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Lancer une provocation sur le Net est une entreprise délicate dont il faut se méfier des conséquences. Elles peuvent être aussi insoupçonnées que dramatiques.
C'est ce qu'a fait Océanz, jeune auteure de la belle ville de La Rochelle, un peu naïve et surtout très fière de son premier roman historique retenu par une maison d'éditition parisienne renommée.
En effet, non seulement elle va s'en vanter sur Facebook, mais elle va attaquer très sottement une certaine catégorie de lectrices rencontrées dans un Salon du Livre.
Victime d'une réaction terrible de leur part, elle en paiera cruellement le prix, entraînant par-là même son marin-pêcheur de père, qui interviendra pour venger sa fille.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Monique Le Dantec, membre de l'académie Arts-Sciences-Letttres depuis 2013, dont voici le 16e roman, persiste dans le genre thriller, domaine qui lui est désormais familier. Dénoncer le cyberharcèlement, constatant les catastrophes qu'il génère souvent, lui tenait particulièrement à coeur.
En conséquence, mieux vous garder les nerfs solides pour se plonger dans cette nouvelle oeuvre qui vous réservera bien des surprises.
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2024
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MONIQUE LE DANTEC
LA PROVOCATION D’OCÉANE
À ma cousine Yolande
Ce roman est inspiré de faits réels, du moins en ce qui concerne la provocation (totalement artificielle bien sûr) lancée sur Facebook par l’auteure de ce nouveau roman.
Celle-ci a été faite dans le but de dénoncer le cyberharcèlement, cette nouvelle violence observée à plusieurs reprises sur le Net et qui l’a maintes fois choquée.
Les réponses, quant à elles, sont parfaitement authentiques (fautes d’orthographe incluses), seuls les pseudos ont été modifiés.
Mais il n’en reste pas moins que la trame de cette histoire est totalement imaginaire, particulièrement la fin, et entre dans la catégorie des thrillers.
Prologue - Partir
1 - En mer
2 - Point final
3 - Recherche d’éditeur
4 - Signature du contrat
5 - Le plus beau jour de sa vie
6 - Arrivée au Salon de La Rochelle
7 - Jalouse, moi, jamais !
8 - La provocation
9 - Le choc
10 - Les attaques
11 - La #teamthon
12 - Amazon
13 - L’éditrice
14 - Descente aux enfers
15 - Partir vers les étoiles
16 - Edmond dévasté
17 - Les obsèques
18 - La vengeance
Épilogue - Les Abysses
PARTIR
À l’heure où la mer et l’obscurité commençaient à fusionner, le cotre, au nom prémonitoire de Peurbadelezh dont les lettres en bleu azur se distinguaient encore dans le couchant, avait pris sa vitesse de croisière en direction de l’ouest.
Des gerbes d’embruns l’enveloppaient de part et d’autre, l’isolant du reste du monde. C’est ainsi qu’Edmond le ressentit à ce moment-là. Une grande paix intérieure l’envahit. Un sourire serein fendit sa face burinée et un éclair de satisfaction éclaira son regard gris et froid comme un ciel d’hiver.
Derrière lui, au loin déjà, la rive se détachait à la manière d’un mince ruban que l’approche de la nuit effaçait. Celle-ci, une heure plus tard, aurait totalement disparu. La Rochelle hérissant la côte se fondait maintenant dans le brouillard. Si la tour de la Chaîne et son vis-à-vis la Saint-Nicolas se dressaient encore de manière aléatoire au gré des voiles de brume, la tour de la Lanterne s’était aussi évanouie.
Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, l’homme ressentit un immense sentiment de solitude. Mais c’était justement cela le bonheur, cette impression de liberté qui s’y rattachait, désormais sa seule compagnie. Mais surtout, qu’il aimait être aux commandes de son bateau de pêche, ce cotre rustique en bois acheté il y avait plus de trente ans maintenant, que sa chère épouse avait alors baptisé en lançant une bouteille de champagne contre la coque. C’est elle aussi qui l’avait appelé de ce nom si difficile à retenir, Peurbadelezh, l’éternité en breton, pour faire honneur à la région dont elle venait, le Morbihan. Il s’en souvenait comme au premier jour.
Qu’elle était belle, sa tendre Gisèle aux cheveux auburn, aux yeux vert amande et au sourire immuable. Le même qu’elle avait sur les lèvres à l’heure de la naissance de leur fille Océane, mais qui n’avait duré qu’un instant, la mort était au pied de son lit et l’avait emportée dans un souffle.
Le même souffle qui agitait en cet instant l’unique mât gréé en voile aurique à plusieurs focs, comprenant une grand-voile à corne, une flèche et deux focs, le tricot et la trinquette, éléments qui avaient été remplacés depuis peu. Après des mois d’hésitation, il s’était enfin résolu à apporter quelques améliorations au bateau s’il voulait toujours aller pêcher en mer.
