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Un témoignage passionnant sur la vie au pays des Khmers rouges.
Enfant d’une famille modeste mais heureuse, brillant à l’école, François Ponchaud grandit avec le destin tout tracé de devenir prêtre, chez lui, en Savoie. Mais la vie s’en mêle. Un temps parachutiste pendant la guerre d’Algérie, son karma de missionnaire l’envoie au Cambodge pour une longue histoire d’amour. L’homme est passionné, toujours en action, entre rébellion contre l’injustice, d’où qu’elle vienne, et compassion pour les faibles. En 1977, le père Ponchaud est le premier à dénoncer le crime inouï des Khmers rouges avec Cambodge année zéro. Il est le témoin stupéfait de ce moment dramatique de l’Histoire, mais son livre se heurte à l’incompréhension du monde.
Au fil d’entretiens menés en France et au Cambodge par Dane Cuypers, auteure de Tourments et merveilles en pays khmer (Actes Sud, 2009), la personnalité et l’engagement de ce missionnaire pas comme les autres se dévoilent : avec ses colères contre l’arrogance des puissants, avec son infini amour pour le peuple des rizières, avec les exigences de son apostolat chrétien en milieu bouddhiste, avec la gageure intellectuelle de traduire la Bible en khmer…
Lorsqu’il parle du Cambodge où il vit depuis 1965, François Ponchaud sait de quoi il parle. Il aborde sans détour les sujets les plus délicats, dans le seul but de redonner aux Cambodgiens qu’il côtoie la dignité de l’existence. Pour qui s’intéresse à ce pays parmi les plus attachants du monde, ce livre est peut-être le meilleur des guides par l’un de ses plus fins observateurs.
Laissez-vous guider par François Ponchaud, prêtre parti vivre au Cambodge depuis 1965, et découvrez le pays autrement !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Mêlant l'analyse politique au jour le jour à la connaissance profonde de la spiritualité bouddhique, François Ponchaud fait dans ce dernier livre ce que seuls les grands témoins peuvent faire, du haut de leur expérience et de leurs années passées, non à parler, mais à écouter : raconter l'âme d'un grand peuple blessé. - Richard Werly, Gavroche
François Ponchaud sait mieux que quiconque raconter l’histoire du Cambodge et ses tourments. - Le sourire de Sourn
À PROPOS DES AUTEURS
François Ponchaud est prêtre des Missions étrangères. En 1975, dans les locaux de l’ambassade de France, il vit douloureusement la prise de pouvoir des Khmers rouges à Phnom Penh, qui vident la capitale de tous ses habitants en quelques heures. En 2013, il a témoigné aux procès des dirigeants encore vivants. Aucune péripétie de l’histoire de ce pays ne lui est étrangère.
Dane Cuypers est journaliste, écrivain et formatrice au CFPJ, le centre de formation des journalistes. Elle est spécialisée dans les interviews de grandes personnalités, comme Françoise Giroud, Elisabeth Badinter ou Edgar Morin. Sa pièce de théâtre Un jour à Grazalema a été récompensée par le Prix d'Ecriture Théâtrale 2009.
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Seitenzahl: 417
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Il y a dix ans, dans le live de Benoît Fidelin Prêtre au Cambodge1, François Ponchaud disait : « Le pays est foutu. » Le dirait-il encore aujourd’hui ? Je lui pose la question lors de notre premier rendez-vous de travail aux Missions étrangères de Paris, rue du Bac. Sa voix est grave, véhémente :
–Tout dépend du point de vue d’où l’on se place. On peut voir tout en rose ou tout en noir, selon son tempérament ou son idéologie. Un rapide séjour au Cambodge donne l’impression d’un pays merveilleux, où les gens paraissent heureux, un pays qui se développe à grande vitesse. Et c’est vrai ! Phnom Penh, avec ses quelques deux millions d’habitants est devenue une petite capitale asiatique bruyante, à l’activité frénétique, avec son flot de grosses cylindrées, ses 4x4 luxueux, ses gratte-ciels, ses bâtiments administratifs massifs, flambant neufs, ses cités périphériques relativement harmonieuses et bien construites. Les magasins regorgent de tout. Siem Reap et les villes de provinces donnent la même impression d’opulence. Même dans les campagnes, où vivrait 80 % de la population (on avance toujours ce même chiffre depuis vingt ans), on construit partout : usines, maisons, hôtels, etc. Le pays se couvre d’un réseau d’excellentes routes ; deux ponts, bientôt quatre, enjamberont le Mékong qui traverse le pays du nord au sud ; encore trois autres, et bientôt quatre, enjambent les deux bras de ce fleuve, le Tonlé Sap qui, de Phnom Penh, coule vers le nord-ouest, et le Bassac qui descend vers la mer. Le PIB individuel moyen se situerait aux d’environ de 860 dollars par an.
À côté de l’oligarchie immensément riche, dont les enfants défrayent la chronique par leurs frasques à bord de Ford Mustang, de Hummer ou d’autres voitures dernier cri, ou par l’usage de leurs armes à feu dans les bars et les karaokés, apparaît une classe moyenne de plus en plus nombreuse, formée de fonctionnaires, de commerçants ou de cadres de l’industrie naissante, qui bénéficient des retombées des fastes du pouvoir et des trafics en tous genres. Le prolétariat des laborieux, comme partout, est rejeté en périphérie. On est loin de l’état pitoyable du Cambodge de 1979, après les « trois ans, huit mois et vingt jours » du régime ubuesque et sanguinaire des Khmers rouges, ou même du délabrement de 1993, après dix ans d’occupation vietnamienne, qui avait laissé le pays presqu’en l’état où elle l’avait trouvé. Incontestablement, le Cambodge se développe à grande vitesse. Mais à quel prix et pour qui ?
Vu sa taille (un tiers de la France), le Cambodge ne sera jamais un pays qui pèsera dans l’économie mondiale. Il n’en reste pas moins que ce petit royaume est potentiellement riche et pourrait assurer le bien-être de sa population : son capital touristique exceptionnel (trois millions de touristes en 2012), ses plantations de caoutchouc, son industrie de transformation textile (plus de 85 % du total des exportations) ont assuré un taux de croissance du PIB de 6,7 % en 2012. De nombreuses terres non encore mises en valeur, les richesses minières que l’on découvre peu à peu (or, charbon, cuivre, bauxite, pétrole off-shore et peut-être dans le Tonlé Sap…), une population jeune (70 % de moins de trente ans), sont autant d’atouts prometteurs.
