Le Sommeil de Zoé - Monique Le Dantec - E-Book

Le Sommeil de Zoé E-Book

Monique Le Dantec

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Beschreibung

Dès les premières pages, Zoé, artiste-peintre, rencontre Pierre, galeriste. Immédiatement, elle comprend que cette nouvelle relation est majeure, tant sur le plan professionnel que sentimental. Leur attirance l'un envers l'autre est instantanée et réciproque et l'avenir est prometteur. Toutefois, le passé hermétique de Pierre inquiète la jeune femme, depuis toujours anxieuse et superstitieuse. Et surtout, durant cette période, elle souffre de terribles hallucinations qui se précisent et s'aggravent jusqu'à la terroriser. Désormais, Zoé n'a plus qu'un seul but, découvrir les desseins de ces apparitions qui viennent la hanter du fond des temps. Elle entame alors une longue quête, aidée en cela par l'ami de Pierre, Alex, psychiatre, lui aussi aux antécédents troubles. Ses recherches désespérées la mèneront aux frontières de la mort, jusqu'à la vérité. Mais où celle-ci s'arrête-t-elle ?

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Seitenzahl: 386

Veröffentlichungsjahr: 2022

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MONIQUE LE DANTEC

LE SOMMEIL DE ZOÉ

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected]

www.morrigane-editions.fr

1.

La lumière frémit, tremble, palpite un instant, puis dans un dernier soubresaut et un chuintement bizarre, s’éteint, faisant place au noir. Le plancher se dérobe sous ses pieds. Ses pensées se fondent dans un brouillard épais. Au bord de l’évanouisse- ment, elle bloque son souffle. Pendant quelques secondes, elle ignore qui elle est, où elle est, pourquoi est-elle là ?

Puis, dans un frisson, comme un coeur qui bat à nouveau, le groupe de secours se met en marche. Un éclairage pâle envahit la cabine. Sa respiration reprend, haletante. Elle reçoit ce fan- tôme de clarté comme un bonheur absolu. Depuis toujours, l’obscurité la terrorise, la pétrifie au-delà de toute raison, la conduit aux portes de l’enfer.

La lumière est là, certes, mais l’ascenseur, lui, est bel est bien arrêté entre deux étages, et qui plus est, entre le 32e et le 33e niveau. Elle imagine avec une précision hallucinatoire le vide opaque sous la cabine, chasse avec violence la nausée qui la prend à cette vision. D’un geste fébrile, elle actionne le bou- ton d’appel. La sonnerie doit retentir quelque part, vibrer chez un gardien. C’est certain. Mais elle n’entend rien, si ce n’est son sang qui s’affole dans ses veines. Quelques minutes passent, une éternité. Elle recommence l’opération à plusieurs reprises. En vain.

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Son regard se fixe sur le bloc fluorescent. Elle appelle de tous ses voeux le ciel et ses saints que la lumière de secours ne fai- blisse pas, suppute la durée que le groupe est censé faire son office.

Dans cet espace exigu, elle perd la notion du temps. Ses pen- sées vrillent, tournent en rond, se superposent dans un chaos indicible. Et la perspective du noir qui peut revenir lui coupe la respiration.

Il faut qu’elle s’extirpe de là. Elle doit sortir, immédiatement. Il y a danger de mort. Elle se met à cogner à grands coups sur la porte métallique de la cabine. Son reflet lui renvoie l’image d’un visage hagard, trouble, qu’elle ne reconnait pas être le sien. Est-ce possible que l’angoisse engendre ce regard de folie, ce rictus sauvage, ces traits tordus ?

De sa gorge sort un cri rauque, un appel au secours, qui monte dans l’aigu et devient hurlement. Quand il se tait, le silence revient, plus profond encore.

Elle a le pressentiment qu’il n’y a plus qu’elle au monde, poussière infime dans cet endroit misérable et clos. Que la vie a disparu de la surface de la Terre !

Elle s’assied à même le sol, les genoux repliés sous le menton, les bras enserrés autour, recroquevillée comme un foetus. Elle tente de fixer une seule idée dans le tourbillon de celles qui tournent follement dans sa tête. Il lui faut se calmer, chasser cette peur atavique qui l’asservit. Elle bande sa volonté, arrive plus ou moins à ralentir sa respiration. Les papillons morbides de son esprit s’amenuisent peu à peu, les pensées réintègrent leur place, se domptent, se canalisent.

Soudain, un léger tremblement agite la cabine, la lumière originelle revient, l’ascenseur reprend sa montée. En moins

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de temps qu’il ne faut pour se lever, les portes métalliques s’ouvrent sur le palier devant un groupe de gens en train de papoter. Elle attrape son sac à main tombé par terre et son press-book. Comme un diable émergeant de sa boîte, elle se précipite dehors, bousculant au passage les personnes qui s’ap- prêtaient à y pénétrer.

Le souffle court, elle reste un instant là, sans rien faire d’autre que poser ses affaires contre ses jambes et jeter un regard cir- culaire et inexpressif autour d’elle.

Le couloir est équipé de grands miroirs dans lesquels se réflé- chissent des bacs à fleurs et des plantes vertes. Encore sous le coup de l’émotion, elle se campe devant l’un d’entre eux, s’examine d’un oeil critique de la tête aux pieds, comme si elle voyait une inconnue.

D’un geste machinal, elle arrange de ses doigts la chevelure ébouriffée dont le noir de jais fait ressortir la pâleur du teint, lisse les mèches qui reprennent place autour du visage, allège la frange sur le front, remet le sautoir dont la pierre de lune s’enchevêtre dans le cordon, défroisse du plat de la main l’en- semble pantalon en soie couleur mastic dont un dragon brodé décore le plastron, ajuste la ceinture de mailles argentées.

Puis elle tente de sourire, lequel ressemble pour l’instant à une grimace. Même son regard, d’ordinaire bleu violine, a viré au gris livide et reflète l’effroi.

La respiration calmée, mais l’esprit toujours flou, elle consulte tout d’abord le numéro de l’étage où elle a échoué, et l’heure qu’il est. En avance au rendez-vous, elle réalise qu’il lui reste encore quelques niveaux à monter, et une demi-heure à attendre. Quelques instants plus tard, après avoir emprunté l’escalier de secours — hors de question de reprendre l’ascen- seur — elle se retrouve sur la terrasse de la tour Montparnasse.

