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Le 15 juillet 2008, Hannibal Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen de l'époque, est temporairement arrêté à Genève avec sa femme. Tous deux sont accusés de maltraitance envers leurs domestiques. Le clan Kadhafi voit ainsi son honneur familial bafoué et entame une vendetta acharnée contre la Suisse, qui durera deux ans et restera dans l'histoire comme la " crise libyenne ". En représailles et pour forcer le gouvernement suisse à faire des concessions, le régime libyen prend deux hommes en otage : le Suisse Max Göldi, alors âgé de 53 ans, ingénieur pour la compagnie ABB en Libye, et Rachid Hamdani, âgé de 67 ans, de double nationalité suisse-tunisienne, à la tête d'une entreprise en Libye. Dans son livre, Max Göldi raconte les erreurs commises et les situations confuses et difficiles, stressantes, et complètement absurdes pendant sa détention. De faux espoirs en grandes angoisses, il a dû s'adapter constamment à l'évolution des circonstances de son emprisonnement, pour sa survie dans les prisons libyennes, l'isolement cellulaire, les demandes de rançon, le despotisme et les procès kafkaïens. Il nous fait découvrir des plans d'évasion, se souvient de congénères malfaisants, de fonctionnaires débordés, de médiateurs éblouissants et de diplomates inébranlables. C'est ainsi qu'il atterrit en Suisse le 14 juin 2010, accompagné de la ministre des Affaires étrangères de l'époque, Micheline Calmy-Rey, et qu'il peut enfin embrasser à nouveau son épouse.
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Seitenzahl: 812
Veröffentlichungsjahr: 2019
Tous droits réservés, y compris sur l’impression partielle et la reproduction électronique.
© 2019 Wörterseh, Lachen, Suisse
L’édition originale allemande reliée avec jaquette a été publiée en 2018
Traduction et relecture : Catherine Modai et Patrick SamuëlCorrecteur : Patrick MarcoviciRelecture juridique : Dr. Georg Gremmelspacher, avocatPhoto de couverture : www.shutterstock.comPhotos au dos de la couverture (archives privées) : en haut, de gauche à droite – Max Göldi avec sa mère à l’aéroport de Zurich, le 14 juin 2010, le jour de son retour ; Max Göldi avec Rachid Hamdani devant l’ambassade de Suisse en Libye, le 9 décembre 2009 ; Max Göldi à l’aéroport de Zurich le jour de son retour ; en bas – l’ancien conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz avec Mouammar Kadhafi, lors de la réunion le 23 septembre 2009 à New YorkCouverture : Thomas JarzinaMise en page et typographie : Beate SimsonImpression et reliure : CPI – Ebner & Spiegel
ISBN broché 978-3-03763-113-3 ISBN e-book 978-3-03763-777-7
www.woerterseh.ch
Ce livre est basé sur mes notes de journal. Certains noms ont été changés pour des raisons de protection de la personnalité. Ils figurent dans le texte et dans l’index à la fin du livre.
À propos du livre
À propos de l’auteur
Commentaire sur l’orthographe des noms arabes
Prologue
« Œil pour œil, dent pour dent »
Dans le collimateur du clan Kadhafi
Hospitalité arabe
Communauté résidentielle à l’ambassade
Négociations sans fin
Plan B
Espoir d’une percée à Davos
La désertion du Consul
Attaché de défense en mission secrète
Tourbillon médiatique
Le voyage de Madame à Tripoli
Home alone
Le projet « évasion-mer »
Visite éclair du Président de la Confédération
« Coup » des millions et autres aberrations
Genève nous livre à nouveau en sacrifice
L’enlèvement
Décisions judiciaires selon le scénario prévu
Bougies virtuelles
Médiation de l’Allemagne
Simulacre de procès kafkaïen
Escalade de la guerre des visas
L’ultimatum
Le triomphe d’Hannibal
À la prison de Jdeida
Les exécutions
Le dernier acte
Épilogue
Sort du régime Kadhafi
Remerciements
Index des personnes
Index des abréviations
Cartes de la Libye et de Tripoli
Le 15 juillet 2008, Hannibal Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen de l’époque, est temporairement arrêté à Genève avec sa femme. Tous deux sont accusés de maltraitance envers leurs domestiques. Le clan Kadhafi voit ainsi son honneur familial bafoué et entame une vendetta acharnée contre la Suisse qui durera deux ans et restera dans l’histoire comme la « crise libyenne ». En représailles et pour forcer le gouvernement suisse à faire des concessions, le régime libyen prend deux hommes en otage : le Suisse Max Göldi, alors âgé de 53 ans, ingénieur pour la compagnie ABB en Libye, et Rachid Hamdani, âgé de 67 ans, de double nationalité suisse-tunisienne, à la tête d’une entreprise en Libye. Dans son livre, Max Göldi raconte les erreurs commises et les situations confuses et difficiles, stressantes, et complètement absurdes pendant sa détention. De faux espoirs en grandes angoisses, il a dû s’adapter constamment à l’évolution des circonstances de son emprisonnement pour sa survie dans les prisons libyennes, l’isolement cellulaire, les demandes de rançon, le despotisme et les procès kafkaïens. Il nous fait découvrir des plans d’évasion, se souvient de congénères malfaisants, de fonctionnaires débordés, de médiateurs éblouissants et de diplomates inébranlables. C’est ainsi qu’il atterrit en Suisse le 14 juin 2010, accompagné de la ministre des affaires étrangères de l’époque, Micheline Calmy-Rey, et qu’il peut enfin embrasser à nouveau son épouse.
Traduction initiale en français du bestseller numéro 1 (plus de 6000 exemplaires vendus)
Hans-Rudolf Merz, ancien conseiller fédéral
© Wörterseh
Né en 1955, Max Göldi grandit en Suisse. Après son apprentissage d’électronicien et son diplôme d’informaticien, il travaille pour le groupe technologique mondial ABB, non seulement en Suisse, mais aussi à divers postes à l’étranger tel que l’Irak, le Pakistan, le Canada, la Chine, la Libye et le Japon, pays d’origine de son épouse. Au cours de sa mission en tant que directeur national d’ABB pour la Libye, il est pris en otage par le clan Kadhafi pendant près de deux ans. Aujourd’hui, il est retraité et vit en Asie.
Rachid Hamdani, compagnon d’otage et ami de Max Göldi
Il n’existe pas de règles universelles sur la façon d’écrire un mot arabe en alphabet latin. C’est pourquoi, il existe des orthographes très différentes pour les noms de personnes, de lieux ou de rues en arabe. Le nom de famille Kadhafi s’écrit aussi Ghaddhafi, Ghadhafi, Ghadafi, Qadhafi, Gaddafi ou al-Gaddafi.
Le 15 juillet 2008, Hannibal Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, dictateur libyen depuis près de quarante ans, a été arrêté à Genève. En représailles et pour faire pression sur le Gouvernement suisse, le régime libyen nous a maintenus en captivité en Libye, moi et un autre citoyen suisse, pendant près de deux ans.
Pour la Suisse, cette crise dite libyenne a probablement été l’un des plus grands défis de politique étrangère des dernières décennies. Les médias suisses en ont parlé en détail et parfois avec beaucoup d’émotion, mais pour diverses raisons, certains faits intéressants de cet étrange conflit interétatique n’ont jamais été dévoilés publiquement. Les groupes d’intérêts non libyens (les autorités du canton de Genève, le Département fédéral des affaires étrangères, les otages et leurs familles, mon employeur, la presse, et cetera) ont tous plusieurs pièces du puzzle de cette crise diplomatique complexe, mais personne ne peut le reconstituer complètement.
