Les nuits de la Bélière - Monique Le Dantec - E-Book

Les nuits de la Bélière E-Book

Monique Le Dantec

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Beschreibung

Quand Maxence trouve un manuscrit relatant rêves et fantasmes parmi les textes de la maison d'édition dont il vient d'hériter de sa mère, que celui-ci l'interpelle fortement, faisant émerger du plus profond de son enfance des sentiments et des souvenirs étranges, il se lance dans une analyse pour savoir qui est réellement l'auteure. Cette enquête le conduira au plus profond des âmes dans ce qu'elles ont de remarquable, mais également de funeste, jusqu'à la découverte de ce qu'il redoute inconsciemment depuis le début de la lecture sans jamais oser se l'avouer. C'est aussi oublier les anges gardiens dont il va faire bientôt connaissance qui veillent aux portes de leur royaume. Mais gardent-ils le Paradis ou bien l'Enfer ?

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Monique LE DANTEC

LES NUITS DE LA BÉLIÈRE

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected]

www.morrigane-editions.fr

NOTE AU LECTEUR

Voici l’histoire d’une vie, plutôt d’un reflet de vie.

La vérité se mêle à la non-vérité sans que le mensonge ou l’imagina- tion y soient invités.

Les frontières, de la vie et de la mort, du temps, passé présent et futur, et de l’espace, sont abolies.

Les mots sont l’essence du livre, les actes l’essence de la vie. Que sont donc les rêves ? Surtout quand les anges gardiens s'y invitent et se mêlent de la vraie vie.

Une fois le mystère percé, ce roman retiendra-t-il votre attention ?

Toutes les explications des rêves proviennent de l’excellent livre :

LE GRAND DICTIONNAIRE DES RÊVES de Katherine Debelle aux Editions TrajectoireE

et celles des anges gardiens du Petit Guide Aedis.

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PROLOGUE

Maxence, dubitatif, reposa le manuscrit qu’il venait de terminer. Une pile, encore non consultée ou à relire, à droite, s’entassait sur son bu- reau. Puis, à l’opposé, celle de gauche se dressait comme une vipère en rage comme si les textes connaissaient déjà leur destin. Car, dans les documents qui la composaient, aucun ne serait retenu. Un bref coup d’oeil avait plus ou moins décidé de leur sort. Ils n’entraient pas dans la ligne éditoriale, ils étaient trop mal écrits, voire incompréhensibles, dès les premiers mots...

Le texte encore dans les mains, il hésita un moment quant à l’endroit où le poser. Puis il l’ouvrit à nouveau, feuilleta quelques pages, relut quelques paragraphes. Au moins, celui-ci possédait un avantage, il était relativement court. Pas un de ces pavés qu’il se devait de consulter, voire parfois même de déchiffrer, qui n’avait aucun rapport avec ce qu’il cherchait, mais dont l’auteur était connu, autrement dit « bancable » et qu’il ne pouvait laisser passer sous peine de faire une erreur de gestion regrettable. La maison d’édition qu’il avait reprise à la suite du décès de sa mère, après une interruption de deux ans, était encore trop fragile pour se permettre de rater un futur best-seller !

Mais à la lecture de ces pages, une impression très bizarre l’avait en- vahi. Et ce sentiment n’avait rien à voir avec une quelconque réaction professionnelle. C’était quelque chose de beaucoup plus confus, subtil, personnel même. Ce texte, qu’il venait de consulter pour la première fois très en diagonale, pour ne pas avouer en survol total, lui avait fait remonter des souvenirs lointains. Comme s’il avait déjà vécu ou en- tendu parler de cette histoire. Qui n’en était d’ailleurs pas une, mais

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tout simplement une juxtaposition de moments étranges, voire extra- vagants, sans queue ni tête.

Il se devait donc de l’étudier à fond maintenant pour entretenir les braises de ce qu’il pensait devoir à sa mère, la continuité sérieuse et professionnelle de son héritage. Mais surtout pour découvrir ce qui se cachait réellement derrière cette œuvre littéraire. Car il n’avait eu aucun doute là-dessus à la première ébauche de déchiffrage, cela en était une. Originale, incongrue, mais confirmée.