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Un air doux la frappe au visage, l’enveloppe comme une caresse bienfaisante. Il y a beaucoup de monde, des visiteurs de tous genres et de toutes couleurs, la plupart avec l’appareil photo en bandoulière. Elle se fraye un passage parmi la foule, jette un regard curieux au paysage. Elle englobe d’un seul coup d’oeil cette symphonie picturale qu’est la ville, faite de lignes, de cubes, de courbes, d’angles, d’étoiles, de dômes, distingue Notre-Dame, le Panthéon, le Sacré-Coeur, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, et les places, les squares et les rues, et la Seine, surtout la Seine, serpent étincelant qui flâne nonchalamment sous les ponts.

C’est la première fois qu’elle observe Paris s’étendre ainsi, of- ferte à sa vue, scintillante dans le soleil de ce bel après-midi de mai. La cité, d’ici, devient sienne, exclusivement sienne. Elle a soudain envie de chasser cette gent caquetante, ces touristes, qui, de leurs regards distraits, s’approprient le décor.

Elle s’approche du parapet. Les cheveux flottant au vent, sen- tant vibrer la tour de verre et d’acier sous ses pieds comme un animal craintif, les bras écartés du buste, les paupières mainte- nant closes, son esprit s’échappe dans le courant qui l’entraîne loin du corps.

Il vole au-dessus des toits, des terrasses, des églises, contourne la colonne de la Bastille, plane un long moment au droit de la place des Vosges, se souvient que la fenêtre de sa chambre est restée ouverte, devine les pigeons qui picorent dans le jardin public, prend appui quelques secondes sur la statue équestre de Louis XIII, se repose au bord de la fontaine, et réintègre son enveloppe charnelle à l’instant précis où sa montre tinte au poignet, stipulant que l’heure du rendez-vous a sonné.

D’un pas leste, elle emprunte encore une fois l’escalier qui mène au niveau où se situe le bureau de Pierre Procovitch.

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C’est là. Une plaque en laiton indique son nom. Elle caril- lonne, pénètre dans un petit hall obscur — ça y est, elle a le coeur qui cogne à nouveau — prenant bien soin de ne pas y entrer du pied gauche, cela porte malheur. Elle a eu suffisam- ment de problèmes aujourd’hui avec l’ascenseur.

Une jeune femme très blonde aux cheveux longs la prie affa- blement de patienter tandis qu’elle passe un appel télépho- nique :

— Monsieur, Mademoiselle Zoé Martignac est arrivée.

Ce rendez-vous est très important. C’est la première fois qu’une galerie de peinture renommée envisage d’exposer ses oeuvres. Comme si elles risquaient de s’envoler, elle serre contre elle le portfolio qui en contient les reproductions pho- tographiques.

La secrétaire lui propose un café, lui adresse quelques paroles aimables sur le beau temps. Quelques minutes plus tard, elle est invitée à entrer dans le bureau, lieu sacrosaint de Pierre Procovitch dont elle lui indique d’un geste de la main la direc- tion.

Le coeur battant, elle franchit le seuil, pénètre dans une grande salle bleue dont la clarté la fait ciller. De nombreuses fenêtres s’ouvrent sur le ciel limpide et les flamboiements du soleil. Un homme est assis derrière une immense table de verre au fond de la pièce, tâche opaque dans la lumière translucide.

Immédiatement, un sentiment bizarre l’envahit, fait d’ondes positives et négatives, de forces contradictoires bénéfiques et maléfiques. C’est très curieux, jamais elle n’a ressenti en elle une telle dualité dont elle ignore le sens.

Pierre Procovitch se lève avec célérité, contourne le bureau, la main tendue, un imperceptible sourire sur les lèvres.

Grand et mince, la quarantaine sportive, vêtu d’un costume d’alpaga beige clair et d’un polo noir, des traits émaciés, des

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pommettes saillantes, une chevelure auburn bouclée dont une mèche lui cache une partie du front, des prunelles vert étang légèrement enfoncées dans les orbites et qui se noient dans l’ombre, des sourcils fournis, un nez très droit aux arêtes vives, une bouche puissante aux commissures tombantes qui lui donnent un air vaguement méprisant. Démenti par un regard intéressé, scrutateur.

Devant la force de cette attention, elle baisse les yeux, domp- tée. D’emblée, cet homme l’intimide. Nonobstant le fait qu’il est propriétaire de plusieurs galeries et que son sort, ou tout au moins son avenir immédiat dépend de la décision qu’il pren- dra à son sujet, il n’en reste pas moins qu’elle perd toute conte- nance face à lui, que sa volonté chavire, qu’elle est directement sous influence.

Si elle le trouve beau ? Oui, sans aucun doute. Mais cela ne suffit pas d’ordinaire à tant l’émouvoir. Elle est confron- tée sans cesse aux qualités esthétiques des modèles dont elle s’efforce quotidiennement de reproduire les traits.

Qu’il émane de lui une certaine autorité, une force intrin- sèque, c’est une évidence ! Mais c’est peut-être tout simple- ment cet éclat pur qui brille au fond de ses yeux qui la décon- certe et qui la trouble.

À l’instant précis où leurs doigts se touchent, un grondement de fauve retentit dans la pièce. L’homme se retourne d’un mouvement brusque et crie :

— Silence, Psyko ! Au pied.

Un énorme Doberman noir jaillit du dessous du bureau, im- médiatement stoppé dans son élan par la voix de son maître.

Elle lâche la main de son interlocuteur, recule d’un pas, se prend les pieds dans le tapis, rétablit un équilibre précaire. Mais son sac et le portfolio tombent au sol dans un bruit mat.

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La voix tonne :— Couché, tout de suite.Le chien lui lance un regard étrange, soulève légèrement ses

babines sur des dents impressionnantes, ravale un grogne- ment, et disparaît sous la table en rampant.

— Je suis absolument désolé. Il vous a fait peur. Mais soyez sans crainte, vous ne risquez rien avec moi.

Pendant un instant, elle a cru que la bête allait lui sauter des- sus. Ses prunelles de ténèbres aux reflets jaunâtres lui ont glacé le sang jusqu’au coeur.

D’une main tremblante, elle ramasse ses affaires, se disant que décidément aujourd’hui n’est pas son jour, qu’elle aurait mieux fait de rester à la maison !

L’homme est gêné devant son émoi. Il lui lance un sourire consterné, puis d’une main ferme attrape le molosse par le collier et le fait passer dans un cabinet attenant.