Je ne dirai plus aussi simplement que le Cambodge ravagé par les Khmers rouges est un pays « foutu ». De même, ne voir le Cambodge qu’en évoquant les Khmers rouges est injurieux pour 70 % des Cambodgiens qui n’ont jamais connu ce régime odieux. Utiliser les Khmers rouges pour expliquer tous les maux du Cambodge actuel est une excuse trop facile. Les Khmers rouges, c’est définitivement du passé. Nous voici en 2013, trente-quatre ans après leur chute, vingt-deux ans après les accords de Paris qui ont mis fin, officiellement, au drame cambodgien, quinze ans après la fin effective du mouvement révolutionnaire. Des milliards de dollars ont été déversés sur le pays, un peu comme lors du plan Marshall sur l’Europe en 1945. Quel était l’état de la France ou de l’Allemagne en 1979, en 1967, ou en 1960, trente-quatre ans, vingt-deux ans ou quinze ans après les ravages de la Deuxième Guerre mondiale ? Il y a longtemps que l’on avait mis de côté ce passé douloureux. Alors, de grâce, regardons le Cambodge comme il est aujourd’hui, avec un regard amical, avec ses lumières et ses espoirs. Il sera temps de constater ensuite ses ombres, mais toujours avec bienveillance. Le peuple cambodgien vit et se développe, pas toujours comme je le souhaiterais, certes, mais il vit !
Les 19 et 20 novembre 2012, Phnom Penh est devenue pour deux jours, la capitale du monde, avec, en plus des présidents ou Premiers ministres des dix pays de l’ASEAN2, la présence de Barack Obama, président des États-Unis, de Vladimir Poutine, président de la Russie, de Wen Jiabao, président Chinois, de Manmohan Singh, Premier ministre de l’Union indienne, de Yoshiko Noda, Premier ministre du Japon. Même le prince Sihanouk, au faîte de sa spendeur, n’avait jamais réalisé un tel exploit…
Ce jour-là, j’ai également demandé à François Ponchaud comment il avait atterri au pays khmer, au pays de l’eau et de la terre ? Choix ou karma ?
–En 1964, le conseil général de la société des Missions étrangères de Paris, à laquelle j’appartiens, m’a envoyé au Cambodge pour renforcer une petite équipe de prêtres regroupés autour du père Ramousse, un jeune évêque de trente-trois ans. Après l’indépendance du pays, en 1953, il fallait repartir sur des bases nouvelles, avec des jeunes. À l’époque, on ne discutait pas, on n’exprimait pas de choix pour tel ou tel pays.
Présence française dans le Sud-Est asiatique.
–Rien d’autre ?
–Cette explication est l’explication rationnelle de mes supérieurs, mais pas l’explication khmère ! Il y a une quinzaine d’années, Bernard Dupraz, supérieur du Grand séminaire de Battambang, m’a communiqué la photocopie d’un livre en anglais où il était précisé que le plus haut officier qui avait signé les Accords franco-siamois de 1905-1907, aux termes desquels les trois provinces du Nord étaient rétrocédées au Cambodge, s’appelait Ponchaud : « The hightest officer, his name was Ponchaud. » J’ai d’abord cru à un canular. Comme le livre datait de 1955, ce ne pouvait être le cas, car mon nom de famille n’était pas connu. J’ai fait des recherches et, effectivement, un de mes grands-oncles qui habitait Vandœuvre, près de Nancy, était militaire. J’ai le souvenir de mon père racontant qu’étant jeune, il allait rendre visite à ses cousines de Nancy. Cet oncle avait un fils, qui était lieutenant, tué en 1914. C’était donc plausible.
En 2004, j’ai raconté cette histoire lors de l’inauguration d’un collège construit par l’association Avenir Cambodge à Phum Kulen Prohm Tep dans la province de Preah Vihear, précisément rétrocédée au Cambodge en 1905. Depuis, les villageois me considèrent comme la réincarnation de ce grand-oncle ! Vous voyez, rien n’arrive au hasard au Cambodge, il y a une explication à tout…
1. Albin Michel, Paris, 1999.
2. Association des nations de l’Asie du Sud-Est, créée en 1967 pour tenter de juguler l’expansion communiste dans la région. L’ASEAN s’est renforcée sérieusement, lors de l’intervention vietnamienne au Cambodge de 1979, dans le but de faire barrage à l’hégémonisme soviétique présent dans les trois pays d’Indochine. Elle comprend actuellement dix pays (Cambodge, Brunei, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam), et représente près de six cents millions d’habitants. Le Cambodge a rejoint l’ASEAN en 1999 et y gagne progressivement sa place comme partenaire à égalité des autres membres. En 2012, le Cambodge en a pris la présidence tournante.
« Avant de te façonner dans le sein de ta mère, moi Dieu, je te connaissais. »
Jérémie, 1,5
Missions étrangères, Paris, l’hiver.
Dehors, après la gadoue de la rue du Bac, les jardins enneigés des Missions étrangères élèvent l’âme. À l’intérieur, nous nous installons dans une petite salle de réunion neutre. « Ce lieu manque d’une trace féminine », commente François Ponchaud en suivant mon regard. Nous ne nous connaissons pas. Nous nous sommes vus une heure en 2007 à Phnom Penh. Nous ne sommes pas encore sûrs de concrétiser ce projet de livre. Je lui ai dit que je n’étais pas croyante, pas du tout. Cela le fait hésiter. Moi aussi. À la fin du premier entretien, nous décidons de nous accorder quelques jours de réflexion. On s’appelle peu de temps après : c’est d’accord.
Le berceau savoyard – Le séminaire étouffoir – La guerre d’Algérie – L’arrivée au Cambodge
Vous avez eu une enfance heureuse ?
Une enfance saine, donc heureuse. Je suis né à Sallanches, en Haute-Savoie, au début de l’année 1939, quelques mois avant la guerre. Mes parents possédaient une ferme dans la vallée, à cinq cent cinquante mètres d’altitude. En 1940, les soldats français me dorlotaient dans mon berceau, paraît-il. J’étais trop jeune pour m’en souvenir. Je leur rappelais leurs enfants laissés à la maison. Puis nous avons connu l’occupation italienne, bon enfant. En 1944, quand l’Italie a changé de camp, les soldats allemands ont occupé l’école et le cinéma, situés de l’autre côté de la rue où se trouvait notre ferme. Je me souviens très bien de leur arrivée et de ma peur panique. Une nuit, lors des bombardements de la gare ferroviaire d’Annecy, nous sommes partis nous réfugier chez la sœur de mon père, à deux kilomètres, dans la montagne. Des fusées éclairantes zébraient le ciel. En maternelle, nous faisions souvent des exercices de protection civile, en allant nous cacher dans les gorges profondes de la Sallanche, proches de l’école. Cela nous amusait fort. Puis il y a eu le 8 mai, vers onze heures, quand les cloches des églises environnantes ont sonné à toute volée… Je participais à la liesse générale sans trop comprendre ce qui se passait. Pour fêter la paix revenue, mon père nous a fait faire le tour de la haute vallée d’Arve en char à bancs, avec nos cousins. « Vivement qu’il y ait une nouvelle guerre, pour faire à nouveau un tour en char à bancs ! », me suis-je dit ce jour-là… Depuis, j’en ai connu deux autres, mais sans promenade en char à bancs.