Il se saisit du dossier de notes du comité de lecture. Non pas qu’il en tenait absolument compte, car il se forçait à étudier tous les textes que la maison recevait, ne se fiant qu’à sa propre intuition. Mais celui-ci, sans faire de tri spécifique, lui donnait tout de même quelques indica- tions sur l’intérêt de nouvelles propositions à publier ou pas. Mais pour celui-ci, rien. Aucune note, aucun commentaire, comme s’il venait d’arriver sans que personne en ait fait un premier débroussaillage avant.

Déjà, le titre LES NUITS DE LA BÉLIÈRE l’avait interloqué. Pour le premier mot, il pensait avoir à peu près compris qu’il s’agissait de rêves ou de phantasmes. Un texte décousu, sans suite logique, mais avec toutefois des personnages récurrents et une originalité qui ne deman- dait qu’à s’imposer. Quant à la Bélière, il ne voyait pas bien la relation qui avait poussé l’écrivain à choisir ce nom. Mais il l’avait déjà entendu quelque part, et cela titillait sa mémoire.

Ce qu’il ignorait encore à cet instant précis, c’était la date du ma- nuscrit. Qui remontait à vingt-cinq ans ! Ce qu’il découvrit quelques instants plus tard en consultant la mention inscrite par l’auteure à la dernière page. De plus, il était signé Marie ANGEL, qui sentait le pseu- donyme à plein nez. Puis il se souvint, au moment de récupérer tous les dossiers de MSP Éditions (sans grande audace, sa mère s’était inspiré de ses initiales quand elle avait créé le nom dans les années quatre-vingts, Mathilde Saint-Pierre, et qui lui allait très bien puisqu’il portait les mêmes initiales) qu’il l’avait trouvé dans une pile des textes originaux en attente de lecture.

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Le temps de réactiver la marche de l’entreprise, interrompue après le décès de Mathilde et que lui prenne des distances avec son emploi, professeur de littérature à la Sorbonne, et s’impose à nouveau dans ce milieu. Il avait rencontré récemment le chef de collection de l’époque, maintenant à la retraite, qui se souvenait de ces vieux manuscrits, mais qu’il avouait n’avoir jamais vraiment analysés, Mathilde ayant tou- jours un avis péremptoire sur ce qu’elle avait décidé de publier ou non. L’homme avait confirmé que ce texte-là était tout bonnement passé à la trappe.

L’âme aporétique, Maxence se résolut à l’étudier soigneusement et surtout en dehors du cadre professionnel, car ces mots le touchaient intimement sans qu’il puisse s’en expliquer la raison. En quittant son bureau le soir, il le mit dans sa sacoche et l’emporta chez lui.

Installé confortablement dans son studio de célibataire parisien, sous l’oeil attentif bleu cristal et le museau renifleur de Néo, le gros matou blanc qu’il avait récupéré au décès de sa mère, il se replongea dans la lecture du premier chapitre et oublia le roulement des voitures de la place Saint-Augustin dont les phares illuminaient par instants la pièce, tandis que l’ombre cruciforme de l’église s’invitait sur le mur face à lui.

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1. Le voyage au Tibet

Je viens d’atterrir au Tibet pour affaires. Je suis accompagnée de deux nouveaux commerciaux que je dois former.

Nous avançons sur un sentier dans la montagne, seuls. Devant nous se dresse une colline. Des fleurs champêtres jonchent le chemin. Le gravier crisse sous nos pas. Le soir arrive, dans une grande éclaboussure d’or et de rose.

Mes collègues marchent derrière moi. Ils parlent entre eux. La voix de Laban est aiguë, insupportable, le rire de Nathalie ravageur.

J’accélère la cadence, les distance pour ne plus les entendre. Mon regard s’attarde sur le paysage. Je m’étonne que le relief soit si peu élevé. Je suis déçue. J’imaginais le Tibet tout autre.

