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Un Noël blanc au cœur du mystérieux Gévaudan, ce n'est pas forcément une fête tranquille !
Une famille bourgeoise, un foyer de jeunes délinquants comme voisins et un parc de loups à proximité... Ingrédients inhabituels, voire incongrus, d'une histoire de Noël pas comme les autres !
Un enfant à l'imagination galopante fasciné par les loups, un adolescent venu des banlieues qui brûlent. Leur rencontre, explosive... Et voici le récit d'une cavale éperdue de deux enfants rêveurs !
Mais c'est aussi le choc de leurs espoirs contre le monde implacable des adultes, l'incommunicabilité des êtres que tout sépare, même les mots, et le regard incisif sur des personnages à l'apparence trompeuse qui se révèlent dans leur vérité face au drame.
La question se pose : qui sont véritablement les Loups de Marvejols ?
Avec son cinquième roman, Monique Le Dantec nous transporte dans un merveilleux voyage initiatique aux allures de course folle
EXTRAIT
— Promis, nous irons voir les loups de Marvejols !
Disant cela, Marion se tourna vers son fils, le gratifiant d’un beau sourire.
Quand elle souriait, ce qui lui arrivait rarement depuis quelque temps, ses yeux s’étiraient vers les tempes, se fendaient sous son front large et lisse et devenaient une fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit.
Son regard sombre laissa passer une lueur d’étincelante et de coléreuse intensité, mais adoucie, tandis qu’elle s’adressait à Mattéo. S’orientant ensuite vers l’homme qui conduisait à ses côtés, il reprit son aspect habituel, âpre et obstiné.
A PROPOS DE L’AUTEUR
Monique Le Dantec, membre de l'Académie ARTS-SCIENCES-LETTRES (médaille Argent 2013), est née en 1945 à Paris, berceau de sa famille depuis plusieurs générations. C’est d’ailleurs dans la capitale que ses premiers romans prennent leur source. Mais c’est vers 1995 qu’elle s’installe réellement dans l’écriture.
Si elle privilégie les intrigues où le fantastique se mêle au quotidien, où l’imaginaire fait la part belle au futur et à l’anticipation, elle sait aussi, pour certaines œuvres, rester dans l’air du temps, et s’appuyer sur un simple fait divers pour le transformer en un thriller inquiétant.
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Seitenzahl: 373
Veröffentlichungsjahr: 2016
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MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clemenceau – 95440 ECOUEN
06 85 10 65 87
www.morrigane-editions.fr
© Morrigane Éditions, 2014
ISBN 9782918338123
Monique Le Dantec
(Médaille Argent de l’Académie Arts-Sciences-Lettres)
LES LOUPS DE MARVEJOLS
Morrigane Éditions
1
— Promis, nous irons voir les loups de Marvejols !
Disant cela, Marion se tourna vers son fils, le gratifiant d’un beau sourire.
Quand elle souriait, ce qui lui arrivait rarement depuis quelque temps, ses yeux s’étiraient vers les tempes, se fendaient sous son front large et lisse et devenaient une fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit.
Son regard sombre laissa passer une lueur d’étincelante et de coléreuse intensité, mais adoucie, tandis qu’elle s’adressait à Mattéo. S’orientant ensuite vers l’homme qui conduisait à ses côtés, il reprit son aspect habituel, âpre et obstiné.
Absorbée dans ses pensées, elle crispa ses lèvres. Ses mains aux ongles carminés se posèrent bien à plat sur les accoudoirs comme si elle voulait éjecter hors d’elle l’énergie négative qui l’habitait. Elle secoua la tête avec agacement, chassant une mèche de cheveux auburn qui lui tombait sur les yeux.
Puis, se forçant à une respiration plus calme, elle se cala bien au fond du fauteuil et sembla s’intéresser au paysage. Des congères d’une bonne hauteur bordaient les côtés de l’autoroute. L’opacité brumeuse de la nuit donnait l’impression que la voiture n’avançait pas. N’ayant rien à voir d’autre que les bandes blanches qui défilaient devant elle, elle ferma les yeux.
Son esprit n’était occupé que par un unique désir, confier à sa mère les raisons de sa décision. Camille seule pouvait la protéger de la tempête qui faisait rage en elle. Elle avait l’intention de quitter Roland dès passées les fêtes de fin d’année et cherchait les mots justes pour le lui annoncer. Prisonnière de ce choix douloureux sous son vernis d’exaspération figé, elle ressentait le besoin d’une approbation maternelle. C’est pour cela qu’elle avait hâte d’arriver à la Marcade.
Ils venaient de franchir le péage de Saint Arnoult en direction de la province. La nuit, en ce mois de décembre glacial, s’attardait.
Roland avait aussi sa tête des mauvais jours. Son profil au nez cassé se détachait de l’ombre. Ses cheveux châtains, coupés très courts, conféraient à son visage une grande dureté, accentuée par l’énervement qui l’avait submergé dès le départ.
Déjà, dès la première heure, il n’avait pas arrêté de maugréer en chargeant les bagages dans le coffre. La bicyclette de Mattéo, entre autres, lui avait posé un sérieux problème de rangement. Faire du vélo en Lozère, sous la neige depuis la Toussaint. Quelle stupidité !
Mais aucun argument n’avait fait céder Marion, têtue et furieuse. Elle n’avait eu de cesse de l’aiguillonner tant qu’il n’avait pas trouvé l’emplacement adéquat, refusant par ailleurs de ne se délester d’aucune valise. Et c’était bien entendu sans compter les innombrables cadeaux de Noël qui encombraient l’habitacle occultant la vue du pare-brise arrière.
Il avait encore neigé une bonne partie de la nuit sur la région parisienne. Inquiète des conditions climatiques, Marion s’était levée à plusieurs reprises, soulevant avec anxiété les rideaux de la chambre. Le jardin était tout blanc et une couche épaisse matelassait les toits des pavillons voisins. Mais les tourbillons marmoréens avaient cessé à l’approche de l’aube.
Elle avait pensé différer le voyage. Après tout, Noël n’était que dans quelques jours ! Mais, faisant confiance aux services de la voirie, elle avait tout de même intimé l’ordre du départ auquel Roland, faute de pouvoir l’en dissuader, s’était résigné tant bien que mal.
Devant eux, le serpent brillant de l’autoroute s’étirait entre les congères à portée des phares. Plus loin et de chaque côté, c’était le noir.