Je suis le septième de douze enfants : six filles et six garçons. Dans une grande famille, chacun doit trouver sa place, au besoin en jouant des coudes. À cinq ans, je gardais parfois les moutons dont mon frère aîné était propriétaire. Un jour, j’ai préféré jouer avec des copains et j’ai laissé les bêtes partir dans la forêt. Je garde le souvenir d’une cuisante correction.
Cette enfance laborieuse m’a donné le goût du travail, et surtout du travail bien fait. Mes parents étaient travailleurs, allongeant volontiers « la nuit avec le jour », comme ils disaient. Justes et montrant peu leurs sentiments, affectueux à la manière des paysans de l’époque. Petits, le soir, après le repas, nous faisions la prière en commun, à genoux autour de la table familiale : mon père dévissait l’unique ampoule, et les aînés récitaient la prière à tour de rôle. Je me souviens de fous rires réprimés à coups de béret par mon père, accompagnés de sa grosse voix.
Mes parents étaient très croyants, mais d’une foi éclairée. Mon père nous disait que, dans sa jeunesse, il aurait voulu être capucin pour aller prêcher dans les banlieues rouges. Il nous rapportait que pendant son régiment, en 1917-1918, il parlait souvent de religion avec ses copains, et, quand il ne savait pas répondre aux questions, il allait demander conseil aux séminaristes incorporés avec lui. Après la guerre, il passait parfois des nuits entières à parler religion avec ses opposants politico-religieux. « Un vrai chrétien est imbattable », rapportaient ses adversaires. « S’il n’y avait pas la religion qui nous sépare, je serais communiste », leur disait-il. C’était un homme droit et courageux, un peu dur, comme il s’en excusera dans sa vieillesse. Un travailleur acharné qui « n’aimait pas perdre son temps ». Cependant, il était souvent angoissé et souffrait d’un certain complexe d’infériorité par rapport aux beaux parleurs des villes. J’ai hérité de ce trait de caractère, anxieux, estimant volontiers autrui supérieur à moi, parfois même atteint d’une timidité presque maladive.
Et votre mère ?
C’était une sainte femme, comme celles dont la Bible fait l’éloge : travailleuse, s’occupant des activités de la ferme en plus des activités du ménage, effacée, comme l’étaient les femmes de la campagne de ce temps-là. Née à Paris en 1906, de parents savoyards, c’était une enfant de l’immigration intérieure. Au XIXe siècle, de très nombreux Savoyards « partaient en France » (la Savoie a été annexée à la France en 1860, soit seulement trois ans avant le Protectorat français au Cambodge, 1863-1953 !) pour gagner leur vie comme cochers, ramoneurs, porteurs d’eau, concierges. Mes arrière-grands-parents paternels étaient également nés à Paris et ne sont revenus au pays que pour protéger la santé de leur enfant, qui deviendra plus tard mon grand-père. C’est donc peut-être de ce passé lointain que mes nombreux frères et sœurs, ainsi que moi-même, avons hérité de gènes qui nous ont poussés à partir vivre une partie de notre vie hors de France. Ma grand-mère maternelle est morte jeune, des suites d’un accident de train en 1908. Orpheline très tôt, ma mère a donc été placée chez des religieuses à Bagneux, puis, au début de la guerre de 1914, chez ses grands-parents en montagne. Elle y a connu la dure vie de bergère, qui n’avait rien de romantique. Elle était douée d’une mémoire fabuleuse et se plaisait à nous raconter l’histoire de Cosette, des Thénardier… Elle avait lu presque tous les livres disponibles de l’école.
Vous tiriez le diable par la queue, si je peux me permettre !
Oui et non. C’était la vie dure des paysans savoyards. Nous ne manquions pas du nécessaire, mais travaillions beaucoup. Nous vivions presqu’en autarcie pour les besoins alimentaires : nous cultivions un hectare de blé, un hectare de pommes de terre, élevions trois cochons et une douzaine de vaches pour le lait qui rapportait de l’argent frais. Au début de l’été, nous « montions » les vaches en alpages. Ce sont des souvenirs heureux. Mes parents se sont d’ailleurs connus lors d’une transhumance de juin, au sommet d’une montagne appelée « Croix de fer »! Les foins, les moissons étaient des périodes de rude labeur, mais également des temps de bonheur. De temps en temps, nous étions récompensés d’une journée de gros travail par une soupe au chocolat…
Bien avant ma naissance, mon père, très habile de ses mains, avait fabriqué une batteuse, avec une « mécanique à dents », des pailleux, un van, et tout un système de poulies et de courroies. Entre nous, nous l’appelions « Géo trouve-tout ». En 1935, il avait acheté le premier tracteur de la région, avec des roues à bandage et équipé d’un moteur d’avion Chapuis-Dornier. Il était très en avance sur son temps, cherchant toujours à acquérir le matériel agricole le plus récent.
Pourtant, il restait modeste et toujours au service des autres. Beaucoup de gens venaient lui demander conseil. Souvent il facilitait les partages familiaux difficiles. À la suite d’une retraite spirituelle au monastère de Tamié, en Savoie, il a accepté la charge de conseiller général. Dans les années qui ont suivi la guerre, cette fonction n’était pas de tout repos ! Quand il se rendait aux sessions du conseil général, à Annecy, avant de partir par le premier train de cinq heures trente, il fauchait l’herbe pour les vaches, que nous allions ramasser avant d’aller à l’école. Plus tard, il nous a avoué que, souvent, dans le train, il pleurait en pensant au travail qu’il laissait à son épouse et à ses enfants. Il est mort à quatre-vingt-seize ans.
Mon frère Joseph et moi avons fait nos études secondaires à Thonon-les-Bains, à quatre-vingts kilomètres de Sallanches. Nous passions les vacances à la ferme, comme des ouvriers agricoles : moins d’un quart d’heure après notre arrivée, nous étions en bleu de chauffe et au travail. Pendant la Semaine sainte, qu’on appelait la « semaine noire » parce qu’il pleuvait souvent, nous charrions des centaines de mètres cubes de fumier de vache, que nous épandions ensuite à la fourche, avant de labourer et de planter les pommes de terre. Travail épuisant. Mais nous ne rechignions pas, c’était normal. Je me retrouve donc très bien chez les paysans cambodgiens, dont la vie n’est finalement pas tellement différente de celle de mon enfance.
Quels étaient vos plaisirs ?
Faire des excursions en montagne, quelquefois avec nos parents, le plus souvent avec des copains. J’ai grimpé sur toutes les cimes et crêtes autour de Sallanches, qui culminent à plus de deux mille huit cents mètres d’altitude.
