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Parce que chacun marche sur la terre avec son histoire singulière, cet abécédaire explore vingt-six thèmes qui révèlent l’essence même de notre humanité. Les personnages s’y incarnent par leurs chaussures, miroirs de leur destinée, témoins de leurs combats et de leurs rêves. Inspirés par l’actualité ou par des fragments de vie, ces récits cherchent à nous rapprocher, à éveiller des émotions partagées. Ainsi, les pieds deviennent symboles d’empathie, de tolérance et de résistance face à tout ce qui défigure notre condition humaine.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Enseignante d’histoire-géographie, Céline Muller trouve dans l’écriture le prolongement naturel de son désir de transmettre. Cet abécédaire est né de cette nécessité intime : transformer l’émotion en mots.
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Seitenzahl: 97
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Céline Muller
Le bruit des bottes
Éloge des va-nu-pieds
Roman
© Lys Bleu Éditions – Céline Muller
ISBN : 979-10-422-8493-0
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À tous les opprimés du monde
Un jour viendra où on perdra
Mais ce ne sera pas aujourd’hui
Aujourd’hui on se bat !
BTS, « Not today »,
album You never walk alone, 2017
Cet ouvrage a été pour moi une sorte de défi-thérapie, un projet pour me sortir de mon quotidien. Les thèmes abordés ne sont pas spécialement les plus joyeux, parce que le monde a tendance à nous fournir beaucoup de motifs de désespoir, et qu’il est facile de perdre son optimisme en regardant les informations.
Je tiens cependant à remercier toutes les personnes qui m’ont aidée à traverser cette période. Ma famille : mes parents, ma fille, ma sœur, pour leur amour inconditionnel et leur soutien indéfectible. Mes amies : Mélanie, Christel, Bénédicte et toutes celles du « Wonder Women’s Group » et du groupe « Peaky Teacher » (pardon si je ne vous nomme pas toutes !), sans qui les journées auraient été emplies de solitude.
Merci aux BTS qui, par leur musique et leurs chansons, m’ont donnée le courage d’avancer et l’envie de découvrir leur culture, leur langue et leur pays.
Un grand merci à ma mère, à Clotilde et à Bénédicte pour leurs relectures pointilleuses, ainsi qu’à Laétitia pour ses superbes illustrations.
J’espère n’oublier personne ; le chemin parcouru était ardu, et il en va ainsi de la vie. Alors, merci à tous pour votre présence et le réconfort de vos pas qui cheminent à mes côtés.
Le rideau s’ouvre. J’entre en scène. J’affiche mon plus beau sourire de circonstance, austère et hautain. Dans mon costume d’apparat, je m’exhorte au calme. Respirer. Sourire. Respirer. S’élancer. Le décor est posé depuis des lustres : une façade d’une blancheur immaculée et de style antique. Les rouages sont rodés, tous les mécanismes sont huilés par la patine du temps. Solennité.
Derrière, en coulisse, les acteurs trépignent déjà. J’entends le martèlement de leurs semelles sur les marches de pierre. Un joyeux tohu-bohu entremêlé de rires étouffés et de cris enfantins s’élançant dans les étages. Bientôt, du vacarme assourdi s’élèvera l’ordre. L’ordre et le silence. Le silence et l’obéissance. Dans leurs têtes pleines de rêves, des savoirs inutiles briseront leurs espoirs, anéantiront leur créativité, étoufferont leur personnalité et leur individualité. Bientôt, leur pas réglé sur celui des autres, ils joueront à leur insu une pièce ridicule et fatale. Un drame qui durera toute leur existence et les mènera à l’uniformité et à la résignation, à l’acceptation de ce monde où ils ne décident de rien.
Et, tandis que les spectateurs s’agitent dans un monde furieux d’intolérance, les enfants s’endormiront dans l’égoïsme de l’ignorance.
Mon rôle ? M’assurer que le pas cadencé des enfants suit scrupuleusement le bruit de mes bottes. Rythme, régularité, ordre, obéissance et silence. Ainsi, la société sera bien policée. Dans cet antre désuet du savoir et de la réflexion, annihilons dorénavant la moindre velléité de changement, afin que perdure l’hégémonie des puissants.