— Voilà, il nous laissera tranquilles maintenant ! D’ordi- naire, il ne bronche jamais devant les visiteurs, ne bouge qu’à mes ordres. J’avoue ne pas comprendre sa réaction. Pardon- nez-moi, je suis absolument navré.

L’homme revient vers elle, affable, et l’air beaucoup moins désolé qu’il ne le prétend.

— Voulez-vous boire quelque chose, cela vous remettra de vos émotions !

Elle décline l’offre. Elle n’a plus qu’une hâte, partir. Plus encore que l’incident dans l’ascenseur, ces quelques secondes l’ont anéantie. À nouveau, elle perd toute confiance, toute ini- tiative.

Le galeriste lui tend un siège face au bureau. Comme un automate, elle prend place. Puis il retourne s’asseoir. Pendant un long moment, ils n’ont rien à se dire.

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Tandis qu’elle rassemble tant bien que mal ses idées qui déjà n’étaient guère brillantes, il l’observe avec attention, un sou- rire vaguement moqueur sur les lèvres. Pour se donner une contenance, elle fouille dans son sac à main, sort un mou- choir, ne s’en sert pas, le range, croise et décroise les jambes.

Puis elle attend qu’il parle, les paumes posées à plat sur les genoux. Elle ne sait pas s’il cherche à jouer avec ses nerfs, mais en tout cas c’est réussi.

Il continue à se taire, l’air insondable. Aucun bruit ne pénètre dans la pièce dont toutes les fenêtres sont closes, à l’exception d’un infime ronflement qu’elle attribue à la climatisation.

Ne pouvant soutenir son regard, elle laisse errer le sien sur le ciel qui maintenant prend les couleurs mauve et rose de la fin du jour.

Enfin il toussote et jette avec humeur :— Eh bien, n’avez-vous rien à me montrer ?Disant cela, il se lève, pointe le doigt vers le press-book.— Bien sûr que si, Monsieur. Voici mes dernières produc-

tions.D’un geste fébrile, elle fait glisser la fermeture éclair du port-

folio, le pose sur le bureau. Avec des mouvements très lents, il commence à le feuilleter, en silence. Elle se recule un peu, lui laissant la place nécessaire. Maintenant, il apparaît en contre- jour. Son profil se dessine très net sur le fond nacré du ciel.

Il s’attarde longuement sur une marine, les traits inertes.

C’est sa première oeuvre au sortir de l’École des Beaux Arts, il y a quelques années. Elle se souvient de l’avoir exécutée près de Perros-Guirrec pendant les vacances en Bretagne. Elle y avait pris un plaisir immense. La Manche aux humeurs chan- geantes, les vagues éternellement en mouvement, les variations de la couleur du ciel avaient été pour elle un véritable défi.

Longtemps, elle s’était promenée dans le dédale des rochers,

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de sable et d’eau. Puis elle avait planté son chevalet sur une petite plage abritée des vents. Et là, elle avait tenté de capter l’insaisissable.

Elle s’y revoit comme si cela était hier. Interminablement, elle avait hésité sur l’emplacement de la ligne d’horizon, qu’elle avait en définitive positionnée très haut dans la composition, et fondue par des nuages légers et vaporeux. Les rochers égale- ment avaient sollicité toute son attention. Elle en avait sélec- tionné deux qu’elle avait placés à droite en premier plan pour donner de la solidité au tableau.

Elle se souvient s’être beaucoup attardée à définir la valeur tonale de l’ensemble, à déterminer l’atmosphère qui régnait ce jour-là. Mais lorsque le soleil avait amorcé sa descente vers l’horizon, que la mer avait pris cette teinte presque turquoise, avec des notes de bleu et de violet de cobalt dans les flots, elle avait su que le moment était venu et qu’il fallait qu’elle impressionne l’instant présent.

Travaillant sur le vif, à grands coups de brosse rapides, fixant l’écume des vagues qui se brisaient par des sombres et des clairs au rythme du mouvement, elle avait terminé cette toile à la nuit tombante dans une euphorie totale, une fureur créatrice, finissant au couteau les rochers, croquant au vol quelques mouettes criardes. Et cette frénésie ne l’avait plus jamais quit- tée depuis.

Pendant que l’homme tourne lentement les pages, s’attardant sur les moindres détails, le regard de Zoé erre dans cette pièce qui doit être son domaine, cherchant quelques indications qui trahiraient son caractère. Mais elle ne décèle rien. Car, à l’exception de trois tableaux de Toffoli sur les murs, superbes, de la table en verre sur laquelle ne traîne aucun papier, de son fauteuil pivotant et des deux autres en cuir noir qui lui font face, le bureau est parfaitement vide et impersonnel.

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Puis il se fixe sur ses traits, qui eux non plus ne reflètent rien. Elle s’attendait à quelque remarque, quelque demande de pré- cisions, ne serait-ce sur les lieux où elle avait travaillé. Mais non, rien, pas un seul commentaire.

Dans l’incapacité totale d’anticiper son avis, donc sa décision, les nerfs mis à rude épreuve, elle attend. Elle n’ose s’approcher de lui, elle n’ose se rasseoir.

Enfin, après un temps qui lui a paru infini, il se tourne vers elle en refermant d’un geste sec le press-book dont le claque- ment de l’attache retentit comme un jugement. Son regard vert plonge, intense, dans le sien qui vacille et se détourne. Puis il dit d’une voix contenue :

— Je vais vous installer à Saint-André-des-Arts, dans la salle permanente.

Il s’agit là de sa galerie principale ! Elle reste le souffle coupé, les bras ballants.

D’un pas tranquille, il reprend place à son bureau, les mains posées à plat devant lui. Face à son trouble qui doit être mani- feste, il sourit légèrement.

— Vous avez beaucoup de talent, chère Mademoiselle ! J’aime ce que vous faites.

Les jambes faibles, elle se laisse tomber dans l’un des fau- teuils, le coeur en folie, en proie à une stupeur incrédule qui la rend muette de bonheur. Comme un torrent, des formules de remerciements s’enchevêtrent dans son esprit, se bous- culent sur ses lèvres. Au moment précis où elle s’apprête à dire quelque chose, même si elle est consciente de la banalité des mots qu’elle va émettre tant sa joie est suffocante, un flash l’aveugle.