De l’autre côté de la rue où se trouvait la ferme familiale, il y avait le foyer cinéma. Je me souviens du premier film que j’ai vu : c’était Gulliver au pays des nains. J’avais sept ans. L’entrée coûtait quatorze francs. Mon père nous en a donné sept, et nous devions en sortir sept de notre tirelire. Mais je suis entré en fraude, avec un copain dont le père tenait la caisse. L’argent dans la poche me brûlait de remords, si bien que je l’ai perdu…
Chacun d’entre nous avait un petit bout de jardin dans lequel nous cultivions quelques légumes que nous vendions le samedi au marché, avec les carottes, les épinards et la rhubarbe de ma mère. Pendant l’été, nous cueillions des fleurs de tilleul, en cassant les branches de trois gros arbres qui ombrageaient une petite cour devant l’école. Nous les faisions sécher et nous les vendions l’hiver, à des prix dérisoires. Depuis notre plus jeune âge, chacun de nous avait son livret de Caisse d’Épargne. Nous avions donc tous plus ou moins la bosse du commerce, et savions marchander. Je me souviens d’une Vietnamienne, épouse d’un ancien militaire français qui habitait Sallanches. Elle marchandait les prix, selon la coutume asiatique que je ne connaissais pas encore. Quand nous la voyions arriver, nous augmentions les prix, puis négocions. Elle était contente de la réduction du prix, et nous, nous faisions un petit sou de bénéfice.
Et Dieu dans tout ça ?
Dans mon enfance, Dieu allait de soi. La religion rythmait la vie. À Sallanches, en plus d’orgues célèbres, l’église était dotée d’un carillon de douze cloches. Seul mon père savait en jouer, en tapant avec ses poings carrés de paysan sur de grosses touches de piano de dix centimètres de large. Tout un système de contrepoids actionnait le battant des cloches. Nous aimions monter au clocher pour le voir jouer lors des grandes fêtes, des baptêmes de petits enfants ou des enterrements. À l’aube des jours de grandes fêtes, quand il jouait La Matinée est belle, dans leur lit les Sallanchards savaient qu’il faisait beau, ou qu’il allait faire beau, car il ne se trompait guère dans ses prévisions météorologiques. Une de mes petites sœurs est morte en 1943, à l’âge de six mois. Quand son petit cercueil est sorti de l’église et pendant que le convoi se rendait au cimetière, mon père, du haut de son clocher, jouait Le Ciel en est le prix, un vieil air dont je me souviens encore. Le dimanche matin, il y avait la messe et le soir les complies, c’est-à-dire des psaumes chantés en latin, qui étaient la prière du soir officielle de l’Église catholique. À l’adolescence, je n’ai plus voulu aller aux complies, car tout était en latin, et je n’y comprenais rien ! Premier geste d’indépendance…
Quand vous est venue l’envie d’être prêtre ?
Depuis l’âge de six ou sept ans, je servais souvent la messe, de très bon matin. À l’époque, je voulais être frère des écoles chrétiennes, comme mes instituteurs. Je m’étais même abonné à leur revue. Joseph, mon aîné, est entré au Petit séminaire de Thonon-les-Bains. Un jour, Jeanne, une de mes sœurs, m’a soufflé: « Tu sais, les frères sont tout nus sous leur soutane ! » Je me suis dit : pas question, je ne veux pas être tout nu sous ma soutane… alors j’ai suivi mon frère. Après une année de Grand séminaire, mon frère a pris une autre direction, il est devenu père de famille avec quatre enfants.
En cinquième, j’étais le premier enfant de la famille à obtenir une bourse d’études du gouvernement. Jusqu’alors, seuls les petits ouvriers en bénéficiaient. Par la suite, mes frères et sœurs cadets en ont eux aussi bénéficié, mais les quatre aînés n’ont pas pu étudier. Jeanne, mon aînée de six ans, à force de volonté, a passé son bac par correspondance avec succès, et elle est devenue anesthésiste puis assistante sociale. Nous n’étions pas très éloignés de la situation actuelle des enfants du Cambodge.
En octobre 1949, je suis entré au Petit séminaire, officiellement l’École secondaire libre Saint-François de Sales. J’en garde un excellent souvenir. Nous avions de très bons professeurs et nous étions formés à la discipline dans une ambiance saine et sportive. Par honnêteté, je tiens à m’inscrire en faux contre la généralisation des soupçons de pédophilie qui ont entouré récemment ce type d’établissements : du moins à Thonon, je n’en ai pas eu connaissance. J’ai souffert cependant d’être séparé de ma famille, et je m’étais promis que, si un jour j’avais des enfants, je ne les enverrais pas en internat. En classe de seconde, aux vacances de Pentecôte, je me suis même fait porter malade. Voulais-je être prêtre ? Plus ou moins, je suivais le courant, ça allait presque de soi.
C’était donc une vocation.
Je n’ai jamais su exactement ce que signifiait l’expression « avoir la vocation ». Dans la Bible, on raconte des « appels » de Dieu, à Abraham, à Moïse, à Isaïe, à Marie, et à bien d’autres. Pour moi, rien de tel. Je n’ai jamais entendu d’appel. Je suppose que bon nombre de personnages bibliques n’en ont pas entendu non plus, mais que c’est après coup que les auteurs sacrés ont reconnu dans la vie et l’action de tel homme ou de telle femme le choix de Dieu. Il me semble que ma vocation a consisté en un ensemble de choix personnels, plus ou moins conscients, avec mes qualités, mes défauts, mes goûts, qui peu à peu ont dessiné l’orientation de ma vie, dans laquelle je pensais être heureux et pouvoir apporter quelque chose à autrui. Pendant toute ma jeunesse, je me suis souvent demandé si c’était Dieu ou moi-même qui avions choisi la voie dans laquelle je me lançais, ou même si ce n’était pas l’effet de quelque pression morale due à mon éducation familiale ou à la formation du Petit séminaire. Certes, j’ai toujours eu le désir d’aller expliquer la foi chrétienne à ceux qui la rejetaient, faute de la connaître, mais la perspective du célibat, la peur de m’ennuyer par manque de travail, me rebutaient.