Pour en revenir à la rénovation, le moteur d’origine de 20 CV au diesel commençait aussi à vieillir et pouvait tenir encore un moment. C’était surtout la voilure qui s’était déchirée de part et d’autre et qu’il avait fallu renouveler, mais maintenant son cotre lui convenait parfaitement. Surtout pour mettre son ultime projet à exécution !
En bois massif, très costaud, avec son unique mât de misaine représentant surtout la sécurité, car la moindre toile gréée au tiers et une bonne paire d’avirons de cinq mètres pouvaient lui permettre d’attendre la réparation d’une panne d’injecteur ou de carburateur sans aucun risque. Mais aujourd’hui justement, il ne voulait en prendre aucun ! Il se voyait mal rester bloqué à quelques miles du rivage, et être repéré par un garde-côte zélé en mal d’intervention.
Le principal atout du cotre était parfait pour une croisière, et il en avait fait plusieurs avec Océane. Deux couchettes et une cuisinette, le roof était suffisamment spacieux pour pouvoir bien s’y installer. Océane avait procédé à une très jolie décoration, des rideaux fleuris rose bonbon, un four à micro-ondes, un minuscule réchaud à gaz et un petit réfrigérateur qui les aidaient bien.
Il avait passé avec sa fille de merveilleuses vacances. Quand il se résolvait toutefois à abandonner la pêche pendant quelques semaines, ce qui était d’ailleurs rare ! Ils avaient même pu alors faire le tour de l’Espagne et du Portugal. Le seul défaut majeur du voilier était de ne pouvoir tâter du bar dans les brisants de la côte portugaise, car il calait plus d’un mètre. Mais à part ce léger inconvénient, qui n’en était pas un sur les côtes de Charente-Maritime ou du Pays basque, son bateau l’avait toujours parfaitement satisfait et était devenu, en plus de son métier de marin pêcheur, son compagnon de toutes les occasions, des pires comme des meilleures.
Comme il le comblait également aujourd’hui, quand son regard se porta sur les trois thons étalés sur le plancher. Qu’il avait galéré pour arriver à ce résultat ! La décision à prendre avait été ardue, longue, au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer. Mais il avait eu gain de cause.
Bien sûr, il aurait pu en pêcher d’autres, tout aussi intéressants. Mais il s’était donné pour but d’en attraper trois, cela suffisait à le satisfaire pleinement. L’un d’eux, le plus petit, était totalement immobile, les deux autres se mouvaient encore un peu, mais il était clair que leurs forces les abandonnaient.
Attirées par l’odeur, des mouettes voltigeaient à l’aplomb du cotre avec autant d’énergie que si elles se disputaient les entrailles des poissons au-dessus de la jetée. Soudain, une grosse vague surgissant du suroît, ce vent du sud-ouest si imprévisible, se brisa contre la coque, et l’éclatement de sa gerbe les arrosa violemment. La tempête arrivait.
Il imagina encore une fois les lumières de la ville, si loin maintenant, qui scintillaient encore par intermittence dans le brouillard, les tours qui s’y noyaient. Seul le bruit âpre de la brise enveloppa l’embarcation, la mer se fondant à présent dans la nuit tombée. Puis il passa à l’acte.
Quelques mois auparavant…
Que la journée était belle ! Dès les fantômes de l’aube disparus, son père l’avait réveillée et lui avait proposé de l’emmener pêcher. Cette fois n’était pas coutume, mais depuis le temps qu’elle le lui demandait, il s’y était enfin résolu ! Pour qu’il se décide à la sortir du lit, la marée devait être optimum.
Bien souvent, il lui avait expliqué leurs cycles. Ne pas confondre la montée de la mer, le flux ou le flot, et la descente, le jusant ou reflux. Tout dépendait en fait de l’attraction des astres du jour ou de la nuit. Être au fait qu’en vingt-quatre heures, les eaux s’élèvent et se retirent deux fois. C’était la base qu’il lui avait enseignée. Puis, en approfondissant, elle savait maintenant que la plus large variation du revif se produisait quand la pression du soleil concordait avec celui de la lune. C’était alors la haute mer, celle de syzygie, de vive-eau ou de maline. À l’inverse, la plus petite amplitude avait lieu au moment où l’influence de l’astre du jour se contrariait avec celui de la nuit. C’était la marée de quadrature, de morte-eau, ou comme disait le plus souvent son père de « mordeau ».