Mue par une impulsion soudaine, je me retourne. Une bouffée de joie m’inonde. Immobile, pétrifiée, retenant mon souffle. La chaîne de l’Hima- laya est là, qui s’étend et s’érige à l’horizon, immense, vertigineuse. Une ondée de clarté la couvre, la protège dans le jour qui ne veut pas mourir.

La base des montagnes disparaît dans la verdure, se noie sous les frondai- sons émeraude. Les crêtes escarpées et enneigées se perdent dans le bleu du ciel et les derniers éclats du soleil. Le toit du monde. Je reste un instant à le contempler, les joues brûlantes d’émotion.

Conscients de l’insignifiance des mots qu’ils pourraient dire, Laban et Nathalie se taisent enfin.

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Nous poursuivons notre route un long moment. La nuit s’installe dans une douceur violette quand nous arrivons à destination. Par une échelle en bois, nous pénétrons dans une caverne qui s’ouvre sur le flanc de la montagne.

Des paysans nous présentent des tissus grossiers bariolés, à larges rayures, rustiques. On fait du commerce. Certains pourraient plaire à Paolo. Il fau- dra que je lui en parle.

Dans l’atmosphère glauque, les murailles suintent de partout. Nous en- jambons des rigoles d’eau. Il y a du bruit, des senteurs. Spectacle fugace, réalité étrange, déroutante.

Les transactions se déroulent mal. Soudain, des paysans, le regard brouillé par l’alcool, nous chassent. Nous sommes toujours dans la caverne. Plusieurs tunnels s’enfoncent dans la montagne.

Il faut fuir. Je ne sais pas où est passé Laban. Nathalie est près de moi. Dans un vent de panique, je crie qu’elle me suive.

Armés de bâtons et de fusils, les hommes nous traquent avec acharnement. Le martèlement fou du sang dans mes veines s’accélère. Je cours à perdre haleine, m’échappe.

Je dégringole une pente, me retrouve dehors, abandonnée.

Maintenant, il fait complètement nuit. Il a neigé.

D’un pas de somnambule, j’avance sur une route, totalement déserte. Plus que la satisfaction d’être à nouveau libre, débarrassée de mes poursuivants, j’éprouve une joie réelle d’être seule. Je reprends mes esprits, respire, oublie les autres.

La nuit est claire, le ciel bleu sombre, clairsemé d’étoiles. Devant moi, une longue route rectiligne s’étire dans la neige. Dans un éclat de lune, j’aperçois une dernière fois les montagnes. Tapies à l’horizon, elles s’engloutissent dans les ténèbres.

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Je me suis mise nue. Je n’ai pas froid, ni peur. Je me dis qu’il n’y a aucun risque que l’on me voie.

Le paysage est désertique, peu visible dans la neige. D’un pas tranquille, je poursuis mon chemin, interminablement, inaccessible à la fatigue.

Mais je voudrais rentrer chez moi.

Au bout d’un très long moment, une éternité, je stoppe auprès d’une mai- son basse, aux fenêtres éclairées, sur la droite. Le gravier de l’allée s’argente au clair de lune. Elle ressemble à une bâtisse normande. Je me rhabille, enfilant un caleçon et un gros pull-over.

Des faisceaux lumineux percent la nuit. Une camionnette arrive au loin. Elle apparaît tout d’abord comme une ombre indistincte. Elle s’approche, s’arrête. Je ne connais pas le conducteur. Il me dit de monter. Il va me rame- ner chez moi.

Que penser de ce premier chapitre ? L’auteure avait voyagé, sans doute, ou avait rêvé de le faire. L’Himalaya, quel beau symbole des sommets, de la puissance, du prestige ! Manifestement, elle avait été cadre, avait dû gérer une équipe de vente. Et si l’on en croyait leurs achats, dans le textile, voire de la haute couture pour se rendre aussi loin dans le monde. Ce qui tombait plutôt mal, Maxence ne connaissait stricte- ment rien à ce milieu.