En décembre 2010, la Commission de gestion du Conseil des États (la « petite chambre » du Parlement suisse) a publié un rapport intéressant intitulé « Comportement des autorités fédérales dans la crise diplomatique entre la Suisse et la Libye », mais elle n’analyse que certains aspects.
Étant directement concerné, je détiens beaucoup d’informations. J’ai beaucoup appris lors de discussions personnelles, en particulier avec des diplomates suisses. Pendant toute la crise libyenne où je suis resté coincé à Tripoli, je n’ai eu qu’un aperçu indirect des événements qui ont eu lieu dans d’autres lieux importants (Berne, Genève, Berlin, et cetera). Il serait présomptueux de prétendre que ce livre décrit la crise de manière exhaustive, mais il peut certainement combler certaines lacunes de ce puzzle. Mes journaux intimes complets et très détaillés, que j’ai rédigés à cette époque, forment la base de cette publication. En outre, j’ai inclus – en caractères sans empattement – de la correspondance personnelle et certains documents accessibles au public.
À mon adolescence, je ressentais déjà une grande envie de voyager. L’exotisme des pays lointains me fascinait et m’attirait comme par magie. ABB, l’un des principaux groupes technologiques mondiaux dont le siège social se trouve en Suisse, m’a permis d’occuper divers postes loin de l’Europe tout au long de ma carrière. J’ai, entre autres, exercé dans des pays qui ne figurent pas dans les brochures de vacances habituelles, comme l’Irak, le Pakistan, l’Algérie et l’Arabie saoudite.
Au milieu de l’année 2007, j’ai été nommé responsable local pour la Libye par ABB. En particulier parce que le pays était considéré comme difficile à presque tous les égards, cette position me semblait être un bon défi à relever. Ma femme m’a suivi sans hésitation à Tripoli. Nous étions conscients que vivre et travailler en Libye ne serait pas facile, mais nous avions déjà eu l’expérience de vivre dans plusieurs pays troubles. Les premiers mois ont été plutôt pénibles, même les courses les plus simples nécessitaient souvent beaucoup de patience et d’énergie, et nous avons dû subir des revers à maintes reprises, tant dans notre vie privée que professionnelle. Mais après avoir vécu en Libye pendant un an, nous étions assez bien équipés et organisés, et nous avons eu nos premiers succès en affaires. À ce moment-là, je n’aurais jamais pu imaginer que je serais bientôt au centre d’un grave conflit entre la Libye et la Suisse.
D’innombrables personnes de diverses organisations gouvernementales et non gouvernementales, de Suisse et d’autres pays, certaines que j’ai rencontrées personnellement, d’autres qui m’étaient inconnues et qui ont apporté leur contribution en arrière-plan, m’ont aidé à rentrer chez moi sain et sauf. Beaucoup d’amis et de connaissances m’ont soutenu, moi et ma famille, de bien des façons en cette période de peur et d’incertitude. Je ne peux les énumérer ici, mais je leur dois à tous une grande reconnaissance.
Ma femme, ma mère – mon père est déjà mort à cette époque – mes deux frères Moritz et Christian ainsi que ma sœur Margrith ont beaucoup souffert durant les vingt-trois mois de ma prise d’otage, probablement même plus que moi. Eux aussi ont dû faire face aux nombreuses et étranges épreuves et tribulations de cette tragédie, le plus souvent impuissants. Mais ils n’ont négligé aucun détail et n’ont ménagé aucun effort pour promouvoir la recherche d’une solution et améliorer ma situation. Je leur en suis profondément reconnaissant.
Début juillet 2008, Hannibal Kadhafi, fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, se rend à Genève avec son épouse Aline, leur fils de trois ans, deux domestiques et deux gardes du corps. Les Kadhafi emménagent dans deux suites à l’hôtel President Wilson. Aline, enceinte, va bientôt donner naissance à son deuxième enfant dans une clinique à Genève.
Le 12 juillet 2008, les deux employés de maison d’Hannibal et d’Aline portent plainte à Genève contre leurs employeurs pour agression physique, privation de liberté et enlèvement ainsi que pour menaces et contraintes. À partir de ce moment, ils ne retourneront plus à l’hôtel President Wilson.
Dans la matinée du 15 juillet, le commissaire de police en fonction et le Parquet de Genève décident conjointement de donner deux « mandats d’amener » contre le couple Kadhafi. En fin de matinée, tous deux sont arrêtés dans leur suite par un important contingent de la police genevoise. Hannibal est placé en détention provisoire alors que sa femme Aline, en raison du stade avancé de sa grossesse, est placée en état d’arrestation dans un hôpital.
Le 16 juillet, le juge d’instruction de Genève ouvre une procédure pénale contre le couple Kadhafi pour agression physique, menaces et contraintes.
Le 17 juillet, le juge d’instruction de Genève ordonne la libération provisoire du couple sous caution. Le dépôt de garantie pour Hannibal est fixé à 200 000 francs suisses et celui d’Aline à 300 000 francs suisses. Le couple Kadhafi quitte la Suisse le même jour.
Aïcha Kadhafi, la sœur d’Hannibal, arrive alors à Genève pour aider son frère. Elle fait une déclaration à l’hôtel President Wilson annonçant des représailles pour l’arrestation de son frère et menace littéralement « œil pour œil, dent pour dent ». À ce moment, peu d’experts du régime Kadhafi réalisent qu’il s’agit d’une déclaration de guerre contre la Suisse.
Ahmed Sharata, mon adjoint, m’informe par téléphone que l’autorité d’enregistrement de la société se rendra à notre bureau ABB à Tripoli pour une réunion importante à treize heures. Les visites à domicile de cette autorité sont tout à fait inhabituelles. De plus, c’est le week-end et leurs bureaux sont en principe fermés aujourd’hui. Que peut-il y avoir de si urgent ? L’an dernier, nous avions eu des contacts intensifs avec cette autorité pour l’enregistrement d’un bureau de représentation (en anglais « representative office ») pour le groupe ABB, ainsi que de longues négociations pour l’ouverture d’une filiale ABB Italie.
Ahmed Sharata et Shebani Hadi1, responsable du « contact avec les autorités » dans mon équipe, m’attendent déjà alors que je me rends au bureau d’ABB. Trois représentants des autorités arrivent à l’heure. C’est très étonnant, car la ponctualité est un mot étranger en Libye. Deux d’entre eux portent l’uniforme, le dernier est en civil. Ils présentent une liste de cinq documents que nous sommes censés avoir pour gérer notre bureau de représentation. Ahmed et Shebani Hadi peuvent soumettre quatre des documents requis, mais le cinquième leur est totalement inconnu et donc non disponible. Le fonctionnaire en civil n’est pas du tout surpris que nous n’ayons pas le cinquième document, c’est exactement ce à quoi il s’attendait. Il nous informe que puisque nous n’avons pas tous les permis nécessaires, il doit immédiatement fermer notre bureau et nous ne pourrons plus rentrer dans le bâtiment. Heureusement, il me laisse prendre mon carnet et quelques documents dans mon bureau avant de sceller la porte d’entrée principale.
Nous sommes plutôt surpris et perplexes. Ahmed, mon adjoint, soupçonne que la fermeture est liée à l’arrestation d’Hannibal à Genève. Est-ce vraiment pour cela que le bureau de représentation d’ABB a été fermé ? Aujourd’hui, nous ne pouvons rien faire de plus, alors je n’ai pas d’autre choix que de rentrer chez moi. J’en informe Liliana Pescini, le Vice-Consul suisse en Libye, et Gian Francesco Imperiali, mon supérieur direct qui a son bureau à Milan. Je préviens également divers collègues d’ABB qui travaillent en Libye ou qui ont d’autres relations d’affaires avec la Libye.
