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Entre convictions religieuses différentes et sentiments amoureux, Éva s’engage sur le chemin d’un voyage qu’elle n’aurait jamais imaginéÉva, jeune professeure d'éducation physique, se retrouve à Marrakech, portée par le hasard, à la suite d'une vague déception sentimentale.Sur place, elle décide de visiter le grand sud marocain. Sa première rencontre avec le guide touristique, Othman, est un choc. Leur attirance est immédiate et réciproque.Mais, au fur et à mesure que le voyage se poursuit, l'attitude mystérieuse d'Othman intrigue la jeune femme. Celle-ci, confrontée à l'Islam exacerbé, dérangée dans sa culture et ses convictions, manipulée, voudra en savoir plus sur ses activités qu'elle soupçonne un peu plus chaque jour liées au terrorisme islamiste.De Marrakech à Paris, puis de retour à Marrakech où le destin d'Éva et d'Othman se jouera, l'intrigue, conduite dans l'esprit d'une enquête policière, demeure avant tout une brûlante histoire d'amour.Monique Le Dantec nous plonge dans un thriller haletant dans les pas d’une jeune femme décidée à découvrir la véritéEXTRAIT« Tu fais pénétrer la nuit dans le jour et tu fais pénétrer le jour dans la nuit. Tu fais sortir le vivant du mort et tu fais sortir le mort du vivant. »Le Coran – Sourate III – Verset 27C'est l'heure encore ardente de la fin du jour. L'astre d'or se pose avec une infinie lenteur sur la mouvance océane des palmes vert-turquoise. Puis, dans un ultime embrasement, il sombre derrière les toits de Marrakech. Puis il n'est plus.Mes yeux embués de pleurs le cherchent encore. À la limite de l'aveuglement, ils se ferment. Une larme coule de mes paupières maintenant closes, sillonne ma joue.Je reste là, immobile, face à la ville aux lueurs rouges et flamboyantes. Figée dans l'obscurité de l'instant présent.Mes doigts encore crispés sur l'arme ne m'obéissent plus. Ils lâchent l'objet de mort qui tombe au sol dans un bruit sourd. Je ne le ramasse pas.A PROPOS DE L’AUTEURMonique Le Dantec, membre de l'Académie ARTS-SCIENCES-LETTRES (médaille Argent 2013), est née en 1945 à Paris, berceau de sa famille depuis plusieurs générations. C’est d’ailleurs dans la capitale que ses premiers romans prennent leur source. Mais c’est vers 1995 qu’elle s’installe réellement dans l’écriture. Si elle privilégie les intrigues où le fantastique se mêle au quotidien, où l’imaginaire fait la part belle au futur et à l’anticipation, elle sait aussi, pour certaines œuvres, rester dans l’air du temps, et s’appuyer sur un simple fait divers pour le transformer en un thriller inquiétant.
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Seitenzahl: 259
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Monique Le Dantec
LES JARDINS D’ALLAH
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clemenceau - 95440 ECOUEN
06 85 10 65 87 - [email protected]
www.morrigane-editions.fr
RÉSUMÉ
Éva, jeune professeure d'éducation physique, se retrouve à Marrakech, portée par le hasard, à la suite d'une vague déception sentimentale.
Sur place, elle décide de visiter le grand sud marocain. Sa première rencontre avec le guide touristique, Othman, est un choc. Leur attirance est immédiate et réciproque.
Mais, au fur et à mesure que le voyage se poursuit, l'attitude mystérieuse d'Othman intrigue la jeune femme. Celle-ci, confrontée à l'Islam exacerbé, dérangée dans sa culture et ses convictions, manipulée, voudra en savoir plus sur ses activités qu'elle soupçonne un peu plus chaque jour liées au terrorisme islamiste.
De Marrakech à Paris, puis de retour à Marrakech où le destin d'Éva et d'Othman se jouera, l'intrigue, conduite dans l'esprit d'une enquête policière, demeure avant tout une brûlante histoire d'amour.
NOTE AU LECTEUR
Solidement documenté auprès des médias et des forces de police, ce récit s'inspire de l'actualité des années 1990. Toutefois, il s'agit d'une œuvre de fiction dont les personnages et les actions sont imaginaires et ne prétendent pas reconstituer la réalité.
De plus, les situations ou propos des uns et des autres sont purement fictifs, et n'engagent d'aucune façon les opinions de l'auteur ni de l'éditeur.
PROLOGUE
« Tu fais pénétrer la nuit dans le jour et tu fais pénétrer le jour dans la nuit. Tu fais sortir le vivant du mort et tu fais sortir le mort du vivant. » Le Coran – Sourate III – Verset 27
C'est l'heure encore ardente de la fin du jour. L'astre d'or se pose avec une infinie lenteur sur la mouvance océane des palmes vert-turquoise. Puis, dans un ultime embrasement, il sombre derrière les toits de Marrakech. Puis il n'est plus.