Pendant quelques secondes, tout disparaît de sa vue, lui, son bureau, les Toffoli, la porte du cabinet où est enfermé le Do- berman, le ciel crépusculaire. Elle ne distingue plus rien qu’un

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trou noir, un immense trou noir. Puis quelques secondes plus tard, chaque image reprend sa place, le ciel, la porte, les Tof- foli, lui qui n’a pas bougé et qui la dévisage avec un vif intérêt.

— Tout va bien ?

Elle entend sa voix répondre que oui, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Puis il se lève à nouveau, lui fixe un rendez- vous à la Galerie dans la semaine, et la raccompagne à la sortie.

Comme une somnambule, elle traverse le bureau de la secré- taire, le palier, stoppe devant l’ascenseur. Incapable d’y péné- trer, elle entame une longue descente par l’escalier de secours, et quelque trente-cinq étages plus bas, elle se retrouve dehors, au coeur des lumières et des klaxons, abasourdie par ces évé- nements.

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2.

Comme un automate, elle avance indifférente au mouve- ment de la foule qui encombre les trottoirs. Le porte-folio battant le flanc au rythme de ses pas, elle remonte la rue de Rennes à vive allure, suit un moment le boulevard St-Ger- main, traverse la place Saint-Michel, les deux bras de la Seine, et, rue de Rivoli, prend la direction de la Bastille, et arrive enfin place des Vosges dont le square maintenant est plongé dans la pénombre. Seule, tel un grand fantôme blanc, la statue équestre centrale perce la lumière crépusculaire.

Pendant tout le trajet, l’image harcelante de Pierre Procovitch ne l’a pas quittée. Une idée lui taraude l’esprit, s’inscrivant en surimpression des pensées réjouissantes qui l’obsèdent, idée qu’elle compte mettre à exécution sans tarder.

Le pavillon en pierres et briques rouges dont elle a hérité à la mort de son père occupe l’angle de la rue de Birague et de la place carrée. Autrefois somptueux, il a gardé au fil du temps un charme suranné qu’elle aime. Pour rien au monde, elle ne souhaiterait changer d’habitat.

Dans la nuit maintenant tombée, le portail se fait invisible sous les arcades voûtées. En s’ouvrant, il grince sur ses gonds. Pour une fois, elle ne croise aucun locataire dans l’escalier et arrive prestement au troisième étage, un peu essoufflée tout de même par la longue marche. Son enthousiasme est tel qu’elle

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s’est à peine aperçue de la distance qui séparait le bureau de Pierre Procovitch de son domicile.

D’un geste brusque, elle ouvre la porte de l’appartement dont elle s’est réservé l’usage, attenant à l’atelier de peinture dont plusieurs Velux éclairent le vaste espace.

Au bar américain qui scinde le coin-cuisine du salon, un homme en survêtement gris est juché sur un tabouret et est en train de boire un verre de lait. Blond nordique, une pâleur boréale dans le regard, un rire bon enfant.

À son entrée, il se retourne, un large sourire sur les lèvres. Elle l’avait complètement oublié et se souvient à peine de son nom. Yan, Goran, Johan ?...

Il est modèle. Elle ne le connait que depuis hier. Ils ont travaillé toute la journée ensemble, puis tard dans la soirée. Enfin, grâce à sa bonne humeur, il est resté et a terminé la nuit ici. Soudain, sa présence importune Zoé. Aussi courtoise qu’elle en est capable, elle le lui dit. La surprise se lit dans ses yeux, un pincement de reproche creuse ses joues.

Mais devant son air impératif, il n’insiste pas, rassemble ses affaires dans un sac de sport et part en tirant en silence la porte derrière lui.

Enfin seule.

Elle dépose le verre de lait vide dans l’évier, range l’assiette sale que son invité n’a pas lavée, proteste intérieurement car elle a horreur du désordre, l’oublie et revient à son idée.

Passant dans l’atelier, elle sort une toile tendue sur châssis de 45x60 apprêtée avec deux épaisseurs de gesso acrylique qu’elle destinait au portait de Stevan, Killian... s’étant contentée hier de dessiner uniquement au fusain sur papier pour préparer le portrait.

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Puis, elle l’installe sur un chevalet, oriente les spots de ma- nière à éclairer l’ensemble. Elle pose quelques centimètres de terre de Sienne en haut de la palette qu’elle dilue avec de l’essence de térébenthine. Fiévreusement, elle l’étale avec une large brosse. Elle travaille jusqu’à ce que cette première couche devienne d’un doré uniforme, clair et transparent.

Les yeux fermés, elle se concentre longuement, les lèvres plis- sées, se remémorant le visage de Pierre Procovitch. Ses yeux, sa bouche, son nez, ses cheveux... Comme un film qui se déroule sur l’écran, ses traits surgissent de son esprit.

D’un geste précis, elle trempe la pointe d’un autre pinceau dans la terre de Sienne un peu moins diluée, dessine une forme oblongue, marque la base des narines au milieu de la toile. Puis, bras tendu, s’éloignant du chevalet en prenant le maxi- mum de distance, elle tire un tracé à mi-hauteur de l’ovale, déterminant la hauteur des yeux.

Le regard nulle part, elle creuse sa mémoire, scrute ses traits, les isole du paysage environnant, les discerne comme si l’homme était là devant elle en train de poser.

Que dirait-il, la voyant ainsi, fébrile, créant son portrait !

Elle termine l’esquisse par une ligne verticale au centre du visage, obtenant la trame de la tête. Après un repère pour la base du nez, un autre pour la bouche, elle ajoute le cou et le contour de l’ensemble de la chevelure.

Reculant de quelques pas, elle observe d’un oeil critique le résultat de ce premier jet, superposant l’image imprimée dans son esprit à celle qu’elle vient d’ébaucher en quelques minutes.

Les grandes lignes semblent satisfaisantes. Elle décide de poursuivre. Mais il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’elle efface tout, à cet instant, avec du papier absorbant.

Son visage lui apparait bien précis, son nez très droit, ses joues creuses, sa chevelure abondante et sa mèche indisciplinée. À

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grands coups de brosse, elle accentue les caractéristiques de sa physionomie, puis place les ombres pour procurer du volume au dessin.

Ensuite, après un temps de réflexion, elle modèle les yeux par des ovales foncés, elle s’occupera du regard plus tard, car celui- ci requiert toute son attention. Elle ajoute les commissures des lèvres et noircit le dessous de la bouche, revient sur les cheveux à qui elle donne de l’ampleur en travaillant les mèches.

