Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"Un soir, place Guérin, à Brest, une jeune femme rentrant de son travail se fait aborder par un homme qui lui jette au visage une canette d’acide. Grièvement blessée, elle sera défigurée. Le lendemain, des tracts lancés à la sauvette près de la mairie revendiquent ce premier crime. Très vite, le commissaire Le Gwen et son équipe sont persuadés que cette agression est l’œuvre d’un groupe de masculinistes, à l’instar des Incels aux USA. Recrutés sur le dark web, ils avancent incognito, rendant l’enquête difficile.
Les crimes de ce type se succèdent à travers la Bretagne, suivant le même mode opératoire. Les victimes ont des points communs : elles sont jeunes, belles, talentueuses, féministes et libres. De quoi exciter la haine et la jalousie d’esprits obtus…
Ce roman poignant et intense plonge le lecteur dans une enquête haletante. Véritable cri d’alerte sur une haine contemporaine et bien réelle, ce livre interroge la violence misogyne sous ses formes les plus insidieuses.
Un récit aussi nécessaire que bouleversant."
À PROPOS DE L'AUTRICE
"Avec vingt-cinq titres publiés, Françoise Le Mer a su s’imposer comme l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés et les plus lus.
Sa qualité d’écriture et la finesse de ses intrigues, basées sur la psychologie des personnages, alternant descriptions poétiques, dialogues humoristiques et suspense à couper le souffle, sont régulièrement saluées par la critique.
Son roman "Le baiser d’Hypocras" a obtenu le Prix du Polar Insulaire à Ouessant en 2016.
Née à Douarnenez, Françoise Le Mer a pris en 2023 sa retraite d’enseignante de français. Elle vit à Pouldreuzic en Pays bigouden."
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 392
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Février 2024
— Asseyez-vous, Messieurs ; nous allons commencer. Tout d’abord, je vous remercie tous d’être là ce soir. Une petite collation vous sera servie à la fin de notre entretien. Vous excuserez le modeste confort de cette maison. Vous comprendrez aisément qu’étant donné la teneur de nos débats, je ne pouvais pas louer une salle de conférence dans un hôtel du coin… Les murs ont des oreilles qui ne portent jamais de boules Quiès.
Rires étouffés dans cette pièce froide, entrecoupés de raclements de chaises et de gorges.
Au second rang, Bill jetait un œil en coin à ses voisins. Ils étaient douze à écouter le conférencier, si tant est que l’on pût qualifier l’orateur de ce nom pompeux. Son rapide examen rasséréna un peu l’homme. La plupart des autres n’étaient ni plus beaux, ni plus moches ou plus gros que lui. Il se fondait dans la masse. Aucune mine patibulaire non plus ou de têtes d’ivrognes ou de drogués. Une assemblée de passe-murailles, à son exemple. C’était là, d’ailleurs, l’origine de leurs problèmes, à tous…
— Petite question pratique pour débuter, reprit l’orateur. Vous avez tous réservé votre chambre dans les hôtels du coin ? Personne ne reste en rade ?
Ils hochèrent la tête en signe d’acquiescement. Aucun doigt ne se leva.
— À la bonne heure ! sourit le maître de cérémonie. Maintenant, sur vos tables, vous disposez d’un carton et d’un feutre. Je vous demande d’y inscrire votre pseudo. Celui que vous prenez sur le darknet ou un autre, si vous préférez. Inutile de confier à tout le monde votre véritable identité. Personne n’a à le savoir. Nous ne sommes pas réunis ici pour des mondanités mais pour agir. Alors, à la place de discours, j’invite chacun de vous à oser prendre la parole et à rapporter aux autres ses griefs personnels. Personne ne juge personne, je vous le rappelle. Nous sommes tous ici logés à la même enseigne. Ne soyons pas timides. Qui commence ?
Au bout de quelques secondes pesantes, le voisin de gauche de Bill se leva.
— Je veux bien, dit le jeune homme d’une voix hésitante.
— Nous t’écoutons… heu… Lupus ? C’est bien ça ? demanda le conférencier en déchiffrant l’écriture malhabile de l’intervenant.
— Oui c’est ça… Lupus. Eh bien moi, je hais les femmes parce qu’elles ne me regardent jamais ! J’ai trente ans et je suis encore puceau. Pour elles, je suis toujours trop ceci ou pas assez cela. J’ai beau faire, essayer de m’améliorer, être prévenant ou romantique, ça coince à tous les coups ! J’en ai marre ! Je pensais, le mois dernier, conclure enfin avec une fille, une coiffeuse de mon quartier. Je l’ai invitée plusieurs fois au restau, je lui ai offert des fleurs… Je l’ai amenée au ciné. Pour les sorties, elle ne disait jamais non. Alors, au bout de deux mois, j’ai cru que je pouvais tenter ma chance. On était au bar et j’ai essayé de l’embrasser. Elle a détourné la tête et m’a sorti une excuse à la mords-moi-le-nœud. C’était du genre : « Je t’aime bien, Fa…, heu Lupus, mais on reste bons amis. Je vais être franche avec toi. Malgré toutes tes qualités, il n’y aura rien entre nous. Je ne pourrai jamais sortir avec quelqu’un qui n’a qu’une paie d’ouvrier. » Mais pour qui se prenait-elle, cette salope ?
Au fur et à mesure de sa diatribe, le ton de Lupus montait dans les aigus. Le jeune homme transpirait de colère et de frustration. Kill, l’animateur, lui fit de la main un geste d’apaisement plein d’empathie. Lupus se rassit alors, un peu calmé.
— Qui d’autre ? demanda-t-il.
Devant Bill, un homme massif du premier rang se leva. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années. Dans la forêt primaire de ses cheveux poivre et sel, emmêlés comme des lianes, se cachait une oasis de peau rose et brillante. Il avait une voix grave et un accent que Bill ne reconnut pas.