Il nota ces quelques remarques sur un calepin. Un sourire amusé flot- tait sur ses lèvres. C’était bien la première fois depuis qu’il avait repris la maison d’édition, et même avant, quand il enseignait encore à la Sorbonne, qu’il « entrait » ainsi dans un texte, sauf bien sûr à disséquer et à analyser tous les grands écrivains, mais uniquement dans le cadre scolaire, y compris supérieur. Il avait toujours su garder ses distances vis-à-vis des auteurs, aussi prestigieux soient-ils.

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Mais là, la « donne » était différente, insolite. Cette femme avait rêvé d’ascension, de gloire. Mais cette promenade qu’elle avait faite seule, nue, en désirant retourner chez elle n’indiquait-elle pas qu’elle voulait se désinhiber de toute contrainte, qu’elle aspirait à une sexualité libé- rée ?

Pensif, et intéressé, Maxence poursuivit la lecture.

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2. Le couple de chasseurs

Surprise dans mon sommeil, une sonnerie insistante me tire de mes rêves.

Gilbert est là devant moi qui déguste son café. Un coup d’oeil au réveil, et je bondis. Il est tard, pas une minute à perdre. Je dois prendre l’avion pour New York dans une heure avec des collègues.

Je m’active, la pourpre aux joues. J’arrive à l’aéroport juste pour apercevoir mon groupe franchir la porte de la salle d’embarquement.

Je n’ai pas mon billet sur moi. Une hôtesse me dit qu’il faut que j’aille l’acheter à une caisse. Elle m’indique la direction d’une voix aigrelette.

Je marche dans un immense corridor, qui monte. D’autres personnes cherchent également. Le couloir devient de plus en plus désert au fur et à mesure que j’avance. Je ne trouve pas le guichet en question.

Le passage se perd avec un dernier virage. Une porte s’ouvre sur un parking extérieur, en terrasse.

Essoufflée à perdre haleine, je m’assieds sur un parapet, les pieds dans le vide. Je décide de rentrer. L’heure est écoulée, j’ai raté l’avion. Je me dis que ce sera pour une autre fois. Ce n’est pas grave, je suis juste un peu contra- riée...

... Je vole à très basse altitude au-dessus d’une lande, ponctuée de marais salants. Je longe la mer un moment, plane en haut d’une petite île tout près de la côte. Celle-ci est minuscule, déserte.

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Je pique en flèche, m’y arrête. Mes pas s’impriment dans le sable. Je par- rours la grève du regard. Dans la lumière tremblante de midi, le soleil chasse chaque tache d’ombre et la fait disparaître. Des joncs se courbent sous la brise. Le long du rivage ondulé, des vaguelettes mousseuses viennent mourir à mes pieds. Puis j’étends les bras, prends mon élan, repars.

J’arrive en Sologne, au manoir de Paolo. Je m’y sens un peu chez moi. Il y a une chasse demain, et des gens ont été conviés d’y assister : un couple, la cinquantaine flamboyante, sûrs d’eux. Ils ont revêtu leurs tenues kaki. D’emblée, ils ne me plaisent pas. J’espère qu’ils agaceront aussi Paolo. Qu’il va les faire partir !

Nelly s’agite au loin, indifférente à tout ce qui n’est pas son ouvrage.

La femme me donne un ordre, confirmé d’un ton vaguement méprisant par son mari. Je dois établir une liste sur un parchemin beige et rouge qu’ils me tendent. Je réponds évasivement oui, que je vais le faire !

Puis, le pas saccadé, ils franchissent la porte.

Une odeur de chien mouillé flotte dans l’air. Le feu crépite dans l’âtre, meublant le silence. Une tête de cerf surmonte la cheminée.

Je sors.

Paolo discute avec le couple, devant le manoir en bas du perron.

Son corps massif, ses épaules larges dégagent une puissance que l’on oublie par ses gestes légers et délicats.