Mes yeux embués de pleurs le cherchent encore. À la limite de l'aveuglement, ils se ferment. Une larme coule de mes paupières maintenant closes, sillonne ma joue.
Je reste là, immobile, face à la ville aux lueurs rouges et flamboyantes. Figée dans l'obscurité de l'instant présent.
Mes doigts encore crispés sur l'arme ne m'obéissent plus. Ils lâchent l'objet de mort qui tombe au sol dans un bruit sourd. Je ne le ramasse pas.
Feutrée, la rumeur de la cité monte jusqu'à moi.
Oublier...
Mes pensées se noient dans une nuée rouge. Une torpeur morbide me paralyse. Fondre dans le néant. Tout de suite. Sans attendre.
Silence...
Soudain, la triste réalité me frappe de plein fouet. Au fond de moi, la douleur s'installe, insidieuse. Puis intense, insupportable.
Le rejoindre. Oui, c'est cela. Le rejoindre...
Je me penche sur le rebord de la balustrade. Le vide m'attire. Jusqu'à vomir. Il n'y a bientôt plus que le vide qui m'attire. Mais, dans un recul instinctif de survie, je m'arrache à son attraction.
D'un pas chancelant, je franchis la fenêtre de la terrasse. Lentement, en silence, je pénètre dans la pièce. Mes yeux regardent sans voir cet endroit. Ils le voient pour la première fois. Peut-être est-ce pour la première fois ? Puis ils reconnaissent cet endroit.
Sur le tapis berbère aux couleurs chamarrées, où il y a quelques heures à peine nous faisions encore l'amour, git l'homme.
Les secondes deviennent éternité.
Je m'agenouille auprès de lui. Doucement, je saisis sa main dont la paume ouverte semble réclamer l'aumône.
Je me prosterne, balbutie. Des mots, sans suite, qui ne veulent rien dire. Je me retiens de hurler comme si je craignais de le réveiller. Puis je me lâche. Je crie, en silence.
Un sourire fige son visage. Ce visage dont mes doigts ont tant de fois caressé les contours. Que mes lèvres ont inlassablement parcouru.
Je le regarde. Mes yeux brûlent de trop le regarder.
Il dort, paupières ouvertes. Je veux qu'il dorme. Je lui dis qu'il faut qu'il dorme. Il ne répond pas. Il dort. Son sommeil est éternel.
Ses pupilles me fixent, me transpercent, me pétrifient. Une mèche brune frissonne sur son front. Un brusque courant d'air fait claquer une porte. J'ai cru le voir tressaillir. Mais c'est moi qui lui ai transmis mon soubresaut.
Je pose mes lèvres sur les siennes, douces et amères. Je veux y boire encore un souffle de vie. J'embrasse ses cheveux. Ses mains. Ses yeux, que je ferme avec mes lèvres.
Je sais bien qu'il est trop tard. Au-delà de sa croyance, son âme a déjà rejoint les jardins d'Allah. À moins qu'elle ne se consume dans les feux de la géhenne. Alors, je l'y retrouverai, quand l'heure aura sonné.
Juste avant de mourir, il a dit mon nom. J'entends mon nom qui résonne dans la pièce. Je plaque mes mains sur mes oreilles. J'entends toujours mon nom.
La douleur est là, dans moi, brûlante. Tapie comme un fauve.
Je m'allonge contre lui. Le voilage de la porte-fenêtre flotte dans l'air et me frôle le visage.
Tout doucement, le ciel s'assombrit dans un camaïeu de bleu et de pourpre. Dans le reflet du miroir, j'aperçois les hirondelles. Elles tournoient au-dessus des toitures ocre et des palmiers frissonnants. Leurs cris stridents glorifient la vue prochaine de la nuit.
La ville étrange palpite, clignote de ses obscures lumières.
C'est l'heure de la prière. Les muezzins, immuables, lancent leurs appels gutturaux du haut des minarets. Ils prennent vie dans une clameur sourde. Longuement, ils s'interpellent les uns les autres. La voix dominante du plus proche gronde ses exhortations divines.
L'homme à terre va se lever, tourner sa face vers la Cité de Dieu, se joindre aux autres.
Je pose ma main sur lui, pour l'en empêcher. Mais son immobilité, plus que le filet de sang qui maintenant coule sur sa poitrine, me fait prendre conscience de sa mort. Je retire ma main. Je n'empêcherai plus rien. Jamais plus rien.