À dix heures du soir, on sonne à ma porte. Une voiture de police et trois agents de l’autorité d’immigration sont devant le portail. Ils me demandent de les suivre pour un interrogatoire. À cette heure tardive ? Il est vrai que les Libyens sont de vrais oiseaux de nuit, beaucoup de choses se font tard le soir et nous avons déjà eu des réunions avec des clients au milieu de la nuit. Arrivé devant le portail du jardin, j’appelle le Consul suisse, Frédéric Schneider2. Il ne peut m’être d’aucun secours, mais permet à Hassan, le traducteur de l’ambassade, de parler à la police. J’appelle alors Ahmed Sharata et lui demande de négocier avec les policiers. Ils ne veulent rien entendre et s’impatientent. Il n’y a vraiment rien que je puisse faire, et je dois les suivre. Je me change, prends mon passeport comme ils me l’ont demandé, puis je dis au revoir à Yasuko, ma femme.
Nous nous rendons en voiture à un poste de police de l’immigration près de la vieille ville. J’appelle Ahmed, il sait où l’on m’emmène et il est déjà là quand nous arrivons. Heureusement, au moins quelqu’un sait où je suis ! Ahmed n’est pas autorisé à entrer dans les locaux du poste de police. Les flics m’ont laissé attendre dans la voiture pendant une heure avant de me faire entrer dans l’immeuble. Là, je dois remettre mon passeport. On me demande le nom de mon père, de ma mère, de mon grand-père, ma date d’entrée en Libye, l’adresse où je travaille et cetera. Après l’interrogatoire, je dois déposer mon téléphone portable et ma ceinture, puis on m’emmène dans une cellule. La lumière est allumée, un climatiseur est en marche, et il y a quatre cadres de lit en métal sur lesquels reposent de minces matelas. Trois des lits sont déjà occupés. Deux des prisonniers dorment, le troisième est réveillé et très bavard. Il est originaire de l’Inde et travaille pour la société genevoise P & S Products and Services SA qui vend du matériel médical. Cette société a également été fermée aujourd’hui par les autorités libyennes. L’Indien dit que ses deux compagnons de cellule travaillent aussi pour des entreprises suisses. L’un est bulgare et travaille comme gardien, l’autre a la double nationalité tunisienne-suisse et s’appelle Rachid Hamdani. Ahmed avait probablement raison, il semble bien que les fermetures des compagnies et les arrestations aient quelque chose à voir avec l’arrestation d’Hannibal à Genève. Les relations entre la Suisse et la Libye ont été bonnes ces dernières années et je suis persuadé que la Suisse prendra immédiatement les mesures nécessaires pour apaiser les Libyens en colère au plus vite.
J’ai dormi un peu, bien que le lit soit affaissé et qu’il fasse plutôt froid. On a le droit d’utiliser les toilettes à côté de notre cellule. À dix heures, mon compagnon de cellule Rachid Hamdani et moi-même sommes emmenés pour un interrogatoire. Rachid récupère sa ceinture, la mienne est introuvable. On part aussitôt. Devant le poste de police se trouve Ahmed. Ce bon vieil Ahmed ! Sa présence me donne du courage dans cette situation. Je peux juste lui dire qu’on va voir le juge. En fait, nous nous rendons dans un autre poste de police, ils ne veulent rien avoir à faire avec nous ici.
Les policiers ne savent pas quoi faire de nous, et au bout d’une heure environ, nous repartons. Rachid s’avère d’une grande aide car il peut traduire de l’arabe vers l’anglais et me tenir au courant. Notre prochaine destination est un palais de justice pour « les petites affaires », comme dit Rachid. Des petites affaires ? D’une certaine manière cela semble plutôt rassurant ! Une fois là-bas et après une longue attente dans le couloir, des personnes de l’entourage de Rachid arrivent : Nadia, l’épouse du neveu de Rachid, Sami, un employé de la société libyenne de Rachid et l’avocat de cette société. L’associé de Rachid est Jean-Miguel Stucky, un homme d’affaires vaudois.
Que les relations de Rachid nous aient retrouvés me semble être un petit miracle, car Ahmed a apparemment perdu notre trace entre-temps. Je demande à Nadia d’appeler l’ambassade de Suisse et de leur dire où nous sommes. Puis Rachid et moi sommes emmenés dans une grande cellule avec un peu plus de dix prisonniers. C’est très sale et il y a très peu de places assises. Certains des camarades de cellule ont apparemment été impliqués dans un accident ou une mauvaise bagarre car ils ont des bandages sur la tête, portent des vêtements tachés de sang et tiennent des radiographies et des sacs de médicaments dans leurs mains. Dieu merci, après une heure, on vient nous chercher. Apparemment, ce « Tribunal des petites affaires » ne se sent pas responsable de nous non plus.
Nous nous rendons chez un juge près du rond-point de Gargaresh, à l’ouest de la ville. Contre toute attente, Nadia nous apporte à manger, mais nous n’avons pas faim. Nous convenons que l’avocat de Rachid me représentera également au Tribunal. Mais on en n’est pas encore là, car il est déjà quinze heures, l’heure de fermeture. Nous retournons donc à notre ancien poste de police. Rachid est démoralisé.
De retour dans notre cellule, nous trouvons un cinquième codétenu. C’est un Libyen qui travaille pour Luc Tissot. Je connais Luc, issu de la famille fondatrice de la célèbre marque horlogère suisse Tissot. Encore une fois, une entreprise suisse fermée et scellée et l’employé arrêté ! Mais le soir, le Libyen est emmené, et donc aucun de nous n’a à partager son lit avec lui. Rachid est très déprimé. Heureusement, je peux dormir un peu.
Les policiers nous font attendre longtemps avant d’être enfin autorisés à aller aux toilettes l’un après l’autre. À dix heures, ça recommence pour Rachid et moi, nous partons à nouveau chez le juge du rond-point de Gargaresh ! Une fois sur place, les membres de la famille tunisienne de Rachid et son avocat arrivent. Peu après, Ahmed, mon adjoint, arrive aussi, accompagné de Nour Salam3, l’avocat d’ABB. En attendant, le Consul suisse Frédéric Schneider et Yasuko arrivent. Nous ne pouvons parler qu’un instant, mais ma femme semble calme. Elle vit à l’ambassade avec tous les autres Suisses depuis samedi soir.
L’avocat d’ABB Nour Salam et moi-même sommes d’abord admis devant le juge. La télévision est allumée. Un téléviseur dans un bureau libyen montre l’importance de la personne. Regarder des dessins animés pendant les réunions n’a rien d’inhabituel ici. Comme je ne parle pas arabe, l’audience est interrompue et le cas de Rachid est avancé. Pendant ce temps, Salam demande à Ahmed de lui fournir les documents d’enregistrement de la société, et je demande à Yasuko de ramener un dossier spécifique de documents commerciaux qui se trouve à la maison.
Lorsque Salam et moi sommes convoqués de nouveau devant le juge, une jeune traductrice, une deuxième jeune femme et un greffier sont aussi présents. La télé est toujours allumée. L’entretien commence par l’enregistrement des données personnelles de toutes les personnes présentes. Ensuite, on me demande ma date d’entrée en Libye, ma profession, et cetera. On m’interroge également sur le nom des entreprises de mes clients et sur ce qu’ABB fait exactement en Libye. Je déclare qu’ABB a toutes les approbations nécessaires pour la représentation et nous fournissons une copie de la « décision 174 » à titre de preuve. Il s’agit du permis d’exploitation qui nous a été délivré par le Ministère responsable.
