pensée, l’affirmation d’une volonté ou d’un espoir, ou la supplication à un être suprême ?
Seul David à ce moment-là connaissait la réponse.
Sa danse était un mélange de sensualité, de paganisme et d’harmonie. Plein de fougue, de tendresse et de violence, il semblait consumé par un feu dévorant. Par ses bras allon- gés, en lignes portées vers l’infini ou bien en coupole, par ses tendus avec des renversements cambrés, par ses sauts, par ses
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épaulements et ses arabesques, c’était tout son corps qui par- lait dans son extrême nudité, qui se donnait au-delà de ses limites, qui implorait.
Car c’était bien, au fil de ses mouvements denses et flexibles, une sorte de prière violente, une furieuse extase, un enthou- siasme délirant qui rayonnaient de sa chair splendide, qui semblaient vouloir détruire les obstacles et obtenir la victoire. C’était la passion qui se dessinait à travers les traits purs, la gestique suprême qui se manifestait dans son expression la plus absolue, dans le langage chorégraphique qui était le sien.
Souvent il rejetait la tête en arrière, les yeux fermés, la bouche entrebâillée, comme pour absorber l’air, la lumière, le soleil qui maintenant entrait à flots dans la salle et étincelait dans les mi- roirs jusqu’à l’aveuglement. Quand ses paupières s’ouvraient, c’était un long regard, noir et brûlant, lointain et pourtant attentif, qui s’évadait à travers les vitres, qui se perdait dans le bleu du ciel et la brillance du jour.
Il exerçait, sur les hommes et les femmes qui le contemplaient en silence, osant à peine respirer, une sorte d’émerveillement aux limites de l’angoisse. Il ne semblait pas percevoir leur pré- sence.
Comme possédé d’une volonté étrange, il voyageait dans l’intemporel, plein de feu et d’audace, et sentait la force cou- ler en lui. Ses mouvements se reproduisaient sans fin dans les miroirs, lui renvoyant un tourbillon désordonné de gestes fragmentés, d’éclats de soleil et d’ombres alternants.
Il ne prêta pas non plus la moindre attention à la femme au visage de glace qui venait d’entrer et qui se tenait en contre- jour, droite et belle, devant la porte qui s’ouvrait sur la terrasse de la Tour. Pourtant, leurs yeux se croisèrent un instant. Dans son regard à lui, on put y lire l’indifférence, dans le sien à elle, le mépris le plus absolu.
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Puis, dans un dernier locking d’une souplesse de félin, il s’affaissa doucement avec une parfaite maîtrise, genou ployé, à peine haletant, les bras tendus devant lui, le menton sur la poitrine, l’exubérante chevelure tombant vers le sol. La mu- sique intérieure avait cessé. Il n’entendait plus rien que les bat- tements de son propre sang.
Il se releva lentement, adressa un petit signe amical aux membres du personnel toujours figés dans leur coin, sortit sur la terrasse en ignorant la femme.
Sur ses lèvres flottait un sourire radieux de confiance et d’es- poir. Ses prunelles étaient remplies de lumière. Mais il avait besoin de rester seul, de reprendre ses esprits, de respirer.
L’air vif qui circulait au sommet de la Tour gigantesque le frappa soudain au visage. Ses cheveux se soulevèrent dans les courants tournoyants. Ses yeux clignèrent dans l’éclat cru du matin. De là, il ne voyait rien d’autre que le ciel pur et limpide et vaste comme l’océan. Mais il entendait, il devinait plutôt, outre la brise qui gémissait dans les antennes et les paraboles installées dans un angle de l’immense terrasse, une sorte de pulsation qui montait de la ville. Lentement, il s’approcha du parapet qui ceignait le toit. Sous ses pieds, il sentait le bâti- ment vibrer. Ses cheveux, violentés par le vent, lui cachaient par instant le regard.
Quelques centaines de mètres plus bas, au pied de l’à-pic vertigineux, Paris s’étendait à l’horizon, émergeant d’un voile brumeux. Au pied de la Tour se dressaient, éparses, les autres buildings dont le plus haut ne dépassait pas les deux cents mètres. De cet endroit, du haut des deux cent quarante étages de l’Alliance, elles créaient un paysage cubique, minéral, brisé, tout à fait différent de la vision qu’on en avait en bas. Comme le jeu de construction qu’un enfant capricieux aurait oublié là sans le terminer.
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Un sourire victorieux flotta sur les lèvres de David. Il savait que vu du sol, le sommet se perdait dans le bleu du ciel et l’éclat du soleil ; il imaginait sous lui cet édifice énorme et fluorescent de silex, de verre et d’acier se dresser comme un dard dans l’azur.
Il en était l’initiateur et le maître. Les jambes légèrement écartées, les mains posées sur la rambarde, insensible à la fraî- cheur du vent qui lui transperçait la peau, il rayonnait d’une joie qu’il était incapable de dissimuler. Seul, sans témoin qui aurait pu lire sur ses traits, il exultait, lui qui si rarement mon- trait ses sentiments.
La raison qui l’avait poussé à réaliser cette construction énorme, obscure pour son entourage, mais évidente pour lui, il s’apprêtait à la révéler lors de l’inauguration de la Tour pré- vue dans la journée. Dans le va-et-vient de sa pensée germait l’explication, le discours officiel qu’il allait prononcer.
Cet édifice était la résultante d’une ambition grandiose, mais surtout servait de demeure pour un autre plan aussi singu- lier que démesuré. C’était ce projet qui requérait toute son attention, qui était devenu depuis plusieurs années son unique raison d’être.