En fait, le but de ces concepts était très pragmatique. On devait toujours connaître le niveau des flots sous la quille, tant pour sortir du port que pour aller mouiller dans les rochers. Les cartes marines étaient d’un grand secours, donnant les hauteurs d’eau aux plus basses mers. Mais il fallait y être attentif pour ne pas talonner.
Un autre sujet était aussi essentiel, le cordage des poissons ! Eux aussi étaient sensibles à l’influence des courants. Certains comme les tacauds étaient plus actifs pendant le flot, alors que les congres mordaient mieux aux étales.
Dernier point également très important, l’observation des brises qui pouvaient changer rapidement d’orientation, et transformer une mer d’huile en creux profonds de houle. Son père, habitué à bourlinguer, était capable de distinguer un coup de suroît un quart d’heure avant qu’il ne se manifeste. Et de rentrer au port avant l’accident.
Le sémaphore rendait aussi bien des services, fournissant des indications par heure, pavillons et cônes de signaux, et donnait aux pêcheurs bien des informations sur les hauteurs de la marée et la direction des rafales de vent. Quand il n’interdisait pas les sorties du chenal, ce qui provoquait la rage chez Edmond, mais qui ne contrevenait toutefois heureusement jamais aux consignes !
La mer ce matin-là, à l’heure où le soleil n’avait pas encore émergé de l’horizon, déployait son éventail d’effluves parfumés, accentués par les premiers poissons que son père avait pêchés, deux dorades pour le moment, trois rougets-barbets et surtout un magnifique congre qui devait bien dépasser les soixante centimètres, et qui l’avait mis de bonne humeur certainement pour la journée.
Quant à Océane, accoudée au bastingage, elle appréciait ce moment de plénitude, hors du temps et de l’espace. Que la vie était belle, avec ses projets tourbillonnant dans sa tête qui la motivaient depuis qu’elle avait obtenu juste avant les grandes vacances sa double licence de Lettres-Histoire. Se préparant au professorat dans cette seconde matière, elle envisageait un autre plan, tenu secret pour l’instant même auprès de son père. Seul monsieur Dugard, le recteur de l’Université qui avait eu l’extrême amabilité de la recevoir l’avait encouragée dans son idée, écrire un livre factuel sur un personnage emblématique de La Rochelle qui l’avait subjugué dans son enfance, Alexandre Aufrédy.
Il fallait savoir que celui-ci avait créé la nouvelle aumônerie Saint-Barthélemy au début du XIIIe siècle alors que la lèpre, cette horrible maladie sévissait en terrorisant la population. En effet, ce personnage de légende, riche armateur de la ville, n’avait jamais vu revenir les navires qu’il avait envoyés de par le monde. Réduit à la misère, il ne vivait plus avec son épouse Dame Pernelle que grâce à la charité que lui procuraient ses voisins et amis.
Quand un beau jour, le miracle s’était accompli, le retour inespéré d’un de ses bateaux bourrés de produits exotiques de grande valeur, ce qui lui redonna sa fortune initiale. Il décida alors de se consacrer aux pauvres tandis que les lépreux étaient pris en charge dans la maladrerie dédiée à Saint-Ladre en dehors de la cité et qui les accueillait depuis 1220.
Ce personnage l’avait toujours fascinée et elle était heureuse de pouvoir lui vouer une place importante dans ses projets, d’autant que son testament existait encore et était conservé dans les archives de la ville. Elle avait commencé à y travailler et en avait plus ou moins établi le plan, mais il fallait qu’elle franchisse maintenant l’étape suivante, l’écriture !
Elle s’imaginait aussi, ultérieurement, continuer sur son élan et présenter la floraison des fondations charitables et hospitalières qui s’était poursuivie au cours des siècles, dépeindre les conflits militaires avec l’Angleterre, et bien sûr développer cette terrible période de 1348 avec l’apparition de la peste noire.
À l’instar de ce que lui disait son père, tu as du pain sur la planche… mais pour l’instant, tu as une proie à tirer, lui lança vertement Edmond qui venait d’apercevoir aux côtés de la sienne un frétillement très prometteur au bout de la ligne d’Océane, ce qui lui rappela du même coup qu’elle était surtout et avant tout fille de marin pêcheur et que c’était les poissons leur source de revenus ! Et que ces animaux pour lui étaient sacrés. Pas question de les mépriser et de les considérer exclusivement comme de la nourriture.
En effet, las de la voir rêver alors qu’il l’avait emmenée pour taquiner la bête à écailles, il lui avait mis une canne dans les mains en l’abreuvant de consignes, car il espérait qu’elle arrive à piéger du gros, le jour lui paraissait favorable.
