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Au printemps, à mesure que la forêt se couvre de feuilles, Jean, jeune garde forestier, découvre la puissante lutte que se livrent les forces de vie et de mort. Au fil des saisons, son métier évolue et l'homme des bois d'hier, aujourd'hui à la retraite, est sidéré de voir la sylviculture moderne s'abreuver de nouvelles connaissances environnementales pour piller la forêt en toute impunité alors que la gestion sylvicole sommaire de ses débuts était de nature conservatrice. Face à l'intérêt financier qui réduit l'arbre à un tas de planches malgré l'apport des sciences écologiques, ne faut-il pas faire surgir ce besoin de sauvage qu'éprouve tout homme qui veut retrouver une âme de poète ?
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Seitenzahl: 234
Veröffentlichungsjahr: 2020
Aux enfants sur qui l'on se décharge de la lourde tâche de purifier la terre, aux miens qui me donnent la légèreté d'y vivre.
Olivier
Il sourd
Un soir d'hiver
Au matin de mes jours.
Doux chérubin
Qui sourit aux anges,
Vif diablotin
Qui trotte à vauvert.
Je cours
Hors d'haleine
Derrière son derrière,
Trébuchant à foison
Sur ses éclats de rires.
Menottes friponnes,
Et œil malicieux
N’entendent raison
Qu’une fois l'oreille tirée.
Ses paroles dorment
À poings fermés
Et des tons rauques
Crient la douleur des sons
Broyés sur son enclume.
Mais dès que la langue
Lui lèche la main,
Les mots sautillent
D’un doigt à l’autre.
S'en vont les maux de gorge
Et l'or du silence
De mon petit trésor
Scintille
Dans mes pupilles.
Zoé
Vague que vaille,
Le temps fripe
Ma couenne,
Les jours s'embourbent
Au creux de mes rides.
Tombe dans une ravine
Une grêle graine
Grappillée
Au fruit défendu.
Elle germe,
Gerce mes chairs,
Tête mon sang,
Troue mes os,
Prend mon cœur.
Le petit ange du soir
Chasse
Du paradis
Le démon de midi.
Dès que ses cils graciles
Chatouillent
Mon regard,
Sa fossette canaille
Dévore
Mes pensées.
Est doux
Le souffle d'un enfant
Sur une peau
De chagrin.
La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Baudelaire
De saison en saison, sans rime ni raison,
Des êtres vagabondent dans la magie d'un monde
Où, dès que l'aube luit jusque tard dans la nuit,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Leur printemps était vert mais noirâtre est l'hiver
Car de nouveaux patrons, abjects pilleurs de troncs,
Veulent qu'ils ravagent la forêt sauvage
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit.
Jean évoque la vie de ces gens aux abois, Jadis gardes-protecteurs des Eaux et Forêts, Aujourd'hui techniciens prospecteurs de bois, Priés de profaner ce qu'ils ont adoré.
Printemps
Été
Automne
Hiver
Deux, trois caresses
De l'astre vermeil
Et l'allégresse
Perce le sommeil.
Le sol gelé
Ragaillardit,
La giboulée
Le reverdit.
La graine
Bourgeonne,
La reine
Bourdonne,
La fleur
Se vend
Au vent
Siffleur
Tant
Doux,
Quand
Fous,
Dards
Durs,
Nards
Murs,
Eclats
De tons,
Ebats
De sons
Tortillent
Les hampes,
Titillent
Les tempes,
Rendent folle
La fauvette
Que fleurette
Affriole.
Parfums de rose,
Muguet, bois-
puant,
Houx, phallus
gluant,
L'odeur explose.
