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Un beau cadeau qui tourne au cauchemar.
Appelée par son notaire, Marie Demelle, jeune femme divorcée et mère de deux enfants, va tomber des nues.
En effet, cette romancière berrichonne se voit couchée sur le testament d’un illustre confrère qu’elle n’a pourtant entraperçu qu’une fois dans sa vie… Ravie à l’idée d’hériter d’une villa à Perros-Guirec, Marie Demelle ne se préoccupe pas pour l’heure des raisons pour lesquelles le ciel semble lui offrir un cadeau aussi somptueux…
Néanmoins, Maurice Malloc’h, le roi du polar, à émis une réserve testamentaire dans un codicille un peu particulier. Marie sera la nouvelle propriétaire de sa maison à la condition qu’elle termine la rédaction d’un manuscrit qu’il n’a pas eu le temps de boucler. L’étrangeté de cette clause n’émousse pas l’enthousiasme de la jeune femme.
Combien de morts faudra-t-il pour qu’elle découvre enfin la vérité ?
Le commissaire Quentin Le Gwen et son lieutenant Michel Le Fur l’aideront dans cette quête.
Retrouvez Le Gwen et Le Fur dans un polar dont les multiples rebondissements vous laisseront sans voix !
EXTRAIT
C’est seulement lorsqu’elle eut gravi les quelques marches usées du perron que Marie sentit l’angoisse l’étreindre. Avant d’appuyer sur la sonnette - sésame à la haute porte vernissée - elle tenta de discipliner son souffle. Enfin, elle allait savoir… Elle vérifia une fois encore les plaques dorées scellées au mur de l’ancien hôtel particulier. En pure perte.
Elle connaissait l’édifice et ne se trompait pas d’adresse. Un endocrinologue et un cardiologue se partageaient le rez-de-chaussée. Deux avocats associés tenaient leur cabinet au premier étage. Seule, l’étude de Maître Bertivot régentait le second.
L’excitation de la veille avait laissé place nette à une inquiétude métissée d’incrédulité. Que pouvait bien lui vouloir le notaire ? En tant que cliente, Marie ne l’avait rencontré qu’une seule fois dans sa vie. Il y avait dix ans de cela…
La fraîcheur du hall d’entrée dallé de plaques de marbre la saisit. Face à elle, un choix possible : l’ascenseur ou l’escalier ? Marie opta pour le second, espérant ainsi mettre à profit les quelques secondes chipotées pour réfléchir encore.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Une enquête bien menée, un duo d'enquêteurs atypique – Les Santons de granit rose me donne envie de découvrir d'autres de leurs enquêtes. - Sharon, Babelio
À PROPOS DE L’AUTEURE
Avec seize titres déjà publiés, Françoise Le Mer a su s’imposer comme l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés et les plus lus.
Sa qualité d’écriture et la finesse de ses intrigues, basées sur la psychologie des personnages, alternant descriptions poétiques, dialogues humoristiques, et suspense à couper le souffle, sont régulièrement saluées par la critique.
Née à Douarnenez en 1957, Françoise Le Mer enseigne le français dans le Sud-Finistère et vit à Pouldreuzic.
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Seitenzahl: 327
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Françoise LE MER
Les santons
de granite rose
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 Saint-Évarzec
DU MÊME AUTEUR
n°1 - Colin-maillard à Ouessant
n°2 - La Lame du Tarot
n°3 - Le Faucheur du Menez Hom
n°4 - L’oiseau noir de Plogonnec
n°5 - Blues bigouden à l’île Chevalier
n°6 - Les santons de granite rose
n°7 - Les ombres de Morgat
n°8 - Le Mulon rouge
n°9 - L’Ange de Groix
n°10 - Buffet froid à Pouldreuzic
n°11 - Amours sur Bélon
n°12 - Maître-chanteur à Landévennec
n°13 - Maux-de-tête à Carantec
n°14 - Les âmes torses
n°15 - Arrée sur image
Retrouvez tous les ouvrages des Éditions du Palémon sur :
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Dépôt légal 4e trimestre 2014
ISBN : 978-2-372602-51-8
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,des lieux privés, des noms de firmes, des situations existantou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
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Bibliographie
La Fleur des Saints, d’Omer Englebert - Albin Michel
Remerciements
À Michelle Le Mer ma maman
À monsieur Hervé Le Reste, grâce à qui il a étépermis à chacun de trouver sa place au collège etd’y travailler dans un climat chaleureux et serein.Au nom de nous tous, merci.