Mais soudain un doute l’effleura, il se sentit coupable au regard d’une loi obscure. Ce fut comme une flèche qui le transperça avec rudesse. Pendant une poignée de secondes, sa détermination chancela. Un grand froid s’installa au fond de lui. Dans une tempête immobile et muette, la crainte se glissa dans son ventre, dans son coeur, s’insinua dans son esprit. En proie à cette détresse subite, son sourire s’évanouit. Ses traits se firent de marbre. Dans les solitudes glacées où se mirent à flotter ses pensées, il demanda un présage, un consentement, appelant sur lui la bénédiction de Dieu. Mais Dieu ce matin là restait silencieux. David eut beau chercher les airs, dans le
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ciel limpide, dans l’éclat du soleil, aucun signe ne lui apparut distinctement.
Puis il se dit qu’il était investi d’un devoir sacré. Avec le pou- voir invincible qu’il s’était conféré, il allait bouleverser l’ordre des choses, conduire l’humanité sur le chemin du paradis. Il repoussa à la frange de son âme ses derniers scrupules, chassa les sombres pressentiments qui traînaient encore à l’horizon de sa conscience. Une immense joie l’envahit, la certitude de la mission à accomplir. Le sourire réapparut sur ses lèvres.
Indifférent au vent frais qui lui donnait par instant la chair de poule, il restait là, immobile, dominant son empire. De par sa très grande taille, sa carrure vigoureuse, il émanait de lui un air d’assurance et de puissance exacerbée, l’air impé- rieux de ceux qui détiennent le pouvoir. De cet aspect-là, il en était conscient, même s’il tentait parfois de l’adoucir par une attitude réservée, soumise à Dieu. Mais la croyance qu’il avait en Lui, il en faisait un levier, une arme suprême. Car rien ne surpassait cette vénération singulière et parfaite qu’il ressen- tait envers son Créateur. C’était une communion divine qui le liait, où il puisait toutes ses forces et toutes ses aspirations.
Tel le marin sur la proue du navire, il scrutait la mégapole qui s’étendait à ses pieds, s’arrêtant un moment sur l’Arche de la Défense, puis repérant plus loin les monuments principaux de Paris qui paraissaient de là minuscules, puis l’horizon qui s’évanouissait dans l’air bleuté, puis le ciel sans nuage.
Il était ravi du choix de la situation de la Tour de l’Alliance. On lui avait proposé Jérusalem. De par ses convictions, il au- rait préféré cette ville, historiquement liée à sa religion. Mais la guerre permanente entre Juifs et Arabes qui s’y était déroulée pendant plus d’un demi-siècle, soldée par une paix précaire, avait fait de cette localité un endroit misérable où la popula- tion clairsemée et repliée sur elle-même menait encore une vie recluse.
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Washington, capitale du continent américain nord et depuis dix ans du sud, Tokyo, celle de l’Asie, la vieille Canberra de l’Australie, Johannesburg de la jeune Afrique auraient été également une bonne option. Mais c’était Paris, capitale de l’Europe, qui avait reçu son choix définitif, à la suite d’innom- brables tractations et négociations.
Paris, ville de liberté ouverte sur le monde, carrefour de tous les courants de pensée, de toutes les ethnies, de toutes les tra- ditions. L’endroit était parfait.
Accoudé au rebord du parapet, il gardait la tête haute, le re- gard droit, vers le lointain. Ses longs cheveux brillaient dans le soleil et ses yeux noirs lui conféraient un air étrange. Absorbé dans ses méditations, il ne remarqua pas la femme de la salle de sport qui venait d’entrer sur la terrasse et se tenait derrière lui.
Elle avait un visage tout de beauté et d’agacement supplan- tant le mépris de tout à l’heure. Comme si cette colère s’était nourrie de l’indifférence de David.
Le pourpre aux joues, prête à toutes les morsures, ses yeux charbonneux lançaient des éclairs. Ses cheveux blonds s’éclair- cissaient dans le soleil à devenir presque blancs. Elle portait une longue robe d’intérieur étroite, fendue sur les côtés, beige et or, dont les broderies sur la poitrine accrochaient la lumière et scintillaient à chaque mouvement. Le vent qui s’engouffrait par instant sous le tissu soulevait le bas et laissait apparaître le galbe de ses jambes fines et élancées jusqu’à mi-cuisse. Ses lèvres étaient serrées en une ligne dure et mince. Une respira- tion saccadée pinçait et relâchait ses narines. Elle tenait à la main un peignoir de coton blanc dont une manche traînait par terre.
Un parfum délateur l’entourait, intense et enivrant qui alerta soudain l’odorat de David. Il sentit la brûlure de sa présence derrière lui. Son corps demeura encore un moment immobile,
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à l’exception de ses dents qui se joignirent doucement. Il était de dos, mais la femme le vit se raidir.
Émergeant à regret de ses réflexions, il se tourna lentement vers elle, le front sourcilleux. Il écumait d’être distrait ainsi dans ses pensées, mais ne le montra pas. Avec une froideur courtoise, il lui demanda la raison de sa présence ici. Sans lui répondre, elle lui tendit le peignoir. Elle laissa peser son regard sur le corps nu de son mari avec une lueur flamboyante et accusatrice.
Celui de David flotta un instant, estimant la nature du cour- roux de la femme. Puis il dit dans un rire pénible et contracté : — Ah, c’est de me voir ainsi qui te mets dans cet état ! De-
viendrais-tu prude ?Sa phrase s’acheva dans une sorte de ricanement.L’index tremblant, elle le pointa vers l’homme et rétorqua
avec humeur :— Danser nu devant des employés ! Quelle honte !Elle pivota sur elle-même, dans un froufroutement de soie,
montra d’un geste large la salle de sport.Il sembla quelques instants s’imprégner de ces mots, comme
s’ils lui paraissaient soudain d’une incongruité telle qu’il ne pouvait envisager une réponse. Il haussa légèrement les épaules. — Voilà donc l’objet de ta fureur, Michol ! Mais je danse
pour Dieu, non pour les hommes !Son ton était celui de l’indifférence, il ne se souciait pas de
convaincre. N’ayant plus rien à lui dire, il haussa les épaules. Machinalement, il prit le peignoir et l’enfila. Ses yeux s’attar- dèrent à peine sur elle, se perdirent à nouveau dans le lointain.