C'est le printemps, une abeille l'a vu et le rucher bourdonne de cancans. Sous les papouilles d'un soleil polisson, les graines défoncent le sol, les cotylédons se défroncent, les tiges défroissent leur robe, sauterelles et coccinelles défripent leurs ailes. Étrange nature qui s'endimanche aux beaux jours et se dénude aux premiers frimas. Une dernière brume rince le rance de l'hiver, imprègne chaque brin d'herbe de capiteuses effluves. A peine la verdure a-t-elle mangé le brun de la terre que d'infinies couleurs la gercent. L'anémone sylvie blanchit le pied des frênes, la pulmonaire empourpre la sente, véroniques et campanules bleuissent la pente, elles se hâtent avant que les bourgeons des ramées n'éclatent en ombrageux feuillage.
Vite, ils bedonnent déjà !
Du haut des cimes de bouleaux au creux des terriers de blaireaux la forêt se trémousse, la sève l'assaille. De puissantes gerbes gluantes jaillissent de la terre, pénètrent les plantes. Qu'elles saillissent la minuscule renoncule ou l'énorme orme, leur verdeur est semblable, la vie s'empare du monde, même le gros chêne a du mal à cacher son trouble sous son écorce crevassée. Jarretières et corsages dégrafés affolent cétoines et abeilles, bourdons et syrphes troussent jupons dans un guilleret chambardement. Tout au désir de goûter au fruit défendu, chaque fleur offre sa virginité au premier venu, velu ou nu, tous inconnus.
- D'Zitt isch do ! gazouille la mésange. Le vent froufroute de plaisir, le ruisseau glougloute la nouvelle de roches en roches, léchant avec entrain les derniers cônes de glace.
- Comment cette charbonnière peut-elle annoncer l'arrivée de la belle saison ? glapit l'épervier dont les yeux perçants n'ont pas encore vu le bout d'une queue d'hirondelle.
Elles sont quelques-unes à tournoyer autour du quetschier de la maison forestière où, depuis hier, s'installe un homo sapiens qui s'imagine aussitôt qu'elles parlent de lui.
- Ah, ces hommes avec leur manie de tout rapporter à leur nombril ! piaille le rouge gorge. Il est l'un des rares habitants à fréquenter la bête humaine. Il sait que son orgueil lui fait croire qu'elle est au-dessus de son environnement et que sa bestialité la rend plus répugnante qu'un charognard, mais il y trouve son compte en picorant les miettes de pain déposées sur le rebord de la fenêtre. Son excès de confiance le perdra quand la patte du chat rabattra son caquet. Pan ! Sur son bec gourmand.
Pour l'heure, il observe l'occupant des lieux.
Jean s'affaire à rendre la maisonnée habitable. L'Office National des Forêts lui a accordé dix jours de congé d'installation. Il en a bien besoin vu l'état des lieux. La demeure est inoccupée depuis plus d'un an, les plafonds se lézardent, la tapisserie se gondole, la sittelle a becqueté le mastic des vitres, un vent violent a volé les volets du haut et un visiteur a défoncé la porte de la cave malgré la garde assidue d'une armée d'orties géantes urticant jusqu'au cou rôdeurs et maraudeurs.
Un paradis pour ce soixante-huitard encore boutonneux dont le rêve de vivre en communauté dans un hameau ardéchois est écorné par un solide bon sens paysan. Les pieds sur terre, il sait qu'un ventre vide n'a pas d'oreilles. Le statut de fonctionnaire lui assure le souper avant qu'il ne s'endorme à l'heure où la chouette s'éveille. Hululements et ronflements s'entremêlent, l'une chasse sous la lune, l'autre écoute la belle étoile lui murmurer ses rêves.
Il voulait être professeur de lettres classiques, le voici garde forestier stagiaire en poste dans les contreforts vosgiens qui dominent la plaine d'Alsace.
Les bras lui en tombent quand, sur le saule qui pousse dans la gouttière du toit, le merle moqueur flûte « le temps des cerises ». Fermant les yeux pour savourer le siècle qui l'en sépare, le béjaune ne voit pas la belle merlette s'approcher du chanteur.
