Le silence des oliviers - Monique Le Dantec - E-Book

Le silence des oliviers E-Book

Monique Le Dantec

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Quelle vie meilleure souhaite donc Artus ? Celle qu’il mène depuis vingt ans est déjà si riche ! Écrivain au faîte de sa carrière, propriétaire prospère d’un vaste domaine au coeur des oliviers qu’il exploite aux côtés de Claire, maîtresse enflammée autant qu’assistante de haut vol. Rien a priori. Sauf l’appel ancestral de la mer. Et Claire, que désire-t-elle de plus qu’être la compagne aimée d’un homme de lettres célèbre ? Rien non plus. Sauf que… Que de secrets se cachent au fond des âmes ! Quels labyrinthes de mots feront ressurgir le passé, des réminiscences terribles aux relents de vengeance, qui bouleverseront l’avenir de chaque héros sans autre issue que la mort pour l’un d’eux ? Et puis, qui est cette femme qui se dévoile au fil des pages, dont la destinée est si somptueuse qu’elle en devient suspecte ? Quels liens l’unissent à Artus et Claire ?

C’est ce que vous saurez en découvrant ce nouveau roman à suspense « LE SILENCE DES OLIVIERS », aux apparences bucoliques si trompeuses.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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MONIQUE LE DANTEC

LE SILENCE DES

OLIVIERS

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau - 95440 ECOUEN 06 85 10 65 87 - [email protected]

www.morrigane-editions.fr

Siren 510 558 679

RÉSUMÉ

Quelle vie meilleure souhaite donc Artus? Celle qu’il mène depuis vingt ans est déjà si riche! Écrivain au faîte de sa carrière, propriétaire prospère d’un vaste domaine au coeur des oliviers qu’il exploite aux côtés de Claire, maî- tresse enflammée autant qu’assistante de haut vol. Rien a priori. Sauf l’appel ancestral de la mer.

Et Claire, que désire-t-elle de plus qu’être la compagne aimée d’un homme de lettres célèbre ? Rien non plus. Sauf que...

Que de secrets se cachent au fond des âmes! Quels laby- rinthes de mots feront ressurgir le passé, des réminiscences terribles aux relents de vengeance, qui bouleverseront l’avenir de chaque héros sans autre issue que la mort pour l’un d’eux ?

Et puis, qui est cette femme qui se dévoile au fil des pages de son journal, dont la destinée est si somptueuse qu’elle en devient suspecte ? Quels liens l’unissent à Artus et Claire ?

C’est ce que vous saurez en découvrant ce nouveau roman à suspense « LE SILENCE DES OLIVIERS », aux appa- rences bucoliques si trompeuses.

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À NOVA

1ère partie ARTUS

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1.

Ce fut au moment où Artus franchissait le portail de Lou Cigalou que la joie, le soulagement et l’assurance se cataly- sèrent en une émotion violente et si subite qu’elle lui en coupa le souffle. L’avenir s’offrait à lui !

Le coeur battant, le sourire grimaçant, il freina et se gara au bord du chemin. Descendant de la Jaguar d’un pas incertain, il hésita sur la conduite à adopter, traversa le sentier, ouvrit la boîte aux lettres fixée au tronc noueux, mit en boule un prospectus publicitaire, posa un regard distrait sur la dizaine d’enveloppes du courrier, pesta tout haut que Claire ne soit pas venue le chercher ce matin, jeta le tout sur un siège de la voiture et soupira.

Il fit tous ces gestes mécaniquement, comme si son esprit s’était soudain dissocié de son corps. L’envie le saisit de conti- nuer à pied. Mais les deux kilomètres qui séparaient l’entrée du domaine au mas le découragèrent.

Pourtant, un peu de marche aurait pu calmer cette in- croyable effervescence qui le tenaillait. Y renonçant toutefois, il s’appuya dos à la carrosserie, sortit un paquet de cigarettes de la poche de son blouson, actionna le briquet d’une main tremblante, en alluma une qu’il aspira fiévreusement, n’en prit aucun plaisir et l’écrasa au sol d’un pied nerveux.

Il respirait vite, trop vite. Portant la paume à sa poitrine, il inspira puis expira à fond à plusieurs reprises. Ce n’était pas le moment de faire un infarctus! Ces jours derniers avaient été

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si fabuleux, si riches en évènements, si intenses en discussions qu’il les avait vécus comme emporté par un ouragan. Sûr qu’il en subissait maintenant le contrecoup !

Mais l’essentiel était que son rêve allait enfin se réaliser! C’était désormais une quasi-certitude. La preuve matérielle se trouvait dans le coffre de la voiture, symbole parfait de la re- connaissance suprême. Juste un ultime accord à obtenir dans quelques semaines, facile à son avis, et ce serait la gloire.

À l’horizon de sa conscience, une idée insidieuse lui troubla l’esprit. Cette sale petite pensée récurrente et sournoise, qui se ranimait toujours à des instants inopportuns, que les ans ne parvenaient pas à enrayer.

Le sourire s’effaça, une faible rougeur colora ses joues, un tic nerveux tirailla sa lèvre supérieure. Comme d’habitude, il la chassa, impitoyable, comme il l’aurait fait d’un insecte déran- geant.

Puis la joie réapparut sur ses traits. Les battements de son coeur se calmèrent, sa respiration se régula, la sérénité revint dans son âme.

Il laissa vaguer son regard sur la mer d’oliviers qui s’éten- dait sur la colline. Au loin en contrebas, au-delà des frontières du domaine, la Durance qui serpentait mollement entre les monts du Lubéron scintillait dans le soleil déclinant. Il lui sembla qu’elle brillait aujourd’hui d’un éclat neuf.

Un vent léger soufflait au ras du sol, berçant les coquelicots qui ponctuaient l’herbe de leurs taches sanglantes entre les rangées d’arbres.