À mes amis et collègues de la Tour d’Auvergne.
Chapitre 1
C’est seulement lorsqu’elle eut gravi les quelques marches usées du perron que Marie sentit l’angoisse l’étreindre. Avant d’appuyer sur la sonnette - sésame à la haute porte vernissée - elle tenta de discipliner son souffle. Enfin, elle allait savoir… Elle vérifia une fois encore les plaques dorées scellées au mur de l’ancien hôtel particulier. En pure perte.
Elle connaissait l’édifice et ne se trompait pas d’adresse. Un endocrinologue et un cardiologue se partageaient le rez-de-chaussée. Deux avocats associés tenaient leur cabinet au premier étage. Seule, l’étude de Maître Bertivot régentait le second.
L’excitation de la veille avait laissé place nette à une inquiétude métissée d’incrédulité. Que pouvait bien lui vouloir le notaire ? En tant que cliente, Marie ne l’avait rencontré qu’une seule fois dans sa vie. Il y avait dix ans de cela…
La fraîcheur du hall d’entrée dallé de plaques de marbre la saisit. Face à elle, un choix possible : l’ascenseur ou l’escalier ? Marie opta pour le second, espérant ainsi mettre à profit les quelques secondes chipotées pour réfléchir encore.
Parvenue au premier palier, elle s’arrêta. L’évidence, enfin, s’imposait à elle. Le bref coup de fil de Maître Bertivot l’invitant à passer à l’étude pour une obscure question testamentaire trouva là une réponse raisonnable.
On devait la confondre avec une autre Marie Demelle. Même si, sur les pages de l’annuaire, Châteauroux ne reconnaissait qu’elle, le département de l’Indre pouvait recéler un patronyme semblable.
Rassérénée, la jeune femme poursuivit sa brève ascension.
L’un des quatre clercs qu’employait l’étude vint lui ouvrir. Il la conduisit directement vers une porte capitonnée. Pourtant sur la gauche du couloir au parquet ciré de frais, Marie avait entraperçu deux personnes dans la salle d’attente.
Un inconnu se tenait debout près du vaste bureau en acajou derrière lequel était assis Maître Bertivot. Ce dernier se leva pour saluer la jeune femme d’une forte poignée de main.
— Madame Demelle ? Je vous présente un confrère, Maître Mallevoy, notaire à Lannion.
Autre poignée de main, moins rustique celle-là…
Certes, un notaire peut en cacher un autre, mais Marie afficha un air détendu qu’elle était loin d’éprouver.
Après une brève œillade confraternelle, ce fut Maître Yves Mallevoy qui se décida à parler.
— Madame Demelle, vous êtes bien née à Cayenne en Guyane, le 25 juin 1968 ?
Marie acquiesça d’un signe de tête, trop émue pour demander une explication. Le notaire poursuivit la lecture de son mémento.
— Vous êtes écrivain, vivez de votre plume et vous habitez à présent seule à Châteauroux avec vos deux enfants, Valmont et Bertille. C’est cela ?
La jeune femme se racla la gorge avant d’émettre un « oui » qui tenait plus d’un couac. S’entendre résumer ainsi sa propre vie par un parfait étranger fit jaillir en elle le souvenir de Ragdalam le fakir dans Tintin et les 7 boules de cristal.
Elle se pinça les lèvres pour réprimer un rire nerveux, tandis que Ragdalam le notaire, sans doute rassuré sur son identité, sortait une liasse de papiers d’une enveloppe kraft.
— Madame Demelle, connaissez-vous un certain Maurice Verrat ?
L’air ahuri de Marie, aussi perplexe qu’une pintade ayant pondu un œuf de Pâques, divertit le notaire, content de ses effets oratoires. Il esquissa un sourire avant de préciser :
— Peut-être le nom de Maurice Malloc’h vous parle-t-il davantage ?
— Maurice Malloc’h ? bredouilla la jeune femme. Le grand Malloc’h ? Enfin… je veux dire l’écrivain ? Heu… oui, bien sûr… de nom… Qui ne connaît pas Maurice Malloc’h ? J’ai eu le bonheur de le croiser lors de salons littéraires. Mais nous parlons bien du même Maurice ?