— Eh ben moi, je m’appelle XXXL et je comprends Lupus. J’étais comme lui à son âge. Je vous rassure, ça ne s’est pas amélioré par la suite. Je hais toutes les bonnes femmes, à commencer par ma mère et ma régulière. Elles s’entendent comme larrons en foire. Ma plus grosse connerie a été d’épouser Océane. Au début, je dois dire, j’avais trop rien à lui reprocher. Ennuyeuse et emmerdeuse, ça c’est sûr ! Pour le reste elle faisait l’affaire, jusqu’au jour où on a eu un mouflet. Après son accouchement, rideau ! Macache ! La fête était finie. Circulez, il n’y a plus rien à voir ! L’abstinence, ça va un moment. Alors, soit on ne pense plus à la bagatelle, soit on va voir ailleurs. C’est ce que j’ai fait. Auprès de professionnelles. Mais c’est un budget ! Les simagrées de ma femme duraient depuis trois ans quand, un soir, j’ai piqué une crise. J’avais bu un coup de trop pour me motiver et je l’ai prise de force. Elle a hurlé, cette garce, jusqu’à réveiller mon gosse. Le lendemain, elle a porté plainte à la gendarmerie. À cause d’elle, maintenant, j’ai des emmerdes alors que j’étais dans mon bon droit, non ? Bref, elle a demandé le divorce, mais ça, il n’en est pas question ! Cette pourriture m’a entourloupé au moment du contrat de mariage. Si on se sépare, elle a droit à la moitié de mes biens. Alors ça ! Elle peut toujours courir ! Elle n’a jamais bossé de sa vie, cette pute, et elle voudrait mes économies ? Je la crèverai plutôt et je me débrouillerai pour que ça ait l’air d’un accident. J’ai ma petite idée sur la question, d’ailleurs…
Le teint devenu cramoisi comme du bois d’acajou, l’homme tronc se rassit. Un autre intervenant prit sa place. Bill fut fasciné par ses mains : longues, fines et blanches. Un faux air aristocratique, selon l’idée qu’il se faisait de la noblesse. D’un ton pondéré et froid, Athanor délivra son message.
— La société a changé, Messieurs, et je déteste autant que vous les femmes actuelles. Elles ont pris le pouvoir au lieu de rester à leur place dévolue depuis la nuit des temps : humbles et soumises auprès de leur époux. Je regrette l’époque bénie où elles n’avaient pas le droit de chanter dans une église, où elles n’avaient pas l’occasion de souiller le sacré ! À présent, c’est une horde de femelles vociférantes et revanchardes que nous croisons tous les jours ! Le sinistre mouvement « MeToo » n’a pas arrangé les choses ! Elles condamnent au pilori les hommes qui, mus par des besoins naturels, tentent de les approcher. Notre espèce va bientôt disparaître si nous n’y prenons garde, Messieurs, avec pareille engeance diabolique. Il est plus que temps d’y mettre un frein avant qu’elles ne nous détruisent, qu’elles ne nous déstructurent. La guerre est déclarée ? Prenons les armes, alors ! Je suis pour une solution efficace et spectaculaire qui fasse trembler les fondations de cette société pourrie ! Faisons preuve de virilité ! Redonnons l’honneur aux âmes mâles qui se sont fourvoyées auprès de ces femelles abjectes ! Retrouvons notre place !
Des applaudissements nourris saluèrent le harangueur. Les esprits commençaient à s’échauffer. Cinq autres interventions galvanisèrent le public. Au terme de la dernière, touchante parce que l’homme, perdu, voulait mettre fin à sa vie étant donné qu’il n’avait jamais rencontré l’amour, le maître de cérémonie reprit les rênes de la discussion.
— L’heure n’est plus aux gémissements, cher Waterloo, mais à l’action. Il est temps à présent de poser la question essentielle. Je vous ai choisis parmi les nombreux sympathisants de notre groupe parce que je vous sentais mûrs pour un passage à l’acte. Mais je peux me tromper. Alors, en votre âme et conscience, avant d’aborder la seconde partie de notre réunion, je vous donne cinq minutes pour réfléchir. Vous avez le choix. Êtes-vous prêts ou pas à effectuer des actions commando ? Si vous acceptez, vous ne pourrez plus faire machine arrière, je vous préviens… Si vous refusez, vous quitterez librement et aussitôt notre comité. Bien sûr, en aucun cas vous ne parlerez à quiconque de ce qui s’est passé ici ce soir… Il en va de la sécurité du groupe. Je pense être clair. Vous savez tous le sort réservé aux traîtres, inutile d’insister…
Pour la première fois de la soirée, Bill osa prendre la parole.
— Excusez-moi, Kill, mais avant de rendre ma décision, j’ai besoin de savoir. Les actions spectaculaires pour faire entendre notre voix peuvent-elles aller jusqu’au meurtre ?
— Oui, bien entendu. C’est évident.
— Dans ce cas, balbutia Bill, ce n’est pas pour moi. Désolé… Bonne chance à vous, ajouta-t-il en se levant et en se dirigeant vers la porte où une marmule, vêtue de noir et les bras croisés, lui rendit son téléphone portable, confisqué à chacun au tout début de la réunion.
Avant de regagner sa voiture, stationnée plus haut sur la berme d’un sentier, l’homme, les mains dans les poches de son blouson, huma l’air. Il faisait presque moins froid dehors qu’à l’intérieur du gîte loué pour l’occasion. La maison était perdue en pleine campagne, à l’orée d’un bois. Il ne connaissait absolument pas ce coin de Bretagne et se serait égaré sans son GPS. Il eut envie d’une cigarette et, abrité du vent, l’allumait lorsque la porte de la maison s’ouvrit à nouveau. Dans la nuit, il reconnut la silhouette du dernier intervenant, Waterloo, suivi de deux autres hommes qui n’avaient pas pris la parole. Tous quatre se dispersèrent, sans un mot, rendus à leur solitude. Bill soupira. Trouverait-il, dans ce coin paumé, un endroit où dîner ? Il commençait à avoir faim.
Brest, samedi 13 avril 2024
Camille tâtonna pour éteindre la sonnerie stridente du réveil. La jeune femme maugréa lorsque, d’un geste malhabile, elle le fit tomber de la table de chevet. Malgré sa chute, cet imbécile continuait à hurler. Encore somnolent, son compagnon ronchonna auprès d’elle tout en lui piquant son oreiller pour le placer contre son visage afin d’assourdir le bruit.
— Réveil… marmonna-t-il en se retournant dans le lit, coiffé de son butin.
Camille s’assit sur le bord du matelas et donna tout d’abord un coup de pied à l’objet qui alla couiner sa misère un peu plus loin sur le tapis. Absurde et inefficace. Elle se leva donc et se baissa pour clore le bec de l’inopportun. Il était cinq heures et le weekend débutait. La jeune femme s’étira puis grattouilla d’un doigt la main qui tenait toujours l’oreiller.
— À ce soir, mon chéri. Passe une bonne journée.
— Hum… grogna l’autre.