Ceux-ci, en cette fin d’avril, étaient en pleine floraison. Il coupa avec délicatesse un petit rameau sur une branche. Plu- sieurs grappes de fleurs blanches et odorantes se dressaient à l’aisselle des feuilles. Il respira avec volupté les inflorescences. Cette senteur le transporta vers le passé, vers sa mère dont il avait hérité du domaine, qui le tenait elle-même de ses pa-

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rents, dans le silence des oliviers. L’autre, du côté de son père, se situait en Bretagne. C’était alors le bruit des vagues se bri- sant sur les rochers qui lui évoquaient les histoires d’antan.

Selon l’intensité des vents, il avait souvent remarqué une grande similitude entre les chants de ses souvenirs. Les images et les sons s’entrechoquèrent dans sa mémoire. Mais le présent se rappela à lui de manière péremptoire.

Méticuleusement, il saisit entre le pouce et l’index une feuille simple, enroulée sur les bords, au pétiole court et à l’extrémité pointue, qui variait du vert tendre au blanc grisâtre. Il la déta- cha de la tige fine, l’examina avec attention. La posant avec délicatesse dans la paume de la main, il la lissa un moment avec le doigt, pensif.

Un léger rire s’échappa de sa gorge. La branche d’olivier, le signe du destin ! Il sentit la force couler en lui.

C’était une fin d’après-midi comme il les aimait. La lumière, ocre et rasante, préludait une nuit paisible. L’air, chargé de parfums doux et sucrés, était d’une chaleur insolite pour ce printemps déjà estival.

Des nuages roses s’ourlaient de pourpre dans le soleil cou- chant et s’étiraient dans le ciel en filant vers le nord. Les oli- viers, à perte de vue, étaient baignés d’une aura dorée.

Autour de lui s’allongeaient les ombres. Il se félicita d’avoir pris toutes les dispositions nécessaires afin d’éviter des dépla- cements intempestifs ces prochaines semaines vers la capitale. Il comptait passer un été tranquille ici, dans l’attente de la cérémonie prévue à la rentrée.

Autant il avait été pressé d’arriver chez lui pendant tout le trajet, dépassant tous les véhicules qui gênaient sa conduite, autant maintenant, dès les premiers mètres franchis sur ses terres, il hésitait à poursuivre son chemin.

C’était la moitié de son enfance qui se trouvait là, dans le silence des oliviers.

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Il se sentait happé par l’atmosphère paisible du lieu. Mais il savait qu’il ne finirait pas sa vie au même endroit à laisser couler les jours. Il rêvait d’autres horizons.

Toujours adossé à la voiture, il chercha du regard les ouvriers agricoles et n’en vit aucun. Les seules traces qui témoignaient de leur présence récente étaient les monceaux de branchages non ramassés au pied de l’arbre qui passeraient bientôt à la broyeuse.

Il se trouvait là dans un secteur d’oliviers anciens qu’il avait prévu de remettre en production. Une taille de rénovation était en cours sur plusieurs rangées.

Le corps de bâtiment où demeuraient les employés, invisible de cet endroit, se situait à une bonne centaine de mètres der- rière le bosquet de chênes-lièges. Il ne vit aucun mouvement particulier dans le coin. Les hommes devaient être déjà à table devant la télévision. Parfois, le soir, des sonorités slaves enva- hissaient la zone, pleine de cris, de musique, de rires et de chants. Mais aujourd’hui, tout était calme.

Quant à Roberto, le régisseur, son logement se trouvait à l’opposé de l’oliveraie, dans l’ancien moulin à huile transfor- mé en maison d’habitation. Il avait fini par convaincre Artus, réticent, après de longues et impétueuses discussions, de la né- cessité d’en construire un autre plus moderne et surtout plus rentable.

Le nouveau était situé sur une colline. Son toit banal de bar- deaux émergeait de la dernière plantation d’oliviers, ce qui irritait Artus dès que son regard se portait dessus. Il n’aurait jamais dû céder à Roberto !

Les jeunes plants dessinaient un rectangle plus clair parmi les milliers d’autres répartis sur les plusieurs centaines d’hectares qui composaient Lou Cigalou.

Au loin, le tintement d’une clochette charrié par le vent rom- pit un instant le silence. Claire devait être en train de faire

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rentrer les chèvres. Sa dernière lubie, ses « filles » comme elle les appelait !

Il avait laissé faire, après tout, avec le travail qu’elle abattait, il pouvait bien lui accorder une distraction. Mais l’élevage de ces bestioles, quelle idée !

Elle s’était même lancée dans la production de fromages. En- core heureux qu’elle n’ait pas exprimé le désir de les vendre sur le marché ! Mais, avec les employés qui vivaient ici, ils étaient consommés au fur et à mesure. Il imaginait mal Claire se com- mettre dans ce genre d’activités, aussi bucoliques soient-elles. Cela lui provoquait un sourire parfois, mais l’agaçait presque toujours.

Le soleil maintenant se laissait entamer par le massif rocheux dans une brume orangée, faisant chatoyer la mer ondulante des oliviers. La Durance semblait figée dans son cours en reflé- tant le brasier du couchant.

Artus contempla un albatros égaré dans le ciel de haute Pro- vence, qui planait majestueusement, s’abandonnant à la brise. Il aurait aimé, en ce moment, être l’oiseau. Aller et venir ainsi des terres vers les flots, puis des côtes vers des horizons nou- veaux. Il soupira avec mélancolie.

Puis il se dit qu’il était temps de rentrer, que Claire devait commencer à s’inquiéter. Il lui avait téléphoné au moment où il passait Gap, l’informant de son arrivée imminente.

Il s’accorda encore quelques instants de plénitude, décidant d’attendre la disparition ultime du soleil derrière les monts. Celle-ci se fit dans une grande éclaboussure d’ocre et de mauve.

Réintégrant la Jaguar, il emprunta le sentier mamelonné et poussiéreux en direction de sa demeure, slalomant avec pré- caution en cahotant, tentant d’éviter ornières et nids-de-poule qui se jetaient sous ses roues.

Il devait absolument voir avec Roberto le moyen de rendre cette cavée plus praticable! Des semaines qu’il songeait à en

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parler, oubliant aussitôt, absorbé par d’autres tâches plus es- sentielles. Mais c’était décidé, il lui en toucherait deux mots dès demain, le blâmant par la même occasion de ne pas avoir résolu le problème lui-même !