Pour plus de certitude, elle vérifie encore une fois les propor- tions, l’alignement des traits. Cela lui semble correct. Le fait qu’il ne soit pas présent fausse quelque peu les valeurs claires et sombres. Elle repense à la lumière dans laquelle elle l’a vu évoluer.

Elle se recule, observe la toile. C’est bon, le portrait en train de naître ressemble au visage qu’elle a en mémoire.

Pour les ombres, elle prépare de nouvelles couleurs, du blanc de titane, du rouge anglais et du bleu de cobalt. Elle travaille les plans latéraux fuyants de la face, de la mâchoire et du cou, en couche fine, tout en souplesse. Puis, elle positionne les teintes claires, le front, le nez, l’oreille. Enfin, elle adoucit les contours de la chevelure auburn en la diaprant avec l’arrière- fond.

Dans une sorte d’exaltation glacée, mécanique, elle crée vite, absente du monde extérieur. Il n’y a plus qu’elle, lui et cette toile.

Maintenant que les pastels, les ombres, les demi-tons sont placés, il est facile de préciser les traits. Avec une brosse mince, elle trace la ligne de la partie supérieure de la lèvre, puis elle définit l’iris des yeux, y adjoint une pointe de vert, affine encore une fois les nuances froides, surtout à la naissance de la barbe. Elle ajoute les rehauts de son polo noir et les notes claires du col de sa veste.

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Elle s’est affairée pendant à peine deux heures. Pourtant, le tableau est pratiquement achevé.

Afin d’en avoir une vision aussi objective que possible, car elle est encore sous le coup de l’émotion de cette rencontre qu’elle devine capitale, elle décide de laisser ce portrait reposer jusqu’au lendemain.

Sans plus y jeter un regard, elle quitte l’atelier, passe dans le salon. La nuit est maintenant complètement tombée. Par l’une des lucarnes, la lune molle et scintillante éclaire la place, creusant des trous d’ombres dans le square.

Tout à son projet, elle se couche après avoir avalé d’une bou- chée un reste de poulet froid et une salade et pris une douche qui ne la calme pas.

Obnubilée par le regard de Pierre qui la brûle comme de la lave, elle tarde à s’endormir, se tourne et se retourne dans son lit, encore plus agitée que cette nuit printanière pendant la- quelle de nombreuses voitures circulent sur la chaussée. Dans un ballet incessant, leurs phares traversent la fenêtre, montent le long des murs, coupent le plafond en deux, redescendent sur le côté opposé et balaient le parquet avant de disparaître.

Soudain, les lumières s’effacent, faisant place à un trou noir comme une brèche sur le néant. La même que cet après-midi. Encore une fois, les battements de son coeur s’affolent. Elle écarquille les yeux, ne voit rien d’autre que ce noir effrayant. Elle cherche à regarder ailleurs, n’y parvient pas. Puis, au fond de cet espace qui ne représente rien, il lui semble deviner une ombre, comme un spectre blanchâtre recroquevillé sur lui- même.

Enfin, les lumières reviennent, leur ballet incessant reprend sur les murs de la chambre.

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En proie à une sueur froide qui lui glace le corps, elle se lève d’un bond, se précipite à la fenêtre, l’ouvre, ne distingue dehors que le décor familier. La lune a disparu derrière les toits qui se découpent maintenant en carapace noire sur les ténèbres.

Incapable de dire si elle a rêvé ou non, elle reste là accoudée à la rambarde, désespérément vulnérable. Respirant l’air frais à pleins poumons, elle cherche dans la nuit une réponse qui ne vient pas.

Ne sachant quoi en penser, elle se recouche, tente de dormir, en vain. Elle hésite autant à laisser ses yeux ouverts qu’à les fermer tant ce noir la terrorise. Elle se lève d’un bond, consulte l’heure. À peine trois heures. Le rendez-vous qu’elle a pris avec Pierre Procovitch est prévu dans quatre jours.

Soudain, mue par une raison obscure, il lui vient l’envie de partir d’ici, de s’éloigner d’un ennemi qu’elle est incapable d’identifier. Car tout au fond d’elle sourde une peur indéfinis- sable, inconnue, sans nom ni visage.

Elle se lève d’un bond, cette fois-ci définitivement, jette quelques affaires dans un sac de voyage. Sans passer par l’ate- lier, elle quitte l’appartement.

Il ne lui a pas fallu plus d’une heure pour récupérer l’Alfa Ro- méo garée rue Saint-Antoine, traverser Paris jusqu’à la porte Clichy, prendre la direction de Pontoise, puis celle de Rouen. Enfin en rase campagne du Vexin, elle bifurque vers Dieppe.

Alice, elle doit aller voir Alice...

La route est droite, fendue en son milieu par une ligne poin- tillée qui guide son regard. Invisibles de part et d’autre, elle devine les champs s’étendre au loin. C’est à peine si l’on dis- tingue la terre du ciel, si ce n’est que par quelques étoiles qui brillent faiblement dans la brume légère qu’exhale la nuit.

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Au début à peine perceptible, puis de façon de plus en plus précise, une lueur blanchâtre éclaircit l’horizon à l’est. Elle arrive à Dieppe vers cinq heures, renonce à se rendre chez elle si tôt.

Car, seule au monde, Alice, armée d’un solide bon sens, peut provoquer l’éloignement de ces démons qui la narguent, comme elle a su le faire lorsqu’elle était enfant après la mort de sa mère. Son père aussi s’est entièrement reposé sur elle, lui confiant les clés de la maison et son éducation. Pendant ce temps, il s’enfermait dans la morosité et son étude de notaire pour en sortir dans un cercueil quelques années plus tard. Les uniques moments privilégiés pendant lesquels il retrouvait sa joie de vivre étaient ces voyages qu’ils faisaient tous les deux sur son voilier et qui le transfiguraient pendant quelques jours.

D’employée de maison sélectionnée par ma mère, Alice est passée au stade de gouvernante, nounou, confidente, repré- sentant à elle seule toute sa famille désormais. C’est elle qui l’a incitée à louer les appartements du pavillon de la place des Vosges après la mort de son père, la mettant ainsi à l’abri du besoin.

C’est elle aussi qui a su déceler ce qui serait plus tard sa voca- tion, la peinture, et qui l’a orientée vers les Beaux-Arts.