Entre eux et moi, stationne une camionnette dont le moteur est en marche. Il parle avec animation, mais les stridulations m’empêchent d’entendre ce qu’il prononce.

Je le vois se pencher vers l’invitée, un sourire d’épicurien aux lèvres. Aga- cée, je m’approche discrètement, tends l’oreille.

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Il dit que la chasse se fera au tir à l’arc. Puis, d’un ton de conviction pro- fonde, il dépeint avec force détails le plaisir qu’une femme ressent quand elle arrache la flèche en sang du corps blessé de l’animal.

D’un regard qui trahit une certaine connivence, il me fait signe de venir les rejoindre.

Je m’oblige à sourire. J’ai envie de le tuer.

Bien, cela se confirmait pour les voyages. L’auteure, si Maxence consi- dérait qu’elle était bien celle qui apparaissait dans l’histoire et non un personnage fictif qu’elle avait inventé de toutes pièces, avait dû être subordonnée à un homme important, plus ou moins puissant, la suite de la lecture le précisera. Quoi qu’il en soit, cette femme, qu’il décida de surnommer Ange, en rapport avec son pseudonyme, devait avoir une relation forte avec ce Paolo dont il se rappelait maintenant l’avoir vu à nombreuses reprises lors du premier survol du texte.

Maxence se leva et se dirigea vers la bibliothèque. Après quelques mi- nutes de recherches — il se souvenait d’avoir acheté un ouvrage explici- tant les songes, mais ne savait plus où il l’avait rangé, ne l’ayant jamais consulté —, il le récupéra enfin sur l’étagère haute du meuble. Allant à l’explication « chasse » que proposait l’auteur du dictionnaire, le fait de prendre du plaisir à ôter une flèche d’un animal pouvait signifier une insatisfaction, aimer la provocation et susciter des réactions dans son entourage. S’acharner sur lui dévoilait des tensions intérieures qui pou- vaient se libérer pendant le rêve. Oui, mais ? Qui les ressentait ? Ange, ou Paolo ? Que disait le paragraphe suivant ?

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3. L’amphithéâtre

Les hommes du mal m’ont retrouvée. Leurs visages sont cernés d’ombre. Il se dégage d’eux des ondes de colère et de violence.

Nous arrivons dans l’amphithéâtre où ils m’ont déjà pourchassée une fois. Ils sont vêtus de noir, portent des chapeaux.

La vue de ces habits noirs me galvanise.

D’un bond, je grimpe dans les allées de l’immense salle, franchis les gradins en sautant.

Il y a peu de spectateurs. Je distingue mal la scène en bas. J’aperçois des lumières qui papillotent et se reflètent dans l’eau, comme au bord d’un lac.

Éperdue, je continue d’escalader les marches, glisse, tombe, me tords les pieds, repars.

Je reconnais bien les lieux. Sur la gauche se dresse une pergola qui couvre les sièges du bout de l’amphithéâtre. Entre les derniers rangs, tout en haut, des arbustes commencent à apparaître entre les gradins. Je m’y égratigne les jambes. Mes chevilles meurtries me lancent.

J’échappe à mes poursuivants.

Haletante, la main sur la poitrine, je récupère mon souffle sur une petite place où j’ai garé ma voiture, à Paris.

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La nuit s’allume d’étoiles. Je connais aussi cet endroit. Des amis qui ha- bitent là. Le centre du rond-point est occupé par un marronnier centenaire. J’attends un moment, le dos appuyé au tronc. Je me fais son ombre. Tout est calme. Une paix profonde m’envahit...

Il devenait évident qu’Ange redoutait quelque chose, ou quelqu’un. Mais ses poursuivants ne parvenaient pas à l’atteindre. Dans la réalité, sans doute que ses rivaux, ou ses opposants, n’avaient guère d’impact sur elle. Mais s’agissait-il de relations amoureuses, ou professionnelles ? Dans l’esprit de Maxence, la personnalité d’Ange se précisait peu à peu. Mais il était tard et la fatigue commençait à creuser ses traits. Dans cette torpeur cotonneuse qui précédait le sommeil, il cocha l’endroit où s’arrêtait la lecture du jour, reportant la suite au lendemain.