Il a délaissé les dictionnaires, le gros Gaffiot latin et le gras Bailly grec, pour s'emplumer d'images d'oiseaux et s'enherber de flore sylvestre. Faut dire que différencier un sapin d'un chêne est l'alpha et l'oméga de sa culture champêtre. Encore qu'à première vue il confonde souvent l'abies pectinata avec son cousin l'épicéa mais, dès qu'il les effleure, l'élégant un peu raide et si bien peigné avec la raie au milieu se distingue nettement du mollasson hirsute où tout pendouille, même les cônes que l'autre dresse fièrement vers le ciel. Toutefois, l'investigation se complique quand celui qu'il veut identifier a la bougeotte. Sans jumelles, le néophyte a beau consulter son livre sur les oiseaux, il ne peut découvrir l'identité du moineau qui fait son nid dans la cabane du bout du jardin. Trop gris, trop vif.
- C'est une fauvette babillarde. Tu trouveras à qui parler dans ce lieu solitaire, lui souffle un bûcheron.
Il y a déjà de quoi lire, le rouleau de papier hygiénique n'a pas encore trouvé ce trou du cul du monde où ballonne une pile de vieux journaux.
La maison est difficile d'accès. Six kilomètres de chemin caillouteux la relient au long ruban bitumeux qui serpente jusqu'au village en épousant l'ondoiement du ruisseau.
- Enfin seul ! Le bonheur l'aveugle, mille ocelles l'épient. Personne ne le connaît, tous le craignent. Même le vieux sanglier se terre dans la souille dès que le geai signale l'intrus. Il sait que le trublion, plus lent qu'une couleuvre, plus puant qu'un putois, maîtrise le feu qui foudroie dans un bruit de tonnerre. Sa mère l'a mise en garde avant de mourir d'un trou dans sa hure dure à défoncer un sol gelé. Elle croyait qu'une laie allaitant sept marmots était à l'abri des balles, la consigne avait été donnée en début de battue. Bien sotte qui se fie aux paroles des hommes ! Unique survivant, le marcassin n'écouta plus aucun ragot et devint grand solitaire.
Pourtant Jean est un gentil. Peace and love est sa devise. L'aube des années soixante-dix lui permet enfin d'assumer son ascendance rurale. Durant sa jeunesse lycéenne et universitaire, il tenta tant bien que mal de cacher la défroque du péquenot sous le paletot de l'étudiant. La bourgeoisie n'aimait guère les bouseux, malheur à lui si une fille repérait ses chaussettes de laine reprisées par grand-mère. Bien avant de tuer le père, l'adolescent assassina le moujik dont il avait honte, veillant à ce que des ongles noircis ou une paume calleuse ne décèlent son crime.
La ruralité d'alors enviait la vie citadine, le luxe d'une salle de bain, le chauffage central, le cinéma, les beaux habits, les belles manières... Ses parents ne désiraient-ils pas l'extirper de la campagne en l'envoyant étudier en ville ? Son parrain lui répétait souvent :
- T'as beau faire des études et aller dans la haute, il faut trois générations pour enlever l'odeur d'écurie.
Jean regrettait le temps où les serfs semblaient issus d'une génération spontanée tandis que le noble lignage de ducs ou barons remontait à l'âge d'or. Décrotter son patronyme devint une obsession.
Quand les drapeaux rouges et noirs des soixante-huitards s'inclinèrent devant les cols bleus, il renia ses origines et se prétendit fils d'ouvrier pour le sourire d'une blonde, le baiser d'une brune ou une caresse de rousse. A force de se frotter aux militantes maoïstes, l'apprenti dragueur devint un spécialiste de la lutte des classes.
Vint le retour à la terre, le goût du naturel, de la simplicité. Toute son enfance. Quelle joie de jeter les cahiers au feu et de réhabiliter ses ancêtres en maniant faux et fourches autour de la maison forestière ! Père et mère ne prisent pas ce retour en arrière. Ayant passé leur vie à débroussailler les champs, ils ne peuvent concevoir qu'une maîtrise de lettres s'en aille aux orties, ils ne se sont pas sacrifiés pour le voir au plus bas échelon des Eaux et Forêts, niveau brevet, alors que le chef de son chef, l'ingénieur forestier, a un diplôme d'études inférieur.