— Tout à fait, Madame… répliqua le notaire. Comme vous pouvez vous en douter, s’appeler Verrat lorsque l’on a le désir de se faire publier, n’offre guère de perspectives réjouissantes…
— En effet, crut bon de ponctuer Marie. C’est prêter le flanc aux critiques du genre : « Il écrit comme un cochon. »
Maître Mallevoy observa un instant la jeune femme déjà horriblement gênée de sa bévue et poursuivit sans autre forme de commentaire :
— Il y a donc plus de quarante années de cela, mon client a choisi comme pseudonyme le nom de sa mère. Or, vous l’avez peut-être appris par la presse, Maurice Malloc’h est décédé voilà quinze jours.
Madame Demelle opina du chef. Depuis sa mort, plusieurs chaînes de télévision avaient consacré un reportage au grand écrivain.
Sans se sentir vraiment chagrinée par la disparition de cet homme dont elle reconnaissait le talent littéraire, la jeune femme s’était émue de la nouvelle.
Toutefois, elle se demandait surtout ce qu’elle faisait dans ce bureau, face à ces deux notaires.
Maurice Malloc’h l’aurait-il élue pour écrire son éloge funèbre ? Elle se pinça la cuisse à travers le tissu de sa jupe pour se rappeler à davantage de modestie. Le roi du polar noir français ne l’avait sans doute seulement jamais lue…
Maître Mallevoy jeta un coup d’œil à son confrère berrichon avant d’asséner à Marie le choc de sa vie.
— Madame Demelle, si nous vous avons demandé de passer aujourd’hui à l’étude de Maître Bertivot, c’est pour vous annoncer, conformément aux voeux testamentaires de mon client, que vous héritez de lui.
Marie Demelle bondit de son fauteuil.
— Quoi ? C’est une plaisanterie ? Vous vous moquez de moi ? Ce n’est pas drôle ! Ce monsieur ignorait mon existence, bafouilla-t-elle, le feu aux joues.
Maître Mallevoy fit le tour du bureau et tapota l’épaule de Marie avec paternalisme.
— Vous vous trompez, Madame. Maurice Malloc’h, grand lecteur, semblait vous tenir en estime… Cependant, ne vous méprenez pas, le principal légataire de mon client reste son fils adoptif. Avant de vous donner lecture du passage testamentaire vous concernant, je dois vous préciser que vous êtes libre d’accepter ou de refuser le legs qui vous est fait.
Abasourdie, Marie fut incapable de se concentrer sur la lecture de Maître Mallevoy. Les phrases alambiquées, le jargon notarial, son propre stress, tout contribua à la dérouter.
Lorsque la voix de l’officier publie se tut, à peine fut-elle certaine d’avoir compris qu’elle héritait d’une maison en Bretagne…
Tel un élève rétif, elle demanda au notaire de lui expliquer à nouveau la situation.
Les codicilles, surtout, la laissaient dans l’embarras.
— Si j’ai bien saisi, Maître, l’une des villas de Maurice Malloc’h, située à Perros-Guirec, m’appartiendra dans un an et un jour à condition que, durant ce laps de temps, je termine le roman qu’il n’a pas eu le temps de finir ?
Les deux notaires hochèrent la tête de concert.
— Mais c’est ridicule ! poursuivit la jeune femme en frottant ses paumes moites contre le velours des accoudoirs de son fauteuil. Comment savait-il, d’abord, qu’il ne parviendrait pas au bout de sa tâche ? Et pourquoi ce roman revêt-il pour lui autant d’importance ? Il en a écrit tellement !
— Je peux répondre à votre première question. Quant à la seconde, soupira maître Mallevoy, elle me laisse aussi perplexe que vous. Même si je me targue d’avoir été l’homme de confiance - voire l’ami - de Maurice Malloc’h, je n’étais pas dans le secret des dieux. Lubie d’artiste, je suppose…
Le notaire expliqua ensuite que son client avait entamé la rédaction de ce manuscrit trois années auparavant. Maurice Malloc’h souffrait déjà de la maladie cardio-vasculaire qui aurait raison de lui. L’écrivain n’ignorait pas la gravité de son état. Se sachant menacé, il avait pris ses précautions.