C’est seulement vers soixante-dix ans, en relisant mon passé, que je décèle cette « vocation »: l’héritage familial, ainsi que ma solide formation en langues anciennes, m’ont préparé à faire ce que j’ai réalisé et ce que je continue à faire, parfois dans la joie, parfois dans la souffrance, mais toujours avec une flamme intérieure. Souvent, j’ai voulu tout abandonner : Dieu, la foi, l’Église, le célibat. Mais comme l’exprime si bien le prophète Jérémie : « Je me disais, je ne penserai plus à Lui, je cesserai de parler en Son Nom ! Mais impossible ! Il y avait en moi comme un feu dévorant. » Parfois, ces dernières années, durant mes insomnies, je me remémore mes coups de folie, mes nombreuses bêtises, parfois monstrueuses, mes erreurs, mes fautes, mes insuffisances. Je me dis alors : « Quel pauvre prêtre j’ai été! » Mais à cet instant, il y a en moi comme une voix analogue à celle qui parlait à Jean XXIII, « le bon pape », qui me dit : « Mais pour qui te prends-tu ? C’est moi qui t’ai choisi, comme tu es, et non comme tu voudrais être ! C’est par cet être de chair, limité, pécheur, que je réalise mon plan d’amour sur toi, sur l’Église du Cambodge, et sur le Cambodge tout entier…» Cela me réconforte, et me pousse à continuer d’aller de l’avant. Mystère de l’Église sainte, formée de personnes imparfaites, mais qui, malgré tout, révèle l’amour du Dieu-Père aux hommes et femmes d’aujourd’hui. Ma « vocation » n’a été qu’un long cheminement dans le doute, l’obscurité, mais aussi dans la certitude de la foi.
Et votre choix pour l’Asie ?
Étant un élève assez brillant, j’ai pensé que si je restais dans le diocèse d’Annecy, j’allais devenir professeur au Petit séminaire, ce que je ne voulais absolument pas. Je me suis souvenu alors du père André Mabboux, ordonné dans l’église de Sallanches en 1946, qui était parti en Chine. Son ordination m’avait frappé. Si les chrétiens avaient quelque chose à apporter, à vrai dire je ne savais pas quoi, c’était en Asie qu’il fallait aller, même si initialement l’Afrique me semblait plus attirante. Avant le second bac, en mai 1957, j’ai donc écrit une lettre au supérieur pour solliciter mon admission à la société des Missions étrangères de Paris. J’ai rejoint le séminaire le 15 septembre. Je me souviens encore comme si c’était hier de cette arrivée après une nuit de train. Entré dans un réfectoire, sombre, plein de « vieux bonzes » à la barbe grise, j’ai eu envie de repartir aussitôt. Dans quel guêpier m’étais-je encore fourré! Puis, l’après-midi, les jeunes recrues, « les aspirants » comme on nous appelait, nous nous sommes rendus au séminaire de Bièvres, situé au cœur d’une grande propriété de quarante-deux hectares, près de Villacoublay. C’était un peu plus gai, et je suis resté.
Je ne garde pourtant pas un souvenir impérissable des deux années passées là, sinon une forte impression de perte de temps. Sur le plan intellectuel, c’était plus que médiocre. Pour des jeunes qui sortaient du secondaire, nous n’avons acquis aucune méthode de travail, même pas une petite initiation à la consultation de livres en bibliothèque. Un prêtre, qui n’avait aucune connaissance biblique, nous enseignait la Bible à partir du texte latin à l’aide de gravures et de morceaux de musique. C’était avant le concile Vatican II. Depuis, heureusement, bien des choses ont changé. Le seul bon souvenir reste celui d’un professeur de philosophie, mais d’un niveau trop élevé pour moi. Je n’ai pris conscience de la qualité de son enseignement que plusieurs années plus tard.
N’avez-vous pas été tenté de tout abandonner ?
Non, j’étais entré dans cette histoire, j’y restais. Un des aspects enrichissants était l’origine géographique des séminaristes qui venaient de toute la France : nous échangions beaucoup, faisions de longues promenades à pied, le mercredi, et découvrions la région parisienne, Versailles, Orly…
Vous partez alors pour le service militaire.
J’étais sursitaire, et j’aurais pu éviter la guerre d’Algérie, mais je n’ai pris que six mois de sursis au lieu des cinq ans possibles. La coupure de l’armée correspondait à la fin du premier cycle d’études du séminaire, soit deux années d’études philosophiques, puis trois d’études théologiques. Actuellement, les séminaristes font un autre type de coupure en travaillant en usine, dans des centres pour handicapés ou autres. J’ai donc été incorporé le 7 septembre 1959.
Vous choisissez les parachutistes. Pourquoi ?
À l’époque, je voulais être objecteur de conscience, sans trop savoir pourquoi. Le peu que je connaissais de cette guerre me heurtait profondément. J’ai fait part de ce désir à mon directeur spirituel qui m’a conseillé d’aller vivre au milieu des copains de mon âge. Je n’ai pas discuté. Du coup, j’ai choisi l’arme la plus dure, les parachutistes, pour rejoindre ceux qui étaient dans les situations les plus difficiles. Rejoindre une troupe d’élite, très sportive, était sans doute, aussi, une façon de me lancer un défi à moi-même.
Une provocation ?
Peut-être, mais je ne le faisais pas dans cette intention. Je garde un souvenir assez désastreux de l’Église avant mon incorporation. Pendant les trois jours de préparation des séminaristes à l’armée, rien ne nous a été épargné sur ce qu’il fallait savoir sur le plan sexuel, faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, les mots piégés à employer ou ne pas employer, comme si le domaine sexuel était celui du péché suprême ! Mais sur le problème politique posé par cette guerre, pas un mot, pas même des éléments ou des pistes de réflexion. Or, nous étions exposés à tuer ou à être tués. L’un des principes de base de notre foi stipule pourtant : « Tu ne tueras pas. »
Le supérieur du séminaire m’avait interdit de faire l’école d’officiers de réserve, alors que j’en avais le désir et la capacité. Aucune raison ne m’a été donnée, sinon une remarque acerbe : « Un soldat du Christ avec un poignard au côté! » Après coup, je pense qu’il a eu raison : on ne peut pas à la fois être officier et opposé à la guerre, mais pourquoi ne pas réfléchir ensemble ? J’ai donc saboté les tests d’incorporation, ce dont l’officier orienteur s’est très bien rendu compte. Une autre fois, le capitaine de ma compagnie m’a pris violemment à partie : « Vous les chrétiens, vous devriez faire une croisade pour lutter contre l’Islam ! » Je n’avais rien à répondre, surpris par cette proposition stupide à laquelle je n’avais pas réfléchi.
Vous aimez les extrêmes sur le plan physique ?
Oui. Je suis montagnard, « conquérant de l’inutile », comme se définissait le célèbre alpiniste Lionel Terray. J’ai gravi le mont Blanc pour la première fois quand j’avais seize ans, et à plusieurs reprises ensuite. L’entraînement parachutiste n’était donc pas très dur pour moi. Je me souviens d’une course de dix kilomètres, par section : chacun portait un sac de dix kilos, un fusil et une gourde d’eau. Mes hommes n’en pouvaient plus, je portais trois sacs, tirais les uns et les autres, encourageant les traînards. Nous sommes arrivés les premiers, gagnant quatre jours de permission. Le parachutisme est avant tout une éducation au courage : il faut vaincre sa peur pour sauter du haut d’une tour de quatorze mètres, puis se lancer dans le vide à partir d’un avion. Mais quelle fierté d’avoir surmonté sa peur ! J’ai sauté quatre-vingts fois, ce qui était rare pour un soldat du contingent.
