Le baiser d'Hypocras - Françoise Le Mer - E-Book

Le baiser d'Hypocras E-Book

Françoise Le Mer

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Beschreibung

Meurtres à l'arme naturelle en Bretagne

Vincent Delteil n’est sans doute pas un homme né sous une bonne étoile.
Socialement, il exerce un métier difficile, qu’il aime et respecte, mais dont tout le monde a peur… Il est thanatopracteur.
S’il mettait sa vie privée en pâture, il serait surement la risée de plus d’un… pourtant, Vincent est un homme bien. C’est du moins ce qu’affirme l’ex-épouse du commissaire Le Gwen qu’il a connue dans sa jeunesse.
Il vit dans un endroit dont chacun rêve, l’Île-aux-Moines. Ce lieu magique, tendre comme l’enfance, va être le théâtre de plusieurs crimes, homophobes, autant qu’on puisse en juger. L’esprit retors qui les orchestre trouve son arme dans la nature.
La ciguë ! N’est-ce pas ainsi qu’a été exécuté Socrate ?

Un roman policier récompensé par le Prix du Polar Insulaire 2016 à Ouessant. À ne pas manquer !

EXTRAIT

À la façon qu’elle avait de plisser les yeux, de le regarder à la dérobée, Vincent Delteil sut qu’il n’échapperait pas à l’interrogatoire. D’ailleurs, en rejoignant Maya dans ce café où ils s’étaient donné rendez-vous la veille, l’homme s’était vaguement préparé à un assaut en règle. Déjà, le bonheur pur et simple de leurs retrouvailles s’estompait. Un léger silence venait de s’installer à leur table.
— Il faut qu’on se parle, papa.
Curieux comme cette phrase anodine est toujours chargée d’électricité, pensa-t-il.
— N’est-ce pas ce que l’on fait depuis un quart d’heure ? répondit-il pour gagner quelques dérisoires secondes.
Sa fille se pencha vers lui. Dans quelques instants, elle lui prendrait la main, il en était sûr, tel un médecin s’attachant au pouls d’un grabataire.
— Sérieusement, fit-elle, en lui caressant furtivement les doigts, je m’inquiète beaucoup pour toi. Il faut que tu trouves le courage de te libérer de son emprise, de divorcer. Tu sais, ajouta-t-elle de sa voix mélodieuse, j’ai eu un cours passionnant à la fac, le mois dernier. L’étude clinique d’un cas de pervers narcissique. Là, il s’agissait d’un homme. Mais je suis certaine que ta femme souffre de cette pathologie. C’était bluffant ! Je croyais la revoir au détour de chaque page du rapport.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

J'ai lu avec un très vif plaisir le 16eme roman de Françoise le Mer, justement récompensé du prix 2016 du polar insulaire de Ouessant ! - Lounard, Babelio

J'aime la façon dont Françoise le Mer étudie ses personnages. La détresse de Vincent ne peut que vous toucher et vous vous demandez jusqu'au bout comment il va pouvoir sortir de la toile d'araignée tissée par sa femme. Dans un même temps, elle décrit avec justesse la douleur, le déchirement des jeunes homosexuels rejetés par leurs familles et les liens sociaux contraignants parfois jusqu'à la bêtise. - tana77, Babelio

À PROPOS DE L’AUTEURE

Avec seize titres déjà publiés, Françoise Le Mer a su s’imposer comme l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés et les plus lus.
Sa qualité d’écriture et la finesse de ses intrigues, basées sur la psychologie des personnages, alternant descriptions poétiques, dialogues humoristiques, et suspense à couper le souffle, sont régulièrement saluées par la critique.
Née à Douarnenez en 1957, Françoise Le Mer enseigne le français dans le Sud-Finistère et vit à Pouldreuzic.

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Seitenzahl: 332

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Françoise LE MER

Le baiser d’Hypocras

DU MÊME AUTEUR

n°1 - Colin-maillard à Ouessant

n°2 - La lame du tarot

n°3 - Le faucheur du Menez Hom

n°4 - L’oiseau noir de Plogonnec

n°5 - Blues bigouden à l’île Chevalier

n°6 - Les santons de granite rose

n°7 - Les ombres de Morgat

n°8 - Le Mulon rouge

n°9 - L’ange de Groix

n°10 - Buffet froid à Pouldreuzic

n°11 - Amours sur Bélon

n°12 - Maître-chanteur à Landévennec

n°13 - Maux-de-tête à Carantec

n°14 - Les âmes torses

n°15 - Arrée sur image

n°16 - Le baiser d’Hypocras

Retrouvez ces ouvrages surwww.palemon.fr

Dépôt légal 4e trimestre 2015

ISBN : 978-2-372602-61-7

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Chapitre 1

À la façon qu’elle avait de plisser les yeux, de le regarder à la dérobée, Vincent Delteil sut qu’il n’échapperait pas à l’interrogatoire. D’ailleurs, en rejoignant Maya dans ce café où ils s’étaient donné rendez-vous la veille, l’homme s’était vaguement préparé à un assaut en règle. Déjà, le bonheur pur et simple de leurs retrouvailles s’estompait. Un léger silence venait de s’installer à leur table.

— Il faut qu’on se parle, papa.

Curieux comme cette phrase anodine est toujours chargée d’électricité, pensa-t-il.

— N’est-ce pas ce que l’on fait depuis un quart d’heure ? répondit-il pour gagner quelques dérisoires secondes.

Sa fille se pencha vers lui. Dans quelques instants, elle lui prendrait la main, il en était sûr, tel un médecin s’attachant au pouls d’un grabataire.

— Sérieusement, fit-elle, en lui caressant furtivement les doigts, je m’inquiète beaucoup pour toi. Il faut que tu trouves le courage de te libérer de son emprise, de divorcer. Tu sais, ajouta-t-elle de sa voix mélodieuse, j’ai eu un cours passionnant à la fac, le mois dernier. L’étude clinique d’un cas de pervers narcissique. Là, il s’agissait d’un homme. Mais je suis certaine que ta femme souffre de cette pathologie. C’était bluffant ! Je croyais la revoir au détour de chaque page du rapport.