Toujours pleine de courroux, Michol vint s’accouder au pa- rapet à ses côtés, en silence, parcourant également l’horizon du regard. Ce n’était pas la ville qu’elle contemplait à ses pieds, c’était l’image impudique de l’homme qui s’imposait encore à son esprit et qui la heurtait. Mais elle savait, en vertu d’une
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grande habitude, qu’elle devait se protéger de la tempête qui faisait rage en elle. Qu’attaquant son époux de front, elle allait dépenser son énergie à perdre son temps ! Son arme à elle était les allusions perfides, les sous-entendus à peine exprimés, les sourires forcés.
Le visage morne, elle coulissa machinalement un regard vers l’homme à ses côtés. Une longue mèche de cheveux s’obsti- nait à tomber devant ses yeux. Il contemplait toujours au loin. Mais il restait en retrait, distant, énigmatique, ou bien, ima- gina Michol, sur ses gardes. Pensait-il à la journée difficile qui s’annonçait ? Était-il retenu par un quelconque scrupule ?
Elle avait conscience que David possédait une détermination si puissante que rien ne pouvait la faire plier. Elle connaissait aussi sa façon à lui de s’absenter, d’être soudain ailleurs dans ses projets, exaspérante. Elle savait de même que sa propre force résidait dans la prudence et la ténacité.
Avec un grand effort de volonté, elle dompta sa colère, s’obli- gea à se concentrer sur d’agréables choses. Quelques minutes plus tard, elle paraissait magnifiquement calme, à peine contra- riée. Juste un voile obscur sur son visage marquait encore son mécontentement.
Pendant un long moment, chacun poursuivit sa pensée et sembla ignorer la présence de l’autre. Le soleil, à son zénith, traquait sur la terrasse chaque place d’ombre et la faisait dispa- raître. Seuls les sifflements du vent troublaient le silence.
David, semblant soudain pris d’un léger remords, coula vers elle un regard intrigué.
— As-tu quelque chose de particulier à me dire ?
L’air distrait et hautain, elle se cuirassa dans une amabilité forcée. Ses cheveux blonds, très courts et bouclés encadraient, de leurs frémissements vaporeux, ceux, nerveux, de son visage aux traits fins.
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— Ne crois-tu pas qu’il serait temps de te préparer ? La jour- née sera longue. Il me semble que tu devrais aller te reposer avant l’inauguration.
— Alors, fit-il en se raidissant. Te voilà soudain bien sou- cieuse à mon égard ! T’intéresserais-tu à moi maintenant ?
Sous la désinvolture ironique qu’il afficha, une grande bouf- fée d’émotion l’envahit. Resterait-il encore l’ombre d’un amour entre eux ? Ne serait-ce qu’un soupçon de tendresse ? Ce fut un sentiment fugitif, volatil, anodin, qui s’effaça immé- diatement. Il venait de surprendre dans les prunelles à l’éclat obscur de sa femme le mépris voilé habituel dont elle n’eut pas conscience.
David eut un rire bref, sans joie.— Tu as raison, je dois aller me préparer.Jetant un dernier coup d’oeil à la ville coupée en deux par le
long serpent de la Seine qui miroitait dans le soleil de midi, il s’arracha au parapet, au vide et à l’immobilité du paysage, puis se dirigea d’un pas ferme vers la porte de la cage de l’ascenseur qui s’ouvrait sur la terrasse.
Quelques secondes plus tard, il pénétrait dans l’immense suite récemment aménagée. Débouchant dans le hall, il em- prunta l’un des deux couloirs de dégagement qui se faisaient face, se mouvant vers la partie ouest de l’appartement qu’il s’était réservée à son usage privé, un salon spacieux, un local d’ordinateurs, une chambre et une salle de bains attenante. Michol pouvait tout à loisir investir et décorer les autres pièces à son goût, il ne s’en souciait pas.
Les étages inférieurs avaient été attribués aux membres du personnel à demeure. Le reste de la Tour était accaparé par les bureaux de ses diverses entreprises qu’il avait rassemblées sous le nom commun du Groupe de l’Alliance.
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Nul n’avait autorisation à pénétrer dans son appartement sans son accord. Personne n’aurait songé à outrepasser ses ordres tant ses colères pouvaient être fulgurantes, même pas Michol qui les redoutaient plus que tout.
Dans l’élégance splendide et silencieuse de l’endroit, c’était de là qu’il dirigerait le projet qui occupait tout son esprit et dont il ne voulait en aucun cas être distrait. Il n’ignorait pas que les jours qui allaient suivre seraient empreints d’une por- tée décisive.
Le décor dont il s’était entouré satisfaisait son goût de so- briété. Plus important encore, il savait qu’il lui apporterait la sérénité requise à la mission qu’il s’était fixée. Il passa devant la salle informatique y jeta un coup d’oeil rapide. Une vingtaine d’ordinateurs étaient installés là, en demi-cercle, reliés à toutes ses sociétés et à la Terre entière par le Spectre.
Un léger sourire flotta sur ses lèvres. Il pensa un instant la réaction qu’allait avoir le monde à la présentation du logiciel qu’il s’apprêtait à lancer sur le marché. C’était l’espérance d’un inimaginable progrès et non une offrande sur l’autel des vani- tés qui le motivait. Du moins, c’est ce dont il voulait se per- suader.
C’est pourquoi il demandait avec constance à Dieu son approbation. Ce besoin qu’il avait de cette adhésion était ré- current et tenace. Mais cette réponse pour l’instant se faisait attendre.