À la fin de l’audience, on me dit que j’ai enfreint les lois sur l’immigration. De plus, ABB n’a pas d’enregistrement valide de la société et les taxes n’ont pas été payées correctement. Ai-je quelque chose à dire à ce sujet ? Eh bien ! Ces accusations sont non seulement sévères, mais aussi complètement « tirées par les cheveux ». Bien sûr, je ne peux m’exprimer de cette façon. « Je ne suis au courant d’aucune infraction, et mon visa est correct pour l’activité que j’exerce, » dis-je. Salam ajoute quelque chose en arabe, puis nous quittons le bureau.
Ahmed m’a apporté des vêtements et des articles de toilette. Je change mes sous-vêtements et ma chemise et je range ma brosse à dents, le dentifrice et ma serviette. Au bout d’une heure, nous sommes convoqués avec nos avocats pour entendre la sentence. Le juge n’est pas présent, c’est la pagaille et je ne comprends pas exactement ce qui se dit, mais le verdict pour Rachid et moi est apparemment de quatre jours de prison. Je dis au revoir à Salam et Ahmed, et je peux appeler brièvement Frédéric pour le ternir informé des évènements. Puis nous partons en voiture de police jusqu’au « centre d’enregistrement ». D’abord, on me donne un numéro de prisonnier. Ensuite, on me fait une prise sang, on me prend en photo (sans lunettes, mais avec mon numéro de prisonnier) et enfin on relève mes empreintes digitales.
Puis nous sommes conduits à la prison Ainsarah dans le district du même nom. Il y a là deux prisons dont une pour les prisonniers politiques qu’il vaut mieux éviter. Heureusement, ils nous envoient dans l’autre prison.
Une fois sur place, nous devons remettre notre argent, je triche un peu en gardant cinquante dinars, soit une cinquantaine de francs suisses. On ne sait jamais, un peu d’argent peut toujours être utile. On est censés être amenés devant le directeur, mais ça ne sera pas le cas. J’entends soudain la sonnerie reconnaissable du portable d’Ahmed dans la pièce voisine. C’est bien Ahmed, accompagné de Shebani Hadi ! Apparemment, Shebani Hadi a un parent dans l’administration pénitentiaire, ce qui s’avère évidemment très utile. Ils essaient de me donner du courage. Je suis content qu’ils sachent où je suis aussi. Ahmed a apporté cinq pizzas.
Peu après, Rachid et moi sommes emmenés au « hangar ». Ce « hangar » est une caserne d’un étage avec une seule grande pièce, probablement destinée à soixante détenus ou plus. À une extrémité de la caserne se trouvent des installations sanitaires rudimentaires avec douche, deux toilettes et deux lavabos. La salle est divisée en plusieurs compartiments par de grandes toiles suspendues, chacun se composant d’environ quatre lits superposés.
Rachid et moi sommes affectés dans un compartiment où il y a encore des places disponibles. Les quatre ou cinq personnes présentes nous accueillent. Je leur donne deux pizzas. Malheureusement, j’avais déjà donné trois pizzas aux gardiens pour nous assurer de leur bonne grâce. C’était un peu prématuré, car nos nouveaux « collègues » sont au moins aussi importants que les gardes. Comme il est d’usage dans les pays arabes, nous sommes reçus avec du thé. Dans notre compartiment il y a un vieux réfrigérateur, une télévision, une plaque de cuisson électrique et deux ventilateurs. Les lits superposés inférieurs sont munis de rideaux en tissu pour assurer un minimum d’intimité. Il y a aussi un dépôt de légumes avec tomates, oignons et piments.
Avant d’entrer dans le compartiment, on doit enlever chaussures et sandales. La cour devant le hangar est ouverte pendant la journée et les prisonniers s’y assoient. Ils ont planté quelques arbres et du maïs, mais les arbres sont encore très petits et ne fournissent pas d’ombre. Les autres détenus sont agréables jusqu’à présent, certains parlent même l’anglais. Bien sûr, on nous demande immédiatement pourquoi nous sommes ici. C’est ce que j’aimerais bien savoir !
Nous devons tous nous ranger en ligne de cinq pour être comptés. Nous sommes 44, et 5 sont apparemment au travail. On nous montre le magasin de la prison où on peut acheter à crédit et je prends du savon. Plus tard, nous pourrons aussi aller au café. Le café a un goût terrible, mais peu importe. De retour dans le hangar, nous mangeons avec nos nouveaux amis ce que les parents tunisiens de Rachid nous ont apporté : couscous, riz aux amandes et aux raisins avec du poisson et du poulet. Rachid a aussi reçu des vêtements et des draps. Les parents de Rachid savent comment ça fonctionne en prison. Heureusement, j’avais déjà reçu ma brosse à dents, ma serviette et des vêtements neufs au palais de justice. À minuit, les lumières s’éteignent, mais certains prisonniers ont leurs propres lampes, et la télévision continue de fonctionner. Je n’arrive pas à dormir profondément, je me réveille tout le temps.
Mouammar Kadhafi, né à Syrte en 1942, est arrivé au pouvoir le 1er septembre 1969 par un coup d’État militaire sans effusion de sang. En tant que dirigeant révolutionnaire, il a déterminé la politique libyenne de manière dictatoriale. Kadhafi a également sécurisé son pouvoir en interne grâce à un système de distribution des retraites économiques basé sur les recettes d’exportation du pétrole et du gaz naturel. En outre, il a instrumentalisé et politisé les tribus selon le principe du « diviser pour mieux régner ».
Mohamad : Né en 1970. Fils unique du premier mariage de Kadhafi. Il a étudié l’informatique, dirigé le Comité olympique libyen et aurait été propriétaire des deux sociétés libyennes de téléphonie mobile Libyana et Al Madar. Il a également présidé l’entreprise publique des postes et télécommunications.
Saïf al-Islam : né en 1972, a étudié l’architecture à Tripoli et le management pendant plusieurs années dans une université privée à Vienne. En 2002, il a commencé ses études à la London School of Economics and Political Science. Il possédait plusieurs sociétés actives dans les secteurs de l’économie et des médias. En 1999, il a créé la Fondation pour le développement, par l’intermédiaire de laquelle il a également joué le rôle de médiateur entre les gouvernements étrangers et son père en tant que Ministre libyen du développement. Il était considéré, avec Mutassim, comme un successeur possible de son père.
Saadi : Né en 1973, il a fréquenté une académie militaire libyenne, où il a obtenu le grade de colonel. Dans les années 1990, il a dirigé une brigade d’élite qui a combattu les islamistes et aurait commandé les Forces Spéciales à partir de 2006. Il a dirigé la Fédération libyenne de football et a joué dans l’équipe italienne de football Perugia Calcio. Il a fait fortune dans l’industrie pétrolière et comme producteur de films.
Mutassim : Né en 1974, était lieutenant-colonel dans l’armée libyenne. Après avoir fomenté un plan pour renverser son père, il s’est enfui en Égypte. Lorsque Kadhafi lui a pardonné, il est retourné en Libye et est devenu chef de la garde présidentielle. Il est censé avoir été Président du Conseil de sécurité nationale. Lui et Saïf al-Islam ont fait figure de successeurs potentiels de leur père.
Hannibal : Né en 1975, il a attiré l’attention en 2004 lorsqu’il a parcouru les Champs-Elysées à Paris en voiture à 140 km/h. Hannibal Kadhafi aurait occupé un poste de commandement militaire dans la région de Benghazi depuis 2007.
Saïf al-Arab : Né en 1982. En Allemagne, il est entré en conflit avec la loi à plusieurs reprises, notamment lors d’infractions au code de la route, de contrebande d’armes et de blessures corporelles.