Le chemin débouchait sur une sorte de large esplanade gra- villonnée rase de toute plantation. Il avait fait agrandir la zone de sécurité l’an dernier, à la suite d’un incendie derrière l’habi- tation. Deux hectares qui avaient brûlé en quelques instants. Il avait encore l’odeur de résine et de fumée dans les narines.

Des langues de feu s’enroulaient autour des troncs. De hautes flammes rouges se tordaient en hurlant. Quelques pins para- sols et des oléastres trop près du mas avaient été carbonisés en quelques minutes.

Il avait bien cru que la maison allait subir le même sort. Les journaliers n’avaient pu passer par le chemin ni par les oliviers qui flambaient aussi. Seul Roberto avait pu venir leur don- ner un coup de main. Mais trois personnes étaient nettement insuffisantes devant l’ampleur du feu.

Les pompiers étaient arrivés un peu plus tard, efficaces. Il avait suivi leurs conseils d’aménagement des abords. Il avait également fait construire une piscine quelques semaines après, plus d’ailleurs comme réserve d’eau potentielle que d’espace de loisir.

Claire avait été ravie. Précédemment, elle en avait fait plu- sieurs fois, timidement, la suggestion. Surtout avec les cha- leurs d’été qui venaient. Mais ce projet n’intéressait pas vrai- ment Artus. Il ne savait pas nager, détail qu’il s’était bien gardé d’avouer, et ne s’y était jamais baigné, prétextant qu’il n’aimait pas les eaux stagnantes, que seuls les mers et les océans avaient sa faveur... L’incendie avait été au moins l’occasion d’une telle réalisation.

Une partie du bassin se révélait derrière la maison, plus bas. Un escalier de vieilles pierres érodées bordé de vasques

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de pétunias et de plantes grasses y conduisait. Le plan d’eau s’imprégnait du crépuscule violet.

Justement, où se trouvait-elle donc, Claire? Les chèvres de- vaient être rentrées maintenant. Curieusement, elle n’appa- raissait pas sur le devant de la porte. Diable, elle avait pourtant dû entendre la voiture arriver !

Il se gara sous un auvent perpendiculaire au bâtiment prin- cipal et se dirigea vers l’entrée, le front barré d’une interroga- tion.

La demeure, au centre du terre-plein gravillonné, ressemblait à un vaisseau de moellons ocre qu’illuminait une bougainvil- lée exubérante. La lumière vespérale dorait les tuiles de jaune d’or à brun profond en fonction de la hauteur des différents toits qui se juxtaposaient.

Gravissant une volée de marches, il poussa la porte d’un geste brusque.

— Claire ?

Ornant le silence, seul le tic-tac de l’horloge lui répondit, hypnotique et exaspérant. Artus réitéra son appel, un filet d’impatience dans la voix.

Mais il dut se rendre très vite à l’évidence, la maison était vide de tout occupant. En maugréant, il alla décharger le coffre de la voiture de ses bagages, en commençant par une housse rebondie de vêtements qu’il porta immédiatement dans sa chambre et qu’il posa sur le lit avec précaution. Une fois les valises montées, il redescendit dans le séjour et se versa une rasade de whisky au bar. Puis il prit place dans l’un des fauteuils en cuir du salon, faisant tournoyer dans le verre les ors moirés de l’alcool.

Une des fenêtres était restée ouverte. La brise gonflait les ten- tures grèges. Preuve que Claire ne devait pas être loin. Elle fermait toujours à clé quand elle quittait le domaine. Que fai- sait-elle donc à cette heure-ci dehors ?

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Il balaya la pièce d’un œil torve, remarqua que les voûtes n’avaient pas été blanchies comme il l’avait ordonné avant son départ. Par contre, la cheminée qui occupait toute la paroi du fond avait bien été nettoyée. Des bûches surmontées d’un tas de branchages n’attendaient que l’allumette pour s’embraser.

L’âtre était le coeur de la maison. Il lui accordait une atten- tion toute particulière et exigeait une flambée tous les soirs. Du fait de l’épaisseur de la maçonnerie, la fraîcheur à l’inté- rieur du mas était constante, même lors des grosses chaleurs d’été. Il s’en réjouissait.

Il se leva pesamment, alla faire du feu. Quelques instants plus tard, la flamme montait, droite et claire, dessinant des reflets sur les murs blancs.

Il reprit place dans son fauteuil après avoir ouvert une autre porte-fenêtre et savoura lentement son whisky. Le soir qui tombait s’habitait du chant des cigales.

De grands meubles en bois de noyer occupaient la salle, déni- chés chez les antiquaires de Provence. Un buffet bas à doucine recouvert d’un marbre noir, une armoire monumentale de style Restauration dans laquelle étaient rangés la télévision et tous les appareils hi-fi, des guéridons et des consoles dissémi- nés ça et là, un canapé d’angle en cuir brun et quelques pro- fondes bergères composaient le décor. Sans oublier les vitraux qui ornaient les fenêtres et qui avaient été créés par un maître- verrier qu’il avait fait venir de Paris. Le jour, la lumière du soleil irradiait à travers eux des couleurs somptueuses et ma- giques dont il ne se lassait pas. Artus avait choisi chaque élé- ment lui-même, avec patience et détermination, comme pour tout le mobilier de la maison. L’aménagement de chacune des douze pièces avait été soigneusement pensé. Affaire de goût, lui disait parfois Claire qui n’attachait aucune importance à ce genre de détails, auquel il répondait que le goût s’apprenait, qu’il ne s’agissait pas de hasard, mais de savoir !

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Mais l’endroit qu’il préférait était son cabinet bibliothèque attenant au salon. Des centaines de livres occupaient les quatre murs sur plusieurs rangées auxquelles il accédait pour certaines par une échelle.

C’était son lieu à lui, et à lui seul. Même, Claire n’y pénétrait pas. Elle avait son bureau à l’étage, où se gérait tout l’adminis- tratif du domaine et, bien entendu, les travaux littéraires qu’il lui confiait, consistant en une tâche colossale.