Un engin de déneigement, en sens inverse qui arrivait à leur hauteur, éclaboussa le pare-brise. Roland pesta en même temps que le véhicule faisait une légère embardée sur la chaussée glissante. Ce qui eut pour effet de faire cascader une pile de paquets sur Mattéo.
— Nom d’un chien, quelle idée de partir par un tel temps, jeta Roland d’un ton brusque !
Il regarda l’enfant dans le rétroviseur. Celui-ci, du haut de son siège de voiture, faisait le ménage comme il pouvait.
— Tu n’as pas mal ? demanda le père sans le quitter des yeux dans le rétroviseur et sans bouger le volant.
Non, mais c’est quoi, tous ces paquets ?
— Rien, mon coeur, c’est pour Mamy et Papy. Ils ont besoin de plein de choses là-bas, mentit-il avec assurance, se retenant d’ajouter « dans leur trou perdu ».
En fait, il s’agissait des cadeaux pour toute la maisonnée dont la quantité avait été également pomme de discorde dans le couple.
Heureusement, les jouets étaient cachés dans le coffre ! Mattéo pouvait croire au père Noël encore un certain temps. Point sur lequel l’opinion de Marion divergeait évidemment de la sienne. Elle aurait préféré avouer la vérité au petit dès ses premiers pas. Mais, exceptionnellement, elle avait cédé à la pression familiale, Camille se rangeant pour une fois aux côtés de son gendre qui voulait que son fils gardât ses illusions le plus longtemps possible.
L’enfant entrait à la grande école en septembre prochain. Sa mère s’était promis de tout lui dire, redoutant qu’une révélation trop tardive pût le blesser.
Donc Mattéo croyait encore dur comme fer au père Noël. Du moins, c’est ce que tout le monde s’imaginait. Car il avait remarqué l’an dernier que celui-ci, qui avait fait une apparition tapageuse dans le salon et qui parlait avec une grosse voix bizarre, lui demandant s’il avait été raisonnable toute l’année, portait exactement les mêmes chaussures que Papy !
Mais, devant la tête réjouie et fort nigaude de toute la famille, ne voulant pas les décevoir, il avait fait ce qu’on attendait de lui et affiché une mine peureuse devant le bonhomme en rouge, lui jurant une sagesse éternelle. Il s’apprêtait à faire de même cette année, car il s’imaginait bien que la scène allait se réitérer sous le sapin de Noël.
Il avait confié un peu plus tard ses doutes à Loupi, qui lui avait bien confirmé qu’il n’y avait pas pire que les grandes personnes pour raconter des histoires !
Une fois les paquets stabilisés comme il le pouvait, il récupéra Loupi qui lui avait glissé des bras. Peluche de Loup-Blanc-des-Steppes (c’est Oncle Yvon qui le lui avait dit en lisant l’étiquette cousue sous le ventre), celle-ci ne ressemblait plus à grand-chose maintenant. Un oeil manquait, le poil était usé jusqu’à la corde, une oreille pendait, déchirée. Une vraie loque. Mais Loupi était le meilleur ami qu’il n’avait jamais eu, surtout quand Papa et Maman se disputaient. Au moins, lui ne criait pas et était toujours d’accord.
Il lui murmura à l’oreille qu’ils iraient bientôt voir des loups pour de vrai, rassura Loupi, lui affirmant qu’avec lui il ne risquait rien. Enserrant les bras autour de la peluche, il se laissa bercer par le ronronnement du moteur et s’endormit doucement.
À l’est, le jour arrivait, encore vaguement incertain.
Roland mit la radio en marche. Le présentateur annonçait que le col de la Fageole était interdit aux poids lourds et conseillait la plus grande prudence aux véhicules légers, une seule voie pour l’instant permettait de le franchir. Mais l’autoroute pouvait être fermée à tout moment si la neige recommençait à tomber. Ils en avaient encore pour quelques heures avant d’y arriver !
Roland voua mentalement sa femme et le reste de l’univers aux enfers, puis tenta de concentrer son attention sur la conduite. Dans le gris de l’aube, la monotonie du paysage beauceron avait sur lui un effet dangereusement hypnotique. À plusieurs reprises, il cligna des yeux et une grande lassitude lui lia les membres.
Avec une fureur mal résignée, il attrapa d’une main la bouteille thermos qui se trouvait entre les deux sièges et après quelques contorsions périlleuses pour dévisser le bouchon, but une longue goulée de thé chaud. Quelques kilomètres plus loin, il s’arrêta raisonnablement sur une aire de repos, fit quelques pas dans la neige. Le froid lui traversa la peau et le réveilla tout à fait.
Marion dormait toujours, ou faisait semblant, et Mattéo ronflait de tout son saoul quand il reprit la route. Mentalement, il calcula la distance qui lui restait à parcourir, se dit avec quelque ironie qu’ils n’étaient pas près d’y parvenir à la vitesse qu’il roulait et que rien ne serait plus cocasse que la fermeture de l’autoroute, le réseau secondaire étant actuellement impraticable en Languedoc d’après Météo France !
De plus, l’arrivée à la Marcade, perdue à quelques kilomètres sur les hauteurs de Marvejols, nécessiterait sans doute la pose des chaînes, ce qui lui promettait encore quelques instants de plaisir !
La grande solitude blanche fut rompue par la traversée de la Sologne. La forêt opaque semblait figée, comme en attente. Des festons de neige pendaient aux branches des arbres. Puis le bocage s’éclaircit et ce fut les immenses étendues du Berry, puis celles vallonnées de l’Allier dont les courbes douces s’écrasaient sous le ciel. Soudain, il aperçut au loin les premiers monts d’Auvergne, émergeant de la brume grise. Avec un certain soulagement, il constata que le mauvais temps ne s’aggravait pas, ce qui atténua enfin son humeur chagrine.
À ses côtés, Marion émit un léger frémissement. Une faible rougeur colorait ses joues.
— Mais j’ai dormi ! dit-elle avec une expression d’incrédulité éberluée sur le visage. Où sommes-nous ?
— Plus très loin de Clermont-Ferrand, dit Roland d’une voix sans timbre.
Mattéo, que les quelques paroles de ses parents tirèrent de son sommeil, claironna :
— On est arrivé ?
— Pas encore, répondit Marion d’un ton que l’assoupissement enrouait.
Récupérant ses esprits, balayant du regard la chaîne des volcans aux sommets enneigés qui semblaient flotter au-dessus d’un voile mat, elle se félicita in petto d’avoir décidé le départ ce matin. Comme toujours, son intuition avait été la bonne !