Quand partez-vous en Algérie ?
En juillet 1960, en bateau, de Marseille. La 25e division parachutiste, dont je faisais partie, était basée à Philippeville, mais guerroyait dans les Aurès, à partir d’Arris, là où a commencé l’insurrection le 1er novembre 1954. Nous avions eu ensuite une base avancée à Batna, et sommes allés jusqu’à Biskra, aux portes du désert. Les paysages de montagne étaient fabuleux. La guerre était presque terminée, mais nous continuions la « pacification », contre des gens qui luttaient pour l’indépendance de leur pays. Nous faisions des opérations à grande échelle, vivions comme des bêtes, dormions dans la neige au sommet du mont Chélia, parfois sans rien manger ni boire pendant plusieurs jours. Nous avions ordre de détruire tout signe de vie au-dessus de mille mètres d’altitude –la stratégie de la terre brûlée du général Challes. Dans mon inconscience, je portais des pains d’explosif dans ma musette, et les détonateurs dans ma poche : j’aurais très bien pu, par mégarde, me faire exploser moi-même. Lors de la première opération, nous avons fait sauter un moulin de pierre et un four –c’était du vandalisme qui me fendait le cœur.
En décembre 1960, suite à des manifestations de Pieds-Noirs puis d’Algériens, la division a été appelée pour rétablir l’ordre à Alger. Nos capitaines ont tiré sur la foule. Quatre cents morts. « L’ordre règne à Alger », comme on disait jadis de Varsovie pacifiée par les Russes ! On a fière allure, ensuite, nous Français, de donner des leçons au monde entier sur les droits de l’homme, ou sur la fusillade de Tian’anmen, entre autres.
Quelques jours plus tard, j’étais envoyé en patrouille de dix hommes dans la casbah d’Alger. À peine entrait-on dans une rue, qu’elle se vidait, les fenêtres claquaient. Plus personne. Belle pacification ! Le lendemain, je me suis rendu à une rencontre de séminaristes à la Bouzaréah, une aumônerie tenue par le père de Lespinay. Les séminaristes, dans une salle en contrebas, discutaient avec des gamins restés sur le seuil. J’arrive en tenue de para, la seule dont nous disposions : les gamins disparaissent alors comme une volée de moineaux. Cela m’a profondément heurté. Si nous étions détestés à ce point, quelle paix était possible ? L’aumônier m’a servi un sermon sur la violence, mais que pouvais-je y faire ? J’essayais de ne pas être violent moi-même…
Contraint de faire la guerre le jour de Pâques…
Le matin de Pâques de 1961, les capitaines se souhaitaient « Joyeuses Pâques ! » sans vergogne avec leur radio. Révolté, j’ai dit à mon capitaine : « Vous êtes des salauds ! Vous respectez les fêtes musulmanes et juives, mais vous vous moquez des fêtes chrétiennes. Moi, aujourd’hui, je ne fais pas la guerre ! » Il ne m’a rien répondu. Mais à dix heures, j’ai dû reprendre mon fusil car nous avons été pris sous le feu dans des gorges profondes où nous nous étions engagés, cloués au sol toute la journée. Dès que nous remuions un cheveu, on nous tirait dessus. Les balles sifflaient, d’autres, plus dangereuses, car très proches, claquaient ; un de mes hommes a eu sa casquette transpercée. Un sergent, blessé, au-dessous de nous dans cette gorge, a râlé de midi jusqu’au soir. Le soir, il ne râlait plus, il était mort. Nous n’avions pas pu aller le chercher. Nous avons eu vingt-cinq morts et quatre-vingt-cinq blessés dans la division.
Parfois, le capitaine, goguenard, me disait : « Toi, le curé, je sais que tu n’es pas d’accord ! » N’empêche que, quelques séminaristes et moi-même, étions un peu la conscience morale du régiment, et, peut-être, grâce à notre présence, avons-nous évité quelques exactions, du moins je préfère le croire. Mon directeur spirituel avait sans doute raison : je devais vivre avec les gars de mon âge. Mais peut-on humaniser la guerre ? Je ne le pense pas. D’accord, j’ai donné à boire à un prisonnier, empêché qu’un autre ne soit humilié par mes compagnons d’armes, peut-être qu’un autre ne soit exécuté, mais ce ne sont que des actes isolés dans un océan de violence. En Algérie, une inaltérable conviction est née en moi : la guerre est le mal absolu qui déchaîne la haine, attise les pires passions de l’être humain. Il faut l’éviter à tout prix. La violence ne peut engendrer que la violence.
À cette époque, les évêques de l’Église de France auraient peut-être dû affirmer haut et fort leur opposition à cette guerre coloniale. Si tous les séminaristes avaient été objecteurs de conscience, peut-être le gouvernement français se serait-il posé des questions. Mais il est facile de juger après coup. Les idées n’étaient pas encore mûres, la situation complexe comme dans tous les conflits armés, le conformisme l’emportait encore trop sur les élans prophétiques… Je suis tout de même fier que notre Église, en 1965, comme il est écrit dans les documents du concile Vatican II, ait fermement condamné la guerre et justifié l’objection de conscience.
C’est dans ce contexte très dur de la guerre d’Algérie que s’est renforcée mon intention de devenir prêtre. Devant l’absurdité de la guerre, devant le vide spirituel et l’absence de repères des jeunes de mon âge, une autre conviction est née en moi : seul le spirituel pouvait rendre le monde plus humain, seul le dialogue entre les religions et les gens de cultures différentes pouvait tracer un chemin de paix. Les Algériens qui luttaient pour l’indépendance de leur pays avaient sans doute, eux aussi, cette intuition naissante : quand ils reconnaissaient un séminariste parmi les morts (une soixantaine ont été tués) à la petite Bible qu’il portait dans sa musette, ils ne mutilaient pas son corps, car ils le considéraient comme un homme de Dieu.
Dans quel esprit avez-vous repris les études du séminaire ?
En février 1962, après un mois et demi de congé, je suis rentré au séminaire. La préparation du concile Vatican II avait porté ses fruits, et cette fois nous avions de vrais professeurs qui, de plus, tenaient compte de notre passé difficile.
En octobre, j’étais envoyé au séminaire français de Rome pour continuer des études à la fameuse université grégorienne. Je n’ai guère apprécié les études universitaires dont les cours étaient donnés en latin, par des professeurs de renom international. Enseigner la sociologie en latin relevait de la gageure ! Un des intérêts de suivre des études à Rome était de rencontrer des séminaristes venus du monde entier, ce qui déjà relativisait notre approche de l’enseignement et de la discipline catholique. J’avais par exemple un « correspondant » grec, avec qui je parlais durant les intercours. Un jour de mai 1964, il m’annonça qu’il partait se marier, mais qu’il reviendrait terminer ses études ensuite, pour être ordonné prêtre en même temps que moi. En effet, dans les Églises catholiques de rite grec, les séminaristes peuvent se marier avant leur ordination presbytérale, le célibat n’est la norme que dans l’Église de rite romain.