Claire était multiple. Engagée comme simple assistante il y avait une vingtaine d’années lorsqu’elle s’était présentée à lui de manière spontanée, bardée de diplômes, elle s’était révélée très vite indispensable, manifestant un dévouement qui n’avait d’égal que l’admiration qu’elle lui portait, dont il se nourris- sait avec délectation.

Peu de temps après, elle était également devenue sa maîtresse, sans combat. Au fil des ans, elle était son miroir autant que sa chose. Mais vis-à-vis des ouvriers agricoles et principale- ment de Roberto, elle n’était qu’une employée. Lui était le maître incontesté et Claire la servante. D’une grande culture, certes, intelligente et discrète, qui avait su prendre la place de l’épouse dans le lit conjugal bien avant que le divorce d’Artus soit entamé.

Et cela, Roberto, que sa femme avait quitté sans explication, ne lui pardonnait pas. Il n’acceptait aucun ordre d’elle.

Leurs relations étaient souvent houleuses. La rage de Roberto s’exacerbait devant le dédain de Claire. Artus se jouait d’eux, intervenant en médiateur, encensant l’un ou flattant l’autre. Mais le plus souvent, il les opposait par de subtiles remarques censées déclencher les foudres de chaque protagoniste.

En son for intérieur, il devait reconnaître que Claire ne tom- bait généralement pas dans le piège. Elle s’acharnait rarement à poursuivre une querelle. Mais voir Roberto s’y laisser prendre à tous les coups était un réel plaisir !

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Habité d’une mauvaise joie, il s’amusait ensuite à le réconfor- ter, confiant son manque d’intérêt envers Claire, une certaine lassitude de sa présence qui, bien entendu, était fausse.

Lorsqu’elle baissait parfois la garde et se fâchait, il lui pro- mettait à ce moment le renvoi de Roberto dans les meilleurs délais, promesse qu’il oubliait de concrétiser évidemment.

Un sourire narquois flottait sur ses lèvres. Il aimait se sentir maître en toutes circonstances. Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas aperçu que la nuit se cristallisait autour de la lan- terne de la porte d’entrée. Des papillons voletaient dans la lu- mière et pénétraient dans le salon en tournoyant lourdement, se cognant aux murs et aux fenêtres dans un ballet incessant.

L’air charriait des odeurs sucrées de la bougainvillée, des gé- raniums et des cyprès qui ceignaient la piscine.

Quant aux milliers d’oliviers, ils s’étaient fondus dans l’obs- curité. Seul leur bruissement dans le vent meublait les ténèbres et se mêlait au chant des cigales. Dans le ciel sans lune, un semis d’étoiles brillait.

Réalisant l’heure tardive et l’absence toujours inexpliquée de

Claire, il se leva brusquement, s’arrêtant sur le seuil de la maison. Le feu somptueux qui brûlait dans la cheminée éclair- cissait la pièce, dessinant des figures mouvantes sur les murs. Sa silhouette se découpa dans le chambranle de la porte, au- réolée d’une étrange lueur. Scrutant l’obscurité avec la der- nière attention, il maugréa :

— Mais que fait-elle donc ?

Il s’apprêtait à remonter dans la Jaguar pour faire le tour du domaine à sa recherche, quand un bruit lointain de moteur se fit entendre, le quad de Claire qui résonnait dans la campagne.

Quelques instants plus tard, une ombre parvenait en trombe sur le terre-plein, faisant crisser les graviers et chuinter les pneus, et se dirigeait d’un pas rapide vers lui.

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2.

Artus était fatigué, irrité de l’absence insolite de sa com- pagne. Il se préparait à la tancer de quelques paroles acerbes. Mais quand il vit Claire, les mains couvertes de sang, sa voix chancela :

— Qu’est-il donc arrivé ?

Sa question resta sans réponse. Manifestement, elle avait be- soin de reprendre son souffle. Ses joues étaient empourprées, sa respiration haletante, ses longs cheveux blonds détachés et emmêlés sur les épaules. Des cernes bruns lui encombraient le regard, suscitant la perte de son acuité habituelle.

Non seulement elle avait du sang sur la peau, mais son jean et son T-shirt en étaient aussi maculés. Elle fit un geste de la main, intimant le silence. Puis, sans un mot, elle pénétra dans le séjour, se dirigea d’un pas rapide vers la salle de bains du rez- de-chaussée. Elle fit couler l’eau du lavabo longtemps, se la- vant énergiquement les bras sous le jet, se savonnant jusqu’au- dessus des coudes.

Artus, figé sur le seuil, la regarda faire, les traits sans expres- sion. Puis elle se déshabilla promptement, lança ses vêtements souillés dans la panière à linge, passa sous la douche et tira la porte de verre trempé qui claqua dans un bruit sec.

Il eut le loisir d’admirer son corps mince et voluptueux qui l’avait tant subjugué lors de leur première rencontre, qui n’avait guère changé avec les ans — elle s’approchait douce- ment de la quarantaine — que la buée opaque déroba à son

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observation quelques secondes plus tard.Il eut toutefois le temps de remarquer qu’elle ne semblait

avoir aucune blessure, ce qui le soulagea et l’irrita en même temps.

Décidément, il était loin du retour qu’il s’était plu à imaginer tout au long du trajet, un accueil chaleureux, un repas fin, des retrouvailles ardentes. Puis lui ensuite, faisant découvrir ce qu’il rapportait de son voyage. Car elle n’était au courant de rien ! Il avait réussi à mener toutes les négociations à son insu, celles — ci ayant été gérées principalement par téléphone et dans la plus grande discrétion.

Il avait prévu dès le commencement de lui en faire la sur- prise. Il bouillait d’impatience de tout révéler maintenant que le but était atteint. La frustration le rongea.

Et cette douche qui n’en finissait pas! Le bruit de l’eau ne permettait aucune conversation, aucune réponse aux ques- tions qui se bousculaient dans son esprit et encore moins aux confidences dont il était prêt à l’honorer !