Le regard de Vincent Delteil s’assombrit. Il s’affaissa un peu dans son fauteuil.

— Comme tu y vas, ma fille ! Je sais que ta mère n’est pas quelqu’un de facile tous les jours, mais de là à la traiter de perverse narcissique, il y a de la marge ! Tu ne penses pas ? Je te le dis sans méchanceté, ma chérie, mais tes cours de psychologie te montent un peu à la tête. Tu ne peux pas placer tous les gens dans des cases névrotiques ou psychotiques !

— Pas tous les gens, papa. Elle, oui !

Vincent Delteil dodelina de la tête.

— Ce qui me navre le plus, Maya, dit-il d’un air las, c’est que je ne te sens pas prête du tout à faire le premier pas et à te réconcilier avec ta mère. La vie est triste à la maison, maintenant, sans tes visites.

L’homme sentit sa fille tressaillir comme si elle faisait face à un mur d’incompréhension. Elle alluma une cigarette.

— Tu n’y es pas du tout, papa… Me réconcilier avec elle ? Je suis déjà tellement au-delà de cela ! C’est sans doute triste pour toi de l’entendre, mais j’ai fait le deuil de ma mère. Je ne prétends pas que ce travail a été facile, mais avec l’aide de mon psy, j’y suis parvenue. Imagine un oignon que l’on débarrasse de ses pelures successives. Bien sûr, on pleure ! Mais une fois le légume découpé en petits morceaux, avalé et digéré, on ne ressent que du bien-être. Alors non, papa ! Après ce qu’elle m’a fait il y a huit mois, cerise avariée sur un gâteau déjà amer, c’est terminé ! C’est toi qui me causes du souci. J’ai peur que cette mante religieuse ne t’avale… Tiens ! Je parie qu’elle a exigé de toi un choix : moi ou elle !

— Non, mentit Vincent.

Devant l’air déconfit de son père, Maya éclata d’un rire salvateur.

— Mon pauvre papa ! Tu viens de gagner le nez de Pinocchio ! C’est drôle tout de même… Je te devine comme si le même sang coulait dans nos veines alors que c’est l’autre garce et moi qui avons les mêmes gènes ! Il a eu bien raison, mon père biologique, de se tirer avant ma naissance ! Tu devrais prendre exemple sur lui ! Tiens, au fait… J’ai compris pourquoi ta femme s’était fait engrosser par le seul étudiant thaïlandais de son campus. Tu veux connaître le résultat de mes cogitations ?

Vincent but une gorgée de son citron pressé.

— Vas-y. De toute façon, de gré ou de force, tu me le diras, répondit-il avec un sourire en demi-teinte.

— Parce qu’elle se projetait dans l’avenir. Elle rêvait d’avoir un fils - elle m’a toujours bassiné les oreilles avec ses illusions perdues, de préférence, le jour de mes anniversaires - mais, bref ! Le choix du manant pouvait aussi se produire ! Un risque sur deux d’écoper d’une fille ! Or, elle est blonde aux yeux bleus…

— Et alors ? demanda son père, dubitatif.

D’un air espiègle, Maya claqua la langue contre son palais.

— Selon toute probabilité, avec le choix d’un tel géniteur, je serais brune aux yeux foncés. La preuve ! Donc, plus tard, je ne risquais pas de porter ombrage à son type de beauté diaphane. Je ne lui ferais pas concurrence !

Vincent Delteil s’agita dans son fauteuil et s’éclaircit la voix.

— Tu n’as pas l’impression de forcer un peu le trait, ma chérie ? Diane n’est pas manipulatrice à ce point.

Le beau visage de Maya se durcit tout à coup.

— Si, elle l’est ! Et tu le sais aussi bien que moi ! Seulement, si tu te l’avoues, tu as peur de craquer. Qu’a-t-elle fait d’autre, la reine mère, pendant vingt-cinq ans, à part nous massacrer ? Combien de fois ne t’a-t-elle pas critiqué devant moi ? Mauvais père, mauvais mari, mauvais amant… Te reste-t-il des amis ? Non. Elle les a mis dans sa poche en poursuivant son travail de sape ! Quant à moi, son dernier coup fut un coup de maître ! Tu imagines une mère, une maman, faire cela à sa fille ? Non. Mille fois non. C’est juste impossible.

Vincent hésita avant de décider de s’attaquer au nœud gordien.

— Es-tu certaine que ton Valentin ait bien compris ? Il a pu mal interpréter un geste, une parole…

— Stop, papa ! Je t’arrête tout net ! Ma mère a été suffisamment explicite. Et si Valentin me l’a avoué pendant notre retour à Nantes, c’est parce qu’il était choqué et qu’il ne pouvait pas garder cela pour lui.

Maya se tut, encore bouleversée par ce souvenir douloureux. Les faits remontaient à huit mois, durant ses dernières vacances estivales. La jeune femme et son compagnon avaient été invités à séjourner dans la maison familiale de l’île-aux-Moines durant les quinze premiers jours d’août. La première semaine s’était déroulée sans incident notoire. Maya était ravie de retrouver son île et sa réelle complicité avec son père. Même sa mère se montrait charmante et gaie. L’état de grâce dura jusqu’à la veille du départ du jeune couple. L’après-midi s’annonçait chaud. Vincent proposa à sa fille et à son ami une partie de dériveur. Ils navigueraient dans le golfe, joueraient les Robinson comme autrefois en accostant sur un îlot prétendument inconnu. L’invitation ne s’adressait pas à Diane, qui souffrait du mal de mer. Enchantée par l’idée de cette balade, Maya accepta l’offre. Valentin, lui, préférait terminer la lecture de son livre sur la terrasse, au soleil.