Après une journée plutôt banale, rencontre avec un nouvel imprimeur et un infographiste de renom pour les couvertures, il était rentré tôt au domicile, pressé de se replonger dans ce qu’il appelait maintenant « les aventures d’Ange ».

L’appartement était calme ce jour-là, peu de circulation dans les rues de Paris. Les passants également se faisaient rares. Le ciel d’avril se laissait lécher par les flammes du couchant, attendant la nuit. Après un dîner frugal et une douche rapide, il s’installa à son bureau, enveloppé dans une robe de chambre en soie bleu pétrole qu’il n’avait jamais encore jamais portée, renvoyant ce genre de vêtements à plus tard, beaucoup plus tard, considérant que seules les personnes âgées étaient autorisées à s’habiller ainsi.

Mais c’était le dernier cadeau de sa mère, et ce soir, il se crut bizarre- ment obligé de le mettre. Sous l’oeil attentif de Ramsès et un ronron- nement vigoureux en bruit de fond, il reprit sa lecture. Aux premières lignes, une grande bouffée de chaleur inexplicable l’envahit.

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4. La présentation

... J’arrive chez Myriam, dans son nouvel appartement. Elle a organisé une réception en vue de présenter Adam, son compagnon, à Christophe.

Solange n’est pas là. Le repas est agréable, l’ambiance cordiale. Je redoutais cette rencontre, l’antagonisme du frère et de la soeur me préoccupe toujours un peu. Je suis contente, tout se déroule bien.

Christophe doit partir. Adam le raccompagne à la porte. Ils disparaissent dans l’entrée. Adam revient. Il parle à l’oreille de Myriam. Une certaine voussure des épaules trahit son désarroi.

Note discordante. Je demande ce qui se passe. Myriam me dit que lorsque Adam a voulu embrasser Christophe, celui-ci a mis son bras devant son visage en reculant, le regard d’une froideur hallucinante.

Exaspérée envers mes rejetons, je me promets qu’ils vont cesser immédiate- ment leur querelle stupide et sans raison.

Cela se précisait. Maxence ne s’était pas encore demandé quel âge pouvait bien avoir Ange. Là, il découvrait qu’elle avait des enfants, un de chaque sexe, et s’il avait bien compris, qu’ils étaient déjà adultes. Relisant deux ou trois fois pour être sûr, il en déduisit que sa fille s’ap- pelait Myriam, qu’elle était en couple avec Adam, que son frère était Christophe, et qu’il supposait que Solange était l’amie ou la conjointe de Christophe. Par contre, il ressentit d’emblée un antagonisme entre Adam et Christophe, ce qui semblait particulièrement agacer Ange.

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Ce qu’il remarqua aussi, les initiales des prénoms des enfants d’Ange qui étaient les mêmes que celles de sa mère Mathilde et de son oncle Christian, ce qui renforça cette impression de déjà vu...

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5. Le baptême

La colère m’étreint. Myriam s’est, en définitive, mariée avec mon collègue Laban ! Lubie de dernier instant. Devant tant d’inconscience, je reste sans voix.

Petit homme au particularisme exacerbé, il me tape sur les nerfs. Ce n’est pas le fait qu’il soit très pieux qui me dérange, c’est son fanatisme lié à sa religion. Il implore Dieu de faire taire la prière des autres.

Une longue journée commence. C’est le jour du baptême de Maxence. Il a été décidé que ce sera celui de la confession juive. Mais il se fera aussi un service chrétien, instrument de la riposte, obtenu de haute lutte. Cela ne me console que très peu. Ma colère ne désarme pas.

Nous sommes tous réunis à Écouen, dans la salle de séjour. Les meubles ont disparu. Il n’y a plus que des planches sur des tréteaux. Dessus trône la Ménorah, le chandelier aux sept branches.