Encore choquée par le contrecoup de cette nouvelle singulière, Marie prenait pour argent comptant les explications du notaire, quand un éclair de lucidité la ramena à une réalité toute pragmatique : jamais elle n’aurait les moyens d’hériter de cette maison qu’on lui offrait pourtant sur un plateau d’argent. Sentant déjà poindre en elle les prémices de la déception, elle rétorqua :
— C’est bien gentil votre histoire mais, si mes romans me permettent de vivre de façon correcte, jamais je ne pourrai payer les droits de succession ! Je ne suis pas, selon votre expression, un ayant-droit direct ni même indirect ! Je reste une étrangère pour monsieur Malloc’h ! Avez-vous une idée de la somme que je devrais verser à l’État ? 60 % du prix de la valeur estimée d’une villa dans une station balnéaire… Avec cet argent, que je ne possède d’ailleurs pas, il me serait possible de faire construire, ici, une somptueuse maison !
Maître Mallevoy dodelina de la tête et émit un bruit de succion. Le regard de connivence qu’il lança à son confrère acheva de mettre Marie dans une humeur rogue. « Gentille… mais un peu demeurée… » semblaient se dire ces deux-là.
Tel un instituteur zélé s’adressant à un bambin qui n’a pas l’électricité à tous les étages, Maître Bertivot prit le relais et, d’une voix lente, recommença les explications de son alter ego.
— Chère madame Demelle, je ne suis pas certain que vous ayez compris, tout à l’heure, la lecture qui vous a été faite quant aux dispositions testamentaires de monsieur Malloc’h…
Vexée, Marie dut admettre néanmoins son impéritie en matière de droit.
Le notaire s’éclairait la voix espérant peut-être faire jaillir la lumière dans l’esprit de son vis-à-vis.
— Comme vous le disiez justement, Madame, personne ne peut échapper aux droits de succession. Si vous héritez de la villa, vous serez donc tenue de les payer… Mais, monsieur Malloc’h a tout prévu. Il y a deux ans, après avoir fait expertiser la maison, il a souscrit une assurance-vie dont vous bénéficiez également. Le capital de cette assurance-vie, exonéré des droits de mutation, correspond aux 60 % du prix de la maison. Et le tour est joué…
— Maurice Malloc’h était-il donc si riche pour se permettre ce genre de fantaisie ?
— N’oubliez pas, Madame, répondit le notaire de Lannion, que mon client est traduit dans trois langues européennes. Il est presque aussi célèbre en Angleterre qu’en France ! À votre place, j’accepterais la gageure ! J’ignore la teneur du manuscrit en question mais je suppose qu’il n’est pas bien sorcier de terminer un roman policier commencé par un autre auteur.
*
— Maman ! Je peux avoir une tranche de jambon ? demanda Bertille, la bouche pleine.
Débusquée de sa rêverie, Marie tressaillit et acheva d’essuyer l’assiette qu’elle tenait entre les mains depuis un bon bout de temps.
— Pas question, ma chérie. Tu manges trop de protéines. Une seule tranche suffit. Si tu as encore faim, ressers-toi en salade.
— J’suis pas un lapin ! protesta la fillette.
Valmont, fort de sa position d’aîné, crut bon d’intervenir et, du haut de ses neuf ans, de seconder sa mère :
— Petite sœur, tu vas grossir ! Après, tu iras encore te plaindre que tous les garçons de l’école te trouvent moche ! Il faut manger équilibré ! Ta maîtresse ne t’en parle pas en classe ?
La fillette, dodue comme un joli poulet de grain, haussa les épaules. Le sourire de Marie enveloppa ses deux petits d’un halo d’amour.
Le téléphone sonna. Raclement des pieds de chaises, bousculade dans la cuisine.
— C’est papa ! C’est papa ! Moi d’abord !
— Non, moi ! C’est toujours toi !
Restée seule dans la cuisine, la jeune femme jeta un œil sur l’horloge murale. L’heure de Jacques… En effet… Déjà, dans la salle attenante, lui parvenait le babil joyeux des enfants qui racontaient, par le menu, la kermesse de leur école.
Elle saisit sur le buffet son paquet de cigarettes, en alluma une et s’appuya contre le meuble. Une boule d’angoisse lui serrait la gorge. Chaque fois qu’il téléphonait, c’était la même chose… La vieille douleur qu’elle croyait assoupie se ravivait.
Elle préférait, de loin, que ce soient les enfants qui l’appellent. Au moins, elle était préparée… Les souvenirs ne la prenaient pas d’assaut… Un seul inconvénient, cependant, songea Marie en arrondissant les lèvres pour exhaler un rond de fumée. Quand c’était « Gérontine » qui décrochait, elle ne supportait pas la politesse des enfants à son égard…
Valmont ou Bertille ne manquerait sûrement pas de la réclamer tout à l’heure afin qu’elle parle à leur père.