Son visage afficha à nouveau un sourire douloureux. Pendant quelques instants, il eut l’air de se débattre contre une pensée insupportable. Puis, outrepassant encore une fois toute cer- titude, il se dit que Dieu ne pouvait accorder à ses desseins qu’un regard bienveillant.
Il entra d’un pas décidé dans le salon, vaste comme une nef d’église, au sol de marbre blanc et au plafond tendu. Cette pièce occupait un angle de la Tour. Sur les murs ouest et sud,
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une vingtaine de fenêtres s’ouvraient sur le ciel et le vide. De là, il bénéficiait de la même vue que de la terrasse. C’était son moyen à lui de s’évader, par la hauteur.
Une paroi était garnie par une bibliothèque composée de poutrelles et d’arcs-boutants de bronzorbalt, à la structure ajourée et d’une finesse remarquable, riche de quelques mil- liers de livres anciens. Cela représentait, au siècle où toute lit- térature d’hier et d’aujourd’hui était transmise par le Spectre, le plus grand luxe qu’il s’était autorisé. Il prenait un plaisir immense à consulter les ouvrages, à les feuilleter, à caresser la douceur de leur velin.
L’autre mur était masqué en grande partie par un écran de télévision. Face à lui, une méridienne en cuir violine semi-cir- culaire occupait le centre de la salle où pouvait s’asseoir sans se gêner une vingtaine de personnes. Devant le canapé, une table basse très large au plateau de labrador noir supportait une vasque d’orchidées roses, seules notes de couleur dans ce décor de verre et de métal.
Puis il passa dans la chambre. Cette pièce était, contraire- ment aux autres, de dimensions modestes, tout au plus une centaine de mètres carrés, et ronde. Elle ne possédait pas de fe- nêtres, mais un dôme qui s’ouvrait sur un ciel artificiel. Il pou- vait, aux commandes de l’ordinateur masqué dans la cloison, choisir le jour ou la nuit, le soleil ou la tempête, la lune ou les étoiles. Le mobilier était d’une grande sobriété. Un lit central, très large, monté sur vérins, couvert d’une couette blanche, un somptueux fauteuil de cuir noir suffisaient à ses besoins.
Une petite pièce attenante, aménagée en dressing, servait de corridor à la salle de bains aux côtés garnis de miroirs dans laquelle il pénétra. Une musique douce était diffusée par de minuscules haut-parleurs dissimulés dans les murs, qu’il com- mandait de la voix.
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Vérifiant l’heure, il se dit qu’il n’avait plus de temps à perdre. Après une douche énergique, il commença à s’apprêter en vue de l’inauguration des locaux.
Une heure plus tard, il ressortit de son appartement, vêtu d’une combinaison grise en tergolaine à fermeture zippée et chaussé de fines bottes cirées noires.
Il avait attaché ses cheveux dans le cou par une pince de pla- tine. Le reflet du miroir lui renvoya l’image d’une silhouette droite, nette, solide, magistrale et souriante. Plus aucun doute n’assombrissait maintenant ses prunelles aux couleurs d’ombre.
Dans une légère ondulation sonore, le téléphone accroché à son poignet émit une discrète trémulation. Les mobiles s’im- plantaient maintenant directement sous la peau et demeu- raient totalement invisibles. Mais David ne s’était pas encore résolu à adopter ce dispositif. Il se réservait le choix de laisser de temps à autre l’appareil dans un tiroir. Cela lui donnait un vague sentiment de liberté qu’il craignait de perdre avec les nouvelles techniques, même s’il savait que le système pouvait être mis hors circuit à tout moment.
Il écouta quelques secondes son interlocuteur, confirma :— J’arrive, faites patienter.Sans se presser, il longea le couloir de son appartement, jeta
un coup d’oeil dans celui opposé, ne vit pas Michol, pénétra dans l’ascenseur, appuya sur le niveau zéro.
Quelques secondes plus tard, il déboucha dans le hall d’entrée de la Tour bruissant de mille voix. Le lieu, au plafond lumi- nescent suspendu à une trentaine de mètres de hauteur, était à l’instar de l’édifice, grandiose. Les murs intérieurs se teintaient de rose et de bleu au gré d’une musique électromagnétique diffusée en sourdine et qui semblait venir de nulle part.
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Des invités retardataires franchissaient par groupes l’arche monumentale éclairée par une zone chatoyante qui palpitait de couleurs iridescentes. Ils rejoignaient le point de confé- rences selon les instructions des hôtes d’accueil. Les jeunes gens, une cinquantaine, vêtus d’une combinaison noire bril- lante, glissaient entre les visiteurs et les guidaient en fonction de leur activité ou de leur rang social.
Les convoqués venant de l’extérieur, grands dirigeants de compagnies mondiales, patrons de diverses multicontinen- tales, tous fournisseurs de fonds et capitaires des sociétés de David, ainsi que des reporters de l’audiovisuel et des hommes politiques, étaient orientés d’une manière respectueuse vers un accès de la salle sur la droite.
Ils avaient ceci en commun, un regard surpris. Le spectacle de tous ces habits noirs, leur solennité quant à les recevoir lais- sait envisager une raison importante à cette invite. Car, si cha- cun savait qu’il était appelé à l’inauguration de la Tour, tous ignoraient l’objet de la conférence qui leur était annoncée par les hôtes d’accueil. Les effectifs des sociétés du Groupe, égale- ment conviés — chacun muni de son badge — passaient dans un couloir vers la gauche en suivant les flèches au sodium, la démarche pressée.