Plus encore que l’intérêt intellectuel, être à Rome constituait vraiment une faveur : celle d’assister en direct au concile Vatican II, événement historique pour l’Église catholique et pour le monde entier. Je revois encore ce long cortège de deux mille quatre cents évêques mitrés sortir du Palais pontifical, traverser la place Saint-Pierre et entrer dans la basilique. Je me remémore ces messes solennelles impressionnantes célébrées par tous ces évêques du monde entier, autour de l’évêque de Rome, leur tête fédératrice. Pour paraphraser le titre d’un des derniers ouvrages du cardinal Etchegaray, je peux dire que, moi aussi, à Rome, « j’ai vu battre le cœur de l’Église ». Nous avions souvent l’avantage de bénéficier de conférences pleines d’espoir données par des gens aussi illustres que les pères Congar, de Lubac, Mollat, Hans Küng, Etchegaray (alors secrétaire de la Conférence épiscopale de France), des évêques de renom comme Liénard, Matagrin, Lefèvre, d’une intelligence lumineuse avant sa séparation d’avec Rome… Et bien d’autres encore. Cela valait bien tous les cours de la Grégorienne !
Le 11 juillet 1964, le Cambodge arrive dans votre vie…
Oui, la veille de mon ordination, je reçois un bristol du supérieur des Missions étrangères m’informant que je suis nommé à la région Sud-Vietnam. J’étais déçu car je ne souhaitais pas partir dans une ancienne colonie française, où je pensais naïvement que tout le monde parlait français, et qui était en guerre de surcroît. J’aurais aimé partir dans un pays où l’on parlait chinois. Le lendemain, jour de mon ordination presbytérale, un de mes professeurs m’apprend que j’étais en fait nommé au Cambodge, car la région Sud-Vietnam englobait les deux pays. Ce ne fut pas spécialement un transport de joie.
C’est seulement le 10 octobre 1965, une année plus tard, mes études théologiques terminées, que j’embarque avec un confrère, pour le Cambodge, à bord de l’Irrawady, un cargo mixte. À l’époque, les avions étaient encore rares, la traversée chère, et surtout, partir en mission par bateau était une vieille tradition des Missions étrangères.
Partis de Marseille, nous avons pris du fret à Gênes. Ensuite, nous sommes passés par le détroit de Messine, au large de la Sicile. Nous avons très bien vu de nuit les feux du Stromboli en éruption. Nous avons traversé la Méditerranée jusqu’à Port-Saïd, puis emprunté le canal de Suez, pour descendre sur la mer Rouge. Le bateau a accosté à Djibouti pour décharger du fret. Nous nous sommes ensuite dirigés vers le port de Penang en Malaisie. Durant dix jours de haute mer, nous avons pu découvrir la dure vie des marins, tenter d’attraper des poissons volants ou encore affronter une petite tempête.
Après ce voyage en mer, nous avons traversé la Malaisie par voie terrestre jusqu’à Singapour, où nous sommes restés deux jours. Ce fut mon premier contact avec l’Asie. De là, nous avons rejoint notre bateau qui avait déchargé des marchandises dans plusieurs ports malais, puis nous nous sommes dirigés vers le Cambodge
Au petit matin du 4 novembre 1965, en contre-jour, se dressent subitement des chaînes de montagnes couvertes de forêts… Jadis, les marins indiens du début de l’ère chrétienne apercevaient ces mêmes chaînes de montagnes dans les ors du soleil couchant, et pour cela ont surnommé le pays « Sovannaphum », la Chersonèse d’Or. Puis ce sont des chapelets de petites îles, verdoyantes de la grande forêt tropicale, ou couvertes de cocotiers et de palmiers qui surgissent tout près du bateau… Après vingt-cinq jours de traversée, nous accostons enfin au port de Sihanoukville. Sur la jetée, le père Ramousse, évêque, et deux confrères nous attendaient.
Vous dites ça de façon légère. Comment vous sentiez-vous en vérité?
Je ne pensais pas que ce fut si dur de quitter son chez-soi, sa famille, ses parents. Faire ce saut dans l’inconnu était plus difficile que de sauter en parachute ! Du Cambodge, je ne connaissais strictement rien ni personne, et nous partions pour dix ans avant de retourner en France. J’ai pensé alors à mes prédécesseurs qui partaient, eux, pour la vie. Quel courage et quelle foi devaient-ils avoir ! Quand, du bateau, on voit le quai de Marseille s’éloigner, la rupture est rude. Mais ça ne dure pas longtemps ; une fois partis, on tourne la page.
Vous n’avez pas eu d’exaltation pendant la traversée, la nuit par exemple, avec la mer et le ciel qui scintillent, les espoirs que porte le vent, le rêve qui se concrétise de devenir missionnaire ?
Non ! Je ne me sentais pas préparé, et même totalement démuni. C’était la grande carence de notre formation d’alors. Nous avions ingurgité un savoir livresque, mais nous n’avions reçu aucune formation qui puisse amener à une réflexion sur ce que nous allions accomplir, sur le pourquoi et le comment… C’est seulement sur le bateau que j’ai commencé à lire quelques livres sur le Cambodge, sur le bouddhisme, et des sueurs froides m’ont envahi : mais qu’est-ce que j’allais faire là-bas ? Pourquoi demanderais-je à des Cambodgiens bouddhistes de devenir chrétiens ? Si des bouddhistes étaient passés à Sallanches pour me demander de me convertir au bouddhisme, je ne les aurais sans doute pas bien accueillis ! Je me replongeais dans un livre sur la mystique vishnouite et, très vite, j’étais de nouveau assailli de questions : quelle était ma mystique ? En avais-je même une ? Dans quelle galère m’étais-je encore fourré?
Vous vous souvenez de votre premier repas cambodgien ?
Après les formalités d’usage, nous voilà partis pour Kampot, à une centaine de kilomètres plus loin où vivait un prêtre basque, le père Ahadobérry. Son presbytère était construit comme une maison coloniale de jadis. « Va nous chercher des ananas ! », m’a demandé quelqu’un. Je cherchais l’arbre à ananas… Cela montrait à l’évidence mon ignorance totale du pays. Le soir, nous étions à Phnom Penh.
Phnom Penh était à l’époque la riante, la fameuse perle de l’Asie…
J’avoue qu’abassourdi par tant de nouveautés depuis mon arrivée à Sihanoukville, je n’ai guère prêté attention à Phnom Penh. Ce serait pour plus tard. Nous avons logé à l’évêché, qui est maintenant la mairie de Phnom Penh, un très beau bâtiment de style colonial, construit en 1958. Là, j’ai été frappé par le regard des Khmers, un regard lumineux et d’une telle intensité.