La famille de Laban est là, le père, la mère, d’autres gens.

Ils ressemblent aux parents d’Adam. Je voudrais qu’ils le soient réellement. Devant ma fureur manifeste, ils restent ainsi, silencieux, et les yeux baissés.

Le talith sur les épaules, Laban soliloque. Parangon de toutes les vertus, il nous abreuve de ses certitudes sur le bien et le mal, avec une étrange voix de fausset. Je croise et me détourne de son regard noir, oblique, étincelant et qui me cherche.

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Dans une mélasse de mots, il parle du Khamsin, le vent du désert qui souffle sur Jérusalem. La cérémonie est compliquée, du moins pour moi. Je ne comprends rien à leurs us et coutumes.

Puis on mange du fromage blanc. Il est bon. Je demande la recette à la jeune fille blonde, la soeur de Laban, je crois, qui se trouve là, plus par politesse qu’intérêt.

Nous avons couché dans une ferme chez des inconnus. À la pointe du jour, la demoiselle, accompagnée de deux garçons, m’apporte un bol-malaxeur.

Elle a un visage tout empreint de beauté et de mélancolie. Manifestement, elle veut me faire plaisir. Au fond du récipient, une légère pâte surnage dans un peu de liquide jaunâtre. Elle murmure, comme se parlant à elle-même, que c’est ça qui fait le fromage blanc.

Je pose la jatte dans l’évier, actionne l’interrupteur. Je ne sais pas s’il faut rajouter du lait ou de l’eau. De la mousse monte jusqu’en haut du bol. Je lance aux garçons qui me regardent faire d’un oeil ironique que cela ne fera pas jamais ce qui était prévu, mais au mieux une crème insipide.

Ils s’éloignent dans un coin de la pièce et discutent entre eux à voix basse. Un rai de soleil filtre à travers les rideaux et joue dans leurs chevelures brunes. Rangers noirs aux pieds, blousons de cuir cloutés, on dirait des gitans.

Leurs paroles me parviennent. Avec un détachement insolent, ils parlent de Christophe, en mal. Ils affirment qu’il a volé.

Mon coeur prend immédiatement feu et flamme. Le regard foudroyant, je m’approche d’eux. Je les interromps, leur demande ce qu’ils reprochent à Christophe.

Dans leurs yeux s’exprime la surprise. Il est clair qu’ils ignorent que je le connais. Je crois bon d’expliquer qu’il s’agit de mon fils.

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Je mets les choses au point, haussant la voix au diapason de ma colère.

Maxence reposa les feuillets sur son bureau, dubitatif ! S’il comprenait bien, le petit-fils d’Ange se prénommait comme lui ! Le hasard lui jouait des tours. C’était sans doute ce détail, dont il ne se souvenait plus, qui l’avait titillé à la première lecture ! Que ce sentiment d’être lié au texte tenait dans ce choix. Par contre, il ne reconnaissait rien de personnel au niveau des religions. Qu’elles fussent juives, chrétiennes, musulmanes, bouddhistes, taoïstes ou autres, il n’avait jamais prêté attention aux convictions de chacun, exception faite si elles engendraient des actes violents consécutifs au fanatisme. Mais il était curieux de connaître la suite, savoir si Ange était impliquée dans une doctrine quelconque ou si ce passage était juste un incident de parcours. Par contre, il était clair qu’il n’y avait pas intérêt à attaquer ses enfants, sa réaction envers Christophe était éloquente. Et que le mariage de sa fille semblait lui avoir prodigieusement déplu.

Avant d’aller plus loin, il regarda ce qui concernait les cultes dans les rêves, et ce qu’il lut l’inquiéta un peu. L’auteur du dictionnaire consi- dérait que les religions étaient de mauvais augure, qu’on pût s’attendre à des conflits ou des heurts dans les activités professionnelles, et qu’il existait un risque d’aliénation. Serait-ce le cas de cette Ange, qui déci- dément l’intéressait de plus en plus ?