Il ne convenait plus qu’une chose à faire, se calmer et se rési- gner à ce que Claire soit disponible.

Il sentit quelque chose vaciller en lui. Lui qui avait cette aisance des hommes habitués au commandement, qui savait si bien souffler le chaud et le froid auprès du personnel, qui restait maître de ses sentiments en toutes circonstances, il se trouvait tout à coup démuni, négligé, oublié.

Pendant un moment, il fut incapable de penser d’une ma- nière cohérente. Il attendit dans le couloir, les bras ballants, au paroxysme de l’humiliation.

Enfin, le bruit du jet d’eau cessa. La porte s’ouvrit et un bras se tendit pour agripper le peignoir accroché à une patère. Après quelques gesticulations dont il ne voyait que l’ombre des mouvements, Claire se dégagea de la douche d’un pas pré- cautionneux, frotta énergiquement les cheveux avec une ser-

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viette-éponge qu’elle saisit au passage.Quand elle releva la tête vers lui, elle afficha un franc sourire.

Les cernes qui sertissaient son regard s’atténuaient.— Ouf, ça va mieux!— Mais enfin, que se passe-t-il? lâcha Artus péniblement.

Il lui venait des idées baroques, une agression, un accident, un démêlé avec un ouvrier... Pourtant, la lueur enjouée qui dansait au fond des prunelles de Claire le dissuadait de s’éga- rer sur cette voie. Décidément, sa perspicacité habituelle lui faisait défaut !

Elle s’accorda une ultime seconde de silence, et dit, le débit saccadé, le souffle court :

— Dolly a mis bas ! Deux chevreaux ! J’ai dû l’aider, car cela se présentait mal pour le deuxième.

— Ah bon, Dolly ! S’exclama Artus qui tombait des nues.

Il était évident qu’elle parlait d’une de ses « filles ». Mais il n’avait aucune idée de laquelle il s’agissait. Il ne connaissait pas leur nom et encore moins leur état de gestation. Une bête avait accouché, la belle affaire !

Sans remarquer la stupéfaction outrée d’Artus, Claire conti- nua, la voix frémissante d’excitation :

— Tu aurais dû assister à cela, c’était magnifique! Après la mise bas du chevreau, qui a commencé au moment où je ren- trais avec le troupeau, les contractions ont repris une demi- heure après la naissance du premier.

Elle rit, comme si le film de la gésine se déroulait à nouveau : le petit animal se levait, retombait, se relevait, puis s’installait aux mamelles de sa mère.

— Mais je n’avais pas compris qu’elle en avait deux. Dolly s’était recouchée sur le flanc. Elle haletait. J’ai aperçu sa tête alors que son frère marchait déjà. C’était fou !

Elle récupéra un instant son souffle. Dans ses yeux brillait une flamme joyeuse.

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— Heureusement que j’avais vu le premier sortir. Après le crâne, un membre antérieur est apparu. L’autre patte était re- pliée. C’est là que j’ai dû intervenir pour la décoincer. Ensuite le corps est passé, enfin les postérieurs. L’expulsion terminée, Dolly a dégagé le chevreau de la poche et s’est mise à le lécher. Maintenant, ils sont tous les deux en train de téter.

Artus souriait placidement. Il avait le regard droit, l’attitude artificiellement ouverte. Pourtant, il avait le sentiment de déri- ver aux confins de l’absurde et du ridicule.

Il rentrait chez lui avec une nouvelle extraordinaire, in- croyable à annoncer, la récompense suprême d’années d’ef- forts durant lesquelles Claire s’était investie à fond sous ses ordres. Au lieu de recevoir les compliments qu’il s’apprêtait à lui faire — c’était grâce à son travail qu’il avait obtenu ce qu’il désirait —, elle lui parlait de chèvre qui mettait bas !

Il partit d’un rire faux. Il voulut ironiser, mais préféra se taire.

Claire avait fini de se sécher les cheveux. Elle passa devant lui, enveloppée dans son peignoir éponge, emprunta la direc- tion de sa chambre, en lançant un retentissant :

— Je vais m’habiller, je reviens tout de suite !

Il ne fit pas le moindre geste, se contentant d’un infime mou- vement du menton.

Jamais, il n’avait vu Claire aussi bouillonnante. Elle qui demeurait toujours placide lors de ses crises de colère ou de doute, qui savait rester si discrète et si humble, qui jamais ne prononçait un avis péremptoire, qui avait quelque chose en permanence d’étonnamment résigné dans les prunelles, au- jourd’hui, elle était méconnaissable !

Son regard silencieux vis-à-vis d’étrangers, ses cheveux blond cendré sagement attachés dans le cou, ses jeans et T-shirts sans grâce la faisaient passer auprès du monde pour une femme as- sez fade, banale, sans grande personnalité ni élégance. Cela lui convenait d’ailleurs parfaitement, il n’aurait pu supporter un

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tempérament excentrique ni trop fort auprès de lui ! Mais ces yeux pétillants de joie, ce sourire lumineux, d’où venaient-ils soudain? Elle revêtait une sorte de beauté barbare qui faisait d’elle une autre, inconnue, qui le laissait sans voix. L’assurance qui se lisait habituellement sur le visage d’Artus avait fait place à une interrogation morose, inquiète. Toute à ses préoccupa- tions vétérinaires, elle ne lui avait pas demandé s’il avait fait bon voyage, si son périple s’était déroulé comme prévu.

Elle ne lui avait même pas souhaité le bonjour !

Puis il se ressaisit. Hors de question d’accepter d’être per- turbé

par un changement d’attitude aussi insensé de sa compagne ! Il gravit rapidement l’escalier qui menait à leurs chambres à coucher respectives, frappa à la porte de Claire sans l’ouvrir et annonça en donnant de la voix qu’elle veuille bien l’attendre en bas dès qu’elle serait prête. Il ajouta qu’il désirait dîner aux chandelles et qu’il avait quelque chose d’essentiel à lui dire !