« La connaissance d’un peuple ne peut se faire sous forme d’interviews. »
Claire LyLa Mangrove
Les Missions étrangères – Paris.
Deuxième et dernier entretien à Paris. François s’en va dans quelques jours au Cambodge. Il fait froid. C’est bientôt Noël. Il est pressé. Un rendez-vous pour remettre des colis à des associations et collecter des médicaments. Après l’avoir quitté, je l’aperçois qui se dirige vers le métro, haute silhouette sportive, harnaché de sacs…
La qualité des relations – Les niveaux de langue – L’obsession de la face
Nous nous sommes quittés sur l’évocation de votre arrivée au Cambodge. Vous avez tout de suite été frappé, séduit par le regard des Khmers. Leurs grands yeux brillants. C’était en novembre 1965. Quarante-sept ans plus tard, vous avez une connaissance intime de ce peuple, vous avez partagé ses joies, ses drames, même si vous n’avez pas vécu dans votre chair le cataclysme khmer rouge. Parlez-nous de ce peuple, de ce qu’il a de si particulier, de cette singularité qui demeure malgré tout ce qu’il a subi, quiintrigue tous ceux qui mettent un pied au pays khmer, ce peuple si secret, si étonnant. Pourquoi est-il tellement attirant ?
Je crois que le secret de l’attirance exercée par le peuple khmer réside dans la qualité de ses relations humaines qui priment sur tout. Par exemple, les Khmers ne disent pas « bon-jour », ni « au-revoir », qui sont des souhaits, mais « avertir-interroger », c’est-à-dire : « Je viens vous apporter de mes nouvelles et prendre des vôtres ». Quand on part, on dit : « demande-délier », c’est-à-dire je demande l’autorisation de défaire le lien qui a été tissé pendant la conversation. Durant toute la discussion, donc, il convient d’éviter soigneusement tous les sujets qui risquent de briser la relation.
Pour dire « bonjour », on peut également dire «êtes-vous heureux-en bonne santé-ou-non ? », ou bien « où allez-vous ? » pour montrer qu’on s’intéresse à l’autre. Dans mes premières semaines d’apprentissage du khmer, quand j’allais à Phnom Penh, tous ceux que je croisais me demandaient : « Où allez-vous ? » À la première personne, je répondais : « Je vais à Phnom Penh ». À la seconde : « Je vais à Phnom Penh ». La troisième personne commençait à m’énerver, car il n’y avait pas d’autre destination possible : « C’est évident, je vais à Phnom Penh ! » Je n’avais pas compris cette façon polie de s’intéresser à moi.
L’attirance vient peut-être du désir d’harmonie qu’ont les Khmers, d’éviter à tout prix les conflits, ou de les résoudre sans que personne ne soit lésé ou ne perde la face. La « face », c’est l’être social, c’est-à-dire le visage de soi-même que l’on désire montrer à autrui, la conscience de sa propre dignité. La face n’a rien à voir avec l’hypocrisie. Un Cambodgien ne peut reconnaître qu’il a tort, sauf exception, car ce serait pour lui perdre la face, c’est-à-dire ce qu’il est à ses propres yeux et à ceux d’autrui. Il faut donc éviter d’acculer quelqu’un, de le mettre en situation d’échec. C’est finalement un système de défense, qui n’est pas propre au peuple khmer, mais peut-être plus marqué chez lui. « Perdre la face » est presque l’égal de mourir socialement. Un Cambodgien est prêt à tout pour se venger, afin de reconquérir son honneur, sa « face », même si cette vengeance doit entraîner son propre malheur. L’histoire politique nous donnera l’occasion de préciser cette notion à travers des exemples concrets. Les rapports humains doivent donc toujours être empreints de réserve. Ce respect de la face, de la sienne et de celle d’autrui, s’ajoute à la douceur imprimée par le bouddhisme, ou en fait partie –même si cette douceur comprimée trop longtemps peut exploser un jour en une rare violence.
Le célèbre sourire khmer entre dans ce souci de relations harmonieuses avec autrui. Ce n’est pas précisément un signe de joie intérieure, mais une façon d’accueillir l’autre, de ne pas l’importuner par ses propres sentiments, c’est le côté agréable que chacun se doit de donner de lui-même.
Dès mon premier séjour, j’ai été touchée par cette douceur dont vous parlez et qui se manifestait par un sourire de connivence, le geste d’une femme pour rajuster mon écharpe ou pour me prendre la main… Le sourire ne peut-il être, aussi, l’expression du bonheur ?
Le sourire khmer3 est le voile derrière lequel se réfugie l’intéressé dans son mystère, ses sentiments ou son vide intérieur. Il ne signifie pas immédiatement le bonheur, car on ne doit pas montrer ses sentiments, ni sa joie ni sa peine : ce serait permettre à l’autre de pénétrer tant soit peu dans son intimité, ce serait encore perdre la face. On peut très bien vous annoncer le décès d’un être cher, d’une maman par exemple, avec le sourire, ou plutôt avec un rire un peu crispé: ce n’est pas que la personne n’éprouve pas de peine, mais elle ne doit pas vous importuner par sa propre souffrance. Généralement, une mariée ne sourit pas le jour de son mariage, ce serait indécent de montrer ses sentiments envers l’homme qui deviendra son époux.
Le bouddhisme peut nous expliquer ce comportement. Il enseigne en effet quatre vertus cardinales que doit s’efforcer de pratiquer l’« observant »: la miséricorde (metta) qui consiste à faire le bien à autrui, la compassion (karuna) qui demande de ne pas lui faire de mal, la joie « altruiste » (mutita) de se réjouir devant le bien accompli par autrui, et enfin l’équinanimité (upéka), c’est-à-dire n’avoir ni amour ni haine qui sont autant d’attachements perturbateurs de la conscience humaine. Il convient donc de rester maître de soi en toutes circonstances pour atteindre ces quatre niveaux de vertus et permettre également à autrui d’y accéder. Celui qui se met en colère perd la face, car c’est un être très imparfait qui ne sait pas rester maître de lui-même.
La douceur, l’accueil, l’harmonie du geste sont naturels. Quand des villageois reçoivent un étranger, ils ne se composent pas un personnage, mais restent naturels, même s’ils sont très attentionnés à son égard, sans obséquiosité déplacée, comme chez d’autres peuples voisins. Les Khmers semblent vouloir lui dire : vous avez une belle culture, nous vous respectons, respectez-nous aussi dans notre propre culture. En revanche, dans leur relations entre compatriotes, les rapports sont généralement empreints de réserve, voire de crainte : il convient de tester son hôte ou son interlocuteur pour se situer et le situer à sa vraie place. Une erreur d’évaluation fait « perdre la face » soit à l’un, soit à l’autre.
Pour être en relation avec le peuple cambodgien, vous vous êtes immergé dans sa langue…