Khamis : Né en 1983. Comme ses frères Saadi et Mutassim, on pense qu’il s’est lancé dans une carrière au sein des forces de sécurité.
Aïcha : Née en 1976, fille unique de Kadhafi. Elle est avocate et a rejoint le groupe juridique de Saddam Hussein en 2004. En 2009, elle a été nommée Ambassadrice honoraire du Programme des Nations Unies pour le développement.
(Source : Wikipédia).
1 Nom changé.
2 Nom changé.
3 Nom changé.
Au hangar, tout le monde dort beaucoup. Vers neuf heures, je vais prendre une douche, la file d’attente est courte. Une heure plus tard, la porte d’entrée est ouverte et Rachid et moi sortons pour nous asseoir dans la cour. Quand le magasin ouvre, j’achète quatre bouteilles d’eau potable. Puis un comptage du groupe est effectué dans la cour. Le désordre règne, tout le monde doit donc retourner à la baraque où nous sommes à nouveau recomptés. Mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas, et nous devons tous ressortir dans la cour pour être recomptés par rangées de cinq. Le décompte est enfin bon.
Soudain, Rachid et moi recevons l’ordre de faire nos bagages – nous devons être transférés dans un meilleur logement. Nous ramassons nos affaires, remplis d’espoir, mais aussi d’incertitude. Alors que nous marchons dans la cour de la prison accompagnés d’un garde, les parents tunisiens de Rachid et un représentant de l’ambassade de Tunisie nous rejoignent. Ils ont apporté beaucoup de vêtements et de provisions pour Rachid. Nadia porte aussi des sacs en plastique de Jelmoli et Coop qui me semblent familiers. Je me précipite, car je me doute qu’ils proviennent de Yasuko. En effet, elle m’a fait parvenir des vêtements, des draps, des biscuits, un cahier et un dictionnaire arabe.
La sentinelle nous brusque et nous sommes poussés à travers la cour poussiéreuse jusqu’au bâtiment dominant le centre de la place. Un grand escalier mène de l’entrée principale jusqu’au premier étage de l’immeuble de trois étages. Les fenêtres grillagées sont petites et le bâtiment a l’air plus menaçant et plus sombre. Peut-on vraiment trouver ici le meilleur hébergement annoncé ? Je monte les escaliers avec des sentiments mitigés. Dans la zone d’entrée, un vieux bureau bloque le passage, et quelques gardes plaisantent entre eux. Au fur et à mesure, l’intérieur lugubre de l’édifice devient visible, je retiens mon souffle. Ça n’a vraiment pas l’air d’un surclassement ! Le choc est aussi inscrit sur le visage de Rachid, ses pas deviennent hésitants. Nous passons devant le bureau, puis nous tournons à gauche dans un couloir.
Sur le côté droit, il y a trois cellules, sur la gauche une seule, à l’extrémité du couloir. On nous emmène dans la dernière à droite. Elle mesure une trentaine de mètres carrés. Il y a seize personnes, six lits superposés doubles, un WC, une plaque de cuisson électrique, un ventilateur au plafond, une télévision et des ventilateurs sur pied. Juste au-dessous du plafond se trouve une fenêtre à barreaux d’une cinquantaine de centimètres de haut et de trois mètres de large. Côté couloir, la cellule est limitée par une grande grille de fer qui va du sol au plafond. Des vêtements et d’autres effets personnels y sont accrochés. À l’intérieur de la cellule, juste à l’entrée, sont déposées toutes les chaussures et sandales. Un cordon au sol marque le début de l’espace de vie sans chaussures. Les trois autres cellules de notre couloir sont à peu près de la même taille.
Apparemment, dans notre cellule, il y a plus de prisonniers que de lits. C’est sombre, chaud et étroit. C’est un cauchemar ! Nos nouveaux compagnons de cellule sont moins bavards que ceux du hangar, mais au moins, on a le droit de s’asseoir sur l’un des lits du bas. Rachid a offert de la nourriture que Nadia a apportée, mais personne n’y touche. Rachid pense que c’est parce qu’on est invités ici. Nous sommes complètement démoralisés. La question des lits n’est pas résolue. « Plus tard », nous précise-t-on. Comment les douze lits seront alors répartis entre les dix-huit personnes ?
La hiérarchie n’est visible que progressivement. Un peu plus tard, le chef de cellule nous emmène au café. Trois autres compagnons de cellule, probablement privilégiés, peuvent également se joindre à nous. Le chef me commande un sandwich. L’air est agréablement frais et ça me fait du bien. Au bout d’une demi-heure, nous devons retourner dans notre cachot. Je commençais à écrire mon journal intime quand tout à coup, les gardiens se mettent à la recherche de téléphones portables dans les quatre cellules, ils retournent tout. Mon portefeuille avec mon permis de conduire et la carte grise du véhicule ABB me sont confisqués. Plusieurs téléphones portables sont trouvés et aussitôt saisis, mais les prisonniers concernés le prennent calmement. Bien sûr, les téléphones portables sont interdits, mais certains prisonniers ont probablement soudoyé les gardiens. Mais en aucun cas, les objets de contrebande ne doivent être équipés d’une caméra. Cette restriction technique est bien respectée par tous les détenus.
Il est minuit, mais personne ne semble vouloir dormir. Quelqu’un a fait du couscous, et Rachid et moi sommes invités à dîner. Il fait chaud dans la pièce, je transpire et je ne me sens pas bien, je n’ai pas faim non plus, mais le couscous a bon goût.
Le bruit court que Mussa Kussa, le chef des services secrets libyens, nous a vus hier dans la cour près du hangar. Apparemment, le hangar était trop confortable pour nous, les otages suisses, c’est pourquoi il nous a fait transférer dans le bâtiment central.
Rachid et moi avons chacun un des lits du haut. Il fait chaud et c’est bruyant, la télé reste allumée jusqu’à quatre heures du matin, mais je peux dormir un peu avec des interruptions. Je pense que trois des détenus doivent dormir dans le couloir car il n’y a de la place que pour trois matelas de réserve dans la cellule.
À huit heures du matin, il fait plus frais et la plupart des prisonniers dorment encore. C’est un bon moment pour faire ma toilette. Une pièce d’environ un mètre carré, séparée du reste de la cellule par une porte, combine un lavabo, une douche et des toilettes. Pour être plus précis, il s’agit d’un WC turc, un robinet et une cuvette en plastique. L’eau coule très peu, on ne peut pas vraiment se doucher. Mais heureusement, le seau est plein d’eau. Cette « douche-toilette » n’est pas très tentante, mais au final elle me rafraîchit. Il n’y a pas de papier toilette, les Arabes se nettoient les fesses avec de l’eau et la main gauche. Pour ce faire, il y a généralement un petit récipient en plastique avec de l’eau à côté du WC. Je suis un peu inquiet parce que mon urine est plutôt sombre. Je dois boire davantage ! Mais il vaut mieux éviter l’eau du robinet non bouillie en Libye.
Vers dix heures, tous les prisonniers doivent faire la queue devant la cellule pour être comptés. Deux prisonniers sont bousculés par les gardes sans raison apparente. De nouveau, nous attendons. Comment cela va-t-il se terminer ? Dans la cellule en face de nous, des Africains noirs écoutent une musique assourdissante. Il me semble qu’ici dans la prison, personne ne lit ou n’écrit. Je ne vois aucun livre, journal ou magazine, si ce n’est les quelques écrits religieux qui se trouvent dans le coin réservé à la prière.