David serra des mains, en particulier celle du bourgmestre de Paris qui venait d’arriver et qui se précipita à sa rencontre. Puis il se dirigea vers le hall de conférences avec quelques person- nalités. Sa haute stature lui faisait dépasser la plupart des têtes de près d’une épaule. Son pas était lent, déterminé, empreint d’une gravité sereine.
Après avoir suivi un interminable couloir large comme le tunnel du métropolitain, il pénétra dans la salle bondée de lu- mières, de visages et de rumeurs. Se frayant un passage parmi la foule présente, il se dirigea vers l’estrade où était installée une table d’honneur. Seule la place centrale était libre. Les
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autres étaient déjà occupées par ses plus proches collabora- teurs — la garde davidienne comme il aimait à dire — dont le regard collectif chargé de respect convergea soudain vers lui : Joab, Urie, Oza, Nathan et Michol. Celle-ci, tout au bout, détourna le sien et contempla le ciel par la fenêtre. Il put voir, de côté, son profil perdu.
Il gravit les quelques marches qui le séparaient du pupitre, prit place après avoir adressé un signe amical à son entourage. Posant ses longues mains devant lui à plat sur la table, il évalua l’auditoire d’un coup d’oeil direct. Environ trois mille per- sonnes étaient réunies là, qui l’attendaient. Il reconnut dans les premiers rangs quelques visages familiers, les salua d’un geste de bienvenue.
Tandis que les opérateurs des radios, des télévisions et des satellites ajustaient leur matériel, que les journalistes bran- chaient les spectrecames de leurs vestons, que les dirigeants d’entreprises se calaient le dos aux chaises, que les politiciens se jetaient des sourires de connivence et que le silence se faisait enfin dans l’assemblée, son regard circulaire se promena dans la salle dont tout un côté donnait sur le parc qui ceignait la Tour.
D’ici il pouvait apercevoir les bouleaux au feuillage trem- blant, les cognassiers mélangeant leur rose indien au jaune d’or des forsythias, les parterres de tulipes précoces qui sur- gissaient de part en part, premiers témoins du printemps. Au sol, un vent léger creusait dans le gazon vert tendre émaillé de crocus, de longs sillages sinueux et lustrés. Au-delà du parc miroitaient les vitres des tours de la Défense qui masquaient le ciel.
Il ne voyait pas le mur qui s’écartait derrière lui, mais il entendit le discret chuintement provoqué par le mécanisme, découvrant un immense écran lumineux qui polarisa un ins- tant tous les yeux. Il se concentra à nouveau, toussota, braqua
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son regard sur l’assemblée. L’heure était venue d’annoncer la nouvelle.
Au moment où il ouvrait la bouche, son attention fut happée par un homme sans âge, tout en grisaille, placé au cinquième rang. Étaient-ce ces prunelles qui luisaient entre ses paupières mi-closes ? Ou bien ce sourire volatil et anodin qui flottait sur ses lèvres charnues ? Ou encore cet air endormi qui semblait cacher la ruse d’un renard ? C’est ainsi qu’il apparut à David au premier coup d’oeil.
Sa silhouette fragile se fondait dans la foule, comme elle se fondait sans doute habituellement dans l’invisible. Pourtant, à la vue de cet homme, il ressentit immédiatement un léger malaise. Comme s’il l’avait déjà rencontré quelque part, puis qu’il en avait oublié l’existence. Ce fut une impression fugace, désagréable, une réalité obscure, une mémoire engourdie.
Devant lui, la mer de visages était suspendue dans l’atten- tion. Le silence s’était fait dans la salle. Les derniers raclements de pieds sur le sol avaient cessé.
La gorge sèche, David but une goulée d’eau du verre placé devant chaque membre de la Direction. Il se pencha vers Urie assis à sa gauche, s’arrêta, saisi par une pensée divergente, glis- sa quelques mots dans l’oreille de Joab à sa droite.
Celui-ci acquiesça d’un léger signe de tête, appuya sur un bouton de la table. Elle s’ouvrit, libérant l’écran horizontal d’un ordinateur invisible de l’assemblée. Dirigeant discrète- ment le stylo optique et connecté qui y était relié vers l’em- ployé que lui avait indiqué David, Joab verrouilla son image, puis valida.
Le visage de l’individu se présenta en pixels de haute préci- sion. Des traits lourds et grossiers, une chevelure broussail- leuse châtain foncé parsemée de fils blancs concentrés aux tempes, des yeux marron révélant un regard vif et matois sous
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des paupières épaisses et des sourcils bruns, des lèvres molles et charnues dévoilant des dents jaunies par le tabac.
Sur la droite de la console apparut l’identité de l’homme, Samuel, sa profession, juge d’instruction, ainsi que tout le détail de ses études et de sa carrière, son adresse à Paris. Une anomalie se découvrit, le cadre où devait figurer son âge qui resta vierge de toute inscription. Joab la signala à David, qui se dit qu’il en parlerait ultérieurement à Urie.
La parole brève, David murmura en aparté à Joab :
— Lance une impression dans mon bureau, j’examinerai ce rapport plus tard.
Puis il fixa de nouveau paisiblement l’assemblée et ajouta après s’être éclairci la gorge d’un léger raclement :
— Merci à chacun d’avoir répondu à mon invitation. Je suis heureux de vous rencontrer tous ici en ce jour primordial.
Sa voix résonna dans la salle, basse et vibrante, mettant fin à un silence qui s’appesantissait. Les caméras des télévisions se braquèrent sur lui, les microphones se mirent en marche, tous les voyants des spectrecames au rouge.
Une mine intéressée et soulagée que la réunion commence enfin s’afficha sur les visages.
— Je suppose que vous devez vous demander pourquoi je considère cette journée comme particulière. Vous êtes tous habitués à des inaugurations de tous genres, et ce n’est pas un tel événement qui peut, je présume, vous émouvoir.