Un fantôme de disque jaune apparut, se prélassant dans un capitonnage cotonneux.
— Avec un peu de chance, on arrivera sous le soleil, dit-elle d’un ton presque enjoué. Ses pensées délétères s’étaient atténuées. La perspective d’être bientôt à la Marcade au milieu des siens remplissait son coeur de joie, dédramatisant du même coup sa vision de ce qu’elle appelait, dans le brasier de sa colère, un mariage moribond.
— Qui a faim ? demanda-t-elle en jetant un coup d’oeil à sa montre.
— Moi, cria Mattéo ! Il avait surtout envie de gambader dans la neige.
— Je me suis traîné tout le long du chemin, dit Roland d’un ton ferme, je préfère rouler encore un moment.
Marion acquiesça en tendant un paquet de biscuits au gamin pour le faire patienter. La traversée de l’Auvergne risquait de prendre plus de temps que d’ordinaire. De chaque côté de la route, les buissons dispersés sur les talus portaient des griffes de cristal. Au-dessus d’eux, un fin rayon de soleil transperça l’océan de brouillard gris et le fit étinceler. Des reflets de nacre se mirent à jouer dans la neige. Émergeant d’une brume blanche, la chaîne volcanique se dévoilait maintenant, claire, au détour de chaque virage.
Mattéo n’écoutait plus ce que ses parents disaient. Leur discussion manquait d’intérêt. Ils lui avaient expliqué qu’ils espéraient arriver à la Marcade avant la tombée de la nuit. Ils avaient téléphoné là-bas, et avaient promis la plus grande circonspection sur la dernière montée.
Mattéo ne comprenait pas pourquoi il fallait être si prudent. La route était déserte de tout ce qui pouvait présenter un danger. Même en traversant la forêt de Sologne, il n’avait remarqué aucun lion, aucun crocodile, aucun dragon qui pût rendre ce trajet périlleux. Les parents disaient vraiment n’importe quoi !
Enfin, ils firent halte à une aire de repos.
La salle du restaurant résonnait d’un léger murmure continu. Par instant, des morceaux de phrases volaient, s’arrêtaient, repartaient. Il n’y avait pas grand monde aux tables, aucun enfant avec qui il aurait pu aller jouer. Au loin, assourdi, on entendait le déferlement régulier de l’autoroute.
Son regard, à travers les vitres, se promena sur les monts enneigés. Ses yeux avaient la couleur de miel.
— Tu ne finis pas ta glace ? s’inquiéta Roland.
Si, si. Je peux aussi avoir un gâteau ? demanda le gamin en pointant son menton vers la tour réfrigérante où étaient disposées des pâtisseries. Dans l’atmosphère feutrée, sa voix tinta comme du cristal.
— Si tu veux, répondit le père en faisant signe au serveur de s’approcher. Mais dépêche-toi, il va falloir repartir.
— Est-ce qu’il y a des loups par ici ? demanda Mattéo la bouche pleine en engloutissant un dernier morceau de tarte aux mûres. Il récupéra les miettes dans l’assiette et les mangea une à une avec gourmandise.
— Il y a des loups partout dans la montagne qui viendront te chercher si tu ne te presses pas ! s’impatienta Roland.
Marion était partie fureter dans la boutique attenante à la salle du restaurant. Quand elle réapparut, un sac en papier au bout du bras, Roland l’attendait dehors près du véhicule en fumant une cigarette tandis que Mattéo testait les jeux de l’aire de repos et pataugeait dans la neige.
— Il va être trempé, ronchonna Marion en remontant dans la voiture.
Quelques instants plus tard, Mattéo reprenait place dans son siège, les joues rouges, l’oeil malicieux.
— Il y avait un grand loup qui se cachait derrière l’arbre, là-bas, affirma-t-il en pointant le doigt vers un groupe de sapins. Ses yeux jetaient des flammes plus hautes que le ciel et il avait des griffes longues comme des mains !
— Arrête de débiter des bêtises et regarde ces images, elles sont très belles, fit Marion en sortant du sac un livre dont la couverture représentait un superbe loup.
Puis, s’adressant à Roland, elle dit d’un ton abrupt :
— En tant que professeur des Sciences de la Vie et de la Terre, tu devrais mettre tes talents à contribution et lui expliquer ce qu’est réellement un loup, ne crois-tu pas, au lieu de le laisser s’enfoncer dans ses fausses idées ?
Roland haussa les épaules.
— C’est l’âge des fantasmes. Cela lui passera !
Mais, pris d’un léger remords, il obtempéra :
— Mattéo, le loup est un animal qui terrorisait les gens dans le temps, car on lui a attribué des pouvoirs totalement exagérés. Il a inspiré crainte et respect, et même le bien et le mal selon les pays et les époques. Mais tu ne dois pas en avoir peur. Il ressemble beaucoup à un chien.
— J’ai pas peur des chiens, lança l’enfant avec force en jetant un coup d’oeil au livre ouvert sur ses genoux. Il se retint de dire qu’il avait encore moins peur des loups, mais fut interrompu par Roland qui continua :
— Le loup est plus fort que le chien. On le distingue par ses yeux obliques, son profil légèrement concave, un museau plus arrondi, noir et brillant, une gueule plus fendue, une tête plus grande et une queue plus fournie.
Au loin, la ville de St Flour apparut, perchée sur son rocher. Peu à peu, les nuages découvraient de larges morceaux de ciel. Tout à son explication, Roland ne remarqua pas la chaussée encore fortement encombrée de neige au col de la Fageole et qu’une seule voie était praticable. L’enfant feuilletait les pages, mais portait toute son attention à son père. Il devinait qu’il allait apprendre des choses intéressantes.
Roland reprit, articulant lentement :
— On distingue deux espèces, le loup gris qu’on trouve en Amérique du Nord, en Europe et en Asie, et le loup roux, venant du Texas et du sud-est des États-Unis. Le loup d’Europe se reconnaît par sa coloration fauve mêlée de gris et de noir et plus claire sur le ventre, et le loup d’Amérique du Nord par sa couleur gris clair, presque blanche, ou noire pour ceux qui vivent dans les forêts. Le loup possède une « cape » sur le dos qui se hérisse lorsqu’il est menaçant. Il a aussi un pelage d’hiver qui le protège du froid. Il change de pelage entre avril et mai.