- L'école d'ingénieurs des travaux est facile d'accès. Pourquoi ne passes-tu pas le concours d'entrée ?
Mai 68 l'a drogué de soleil, de liberté, d'amour, il ne peut plus s'en passer. Ces petits bonheurs se cachent dans le pré, il en est persuadé. Sauter pardessus la haie, grimper dans le cerisier entrent peu dans les activités quotidiennes d'un cadre de bureau autour duquel volettent de sombres diptères collant leur tristesse au plafond et chiant leur noirceur sur la lampe. Au milieu de sa clairière où les mouches à miel butinent l'ache et le serpolet, Jean a l'impression de retrouver le paradis terrestre avant la condamnation divine qui obligea ses parents à gagner leur pain à la sueur de leur front. Le grand air vivifie la liberté, l'isolement procure la paix, l'amour se cache sous les frondaisons.
Qu'importe la carrière si le bonheur est là ! La course aux honneurs n'oblige-t-elle pas à suivre la ligne tracée par la société ? Plus on monte, plus la voie se rétrécit et gare au mauvais pas si on s'en écarte. Certes, l'ascension sociale permet d'être vu et mieux rétribué. Mais que sont paraître et avoir à côté du verbe être que Jean a toujours placé au-dessus des autres ? Son extraordinaire irrégularité le rend singulier, bigrement vivant. Le recours à l'auxiliaire avoir complète harmonieusement sa conjugaison. On ne peut être sans avoir de quoi manger, où s'abriter, à qui parler…
La société de consommation en déduit que, si l'on ne peut trouver le bien-être sans un minimum d'avoirs, c'est que le bonheur se cache dans la possession et qu'il augmente forcément à mesure que les biens s'accumulent. Avoir devient la raison d'être. Comme il se conjugue à tous les temps, modes, voix sans auxiliaire, il se met à boursoufler quand son compère s'atrophie. Le verbe se fait chair, on adore son unicité.
Mais n'est-ce pas une obsession bovine que de ne penser qu'à se remplir la panse ? Jean rumine cette idée depuis belle lurette, il en conclut qu'il suffit d'un minimum pour être à son optimum car le bonheur n'est pas dans la matière mais dans la manière de gérer sa vie.
- Pour vivre heureux, vivons cachés ! dit le proverbe.
- et couchés, ajoute le soixante-huitard, allongé sous les frondaisons, en douce compagnie. A bien des égards, l'horizontalité a plus de saveurs que la verticalité.
Aussi se dépêche-t-il de coller le papier peint de la cuisine. Peu lui importent les autres pièces qu'il a juste dépoussiérées, à peine a-t-il remplacé une vitre cassée de la chambre à coucher et déposé un matelas sur le plancher. Des caisses de livres et un vieux fauteuil s'enrhument dans le moisi du salon tandis que l'éponge de l'évier transpire à côté des plaques rougies de la cuisinière. Unique gros investissement qu'il a consenti de faire sur les conseils d'un collègue, le fourneau possède un foyer profond qui garde les braises durant toute la nuit.
- C'est cher mais tu ne regretteras pas ton achat, lui avait-il dit.
Pendant quarante ans, de grosses bûches bouteront le froid hivernal hors les murs et de fines charbonnettes obligeront l'humidité estivale à s'essuyer les pieds avant d'entrer. Bureau, salon, quelquefois dortoir, la cuisine concentre autour de son poêle toutes les activités de la vaste demeure. Déjà quelques livres baillent sur la table à côté de l'assiette de soupe, la coquine aura bien souvent l'occasion de les éclabousser. Les chaises se couvriront d'habits empressés de se sécher. Les chaussures se vautreront près du feu, bourrées de papier journal. Certains calepins de bureau se camoufleront sous la queue des casseroles, en sortiront fripés et maculés de graisse.