Dans la cuisine de leur appartement, le premier geste de Camille fut d’appuyer sur le bouton de la cafetière électrique. Impatiente comme tous les jours de boire le nectar qui la sortirait des limbes, elle ouvrit la fenêtre et inspecta la place Guérin. Face à elle, des façades aveugles. Une seule lumière, au troisième étage d’un vieil immeuble, trouait l’obscurité. Elle connaissait de vue ce camarade d’infortune. Un étudiant de médecine qui se levait aussi très tôt pour bosser ses cours. Petit réconfort sadique : elle n’était pas l’unique personne à ne pas profiter des douceurs de la couette un samedi matin.
La cafetière finissait de glouglouter quand la jeune femme aperçut sur la table une revue, ouverte sans doute à son intention. Elle était rentrée tard la veille et Clément dormait déjà lorsqu’elle s’était glissée dans leur lit, rompue de fatigue. Si le reste de la semaine ses horaires étaient convenables, à partir du vendredi, la corrida commençait. Tout en se servant un mug de café, elle parcourut l’article dont certains passages, les plus élogieux, étaient soulignés. Une bouffée d’amour la submergea, métissée de remords. Elle ne ménageait pas, à son goût, suffisamment Clément, ne lui consacrait pas assez de temps. Elle se promit d’y remédier et de lever le pied. En couple depuis cinq ans maintenant, son compagnon représentait pour elle l’idéal masculin : attentionné, drôle et toujours content de son sort.
L’article consacrait la réussite professionnelle de Camille, jeune Bretonne dynamique devenue la coqueluche de l’événementiel. La journaliste n’y allait pas avec le dos de la cuiller et sa prose dithyrambique fit rougir l’intéressée. Elle ne méritait pas, à son sens, la moitié des qualités qu’on lui octroyait. Elle était juste débrouillarde, tenace et, surtout, avait eu de la chance.
Tout en buvant son café à petites gorgées, la jeune femme se rappela les débuts de ce qui deviendrait plus tard son métier. Elle était étudiante et sa meilleure amie rêvait d’un grand et beau mariage. Le seul hic à ce souhait : ni Margot ni son copain n’avaient assez d’argent pour concrétiser leur projet. Organisatrice née, Camille avait promis à Margot de tenir la gageure. Sans bourse délier ou presque, à coups de sponsors, de prêts, d’entraide, la fête de ses amis avait été une grande réussite.
Au départ, l’entreprise de la jeune femme se concentrait sur les cérémonies de mariage. Puis, elle avait élargi son champ d’action et organisait de nombreux événements. Ce qui la différenciait des autres prestataires de service est qu’elle avait toujours une surprise pour ses clients. Un jour, l’épouse d’un ancien député l’avait contactée car elle voulait offrir à son mari une fête pour ses soixante-dix ans. C’était une femme simple, charmante, un peu timide. Elles avaient discuté durant deux heures des goûts de son mari. Elle désirait quelque chose de convivial, de bon enfant. Ne seraient invités que la famille et les proches amis du couple. Au cours de l’entretien, la dame, émue, lui avait confié qu’il s’agirait sans doute du dernier anniversaire de son époux. Même s’il semblait valide, ses mois étaient comptés. C’était un homme aux goûts éclectiques, passionné de foot, d’ornithologie et de variété française. Le nom de sa chanteuse préférée avait aussitôt fait mouche dans l’esprit de Camille. Après le départ de la femme, elle avait téléphoné à sa mère. Sophie Daubert, avant de prendre sa retraite l’année précédente, avait été maquilleuse sur les plateaux de télévision. Elle avait gardé de très bonnes relations avec beaucoup de monde : artistes, journalistes, hommes et femmes politiques. Sophie avait promis de faire jouer ses accointances pour aider sa fille. Et, le soir de la fête, alors qu’un groupe de musiciens du coin entamait un premier morceau, derrière le rideau de la petite scène improvisée s’était élevée la voix puissante de Nicoletta. La surprise et le bonheur sans partage du client que l’on fêtait avaient récompensé Camille de tous ses efforts.
La jeune femme releva la tête de son mug lorsque le vieux plancher du couloir grinça. Un Clément hirsute, vêtu de son pyjama vert à motifs de hérissons, fit son apparition dans l’encadrement de la porte. Il s’étira en bâillant.
— Mais pourquoi te lèves-tu, mon chéri ? Tu as la chance de pouvoir profiter de ton week-end !
— Si je veux bécoter ma petite poule faisane avant son envol, je fais comme tous les coqs de basse-cour dignes de ce nom : je monte sur mes ergots dès potron-minet !
— Eh bien, tu as l’air en forme… lui répondit sa compagne en esquissant un baiser de loin.
Tandis qu’il prenait un bol dans le placard, elle lui prépara une tartine de miel.
— Je ne suis pas complètement idiot non plus, ajouta-t-il. J’ai attendu que le café soit passé… Tu vas où aujourd’hui déjà ?
— Le mariage a lieu à Lamballe. Ce n’est pas la porte à côté.
— Tu sais que la plupart des organisateurs de festivités ne se montrent pas le jour J ? Tout est préparé en amont, normalement. Cela étant dit, ce n’est pas du tout un reproche de ma part ! Je connais ton côté perfectionniste. S’il y a le moindre petit problème, tu te fais fort d’être là pour le résoudre.
Camille regarda son compagnon. Était-ce une critique déguisée ? Exercer un métier-passion n’était jamais évident pour le conjoint qui en subissait les contrecoups. Pourtant, les traits de Clément restaient sereins. Peut-être transférait-elle sur lui ses propres remords de ne pas dégager suffisamment de temps libre pour leur couple.
— Tu sais, mon chéri, le mois prochain, ça ira mieux. Juliane sera opérationnelle et pourra me remplacer pour la moitié des événements. Je te promets qu’un week-end sur deux, je ferai de la planche à voile avec toi.
— Ce sera plus pratique le 21 décembre, je reconnais, répondit-il. On ne peut pas toujours être juge et partie !
— De quoi tu parles ? À part ton anniversaire, il n’y a rien de prévu ce jour-là… Si ?
— Si, répondit Clément en croquant dans sa tartine. Je peux être un client comme un autre, non ? Alors, j’ai choisi cette date pour notre propre mariage. Et c’est ta future collaboratrice qui s’occupera de tout. Ça ferait mauvais effet si tu t’éclipsais toutes les cinq minutes pour vérifier qu’il ne manque pas un bouquet de fleurs sur une table ou que toutes les nappes ont bien été repassées. Non ? Tu ne trouves pas ?
Camille ouvrit la bouche et ne la referma pas. Abasourdie, elle fixa des yeux écarquillés sur son compagnon qui faisait montre d’un calme olympien.