— Dans le parc, est-ce que je pourrai les approcher, les caresser ?
Marion sourit nerveusement. Elle ne pouvait s’empêcher d’avoir au fond d’elle-même une peur instinctive, atavique, de cet animal.
— Tu nous donneras la main, surtout ! s’écria-t-elle.
— Ils ont de grandes oreilles, dit Mattéo d’un ton docte repensant soudain à l’histoire du Petit Chaperon rouge que Grandmie lui avait racontée cet été.
— Non, reprit Roland. C’est une idée fausse. Elles sont courtes et arrondies, et très mobiles comme chez le chien. Par contre, il a une ouïe très fine qui lui permet d’entendre jusqu’à plusieurs kilomètres à la ronde.
Mattéo n’était pas convaincu, mais il n’interrompit pas son père, qui poursuivit :
— Il a une belle tête, aussi, plus large que celle du chien, car ses muscles masticateurs sont très développés. Son cerveau est également plus volumineux que le plus gros des chiens.
— Ses yeux lancent des éclairs, tout le temps !
— Mais non Mattéo ! Ses prunelles sont obliques et phosphorescentes, et généralement jaunes. Il a une excellente vue !
— Je sais ! Il sent loin, pareil.
— Exactement. C’est l’odorat qui est le sens le plus développé chez lui. Il peut repérer un individu à plusieurs kilomètres de distance. Sa gueule aussi est très impressionnante.
— Mais le loup, il est souvent tout seul, dit Mattéo en serrant contre lui Loupi.
Il était ravi que son père lui parle de ces animaux fabuleux. Pourtant, il ne se fiait pas totalement à ce qu’il entendait.
— Non, le loup n’est pas un solitaire, généralement. C’est un animal social, il vit en meute de trois à quinze individus. Chacun occupe une place bien précise dans la hiérarchie. La bande est menée par un loup, ou une louve, ou par un couple dominant. On les appelle alpha. À l’opposé, le loup oméga vit avec eux, mais fait parfois office de souffre-douleur. C’est lui qui crée diversion lorsqu’il y a des tensions, par ses jeux.
— Il fait le clown, dit Mattéo qui ne perdait pas un mot de l’explication.
— En quelque sorte, oui. Il tient souvent le rôle du réconciliateur, continua Roland. Il est très rare de voir un loup demeurer seul. C’est lorsqu’il est malade ou a été exclu de la meute.
— Ils n’ont pas de maison ? s’inquiéta soudain l’enfant.
— Rassure-toi, ils vivent sur des terres qu’ils marquent de leurs odeurs. Les loups étrangers n’ont pas le droit de passer sur leur territoire. En général, ils préfèrent éviter tout affrontement entre eux. Pour répondre précisément à ta question, ils ont des maisons, bien sûr. Chez eux, elles s’appellent des tanières.
— Elles sont comment, avec des toits ?
Roland sourit et reprit d’une voix tranquille :
— Ce sont souvent des roches en surplomb ou des terriers réaménagés de trois ou quatre mètres de long, ou creusés par la louve quand elle attend ses petits. Les tanières sont toujours situées près d’un point d’eau.
— Ils sont beaucoup de bébés ?
— Entre quatre et sept par portée. C’est le couple alpha qui se reproduit chaque année. Mais peu de louveteaux atteignent l’âge d’un an. Ils sont fragiles à la naissance. La mère les allaite, puis la meute leur apprend à manger de la viande, enfin à faire comme eux pour qu’ils deviennent grands et forts. Ils jouent beaucoup. Tu as déjà vu des chiots. Il en est de même pour les bébés loups.
— Ils aboient aussi.
— Oui, parfois. On dit du loup qu’il est bavard. Il hurle, gronde, jappe, gémit ou aboie selon les circonstances, et hurle bien sûr, dès son plus jeune âge. Ils communiquent beaucoup entre eux. Le loup est un animal des plus intelligents. Il existe au sein du groupe une grande harmonie due à leur façon de s’exprimer.
— Ah ! dit Mattéo en se penchant vers Loupi et en l’embrassant. Mais je ne veux pas que Loupi aille vivre dans une meute. Il doit rester avec moi.
— Ne t’inquiète pas. Il n’a pas l’intention de te quitter, répondit Marion doucement.
— Qu’est-ce qu’il mange, le loup ?
— De la viande, pas comme toi qui rechignes tout le temps devant ton assiette, rétorqua Roland. C’est un prédateur carnivore. Mais quand il ne trouve pas de proie, il peut se contenter de baies sauvages, d’insectes, de poisson. Il ne tue jamais par plaisir, mais uniquement pour se nourrir. En meute, il chasse le gros gibier, des cerfs, des rennes, des sangliers, des moutons, des brebis... Par contre, s’il est seul, il s’intéresse aux petites proies, aux rongeurs, aux grenouilles, et même aux charognes, enfin, tout ce qu’il peut dénicher.
— C’est quoi une charogne ? demanda l’enfant.
— Une bête déjà morte. Il ne faut jamais t’en approcher, si tu en trouves une, c’est très malsain, lance Marion d’un air sévère.
— Je pourrais avoir un loup à la maison ? J’aimerais bien, dit l’enfant qui s’imaginait déjà faisant l’admiration de ses copains d’école.
— C’est impossible, le loup est un animal sauvage. Il peut devenir difficile à garder à l’âge adulte. Sa capture ou sa détention sont strictement interdites pour les particuliers. Mais nous irons en voir bientôt dans le parc Sainte-Lucie. Tu pourras les contempler en toute tranquillité.
Pas plus content que cela, Mattéo se tut, regardant le paysage qui défilait. Il parut s’attacher à un vol de corbeaux qui passait au-dessus des champs. Jamais il ne renoncerait à avoir un jour un loup chez lui. Il se dit qu’il en toucherait deux mots à Grandmie, elle qui adorait lui raconter des histoires de loups plus effroyables les unes que les autres. Elle saurait sûrement comment s’en procurer un, un tout petit, tout noir, avec des yeux brillants traversés d’éclairs !
— C’est très curieux cette peur que cet animal a inspirée aux hommes, dit Marion comme se parlant à elle-même. C’était une affirmation rêveuse qu’elle avançait avec étonnement.