Ce fut le jeune homme qui, le lendemain même, alors qu’ils roulaient pour regagner leur appartement nantais, raconta la suite des événements à Maya. Celle-ci n’avait aucune raison de mettre la parole de son compagnon en doute. Elle lui faisait pleine confiance. En outre, l’air gêné de Valentin attestait de sa sincérité. Or donc, père et fille venaient de quitter la maison, qu’un quart d’heure plus tard, Diane, vêtue d’un seul bikini minimaliste, rejoignait son « beau-fils » sur la terrasse. Sculptée comme une déesse, fine et élancée, la mère de Maya ne faisait certes pas ses quarante-huit ans et son corps soutenait la concurrence avec celui d’une jeune fille. D’une façon assez naturelle, Diane tendit à Valentin, allongé sur son transat, un flacon d’huile solaire, lui demandant s’il voulait bien lui enduire le dos du produit. Le jeune homme, n’y voyant pas malice, se leva et accepta de bonne grâce de lui rendre ce petit service.

Dès qu’il eut terminé, elle lui suggéra d’enlever son tee-shirt. Habillé de noir comme il l’était, il allait cuire sur la terrasse et cela ne la dérangeait pas de lui prodiguer le même soin. Valentin s’était exécuté. Mais bien vite, le jeune homme avait senti la situation lui échapper. Les gestes de Diane s’étaient mués en caresses. Elle s’était plaquée soudain contre lui et lui avait murmuré à l’oreille :

— Nous serions mieux en haut, non ? Que diriez-vous d’une petite sieste en ma compagnie ? Nous avons toute l’après-midi devant nous.

D’un mouvement brusque, il s’était écarté d’elle et lui avait fait volte-face.

— J’ai dû mal comprendre. Restons-en là, s’il vous plaît, lui avait-il rétorqué.

— La métamorphose de Diane fut immédiate. Sa voix suave se fit cassante quand son regard glacial le toisa.

— OK ! Je me suis trompée sur votre compte. Au fond, vous n’êtes qu’un nigaud pudibond ! Tant pis pour vous ! J’ai eu tort de m’intéresser à votre petite personne… Une chose, cependant, pour votre gouverne. Ceci reste entre nous ! Si jamais vous en parlez à ma fille, je vous briserai ! J’en ai les moyens !

Puis, furieuse dans son orgueil outragé, Diane avait quitté la terrasse et regagné la maison.

— Valentin, quant à lui, avait décidé d’aller flâner sur l’île et de prendre un bain jusqu’au retour de Maya et de son père.

— Le lendemain soir, Maya téléphonait de Nantes à sa mère et lui disait son écœurement à son encontre. Diane avait joué les vierges effarouchées et tout nié d’un bloc. Mais leur rupture était consommée.

— Pour épargner l’honneur bafoué de son père, la jeune femme n’avait pas voulu lui rapporter les faits dans les moindres détails. D’ailleurs, Vincent Delteil n’avait pas cherché à en savoir davantage. S’il avait été témoin de la dispute téléphonique entre sa femme et sa fille, la version de Diane, après avoir raccroché, semblait plausible.

Lui, il vivait dans sa bulle, ne se rendait jamais compte de rien. N’avait-il pas remarqué les regards admiratifs que Valentin lançait à Diane depuis quinze jours ? Fallait-il être aveugle ou indifférent à son égard pour ne pas avoir compris qu’il en pinçait pour elle. Pourquoi Valentin avait-il refusé une sortie en bateau avec sa compagne ? Était-ce une attitude normale de la part d’un soi-disant amoureux ? N’était-ce pas la preuve irréfutable qu’il cherchait une occasion pour rester en tête à tête avec sa « belle-mère » ? Certes, elle aurait dû se méfier quand Valentin lui avait demandé de lui enduire le dos de crème solaire. Elle l’avait fait volontiers, sans se douter de la manière dont il allait réagir. Il l’avait alors serrée dans ses bras et cherché à l’embrasser. Pour se dégager de son étreinte, elle l’avait giflé. C’était son seul tort ! Évidemment, le jeune homme, vexé, avait raconté pour se venger une histoire à dormir debout à Maya. Pauvre petite ! Elle qui souffrait depuis l’enfance de jalousie maladive à l’égard de sa mère ! Elle n’avait pas besoin de ça ! Ce vaudeville stupide n’allait pas améliorer son complexe d’infériorité…

Sur la terrasse du café Le Gambetta, Vincent Delteil sourit à sa fille en signe d’apaisement. À propos de cette affaire scabreuse, il nourrirait toujours un doute. Qui croire ? Dieu, que les rapports humains étaient alambiqués ! Au moins, avec sa patientèle, il n’en allait pas de même…

— On est bien ici, il fait bon. Cela te dirait de grignoter une salade en compagnie de ton vieux père ? Il va être midi.

— Bien sûr que oui ! Mais tu m’avais dit avoir un rendez-vous à treize heures ! Nous aurons le temps ?

— Je finirai plus tard ce soir. Je préfère profiter encore un peu de ta présence. Et puis, tu sais, mes clients ne sont pas contrariants. Jamais un mot plus haut que l’autre !

Maya, bon public, rit de sa boutade.

— Elle t’embête toujours à propos de ton métier ?

Incorrigible fille qui ne pouvait s’empêcher de revenir sans cesse à sa mère…

— Parfois, oui. Certains soirs, elle prétend que mon odeur est insupportable. Mais je sais que c’est faux. Je prends toutes les précautions nécessaires. Et puis, de toute façon, elle n’a jamais admis que je quitte mes études de médecine pour cette voie-là.

— Tu n’as jamais regretté ton choix, papa ? demanda Maya en sirotant son jus d’ananas.

— Non, ma fille, jamais. Au moins, j’ai l’impression d’être utile à quelqu’un. Je ne connais rien de plus gratifiant que de lire, sur le visage des proches, un apaisement à leur douleur. Je sais, au moins, que j’ai fait du bon travail… Heu ! Monsieur ! S’il vous plaît ! Pourriez-vous nous apporter la carte ?