— Qu’est-ce que tu dis, Clément ? réussit-elle à balbutier. On n’a jamais envisagé ça… Tu es en train de me demander en mariage, là, ou je me trompe ?
— C’est tout à fait ça. Parfois, tu es un peu bouchée pour comprendre les choses… Pourquoi ? Tu n’es pas d’accord ?
Les yeux de Camille se noyaient de larmes et son cœur battait très fort lorsqu’elle fit le tour de la table et s’assit sur les genoux de Clément en l’étouffant de ses bras.
— C’est la plus jolie demande qui m’ait été faite, sanglota-t-elle en se blottissant contre lui. Oui, je veux être ta femme, mon chéri. Mais c’est moi qui m’occuperai de tout…
Alice, 2017
Le cours sur l’hyperbole dans La Chanson de Roland touche à sa fin et la jeune fille n’a pas vu le temps passer. Comme d’habitude, du reste, dès que le professeur de littérature médiévale prend la parole. Elle se promet, le soir même, de relire ces laisses1 qui l’ont, à dire vrai, laissée de marbre. Elle est passée à côté du texte qu’elle jugeait ennuyeux et s’en rend compte à présent, à la lumière des explications brillantes de Victor Ferrault. Un silence respectueux règne dans tous les rangs. Le cours de didactique de l’après-midi sera d’une autre teneur. L’amphi sera à moitié vide ou à moitié plein selon les plus optimistes et bon nombre d’étudiants régresseront en lançant des avions de papier, comme des élèves du primaire, dès que le professeur Raymond aura le dos tourné.
— Bien, jeunes gens. Un mot avant de partir. Vous aurez les résultats de vos partiels la semaine prochaine. Je vous ferai deux remarques générales. La première est que l’orthographe n’est pas l’ennemie intime de la littérature courtoise. Soyez donc, vous aussi, un peu plus courtois avec elle la prochaine fois : certaines copies m’ont piqué les yeux. La seconde remarque est celle-ci : vous n’êtes pas sans savoir que le Moyen Âge s’étend depuis la chute de l’Empire romain jusqu’aux grandes découvertes. Cette époque a duré mille ans. Mille ans… Imaginez-vous en 1018. Du règne d’Hugues Capet à celui du président Macron, vous n’observez pas de différences ? C’est la même chose entre le Haut Moyen Âge et le début de la Renaissance. Or donc, faites un peu attention à la chronologie. Sur ce, Mesdemoiselles, Messieurs, passez une bonne journée et à la semaine prochaine.
Tandis que les étudiants se lèvent et se mettent à discuter entre eux, le professeur range ses notes et débranche son ordinateur portable. Puis, il relève la tête.
— Ah ! Si mademoiselle Alice Pelletier est parmi vous, j’aimerais lui dire deux mots.
Trois étudiantes, toujours les mêmes, qui s’apprêtaient à discuter en fin de cours avec leur professeur préféré, se regardent entre elles et, d’un commun accord, s’éclipsent. Au septième rang, Alice est tétanisée. Ses mains tremblent. Qu’a-t-elle fait de mal ? Elle avait pourtant l’impression d’avoir réussi sa dissertation. Pire que l’échec, le sentiment de décevoir Victor Ferrault la bouleverse. Intimidée, la jeune fille descend les marches d’un pas lent vers l’estrade pour retarder l’échéance. Afin de se donner une contenance, elle tient contre elle sa pochette de feuilles. Elle se sent extrêmement confuse lorsqu’elle serre la main tendue tant la sienne est moite. Elle n’ose pas, tout d’abord, lever les yeux vers le professeur mais se force à le faire, ne voulant pas qu’on la taxe d’impolitesse. Le regard de Ferrault est si perçant qu’Alice se sent au bord du malaise.
— Je tenais à vous féliciter en privé, Mademoiselle. Votre dissertation est remarquable. Vous avez su analyser en profondeur le rôle de la femme chez Chrétien de Troyes. Vos analogies avec la femme-miroir dans la prose de certains auteurs contemporains sont fort pertinentes. De plus, votre style est très agréable à lire. Encore bravo.
Devant tant de compliments, Alice rougit. Ses yeux s’embuent. Elle se sent gauche et ne sait que répondre. Elle ouvre la bouche sur un simple merci et se juge aussitôt stupide de ne pas trouver de repartie plus intelligente. Son extrême réserve ne semble toutefois pas rebuter Victor Ferrault.
— Je suppose qu’après l’obtention de votre licence, en fin d’année, vous poursuivrez vos études en master ? Avez-vous déjà une idée de sujet pour votre mémoire de recherche ?
— Non, je ne sais pas trop, bafouille-t-elle. J’hésite toujours entre les lettres et la musique…
— Ah ! Vous êtes aussi violoniste ?
Éberluée, la jeune fille se demande s’il a des dons de divination, mais le regard de l’homme posé sur la marque rouge de son cou la renseigne. Le professeur Ferrault a juste un sens de l’observation aiguisé. Elle hoche la tête en guise d’acquiescement.
— Ce serait bien de discuter de votre cursus. En vous lisant, j’avais pensé à un sujet qui vous conviendrait. Avez-vous, par exemple, un moment en fin d’après-midi ? On pourrait se retrouver devant un café ou un verre ? Ailleurs qu’à la cafétéria, par pitié ! C’est bien trop bruyant ! Vous connaissez Le Navigateur, avenue de la République ? C’est un endroit sympa sur le port de Toulon. On s’y retrouve vers dix-huit heures ?
En remontant seule les marches de l’amphi, le cœur d’Alice bat à tout rompre. Ferrault l’a remarquée et il voudrait travailler avec elle ! Elle se pince les lèvres pour y croire. Une pensée saugrenue la parasite. Aura-t-elle le temps, après son dernier cours de l’après-midi, de faire un saut jusqu’à sa chambre du CROUS pour se changer et se maquiller un peu ? Alice se traite aussitôt d’idiote. Son professeur a remarqué l’élève, pas la fille insipide qu’elle est. Elle rit de son infantilisme. Les étudiantes les plus canons de son année de licence tournent autour de lui comme des guêpes autour d’une tartine de confiture. Et il n’a jamais eu un seul regard égrillard pour elles. Il a d’ailleurs la même approche bienveillante et sympathique vis-à-vis des garçons. Charismatique et beau comme il est, il vit sûrement en couple, se dit-elle en rejoignant ses deux amis qui l’attendent à l’extérieur de l’amphi.