Elle ne pouvait pas toujours trouver de prétexte pour se dérober. Peiner les enfants lui semblait inconcevable. En même temps, discuter de choses et d’autres avec son ex-mari sans lui asséner une vacherie tenait du sport de combat…
Au moins, ce soir, elle ne se sentirait plus transparente aux yeux de Jacques. À défaut de lit, un admirateur la couchait sur son testament… On a le plaisir qu’on peut…
— Maman ! claironna Bertille… Papa voudrait te dire un mot !
— J’arrive, ma chérie… répondit Marie en écrasant sa cigarette d’un geste si brusque que le filtre se rompit.
Dix minutes plus tard, elle rejoignait la cuisine, un sourire d’autosatisfaction aux lèvres. Les enfants finissaient leur dessert.
Ce soir, elle écourterait la sacro-sainte histoire. Le notaire de Maurice Malloc’h lui avait confié une enveloppe cachetée de la part de son client. À remettre après sa mort en mains propres. Sans doute, quelques directives concernant la poursuite du fameux roman, pensait-elle. Quoi qu’il en fût, elle avait hâte de l’ouvrir et attendait d’être seule pour en prendre connaissance.
Elle se serait bien plongée aussitôt dans la lecture du manuscrit mais celui-ci, conformément aux dernières volontés du mourant, restait à l’abri, dans le coffre-fort de l’étude notariale de Lannion.
— Maman ! Tu t’es arrangée avec papa pour les vacances ? Lui et Véronique voudraient qu’on aille avec eux en Irlande au mois de juillet ! C’est trop top, hein ? Mais c’est où l’Irlande ? En France ?
En guise de réponse, Marie caressa les cheveux de son fils.
Il lui était curieux de constater combien l’éclatement de sa famille l’affectait, elle, bien plus que les principaux intéressés : les enfants.
Valmont et Bertille semblaient en avoir pris leur parti. Ils éprouvaient même une sympathie certaine pour « Gérontine », alias Véronique, cette horrible mémère.
Anticipant le plaisir de ses petits, Marie, après avoir débarrassé la table, partit chercher l’atlas. Elle l’ouvrit à la carte de l’Europe. Tandis que les enfants s’extasiaient sur la forme de l’Irlande, la jeune femme cherchait des yeux, plus bas, un petit point sur la côte nord de la Bretagne.
Les chaleurs de ce début de juin auguraient un été caniculaire. Comme toujours, en pareille saison, les enfants rechignaient à se mettre au lit, prétextant un ciel encore limpide.
Quand elle n’entendit plus, de leur chambre, que murmures étouffés, rires jugulés, Marie s’installa dans l’étroit salon, devant une infusion aux fruits rouges.
Ses doigts tremblaient un peu lorsqu’ils décachetèrent la lettre de Maurice Malloc’h, remise par le notaire. Depuis l’échec de son mariage, elle appréhendait les émotions trop fortes, joies comme peines.
Les sentiments pastel lui convenaient mieux à présent. Au moins, la déception était-elle aussi en demi-teinte.
« Chère Marie,
Permettez-moi de vous appeler par votre prénom, même si, de mon vivant, je n’ai pas eu l’honneur de vous connaître. À présent que les frontières terrestres sont abolies, nous allons partager ensemble l’intimité nue des liens cosmiques. »
Surprise par cette entrée en matière, la jeune femme laissa tomber la feuille de papier sur ses genoux. Malgré la tiédeur de la soirée, elle frissonna.
— Je me disais bien qu’il y aurait un lézard… murmura-t-elle. Si même l’au-delà abrite des pépés pervers qui font des effets d’imperméable…
Sa réticence première passée, Marie poursuivit sa lecture.
« Expérience intéressante pour moi que celle de vous écrire, alors que j’aurai quitté ce monde quand vous lirez ces lignes… Mais, venons-en au fait. À présent, grâce aux bons soins de mon notaire, vous n’ignorez plus rien de ce que j’attends de vous.
J’ai la coquetterie de croire que vous avez déjà parcouru certains de mes romans ! Or, convenons-en tous deux, bien des choses nous séparent dans l’art de concevoir le polar. »
Marie interrompit une fois encore sa lecture. Sur ce dernier point, force lui fut d’adhérer pleinement à l’analyse de son aîné.