*

Vincent Delteil parvint à son rendez-vous avec un simple quart d’heure de retard. Le maître de cérémonie l’attendait au salon d’accueil. Afin de pouvoir lui serrer la main, Vincent déposa sur le sol ses deux valises. Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis quatre jours. Une sympathie mutuelle les unissait.

— Salut, Pierre-Yves. Comment va ? La musique… tu es obligé, aujourd’hui ?

— Désolé, Vincent. J’attends du monde toute l’après-midi. Je l’ai mise en boucle, pour être peinard. Depuis le temps, c’est bizarre que tu l’entendes encore ! En plus, comme je savais que tu venais, j’ai choisi un truc de Bach. Je croyais que tu aimais…

— Justement, oui. Bon, passons… Je ferai avec. C’est qui, le patient ?

— Monsieur Émile Bourdel, soixante-dix-neuf ans. Décédé hier, dans la soirée, d’une crise cardiaque. Cas simple pour toi. Tiens, voici son certificat de décès.

Vincent Delteil prit le document tendu par le maître de cérémonie et le lut attentivement. Le médecin n’avait rien noté de particulier. Pas de germes pathogènes notifiés, ce qui, en soi, ne signifiait pas grand-chose si l’on sait que, par exemple, 40 % des personnes ignorent leur séropositivité d’une hépatite C chronique.

— OK, c’est bon. J’y vais.

— Heu, une seconde, Vincent. J’ai le fils de ton patient dans mon bureau. Mon client m’a chargé de te transmettre une demande un peu particulière… Te connaissant, je sais que tu vas râler, mais monsieur Bourdel aimerait que tu arraches trois dents à son père…

— En or, je suppose ? répondit le thanatopracteur avec humeur. Tu répondras à ton rapiat qu’il n’en est pas question ! Ce n’est pas aujourd’hui que je commencerai ce genre de pratiques ! Pourquoi veut-il des soins particuliers s’il est aussi radin ?

— C’est sa sœur, à ce que j’ai compris, qui paiera la totalité des frais funéraires. Elle vit au Québec et ne pourra être ici que demain.

— Je vois… Bon, amuse-toi bien avec ton client ; moi, je rejoins mon patient. Je suis sûr que ton Harpagon, à présent, demandera ce qu’il y a de mieux pour son père… Et quant aux dents, tu n’as qu’à lui dire que, si j’acceptais sa requête, je serais obligé d’ajouter cet acte sur la note de frais présentée à sa sœur… Cela calmera sa ruée vers l’or, crois-moi !

Parvenu dans la chambre froide du funérarium, le thanatopracteur ouvrit ses deux valises et installa tout d’abord son matériel. Le corps reposait sur un chariot élévateur. Il déposa ses instruments chirurgicaux et le matériel à injection près de la tête de feu monsieur Bourdel, le matériel à ponction près des pieds. Puis, après avoir enfilé sa blouse et ses gants de latex, mis son masque et chaussé ses lunettes anti-projections, il procéda au déshabillage du défunt. Il l’examina ensuite sous toutes les coutures, à la recherche de traces de perfusion, de plaies ou d’escarres qui auraient pu donner lieu à des fuites de fluide corporel. Vincent remarqua que monsieur Bourdel n’avait dû arriver au funérarium que le matin même et non la veille. Une petite tache verdâtre, près de la fosse iliaque, attestait un début de corruption. À l’aide de savon antiseptique, le praticien fit une première toilette funéraire, sécha le corps puis massa les membres pour assouplir la rigidité cadavérique. Il appliqua ensuite une crème hydratante sur le visage et les points de massage afin de faciliter le drainage.

La première partie de son travail prit fin quand il eut suturé la bouche avec l’aiguille courbe et procédé à la fermeture des yeux, en posant, sous les paupières, de minces coussins afin de compenser l’effet produit par l’affaissement des globes oculaires. L’évocation du visage souriant de sa fille vint troubler sa concentration. Quand la reverrait-il ? À cette heure-ci, Maya devait déjà filer sur Nantes. Elle ne flânerait pas dans les rues de Vannes, de crainte de croiser sa mère. Père et fille essayaient de se retrouver, en cachette bien sûr, au moins une fois par mois. Le plus souvent, c’est lui qui descendait à Nantes, chez le jeune couple ou, comme aujourd’hui, dans un café.

Pour éviter une surenchère à sa mélancolie déjà latente, Vincent chassa l’image de Maya et s’ébroua de ses quelques secondes d’absence. Il avait déjà le scalpel en main. Il incisa donc, sur un centimètre, l’artère carotide et y introduisit la canule reliée au bidon des cinq litres d’aldéhyde formique. Il pratiqua ensuite une deuxième incision dans la région épigastrique et y inséra le trocart, ce tuyau relié à une pompe d’aspiration électrique et au bidon vide qui recueillerait le sang et autres fluides corporels. Ces deux opérations, d’injection et d’évacuation, se faisaient simultanément.

Quand le bidon de formol dilué fut à moitié vide, il arrêta un moment l’injection afin de pratiquer le drainage du produit dans le corps. Il insista ses massages sur les parties exposées au public, à savoir le cou, le visage et les mains. Puis, il poursuivit l’injection de la solution artérielle.

En fin d’opération, Vincent reprit le trocart et, grâce à des mouvements rotatifs, explora cavités abdominale et thoracique, évacuant ainsi gaz et liquides corporels, urine et contenu gastrique. Cela fait, l’homme démonta le tuyau d’aspiration, le brancha sur une petite bouteille de formaldéhyde concentré à 22 % et injecta le produit dans les deux cavités. Le plus gros du travail de thanatopraxie s’achevait. Il sutura les deux incisions en posant de la colle cyanoacrylate.