Une grosse lampe à pétrole cramponnée au plafond sautille sur la table lorsqu'elle veut sentir ce qu'il y a au fond des plats ou lire entre les lignes du journal couvert d'épluchures. Ailleurs, une odeur de cire fondue se mêle aux relents de cheminées froides. La maison n'a ni téléphone, ni électricité. Une bénédiction pour quelqu'un qui aspire à être un homme des bois.
Le home des bois n'attend guère ce va-t-en-guerre contre la société de consommation. La piéride du chou a dénombré vingt mille plants d'épicéas mis en jauge dans le pré de service et l'affreuse nouvelle papillonne jusqu'à la parcelle de hêtres coupée à blanc l'hiver dernier. L'homme sage et pensant a décidé de replanter l'espace dénudé de manière artificielle. Sol et plantes regrettent cet horrible enrésinement mais, ne pouvant s'opposer directement aux tronçonneuses et fers à planter, élaborent un lent processus d'élimination. Fougères et genêts étouffent dès la première année le maximum d'envahisseurs avant que l'ouvrier ne les décapite avec son croissant acéré. Le campagnol en élimine quelques-uns en rongeant leur collet puis la nature laisse l'homme s’enorgueillir de sa victoire. Dès que les troncs s'épaississent au point de devenir rentables, le bostryche s'y installe après une saison sèche que les pessières n'aiment guère. La petite bête vole, troue, baise, pond. Ses larves creusent des galeries qui coupent les canaux de la sève. Le feuillage roussit, les aiguilles tombent, l'arbre meurt. Le cerf se charge des survivants, arrache des lambeaux d'écorce protectrice ; les champignons se ruent dans les écorchures et gâtent le bois jusqu'au cœur.
On ne commande à la nature qu'en lui obéissant, disait Bacon, quatre siècles passés.
Tout penaud, le forestier réintroduit des feuillus qui ont bien du mal à pousser sur un sol acidifié par les aiguilles résineuses.
- Sans nous, il n'y aurait plus de forêts, lui disent ses confrères.
Jean en est persuadé quand il entame son premier jour de travail. Il mettra des mois à reconnaître l'imbécillité de sa première tâche, des années à comprendre que la forêt n'a pas besoin de son aide mais il y retrouve aussitôt ses racines. Tôt levé, rasé, lavé, il attaque dès l'aurore l’œuvre de sa vie. Sept ouvriers attendent ses directives pour déterrer les plants, les transporter et les planter en rang d'oignons sur le versant sud de la colline. Heureusement que Maurice, le collègue chevronné qui assurait l'intérim du poste jusqu'à sa venue, est présent. Jean n'y connaît rien, pas même le prénom des participants qu'il assimile très vite en étant à leur contact tout au long de la journée.
En fait, Maurice passe son temps à lui expliquer le bien-fondé des travaux. C'est Alphonse, le maître-bûcheron, qui prend les choses en main. Tout le monde l'appelle Fonnss. Il est venu avec son tracteur et une remorque sur laquelle les plants sont chargés.
Peuf, peuf, peuf ! Un nuage de fumée noirâtre les emmène sur la pente de la montagne où linottes, pouillots, gros-becs s'enfuient de peur d'être gazés.
Péniblement, le Vendeuvre des années cinquante arrive sur le ressaut de la parcelle quarante-huit où Jean voit le cul blanc de sa première biche détaler dans les fourrés.
- C'est un chevreuil, corrige Maurice.
L'ébahissement demeure.
Deux hommes s'empressent de remettre en jauge les vingt mille plans d'épicéas, livrés par bottes de cinquante. Les racines ne supportent pas la dessiccation.