Vers midi, la rumeur court que, sur instruction « d’en haut », les deux Suisses ne sont pas autorisés à recevoir des visiteurs. Apparemment, les gardes savent pourquoi nous sommes ici. Rachid dit qu’il y a un magasin dans cet immeuble. Nous demandons au chef de cellule si nous pouvons y acheter de l’eau potable. Il nous conduit dans la zone d’entrée vers un trou dans le mur, obstrué par des planches. « C’est là que se trouve le magasin », dit-il. Mais pour l’instant, il n’y a personne et les gardes nous renvoient dans notre cellule. Le magasin ouvrira une heure plus tard. Dans la mesure du possible, la bouffe de la prison est évitée par les détenus, mais beaucoup n’ont pas d’argent pour acheter leur propre nourriture. Notre chef de cellule qui est censé être directeur d’une entreprise de construction finance la nourriture pour tout le monde dans notre cellule. Mais pour cela, les prisonniers doivent travailler pour lui : cuisiner, faire la vaisselle, nettoyer, laver ses vêtements, le servir, et cetera. Le chef ne veut pas d’argent de notre part parce que nous sommes ses invités.
Il fait moins chaud aujourd’hui, je suppose que le ciel est couvert. Nous ne pouvons pas regarder à l’extérieur, car la fenêtre n’est qu’une fente étroite qui se trouve en haut du plafond. En juillet, la température diurne moyenne à Tripoli est de trente-six degrés Celsius, et pendant les six mois d’avril à septembre, il ne pleut jamais.
Un gardien qui rôde dans le couloir devant notre cellule confisque soudain un téléphone portable à un prisonnier inattentif. Il casse l’appareil sur l’armature d’un lit. Un peu plus tard, une alarme de razzia est donnée, mais heureusement, il s’agit d’une fausse alerte. Vers quinze heures trente, la situation devient grave et notre cellule est entièrement retournée pendant la fouille. Tout ce qui est suspendu à la grille de la cellule avec des ficelles est coupé. Les matelas sont fouillés, ainsi que les bardas et sacs en plastique. Tous les biens des dix-huit hommes sont jetés en tas au milieu de la cellule. Les prisonniers se taisent et l’ambiance est lourde. Je me sens coupable, mais il n’y en a qu’un qui dit que c’est à cause de nous, les Suisses. C’est vraiment incroyable que Rachid et moi ne soyons ni intimidés ni punis par nos codétenus pour cela. Cette solidarité est vraiment frappante.
Le petit filet d’eau qui coulait dans les toilettes, est maintenant complètement asséché. Dans la cellule d’en face, chez les Africains noirs, cependant, l’eau coule encore. J’aide à remplir vingt bouteilles en plastique de sept litres d’eau. Comme beaucoup de ces grosses bouteilles sont disponibles dans notre cellule, je suppose qu’il y a souvent des problèmes avec l’eau.
Tout à coup, la porte de notre cellule est verrouillée, un tumulte se fait entendre dans le couloir, on entend des coups et des cris. De toute évidence, quelqu’un se fait tabasser. La sortie quotidienne au café est annulée pour tout le monde aujourd’hui. Sûrement à cause de nous, les Suisses. Probablement parce que la porte de notre cellule reste fermée à clé, deux codétenus décident de cuisiner déjà à sept heures du soir. Selon les normes libyennes, c’est très tôt pour un dîner. Il y a un sandwich au thon avec de l’harissa (une purée de piments). Un garde nous informe que nous serons amenés devant un juge demain à neuf heures. Nos codétenus nous apprennent que le Tribunal est ici-même, en prison. Rachid et moi sommes heureux que les choses avancent enfin, mais en même temps je suis inquiet, car tout ici est complètement arbitraire.
J’ai une petite discussion avec mon compagnon de lit. C’est un berbère d’Yfren, au sud de Tripoli, pas un arabe. Les Berbères sont opprimés par le régime Kadhafi et ne sont pas autorisés à parler leur propre langue.
Soudain, le signal de réception du récepteur satellite TV est perdu. Apparemment, les Libyens veulent empêcher les deux Suisses de recevoir des informations de l’extérieur. Désormais, le blocage d’informations concerne les téléphones portables, la télévision par satellite et les visites.
Rachid se fait raser par le « Boy ». Le « Boy » est en quelque sorte le serviteur du chef de cellule, il a vint-quatre ans et est là depuis un an. Rachid se débrouille bien, et trouve quelqu’un qui lui fait sa lessive. Plus tard, nous avons un autre repas, poulet-spaghettis, qui a vraiment bon goût. Le cuisinier dans notre cellule est égyptien.
Je retrouve le même lit, et je m’endors à deux heures et demie du matin.
Peu avant sept heures, les portes des cellules 1 à 4 sont déverrouillées. Je veux prendre une douche, mais il ne reste que deux bouteilles d’eau en plastique, juste assez pour Rachid et moi. Vers huit heures, nous devons attendre avec une quarantaine d’autres prisonniers à l’intérieur, près de la sortie. Il semble que tous ces prisonniers doivent être présentés devant le juge. Au bout d’une heure, nous sommes conduits par petits groupes dans un bâtiment voisin, où nous devons nous asseoir à même le sol, dans une petite pièce. Au bout d’un moment, Rachid et moi sommes de nouveau transférés dans une autre pièce, où l’on ne trouve que quelques chaises cassées. L’avocat de Rachid apparaît sur le pas de la porte, mais il n’est pas autorisé à contacter son client, et il est immédiatement emmené par les gardes. J’attends encore. Finalement, Rachid est appelé et emmené. Après moins de dix minutes, il est de retour, totalement déprimé et marmonne quelque chose comme vingt jours.
Puis on vient me chercher. Salam, mon avocat, est dans la salle d’audience. Pendant la courte présentation, je peux mettre une lettre dans la poche de sa veste sans que les gardes ne s’en aperçoivent. Quelle scène ! Avec une sage prévoyance, j’ai écrit une lettre à Yasuko hier soir. Je lui dis que je vais bien, et je lui énumère les nécessités quotidiennes que j’aimerais avoir.
Salam ne peut pas me parler. Le juge est assis derrière un bureau, à côté de lui se trouvent un traducteur, un preneur de procès-verbaux et un Procureur. Le juge lit les charges. Je réfute les trois inculpations en expliquant que j’ai un visa valide, que l’enregistrement de la société ABB est absolument en règle et qu’ABB a toujours payé les taxes correctement. Le juge feuillette les dossiers, un peu mécontent. Les gens n’arrêtent pas d’entrer et de sortir de la salle d’audience, c’est un va-et-vient constant. Salam prend brièvement la parole, et le juge prononce déjà son verdict : Vingt jours ! On me demande si j’accepte le verdict. Bien sûr que non ! Et c’est tout, fin du spectacle ! Cette représentation grotesque n’a duré que cinq minutes environ. Je ne sais pas quand les vingt jours commenceront. Puis-je contester le verdict ? Quand pourrai-je parler à mon avocat ? Pourrai-je recevoir des visiteurs ? Serai-je transféré dans une autre prison ? Plus de questions que de réponses.
Rachid, complètement déprimé, dit que le Procureur a vingt jours pour rassembler des preuves.
De retour à notre cellule, il est temps de remplir à nouveau les bouteilles d’eau. Au moins, c’est un peu distrayant. Entre-temps, deux des autres prisonniers ont été transférés. L’officier responsable du bloc cellulaire vient nous voir et veut loger de nouveaux prisonniers avec nous, mais le chef de cellule l’en empêche. Nous apprenons qu’il fait beaucoup plus chaud à l’étage et que vingt-quatre prisonniers par cellule y sont enfermés pour une cellule de même taille que la nôtre.