Il n’avait jamais envisagé de faire lit commun, du moins offi- ciellement. Elle ne l’avait pas suggéré non plus. Cela sauvegar- dait les apparences vis-à-vis des employés qui, pour des rai- sons de travaux ou de maintenance, avaient parfois à monter à l’étage. Mais c’était surtout par rapport aux enfants quand ils venaient en visite que cette décision avait son intérêt. Ils avaient très mal accepté son divorce d’avec leur mère et ce choix évitait des discussions à n’en plus finir.

La main sur la poignée de la porte, il imagina Claire en train de se vêtir. Il revit son corps blanc et pulpeux, sa peau douce et chaude. La pensée fugitive, mais troublante de la rejoindre immédiatement lui traversa l’esprit.

Puis il se dit qu’il avait toute la nuit devant lui, qu’il fallait avant lui annoncer la nouvelle. Il entra dans sa chambre d’un pas assuré. Une odeur de renfermé flottait dans l’air. Il ouvrit la fenêtre en grand. La brise nocturne l’enveloppa, avec son

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parfum de terre du sud et de printemps.La vue de la housse sur le lit chassa définitivement sa mau-

vaise humeur. Dans une sorte d’ivresse heureuse qu’il ne maî- trisait plus, il se déshabilla et passa sous la douche. Le jet glacé accéléra son sang dans les veines.

Rien maintenant ne pouvait compromettre le cours de ce qui allait suivre. Son esprit revenait à l’essentiel, à sa prochaine nomination à l’Académie française. Plus rien d’autre n’impor- tait ! Ses pensées se bousculèrent, lui remémorant ces dernières semaines.

Son vieil ami et académicien, Henri Schumann, lui avait annoncé la vacance d’un fauteuil et l’avait vivement incité à se porter candidat. Une simple lettre au Secrétaire perpétuel avait suffi.

Il éprouva envers cet homme un immense sentiment de gra- titude. Car lui-même n’aurait jamais osé entreprendre cette démarche, il en était certain.

Si ses travaux d’historien sur les voiliers et la Marine fran- çaise avaient aidé à l’obtention du vote, c’était surtout son prix Goncourt, datant déjà d’une vingtaine d’années, qui avait fait recueillir la majorité absolue des suffrages et emporté la décision. Ce fameux « Ruban de Möbius » porté aux nues à l’époque, qu’il avait enfoui dans les limbes de son cerveau et qui avait ressurgi du passé pour ces élections...

Il allait donc se retrouver aux côtés de gens de lettres, d’hommes d’État, d’ecclésiastiques, de philosophes, de ju- ristes, de chercheurs, de médecins, de journalistes... À cette idée, les battements de son coeur s’affolèrent. Quel honneur, quelle consécration suprême !

Il se remémora les visites qu’il venait de rendre à quelques académiciens. Il ne restait plus qu’à obtenir l’accréditation du président de la République qui devait lui fixer une audience prochainement.

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Mais d’après Henri, ce consentement ne devait être qu’une simple formalité. Son collègue avait su le rassurer lors de ses doutes, de ses hésitations aux tropismes incertains. Il avait trouvé les mots justes pour le conforter dans ce projet in- croyable.

Accompagné de son ami, Artus avait profité de son passage à Paris pour se faire confectionner le célèbre habit, agrémenté du bicorne, de la cape et de l’épée. Tout était là, sur le lit, dans la housse, n’attendant plus que son propriétaire s’en revête lors de sa nomination définitive à l’Académie.

Une semaine avant son admission, une présentation à ses pairs devait se faire en séance ordinaire, suivie par la réception solennelle sous la Coupole, en présence d’un public invité. Artus de Plouray, Immortel. Son coeur bondit d’allégresse.

Il était grand temps de faire toutes les recherches nécessaires concernant son prédécesseur à qui il devait rendre hommage et préparer son discours de remerciement. Henri devait passer prochainement quelques jours au domaine. Claire n’avait plus qu’à se mettre au travail. L’allocution devait être prête à ce moment-là pour la soumettre à son approbation.

Insensible au jet froid qui giclait sur son corps, son esprit flottait dans une béatitude divine. Pourtant, un trouble mal- sain persistait en lui. C’était infime, une amertume au fond de la gorge, à peine un tremblement de cauchemar au creux d’un songe merveilleux. Comme si une force maléfique surgissait du plus profond de son âme.

Il monta la température de l’eau, la fit jaillir la plus chaude possible. La douche écossaise chassa cette empreinte funeste.

Une fois revenu dans la pièce voisine, il enfila un jean et un pull à col roulé et s’apprêta à descendre. Un remue-ménage de bon aloi provenait de la cuisine, des tintements de verre et de casseroles attirèrent un sourire sur ses lèvres. Une bonne odeur de rôti vint titiller ses narines. Il retrouvait enfin ses marques.

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Se ravisant — le repas ne devait pas être encore prêt — il entra à nouveau dans sa chambre. Celle-ci offrait pour tout confort un grand lit en cuivre couvert d’une couette indigo, une armoire très ancienne et une chaise à cathèdre. Une ap- plique au-dessus de la tête diffusait une lumière bleutée. Le vent, par la fenêtre ouverte, gonflait par instants les rideaux blancs.

Après quelques hésitations, n’en pouvant plus de curiosité, il extirpa de la housse l’habit d’académicien. Après tout, il ne l’avait vu qu’au moment des essayages.

Quelle incroyable ironie du sort! Ce costume de drap noir, si magnifiquement ornementé d’un feuillage d’olivier! Artus avait entendu certains membres de l’Institut s’accordant à le trouver austère et sans attrait. La couleur du parement sur- tout, ce vert olive, critiqué! Mais, qui mieux que lui pouvait apprécier une telle couleur ? Plus qu’un symbole de reconnais- sance actuelle, elle représentait sa vie depuis des années.

Il caressa du plat de la main le tissu velouté, joua un instant avec la ceinture de soie brodée, examina le bicorne, sortit l’épée de son fourreau, étendit la cape sur le lit, et se dit que cette tenue lui convenait parfaitement. Laissant courir son imagi- nation, il se projeta à la réception solennelle sous la Coupole, sous le regard chaleureux de ses enfants et peut-être même de Claire, s’il se décidait à l’inviter. Il fallait qu’il y réfléchisse.