— Alors ? Qu’est-ce qu’il te voulait ? s’empresse Noémie. Il ne t’a pas accusée de triche, au moins ?
— Hein ? Comment veux-tu tricher à un devoir sur table ? Et quel intérêt ?
— Oh ! J’en connais qui le font ! Ils passent d’ailleurs plus de temps à trouver des astuces qu’à bosser leurs cours.
— Mais de quoi tu parles, Nono ? la tarabuste Suliman. Notre Alice était déjà brillante au lycée. Elle n’a jamais eu besoin de tricher !
— Ouais, rétorque Noémie. Mais nos nouveaux profs ne sont pas censés le savoir !
Tout en arpentant les couloirs avec ses amis, Alice leur raconte son bref entretien, en omettant toutefois les commentaires élogieux de leur professeur.
— Génial ! s’exclame Noémie. Il va sûrement te donner un coup de pouce !
— Mouais, fait Suliman, plus dubitatif. Si Ferrault te file un rencard dans ce café chicos, c’est qu’il a une idée derrière la tête et qu’il aimerait bien te pécho. À ta place, je me méfierais un peu. Tu ne sais même pas que t’es mignonne !
— Ça y est, là, tout de suite ! réagit Noémie en lui donnant un léger coup de coude au plexus. Notre dragueur national voit le mal partout ! Ferrault est un vieux ! Il a sûrement plus de trente ans !
— Je ne suis pas dragueur, réfute leur copain. Un peu plus besogneux qu’un autre, c’est tout ! Quand on n’a ni le nom ni le physique d’un Suédois, il faut bien compenser !
— Tu n’en as pas besoin, lui répond gentiment Alice. Avec tes yeux de Bambi qui vient de perdre sa mère, la plupart des filles craquent pour toi !
— Sauf Hortense… soupire le garçon.
— C’est qui celle-là ?
Noémie répond pour son copain :
— La blonde qui vient d’arriver cette année. Tu sais, la grande qui, quel que soit le temps, porte des tops minimalistes pour signaler aux pilotes d’avion sa piste d’atterrissage.
Alors qu’Alice rit de bon cœur car, d’un trait, elle a repéré l’étudiante en question, Suliman s’insurge :
— Ah les filles ! Vous êtes mauvaises entre vous ! En plus, vous êtes incapables d’apprécier à sa juste valeur une œuvre d’art !
L’après-midi s’étire comme un chewing-gum trop longtemps mâché. D’habitude attentive, Alice a du mal à s’intéresser aux cours et rêvasse. La silhouette de Victor Ferrault lui revient tout le temps en mémoire. C’est une sorte d’intrusion mentale à laquelle elle ne peut résister, même si elle se trouve sotte. En règle générale, elle ne raisonne pas comme une midinette. La jeune fille n’avait pas encore eu l’occasion d’approcher son professeur d’aussi près. Son regard est fascinant, presque hypnotique. Elle lui arrive à l’épaule. Au juger, il doit mesurer un peu plus d’un mètre quatre-vingt-cinq. Du haut de son mètre soixante, elle se faisait l’effet tout à l’heure d’être encore une enfant.
Alice se secoue. Elle a pris du retard et recopie en vitesse sur le tableau blanc de la salle les exemples de grammaire latine. Ils ne sont qu’une quinzaine en cours, le latin étant une matière optionnelle. C’est alors qu’elle se souvient qu’on est jeudi. Elle a complètement oublié qu’elle avait une répétition ce soir au conservatoire. Tant pis, elle téléphonera pour se porter pâle… Elle ne peut décemment faire faux bon à Ferrault et n’a aucun moyen de le contacter pour remettre leur rendez-vous à une date ultérieure. Au secrétariat, on ne lui donnerait sûrement pas son numéro de téléphone. Et puis, de toute manière, c’est à elle de s’adapter et non l’inverse. Il doit avoir un emploi du temps déjà chargé. Durant sa pause déjeuner, au self, elle a cherché sur son portable des renseignements sur lui, mais Ferrault doit protéger jalousement sa vie personnelle car son nom n’apparaît sur aucun des réseaux sociaux. Il est pourtant de la génération qui les utilise… Pour un prof de fac, il est très jeune, se dit-elle. Ou alors, il se sert d’un pseudo. Et là, il est vain d’essayer de fouiller.
Un étudiant passe dans les rangs pour distribuer à chacun le polycopié d’un texte de Tite-Live. La version latine est à rendre pour la semaine suivante. La professeure, madame Bertin, donne des explications pour mieux aborder le deuxième paragraphe mais le timbre de sa voix est si monocorde qu’Alice décroche encore. La musicienne qu’elle est accorde autant d’importance aux modulations vocales qu’au message délivré. Un ton soporifique joue pleinement son rôle : il l’endort.
Par un saut de chaîne, Alice repense au cours de violon qu’elle va rater ce soir. À dire vrai, cela l’ennuie un peu. Elle joue de cet instrument depuis l’âge de huit ans. Seul interlude à son enfance morne. La jeune fille est pleinement consciente que le violon l’a sauvée de la dépression, de la mort aussi, sans doute. Sans lui, elle n’aurait pas survécu au drame de sa vie. C’est la psychologue scolaire qui a influencé ses parents. La petite avait un don pour la musique. Ne serait-ce pas une bonne façon pour tenter de la sortir de sa léthargie ? Avec le recul, Alice a l’intuition que ses parents, conformistes, ont accepté l’idée par peur du « qu’en-dira-t-on. » Chez les Pelletier, on ne s’oppose pas à l’autorité scolaire. Peut-être exagère-t-elle… Peut-être ses parents ont-ils voulu sincèrement aider cette enfant fichue… Elle ne le saura sans doute jamais. Mais dans son intime conviction, la jeune fille sait que sa mère la supporte par devoir. Dans son milieu, on évite les heurts, les crises de nerfs et les psychodrames. On tient son rang et on garde la tête haute. Pour son père, c’est encore autre chose. Même s’il est là physiquement, son esprit s’est éloigné d’elle depuis longtemps, comme lorsqu’on largue les amarres en quête de nouveaux rivages. Le sort d’Alice l’indiffère totalement. Depuis trois ans qu’elle est étudiante, ils n’ont jamais cherché à savoir comment elle était installée dans sa chambre du CROUS. Ils ne vivent pourtant qu’à trente kilomètres de Toulon. Quand Alice rentre chez elle pour les vacances, bien sûr ils lui posent des questions sur son cursus mais ils n’écoutent jamais les réponses. Ils estiment avoir joué leur rôle. Elle a appris à vivre avec ce désamour. C’est comme ça. En toute franchise, si elle était à leur place, elle serait sans doute moins stoïque qu’eux… Sa gorge se serre. Les larmes lui montent aux yeux. Ne pas penser à ça. Elle visualise alors son violon, sa bouée de secours, et se calme. Elle tient son archet et rejoue mentalement cette sonate de Bach.