— C’est vrai. Depuis l’aube des temps, le loup est mythique. Pour les chrétiens, il était l’incarnation du diable. Mais on le retrouve dans de nombreuses légendes. Ta grand-mère en sait beaucoup. Nous en avons discuté ensemble. Mal connu et mystérieux, intelligent, on l’a supposé dangereux, car c’est un prédateur. En fait, maintenant, il est surtout un signe de bonne santé de la nature ! J’ai fait il y a quelques mois, pour les élèves, une étude sur la peur qu’a inspirée cet animal. Si tu veux, je t’en ferai un tirage dit-il avec une note d’enthousiasme dans la voix.
Marion laissa peser un regard interrogatif sur Roland. Lui qui considérait le silence comme une vertu et la date des vacances comme l’horizon ultime de leurs conversations, elle resta interdite devant cette soudaine loquacité. Une pensée lui traversa l’esprit, fugitive mais troublante, que peut-être tout espoir n’était pas encore perdu. Que l’obliger à parler sur un sujet qui l’intéressait pouvait inaugurer une amélioration dans leurs relations !
Marion s’empressa d’aller ouvrir la grille qui grinça sur ses gonds et marqua le sol de deux larges demi-cercles de terre et de neige mêlées. Enfin ils étaient arrivés à la Marcade, après une montée délicate qui avait nécessité la pose des chaînes sur la voie escarpée et fait râler Roland pendant les derniers kilomètres ! Au crépuscule, la route entre les arbres noirs ressemblait à un mauvais rêve dont ils étaient heureux d’être sortis.
Au fond de l’allée bordée de deux rangées d’ifs enneigés, la demeure apparut comme une dentelle de lumières sur le velours sombre de la nuit qui déjà tombait. Une brume opaque reposait entre les sapins. La toiture imposante se découpait en carapace claire sur le ciel mauve, flanquée sur le côté gauche d’une tour ronde dont le dôme couvert d’ardoises laissait glisser le manteau neigeux.
Marvejols, au creux de la vallée, était invisible. Mais une lueur orangée sur les flancs de la montagne permettait de deviner sa pulsation. Mais ici, sur les hauteurs, seul le grand silence de l’hiver régnait.
De la maison à la grille, des traces de pas ponctuaient la neige dans un sens et dans l’autre. Comme si l’on était venu guetter à plusieurs reprises près du portail. C’est ce que s’imagina Marion, certaine que ses parents s’impatientaient de les voir arriver.
Le jardin noyé d’ombre baignait dans une épaisseur ouatée de silence, rompu par instant par les aboiements lointains d’un chien, auquel répondit un autre, tout près. Soudain, les branches d’un buisson remuèrent et une forme frétillante surgit, sautant sur Marion. Sur la défensive, elle lança un cri apeuré.
— Filoche, en voilà un accueil, dit-elle en repoussant le berger allemand qui, dans son enthousiasme, avait posé ses pattes sur ses épaules. Elle s’épousseta de la neige que l’animal avait projetée sur ses vêtements et dit « Va prévenir qu’on est arrivés ! ».
Le chien, après un dernier coup de langue sur le menton de la jeune femme, détala vers la maison en aboyant furieusement. La porte s’ouvrit d’une volée et la silhouette noire de Camille se détacha dans le rectangle lumineux du chambranle.
Marion referma soigneusement le portail et franchit la centaine de mètres qui la séparaient de la demeure d’un pas alerte. Puis elle monta les marches du perron deux par deux tandis que Roland allait se garer sur le côté devant la remise attenante au bâtiment principal.
— Enfin, vous voilà. Nous commencions à nous inquiéter, s’écria Camille avec flamme en serrant sa fille dans ses bras en arborant un sourire épanoui. Celle-ci la dépassait d’une tête, elle se jucha sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
— Nous avons pris notre temps, la route n’était pas terrible, répondit Marion en poussant un soupir énervé.
Petit bout de bonne femme de cinquante-cinq ans, Camille portait une jupe longue en lainage brun pelucheux et un pull sans teinte définie, large et difforme qui lui donnaient les couleurs d’une ex-soixante-huitarde. Cette façon qu’elle avait de s’habiller faisait régulièrement rouspéter Marion, en vain. Avec ses cheveux blonds et sa coupe ultra-courte et déstructurée, son visage pulpeux et sa carnation claire, sa petite taille plutôt rondelette qu’elle tentait de rehausser par des chaussures à semelles compensées, son regard vert et limpide, elle ne se trouvait aucune ressemblance avec ses enfants Marion et Christophe.
C’était une constatation qui la surprenait depuis toujours et aux retrouvailles, elle se demandait par quel mystère génétique elle avait pu donner naissance à des êtres aussi différents qu’elle ! Scrutant Marion d’un oeil amusé, elle savait qu’elle se ferait la même réflexion demain quand Christophe arriverait.
Tous deux étaient grands, fins, la peau mate, les cheveux souples et châtains, rectifiés artificiellement en auburn pour Marion. Quand on les voyait côte à côte, les deux années qui les séparaient s’effaçaient et l’on pouvait penser qu’ils étaient jumeaux tant leur similitude était flagrante.
Mais force était de constater pour elle qu’ils étaient à l’image de leur père. Ils avaient reçu en partage la silhouette élancée de Jehan, de son front haut et large, de ses pommettes écartées, de sa mâchoire ferme, de son allure un peu raide, de sa démarche saccadée. À l’exception de ses yeux bleus hérités de Grandmie, de son teint celtique et de son caractère flegmatique, absents chez ses enfants, on ne pouvait nier leur ressemblance.
Laissant passer Roland qui commençait à décharger les bagages, après les paroles de bienvenue d’usage, elle prit Mattéo dans ses bras et lui claqua deux gros baisers sur les joues en ébouriffant sa chevelure blonde.
— C’est bientôt Noël, dit le gamin en jetant son anorak rouge sur un siège de l’entrée. Demain on va aller voir les loups, ajouta-t-il très vite en coulissant son regard vers son père. Tu viendras avec nous, dit, Mamy. Et Papy aussi ?
— Nous verrons, nous verrons, dit Camille avec un sourire entendu. Demain est un autre jour. Pour l’instant, entrez vous réchauffer, intima-t-elle en refermant la porte derrière Roland qui terminait de déposer tous les paquets dans le hall.
— Papa n’est pas là ? s’étonna Marion en pénétrant dans la salle de séjour.
Une cheminée monumentale polarisait tout l’espace du mur du fond dans laquelle brûlait un feu somptueux. De hautes flèches surmontaient les bûches qui éclataient dans des crépitements secs. Des tornades de fumée disparaissaient dans le conduit. Le reflet des flammes projetait des ombres mouvantes au plafond. Une odeur de résine flottait dans l’air, mélangée à celle d’un rôti qui provenait de la cuisine.