Débutait à présent la partie que Vincent Delteil préférait, car elle exigeait davantage de délicatesse.

Il procéda donc à la seconde toilette complète du défunt, et lui fit un shampoing. Il le sécha ensuite avec attention, le rasa de frais et le manucura.

Des vêtements propres étaient posés sur la paillasse. Il prit la chemise blanche, la cravate bleue et entreprit de l’habiller. Il ne restait plus que le maquillage et le coiffage. En déposant quelques touches de fond de teint sur le visage, Vincent se mit à parler à son patient. Dans cette ultime phase de son travail, il était coutumier du fait.

— Voilà, monsieur Bourdel, j’ai presque fini. Je pense avoir réussi à gommer sur la bouche les traces de souffrance. Vous êtes beau, maintenant. Votre fille sera contente de vous voir ainsi. Quant à votre fils, je vous l’avoue, il ne m’inspire pas une grande sympathie… Mais, peut-être que je me trompe. Enfin, j’espère qu’il a été gentil avec vous de votre vivant…

Peu après, Vincent Delteil ouvrit une porte qui donnait sur les chambres funéraires, poussa la troisième à l’aide de son chariot et installa le défunt sur son lit réfrigérant. Il ne lui restait plus qu’à laver et à désinfecter ses instruments à l’eau de javel et à remballer son matériel. Il jeta un coup d’œil à sa montre. L’opération avait duré en tout une heure vingt-cinq. La moyenne. Quand il reparut dans le salon d’accueil, chargé de ses deux valises, la même musique sirupeuse « à la manière de Bach » écorcha ses oreilles de mélomane. Aseptisée aussi, pensa-t-il, la sonate du maître du Baroque, qu’un standard téléphonique aurait sûrement enregistrée avec délice.

Il croisa Pierre-Yves Le Braband, accompagné d’un homme maigrichon d’une cinquantaine d’années. Pour avoir pratiqué le père, Vincent reconnut aussitôt à ses traits le fils Bourdel. L’homme, à l’air chafouin, évita son regard. Il tenait un bouquet de narcisses aussi cachectique que lui. Sans doute, songea le thanatopracteur, avait-il cueilli les fleurs le matin même, dans le jardin de son père… Il n’y a pas de petites économies.

Le maître de cérémonie qui conduisait son client à la chambre funéraire par la porte réservée au public, délaissa un instant Bourdel fils pour s’entretenir avec Vincent.

— Je ne peux pas te régler aujourd’hui. Ça ira la semaine prochaine ?

— T’inquiète.

Pierre-Yves lui donna une tape amicale dans le dos.

— Merci Vincent. Je suis sûr que tu as fait du bon boulot.

— Et moi, je te fiche mon billet qu’il trouvera quelque chose à redire. Mon refus l’a vexé.

— Pas grave ! T’es le meilleur de toute façon !

Puis, le maître de cérémonie rejoignit Bourdel fils. Vincent entendit le ton compassé qu’il réservait à sa clientèle.

— Veuillez entrer, monsieur. Je vous laisse vous recueillir seul devant votre père.

Pétillante dès qu’il s’adressait à Vincent, à présent, la voix de Pierre-Yves ressemblait à un verre de limonade qu’on aurait laissé au soleil toute une journée.

Sur le parking du funérarium, Vincent Delteil respira l’air doux de cette journée à pleins poumons. Si les établissements spécialisés, tel celui-ci, jouissaient d’un système de ventilation acceptable, il n’en allait pas de même partout ; notamment lorsqu’il prodiguait ses soins à domicile, où les risques d’inhalation de produits toxiques étaient multipliés.

L’homme ouvrit le coffre de sa berline et déposa le bidon d’aspiration dans le caisson réservé à cet effet. En fin de journée, il se rendrait au centre de collecte de déchets d’activités de soins, où le bidon, ainsi que ceux des trois autres patients qu’il devait voir dans l’après-midi, seraient incinérés avec leur contenu.

*

Vincent Delteil traversa le bourg de Baden un peu plus vite que ne l’exigeait la prudence. Il avait pris du retard et la navette partirait, avec ou sans lui, à vingt heures. Il gara sa voiture sur le parking de Port-Blanc et courut jusqu’à l’embarcadère. Déjà, les derniers passagers montaient dans le bateau. Le marin l’avait vu. En ce vendredi soir, Vincent savait qu’il aurait droit à sa blague rituelle.

D’ailleurs, elle ne manqua pas. Goguenard, Jo Cadic, les poings sur les hanches, apostropha le retardataire :

— Hep, Vincent ! T’as dû courir après ton dernier macchabée pour le rattraper ? T’as failli rater le train des cocus !

Et les îliens de rire.

— T’inquiète ! répondit Vincent, un peu essoufflé. Ce train-là, je ne peux pas le louper !

À Enizenac’h, cette boutade avait de la bouteille. À quelle époque remontait-elle ? Vincent n’aurait su le dire.

Toujours est-il que « le train des cocus » faisait référence au dernier train du vendredi soir, en provenance de Paris, et qui ramenait sur l’île-aux-Moines les maris des belles aoûtiennes en villégiature. Sans doute y avait-il exagération de part et d’autre. Les jeunes et fringants mâles de l’île « cocoricotaient » un peu trop fort et les jolies touristes n’avaient pas toutes la cuisse légère ! Peu importait, du reste, du moment que le comique de répétition avait son public.

Durant la traversée, qui ne durait que quatre minutes, Vincent resta debout, à l’air libre, appuyé au bastingage. L’île n’était distante que de quatre cents mètres de cette côte. Il s’autorisa une cigarette. Diane était dans sa période abstinente et il n’aurait donc pas le droit de fumer à la maison. C’était ainsi depuis leurs vingt-deux années de mariage. Les épisodes sans tabac fluctuaient chez elle entre deux semaines et deux mois, jamais davantage. Lorsqu’elle reprenait la cigarette, Vincent retrouvait par là même la liberté de fumer à l’intérieur.