Elle, qui n’était toujours pas informée de cette candida- ture! Poussé par un sentiment d’urgence, il se déshabilla et, en quelques gestes précis et majestueux, revêtit le costume. Quelques minutes plus tard, il se plantait devant le miroir de l’armoire, au moment où il l’entendit appeler du rez-de- chaussée « À table ! »

— J’arrive ! cria-t-il d’une voix que la joie du triomphe faisait trembler un peu.

La glace lui reflétait une image d’une telle allure qu’il avait du

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mal à s’en détacher. Une grande bouffée de chaleur l’envahit. Il se dévisagea avec le plus vif intérêt. Une expression de no- blesse marquait ses traits. Cette dignité qu’atteignent souvent les hommes à l’approche de la vieillesse. Il tourna les talons, s’admirant d’un côté, puis de l’autre. Il flottait sur ses lèvres un sourire suffisant.

Il lui sembla que la prestance du costume lui donnait les quelques centimètres qui lui manquaient pour qu’il soit par- faitement satisfait de sa silhouette. Il se raidit encore, rentra l’abdomen, bomba le torse, se félicitant d’avoir toujours entre — tenu son corps par des exercices physiques quotidiens. Il ne se présenterait pas à l’Académie, comme certains de ses futurs collègues, quelque peu avachis et ventripotents !

Il pensa au discours qu’il allait devoir communiquer. Il es- quissa un vague salut. Il voyait devant lui un auditoire presti- gieux, assis dans la pénombre, suspendu à ses lèvres. Après un raclement de gorge ténu, des mots imaginaires dits avec em- phase prirent leur envol. Il se regarda parler un moment, no- tant tous les détails d’articulation qu’il aurait à rectifier. Entre autres, le nom de son prédécesseur, difficile à prononcer !

Son visage glabre, sous le bicorne, paraissait plus lisse que d’ordinaire, lui ombrageant légèrement le front qu’il avait large et bombé. Il ôta le chapeau d’un geste majestueux. Ses cheveux raides et argentés, coiffés en arrière, lui couvraient le cou. Il se dit qu’il les portait sans doute un peu trop long, qu’il lui faudrait une coupe plus sobre pour la circonstance.

Mais c’était surtout son regard qui signait son triomphe. Ses yeux gris habituellement aussi froids qu’un ciel d’hiver bril- laient aujourd’hui d’un éclat plein de chaleur.

— Artus, viens-tu enfin? dit Claire, donnant de la voix du rez-de-chaussée.

Tout à ses pensées, il avait oublié le dîner.Arborant un sourire épanoui, il descendit l’escalier d’un pas

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solennel. La salle baignait dans les lueurs mouvantes du feu et celles, tremblotantes, des chandeliers disposés à côté de chaque assiette.

Claire, tournant le dos à la cheminée, était attablée, les mains posées à plat devant elle. La lumière estompait sa silhouette, auréolait sa chevelure blonde d’éclats fauves et adoucissait son visage.

Quand il apparut dans l’encadrement de la porte, les yeux de Claire s’écarquillèrent, son buste se redressa, un rictus se figea dans une intense stupéfaction. Du moins, c’est l’impression qu’il eut à ce moment-là. Pas un son ne sortit de ses lèvres entrouvertes.

Il se dirigea lentement vers elle, s’offrant à son admiration. Les traits indéchiffrables, elle paraissait pétrifiée. Il resta de- bout, ne voulant pas froisser le costume en s’asseyant. Droit devant elle, la tenant sous son regard, il lui fit part de tout ce qui l’avait conduit à cet instant précis, sans omettre aucun détail. Au fur et à mesure qu’il parlait, les vibrations de sa voix s’amplifiaient.

Quand il eût fini, elle lâcha quelque chose qu’il ne comprit pas, mais qui sonnait comme une question. Puis elle se tut. Elle ferma les yeux, comme blessée par une lumière trop vive. Lorsqu’elle les rouvrit, une larme s’était cristallisée au coin de ses paupières. Artus se dit que c’était un pleur de joie.

Tandis qu’il remontait dans sa chambre pour se changer, elle resta ainsi, immobile, les mains bien posées à plat sur la table. Comme morte.

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3.

Comme c’est curieux un point final ! Minuscule, insignifiant, à peine visible en bout de texte. Mais qu’est-ce qui le différencie des autres signes de ponctuation ? Rien. Sauf que...

Un point sert à séparer les phrases me direz-vous! Certes. Cela est respectable. Avec ses amis, le point-virgule, le point d’interro- gation, le point d’exclamation, il aide à la compréhension d’un écrit. Bien !

Mais les points pullulent dans le monde. Point de mire, point de repère, point de vente, point d’eau, point culminant, point noir, point chaud, point cardinal, point géométrique, point matériel, point de contact, point mort, point fixe, point maille, point den- telle, point de croix, point à l’envers, point à l’endroit, point lumi- neux, bon point, mauvais point, point commun, point d’honneur, point de droit, point de fait, point de suspension... — Tiens, là, il se multiplie, il s’affirme — point d’orgue — celui-là, il ressem- blerait à la perfection à mon point du jour! — Que de points, n’est-ce pas ?

Alors, pourquoi faut-il que ce soit ce signe de ponctuation qui m’interpelle aujourd’hui ? Il est l’unique, le maître, le roi. Il crève l’écran. Car, dans une stupeur incrédule, j’ai bien posé le point final de mon texte !

Deux cent cinquante pages que l’imprimante crache avec la régularité d’un métronome. Le tirage terminé, je récupère les do- cuments éparpillés sur le bureau. Deux années de travail qui se trouve là, condensé dans ce paquet de feuilles banales !

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Je les assemble d’une main tremblante, les tapote sur la tranche, en vérifie le bon ordre. Point final.

Relire le tout? Sans doute. Mais à force de l’avoir fait maintes et maintes fois au cours de la rédaction, j’ai des doutes quant à la nécessité de la chose. Ce texte m’enferme, me fige dans mes pensées. J’avoue qu’il me manque le recul indispensable pour juger.