Haletante d'horreur. La douleur déchire mes entrailles.
Je détourne mes yeux de lui, regarde ailleurs. Mais ailleurs, désormais, c’est nulle part.
Pourtant, au plus profond de mon subconscient, hors de la volonté, sourde une lueur. Pas d'espoir, non. Du devoir accompli.
La mort était écrite. Elle a frappé. Comme une lance projetée des cieux. Au nom des certitudes. Pourquoi me suis-je arrogé le droit de l'abattre ?Au détriment de ma vie. Ma vie, je l'aurai échangée avec la sienne. Si j'avais pu imposer ma volonté.
Les ténèbres étendent à présent leurs voiles noirs. Les voix de minarets se sont tues pour quelques heures. Maintenant, elles attendent la fin de la nuit pour retentir de nouveau et libérer leurs chants.
Oh, temps absurdes !
Blottie contre celui qui n'est plus, corps en sursis contre corps vaincu, cœur palpitant contre cœur inerte, souffle tiède contre lèvres glacées. Mais âmes unies dans les lois qui les asservissaient.
Recroquevillée, je reste ainsi des heures durant, retenant ma respiration, avec l'illusion de l'avoir rejoint.
Une lueur grise, sournoise, s'infiltre dans la pièce. Elle annonce l'aube. Sa main à présent raide et glaciale, crispée dans la mienne, me rive à lui. Cette main qui m'a tant de fois caressée, tant de fois fait connaître la jouissance.
Pourtant, aveugle, cette main condamnait et exécutait.
Encore diffuse, la clameur sourde de la ville investit l'atmosphère. Elle se mêle maintenant aux vociférations matinales des minarets.
Marrakech s'éveille. Oasis étrange entre neige et désert, aux terres contrastées. Ignorante des passions et des combats qui déchirent les hommes, Marrakech l'inéluctable a été le théâtre de notre destin.
Sans en avoir conscience, peu à peu, mon esprit s'évade vers un passé si proche encore. Vers le soleil, l'espace, la vie...
CHAPITRE 1
« Dans la création des cieux et de la terre, dans la succession de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue sur la mer... dans l'eau que Dieu fait descendre du ciel... dans les variations des vents... il y a vraiment des Signes pour un peuple qui comprend. » Sourate II – verset 164
La place Djemaa el Fna fourmille d'une foule bigarrée et cosmopolite. Hommes en djellaba ou en veston, femmes en caftan, certaines voilées, ou habillées à l'européenne. Quelques touristes aussi, aux incontournables appareils photo en bandoulière.
Je suis arrivée hier soir à Marrakech. Je n'ai eu que le temps de défaire mes bagages, m'installer dans la chambre. Et jeter un coup d'oeil curieux dehors. Le balcon surplombe les jardins de l'hôtel et la piscine. Une multitude de rosiers dessine des arabesques chatoyantes sur les pelouses.
Un peu désorientée, je me suis endormie d'un sommeil de plomb. Ce matin, après avoir pris une tasse de café, j'ai demandé quelques renseignements sur la ville à la réception.
Munie d'un plan et d'une brochure, me voici en route vers l'aventure, sans autre intention que de faire du tourisme.
Et oublier pour un temps mes élèves de terminale dont les vacances de printemps viennent de commencer. Échapper, surtout à une liaison sans réelle importance, qui n'en finissait pas de finir.
Un peu le vague à l'âme, une folle envie de prendre le large, c'était bien suffisant pour s'inscrire dans le premier vol au départ d'Orly. Ce pouvait être aussi bien Oslo ou Istanbul. J'ai laissé faire le hasard.
Hasard qui me conduit donc ce matin sur cette place que j'ai repérée hier soir en arrivant dans le taxi. Elle n'est pas très éloignée de l'hôtel.
J'en fais d'abord le tour, étourdie par la cacophonie ambiante. Les automobiles se frayent un passage entre les calèches, les vélos et les piétons, à grands coups impatients de klaxon. Des appels de marchands de dattes, d'oranges, de thé, jaillissent de toute part, assourdissants.
Des touristes s'agglutinent autour d'un charmeur de serpents. Une toute jeune fille jette quelques pièces au sol, de loin, avec un mouvement de recul.
Un gamin me suit depuis l'hôtel. Il propose de me convoyer. Après plusieurs refus de ma part, de moins en moins énergiques qui ne le découragent pas, j'accepte son aide.
Un peu pour le contenter. Un peu parce que sa compagnie me fait plaisir. Il a une bouille sympathique. Très fier d'avoir eu gain de cause, il m'annonce qu'il s'appelle Ali, qu'il habite tout près d'ici, qu'il m'emmènera dans les souks, qu'il n'y a que lui qui les connait par cœur, qu'on ira aussi visiter la Koutoubia, que c'est le minaret le plus haut de Marrakech, que le palais...