Au débarcadère, les passagers s’égaillèrent. Les uns, à l’instar de Vincent, partirent à pied ; les autres, plus nombreux, à vélo. Dans quelques minutes, il serait chez lui. Habiter l’île à l’année exigeait des contraintes de la part des autochtones. Ainsi, dans sa profession, Vincent n’aurait pas pu être salarié comme bon nombre de ses collègues, appelés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Au demeurant, travailler en indépendance lui convenait. Et puis, de toute façon, Diane n’aurait jamais accepté de vivre ailleurs que dans « sa maison », héritée de ses parents, et ce, même si elle travaillait à Vannes où elle possédait deux commerces de luxe. Que sa femme fût beaucoup plus riche que lui n’affectait pas Vincent outre mesure. Sauf lorsqu’elle faisait étalage de ses biens devant un tiers.

Quand l’homme poussa la porte d’entrée, aussitôt Patapon vint l’accueillir. Arc-bouté sur ses pattes, les yeux mi-clos, le gros chat de gouttière frottait sa joue contre son mollet. Cédant au rituel, Vincent s’accroupit pour le caresser.

— Alors, mon Patapon, raconte-moi ta journée… Sept mulots en un coup de griffes, tu dis ! Là, je crois que tu te vantes un peu…

Mais la machine à ronrons continuait à narrer ses exploits à son maître.

De délicieuses effluves se répandaient dans le vestibule. Vincent reconnut l’odeur de l’un de ses plats favoris.

— Ta maîtresse nous a fait du calamar à l’américaine ce soir. Hum… Un régal ! Oui, mon Patapon, tu en auras aussi.

Vincent se releva et tenta, tant bien que mal, de se diriger vers la cuisine. Chacun de ses pas était entravé par les incessants passages du chat qui se faufilait entre ses jambes. Occupée devant ses fourneaux, Diane lui tournait le dos. Quelles que fussent ses occupations, sa femme était toujours impeccablement vêtue. Ce soir-là, elle portait un pantalon de lin écru et un pull de coton assorti qui lui affinait encore la silhouette. Il s’approcha d’elle et déposa un léger baiser sur sa joue.

— Tu as passé une bonne journée ? s’enquit-il.

— Excellente ! répondit-elle d’une humeur joyeuse. À la bagagerie, on a explosé le chiffre d’affaires. Et à la boutique, Manon ne s’en est pas trop mal sortie pour un vendredi.

— Tant mieux. Je te sers un verre ?

— Volontiers, je termine ma sauce. J’ai mis une bouteille d’hypocras au frais. Tu t’es lavé les mains, au moins ?

Diane ne vit pas que son mari levait les yeux au ciel.

— Évidemment, marmonna-t-il.

Les perpétuelles allusions à la dangerosité de son métier épuisaient un peu Vincent. Diane n’était pourtant pas sans savoir qu’il était un homme responsable et qu’il prenait toutes les précautions requises ! Un salarié thanatopracteur avait pour obligation de passer une visite médicale tous les deux ans. Lui qui, par son statut d’indépendant, n’était pas forcé de le faire, poussait les portes de la médecine du travail chaque année.

— Tu n’as pas vu le tire-bouchon, Diane ?

— Si. Sur le plan de travail. J’en ai eu besoin tout à l’heure pour ouvrir la bouteille de Muscadet.

Alors qu’il s’emparait de l’objet, Vincent aperçut à côté un cendrier contenant trois mégots. Ainsi, Diane s’était remise à fumer. Cette fois-ci, elle n’avait pas tenu huit jours. Diplomate, il ne fit aucun commentaire sur le sujet. Nonobstant, pour mieux savourer son vin, il sortit une cigarette de sa poche. À présent, il en avait le droit.

Il servit d’abord sa femme, puis se versa un verre de ce nectar médiéval dont il raffolait. Fortement miellé, épicé de cannelle, de cardamome, de gingembre et de clous de girofle, cet apéritif, faussement attribué à Hippocrate, ne datait en fait que du XIVe siècle. Dire que les médecins, à l’époque, conseillaient aux femmes enceintes de ne pas en boire plus de trois bouteilles par jour ! Les temps avaient changé, se dit Vincent en en dégustant une gorgée, sans remords. Mais, pour rendre justice à nos ancêtres poivrots, une bouteille, au Moyen Âge, n’avait qu’une contenance d’un demi-litre…

Diane porta à la bouche la cuiller en bois et goûta sa sauce.

— Hum… C’est brûlant. J’espère ne pas l’avoir trop pimentée.

— Ne t’inquiète pas pour ça. Une sauce à l’américaine n’est jamais trop épicée et, de toute manière, tu ne l’as jamais ratée. Je peux faire cuire le riz, si tu veux…

— Non, non, dit-elle, en prélevant une large part du contenu de sa casserole dans un bol. Je m’en charge. Si tu tiens absolument à faire quelque chose, mets le couvert…

Son mari s’exécuta, sans relever le sujet à polémique. Lorsqu’ils mangeaient ensemble, Diane refusait absolument qu’il touchât la nourriture.

Tout en disposant les assiettes, Vincent se dit, pour la énième fois, que la peur et l’aversion de sa femme pour son métier frisaient le ridicule. Aurait-elle réagi semblablement s’il avait été médecin légiste ? Il en doutait. Pourtant, ces deux professions avaient bon nombre de similitudes. En ce qui concernait la thanatopraxie, le prestige en moins, c’est sûr…

Afin de rétablir un peu son ego écorné et passer une agréable soirée, Vincent se surprit à penser au petit Mathias, décédé la semaine précédente d’une leucémie. Même si ses parents avaient fait appel à ses services, la maman ne se résignait pas à quitter le corps de son enfant. Il avait donné son temps, tout son temps, pour essayer d’apprivoiser la douleur de cette mère. Et il était parvenu, au bout d’une heure et demie, à force de discussions, à la faire lâcher prise. D’autres confrères auraient renoncé et quitté la place. Mais par expérience, Vincent savait que si, dès lors, cette femme ne s’appropriait pas la mort de son enfant, elle resterait de longs mois hébétée. Et quand il avait rendu le corps de Mathias à ses parents, la maman avait murmuré :

— Comme tu es beau, mon chéri. On dirait que tu n’as plus mal… C’est bien. Tu vois, le monsieur t’a mis ton doudou.