Un mouvement commun de tête marqua un acquiescement poli. Un fin sourire flotta un instant sur ses lèvres. Il reprit :
— Avant tout, je souhaite vous présenter, pour ceux d’entre vous qui ne les ne connaîtraient pas encore, les membres de la Direction réunis à cette table et qui me font l’honneur de par- ticiper à l’aventure dont je vais incessamment vous entretenir.
Disant cela, son bras engloba ses compagnons d’un geste chaleureux et amical. Mais il y avait dans son ton mesuré,
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presque indifférent, quelque chose qui ressemblait à une mer trop calme, lorsqu’un ouragan se prépare.
Face à lui, une lueur de vif intérêt brilla dans les yeux, un ondoiement de voix s’éleva et couvrit la sienne quelques se- condes.
Il fut sur le point d’ajouter quelque chose de précis, mais il coupa, ironique :
— Le projet qui vous sera soumis dans quelques instants, issu de la recherche fondamentale va, croyez-moi, bouleverser le monde. Mais vous devrez patienter encore un peu pour en savoir plus !
Il éclata d’un rire franc, très communicatif, qui fit sourire les visages devant lui. Se tournant vers la droite, il fit un subtil signe de la main.
— Voici mon épouse, Michol. Vous n’ignorez pas qu’elle est la principale capitaire du Groupe.
À ces mots, la femme dont les yeux suivaient depuis un mo- ment le fuselage d’un avion qui traversait le ciel, sursauta. Son regard sombre se braqua sur la foule. Hautaine, elle inclina lé- gèrement la tête, prit un air pincé, un peu cruel. Elle ouvrit la bouche pour dire quelques paroles de bienvenue, mais se tut. Elle avait revêtu pour l’occasion un tailleur cintré à la jupe mi- longue, noir, très strict, agrémenté d’un chemisier de soirex grège. Les boucles de ses cheveux auréolaient d’une blondeur nacrée son visage sévère, mais n’y apportait pas de douceur.
Tandis que David décrivait avec un enthousiasme que rien ne justifiait sa participation dans le Groupe, un pâle sourire effleura ses lèvres. Gérante fictive de la plupart des entreprises de son époux, elle ne représentait en fait que les capitaux que son père Saül lui avait transmis par héritage.
Jamais David ne lui avait demandé de collaborer réellement. Elle n’en avait d’ailleurs jamais émis le moindre souhait. Tout au plus l’informait-il de temps à autre des décisions majeures,
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des achats des nouvelles sociétés, des principales lignes de sa politique. Mais elle n’en avait cure. Elle lui opposait une froide indifférence. Seule lui importait la progression de ses fonds que David savait faire fructifier. En cela, elle lui faisait toute confiance. À l’instar de Saül qui avait été subjugué par le sens inné des affaires de son gendre et dont il avait tiré le plus grand profit, elle laissait David gérer son patrimoine personnel.
Ses doigts nerveux jouaient avec un stylo. Elle avait compris que David avait un objectif capital auquel il se préparaît de- puis des mois. Elle en avait décelé l’importance dans le regard ardent et enthousiaste de son époux. D’ailleurs, la construc- tion de la Tour de l’Alliance était liée à ce dessein. Il le lui avait dit. Elle était consciente aussi que la majeure partie des fonds disponibles avaient été engloutis dans son édification, mais elle ne doutait pas du bien-fondé de ces décisions.
Comme tous, à l’exception de Joab et d’Urie et leurs équipes respectives à qui il avait été demandé la plus grande discré- tion, elle méconnaissait le dossier. Même s’il n’offrait qu’un tiède intérêt à ses yeux, un soupçon de curiosité la taraudait malgré tout et elle attendait la description du projet avec une certaine impatience. Le visage volontairement inexpressif, le regard éteint, elle observa un moment David qui maintenant présentait Joab à l’assemblée, puis ses prunelles s’égarèrent à nouveau vers le dehors.
David, en longues phrases circonstanciées, dessinait le nou- veau poste de Joab. Chef des ressources humaines des douze sociétés, il venait d’être désigné Directeur général du Groupe de l’Alliance. C’était avec une certaine faconde et une voix appuyée que David l’annonçait. Comme s’il voulait contrer quelques mouvements de perplexité ou d’opposition.
Un remous agita la salle chez les collaborateurs. Des regards surpris se croisèrent entre eux, des visages restèrent de marbre.
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Mais il était clair que chacun supputait les changements qui allaient découler de cette nomination. Celle-ci augmentait de façon démesurée le pouvoir de l’homme même si elle ne paraissait pas illégitime à la plupart d’entre eux.
Toutes les prunelles se braquèrent sur Joab. Impassible, il se tenait à la droite du maître des lieux. Il présentait un dur visage un peu carré, aux traits un peu lourds, aux yeux marron foncé, à la chevelure brune et frisée, au cou puissant, à l’enver- gure massive accentuée par une taille modeste qu’il compen- sait par un air martial. Il était vêtu d’un costume vert kaki aux multiples boutons dorés.
Chacun était au courant qu’il était le neveu de David, et que celui-ci avait une confiance totale en lui. Tous avaient pu, à un moment donné, y avoir été confrontés ou en avoir subi les conséquences. Il se disait dans les rangs du personnel que vouloir convaincre David était inutile si Joab ne l’était pas auparavant.
Tous savaient également que Joab servait de bouc-émissaire à David qui se retranchait en maintes occasions derrière lui. Tous reconnaissaient sa rigueur d’esprit, son honnêteté, sa droiture, sa grande force de caractère et le travail acharné qu’il était capable de fournir.
Mais ils redoutaient aussi ses accès de fureur, ses décisions brutales, ses jugements à l’emporte-pièce et sans nuance. Doté d’une absence totale d’humour, il ne riait jamais. Pour ses intimes, seule la couleur de ses iris qui changeaient au gré de ses pensées donnait une indication de ses sentiments, plus limpide lorsqu’il ressentait une certaine joie, d’une noirceur d’encre quand la colère l’habitait.