Je stoppe son bavardage, en riant.
— Tu auras tout le temps de me montrer ce que tu veux. Pour l'instant, dis-moi qui est cet homme, là-bas.
Un individu au costume rouge clinquant, la tête surmontée d'un grand chapeau à pompons s'approche de nous en agitant une clochette. Un sourire s'élargit sur une bouche édentée.
Ali précise à mon intention :
— C'est un porteur d'eau. Il est gentil, tu vas voir. Prends-le en photo si t’en as envie, il sera content. Mais il vaut mieux lui donner une petite pièce.
Qu'il est en train de compter, car je lui ai confié mon porte-monnaie !
Des gamins nous suivent en grappe gesticulante depuis tout à l'heure.
— Ali, sois sympa. Distribue un peu de sous à tes camarades.
Celui-ci ne veut rien savoir. Il les chasse à grands gestes en hurlant. Puis il replonge le nez dans la bourse de cuir :
— Mais tu n'as pas de dirhams ? dit-il horrifié.
— Justement, j'ai besoin de toi maintenant. Je n'ai que de l'argent français. Conduis-moi à une banque.
Déjà, le soleil s'acharne à incendier la place qu'il éclabousse de lumière. Nous naviguons parmi badauds et marchands ambulants. Il nous faut contourner les tapis couverts de panières d'où débordent épices colorées et entêtantes, oignons, légumes verts, menthe fraîche. Puis éviter un conteur accroupi qui rit tout seul de ses histoires.
En jouant des coudes, nous quittons les lieux. Nous nous dirigeons vers des calèches qui stationnent un peu plus loin. Mon guide, très sérieux, parlemente avec un cocher. La négociation sur le prix semble bien délicate ! Enfin, au bout d'un moment, on m'invite à monter dedans.
Ali, d'un ton docte, commente :
— Nous allons dans le quartier européen, c'est là-bas qu'il y a le plus de banques.
— D'accord, mais dès que nous aurons fini, nous repasserons ici. J'aimerais visiter les souks.
Mes formalités accomplies dans un secteur qui n'offre pas grand intérêt, nous revenons sur la place.
Là, guidés par la foule, aspirés au fil d'un courant invisible, nous pénétrons dans le fondouk. Ali se veut rassurant et me prend la main.
Il faut d'abord s'adapter à l'obscurité qui y règne.
Finalement, je me repère assez vite dans le dédale des divers quartiers. La vannerie où les paniers d'osier pendent par centaine. La ferronnerie tintinnabulante. La maroquinerie aux mille et un articles. La poterie exposée à même le sol...
Plus loin, c'est le marché aux épices. Les couleurs ruissellent de partout. Un miraculeux mélange de parfums flotte dans l'air.
Là, ce sont les marchands de tapis dans de grandes salles voûtées. Les Berbères rugueux, aux motifs géométriques, les touaregs aux dessins secrets, ceux en laine, en soie, en poil de chameau... L'histoire du désert se déroule ici, sous nos pieds.
Plus loin, les joailliers se regroupent autour d'une place. Certains fabriquent leurs bijoux sous le regard curieux des passants. Je m'arrête, en admiration, devant les poignards en argent ciselé.
Mon choix se porte sur l'un d'entre eux, courbe, incrusté de pierres bleues, très joli. Le marchand m'affirme qu'il est unique. Il n'y a pas de prix indiqué. J'en propose un qui me semble raisonnable. Après maintes hésitations, l’homme me tend l'objet.
Je vois bien mon gamin qui sourit, mais n'y prête garde.
Plus loin, je retrouve la copie conforme de mon poignard. Par curiosité, je négocie à nouveau. Là, je l'aurais eu pour moitié prix. J'en ris, mais...
Une jeune fille berbère, au foulard noir bordé de pastilles bariolées, me cède un ensemble de bracelets, puis un petit chameau en cuir, puis une paire de babouches. Objets parfaitement inutiles qui finiront dans un placard.
Aucun nom, aucune enseigne, aucune vitrine. Tout ce qui est à vendre est exposé, dans une multitude de formes disparates, de coloris multiples, d'odeurs enivrantes, sous des clairs-obscurs envoûtants.
Ali grignote une poignée de dattes qu'il a extraites de sa poche. Il m'en offre quelques-unes. Un des innombrables commerçants m'attire vers son étalage de poterie. Je regarde surtout les plats à tajine, intéressée par leurs motifs orientaux et leurs couleurs vives. J'en voudrais un plus petit que ceux présentés, pour le rapporter dans l'avion.