Marion s’en approcha et tendit ses mains vers les gerbes flamboyantes, laissant jouer la lumière entre ses doigts écartés. Ses cheveux prirent une teinte fauve. Une bûche s’écroula dans l’âtre, des papillons radieux se dispersèrent en pétillant. Les joues empourprées, Marion recula précipitamment et se retourna en disant :
— Comme cela fait du bien d’être à la maison ! Mais où est Papa ? Et Grandmie ?
Au moment où Camille lui répondait que Grandmie n’allait pas tarder à descendre, Jehan fit irruption dans la pièce. Coiffé d’une casquette brune, vêtu d’une parka vert kaki encore humide de neige et chaussé de bottes de caoutchouc, son visage sévère se dénoua en un sourire éclatant à la vue des siens.
— Je ne vous avais pas entendu arriver. J’étais parti donner à manger aux poneys.
Sous l’oeil attentif de Camille qui s’apprêtait à le rappeler à l’ordre, il s’essuya longuement les pieds sur le tapis avant de pénétrer dans le séjour. En une précipitation de pas, Mattéo était dans ses bras, suivi par Marion. Ce contact la refoula dans un passé lointain et tendre. Sa moustache la chatouilla, et elle rit. Il tendit une main franche à son gendre en disant :
— Ravi que vous soyez bien arrivés. Quel temps !
Les contours de sa bouche reflétaient le calme et l’assurance. Ses sourcils noirs donnaient de l’intensité à son visage, adouci par un sourire bon enfant. Il ôta sa casquette, la jeta sur une chaise. Puis il lança en direction de Camille.
— À quelle heure est leur train ?
— Quel train ? demanda Marion. Et qui arrive ?
Camille consulta sa montre en soupirant d’agacement :
— Rémy et Pénélope ! Tu n’ignores pas que ton oncle déteste conduire maintenant, et que sa femme ne sait pas.
— Papa doit aller les chercher ce soir à la gare ?
— Oui, dans à peine une heure. Le temps de descendre sur Marvejols, tu ne devrais plus tarder à partir, intima Camille à Jehan. Encore heureux qu’ils n’arrivent pas à Mende, comme la dernière fois !
— Ce n’est pas grave, lance Jehan en souriant. Quelqu’un désire-t-il venir avec moi ?
— Je veux bien aller avec Papy, dit Mattéo d’un ton clair.
— Roland, tu devrais te joindre à eux, suggéra Marion en affermissant la voix. Avec la route...
Une grande bouffée de colère envahit Roland qui se retint de ne pas refuser brutalement. Il était de dos, mais Marion le vit se raidir.
— Pas de problème, lâcha-t-il péniblement en se retournant. Ses yeux lançaient des éclairs.
À l’idée de repartir, de refaire en sens inverse le chemin jusqu’à la ville, il en avait des spasmes au creux de l’estomac !
— C’est gentil de votre part, fit Camille qui avait bien remarqué la contrariété de son gendre s’afficher sur son visage, mais qui ne s’en souciait guère. Elle se sentait plus rassurée de savoir Jehan accompagné. D’autant que sa vue baissait et que désormais, il évitait autant que possible de conduire la nuit. Mais Jehan avait encore des coquetteries, et refusait toujours de porter des lunettes.
— Et bien, allons-y, fit Jehan en remettant la casquette sur son crâne et en prenant la main de Mattéo qui enfilait son anorak en vitesse et récupérait Loupi au passage.
— Filoche, tu viens ? dit l’enfant en passant devant le chien. Celui-ci, allongé sous le piano, leva vers lui son regard jaune et absent, faisant celui qui ne comprenait pas. Il posa son mufle sur ses pattes avant et gronda.
— Fiche-lui la paix, jeta Camille, il se fait vieux !
Dès qu’ils eurent franchi la porte, devant le danger écarté, l’animal poussa un autre grognement, de plaisir cette fois-ci. Puis il ferma les yeux, tranquille, attendant de rêver à la capture du Rouquin, ce diable de renard qui le narguait depuis des lustres.
Marion se laissa tomber pesamment dans un fauteuil, étirant ses jambes devant elle. D’un regard circulaire, elle fit le tour de la pièce. Dans l’âtre, le feu ne désarmait pas. Les flammes dansaient, élastiques et vives, surmontées d’une fumée claire.
Il y avait une accumulation de lourds meubles campagnards en chêne sculpté qui lui faisaient horreur. Apportés par Grandmie au décès de son époux lorsqu’elle avait élu domicile chez son fils et sa belle-fille, il n’avait jamais été question qu’elle s’en séparât.
D’autant que c’était son défunt mari, le père de Jehan et notaire de son état, qui avait déniché cette maison pour son fils et sa famille à son retour de l’armée et que cette faveur donnait à ses exigences un poids irréfutable.
Marion, encore petite, se souvenait très bien des discussions d’alors, qui se bornaient à deux monologues juxtaposés entre sa mère et sa grand-mère. Camille, de guerre lasse, avait cédé. Mais elle s’était approprié la tourelle qu’elle avait aménagée en bureau et bibliothèque dont elle s’était réservé l’usage exclusif. En termes voilés, mais fermes et efficaces, personne n’avait le droit d’y pénétrer sans son autorisation expresse ! Elle avait relégué ses propres meubles au grenier, réunis au fil de leurs voyages dans le monde entier, en attendant de les ressortir un jour... Ou de les oublier à tout jamais. Car Camille faisait souvent fi des considérations esthétiques qui lui paraissaient bien trop terre à terre !
Marion posa son regard sur le bahut deux corps entre lesquels était disposée une rangée d’assiettes aux armes d’Henri II, le confiturier, pas trop laid celui-là, surmonté de divers cadres représentant les membres de la famille à divers âges et d’un candélabre en bronze, le vaisselier dont la porte en verre biseauté laissait apparaître des plats et des assiettes en porcelaine, la grande table autour de laquelle une vingtaine de personnes pouvaient prendre place à l’aise, autant de chaises dont deux à cathèdre à chaque bout, et soupira...
Heureusement, quelques fauteuils en cuir chamois et un grand canapé d’angle devant l’âtre apportaient une note douillette à l’ensemble ainsi que plusieurs lampes réparties çà et là qui diffusaient une lumière douce. D’épais rideaux cramoisis habillaient les trois portes-fenêtres aux petits bois bruns entre lesquels elle distinguait une dentelle de givre.