Puis, quand Zoé a atteint l’âge de vingt ans, elle s’est retirée dans son village natal, avec la satisfaction du devoir accompli. Depuis lors, tout ce qu’elle est amenée à décider doit obtenir avant tout son approbation.

Changeant de direction un peu avant Dieppe, elle prend la route de Varengeville-sur-Mer. Roulant au pas, elle passe devant sa maison aux colombages et à la toiture de chaume, jouxtant le parc des Moûtiers, blottie au fond du jardin noyé d’ombre, dont les volets verts sont encore clos.

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Des lambeaux de brouillard s’accrochent aux branches des chênes et rendent le paysage fantomatique.

Au bout de la voie sans issue, elle stoppe devant l’église et le cimetière marin qui se dressent en bordure de la falaise, sort du véhicule, frissonnant dans l’air frais.

Tout près, assourdi, le bruit de la mer bat dans le petit matin. Les parois crayeuses, blanches de brume, sculptées par l’eau et par le vent, s’étirent au loin contre une frange de galets gris. Elle s’approche au bord de l’à-pic vertigineux, plonge son regard dans les vagues houleuses et crêtées d’écume qui bouil- lonnent contre les rochers, se recule vivement de quelques pas, soudain apeurée par le vide qui l’attire.

À grands battements d’ailes, une mouette vociférante vient se poser sur le clocher et semble l’interpeller.

Elle hurle à l’encontre de l’oiseau en tapant des mains afin de le chasser de son perchoir. Annoncerait-elle un décès im- minent dans la paroisse ? Et, comme obéissant à l’ordre du volatile, elle fait demi-tour, entre dans le petit cimetière qui entoure l’église.

Par Alice, ce lieu lui est devenu familier. Elle contourne la chapelle, longe la tombe d’Albert Roussel, stoppe devant celle de Georges Braque, large pierre toute simple avec, au chevet, la mosaïque d’une colombe azurée aux ailes déployées.

Puis elle pénètre dans l’édifice, admire une nouvelle fois son magnifique vitrail bleu « L’Arbre de Jessé — arbre de vie », se recueille un instant en évoquant la mort qui foudroie tout homme et anéantit ses audaces de rêves, ressort et va s’asseoir comme d’habitude sur le banc face à la mer.

Comme dans un album, son oeuvre défile dans son esprit, le Violon et la Cruche, les Demoiselles, l’Estaque, tant d’autres encore... C’est souvent ici, dans ce lieu hors du temps, devant

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les flots calmes ou déchaînés, qu’elle puise bien modestement l’inspiration qui la guide.

Toute à ses pensées, elle n’a pas remarqué qu’à l’horizon, ma- gique comme un ballon d’enfant, le soleil monte de la terre dans une symphonie de gris et de rose, faisant évaporer les derniers lambeaux de brume. C’est un rayon d’or frappant un vitrail de la petite église qui lui signifie l’heure de se rendre chez Alice.

Laissant la voiture sur le parking adjacent, elle revient d’un bon pas vers le village, arrive bientôt devant le portillon accé- dant à son jardin. Les volets sont maintenant ouverts.

Passant sous la voûte de glycine dont les grappes se balancent mollement, elle respire à fond l’air marin qui porte des fra- grances de lilas, de seringa et de sel, et tape doucement au carreau de la fenêtre.

Elle entend un bruit de chaises bousculées, un « pousse-toi, Neige, tu vas me faire tomber ».

La porte s’ouvre sur Alice, habillée comme d’habitude de noir et coiffée de son sempiternel chignon poivre et sel tortillé au sommet de son crâne.

— Zoé, c’est toi ma chérie ! En voilà une surprise !

Un immense sourire fend sa large face rosie par le grand air et les travaux du potager.

Ses bras se tendent vers elle tandis que la chatte blanche en profite pour se glisser entre leurs jambes et s’éclipser dans le jardin. Elle se retrouve serrée contre la gaillarde poitrine, res- pirant la forte odeur d’eau de lavande dont elle parachève sa toilette tous les matins.

— J’ignorais que tu venais aujourd’hui. Tu n’as pas prévenu de ton arrivée.

Soudain, la voix change, s’inquiète. — Tout va bien au moins ?

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Se dégageant de ses bras robustes, Zoé réplique en souriant : — Mais oui, aucun souci. J’avais juste envie de te voir.— Entre donc ! Tu risques d’attraper froid dehors de si bonne

heure.Une pneumonie qu’elle a contractée vers l’âge de trois ans

dont elle n’a aucun souvenir a rendu la vieille femme très at- tentive à son égard, à l’affût du moindre courant d’air. Elle n’a jamais pu aller à l’école sans bonnet, paletot de laine, cache- nez et gants dès l’apparition des premiers frimas.

Elle s’abstient de lui dire qu’elle est là depuis déjà un bon moment, car cet aveu déclencherait à coup sûr des hurlements de protestation. En souriant, elle lui confirme à nouveau qu’elle n’a aucun problème.

Elle entre dans la grande pièce servant de séjour, s’ouvrant sur trois portes, tout de suite à droite la chambre d’Alice, en- suite la salle de bains et la cuisine. Au fond, un escalier sculpté monte à la sienne qui occupe la superficie totale de la maison. C’est un endroit magnifique, avec exposition face aux prés, aux falaises et la mer.

Les premiers instants de stupeur passés, sa voix se fait chaude, caressante, enveloppante.

— Quel bonheur de te voir ? Es-tu ici pour longtemps ?

— Quelques jours seulement. J’ai un rendez-vous important jeudi prochain.

La vieille femme tourne et virevolte sa haute stature dans la pièce, sort deux bols qu’elle place sur la table, saisit le paquet d’arabica dans le buffet Henri II dont elle remplit le réservoir du moulin en bois qui trônait sur la poutre de la cheminée, s’assied lourdement sur une chaise, coince l’objet entre ses cuisses et se met à l’actionner énergiquement.

Zoé rit.

— Tu te sers toujours de cette antiquité ! Tu es au courant que ça existe, le café moulu ?

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Ses yeux se posent sur un appareil électrique flambant neuf qu’elle lui a offert pour la dernière Fête des Mères.

— Tu sais bien qu’il n’y a que fait ainsi qu’il est bon. Et tous ces engins modernes ne me disent rien qui vaille !

Son regard bleu porcelaine revient dans le sien, dans ses pen- sées.