- Une simple heure au soleil les tue, dit doctement le plus grand des deux. Un troisième coupe une trentaine de longs bâtons dans des cépées de noisetiers, Fonnss en prend quatre et piquette la première ligne de plantation, un jalon tous les cinquante mètres. Jean-Pierre le suit et fiche ses balises à un mètre de distance, un autre le suit, etc.
Une fois les plants mis à l'abri, le terrain jalonné, les ouvriers se rassemblent autour du feu que l'un d'eux a allumé, sitôt arrivé. Jean découvre alors qu'il n'est pas nécessaire d'avoir un journal froissé ; un bout de bois ordinaire, une allumette suffisent. L'ouvrier madré ne lui dit pas qu'il s'agit d'un morceau de pin empli de résine, il le découvre de lui-même en touchant une autre bûchette qui lui colle aux mains. Le feu prend corps, les flammes lèchent d'abord de fines brindilles, puis des rameaux noueux, enfin de bons rondins s'éclatent dans les braises. La tronçonneuse découpe un tremble en tronçons de quarante centimètres qui sont allongés face aux flammes. Chacun s'assoit sur un billon, les fesses au chaud, sort le casse-croûte de la besace, Jules s'est fait une pique avec une branche au bout de laquelle grille une tranche de lard, Valentin casse des œufs dans une poêle, Charles pose sa gamelle contre les braises… La mangeaille est chaude et copieuse, la bouteille est à portée de main, le gros rouge près du feu, le blanc derrière le dos. Qu'il soit un rugueux Maréchal Joffre ou un traminer généreusement soufré, le liquide sera longtemps redouté par Jean. Que de céphalées subies après avoir goûté au vin artisanal directement tiré des tonneaux de la cave ! Tous sont moitié agriculteurs, moitié sylviculteurs. Un mélange d'odeurs de vache et de résine imprègne leurs vêtements. Qu'ils fanent, moissonnent, vendangent dans leurs champs ou bûcheronnent sous les frondaisons, le même béret couvre leur tête, la protégeant du froid, du chaud, de l'eau, du soleil avec constance.
Lorsque Fonnss range son couteau de poche, les hommes se lèvent, boivent une dernière lichée, chargent le brasier, penchent leur siège vers les flammes, pendent leur ruck sac à une branche. Rituel immuable qui enraie les rhumatismes et évite aux renards, fourmis ou chien du forestier d'avoir une indigestion.
Sept bottes d'épicéas sont dénouées afin d'habiller leurs racines. L'opération consiste à raccourcir les radicelles trop longues et à éliminer les blessées. Vu leur état défraîchi, Maurice impose un habillage individuel et demande à ce que chaque plant soit praliné dans la boue d'une souille de sanglier. Puis, une pioche dans une main et un sac contenant la botte d'épicéas dans l'autre, les ouvriers gagnent les premiers jalons.
- On plante en fente sur la partie limoneuse du bas et en potet sur la pente caillouteuse, annonce Maurice.
Fonnss prend la première ligne avec sa houe forestière à double tête, d'un côté une hache qui crée une fente dans la terre, de l'autre une pioche qui la creuse. D'un coup de hache, il fend le sol ; d'un coup de pioche, il ouvre la terre, y glisse un plant, enlève le fer de la houe, et la glèbe enferme les racines. Sa main tire la tige jusqu'à ce que le collet apparaisse, puis son pied tasse la motte. Au suivant… Un mètre plus loin, un plant est fiché en terre.
Jean est stupéfait de la rapidité du travail, fasciné par la beauté du geste. En deux coups de pioche, l'affaire est réglée. Toutefois, planter en potet est plus besogneux, faire un trou d'une trentaine de centimètres dans la caillasse demande du temps et de la sueur. Le rythme baisse mais, cahin-caha, la troupe avance, les lignes se dessinent, la colline se strie. Quatre jours suffisent pour planter les vingt mille épicéas sur les deux hectares de terrain dénudé, un plant tous les mètres. Le rôle de Jean est de vérifier la qualité de la plantation, la tige doit être verticale, enterrée au niveau du collet, bien tassée, l'espacement respecté. Ce travail ne requiert pas beaucoup de temps. Il en profite pour s'enfoncer dans la forêt.