Les regards interrogatifs de l’assemblée étaient encore poin- tés sur Joab quand David se tourna vers Oza assis à côté de Michol, le présentant comme Directeur des Finances et des Marchés.
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Celui-ci, à la figure débonnaire et au teint rosé d’homme aimant un peu trop la bonne chère, au crâne chauve et lisse, à la silhouette bedonnante, affichait aujourd’hui une mine par- ticulièrement maussade, des yeux clairs et délavés cerclés de titane.
Quand l’attention de David se braqua sur lui, il ôta ses lu- nettes d’un geste nerveux, les essuya soigneusement. Il offrait un regard vide et aveugle, vulnérable. Retardant ainsi au maxi- mum le moment où David lui intimerait l’ordre de révéler le coût de la construction, ce qui le révulsait. Jamais de sa vie, il n’avait été confronté à un projet aussi dispendieux, et qui à son avis de contrôleur minutieux, risquait de mettre en péril la pérennité des entreprises du Groupe.
En toute conscience, il avait fait part de son opposition à maintes reprises à David, qui, bien entendu, n’avait pas tenu compte de ses remarques. La rage au coeur, il avait dû s’incli- ner devant les décisions du maître.
Il avait essayé d’en parler à Michol, en vain. Celle-ci s’était retranchée dans une neutralité surprenante et avait conseillé à Oza de ne pas contrarier son époux sur ce sujet qu’elle devinait capital. D’autant qu’elle pensait obscurément que cette Tour n’était que la partie visible de l’iceberg et que le pire à investir était encore à venir dans le projet définitif. Elle ne fit pas part de ses doutes à Oza, se réservant pour elle le droit de retirer ses fonds privés si la suite des événements ne lui convenait pas.
Oza avait aussi tenté de soumettre ses objections à Joab. L’éclat foudroyant du regard de l’homme qu’il avait essuyé l’avait éclairé sur sa position, lieutenant avéré et fidèle de David. Dompté, conscient de l’insignifiance des mots qu’il aurait pu dire, il avait baissé les yeux sans plus insister.
Découragé, il n’alla pas voir ni Urie qui, du matin au soir, était enfermé dans son laboratoire informatique et ne par- lait plus à personne depuis des mois, ni Nathan, conseiller
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juridique de David qui le terrorisait depuis leur première ren- contre. Faute de trouver un interlocuteur valable à même de recevoir ses doléances, il s’était tu, refoulant au fond de lui ses griefs et la peur de perdre son poste dans la chute du Groupe.
Exhalant un long soupir de résignation, il se tourna vers le pupitre lumineux et fit apparaître le rapport que David sou- haitait communiquer à l’assemblée. D’une voix mourante, il commenta les prévisions et les résultats de l’ensemble de l’opération, ce qui provoqua dans la foule quelques remous de surprise devant l’ampleur des sommes annoncées.
Pendant que défilaient à l’écran les colonnes de chiffres et les graphiques, David garda les yeux baissés. Ces montants, il les connaissait par coeur. Mais il savait que son plan final, non seulement couvrirait l’investissement qu’il avait engagé pour la création de la Tour, mais qu’il allait le propulser au niveau ultime dans le domaine qui était le sien, la création de logiciels quantiques qui commençaient à s’imposer sur les marchés, en plus des ordinateurs moléculaires qui étaient primordiaux dans son projet. Il avait une vision planétaire des affaires, une connaissance précise de la haute finance et de grands intérêts industriels. Surtout il possédait une clairvoyance rarement prise en défaut. Mais il lui restait à convaincre ceux dont il avait encore besoin, les capitaires. Les paroles d’Oza se termi- nèrent dans un silence consterné. Il ne savait pas, à ce moment précis, qu’il venait de prononcer son ultime discours, qu’il vi- vait ses dernières heures.
L’assemblée, au vu de cette première phase de commentaires, s’attendait maintenant à quelque chose de grandiose. Le mon- tant des investissements réalisés pour centraliser et abriter le projet final ouvrait toutes les portes de l’imaginaire.
David, sondant la foule des capitaires avec circonspection, afficha sur les lèvres un sourire impavide et rassurant. Il ne
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doutait pas de la victoire. Ses yeux noirs brillaient d’un éclat pur. D’un air séraphique, il se tourna vers Nathan à qui il de- manda de rappeler à l’assemblée les liens juridiques qui unis- saient les entreprises les unes aux autres.
Nathan, toussotant pour s’éclaircir la voix, se pencha vers le microphone et l’ajusta. L’homme était grand, d’une belle prestance malgré une mine lugubre permanente, le visage clair et imberbe, le regard gris, les cheveux blancs ondulés et coiffés en arrière. Il était habillé comme à l’accoutumée d’une lévite noire qui faisait ressortir son teint blême.
À la demande de David qui ne supportait aucun signe dis- tinctif religieux, il avait ôté avant de venir la kippa qu’il portait habituellement. Compagnon d’enfance du maître, il n’avait jamais compris avec précision la raison pour laquelle il l’avait mandé à ses côtés. Pour ses compétences juridiques ? De cela, il doutait. David avait la possibilité de s’entourer des meilleurs professionnels dans tous les domaines. Ses connaissances, même si elles étaient de haut niveau, n’étaient pas exception- nelles. Le fait qu’il soit homme de foi ? David croyant dans l’âme — le contact qu’il entretenait avec Dieu se passait d’in- termédiaire — n’avait jusqu’à présent manifesté aucun intérêt particulier envers les religieux. Au contraire, il évitait autant que possible leur présence qui souvent l’agaçait. Il détestait toute marque visible d’orthopraxie. Tout au plus, admettait-il certains rites chez les autres, la bar mitzah ou la circoncision, ou se soumettait-il à quelques pratiques telles qu’assister aux fêtes de Youm Kippour ou la Pessakh. Mais il fallait pour cela qu’il ait une bonne raison, un contact à prendre, une accrédi- tation à obtenir, une opposition à vaincre. Rien dans ce do- maine là de ce que faisait David n’était gratuit.