— Raconte-moi plutôt ce qui t’amène. Je suis certaine que tu n’es pas venue ici sans raison.

Tandis que la vieille femme sort le pain, le beurre et la confi- ture, elle lui narre sa visite chez Pierre Procovitch, lui explique l’entrevue dans les moindres détails, mais passe sous silence les épisodes des trous noirs qu’elle impute sans aucun doute à un surmenage non justifié.

Alice l’écoute parler sans rien dire, en buvant son café.

— Génial, tu vas exposer dans une galerie réputée ! C’est merveilleux. Comme ton père serait content !

Puis son regard se fait perçant, scrutateur. Elle reprend :

— J’ai le sentiment qu’il t’a fait grande impression, cet homme. Fais attention à toi. Tu es encore bien jeune !

— Alice, j’ai vingt-six ans, je ne suis plus un bébé !

La maîtresse de maison peu convaincue, elle termine son petit déjeuner, puis se lève brusquement, en proie à une ner- vosité subite. Chiffon à la main, elle époussette une saleté invi- sible sur la table, astique énergiquement les deux candélabres qui trônent sur le buffet, passe un coup de balai au sol.

Tandis que Zoé déguste son café en silence, elle la regarde vaquer à ses occupations, l’esprit tout absorbé par celui qu’elle vient de lui décrire si chaleureusement.

Clairement, il s’agit d’un être dont on ne peut escamoter fa- cilement la personnalité. Mais c’est la première fois qu’elle se trouve autant impressionnée et bouleversée. Habituellement, les hommes passent dans sa vie comme des météores. Elle en

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remarque certains, admire leur beauté — elle n’a que faire de leur âme — et les oublie aussi vite qu’elle s’y est intéressée.

Mais ce visage-là s’ancre dans son esprit, ce regard la poursuit comme un limier. Elle n’a plus qu’un désir, le revoir dès que possible.

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3.

Enfin, après s’être rencontrés au bureau deux ou trois fois pour définir les oeuvres qu’il va exposer, et après son voyage à l’étranger de trois semaines qui a semblé une éternité à Zoé, le grand jour de son entrée officielle chez Pierre Procovitch est arrivé, un jour tourbillonnant de mille choses nouvelles.

En premier, il l’a présentée à la directrice de la galerie de la rue Saint-André-des-Arts, Madame Moreau, femme entre deux âges au physique austère, tailleur anthracite et cheveux de jais tirés sur le bas de la nuque, regard bleu acier, et érudi- tion artistique qui l’a laissé ébahie lors de leur entretien.

C’est à peine si elle a osé lui montrer son porte-folio, lequel d’ailleurs n’a retenu que très modérément son attention. Heu- reusement que Pierre Procovitch a exhibé, lui, un enthou- siasme certain à son égard, car elle aurait été amenée à se poser des questions quant à son talent.

Ensuite, manu-militari, il l’a emmenée, sous l’oeil surpris et pour ne pas dire légèrement goguenard de Madame Moreau, visiter ses différentes galeries, celle de la rue La Boétie, une toute petite salle présentant des artistes très cotés, et l’autre rue du Montcenis à Montmartre, principalement destinée aux touristes étrangers, tableaux de Paris, de Paris et de Paris...

Puis, d’un ton qui ne souffre aucune réplique — que d’ail- leurs elle n’envisageait pas —, il lui a proposé d’aller voir à

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Beaubourg une exposition de jeunes peintres contemporains qui a commencé hier.

Ses mains longues et nerveuses serrent le volant de sa BMW. La mâchoire crispée, le regard assombri par elle ne sait quel tourment, il se tait depuis un moment, en proie à des pensées qu’elle n’ose interrompre.

Madame Moreau lui a demandé tout à l’heure pourquoi aucun agent ne la représentait. Elle a avoué n’y avoir jamais songé. Sans doute à cause d’une indépendance qui lui est chère. Mais surtout en raison d’une grande paresse à trouver de nouveaux contacts. Peindre, oui, mais vendre...

C’est par le plus grand des hasards que l’homme qu’elle accompagne aujourd’hui a découvert quelques-unes de ses oeuvres lors d’une exposition à la mairie de...Varengeville-sur- Mer, arrangée à son insu par Alice.

Elle l’imagine comme on le lui a raconté, faisant vivement le tour de la salle des Fêtes, l’oeil acéré, la marche rapide, s’en- quérant quelques minutes après son entrée s’il pouvait joindre l’artiste. Elle se trouvait à ce moment-là sur la falaise, se pro- menant nez au vent, loin de se douter que sa vie allait prendre un tournant décisif. Il a laissé ses coordonnées, a demandé qu’elle le contacte dès que possible.

Toute à ses pensées, elle n’a pas remarqué qu’il vient de se garer dans un parking souterrain, et qu’il l’invite à descendre de la voiture. Quelques instants plus tard, ils émergent au pied du Centre Pompidou. Une chaleur moite et lourde enveloppe la ville. Le ciel bleu s’est transformé en une couche uniforme gris cendré qui précède l’orage.

Intégrée à l’architecture tubulaire faite de métal et de verre, une foule de badauds se laisse drainer par les escaliers mé- caniques, grosses chenilles qu’ils empruntent et qui les pro- pulsent au quatrième niveau.

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Elle ne sait soudain quelle plaisante idée passe par la tête de Pierre Procovitch. Il s’esclaffe, d’un rire sonore, frais, presque enfantin. Puis, sous prétexte de lui montrer la direction, il la prend le bras, et ne le lâche plus.

Tandis qu’ils traversent le musée d’Art moderne exposant Matisse, Kandinsky, Chagall... une vague de joie l’inonde, qui n’a rien à voir avec les oeuvres qu’ils sont venus admirer.

Elle coulisse un regard vers lui. Les contours de sa bouche reflètent le calme et l’assurance. Elle aurait besoin de rester seule, de reprendre ses esprits, de respirer. En même temps, pour rien au monde, elle ne voudrait lâcher ce bras qui serre le sien, inhaler un air différent de celui qu’il aspire, entendre un autre son que cette voix basse et vibrante qui commente les diverses compositions présentes.

Puis ils quittent le musée, passent dans la salle d’exposition des jeunes peintres. Le lieu baigne dans une lumière pâle et douce. Les tableaux sont disposés de part et d’autre sur des murs blancs. Une toile immense occupe tout le fond, repré- sentant une mouvance céruléum traversée d’une fulgurance flavescente intense.