Chaque poisson, qu’il soit petit, moyen ou énorme était important, et avait une spécificité d’approche différente. Mais il fallait maîtriser toutes les techniques, même si son père ne vivait que de cette activité, il ne se considérait pas comme un pêcheur professionnel et n’utilisait pas, ou rarement, les palangres, ces fameuses et imposantes lignes de fond à laquelle pendent des cordelettes munies d’hameçons destinés à s’emparer des catégories plates telles que les congres, les chiens de mer, les thons, ainsi que les casiers et les filets selon qu’on parlait de pêche de surface ou de fond.
Mais elle se devait de connaître toutes les variétés comme les aloses, les bars, les serpents d’eau, les murènes, les dorades, les grondins, trigles et surmulets, les maigres, les mérous, les ombrines et serrans, les maquereaux et les chinchards, les raies, les tacauds, les morues, les merlans et les lieus, les vieilles, les requins qu’elle devait savoir détecter de loin, et surtout les thons qui lui provoquaient des frissons dans le dos, pour une raison qu’elle ne parvenait pas à élucider. Ceux-là la subjuguaient, mais surtout lui faisaient peur. Elle s’était vraiment documentée sur leurs caractéristiques pour comprendre l’explication de ce rejet qu’elle ressentait envers eux.
Taillés pour la vitesse, ils étaient de véritables torpilles vivantes. Cela allait du germon, ce thon blanc aux longues nageoires pectorales, qui pesait quelques kilos au rouge, qui dépassait parfois les cent kilogrammes, en passant par des espèces intermédiaires, les bonites et autres thazards. Ces poissons principalement de surface devaient être capturés avec un matériel spécial, aussi bien pour le bateau - leur cotre évidemment n’était pas particulièrement adapté - mais en plus les cannes et les moulinets.
S’ils n’étaient pas trop présents au large de La Rochelle, on en trouvait beaucoup dans le golfe de Gascogne et en Méditerranée, mais là, il aurait fallu quitter leur domaine privilégié, les abords de La Rochelle. Ce qui l’avait surtout intéressée dans cette pêche du thon, car Edmond en faisait tout de même de temps en temps, c’était les leurres à traîner en surface, fabriqués avec de la couenne de porc, des jupettes en paille de maïs, en plumes ou en crins artificiels des lutines.
Voir son père porter de la gaffe était des moments inoubliables, pour peu qu’ils tombent sur un super-master qui pouvait leur apporter quelques émotions fortes. Cela s’était produit plusieurs fois déjà, et faisait partie de son enfance. Ces bestioles savaient se défendre et vendaient chèrement leur peau, ne se rendant qu’à l’article de la mort la plupart du temps. Bref, les thons, bien plus que toutes les autres, l’interpellaient tout particulièrement.
Elle serait bien obligée un jour d’arriver à concilier ses espoirs littéraires avec cet amour de la mer et de la pêche et cette peur panique vis-à-vis de cette espèce sans pour autant plagier le livre qui avait bercé sa jeunesse, Moby Dick d’Herman Melville, même si on ne pouvait comparer ceux-ci avec les baleines. Quoique… Pour elle, les thons étaient bien plus dangereux sans qu’elle puisse vraiment en expliquer la raison et encore moins la prouver. Il faut dire qu’elle les trouvait laids, voire repoussants. Alors qu’elle n’avait absolument pas ce réflexe envers les autres, y compris les plus moches, comme les congres ou les orphies qui ressemblaient à des fusées, ou les raies et divers pocheteaux, pastenagues ou mourines qui ne risquaient guère de remporter un prix de beauté.
Cela ne correspondait à aucune logique, mais relevait d’un a priori qui faisait hurler de rire son père quand d’aventure elle lui en parlait. Bien sûr, il lui rétorquait que si elle se trouvait nez à nez avec un squale, sa réaction serait sans doute fort différente. Mais ceux-ci, peu présents en Atlantique, en mer du Nord ou dans la Manche, se regroupaient plutôt en Méditerranée qui en voyait une bonne dizaine de variétés et elle n’en avait jamais rencontré !
Mais pour l’heure, avec ce poisson qui frétillait au bout de sa canne et qu’elle se devait de capturer ne serait-ce que pour ne pas avoir l’air trop ridicule, elle se concentra un instant sur la bataille qui s’engageait. Car elle avait bien compris que celle-ci risquait d’être rude, le regard de son père lui avait bien signifié qu’elle devrait se débrouiller toute seule.