— On voit qu’il fait froid dehors. La cheminée tire bien, fit-elle d’un ton rêveur. Qui attendons-nous pour Noël ? ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère qui revenait de la cuisine, portant un plateau garni d’une théière et de deux tasses.
— Pas mal de monde, la maison sera pleine, dit Camille joyeusement en versant le thé. Rémy et Pénélope, comme d’habitude, sans leur fils, il ne peut rentrer d’Afrique pour le moment... Ton frère, bien entendu avec Catalina... Ton oncle Jérôme et Roseline. Mes amis Norbert et Irène... Mon frère Yvon a prévu de venir, mais avec ses problèmes, ce n’est pas certain.
— Nathalie n’a toujours pas donné signe de vie ?
— Penses-tu ! Cela fait trois semaines qu’elle a quitté le domicile. Il n’arrive pas à comprendre pourquoi, répondit Camille en touillant son thé avec application.
— Va savoir, dit Marion rêveusement. Pendant l’espace d’un instant, elle eut l’idée de confier ses intentions à sa mère. Mais elle y renonça, du moins pour le moment. Elle voulait laisser passer Noël et ne pas entacher cette fête que cette annonce ne manquerait pas de bouleverser. Elle était là pour une dizaine de jours. Elle décida d’attendre le moment propice.
— Donc, avec Grandmie, nous serons quinze, affirma-t-elle d’une voix contenue, entre deux gorgées du liquide brûlant.
— C’est cela. Nous avons failli être treize, mais j’ai insisté pour que Norbert et Irène viennent. Ils avaient plus ou moins prévu de passer Noël à Paris, dans un grand restaurant.
— Bof ! Tu aurais dû les laisser faire ! dit Marion, coulant vers sa mère un regard de reproche.
Elle n’appréciait que peu l’amie d’enfance de sa mère, Irène, rigide et sans aucune indulgence envers les petits — Mattéo n’avait qu’à bien se tenir en sa présence, ce qui mettait parfois les nerfs de Marion à vif — pas plus que son mari Norbert, timoré et suffisant. Par contre, elle adorait sa tante Roseline, originaire de Fort-de-France, pleine de rires et d’entrain. L’oiseau des Iles, l’avait-on surnommée dans la famille.
Camille, connaissant l’animosité de sa fille envers son amie, émit un gloussement bienveillant :
— Ne sois pas si sévère envers eux ! Ils sont ainsi...
— Et toi un peu trop tolérante ! Norbert ne peut parler que de son fric, ou de celui dont il héritera au décès de sa belle-mère ! Il en rebat les oreilles de Papa.
— Tu sais, ton père s’en moque. Il est au-dessus de cela ! Mais reconnais à leur décharge que leur vie est vide. Ils voient leur fille si rarement !
— C’est normal ! Ils ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, riposta Marion, le regard oblique, noir et étincelant, les lèvres pincées, pleine de certitudes sur le bien et le mal.
— Je vais t’aider à monter les bagages, proposa Camille en saisissant un sac. Elle avait senti que Marion avait le coeur à l’orage et ne voulut pas insister. Une onde de silence s’abattit entre elles. Elle ne posa aucune question et laissa les pensées de Marion dériver. Elle ne provoquait jamais les confidences. Mais elle sut à ce moment-là que sa fille avait une chose particulière à formuler, difficile. Un trouble malsain l’indisposa.
Les deux femmes montèrent les bagages.
Arrivée dans sa chambre, Marion ouvrit une valise et après avoir extirpé quelques affaires, sortit un chemisier de soie rose indien incrusté de dentelle de Calais et le tendit à sa mère.
— Tiens, c’est pour toi. J’espère qu’il t’ira ! Il faisait partie de la dernière collection.
Camille, le sourire un peu narquois, remercia. Marion, directrice logistique dans une maison de haute couture à Paris, ne manquait jamais l’occasion de lui rapporter des habits mille fois plus chics que ceux qu’elle mettait d’ordinaire.
Camille fit mine de s’extasier, plaça le chemisier devant elle en tournoyant. Ses armoires regorgeaient maintenant de vêtements superbes qu’elle ne portait que dans les grandes occasions, presque à regret. Elle aimait bien ses jupes confortables que sa fille jugeait hideuses, ses pantalons trop larges, mais dans lesquels elle se sentait à l’aise, ses gilets sans forme ni couleur.
Les deux femmes, se racontant par bribes les dernières nouvelles, commencèrent à vider les bagages dans la penderie et la commode ventrue qui supportait un poste de télévision. Un grand lit meublait le fond de la pièce sur lequel était posé un énorme édredon à fleurs. À l’opposé, un poêle Godin ronflait. Un lit de camp avait été installé dans un angle pour Mattéo.
Camille s’excusa de cette disposition et crut bon d’expliquer :
— Toutes les chambres seront occupées cette fois-ci. J’ai dû placer Mattéo ici, car Christophe et Catalina prendront la sienne demain.
— Sans importance, dit Marion, il sera très bien avec nous.
Marion aimait sa chambre. Elle y retrouvait les sensations primitives de son enfance, les senteurs de cire d’abeille et de lavande. Cette permanence des lieux lui était salutaire. Rien n’avait changé, ni la place des meubles, ni l’odeur de la salle de bains attenante aux relents de savon et de pin qui traînait dans l’atmosphère, ni celle du feu, un peu âcre. Ici, tout devenait simple, les contraintes disparaissaient.
Elle écarta les lourds rideaux jaunes qui masquaient la fenêtre et l’ouvrit. Un air vif la frappa au visage. Au loin, quelques points lumineux peuplaient les ténèbres. Le parc et la montagne se fondaient dans la nuit et ne laissaient deviner que leurs ombres incertaines.
Une tristesse appesantissait ses traits, ses yeux se firent ternes. Cette union qu’elle voulait rompre minait son esprit. Elle ne pouvait pas à imaginer sa vie sans Roland, mais encore moins la poursuivre avec. Il ne restait aucun éclat du feu de leur amour. Elle se demandait même parfois s’il avait existé. Elle devait forcer sa mémoire pour en raviver les flammes et se convaincre qu’un bonheur à un moment donné les avait liés.