Mais quelle aventure que terminer un projet aussi excentrique ! Qui n’en était d’ailleurs au début pas un, mais juste un frémis- sement d’écriture, un caprice, une intention un peu folle, une justification pour éviter des sorties ennuyeuses avec les copains de faculté, une sorte de rempart utile vis-à-vis de tout ce qui pouvait perturber les révisions quand les partielles approchaient.

L’exercice aujourd’hui s’achève. Pas dans la douleur, aucune- ment. Il ne me viendrait pas une idée si négative. Mais pas dans la joie ni la bonne humeur non plus. Juste dans l’étonnement d’avoir réussi à poser un jour ce fameux point final.

Surtout, assorti d’une interrogation primordiale, que faire maintenant de ce texte ?

En premier, dans quelle catégorie dois-je le classer ? Un roman, un essai, des annales, une fiction, une autobiographie ? Non, rien de tout cela. Mais aussi un peu de tout.

Déjà, il ne s’agit pas d’une chronique. Les faits sont relatés dans une joyeuse dispersion. Comment appeler ce désordre de souvenirs si neufs quand on a vingt ans, ces projets d’un avenir si lointain, si hors d’atteinte, tout ce fatras d’idées imprécises et multipliées au gré de l’humeur à l’instant T, tous ces relents de cours de littéra- ture, de philosophie ou de métaphysique...

Pas simple. Pas simple non plus de lui trouver un titre. Car pour le moment, la première page est vierge de toute mention. Trem- blant tout à coup d’une fièvre soudaine, je reprends le paquet, l’ouvre au hasard.

Le premier passage qui me tombe sous les yeux dépeint mon pro- fesseur de lettres de seconde au lycée Hélène Boucher. Peu importe

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la saison, il portait toujours son manteau sur le dos. Il restait là, comme ça, les bras ballants, livrant son exposé. Quel aspect vulnérable il offrait! Derrière ses lunettes, son regard était vide et aveugle. Il prononçait le nom des grands maîtres en baissant le ton.

Les élèves le chahutaient. Il n’en avait cure. Il attendait que le calme revienne dans un silence consterné. Puis il reprenait son cours d’une voix monotone. J’ai oublié son identité. Pourtant, c’est lui qui m’a donné le goût de l’écriture. Ingrate que je suis !

Et me voilà maintenant qui feuillette, et qui m’emballe, et qui m’enflamme.

Une nouvelle page s’ouvre : Gérard. Un camarade de primaire surgissant de l’enfance. Il frissonnait d’ennui pendant la classe. Rien chez lui ne suggérait un tempérament ambitieux. Il semblait vivre au ralenti. Je me souviens de sa mère, une petite femme tout en grisaille et peu souriante, qui l’accompagnait et venait le cher- cher tous les jours à l’école.

Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un rire ni un éclat de colère. Il écoutait ses compagnons distraitement, participait peu aux conversations, conscient de l’insignifiance de nos propos.

Grand pour son âge, son regard passait sur nos têtes comme au- dessus d’un champ de blé. Il se perdait loin, dans le bleu du ciel. Pourtant, il est devenu l’un des hommes politiques les plus en vue, peut-être même sera-t-il président un jour.

Et puis, et puis... D’autres personnages se précipitent vers moi, se bousculent. La famille ? Je n’en ai pas. Des grands-parents que je ne connais pas résidant en Allemagne, mon père et ma mère décé- dés tous les deux pratiquement en même temps, ni frère ni sœur, un oncle aux Amériques, une vague cousine quelque part dans le nord de la France. Rien de bien réjouissant. Des professeurs, des camarades, des voisins se présentent au fil des pages... Oui, là, on pourrait penser qu’il s’agit d’un récit autobiographique.

Mais si c’est le cas, pourquoi n’apparais-je jamais? Comment

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expliquer cette répulsion à me dépeindre, à me mettre en avant, à me livrer? Combien de fois ai-je regretté de ne pas être invi- sible? Observer sans être vue. Quel pouvoir! Bouleverser l’ordre des choses, montrer le chemin, orienter les esprits. Mais dans l’obs- curité. Anonyme.

Donc, ne parlant pas de moi, on ne peut dire que mon texte relève de cette catégorie.

De plus, que penser de tous ces éléments qui s’intercalent dans ces pages, par exemple les digressions sur le Temps ? Ce concept m’a toujours interpellé. Justement pour tenter de le comprendre.

Pratique pour présenter la métamorphose du monde. Certes. Le constat est facile, à la portée du premier venu. Voir le jour, vivre, disparaître. Qu’il s’agisse de l’Homme ou de l’Univers, chacun peut concevoir cette notion sans difficulté. C’est l’apparence linéaire. Il y a un début, une évolution avec transformation et une fin.

Mais que dire de son caractère cyclique ? Les jours, les saisons, les naissances et les morts, l’histoire qui se répète sans fin... Cette sorte de roue dans laquelle j’ai le sentiment d’être entraînée.

Et puis, le concept d’espace entre deux évènements. Tous les pro- fesseurs s’évertuent un jour ou l’autre à vous expliquer la diffé- rence entre le temps et la durée, l’objectif et le subjectif, la mesure physique et l’autre, philosophique. La première est calculable, la seconde relative. En fonction de la circonstance, des secondes peuvent paraître des heures et des heures des secondes...

Comme celui qui d’aventure me lirait, pourrait considérer l’exercice long ou court en fonction de l’intérêt que je suscite avec mes élucubrations !

Serais-je plutôt dans le domaine de l’essai ? Pour une étudiante en lettres, la question est audacieuse ! Le Petit Robert dit : « Ou- vrage littéraire en prose, de facture très libre, traitant d’un sujet qu’il n’épuise pas ».

Il appartient à la nomenclature des genres modernes et se carac- térise par une forme libre et un point de vue centré sur l’auteur,

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avec une tendance philosophique.Approcherais-je donc de la définition ? Peut-être.Mais que faire des passages de fiction pure? Que devient cet