Prenant le temps de le remonter, d’une part pour faire durer le plaisir, et d’autre part par manque de spontanéité dans la pêche à la ligne qu’elle pratiquait en fait très peu souvent, elle se remémora les cours concernant le matériel. La canne en bambou, de préférence dans les deux mètres cinquante sur laquelle Edmond avait ajouté une poignée d’un mètre environ s’adaptant sur le scion de toutes celles qu’il avait à bord. Le moulinet en dural qu’elle avait aujourd’hui lui paraissait bien approprié au fil nylon qui le complétait. Quant à l’émerillon et à l’hameçon, elle s’avouait ne pas y avoir prêté l’attention nécessaire à une pêche miraculeuse ! Il y en avait tellement, de toutes les sortes et de toutes les formes qu’il lui était impossible de les identifier tous avec certitude. Mais Edmond, lui, les connaissait par cœur, et les rangeait soigneusement dans des casiers en plastique de façon à pouvoir les choisir très rapidement selon les espèces qui traînaient dans les parages.
Enfin, le poisson une fois hameçonné, elle réussit à le remonter, s’attendant à un gros vu la bataille qu’il lui avait infligée pendant quelques minutes. Après un large mouvement de ligne qui faillit éborgner son père tant il était brusque, un superbe bar atterrit à ses pieds en frétillant furieusement. Elle avait gagné. Du moins quelques secondes. Car celui-ci, mal accroché, se dégagea et se mit à glisser sur le sol en se tordant dans tous les sens. Prise de pitié, voyant qu’il n’avait pas la gueule trop amochée, elle l’attrapa des deux mains et sans une seconde d’hésitation, le renvoya à la mer.
- Ça, au moins, c’est de la pêche ! gronda son père, mi-figue mi-raisin.
Un peu mécontent, mais pas plus surpris que ça - il connaissait l’amour que portait sa fille aux animaux, y compris les poissons - il retourna récupérer sa ligne, bloquée un instant sur le rebord, car il était venu à son secours, et la relança avec vigueur en jetant un regard d’acier à Océane, mais se tournant pour cacher un sourire discret.
- Désolée Papa, je n’ai pas pu m’en empêcher !
- Tu m’y reprendras te t’emmener à la pêche ! Mais ce n’est pas grave, t’inquiète.
Sans doute influencé par la légère colère qui le tenaillait suivie immédiatement d’un coup de chance inouï, il se mit à batailler dur pendant près d’une demi-heure avant de remonter un superbe thon de plus d’une bonne dizaine de kilos. Comme s’il avait vu le vent venir, il avait lancé précédemment un leurre qui avait fait son effet ! Tout allait bien, il avait gagné sa journée. Et pêcher un blanc dans ces eaux-là relevait presque du miracle, il allait faire des jaloux dès qu’il se rendrait à son étal sur le marché.
Son père lui faisait régulièrement des cours sur les dérives qui commençaient à apparaître concernant les thons blancs. En effet, ces poissons souvent capturés trop jeunes n’avaient pas eu le temps de se reproduire et de reconstituer les effectifs de cette espèce. La plupart du temps, les prises n’étaient pas débarquées, l’embouche était un moyen de camoufler un commerce « hors quotas », ce qui mettait Edmond dans des fureurs qu’Océane avait parfois du mal à comprendre. Mais il en était ainsi, son père était un pêcheur dans l’âme, et elle, pas vraiment.
Un peu honteuse et surtout anxieuse, la jeune femme avait assisté à la bagarre avec une attention toute particulière. Quand l’énorme bestiole échoua sur le plancher, elle poussa un soupir de soulagement doublé d’un accès de répulsion. C’était incroyable et surtout totalement stupide ce rejet qu’elle éprouvait envers cette espèce. Elle avait beau se répéter qu’il était absolument indispensable qu’elle se domine et qu’elle vainc sa phobie, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir cette peur panique dès qu’elle en voyait un. Pourtant, par rapport à des poissons bien plus laids, ne serait-ce que les congres ou les mourines, ces raies impressionnantes, ceux-ci avaient un aspect que bien d’autres pouvaient leur envier. De la catégorie des scombridés, il avait un corps fusiforme et possédait de fausses nageoires en arrière de la dorsale et de l’anal. Quant à son regard, il lui semblait plus vif que chez d’autres animaux aquatiques, et surtout plus acerbe.
Elle savait que son père avait oublié son acte stupide et incompréhensible pour le pêcheur qu’il était et ne lui en voudrait pas. Tout allait bien et rangeant sa canne dans le roof, elle s’accouda à nouveau au bastingage et se remit à rêver.
Imaginer le futur roman qui se dessinait dans sa tête, voyager dans le temps à la recherche de la documentation la plus précise possible qui correspondrait à son personnage - elle ne pouvait se permettre aucune interprétation ni aucune erreur historique - se figurer l’avoir déjà écrit et entamé les démarches pour sa publication… Ce sujet avait été peu traité et elle avait toutes ses chances de produire une œuvre originale, où se mélangerait la passion qu’elle avait de la mer et celles des hommes dont elle commençait seulement à prendre conscience. Tout était encore à découvrir. Ce chantier qui se profilait à l’horizon de sa perception du monde ne lui paraissait pas insurmontable. Elle connaissait ses propres défauts, mais aussi sa force, une volonté sans faille de parvenir à ses fins.