Je l'explique au marchand. Dans un français exécrable, il m'invite à pénétrer dans l'arrière-boutique, masquée par un rideau. Je comprends qu'il en a d'autres à me proposer. J'ai mal saisi, car immédiatement la portière franchie, l'homme me prend par le bras et m'attire contre lui, très fort. L'instant de surprise passé, j'essaie de me dégager. Il insiste. Moi aussi.
Il me tient serrée contre lui. Son haleine chaude et fétide inonde mon visage. Petit, adipeux, la quarantaine. Déterminé. Je me sens devenir proie. Tout mon être se révolte.
Nos regards se croisent. Faisant fi de ma résistance, il continue sans vergogne à me caresser avec des paroles vides de sens, rauques et gutturales. Avec harcèlement, ses mains courent partout. Englobant mes seins, me tirant les cheveux pour maintenir ma nuque en arrière, passant sous ma juge où mes cuisses se ferment désespérément. Ses lèvres brûlantes écrasent ma bouche, m'empêchent de hurler.
Nos regards se croisent encore, flamboyants pour lui de désir, pour moi maintenant de peur.
Je me dégage avec violence, le gifle de toutes mes forces. Je bute dans les poteries entassées dans un coin. Elles explosent en mille morceaux.
Je franchis la portière comme une folle et m'enfuis de son échoppe, renversant tout sur mon passage, ignorant les vociférations injurieuses qui fusent derrière moi.
Le cœur battant, la colère au ventre, je décide de rentrer à l'hôtel. Ali, tout penaud, a ramassé par terre mes emplettes que j'avais complètement oubliées. Il m'accompagne jusqu'à la réception, me tenant par la main, en silence.
Je remercie le garçon, lui fixe un rendez-vous pour un autre jour.
Il me regarde en souriant, comme s'il voulait s'excuser. Puis il sort de sa poche une petite figurine en paille tressée qu'il me tend.
— C'est une gazelle. Je te la donne. Elle te portera bonheur.
Touchée par sa gentillesse, je la glisse dans mon portefeuille.
— Je la garderai toujours. À bientôt, Ali.
Je monte dans la chambre, fais couler un bain très chaud. Plongeant dans la mousse odorante, je recouvre mes esprits.
Petit à petit, je me calme, mais ces quelques minutes de violence me font prendre conscience d'un certain danger auquel je n'ai jamais été confrontée.
Je décide d'oublier cette séquence. Disparaissant au plus profond de ma baignoire, je m'assoupis légèrement. Je dois rester une éternité ainsi, car c'est la fraîcheur de l'eau qui me réveille.
Dégoulinant de mousse, je m'enveloppe d'un peignoir de bain et m'allonge sur le lit. L'hôtel est silencieux. De la fenêtre entrouverte, une chanson arabe résonne dans le lointain.
Maintenant rasséréné, mon regard erre sur le décor et le mobilier de la chambre. Sur le plafond surtout, en stuc, aux innombrables alvéoles. Je m'endors ainsi, jusqu'au soir.
Je décide de prendre mon dîner ici, l'incident de tout à l'heure a calmé pour aujourd'hui mon esprit de découverte.
Le réceptionniste m'interpelle gentiment :
— Mademoiselle, s'il vous plaît, j'ai quelque chose à vous proposer.
Je m'approche du comptoir.
— Seriez-vous intéressée par un circuit dans le Sud en Land Rover ? Il y a encore une place libre. C'est un très beau parcours, vous devriez en profiter.
Je réfléchis quelques instants à son offre.
— Pourquoi pas, à condition de retrouver la chambre en rentrant ?
— Sans problème. Il ne dure que quelques jours.
Nous nous mettons d'accord sur les modalités du voyage. Départ demain matin à l'aube. Puis je pars m'installer au bord de la piscine en attendant l'heure du dîner.
L'ombre odorante des citronniers chargés de fruits s'allonge sur les pelouses. Mon esprit vagabonde au-delà des espaces, imaginant le grand sud marocain, région dont j'ignore tout et qui m'intrigue un peu.
Derrière le mur de l'hôtel, un minaret surplombe les jardins. Tout à coup, il prend vie. C'est l'heure de la prière. Pendant d'interminables minutes, les exhortations du muezzin font vitrer l'air.
Le serveur m'apporte un thé à la menthe, que je bois à petites gorgées, car il est brûlant.
Soudain, surgissant par une petite porte voûtée au fond de la closerie, un homme arrive dans notre direction. Le gobelet à mi-chemin entre la soucoupe et mes lèvres, je m'immobilise, subjuguée.