Le Berbère et le cuisinier trouvent que mon pantalon long est trop inconfortable et insistent pour que je porte un bermuda. Le cuisinier m’en prête un.
Il y a une autre razzia à six heures du soir, ils trouvent encore un téléphone. Une nouvelle fois, au milieu de la pièce, un grand tas où tous les effets personnels sont empilés. Nos compagnons de cellule trouvent que c’est une bonne occasion pour nettoyer à fond le sol et sous les lits. Dans la zone d’entrée, où chaussures et sandales sont stockées, de nombreux cafards sont éliminés du mieux possible. Les prisonniers supérieurs laissent ce nettoyage aux plus démunis. La réception de la télévision par satellite reste aujourd’hui interrompue toute la journée.
Je me suis endormi au cours de la soirée, mais me suis réveillé à deux heures du matin. Il y a à manger : pommes de terre avec pois chiches, tomates, poulet, riz et pain. Tout le monde mange avec les mains directement dans le grand bol, comme c’est l’usage dans les pays arabes. Je suis le seul à avoir une cuillère. La nourriture est bonne, mais j’aurais préféré dormir un peu plus longtemps.
À sept heures, j’entends de l’eau s’égoutter dans le seau des toilettes. J’en profite pour aller aux WC, faire la lessive et prendre une douche. Cependant, je dois utiliser l’eau avec parcimonie, car le robinet ne produit qu’un petit filet d’eau. Rachid et moi allons ensuite remplir nos vingt grandes bouteilles d’eau chez les Africains.
Ahmed, le chef de cellule numéro deux, m’invite dans son fief. Quand on m’offre du jus de mangue, je ne doute pas de la propreté du verre, car après tout, l’hospitalité et la bonne volonté des voisins de cellule sont aussi importantes pour ma survie en prison. Nous regardons sur DVD un spectacle de danse avec de la musique raï algérienne puis une course automobile.
Rachid et moi sommes autorisés à aller au café avec d’autres prisonniers. C’est moins détendu qu’il y a deux jours, quand nous y étions avec notre chef de cellule, car aujourd’hui nous devons nous accroupir devant le bâtiment en rangées de cinq et attendre longtemps. Les gardes crient : « Khamsa, khamsa, khamsa, khamsa ! » ce qui signifie « cinq, cinq, cinq, cinq ! ». L’air frais me fait du bien. De retour dans la cellule, Rachid reçoit des t-shirts et des sandwiches de ses parents tunisiens et ses médicaments de l’ambassade.
Il est déjà midi quand Ahmed, le chef de cellule numéro deux, m’appelle. J’ai une visite. Les gardes m’emmènent dans une longue salle, coupée par deux énormes grilles en fer qui s’élèvent jusqu’au plafond. Entre chacune, un passage d’environ un mètre sépare les zones visiteurs et prisonniers. Des deux côtés, les hommes hurlent. Le niveau sonore est tel que j’entends à peine le son de ma propre voix.
Côté visiteurs, je découvre Salam, mon avocat. Apparemment, il négocie avec les gardiens. Finalement, ils me remettent deux sacs en plastique, une pochette et une enveloppe. Salam articule quelque chose, et je crois comprendre que le gouvernement cherche une solution. J’essaie de lui dire que Rachid a reçu des médicaments. Mais c’est impossible de communiquer, on se fait un signe de la main pour se quitter, et je retourne en cellule avec mes objets de valeur. Yasuko m’a donné bananes, pommes, eau potable, ainsi que deux bermudas, un pantalon de pyjama, une chemise, un nécessaire de voyage, un livre, un livret « Arabe pour débutants », une tasse en fer blanc, une cuillère et une lettre. Je me réjouis de sa lettre et des nombreuses choses utiles qu’elle m’a préparées.
Le soir, le prisonnier qui surveillait devant la porte de sa cellule, n’a pas fait assez attention, et le « Libanais » est pris en train de téléphoner. Son téléphone est aussitôt confisqué. Le Libanais vient bien sûr du Liban et est dans la vraie vie « la main droite » du chef de cellule qui possède une entreprise de construction.
Rachid et moi ne sommes pas autorisés à aller au café aujourd’hui. Peu avant minuit, il y a une autre razzia dans les cellules 1 à 4, cette fois les cellules sont fouillées pendant que les quelques soixante-dix prisonniers sont entassés dans l’étroite salle des visiteurs. Avant d’être ramenés, tous les prisonniers sont fouillés.
C’est une nuit chaude et humide. Des gars de notre cellule ont joué aux cartes jusqu’à six heures du matin. Maintenant, tout le monde dort, sauf l’Égyptien. Je remplis toutes les bouteilles d’eau chez les Africains, puis je lave mes vêtements.
Plus tard, Rachid et moi nous nous asseyons devant l’entrée de notre cellule et observons les activités de nos codétenus. Pour changer, nous faisons quelques tours dans la « cour intérieure ». La cour intérieure n’est pas une cour à l’air libre, mais une grande pièce au milieu du bâtiment. Certains prisonniers y accrochent leur linge pour le faire sécher. De cette cour, on peut voir au loin dans la partie arrière du bâtiment, mais j’ai peur de pénétrer dans ces catacombes, car c’est encore plus sombre et menaçant.
L’Égyptien s’allonge souvent dans le lit de Rachid pendant la journée. La nuit, il dort avec trois autres personnes sur de minces matelas de réserve au centre de la cellule. Beaucoup de prisonniers ont le « regard vide » et semblent apathiques, la plupart fument, Rachid et moi sommes les seuls non-fumeurs de notre cellule. Personne ne lit, je ne vois jamais mes compagnons de cellule se brosser les dents non plus. Le temps se traîne, et je ne peux pas me concentrer sur la lecture.
Ce soir, la télévision par satellite est à nouveau disponible. C’est une surprise agréable pour une fois ! Ce soir non plus, on ne peut pas aller au café.
Le riz et le poulet sont servis à deux heures du matin. Comme toujours, l’Égyptien cuisine. Pendant la matinée, je suis de nouveau occupé à remplir les vingt bouteilles d’eau, et à laver mes vêtements. Je suis content de trouver une occupation et d’éviter de rester les bras croisés. Plus tard, je fais quelques pas dans la cour avec Rachid.
Une autre razzia téléphonique a lieu vers midi. Cette fois, un officier supérieur est présent. Notre cellule fait l’objet d’une fouille particulièrement minutieuse, et le haut gradé piétine la chicha (narguilé) du Berbère. Tout le monde est fouillé et on me prend mes 30 dinars. C’est difficile à croire, mais on retrouve encore deux téléphones. L’un appartient à Tariq qui vient de Sebha et l’autre au policier de Tripoli qui aurait tué quelqu’un par accident. Les deux hommes sont pris et placés dans une cellule d’isolement de la taille de nos toilettes, un mètre carré. C’est de la torture ! Personne ne sait combien de temps ils devront y rester. Tout ça, à cause de nous les Suisses ! Cette pensée me met mal à l’aise. Notre cellule est une fois de plus dans un désordre total. Tout est par terre et il faut beaucoup de temps avant que tout le monde ne retrouve ses affaires et que tout soit en place. Pendant le rangement, un garde s’introduit à nouveau dans notre cellule, refait un contrôle et trouve encore un téléphone !
Aujourd’hui pour une fois, il y a de l’eau courante. Certains en profitent pour prendre une bonne douche.
Il semble que très peu de prisonniers soient religieux. Mais dans la cellule numéro 2, il y a un homme pieux qui agit comme chef de prière. Il aurait tué sa femme. Chaque fois que l’occasion se présente, il exhorte Rachid à prier avec lui et les quelques autres dévots, mais Rachid ne montre aucun intérêt.