Edmond lui avait invariablement dit que ce trait de caractère tirait son origine de celui de sa maman. Combien de fois avait-elle essayé d’imaginer la vie qu’elle aurait eue avec elle ? Pourtant elle n’y arrivait pas, malgré ses efforts répétés. Lorsque, d’aventure elle demandait à son père comment aurait réagi Gisèle dans certaines circonstances, il demeurait mutique sur le sujet, comme si la malédiction qui s’était abattue sur eux au moment de sa venue au monde à elle et le départ pour l’au-delà de sa mère le retenait captif du passé.
Ce qu’elle savait d’elle, très peu de choses en réalité, tenait essentiellement à la présence de quelques photographies encadrées dans le séjour, dont la principale était le couple le jour de leur mariage. Sa naissance et le décès de sa mère coïncidant à quelques heures près, elle ne les dissociait pas et avait toujours refusé qu’on lui souhaite son anniversaire, ce qu’Edmond avait tenté de faire, sans doute à reculons, mais pour se maintenir dans les règles de la bienséance, et surtout pour lui faire plaisir quand elle était toute petite.
Mais dès l’âge de cinq ans, elle avait rejeté toute manifestation de ce type, et sans vraiment l’attendre bien sûr, elle savait que leurs retrouvailles ne se feraient que le jour de sa propre mort. D’autant que, lorsque les rares fois où Edmond l’évoquait, c’était davantage par allusions que par précisions. Cette tristesse du départ de son épouse, il n’avait pas souhaité la partager avec elle ni personne, elle était enfouie dans son âme pour toujours.
Pourtant, quand Océane songeait à elle, comme ce jour-là, c’était systématiquement à bord du bateau de son père navigant au fil de l’eau. Sans vouloir faire un jeu de mots improbable, la mer et sa mère étaient liées. Comme charriée par la brise, la présence de Gisèle, puisqu’elle ne pouvait évidemment pas parler de mémoire, rafraîchissait son esprit et lui ouvrait les portes de l’imaginaire. C’était toujours au moment où elle écoutait le bruit des vagues s’écrasant sur les rochers, tandis que des giclées d’embruns fouettaient la coque ou même pendant les moments d’accalmie entre le flot et le jusant alors que le courant s’inversait que la pensée de celle qu’elle ne connaîtrait que dans l’au-delà l’investissait. Et curieusement, c’était également dans ces moments-là que toutes les idées de ses futures œuvres bien loin d’un fantasme de jeune fille attirée par la littérature, se développaient dans son âme.
À l’instar d’Edmond qui gardait ses souvenirs en lui, elle conservait jalousement en elle, comme si sa perception de l’avenir en était décuplée, et sans jamais les divulguer à qui que ce soit, pas plus à son père qu’à ses professeurs, cette passion extraordinaire d’écriture qui l’avait touchée dès son plus jeune âge. En fait, même avant qu’elle sache lire. Toute petite, son imaginaire s’était axée sur un héros dont elle n’avait jamais oublié le nom, Jeff, mais qui quelque part lui tenait la main lors de ses désirs d’auteure.
Mais il n’était plus temps de rêver, le Peurbadelezh venait de rentrer au port !
Poser le point final… ou pas ! Car c’est en mettant ce fameux point au roman qu’un immense doute submergea Océane. Une sensation de fiasco jamais ressentie auparavant. Une envie folle de tout effacer de l’ordinateur, de jeter au feu les pages qu’elle avait imprimées, de détruire toute la documentation qu’elle s’était procurée au fil des mois, d’anéantir en quelques secondes ce travail de près de deux ans qui l’avait tenue en haleine.
Sous le coup de la surprise de cette réaction fulgurante à laquelle elle ne s’attendait pas, qu’elle n’avait jamais envisagée lors de ses quelques moments de doute quand un passage lui avait paru trop ardu, ce qui s’était d’ailleurs produit fort peu de fois heureusement, mais dont elle avait tout de même saisi la réalité, un sentiment de vide incommensurable balaya son esprit, dominé par une pensée terrible de déchéance. Conséquence sans doute d’un optimisme infondé l’ayant tenue en éveil depuis le début et qui lui avait permis de fixer ce signe de ponctuation qui la troublait tant aujourd’hui.