Le bruit des bottes parcourt le monde comme un frémissement de repli sur soi inquiétant.
Le bruit des bottes est devenu trop assourdissant pour l’ignorer ou le minorer.
Le bruit des bottes façonne des sujets futiles et influençables.
Le bruit des bottes génère des vibrations de haine qui se propagent rapidement.
Le bruit des bottes est fort.
Le bruit des bottes est sonore.
Mais le bruit des bottes peut être combattu. Sous le cirage noir d’un cuir rigide, des pieds sont douillettement endormis dans des chaussettes de coton. Des pieds qu’il suffit de déchausser pour les réveiller et briser leur sordide trépignement.
Ce matin, elle ne sait pas pourquoi, elle n’a pas besoin de se chausser. Ni de se lever d’ailleurs. Des hommes sont venus la veille et son père lui a dit qu’elle n’irait plus à l’école. Pourquoi ? Parce qu’elle est une fille. Et qu’une fille, ça ne doit pas sortir et encore moins s’instruire. Sur le coup, elle s’en était réjouie. Plus d’école ! Plus de réveils aux aurores ! Plus de longues heures de marche harassante sur des routes poussiéreuses.
Mais ce matin, alors qu’elle demeure allongée dans son lit, ses pieds s’agitent. Ils ne tiennent pas en place. Elle entend les pas chaussés de ses frères qui s’apprêtent à sortir. La déambulation de son père dans la pièce voisine. Leurs bottes pesantes raclent le sol. Sa mère, ses sœurs, où sont-elles ? Certainement à la maison. Pourtant, leurs pas sont silencieux. Un silence aussi terrifiant que celui de l’oubli et de la soumission. Alors, sous ses draps, ses pieds gigotent, bruissant de vie et d’une indignation toute enfantine. Ils dansent, protestent de leur inutilité.
Et puis, les pas virils s’éloignent. La porte de l’habitation se referme comme sur un caveau. Plus un son. À peine de légers trottinements pareils à ceux d’une souris. Un son ténu qui s’amplifie. Les hommes sont partis, les pas des femmes peuvent enfin retentir.
Bientôt, les pieds nus s’élanceront hors du lit et cavaleront dans toute la maison. Leur maison, leur liberté de femmes. Des pieds brimés qui espèrent un jour parcourir à nouveau le chemin jusqu’à l’école.
Les orteils un peu potelés, un peu rougis par le soleil, en éventail docile sur la plage de sable blanc. Quelques grains paresseux s’accrochent à la peau encore un peu humide. Sur son drap de bain, le touriste se prélasse ; les rouleaux s’écrasent mollement aux pieds des étendus de plaisir. La torpeur s’impose sous la chaleur. Des Havaianas toutes neuves gisent, désœuvrées, dans l’attente de prendre à nouveau leur pied. Des pieds d’âge mûr et embourgeoisés, engourdis par les caïpirinhas de l’apéro.
Entre ces pieds avachis, de petites silhouettes effleurent le sable brûlant. Légères et vives, la peau mâtinée et durcie par de la corne, elles passent d’une serviette à l’autre, s’accroupissant subrepticement. Les doigts sont lestes et agiles. Ils virevoltent sur le sol et dans les effets personnels et, habilement, délestent les imprudents.
Mais déjà, certains s’éveillent et s’étonnent de la présence des adolescents. Persuadés d’avoir été injustement dévalisés, ils chaussent leurs tongs luxueuses. Aussi vite qu’ils le peuvent, s’enfonçant dans le sable, ils hurlent, alertant les grands gardiens de la plage. Les moteurs des quads rugissent et s’élancent à la poursuite des enfants. Leurs énormes roues crantées laissent de larges empreintes, projetant violemment le sable, brisant la sérénité du lieu.
Au son mécanique, tous ont réagi.
Certains ont sauté sur leurs deux pieds et désignent du doigt le trio de va-nu-pieds qui court à présent comme si sa vie en dépend. Les quads sont rapides, mais s’enlisent parfois. Les pieds habitués aux enchaînements feintent et tentent de s’échapper. À chaque fois, les bottes sur l’accélérateur rattrapent les insolents et, le bras prolongé par une lourde matraque frappe le dos, les jambes des enfants.