1 La laisse est une suite de vers.
Brest, samedi 13 avril 2024
Il n’était pas tout à fait minuit lorsque Camille Daubert fit le tour de la place Guérin pour tenter de se garer. Les places valaient de l’or depuis que la zone était devenue en partie piétonne. C’était peut-être plus compliqué mais Camille n’aurait changé de quartier pour rien au monde. Ses troquets et restaurants attiraient une foule bigarrée et chaleureuse : beaucoup d’artistes, d’étudiants et de joyeux fêtards notamment. La jeune femme renonça à trouver une place de stationnement et partit se garer dans une rue adjacente. Elle éteignait le moteur de sa voiture lorsque l’écran de son portable s’illumina. Un SMS de Clément.
Tu en es où, ma princesse Pomponnette ? Tu es encore sur la route ?
Camille sourit en répondant au message. Elle était arrivée et dans quelques minutes serait rentrée. Elle sortit du véhicule en pensant à son compagnon qui l’avait attendue au lieu de se coucher. Camille était à peu près certaine qu’il lui avait concocté un bon petit plat. Clément était doué en cuisine et inventait souvent des recettes extravagantes mais délicieuses. Quelques secondes plus tard, alors qu’elle remontait la rue vers la place, elle reçut un nouveau message.
J’espère que tu ne t’es pas empiffrée à ton mariage et que tu as un petit creux…
Tout en marchant d’un bon pas, Camille hocha la tête, attendrie. Bien sûr qu’elle avait faim. Elle avait pour éthique de ne jamais toucher aux buffets des réceptions qu’elle organisait. On ne mélangeait pas les rôles : elle n’était pas une invitée et ne se serait pas amusée à jouer les pique-assiettes, quand bien même on lui présentait des plateaux de canapés plus appétissants les uns que les autres. Elle acceptait juste de boire quelques verres d’eau. Ce soir, elle était épuisée et se serait bien couchée aussitôt, mais Clément l’attendait et il lui faudrait raconter sa journée. C’était la moindre des choses qu’elle pût faire pour lui. Et puis, malgré sa fatigue, elle avait hâte de retrouver son compagnon. Toute la journée, elle s’était sentie sur un petit nuage. Clément, de la façon attendrissante qui le caractérisait, lui avait demandé de devenir sa femme. Il fallait au moins ouvrir une bouteille de champagne pour fêter dignement cet événement ! Madame Compin… Camille Compin… Est-ce que ça sonnait bien ? Il lui faudrait s’habituer à son nouveau nom.
Le mariage d’aujourd’hui s’était déroulé sans accroc majeur. La grand-mère de la mariée avait juste égaré son sac à main et Camille avait aidé la vieille dame à le retrouver avant qu’elle ne clame haut et fort qu’on avait dû le lui voler. La surprise qu’elle réservait au jeune couple avait égayé la journée de tout le monde. Le marié avait un frère jumeau qui vivait à Johannesburg depuis quelques années. Il avait épousé une Sud-Africaine avec qui il avait deux enfants. Si les frères communiquaient régulièrement sur WhatsApp, ils ne s’étaient pas revus depuis quatre ans, le coût du voyage étant trop important. Thibaud s’apprêtait donc à entrer dans la mairie lorsque quelqu’un lui avait tapoté l’épaule. En se retournant, il était tombé dans les bras de son jumeau. Tous deux étaient si émus de se retrouver que la cérémonie avait été retardée de dix minutes.
Camille déboucha sur la place et décida de couper court en traversant l’esplanade festonnée d’arbres pour rejoindre au plus vite son appartement. En face, à travers les ramures, elle apercevait la lumière de son séjour. Quelques SDF étaient assis sur un banc autour d’un autre qui jouait de l’harmonica. Un jeune homme vêtu d’un sweat à capuche venait dans sa direction, une canette de coca à la main. Elle fouillait déjà son sac à la recherche de monnaie, quand il l’aborda.
— Vous n’auriez pas une p’tite pièce, Madame ?
— Si, un instant.
— Eh ! Mais vous n’êtes pas Camille Daubert ?
Étonnée que l’individu puisse connaître son identité, Camille redressa la tête.
— Oui, pourquoi ? Vous me…
La jeune femme n’eut pas le temps de terminer sa phrase que l’homme lui jeta en pleine figure le contenu de sa canette. Camille se mit à hurler de douleur. Son visage, ses yeux étaient en feu. Elle s’effondra, inanimée, sur le bitume.
Brest, lundi 15 avril 2024
— On fait le point dans mon bureau, lança le commissaire Le Gwen à trois membres de son équipe, en passant la tête dans l’entrebâillement de la porte de la cafétéria.
Les lieutenants Le Fur, Geoffroy et Moullec, leur gobelet à la main, emboîtèrent le pas au patron.
Alors que les deux hommes s’étaient assis, Marisol Geoffroy restait debout, dos collé au mur. Quentin Le Gwen remarqua qu’elle portait un masque sur le nez.
— Vous êtes malade, Marisol ? s’inquiéta-t-il.
— Juste patraque, patron. J’ai l’impression que l’ami Covid est revenu me rendre une petite visite de politesse. Je n’ai pas eu le temps d’aller acheter un test ce matin, mais je préfère prendre mes précautions et rester à l’écart pour éviter de vous contaminer.
— Le Covid n’a jamais empêché quelqu’un de s’asseoir. Je vous en prie, ajouta le commissaire en lui désignant la chaise vacante.
Alors que Marisol obtempérait, Quentin Le Gwen s’adressa au lieutenant Moullec.
— J’ai lu votre rapport, Yvon, à Isabelle et toi. Mais un rapport, c’est froid. Je voudrais connaître tes impressions. Tu étais donc de service dans la nuit de samedi et c’est toi qui as découvert la victime, place Guérin ?
— Pas exactement. Le SMUR venait d’arriver. Mais en effet, j’ai aperçu le visage de la jeune femme, fit-il dans une grimace. Atroce… Comme si ses traits étaient de la bouillie. Une peau violacée, couverte de cloques, la chair à vif par endroits… brûlée. Je n’ai jamais vu une horreur pareille, ajouta-t-il, choqué. Elle était inconsciente déjà. Vous avez eu de ses nouvelles, patron ?