Il est vrai qu’il s’en remettait régulièrement à Nathan, qu’il le choisissait comme confident à la moindre occasion. Mais,
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s’il ne doutait pas de la foi de David, il n’en restait pas moins circonspect sur ses intentions réelles et n’accordait à sa sincé- rité qu’une honnêteté relative. Il avait souvent l’impression de représenter, aux yeux du maître, une simple justification de ses actes envers Dieu. Comme si Nathan incarnait en quelque sorte un intermédiaire, un ambassadeur. Ce qui lui permettait d’émettre sans retenue le fond de sa pensée, qu’incroyable- ment David acceptait. Et Nathan de profiter de cet état de fait qui le surprenait lui-même autant que la garde davidienne. Car ce pouvoir qu’il avait sur David, il est clair qu’il le trans- mettait aux autres avec encore plus d’emprise, plus de force. Qu’en réalité personne n’osait le contredire ni le braquer dans ses prises de position ! Il savait qu’il n’était guère apprécié de son entourage. Cela lui était indifférent.
En contrepartie de cette bonne fortune, Nathan tentait de cerner au plus près la vérité, la justice et la volonté de Dieu. D’ailleurs, ne disait-il pas à ceux qui l’entendaient qu’il était l’instrument du Seigneur ?
Lorsque David lui avait demandé conseil au sujet de la construction de la Tour, Nathan avait vu dans son regard un feu divin qui brillait. Il avait compris qu’un autre projet mys- térieux se préparaît. Il avait donné l’accord que David atten- dait de lui. Peut-être pas au nom de Dieu, mais au moins du sien, en priant de ne pas se fourvoyer.
Se soumettant à l’injonction de David qui commençait à s’impatienter en tapotant du bout des doigts sur la table, il entreprit de communiquer à l’auditoire d’un ton serein un aperçu des montages juridiques des sociétés.
Par un bref discours, il précisa que le consortium occupait désormais un des tout premiers rôles dans l’ordre mondial des affaires, discours ponctué de quelques murmures appro- bateurs dans l’assemblée. Puis, satisfait de la limpidité de ses explications, il se tut.
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David reprit la parole, présentant maintenant le dernier homme du groupe, et à ses yeux le plus important, Urie.
Soudain, son attention fut captée par une femme qui venait d’entrer dans la salle, et qui, le plus discrètement possible, cherchait un siège pour s’asseoir. De taille élancée, habillée d’une jupe courte et d’une veste cintrée en cuir bleu, des che- veux longs bruns et souples cascadant jusqu’aux reins, un teint clair, un regard qui de la place de David lui parut d’une cou- leur céleste. Elle en trouva une vers le dixième rang.
Quelque chose s’était cristallisé dans la gorge de David. Pen- dant quelques secondes, il fut incapable d’émettre le moindre son. Il ne remarqua pas le léger sourire apparu sur les lèvres d’Urie, ni son visage doux qui sembla s’animer.
Une sensation bizarre s’épanouit en lui. Oubliant les nom- breuses maîtresses qui jalonnaient sa vie, il n’y eut plus aucune femme au monde qui ne lui parût à ce moment plus dési- rable.
Puis, se ressaisissant, il s’arracha d’elle, se pencha vers Urie, le pria de présenter le projet dont il était l’auteur, le logiciel Éternity.
Urie était le type même de l’homme qu’on ne remarquait pas. Était-ce dû à sa chevelure raide à la teinte indéfinissable, oscil- lant entre le blond fadasse et le terne châtain, sa taille de petite envergure, son sourire tremblant, son oeil fuyant et caché der- rière des verres épais, son manque total d’élégance, ne quittant pour rien au monde ses pantalons de velours, ses chaussures aux semelles de crêpe démodées, ses vestes en laine froissées et incolores, quand il ne portait pas, pire, d’incroyables cas- quettes à carreaux en hiver ? Sans doute un esprit bienveillant lui aurait-il vu un visage de poète, un regard masquant une intelligence extrême, une créativité généreuse enfouie sous une timidité profonde.
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Mais peu de gens, excepté David, avaient eu cette attention envers lui. Ceux du Groupe, plus ou moins, le bousculaient, le malmenaient ou l’ignoraient, et ne s’expliquaient pas l’affec- tion que David lui vouait, à l’exception de Joab qui avait été mis dans la confidence des travaux d’Urie dès le début.
Cet intérêt, David ne l’avait pas trouvé en sa personne, mais dans son génie inventif. Urie était un chercheur prodige. Cela, David l’avait compris dès leur première rencontre lors d’un congrès international pendant lequel il devait lui-même rece- voir l’Ultiprize des Sciences quantiques.
Mais les honneurs et tout ce qui découlait de cette journée spécifique ne l’avaient pas empêché de découvrir ce jeune homme solitaire, discret, au physique suranné, peu enclin à s’étendre sur ses investigations avec les autres participants du séminaire. La mémoire éditique de l’individu, sa justesse de vue sur les prises de position des politiques, sa vision globale du monde, sa perception de l’avenir avaient séduit David dès leurs premières conversations. Pourtant, Urie était secret et ne se confiait pas facilement. Mais peut-être avait-il été subjugué par la personnalité de David. Quoiqu’il en fût, ils ne se quit- tèrent plus à partir de ce moment-là, à l’étonnement de ses autres compagnons.