Pourtant, elle aurait dû se méfier. Car plusieurs fois, en lisant certains commentaires d’autres auteurs, dont récemment la gagnante d’un des derniers prix Goncourt qu’elle appréciait beaucoup, elle supposa que de gros doutes s’étaient aussi manifestés à eux. Que certains avaient eu du mal à assumer leurs ouvrages une fois le point ultime posé. Qu’en fait, la plupart avaient eu une réaction similaire à la sienne. Mais elle n’y avait pas prêté attention. Pire, elle avait ri des affres de ces gens de lettres reconnus, les avait jugés du haut de son innocence de nouvelle écrivaine des caprices d’enfants gâtés, de plaisanteries de mauvais goût, d’hypocrisies à des fins publicitaires. Jamais elle n’aurait imaginé, même aux pires moments de ses doutes ce qu’il lui arrivait aujourd’hui.
Mais c’était lui, cet utopisme délirant qui lui avait fait trouver et aligner les mots sans effort particulier, voire avec une facilité déconcertante, plongée qu’elle était tout ce temps dans une effervescence incoercible. Ces instants avaient été précieux. Mais elle devinait qu’elle aurait à en payer le prix maintenant. Et elle s’interrogeait même si cette réaction incontrôlée n’était pas ourdie dès le départ pour qu’elle échoue tout près du but. Mais par qui ? Les Dieux de l’Enfer ? Par son père, et là elle devenait totalement injuste, voire schizophrène, car jamais il ne lui avait fait de reproches sur ses sautes d’humeur, jamais il n’était intervenu quand elle le rabrouait alors qu’il lui demandait quelque chose de banal ou de l’accompagner quelque part. Elle seule était en cause et il fallait qu’elle assume. Sa solitude, voulue, avait été un refuge précieux. Mais maintenant le réveil était rude.
Se calmant et tendant de retrouver la raison, elle balaya son texte avec un regard qu’elle espérait le plus objectif possible, faisant défiler à l’écran les pages les unes après les autres. Mais toutes les phrases qu’elle survolait en diagonale l’agressaient. Elle ne se souvenait même plus à quel moment précis elle les avait écrites. Ce récit, se voulant pourtant historique, lui semblait venir de nulle part, n’avoir aucune consistance réelle.
La seule chose qui lui sautait aux yeux en cet instant, c’était la médiocrité de ce qu’elle parcourait, les a priori qui se succédaient, les poncifs et les idées toutes faites qu’elle avait eues en les posant sur le papier. C’était horrible !
Elle n’avait jamais demandé à quelqu'un pour se faire relire. Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir été sollicitée par monsieur Dugard, son principal soutien du projet. À plusieurs reprises, elle avait rejeté la proposition, invoquant des raisons qui étaient la plupart du temps injustifiées. Elle n’avait pas encore contrôlé l’orthographe, elle cherchait un détail emblématique qui manquait pour compléter un chapitre, elle était en cours de vérifier un lieu qui lui paraissait suspect dans l’investigation sur laquelle elle s’appuyait… Bref, tout avait été bon pour ne pas livrer son texte à un regard étranger, aussi amical et professionnel fut-il. Quelle bévue !
Pourtant, toute la durée de la rédaction avait été productive. Elle s’était même presque surprise du résultat. Écrire cette biographie de près de trois cents pages en à peine deux ans, elle avouait que si on le lui avait dit à l’instant du lancement de son idée, elle n’y aurait jamais cru, d’autant que ce roman historique était basé sur une documentation éparse, peu facile à trouver sans plonger dans des erreurs de période, sa terreur journalière.
Ce point avait été le plus difficile à gérer. Comment ne pas se tromper pour savoir, par exemple, si tel ou tel moment était édifié au moment de son récit, ou était encore en cours de construction, ou simplement à l’état de projet. Un voyage dans le temps n’était pas une mince affaire et elle avait dû faire de fréquentes vérifications pour ne pas sombrer dans l’anachronisme qui aurait fait rire un éditeur même le moins sérieux du monde. Cela avait été sa hantise.
Mais elle s’était inspirée de son père pour appréhender celui d’Alexandre Aufrédy. C’était évidemment un danger à prendre en considération. Mais les éléments qu’elle avait eus en main lui avaient permis de faire une convergence sans grand risque de se tromper. Alexandre était son dieu du passé, Edmond celui du présent. Mais elle était certaine que de nombreux points de rapprochement les reliaient quant à leur détermination, leur ouverture sur le monde, leur bienfaisance envers autrui. Comme son père, même s’il en parlait peu, était à l’écoute des gens et sans cesse prêt à rendre service, voire dans certains cas à se sacrifier et abandonner des projets qui lui tenaient à cœur pour juste aider son prochain. Combien de fois - elle le lui avait souvent reproché - il donnait une pêche entière à des collègues moins heureux que lui, allait dépanner jour et nuit un autre marin en difficulté avec son bateau, indiquer des endroits fructueux sans s’occuper si lui avait suffisamment eu de productivité ce jour-là pour assurer son pain quotidien. Il savait toujours cueillir au creux de la vague un confrère déprimé et lui remonter le moral. Edmond, malgré son air bourru, car il abritait une fêlure - la mort de son épouse adorée - était un saint.