Soudain, la porte de notre cellule est fermée à clé. Elle sera rouverte une heure plus tard. Presque tout ici est arbitraire, la plupart des actions semblent être sans but et sans règle compréhensibles.
Le Gouvernement suisse travaille-t-il à notre libération ? Que fait l’avocat, que fait le personnel de l’ambassade ? Quand pourrai-je voir Yasuko ? Quand pourrai-je parler à l’avocat ? L’incertitude m’épuise.
L’approvisionnement en eau est de nouveau interrompu et, à onze heures du soir, il y a une autre razzia téléphonique. C’est la sixième en six jours. Cela commence à devenir une routine. Rien n’a été trouvé cette fois-ci.
Le matin, Rachid et moi tournons en rond dans la cour en silence, chacun plongé dans ses pensées. Un gardien nous demande de nous préparer car nous sommes sur le point d’être libérés, il dit qu’on a été libérés sous caution. Je suis un peu sceptique, mais j’emballe quand même mes affaires dans deux sacs en plastique et j’enfile mon pantalon long.
Le chef de cellule se fait prendre avec un téléphone portable, le gardien le fracasse aussitôt sur l’armature du lit. Je n’arrive pas à croire qu’après toutes les razzias, il y ait encore des téléphones !
À six heures du soir, Rachid et moi sommes enfin appelés. Le jeune garde est arrogant et nous presse. Je dis au revoir à mes compagnons de cellule qui nous ont accueillis à bras ouverts et nous ont donné l’hospitalité malgré les difficultés. Nous attendons devant le « magasin », car apparemment d’autres prisonniers sont aussi libérés. Le garde est de mauvaise humeur et hurle. Il nous ordonne d’aller de l’autre côté du couloir, face au mur, d’écarter nos bras et de toucher le mur avec nos paumes de main. C’est dans cette position que nous attendons l’arrivée des autres prisonniers. Notre groupe compte une quinzaine de détenus. Après avoir été conduits à « l’administration » au rez-de-chaussée, nous devons nous accroupir le long du mur et attendre à nouveau. Bon nombre des prisonniers libérés sont des Somaliens, probablement des réfugiés. Mes achats dans le magasin de la prison déduits de mon solde créditeur, je reçois le montant restant en espèces. C’est incroyable que ce genre de chose fonctionne ici ! Malgré tout, je dois faire une croix sur les 100 dollars US qui m’ont été retirés à mon arrivée, car apparemment la clé du coffre-fort n’est pas disponible. Salam, Frédéric, Ahmed Sharata et les proches de Rachid nous attendent devant la prison.
À l’ambassade de Suisse, tout le monde nous accueille chaleureusement, on nous présente Pascal Holland1 et Éva Giger2. Le DFAE (Département fédéral des affaires étrangères) a envoyé ses deux diplomates à Tripoli pour négocier avec les Libyens. Ils sont ici pour la deuxième fois en quelques jours et séjournent dans la résidence de l’Ambassadeur Daniel von Muralt, qui n’est qu’à dix minutes à pied de l’ambassade. Rachid et moi prenons une bonne douche et attendons avec impatience des vêtements frais.
Je reçois beaucoup d’appels. Entre autres, Micheline Calmy-Rey, Ministre suisse des affaires étrangères, et Michel Demaré, PDG intérimaire du groupe ABB. Tous deux veulent me rencontrer dès mon retour en Suisse. Gian Francesco Imperiali, mon supérieur, est aussi, bien sûr, très soulagé de ma libération. J’appelle aussi mon frère Moritz, il pourra informer tous mes proches en Suisse.
Rachid et moi faisons une visite médicale dans une clinique voisine. On a l’air d’aller bien tous les deux, on saura dans quelques semaines si nous avons été infectés par la tuberculose, une maladie qui sévit souvent dans les prisons surpeuplées.
Après le check-up, nous nous rendons dans un restaurant voisin pour un repas copieux. En plus de Rachid, Yasuko et Frédéric, sont également présents un employé de Stucky et un neveu de Rachid. Mais je ne me sens pas à l’aise dans les lieux publics de Tripoli et j’aurais préféré rester à l’ambassade. Après le dîner, Rachid se rend à la résidence de son entreprise à Jansur, il veut rester avec les membres de sa famille tunisienne. Yasuko et moi sommes conduits avec Frédéric jusqu’à l’ambassade, où nous passons la nuit dans l’appartement officiel des visiteurs, on ne veut pas rentrer chez nous. L’ambassade compte trois niveaux. Au rez-de-chaussée se trouvent les bureaux et aux deux étages supérieurs les appartements officiels du Consul, du Vice-Consul et de l’assistant d’équipe ainsi qu’un appartement pour les visiteurs qui est maintenant le nôtre.
1 Nom changé.
2 Nom changé.
Comme tout est propre ici, qu’il est agréable de se doucher avec de l’eau chaude ! Quel soulagement ! Yasuko et moi avons beaucoup à nous raconter. Elle s’est réfugiée immédiatement après mon arrestation à l’ambassade où elle vit depuis lors.
Hans Berner1, l’assistant d’équipe de l’ambassade, nous apporte la revue de presse du DFAE, une compilation des communiqués de presse sélectionnés de la journée. J’apprends que les forces de l’ordre genevoises enquêtent sur Hannibal et Aline Kadhafi pour agression physique, menaces et contraintes. Le juge d’instruction genevois Michel-Alexandre Graber qui a accusé Hannibal ne regrette pas sa décision. Il veut poursuivre la procédure en toute indépendance.
La Libye exige les excuses de la Suisse et la suspension de la procédure en cours. La justice genevoise a la possibilité de tout arrêter en raison des « intérêts supérieurs de la Suisse ». Le magazine « Weltwoche » demande pourquoi les autorités genevoises n’ont pas agi plus prudemment dans l’affaire Hannibal Kadhafi, comme c’est généralement le cas pour les délinquants criminels provenant des environs immédiats des potentats. Dans ce cas, le Bureau du Procureur envoie généralement une convocation écrite pour le lendemain et ne procède pas immédiatement à une arrestation avec un important contingent de policiers. Le délinquant a ainsi la possibilité de quitter le pays et d’éviter l’arrestation. Cela aurait probablement permis d’éviter cette crise. En outre, j’ai lu que la Suisse s’est prononcée contre la médiation par un tiers, par exemple une personne connue comme Nelson Mandela ou Abdelaziz Bouteflika. La Suisse pense pouvoir résoudre le conflit par elle-même sans médiation.
Le Ministère libyen des affaires étrangères déconseille aux compatriotes de se rendre en Suisse. Les autorités suisses ont fait preuve d’un manque de respect à l’égard des Libyens et des Arabes et ont pris des mesures sévères.
Huit Libyens en uniforme sont postés en permanence devant l’ambassade, probablement pour nous intimider. Yasuko me raconte que le 23 juillet, environ deux cents Libyens avaient manifesté contre la Suisse devant l’ambassade, sans doute une action de protestation organisée par le régime Kadhafi.
Aujourd’hui, Jack Rohner, l’Attaché de défense suisse, est arrivé à Tripoli. Jack est basé au Caire et dessert l’Égypte, la Libye et les Émirats Arabes Unis.
L’Ambassadeur nous convoque tous dans la salle de conférence à seize heures, nous expliquant que la Suisse et la Libye négocient actuellement le libellé d’un procès-verbal sur « l’affaire Hannibal Kadhafi ». Toutefois, il n’est pas prévu que « l’affaire Göldi et Hamdani