Et parce que cette maman, ce jour-là, avait fini par accepter l’inacceptable, Vincent s’était senti utile.

La voix de Diane le sortit de sa rêverie.

— Tu n’as rien à raconter ? Ta journée ?

— Ben, tu sais, à part mes patients…

— Berk ! le coupa aussitôt sa femme, garde tes trucs morbides pour toi ! Non, je pensais à des gens intéressants, rencontrés dans la navette, par exemple. Je me demandais si les Delbasse venaient en week-end. Oh ! À propos ! Tu n’as pas oublié, j’espère, qu’on avait des invités demain à dîner ! Tu es passé à la poissonnerie commander les langoustines ?

Aussitôt, son mari se sentit en faute.

— Mais non… Tu ne m’en as pas parlé.

Diane se retourna de son fourneau et planta son regard dans le sien. Sa voix resta douce mais intriguée.

— Comment ça ? Tu prétends ignorer que l’on a des invités demain ?

— Non, se justifia Vincent. Je ne perds pas encore la mémoire. Mais tu ne m’as jamais demandé de commander des langoustines.

Diane considéra son mari d’un air perplexe et se contenta de hocher la tête.

— Bon, fit-elle, conciliante. On ne va pas se disputer pour les trois kilos de langoustines que je t’avais prié de retenir. Ça n’en vaut pas la peine… Mais c’est juste très agaçant de me rendre compte que tu n’écoutes jamais quand je te parle ! Je te l’ai dit hier soir, et répété ce matin quand tu cherchais tes clefs de voiture.

Certain du contraire, parce que, justement, Vincent faisait très attention aux paroles de sa femme de crainte d’essuyer des rebuffades, il ne voulut pourtant pas la contredire. Il se tut. Affirmer que c’était hier, et non ce matin, qu’il ne retrouvait plus ses clefs aurait été entre eux un autre sujet de chicane.

Ayant retrouvé un large sourire, Diane changea de sujet.

— Ça va être prêt. J’espère que tu as faim ? Qu’as-tu mangé ce midi ?

— Oh, un simple sandwich au fromage, avalé dans la voiture.

— Mes calamars tombent bien alors ! dit-elle d’une voix joyeuse. Tu peux mettre la table. Une minute, encore, pour le riz.

Vincent s’assit à sa place, face à la cuisinière. Diane portait à deux mains la cocotte en fonte pour la poser sur la table. Elle suspendit son geste un instant, comme si elle avait oublié d’ajouter un ingrédient à son appétissant plat.

— Ça ne te gêne pas, murmura-t-elle d’une voix devenue blanche, de me mentir et de te foutre de moi ?

Décontenancé, Vincent leva les yeux vers sa femme. Tout sourire avait déserté son visage. À la place, une sorte de rictus haineux. Son regard avait pris un éclat métallique dont il reconnaissait la dureté.

— Je ne comprends pas, bredouilla-t-il.

— Je t’ai vu à midi ! explosa-t-elle tout à coup. J’ai dû me déplacer sur le port pour livrer une cliente. Tu déjeunais à la terrasse du Gambetta avec ma garce de fille ! Tu oserais le nier ?

D’instinct, Vincent comprit ce qu’elle allait faire. Il eut juste le temps d’essayer de se protéger le visage de son avant-bras quand il reçut, sur lui, le contenu de la cocotte. Il hurla de douleur.

En se levant dans sa précipitation, il renversa sa chaise. Il ouvrit, à l’aveugle, la porte haute du réfrigérateur et, à même les ongles, gratta la paroi glacée afin de recueillir le givre et soulager sa joue et sa paupière gauche. La souffrance le fit un instant vaciller, mais il réussit à quitter la cuisine pour se rendre dans la salle de bains où il s’enferma. À tâtons, il ouvrit le jet d’eau froide de la douche et s’en aspergea le visage et le crâne. Son cœur cognait si fort qu’il crut défaillir. L’eau glacée lui fit un peu de bien. L’intolérable douleur s’estompait pour faire place à une lancinante brûlure. À ce moment-là seulement, il entrouvrit les yeux pour constater, face au miroir, l’étendue des dégâts. Si sa vue était brouillée par des larmes incontrôlables, du moins, il put vérifier qu’il avait échappé au pire. Il ne serait pas borgne. Une vilaine couleur cramoisie teintait sa paupière tuméfiée, le haut de sa pommette et une petite partie du front, à la racine des cheveux. Vincent prit dans la boîte à pharmacie un antalgique et le tube de Biafine. Il s’enduisait de crème lorsqu’il entendit le son du téléviseur. Diane était passée au salon ; tant mieux. Il monterait directement dans sa chambre et n’aurait pas à la croiser. À cet instant-là, il n’aurait pu jurer de rien…

*

Le bruit réveilla Vincent en pleine nuit. Il s’était endormi sur son lit, les lumières allumées. Debout, face à la fenêtre, Patapon miaulait à fendre l’âme. On toquait au carreau. L’homme grommela, pesta contre son chat, mais il dut se résigner, sortir de sa léthargie et répondre à l’exigence féline. Depuis plus de deux ans que durait ce manège, Vincent n’avait pas encore trouvé la solution à ce joli problème.

— C’est bon, Patapon, j’ouvre à ton copain, pâteusa-t-il dans un demi-sommeil.