Grand, la démarche souple, vêtu d'une djellaba blanche, le front entouré d'un turban indigo, les traits basanés, il capte mon attention. Pas seulement la mienne. Tous les yeux convergent vers lui.
Le visage impénétrable, l’oeil lointain, il émane de lui quelque chose d'étrange, de magnétique.
Par politesse, je m'interdis de l'observer de manière trop ostensible. Je détourne le regard, cherche une accroche. En vain. Comme aimanté, il revient vers lui. Ma respiration s'accélère.
À ce moment précis, j'ai conscience qu'il vient de se passer quelque chose d’important dans ma vie. Je ne peux l'expliquer. Je sais seulement que c'est crucial.
Il entre dans l'hôtel, indifférent de l'intérêt général qu'il suscite. Il salue d'un geste amical les serveurs. Il semble bien les connaître.
Je rentre à l'intérieur, traverse le hall.
L'homme est en train de discuter avec le concierge. Je pénètre dans la salle à manger. Un regard circulaire. Je m'installe pas très loin de la réception, face à la porte. Il y a déjà un peu de monde. Un brouhaha feutré remplit l'espace.
D'une manière distraite, je lis le menu et passe ma commande en fonction de ce qui est proposé sur les premières lignes. Le garçon sourit, me demande confirmation. Je crois bien que je n'ai pris que des hors-d'oeuvre.
Je guette avec innocence – est-ce bien de l'innocence ? – l'entrée de l'homme dans la salle à manger.
Les plats me sont servis en suivant sans que je le voie venir. Je grignote un peu de tout, machinalement. Pour gagner du temps, je commande à nouveau une tarte à l'orange, puis un café, puis encore un autre café...
J'attends...
La pièce est comble maintenant. Les discussions s'animent. Des clients installés à la table voisine tentent, en vain, d'engager la conversation. Je réponds d'une manière tellement évasive qu'ils n'insistent plus.
En sourdine se joue une musique orientale. J'ai presque envie de pleurer. Je m’éternise, espérant, n'espérant plus, espérant encore de le revoir.
Mais il faut que je me fasse une raison. Il ne viendra pas.
Je me lève de table à regret. Obstinée, je traverse le hall d'entrée, le bar, le salon où quelques clients s'attardent devant la télévision.
Rien.
Je sors. Je contourne la piscine, les tennis maintenant déserts, parcours le jardin, n'oubliant aucune allée, aucun recoin.
Rien. Nulle part.
Mon entêtement, plus que la douceur du soir, m'incite à prendre place dans une chaise longue au bord du bassin.
L'esprit tantôt alangui, tantôt à l'affût dès que quelqu'un bouge dans le jardin. Mais la nuit tombée ne laisse plus apercevoir que des ombres furtives.
J'attends toujours.
Rien.
Je suis déçue. Désappointée. Désenchantée.
Je ne me décide que bien plus tard à monter dans la chambre, me souvenant tout à coup du départ demain matin à l'aube.
À contrecoeur.
Avec la désagréable sensation d'avoir manqué un rendez-vous incontournable.
CHAPITRE 2
« Annonce la bonne nouvelle à ceux qui croient et qui font le bien : ils posséderont des jardins où coulent les ruisseaux ». Sourate II – verset 25
— Allo. Bonjour Mademoiselle. C'est la réception. Il est 6 heures.
La sonnerie du téléphone vient de me réveiller en sursaut.
D'un bond, je saute du lit. Je me précipite sous la douche. Après une friction énergique à l'eau de Cologne, je m'habille en vitesse d'un bermuda et d'un T-shirt, me chausse de baskets confortables.
Puis je réunis rapidement mes affaires de voyage dans un grand sac, mettant tout pêle-mêle, shorts, pulls. Je jette un blouson sur mes épaules. Enfin, je me rue dans l'ascenseur.
Dans la cour de l'hôtel, cinq Land-Rover stationnent. Les chauffeurs sont en train d'installer les bagages à l'arrière des véhicules. Une vingtaine de personnes devisent en attendant que le chargement se termine. Après avoir confié mon sac de voyage à l'un des conducteurs, je me joins au groupe.
Soudain, mon cœur se met à battre la chamade. L'homme d'hier vient d'apparaître sur le perron de l'hôtel, une liste à la main. En blue-jean, cette fois-ci, mais toujours coiffé de son turban, il s'approche de nous, esquissant à peine un sourire.
— Bonjour, Messieurs-Dames. Je me nomme Othman. C'est moi qui dirige notre expédition. Je vais faire l'appel. Veuillez prendre place au fur et à mesure dans les véhicules, s'il vous plait.
Il nous renseigne sur les étapes du circuit et nous donne quelques précisions d'ordre pratique sur le voyage.