Pierre stoppe devant, menton relevé, étudiant l’oeuvre. Un éclairage de spot joue dans ses cheveux, les éclaircit d’une nuance cuivrée. Contrairement à tout à l’heure, il semble dé- tendu. Un léger sourire flotte sur ses lèvres.

Le regard de Zoé revient vers le tableau, le balaie de haut en bas, de droite à gauche, cherche à deviner ce que cachent ces vagues de bleu, ce que signifie au centre cet étrange éclair jaune. Tour à tour, elle y voit un voilier, puis un immense bonhomme émergeant des flots, puis une tornade qui erre sur l’eau.

Soudain, une ligne tremble, vibre, bouge.

Elle se frotte les yeux afin de chasser la fatigue oculaire qui la saisit tout à coup. Ce qui n’est au début qu’une fugitive

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impression devient de plus en plus précise, violente. Le trait s’écarte, se divise, s’élargit, se tord, s’intensifie dans les jaunes. Puis une forme se définit, se métamorphose en un visage d’homme dont le regard acéré accroche le sien. Une figure puissante masquée par une barbe blonde, une chevelure rousse se dégageant d’un chaperon, une bouche épaisse aux lèvres sensuelles et fortes, un nez très droit. Ces prunelles couleur de fiel annihilent toute sa volonté et ne se détachent pas des

siennes...Un haut de coeur la prend, l’air devient compact, la vision

vire au gris puis s’efface...

Quand elle revient à elle, la première image qu’elle voit est le visage flou de Pierre penché sur le sien, les traits tordus par l’anxiété. Des paroles, dont elle ne saisit pas encore le sens, s’échappent de ses lèvres. D’autres personnes apparaissent der- rière lui, formant un cercle bruyant. Un nouvel homme les écarte, lui passe une main sous la tête. Elle comprend confusé- ment qu’il est médecin.

Et derrière tout ce monde, le tableau est là, les vagues de bleu et l’éclair jaune qui les traverse, innocent.

— Je crois que j’ai eu un malaise, s’entend-elle annoncer fai- blement. Ce doit être la chaleur !

Le docteur lui adresse un gentil sourire, doublé immédiate- ment par celui de Pierre derrière, apaisant. Le patricien affirme d’une voix doucereuse :

— Le SAMU arrive. Nous allons vous transporter à l’hôpital tout de suite.

Ce qui a pour effet de la faire lever d’un bond, se rétablissant sur ses pieds avec une force qu’elle n’aurait pas soupçonnée.

— Il n’en est pas question ! Je me porte parfaitement.

Pour donner plus de force à ses paroles, elle passe sa paume sur le front, humide de sueur.

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Le médecin insiste.— En êtes-vous certaine ?D’un ton qui monte dans les aigus, elle affirme que oui. La

perspective que Pierre l’abandonne à d’autres mains la terrifie soudain. C’est en souriant crânement qu’elle attrape le bras de celui qu’elle ne veut plus quitter, chassant aux confins de son esprit l’étrange physionomie qui lui est apparue.

D’une voix forte, elle suggère :

— Partons, je vous prie. Il fait trop chaud ici ! Nous serons mieux dehors.

Le ciel maintenant a viré au gris plombé. L’imminence de l’orage pousse les badauds, très nombreux en cette fin d’après- midi d’août, vers les cafés des ruelles adjacentes, les voitures ou les bouches de métro.

Énergique, Pierre propose de la raccompagner chez elle, puis, après quelques secondes de flottement, il l’invite à son domi- cile :

— J’habite à la campagne sur les bords de l’Oise. Avec cette chaleur, vous serez plus au frais qu’à Paris. Qu’en pensez-vous ? Bien entendu, elle accepte sans l’ombre d’une hésitation, le

coeur palpitant au rythme d’une nouvelle félicité.

Quelques instants plus tard, ils filent vers le nord en direc- tion de Cergy, empruntent le pont de l’Oise, la longent un moment, arrivent à Auvers-sur-Oise en même temps que les premiers éclairs fendent le ciel. Quelques grosses gouttes de pluie s’écrasent sur le capot de la BMW et ricochent sur le pare-brise. Ils franchissent le seuil d’une propriété dont les deux portails en fer forgé s’ouvrent sur leur passage.

D’une voix à peine audible dans les roulements de tonnerre, Pierre annonce :

— C’est ici. Nous sommes arrivés.Pas assez vite en tout cas, car c’est sous une trombe d’eau

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qu’ils sortent de la voiture. L’abritant sous sa veste, il l’entraîne vivement vers une imposante villa blanche qui s’efface sous des rafales obliques.

À travers une pluie dense, elle peut toutefois distinguer une curieuse architecture cubique dotée d’une toiture en terrasse sur trois niveaux et d’un oeil-de-boeuf en façade qui semble surveiller l’accès.

— Eh bien, quel déluge !

Dans le vestibule, il disparaît quelques instants, revient avec du linge de toilette. Sa veste n’est plus qu’une éponge, sa jupe longue en coton un torchon.

— Voulez-vous passer dans la salle de bains ? Elle est par là ! Joignant le geste à la parole, il lui désigne une porte du hall. Les cheveux dans les yeux, une serviette autour du cou, elle

accepte avec reconnaissance.La pièce d’eau est spacieuse, toute de marbre labrador noir.

Une baignoire d’angle remplit l’espace du fond, prolongée par un large meuble laqué blanc surmonté d’un miroir biseauté, et une cabine de douche.

Par contre, aucune empreinte de son occupant, ni d’occu- pante d’ailleurs, ce que son regard curieux remarque au pre- mier coup d’oeil. Pas plus de tubes de dentifrice ni crème à raser que produits de maquillage. Juste un peignoir en éponge tout neuf, un peigne et une brosse métallique vierge de tout poil, et, miraculeusement dans ce désert, un sèche-cheveu.

Il lui semble prendre possession d’une chambre d’hôtel de luxe sans avoir pris le temps de défaire ses bagages.

Remettant à plus tard l’inventaire des lieux, elle retire sa jupe et sa chemise pour les sécher. De la boue macule ses mollets. Elle passe rapidement sous la douche, se rhabille et se recoiffe avec soin.

Le miroir immense, entouré d’une multitude de spots chro- més, lui renvoie le reflet d’une jeune femme rutilante à l’air

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