Le commissaire Le Gwen se racla la gorge.
— J’ai appelé la Cavale Blanche, hier matin. J’ai eu l’un des médecins urgentistes. Camille Daubert venait d’être transportée en hélico au CHU de Nantes, service des grands brûlés. La souffrance est si intolérable qu’on l’a placée en coma artificiel. Nous ne sommes pas près de recevoir son témoignage…
— Si elle s’en sort… renchérit Marisol. Je ne sais pas ce qu’il faut espérer pour elle. Moi, en tout cas, je préférerais mourir plutôt que d’être défigurée à vie.
— Eh, Marisol ! s’insurgea Michel Le Fur. Tu n’as pas le droit de dire ça ! La chirurgie réparatrice existe ! Elle n’est pas faite que pour les minettes qui trouvent leur nez trop long ou leurs lèvres pas assez pulpeuses.
— Tu as déjà vu des visages reconstruits, toi, après une attaque à l’acide ? lui répliqua la jeune femme sur son quant-à-soi. Malgré un nombre incalculable d’opérations, on dirait qu’ils sont momifiés. Sans compter que la pauvre petite risque de perdre aussi la vue. On sait, patron, ce que cette pourriture lui a balancé comme produit ?
— De l’acide sulfurique hautement concentré. Ce que l’on met dans les batteries de voitures, mais celui-là est dilué. Je me suis renseigné sur la question. On l’appelait autrefois le vitriol ou « le poignard liquide ». À la fin du XIXe siècle, il était l’arme préférée des femmes jalouses, séduites ou trompées. Les victimes étaient surtout des hommes mais aussi les maîtresses des époux volages. Elles perdaient ainsi définitivement leur beauté. C’est un acide terrible qui peut souder les paupières entre elles, obturer les cloisons nasales, déformer nez et bouches. Les chairs, en cicatrisant, se boursouflent et forment un masque hideux. Je vous passe les détails… De nos jours, cette arme chimique est encore relativement courante en Asie, en Inde, au Pakistan ou au Bangladesh par exemple. Mais ce sont les hommes qui l’utilisent contre les femmes pour laver leur honneur, lorsqu’elles revendiquent leur indépendance notamment ou qu’elles refusent une relation sexuelle.
— Tu n’as pas besoin d’aller si loin, lui répondit Michel Le Fur. Mary, notre petite jeune fille au pair, qui est aussi galloise, nous racontait ce matin à Colette et à moi que les attaques à l’acide sont un fléau au Royaume-Uni. Imaginez ! Sept cent vingt agressions de ce type en 2022. C’est devenu l’arme préférée des gangs. Et vous savez pourquoi ? L’acide sulfurique n’est pas cher et on peut l’acheter partout sur le Net. Ensuite, si tu te fais choper, une attaque au couteau sera qualifiée de « tentative de meurtre » alors qu’une agression à l’acide relève de « coups et blessures ». Tu risques bien moins !
— Quel monde charmant… murmura Marisol. Si j’étais juge, un salopard pareil prendrait perpète ! C’est pire que de tuer quelqu’un, enfin, à mon avis. On enlève à sa victime le droit d’avoir une vie sociale. Elle souffrira de son attaque jusqu’à la fin de ses jours. Ce qu’il faut de haine pour commettre un crime semblable !
— Nous reviendrons sur cette question dans un instant, Marisol, lui répondit le commissaire qui se tourna aussitôt vers le lieutenant Moullec.
— Yvon, Isabelle et toi avez procédé sur place à l’audition des témoins. Ils étaient combien déjà ? Trois ? Quatre ? Tu as vérifié leur pedigree ?
— Ils étaient trois quand on est arrivés. Ils se tenaient à une cinquantaine de mètres des pompiers et du personnel médical du SMUR. Ils regardaient de loin, les bras ballants. Je suis allé à leur rencontre tandis qu’Isabelle fouillait le sac de la victime pour connaître son identité. Tous trois SDF et passablement éméchés. Au départ, ils étaient quatre. Un certain Abdoulaye les accompagnait mais il a filé dès qu’il a entendu les sirènes. Un Malien en situation irrégulière. C’était, aux dires de ses copains, le seul sobre. Dès que la femme a poussé des hurlements, il a couru voir ce qui se passait tandis que l’agresseur s’enfuyait. Il a voulu dégager une mèche des cheveux de la victime qui lui barrait un œil et il s’est brûlé les doigts.
— Que t’ont-ils dit de l’agresseur ? Ils le connaissaient ? De vue, au moins ?
— Non, reprit Yvon Moullec. Ils ont tous trois affirmé qu’ils ne l’avaient jamais rencontré auparavant. Ni dans la rue, ni dans un squat. Au départ, ils l’ont pris pour un jeune. D’après eux, il avait la dégaine d’un ado. Petit et fluet. Il portait un sweat gris à capuche et un jean troué. Ils n’ont pas bien vu son visage car sa capuche était toujours rabattue. Mais Serge Le Hir, l’un des SDF, alors qu’il passait près d’eux une demi-heure peut-être avant l’agression, lui a demandé s’il avait du feu. Le type a sorti un briquet de sa poche et a allumé la cigarette du dénommé Serge, mais sans prononcer un mot. C’est alors, dans le halo de la flamme, que notre témoin s’est aperçu que le gus n’était pas si jeune que ça.
— Il pourrait faire un portrait-robot ? demanda Michel Le Fur.
— Je ne pense pas. Il prétend n’avoir entrevu que le bas de son visage. Quand Serge et ses copains se sont retrouvés place Guérin, une heure peut-être avant l’agression, le type était déjà là, assis sur le trottoir, près du pub Müller. Il faisait la manche.
— Mais dis-moi, c’est à deux portes de l’immeuble où habite Camille Daubert ! s’exclama Marisol Geoffroy. On peut donc se demander s’il ne l’attendait pas, tout simplement. Dans ce cas, ce n’est pas l’œuvre d’un esprit dérangé qui s’en prendrait à n’importe qui. C’est bien Camille Daubert qui était visée. Il savait qu’elle était sortie et ne voulait pas rater son retour.
— Attaque personnelle ? résuma le commissaire Le Gwen.
— J’en ai bien l’impression, répondit la jeune femme.