Le bête
Tu devrais avoir un chien, lui disent les bûcherons
Le lendemain, ils déposent un joli nounours pattu sur le paillasson de la maison forestière. Kouki reçoit une solide éducation soixante-huitarde. Ni laisse, ni collier, vive la liberté !
Quelques mois plus tard, l'impressionnant chien-loup vaque au milieu des bois, au gré de ses fantaisies.
Un jour, le chien traverse une route, la voiture pile, la suivante lui rentre dans le derrière, la troisième dans la deuxième, …, jusqu'à sept. Jean le récupère dans un chenil sous l’œil mauvais d'un conducteur à qui il apprend que l'animal n'est aucunement responsable vu qu'il n'a pas été percuté.
Un autre jour, le loup ramène un faon égorgé. Il est attaché, la chaîne le rend fou, il s'échappe souvent, revient la gueule en sang puis disparaît à
La bête
Je cours avec mes frères et sœurs autour de la niche de maman quand deux malotrus à fort goût de sapin s'emparent de moi et m'emportent dans leur voiture. Ils me déposent devant une maison isolée au milieu des bois. J'ai peur et j'aboie d'une toute petite voix.
La porte s'ouvre et un autre malotru me prend dans ses bras, me caresse, me donne du lait, des gâteaux.
Je fais pipi de joie mais la nuit, maman me manque, je pleure beaucoup.
Je m'amuse avec les poules, les lapins. Seulement quand Jean n'est pas là. Sinon, il me gronde. Il lui arrive de me donner une tape sur le derrière, je couine beaucoup même si cela ne fait pas mal. Il est plus maître-queux que maître-chien.
Dès que je suis grand, je gambade dans la forêt. A mesure que je m'éloigne de la maison, je me rapproche de mes ancêtres. Jean a beau jamais. Un coup de feu dans la brume du soir...
Maintes fois, le garde-chasse l'avait prévenu.
Jean lui en veut à mort. Cette colère se justifie-telle quand on a fait de même ?
Dans une grande cage d'un mètre de haut, à ciel ouvert, s'ébattent une douzaine de lapereaux qu'un matin Jean trouve gisants, deux morts, dix blessés. Vu la hauteur du grillage et la petitesse du chiot, ses soupçons se portent sur un chat errant, un vieux minou, noir et blanc, que l'ancien locataire des lieux n'a pas emporté dans sa retraite.
Vite, la vingt-deux long rifle et pan ! Jean lui troue la peau.
L'on lui explique après coup que les traces de bave sur les pelisses des lapins prouvent que le meurtrier aboie et ne miaule guère.
Et le voilà assassin comme son chien. crier « Kouki, Kouki », c'est ainsi qu'il m'appelle, je ne reviens pas, un loup n'a pas de nom.
Je suçote framboises et mûres, attrape les bourdons en plein vol, évase les trous de campagnols.
Un jour de mai, je tombe sur un jeune chevreuil. Je joue avec ma peluche, si douce au niveau du cou, si tendre que mes crocs traversent sa peau, une goutte de sang en sort, j'en suis fou… Je l'apporte à la maison. Quelle erreur ! Me voici attaché. Quand je geins trop longtemps, Jean me détache. Je m'évade à la moindre occasion, chasse à ma guise malgré les coups de feu en l'air du garde-chasse. Ce soir, je profite d'une visite d'amis attablés autour d'une bouteille rouge.
Plus elle blanchit, plus ils rosissent, je m'évapore.
Ouaf ! Il est mignon ce petit faon.
En trois sauts, je serai dessus.
Un, deux, pan !