Pas de pardon ni de grâce. Dispersant leur butin dans une ultime tentative de diversion, les petits pieds enfantins portent leurs corps meurtris hors de la plage, en direction des bidonvilles.
Derrière eux, des ovations, des applaudissements. Les bottes sont descendues de leurs engins pour ramasser des pacotilles et des morceaux de papier qui pourront être restitués à leurs propriétaires. 24 carats valent plus qu’une once d’humanité.
Au loin, les pieds nus marchent à présent sur le macadam, rasant les murs. Les poches et le ventre vides. Leurs regards se portent sur l’océan. Nul répit pour leurs pieds fatigués. Il faudra pourtant bien trouver un moyen de manger, sans espoir de charité.
Unan, trois mois et douze jours. Il se lasse de lacer ses lacets. Chaque jour, il songe au moment où il pourra se délasser en les délaçant définitivement. Hélas, il s’en lasse d’en lacer tous les jours.
Un an, trois mois et treize jours. Les doigts gourds, il s’enlace. Il est tellement las de ses godasses de bidasse. Les mains sous les aisselles, il cherche à repousser le laçage qui marquera le début de sa journée glaciale.
Un an, trois mois et seize jours. Ses doigts s’agacent. Il faudra bien qu’il les lace, pourtant, encore quelque temps. Le sergent sonne déjà l’appel du régiment.
Un an, trois ou quatre mois. Des jours. Le temps passe, les souvenirs heureux, un peu plus chaque jour, s’effacent. Dans les œillets de ses bottes militaires, le lacet cesse de passer. Il est devenu aussi gros que son cœur est lourd.
Il ressasse les invectives, les humiliations, les corvées sans aucun sens, les brutalités injustifiées. La nourriture du petit-déjeuner est insipide.
Un an. Trop de temps. C’est assez. Une dernière fois, il entrelace ses lacets et, de guerre lasse, autour de son cou les enlace ; puis, dans un spasme d’asphyxie, suspend son pouls.
Les yeux, encore brumeux, s’entrouvrent dans une pièce d’une blancheur éclatante. Les paupières engourdies peinent à demeurer en place. L’enfant reprend conscience. Un sifflement strident et continu perce ses tympans, sans que le son ne semble provenir d’ailleurs que de ses oreilles. Il observe son monde, dont les contours se précisent à mesure que passe le temps.
Il voit un drap. Un drap blanc.
Il n’a jamais dormi dans des draps.
Sous ce drap, il devine des formes.
La forme d’une jambe probablement, mais elle est tellement grosse que ça ne peut pas être la sienne. Il ne tente pas pour autant de bouger, il n’a pas vraiment envie de savoir s’il s’agit de sa jambe ou non.
Il est dans une chambre, des appareils clignotent à côté de lui. Ses mains sont couvertes de bandages. Il essaie de se souvenir.
Pourquoi est-il ici ?
Il était allé rejoindre son père aux champs.
Son père… il devait l’attendre et s’impatienter, il doit aller l’aider à retourner la terre !
Son regard se tourne à nouveau vers le drap du lit. S’il y a cette chose énorme à la place de sa jambe droite, alors pourquoi le drap est-il si plat à l’emplacement de sa jambe gauche ? Des tremblements agitent son petit corps à mesure que lui reviennent des images.
Il courait.
Il courait, et il y a eu un grand bruit. Il a eu l’impression que la terre se soulevait et qu’il volait un instant. C’était grisant ; son corps était si léger, comme en suspension dans l’air. Puis, il a dû perdre conscience. Des hurlements et une intense douleur. Puis, à nouveau, le noir cotonneux des analgésiques.
Il a à présent très envie de remuer ses orteils, de sentir le drap les lui caresser. Des gouttes de sueur froide glissent le long de son échine. Ma jambe, où est ma jambe ? Une pensée lui transperce l’esprit en une mortelle fulgurance. Les appareils clignotent plus vite, une alerte retentit dans le bureau des infirmières, qui se précipitent avec leurs chaussons caoutchouteux dans les couloirs. Et dans sa tête, l’enfant aussi perd pied. Il sombre. Des mains le portent, le déplacent sur un autre lit, bien plus froid, et des voix anxieuses lui parviennent dans sa semi-inconscience.