— Nous partons pour l'instant en direction d’Ouarzazate.
Le rassemblement dure quelques minutes.
— Mademoiselle Lantier.
Le dernier nom appelé est le mien. Il me faut quelques secondes pour réagir.
— Si vous voulez bien prendre place.
Nos regards se croisent, s'accrochent quelques instants. Il m'aide à monter dans la Land-Rover. Je m'assieds derrière le chauffeur qui est au volant. Un couple est déjà installé à l'arrière. Je leur dis bonjour. Ils me répondent en allemand, ce qui préfigure des conversations très limitées, car je ne parle pas cette langue.
Fébrile, j'observe l'homme. Il se dirige vers notre véhicule, après avoir donné des instructions aux divers conducteurs. Puis il prend place à côté du chauffeur avec qui il échange quelques mots en arabe.
Il se tourne vers nous.
— Nous allons rouler pratiquement toute la journée. C'est une étape assez longue. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à le faire savoir.
Je ne tente même pas de dissimuler ma joie. Dans un sourire épanoui, je demande :
— Faites-vous souvent ce circuit avec les touristes ?
— Non, je ne suis pas guide habituellement. Je remplace juste un ami.
Devant mon air un peu soucieux, il précise :
— J'ai déjà fait ce voyage avec lui. Ne vous inquiétez pas.
Sa voix est chaude, grave. Il parle très bien le français, avec peu d'accent.
Puis le convoi s'ébranle. Notre véhicule prend la tête, et nous traversons une partie de Marrakech, dont la circulation est encore assez fluide.
Sur une place, une centaine d'hommes sont réunis. Ils ont l'air d'attendre quelque chose.
Je lui demande quoi.
— Ils espèrent un emploi. C'est le marché du travail. Les entreprises qui ont besoin de main-d'oeuvre viennent les chercher ici.
Nous passons les faubourgs de la ville où la population se fait plus clairsemée. Un peu plus loin, nous prenons une route bordée de palmiers. Nous dépassons à plusieurs reprises des charrettes à foin tirées par des mulets montés par des paysans. Plusieurs fois également nous croisons des femmes, le dos courbé, chargées de sacs en toile de jute très volumineux. Elles avancent avec peine.
Les deux hommes à l'avant devisent dans leur langue. Othman se tient légèrement de profil. Ses traits sont purs, presque irréels. J'ai du mal à m'en détacher les yeux. Soudain, la Land-Rover s'arrête au bord de la route, de plus en plus poussiéreuse. Othman en descend d'un bond et fait signe aux véhicules derrière nous de se garer également.
Il manque dans le convoi une voiture qu'il faut attendre.
J'en profite pour faire quelques pas dans les champs, immédiatement suivie par des gamins qui surgissent de nulle part. Les enfants sont aussi beaux qu'ils sont sales. Pieds nus, la robe à moitié déchirée lui masquant les mollets, une fillette me tend un bouquet de roses qu'elle a dû cueillir un peu plus loin. Il y a des haies de ces fleurs un peu partout, mêlées à des cactus. Ses cheveux tombent sur ses yeux noirs.
Au loin, domine la chaîne de l'Atlas, que nous allons bientôt traverser. Quelques sommets culminent, couverts de neige miroitant sous le soleil.
Il faut maintenant rejoindre les véhicules, car le retardataire est arrivé. Tout à coup, je me retourne, électrisée. Othman se tient juste derrière moi. J'ai deviné sa présence. Nos regards se fouillent quelques secondes.
Il sourit, enfin.
— Nous partons. Il y a encore une longue étape aujourd'hui.
Il demande, d'un air distrait :
— Êtes-vous déjà venue au Maroc ?
— Non, c'est la première fois. Je ne connais aucune région du Maghreb.
— C'est un pays magnifique, vous verrez.
— Êtes-vous Marocain ?
— Non !
Le ton est bref, cassant. Un grand geste en direction de l'Orient ne me permet pas de savoir s'il montre la direction de l'Algérie ou des contrées plus lointaines. Je n'insiste pas et nous rejoignons les voitures.
Il réunit à nouveau le groupe, comptant au passage les participants.
Nous prenons bientôt de l'altitude. La route, de plus en plus sinueuse et étroite, retient toute l'attention du chauffeur. Il a mis l'autoradio en marche. Les sonorités et les cris qui en échappent font penser à la retransmission d'un match de football. Je dois avoir raison à en juger par les hurlements des deux hommes. Le couple d'Allemands somnole, la tête brimbalante, indifférents au paysage et aux secousses.