De silences en cris, de disputes en incompréhensions, d’indifférence en agacements, elle était parvenue à une confusion des sentiments qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Ce n’était pas de l’aversion qu’elle ressentait envers Roland, elle n’avait aucun reproche défini à lui faire. C’était plutôt une absence de regards dans une même direction, une déliquescence des aspirations communes qui s’étaient installées entre eux au fil des ans.
Une douleur l’habitait. Celle de ne pas déterminer la cause précise de cette désaffection. Mais ce soir, en plus, elle se sentait coupable de tout ce qui avait été sa vie depuis leur mariage. Ses voyages professionnels à répétition, son manque d’écoute lorsque, dans les premiers temps, Roland lui parlait de ses difficultés à se faire entendre de ses élèves, et parfois son impatience envers Mattéo quand elle rentrait du bureau, exténuée, avec la seule perspective de lendemains encore plus chargés de rendez-vous et de problèmes à résoudre.
La faculté de penser de manière logique lui avait échappé peu à peu. Flottant sur une réalité indistincte, elle s’imaginait animal pris dans au piège des hommes.
— Tu ne crains pas d’attraper froid devant cette fenêtre, dit Camille derrière elle, mettant fin à un silence qui s’appesantissait. Celle-ci avait terminé de ranger tous les vêtements, et retapait l’édredon qu’elle trouvait affaissé. À propos, nous nous sommes enfin décidés à faire installer le chauffage central au printemps prochain, ajouta-t-elle d’un ton badin, en jetant un oeil réprobateur vers le poële à la lucarne rougeoyante.
— Ah bon, moi j’aimais bien ainsi !
— On voit que ce n’est pas toi qui montes les seaux de charbon, rétorqua -t-elle avec la plus parfaite mauvaise foi. Jehan avait fait poser un système d’ascenseur qui menait aux deux étages de la maison et servait presque exclusivement à cette fonction. Au fait, je ne t’ai pas dit ce que je m’étais offert pour Noël, ajouta Camille, l’air très contente d’elle.
La mine de sa mère fit rire Marion.
— J’imagine que ce doit être étonnant, hasarda-t-elle devant le regard pétillant de Camille.
— Plutôt ! Viens, que je te montre.
Les deux femmes redescendirent les deux étages, Marion faisant attention de ne pas glisser sur les marches bien astiquées.
— Couvre-toi, dit Camille, le sourire énigmatique, en s’enveloppant dans un châle suspendu à une patère dans l’entrée. On va dehors.
Quelques secondes plus tard, elles pénétraient dans le bâtiment qui servait de garage. Dans un box rutilait, flambant neuve, une Porsche 911 rouge.
— Non ! s’écria Marion en éclatant de rire.
— Si ! répliqua Camille en faisant de même.
Elles s’esclaffèrent de concert un moment. Quand elles se calmèrent, Camille précisa :
— Tu sais que j’adore la vitesse, cette sensation de liberté qu’elle procure. Mais je n’en abuserai pas, ajouta-t-elle précipitamment sous le regard de Marion qui noircissait. J’ai surtout voulu fêter mon premier million de thrillers vendus ! Et d’après l’éditeur, il y en aura d’autres qui suivront. Mon dernier titre fait un tabac ! Une histoire politico-religieuse... Il est traduit dans 14 pays pour le moment. Et il serait question de céder les droits pour le cinéma.
— Quelle nouvelle ! Cachottière, tu ne m’en avais pas parlé !
— Non, je voulais vous faire la surprise. En fait, tout a été très vite.
— Combien de romans déjà ? Tu es tellement prolixe que j’en perds parfois le fil ! demanda Marion en tournant autour de la voiture avec une curiosité non feinte.
— C’est le seizième et celui qui marche le mieux. Monte, je vais te montrer, invita Camille en ouvrant la portière du conducteur.
— Tu n’as pas l’intention de la sortir du garage ? dit Marion, visiblement horrifiée.
— Non, bien entendu. D’autant plus qu’elle n’a été livrée que depuis deux jours et que je dois passer un stage de pilotage avant de m’en servir ! 280 chevaux, cela ne se mène pas comme le Range Rover ! fit Camille dans un rire qui s’égrenait.
— En quoi ça consiste ? demanda Marion qui n’entendait rien, ni aux véhicules de ce type, ni à leur conduite particulière. Mais elle afficha un air intéressé, dissimulant son inquiétude de voir sa mère driver bientôt un tel monstre.
Les deux femmes s’installèrent dans les sièges baquets. Tandis que Camille décrivait le programme du stage, les tours de piste avec l’instructeur pour se familiariser avec la vitesse, puis les cours sur la sécurité et les bases du pilotage, la position des mains sur le volant, l’étude des trajectoires, la maîtrise du freinage, le transfert de charge, l’anticipation, le placement de la voiture, la prise en compte du coefficient d’adhérence...
Marion se disait que bien des fois, Camille avait réservé des surprises à la famille. Il lui venait souvent des projets d’un baroque ! Celle-ci était de taille, mais correspondait à la personnalité de sa mère, indépendante, impulsive, un tantinet individualiste, n’écoutant que ses propres appétences. Elle bondissait sur ses idées et les exécutait. Se l’imaginant, fière comme Artaban, recevant son diplôme de pilotage sur circuit, elle eut un rire un peu forcé. Elle n’avait pas fini de se faire du souci !
— Allons voir si Grandmie est descendue maintenant, si tu le veux bien, dit Camille en ôtant la sangle et en s’extirpant de l’habitacle, coupant court aux objections qu’elle devinait se formuler dans la tête de sa fille.
Elle flairait que son choix lui vaudrait des remarques plus ou moins désagréables, incompatibles avec son esprit déterminé. Déjà qu’avec Jehan il avait fallu batailler ! Pourtant, il savait que rien ne pouvait faire plier sa volonté, sa décision une fois prise.
Marion, qui tentait de garder en elle sa contrariété, murmura quelque chose qui ressemblait à un assentiment.
Dehors, la neige avait recommencé à tomber. Ses flocons légers qui tourbillonnaient dans l’air se mêlaient à la pâle lueur de la lune qui apparaissait encore par instant.
— J’espère qu’ils ne vont pas tarder à arriver et qu’ils n’ont pas d’ennuis, dit-elle en jetant un coup d’oeil inquiet vers le portail. Mattéo doit être fatigué du voyage. Qu’elle détestait ne pas l’avoir sous les yeux !
Elle tendit l’oreille, escomptant déceler le ronronnement d’un moteur sur la route. Mais aucun son ne perçait le grand silence de l’hiver.