Lorsque Vincent eut entrebâillé la fenêtre, le bruissement d’ailes significatif le fit s’écarter un peu de la vitre. Revenu à l’état sauvage, ou presque, Bubu ne se laissait plus caresser par lui.

Le gros chat, quant à lui, s’était glissé sur le balcon et goûtait déjà aux délices de l’offrande nocturne. Le hibou s’était reposé à côté de lui.

— Pas plus de cinq minutes, Patapon. Après, tu rentres, ou pas…

Trois ans auparavant, Vincent avait trouvé le rapace, blessé à l’aile, dans un fossé, non loin de chez lui. Il avait recueilli l’oiseau, une femelle, l’avait soigné durant de longues semaines et déployé des trésors d’imagination pour le nourrir. Curieusement, ce que l’on pourrait appeler des liens d’amitié s’étaient tissés entre le hibou et le chat. Ils ne se quittaient pas. Une fois l’oiseau rétabli, il avait bien fallu lui rendre sa liberté. Sans penser faire de l’anthropomorphisme, Vincent avait constaté, dès lors, un changement dans l’état psychique de son chat. Il semblait réellement déprimé du départ du hibou, cherchait son copain en miaulant dans toutes les pièces.

De son côté, le rapace n’oubliait pas le félin. Presque chaque nuit, dès lors, il toquait de son bec le carreau de la pièce dans laquelle il avait vécu quelques mois pour apporter à Patapon une souris ou un mulot. Durant l’été, ces retrouvailles nocturnes ne posaient pas de problème à Vincent. Le soir, avant d’aller se coucher, il se contentait d’ouvrir la porte-fenêtre. Mais en cette demi-saison, les nuits étaient encore fraîches.

L’homme jeta un coup d’œil sur le réveil de son chevet. Trois heures dix. Tout à coup, totalement tiré de sa somnolence, il se remémora la scène dont il avait été victime.

Il eut besoin d’une cigarette, fouilla sa veste maculée de sauce et extirpa le paquet de sa poche. D’habitude, en attendant le bon vouloir de Patapon, il ne fumait jamais la nuit. D’un geste machinal, il tâta sa paupière gauche et grimaça. La douleur assoupie se réveilla, accompagnée d’une sorte de nausée morale. Vincent exécrait la violence : exutoire archaïque d’une carence de vocabulaire. Pourtant, si au sortir de la salle de bains, il avait croisé sa femme, il savait qu’il aurait pu la gifler, voire pire…

Il inhala une bouffée, s’assit sur son lit et réfléchit. S’il avait cédé à sa pulsion primitive, comment aurait réagi Diane ? Ce n’était pas la première fois qu’elle l’agressait physiquement. Moralement, il en avait l’habitude. Pour ne pas envenimer la situation, il avait toujours tu certaines violences à sa fille. Il se remémora l’unique fois où, cinq ans auparavant, il lui avait rendu sa paire de claques. Aussitôt après, il s’en était excusé. Diane avait eu un sourire étrange et, silencieuse, s’était enfermée dans sa chambre. Le lendemain, elle lui mettait sous le nez une feuille, format A4. Elle en avait fait la duplication. Diane s’était prise en photo, de profil. Sur sa peau laiteuse, les traces de doigts étaient visibles.

— Pour ta gouverne, lui avait-elle susurré d’un ton railleur, sache que la prochaine fois que tu oseras poser ta sale patte de croque-mort sur moi, c’est à la gendarmerie que tu iras t’expliquer ! À ton avis, qui croira-t-on ? Toi ou moi ? Tu penses vraiment que tu pourras te justifier ? Un mètre quatre-vingt-sept, tout en muscles… Tss… Tss. Au mieux, tu passeras pour une brute épaisse, ce qui, somme toute, te rendra un peu de ta virilité perdue… Au pire, les gendarmes se ficheront de toi et te traiteront de « ta-fiotte ». Qu’est-ce que tu préfères ?

Vincent avait serré poings et mâchoires, mais il avait, une fois de plus, courbé l’échine…

Les yeux embués de larmes à l’évocation de ce souvenir humiliant, il revint près de la fenêtre voir si Bubu ne s’était pas envolé. Patapon léchait à présent le poitrail du grand oiseau, stoïque et impérial. Ce spectacle insolite lui arracha un sourire. C’était la même chose, se dit-il en regardant les deux animaux. Qui croirait à cette histoire d’amitié, s’il l’évoquait ? Personne. Qui croirait que sa femme le violentait sans qu’il puisse réagir ? Personne non plus…

— Allez Patapon, tu rentres maintenant ? murmura-t-il. Bubu n’a pas terminé sa nuit de chasse. Et moi non plus, chasse en moins.

Mais Vincent dut attendre la fin des ébats. Si le chat avait avalé son mulot, lui sentait son estomac le tirailler un peu. Descendrait-il manger un morceau ? Il ne s’en sentait pas le courage.

D’un sourire amer, Vincent se dit qu’il n’était pas près de goûter à nouveau des calamars à l’armoricaine. Cette pensée en amena une autre. Lorsqu’il était rentré, dans la soirée, Diane savait déjà, évidemment, qu’il avait déjeuné avec Maya. Or, malgré tout, elle lui avait cuisiné son plat préféré… Si elle ne lui avait montré aucun signe de colère, Vincent savait qu’elle devait être folle de rage.

Il déglutit. Il venait de comprendre. Diane avait prémédité son geste, d’une inouïe violence. Voilà pourquoi, avant de servir son plat, elle en avait prélevé une part. Pour elle. Plus tard. Au moins le goûter. L’homme tenta alors de se rappeler les paroles exactes de son épouse avant qu’elle ne lui jette le contenu de la cocotte à la figure. Qu’avait-elle dit au juste ? Elle se préoccupait de savoir s’il avait bien déjeuné. Il lui avait menti et répondu que non. Diane avait répondu : « Mes calamars tombent bien alors. » Oui, c’était cela. Avec le sens de l’à-propos, elle avait employé le verbe « tomber ».