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6. Le feu chez Chou

La nuit arrive, encore vaguement incertaine. Je paresse dans le parc, m’es- sayant de temps à autre à la lecture. Seule.

Pourtant, depuis un moment, je perçois une présence invisible. D’un re- gard circulaire, je scrute l’ombre des arbres. Le livre me glisse des mains. Puis soudain, je la vois.

La Mort est là, un peu plus loin, devant moi. On dirait une statue. Au début, je la reconnais mal, je ne suis pas sûre. Mais c’est bien Elle.

Elle se tient au milieu d’une pelouse, magnifiquement calme, presque hu- maine. Mais elle ne semble appartenir ni à ce temps, ni à ce lieu.

Fascinée, je me lève, m’approche doucement comme pour ne pas l’effrayer. Son corps est enveloppé d’un grand manteau brun. Une capuche lui cache son front décharné.

Les yeux dans le vague, elle ne me prête aucune attention.

Oubliant de respirer, je reste devant elle, les bras ballants. Je n’ai pas peur. L’espace d’un instant, son regard s’anime, passe derrière moi, se fixe au loin. Puis elle s’éloigne doucement dans le parc...

....Chou, un des bons clients de la maison de couture m’a fait savoir qu’il souhaitait commander un complément de robes du soir.

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Par le plus curieux des hasards, il habite à Saint-Mandé, dans le petit pavillon de la cour de l’immeuble, situé en terrasse au-dessus des garages, là où donnent les fenêtres nord de l’appartement de mes parents.

Par celle de la salle à manger, je jette un coup d’oeil chez lui. Je n’y vois personne. Sa baie est grande ouverte. Je remarque sur le lit un gros paquet de vêtements. Je suis sûre qu’ils viennent de la maison de Paolo.

Mue par une impulsion violente, je lance une substance corrosive qui doit abîmer ces habits. Je pense qu’ainsi, la commande sera augmentée.

Tout à coup, le produit s’enflamme. Très rapidement, le feu se prend aux rideaux. Dans la fumée opaque, je vois quelqu’un qui bouge. Puis plusieurs silhouettes qui s’affolent.

Soudain, sa femme et ses deux petites filles apparaissent sur la terrasse, éperdues de frayeur. Elles poussent des cris à percer le ciel.

Les flammes s’étendent très vite. Bientôt, d’immenses écharpes rougeoyantes s’échappent par la fenêtre et traversent le toit.

Je suis très ennuyée. Je n’imaginais pas ce résultat.

Terrorisées, elles grimpent sur le parapet du faîtage tandis que l’incendie fait rage derrière. Elles agitent les bras, font des signes, vont tomber.

Gilbert, qui vient juste d’arriver, leur crie de ne pas sauter. Il attache un drap à la fenêtre et se précipite à leur secours. Soudain, aussi vite qu’il a pris, le feu s’éteint. Il n’y a plus qu’un grand trou noir à la place de leur maison.

Voir l’image allégorique de la Mort représentait un indice de l’altéra- tion des sentiments. Parfois, les aptitudes du rêveur se dégradaient, une transformation destructive s’opérait en lui sans qu’il puisse en prendre conscience.

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Décidément, elle devenait dangereuse, cette Ange !!! Un démon plus exactement. La voilà provoquant un incendie maintenant. Le feu, le plus grand symbole de tous les temps. En allumer un signifiait qu’elle était responsable d’un grave conflit. Toutefois, celui-ci s’était éteint sou- dainement, ce qui était plutôt bon signe. Elle ne l’avait pas attisé. Peut- être le subissait-elle tout simplement.

Par contre, Maxence découvrit un détail qui avait son importance. Ce Paolo semblait œuvrer dans la haute couture, ce qui conforta l’impres- sion qu’il avait déjà eue au moment du voyage d’Ange dans l’Hima- laya. Ils travaillaient ensemble, cela évoluait en certitude et elle devait a priori se charger de la partie logistique du métier. Cela devenait de plus en plus intéressant.