Soudain, les roues frôlent les bords meubles du ravin. Pendant un virage particulièrement raide, l'une d'elles dérape dans le vide et patine un long moment. Le conducteur redresse difficilement le véhicule par plusieurs manœuvres, en jurant. Les Allemands s'éveillent en sursaut, glapissant de peur.
Après encore une bonne heure de route, nous faisons de nouveau un arrêt sans raison apparente. Nous sommes arrivés en pleine montagne. Un peu à distance, des enfants jouent dans le ravin très escarpé, agiles comme des chamois.
Les chauffeurs descendent. Othman, accompagné de deux autres hommes, s'éloigne et disparaît derrière une maison basse en terre brune. Je fais quelques pas dans leur direction. Puis je me fige brusquement. À l’abri des regards, le visage tourné vers l'Est, ils s'inclinent par trois fois, les doigts sur les genoux. Puis le dos à l'horizontale, à genoux sur un petit tapis, ils touchent le sol du front et de la paume des mains. Je les entends psalmodier. Cette prière, en pleine nature, a quelque chose d'extrêmement singulier. J'ignore tout de l'Islam. Catholique par tradition plus que par engagement personnel, mes rapports avec la religion sont tranquilles, neutres, à la limite de l'indifférence. Je ne pose pas de questions, je ne cherche pas de réponses.
Très gênée, je m'éloigne à pas rapides.
Ils réapparaissent. Othman a un regard dur, insondable. J'ai cru voir un éclair étrange, mauvais, envers les touristes qui attendent en groupe à l’écart.
Cela a juste été une impression fugitive. Mais j'ai dû rêver, car il revient vers moi, un léger sourire aux lèvres.
— Nous sommes arrivés au col de Tizi n'Tichka. Nous déjeunerons avoir passé Ouarzazate, car nous avons bien roulé.
Un peu plus loin encore, nous nous arrêtons de nouveau dans un humble village berbère aux maisons de terre et de paille rongées par les vents.
Une cinquantaine de mulets sont attachés à l'entrée. À gauche, l'enclos du marché. Celui-ci est petit, mais dégorge de fruits et de légumes. Je retrouve l'odeur des souks, surtout auprès des paniers d'épices.
Il n'y a que des hommes ici, de tous âges, en djellaba ou en burnous. Pas une seule femme n'est visible, à part les Européennes. Je m'en étonne.
— Le domaine de la femme, chez nous, c'est son foyer, répond un chauffeur qui se trouvait à mes côtés.
Le ton est sec, et n'appelle pas de réplique.
Deux bonnes heures de route encore. Nous laissons la montagne derrière nous. On aperçoit au loin une casbah à l'architecture médiévale. Massive, colossale, elle culmine sur un terre-plein sablonneux entouré d'un bouquet de palmiers. Cité-forteresse inexpugnable oasis des bédouins, témoin solitaire du temps révolu.
Othman commente :
— Celle-ci n'est plus habitée. Nous en visiterons certaines très agréables à vivre, dans la vallée du Draa.
Nous nous arrêtons bientôt pour déjeuner, au grand plaisir du groupe qui, manifestement, a besoin de se dégourdir les jambes.
L'endroit est aride, déjà bien avancé dans le désert présaharien. L'ardeur du soleil à son zénith maintenant, en ce début de printemps, préfigure son implacable présence quelques semaines plus tard. Contrée impitoyable, à la frontière de la vie et de la mort, à la seule merci d'un peu d'eau.
Othman, qui, décidément, semble m'accorder un certain intérêt, revient vers moi.
— Tout va bien, vous n'avez pas trop chaud ?
Quelques gouttes de sueur perlent à son front. Il a ôté son turban. Quel âge lui donner ? Il est jeune, et pourtant quelque chose dans son attitude rend cette question difficile. Vingt-cinq ans peut-être. Mais un abord austère, tragique même.
Nous nous installons au bord de la piscine du restaurant, en attendant que le repas soit servi.
— Quel est votre prénom ?
Le ton est caressant, ce qui m'étonne et me ravit.
— Éva.
Il sourit légèrement, comme s'il pensait à autre chose. Puis il dit :
« Oh Adal ! Habite le jardin, toi et ton épouse. Mangez de ses fruits partout où vous voudrez ; mais n'approchez pas de cet arbre que voici, sinon vous serez au nombre des injustes ».
Il accompagne ses mots d'un mouvement de tête respectueux, sans aucun signe d'humour.
Il se penche vers moi, me demande :
— Vous avez déjà lu le Coran ?
Ma réponse fuse, sans détour.
— Pas du tout. Mais je croyais que vous récitiez la Bible !
Mon ineptie l'horrifie. Il s'exclame violemment.
— Sachez que seul, le Coran transmet la parole de Dieu.