Pourtant, on ne peut dire qu’elle lui avait réellement demandé son avis avant de se lancer dans ce plan d’écriture. Elle n’était pas certaine qu’il y adhère vraiment, son peu de connaissance en littérature l’avait quelque peu éloigné d’elle. Cependant, chassant l’égoïsme de la jeunesse, elle commençait maintenant à prendre conscience que si elle avait réussi à faire des études poussées, c’était tout simplement grâce à lui qui n’avait jamais hésité une seconde à financer ses projets. Même si le métier de marin pêcheur ne l’avait pas spécialement enrichi, il n’avait jamais refusé à sa fille la moindre dépense afin qu’elle puisse arriver à son but, avoir ses diplômes et envisager une vie indépendante quand lui-même ne serait plus là, qu’il aurait rejoint Gisèle en sa dernière demeure, ce souhait qu’il n’avouait jamais, surtout pas à lui-même.
Avant l’existence de ce plan d’écriture suite à l’obtention de ses examens qui l’avait saisi en quelques jours, peu sûre d’elle, elle avait souvent repoussé l’échéance à se lancer dans une étude ou participer à des recherches pour lesquelles elle ressentait des doutes sur sa compétence.
Par contre, elle reconnaissait en son for intérieur - évidemment, elle ne s’en serait jamais vantée - d’avoir bien organisé le déroulement de ce travail. Elle en était fière, mais cela ne lui avait pas demandé un effort surhumain. Disons que cela lui était venu naturellement.
Se lever tôt le matin, procéder aux ablutions nécessaires une fois englouti le copieux petit déjeuner préparé par son père, avoir marché quotidiennement d’un pas soutenu environ une heure en faisant le tour du quartier ou le long du port, puis se mettre à l’ordinateur vers les neuf heures jusqu’à midi… Les mots s’étaient imposés sans aucune difficulté, même si elle avait quelquefois dû en interrompre le flux pour se replonger dans des recherches, ou de temps en temps aller vérifier sur place quelques détails géographiques puisqu’il y avait un décalage important dans le temps entre l’histoire de cet homme dont elle racontait la vie et l’aspect actuel de la ville.
D’ailleurs, cette idée la fit bondir et surtout sortir de ses noires et défaitistes pensées, il fallait qu’elle retourne faire un tour et observer encore une fois tous les édifices qu’elle citait dans son texte puisqu’elle avait pris l’option d’anticiper de nouvelles constructions par rapport à l’époque précise d’Alexandre Aufrédy.
Soudain, cette crainte de l’anachronisme fut balayée d’un coup. Que telle ou telle tour, que tel ou tel monument fut achevé ou encore en cours de réalisation au moment de la naissance ou de la mort de son héros était en vérité sans grande importance. Ce qui comptait en réalité, c’était son investissement dans l’œuvre qu’il avait fondée, et du bien qu’elle avait pu apporter aux populations de cette période. Comment concevoir la complexité du peuple quand la majorité ne savait ni lire ni écrire alors qu’actuellement, la moindre coupure d’internet pouvait le mettre dans tous ses états ! Comment imaginer que des gens pouvaient ressentir le bonheur lorsqu’ils n’avaient aucune conscience des progrès matériels des civilisations futures. À l’inverse, de quelle manière appréhender l’horreur de la peste à l’heure où la société ne la connaissait plus maintenant. En fait, la seule réelle constance était la guerre, qui s’était imposée au début des temps et qui n’avait jamais trouvé de fin. Elle devait faire partie de la nature humaine, sans aucun doute.
Se levant d’un bond, lasse de ces considérations qu’elle jugeait futiles la plupart du temps, elle décida de se changer les esprits et sortit faire un tour en ville, dans cette cité qu’elle aimait tant, dans laquelle elle avait vu le jour, et dont toute son histoire à elle en dépendrait, La Rochelle !
D’ailleurs, même si cela était le fait du plus pur des hasards, Edmond possédait un modeste appartement de trois pièces dans une vieille maison rue de la Huguenotte qui avait été rénovée quelques années plus tôt. De la fenêtre de sa chambre, en se penchant un peu, elle pouvait apercevoir le musée des automates et des modèles réduits où son père l’emmenait quand elle était petite et qui la ravissait. Que de temps avait-elle passé à regarder les robots, personnages en mouvement anciens ou nouveaux ou des scènes historiques dans des vitrines qui la faisaient rêver et avaient développé son imaginaire.