En ce milieu d'avril, les arbustes s'enfeuillent sous les gros arbres qui n'arrivent pas à sortir de leur coma hivernal. Charmes, sureaux, sorbiers s'éveillent timidement sous les frondaisons engourdies. Çà et là chèvrefeuilles, ronciers, framboisiers prennent couleur à côté de fourrés de hêtres affreusement flétris dans leurs feuilles marcescentes. De longs chatons jaunâtres pendent sur le blanc des bouleaux qu'un vert clair habille graduellement. Imitant les merisiers, les épines noires du prunellier se couvrent de blanc alors que de jolies feuilles vertes trilobées couvrent l'épine blanche longtemps avant que les fleurs ne répandent leur parfum d'aubépine. Les oiseaux s'égosillent dès le matin pour réveiller les gros dormeurs. Fini l'engourdissement ! Le bourgeon gonfle, la volupté fleure bon.
La vie jaillit de partout. De minuscules points noirs grouillent sur la fourmilière géante composée de milliers d'aiguilles de pin, entassées bon an mal an par des générations d'infatigables travailleuses. Jean se prend pour Gulliver au milieu du peuple lilliputien. Une forte odeur de vinaigre imprègne ses mains de géant. Il n'agira pas de même devant des fourmis rouges, la piqûre de leurs soldats lui sera cuisante. Puis il prend connaissance de son premier chêne. Il tire un guide de dendrologie de sa poche et se met à analyser l'arbre à l'écorce crevassée. Ce sont les feuilles lobées éparpillées autour de la souche qui lui mettent la puce à l'oreille, des cupules de gland à long pédoncule lui disent qu'il s'agit d'un quercus robur.
Jean est fier de connaître le roi de la forêt. Il trône au milieu d'une clairière et regarde agir celui qui se croit le maître des lieux. Il a connu la révolution française, subi trois guerres et ombragé une vingtaine de gardes forestiers avant de toiser ce jeunot qui farfouille ses dessous en quête de sa feuille d'identité. Demande-t-on ses papiers à un roi ? Cet énergumène a une âme de révolutionnaire. Sera-ce lui qui me guillotinera ?
Les chênes
Joufflus, touffus,
Ils s'élèvent
Par milliers
Mais ils crèvent
Dès l'enfance.
Quelques tiges
Font bombance,
Enflent leur fût
Et le figent
En pilier.
Bon an, mal an,
Leurs gros gras glands
Affriolent
Les animaux.
Geais, écureuils
Les leur volent
Sur les rameaux,
Laies et chevreuils
Sous les lobes
De leur robe.
S'ensorcellent
Et craquellent
Les écorces
De leurs torses,
Ils sont vieux,
Ceints d'envieux.
De drus fayards
Bien gaillards
Les entravent
Et les bravent.
La vermine
Y chemine,
Le pleurote
Les picote.
Que lierre
Les enserre,
Gui s'y cloue,
Pic les troue,
Ils demeurent
Quand tous meurent.
Jean s'assied entre deux racines, nuque collée au tronc. Il bloque sa respiration pendant quelques secondes puis aspire profondément un grand bol d'air frais. L'envahissent alors un sentiment de plénitude, l'impression confuse d'être en harmonie avec la nature. Le monde de la forêt - for, ce qui est en dehors du monde cultivé- lui est inconnu et pourtant il s'y sent à l'aise. Ses pupilles vagabondent en toute liberté, vibrionnent autour des bourgeons du chêne, dédaignent les petits, ronds et brunâtres mais chatouillent ceux qui gonflent, allongent leurs écailles et s’entrouvrent pour s'épanouir en fines feuilles fripées au pourtour roux et à nervure centrale vert clair sous lesquelles pendouillent les chatons foncés des fleurs mâles. La tendresse du vert juvénile absorbe la tristesse des rameaux dénudés. Isolé, à l'abri de la bise, face au soleil, le roi se drape sous le regard endormi de ses sujets et le langoureux bourdonnement du parterre d'insectes venus assister au réveil du monarque.