— Ah ! l’interrompit Moullec. Notre SDF avait aussi l’intuition que l’agresseur, malgré le genre qu’il voulait se donner, n’appartenait pas au monde de la rue. Il portait des gants en cuir et le briquet qu’il lui a tendu n’était pas un jetable, mais un briquet plaqué or.
— C’est bon à savoir, déjà, commenta le commissaire. Pour quelqu’un de bourré, il était assez perspicace, le Serge en question. Il faudra prendre leur déposition à tes quatre gars. À jeun, ils se souviendront peut-être de nouveaux détails. Leur témoignage a été corroboré par d’autres personnes ?
— Plus ou moins, patron. En entendant les hurlements de la femme, certains clients sont sortis des bars de la place voir ce qui se passait. C’est l’un d’eux qui a appelé les secours. Il avait donné la pièce au type à capuche assis près de l’entrée du Müller. Ensuite, il l’avait aperçu déambuler de long en large mais personne d’autre que mes SDF n’a assisté à proprement parler à la scène. Jeter le contenu d’une canette à la tête de quelqu’un ne prend qu’une seconde.
— Est-ce qu’Isabelle a trouvé de l’argent liquide dans le sac de la victime ?
— Je vois où vous voulez en venir, patron… Mais je mettrais ma main à couper que mes quatre zèbres sont clean sur ce coup-là. Ils n’ont pas inventé le rôle du type à capuche. À part le Abdoulaye en question, aucun d’entre eux ne s’est approché. Ils étaient tétanisés de peur. Et la dame avait plus de cent euros en liquide dans son sac. Personne n’y a touché. Même pas l’agresseur.
— Donc, ce n’est pas un crime frauduleux, l’interrompit Michel Le Fur en se lissant la moustache.
— Le mari ou le compagnon de la victime est intervenu à quel moment ? demanda alors Quentin Le Gwen.
— Dès que les secours sont arrivés. Il s’appelle Clément Compin. Informaticien de profession. Il a aperçu les gyrophares de la fenêtre de son appartement. Il s’inquiétait parce que sa compagne lui avait envoyé un message en lui disant qu’elle était arrivée. Or, elle ne rentrait toujours pas. Il n’a pas entendu ses cris de chez lui. Il préparait à dîner en écoutant de la musique. Il a couru sur la place en chaussons. Il avait entrevu de sa fenêtre un corps allongé par terre. Les pompiers lui cachaient partiellement la vue mais il avait cru reconnaître le pantalon jaune de sa compagne.
— Quelle a été sa réaction ? insista le commissaire.
— Totalement anéanti. En état de choc. Il ne voulait pas qu’on emmène sa femme et s’accrochait aux bras du brancard en hurlant. Les pompiers ont dû s’occuper de lui pendant que les urgentistes s’affairaient auprès de sa compagne.
— Comment est-il physiquement ? Petit ? Gringalet ?
— Oubliez ça, patron ! Rien à voir avec notre individu à capuche. Clément Compin est très musclé. Il mesure au moins un mètre quatre-vingt-cinq alors que notre suspect, d’après les témoignages, fait vingt centimètres de moins. Et je vous jure qu’il ne jouait pas la comédie. Il faisait vraiment de la peine à voir.
Marisol Geoffroy comprenait les doutes de son patron. Dans ce type d’agression, le coupable appartenait en général au premier cercle relationnel de la victime.
Quentin Le Gwen soupira et se leva de son fauteuil. Il décapuchonna un feutre et demanda à ses collègues les mots qui leur venaient à l’esprit quant aux mobiles de ce type de crime. Il écrivit à la volée : haine, vengeance, sadisme, misogynie, personnel, souffrance, contrat, tordu, maladie mentale, perversité, jalousie, punition, et autres synonymes.
— Qui veut essayer de faire une petite synthèse ?
La lieutenant Geoffroy leva la main.
— Il faut que l’on cherche le coupable dans le cercle intime ou professionnel de la victime et que l’on fouille la vie de Camille Daubert. Quelqu’un la hait au point que la supprimer purement et simplement ne serait pas une vengeance suffisante. Il faut qu’elle souffre physiquement et moralement jusqu’à la fin de ses jours et qu’elle ne puisse plus, symboliquement, se regarder dans une glace sans penser au mal qu’elle est supposée avoir commis. Un homme qu’elle a trahi ? Une femme qu’elle aurait supplantée et qui aurait passé un contrat avec un homme de main ? Une jalousie professionnelle ? Le domaine d’investigation est vaste…
Tout en l’écoutant, le commissaire Le Gwen passait son index sur sa lèvre supérieure, signe chez lui de grande concentration.
— Toujours est-il, commenta-t-il lorsqu’elle eut terminé, qu’il faut prendre cette affaire très au sérieux. Ce genre d’attaque panique la population et on ne peut pas laisser courir des rumeurs plus absurdes et nauséabondes les unes que les autres. Alors, toi, Yvon, tu vas rechercher Abdoulaye. Il faut qu’on l’interroge. Peut-être que, avant de s’évanouir, Camille Daubert lui a confié quelque chose. Michel et Marisol, vous fouillerez la vie de la victime, à commencer par ses relations avec son compagnon. Il ne faut pas se fier aux apparences. Peut-être y a-t-il de sombres histoires de jalousie au sein du couple. Clément Compin ne serait pas le premier homme à commanditer une attaque contre sa conjointe. Je ne dis pas que c’est le cas, mais il faut vérifier.
Pour la première fois depuis des temps reculés, Constrictor se sentait bien, en paix avec lui-même. Il avait même plaisanté au bureau ce matin avec des collègues, les faisant mentir sur sa réputation d’homme travailleur, efficace mais sinistre. Il n’ignorait pas qu’on lui donnait un surnom dans les services de la mairie : « Le chevalier à la triste figure ». Certes, il n’avait rien d’un boute-en-train, n’avait pas le sens de la repartie qui plaît tant aux femmes, mais on lui reconnaissait en toute justice une qualité : il était méticuleux dans son travail et ne rechignait pas à se saisir de dossiers rébarbatifs dont personne ne voulait. Lorsqu’il réussissait à dénouer certaines situations inextricables, on le félicitait ou on le gratifiait d’une tape amicale dans le dos. Pendant longtemps, ces piètres récompenses avaient suffi à étouffer la haine qu’il sentait sourdre en lui. Mais depuis samedi, il était passé dans une autre dimension et il n’était pas loin de la jubilation.
Il renonça à zapper toutes les chaînes de son poste de télé. Les journaux ne divulgueraient pas de détails de l’affaire. Le cas était isolé et ne suscitait pas encore de psychose. Wait and see