Si elle se complaisait dans des thrillers psychologiques, Maurice Malloc’h, pour sa part, était le pur-sang du roman noir. Écriture épurée et incisive. Inspiration puisée dans les scandales politico-financiers ou sociaux. Rejet convulsif de toute mièvrerie. C’était cela le style Malloc’h. Rien à voir avec le sien…
Un doute soudain envahit la jeune femme. Jamais elle ne parviendrait à se mettre dans la peau de son illustre confrère…
« Néanmoins, Marie, si je vous ai choisie, vous, pour poursuivre mon œuvre et non l’un de ces auteurs talentueux de ma propre chapelle, ce n’est pas sans raison. Vous saurez être, j’en suis sûr, le deus ex machina de cette entreprise peu banale, il est vrai. Vous possédez ce talent de sonder les âmes, blanches ou noires, avec l’intuition d’une Cassandre et une précision toute chirurgicale.
Mais, trêve de flagorneries… Je travaille actuellement sur trois manuscrits différents.
J’ignore quand le glas sonnera pour moi mais il est raisonnable de penser que je n’en terminerai aucun. Intéressez-vous à celui qui porte le titre de : Ite Missa Est.
Ce roman doit être achevé. Il revêt à mes yeux une importance capitale. Laissez dans l’oubli des ombres les deux autres textes.
Vous comprendrez très vite, hélas, que vous ne sauriez être le démiurge de cette œuvre. C’est elle qui vous guidera tout comme elle a dirigé mes pas d’aveugle. Vous n’éviterez pas la chute…
Soyez sans concession ! Je vous lègue à la fois une belle maison et les affres de l’Enfer.
Bien à vous.
Maurice Verrat. »
Sceptique, Marie Demelle relut la lettre avant de la ranger dans le tiroir de son bureau.
Massant ses reins endoloris, elle s’approcha de la fenêtre qu’elle ouvrit, partagée entre une envie de rire et la consternation.
Un énorme chat castré, maître des lieux, vint parcourir son gymkhana rituel entre ses jambes. Marie se baissa pour caresser l’animal.
— Eh bien… Pépère… nous voilà bien… Cardiaque, sans doute, le Maurice… Mais ses méninges ont dû souffrir aussi d’un manque d’irrigation… Ou alors, il a l’impression d’avoir pondu un chef-d’œuvre… Qu’en penses-tu, gros chat ? Tu vois où ça conduit de pontifier de la sorte ? L’emphase du cerveau entraîne irrémédiablement une rupture d’anévrisme ! À part plagier le bruit du tracteur, tu n’as aucun conseil à me donner, Pépère ? Tu as envie de connaître la mer ?
Chapitre 2
Lannion, 5 mois auparavant.
Marie-Madeleine Moreau, en cette fin d’après-midi froide et pluvieuse, souriait à la psyché qui avait la politesse de lui renvoyer un reflet flatteur de sa somptueuse poitrine mise en valeur dans cet amour de petit pull rose. Malgré ses cinquante-deux ans, dont trente-six passés à servir la cause de la pêche côtière, cette patronne de café se targuait d’être encore une fort belle femme. Tandis qu’une voix off invitait les chalands de l’hypermarché à se rendre au rayon poissonnerie où trois tonnes de coquilles Saint-Jacques venaient d’être débarquées à un prix défiant toute concurrence, la vendeuse du prêt-à-porter féminin observait le même reflet rose d’un regard plus critique…
— Madame, vous devriez essayer le 44. À mon avis, le 40 vous moule trop.
— Faut ce qu’il faut, Mademoiselle, pas plus, pas moins… J’ai horreur des pulls amples ! Et puis, celui-ci me découvre le nombril. C’est la mode, pas vrai ? Faut savoir rester dans le coup !
— Si vous tenez absolument à cette taille, Madame, insista la jeune vendeuse qui croyait encore en sa vocation, prenez le noir ! Avec vos cheveux blonds et votre teint pâle, ce sera un peu mieux…
Marie-Madeleine se retourna, ébahie, vers la fille.
— Du noir quand on est blonde ! Vous n’y êtes pas du tout, ma pauvre petite. Ça fait pute !
Un sexagénaire fluet, les mains croisées dans le dos lorgnait les deux femmes, tandis que la sienne derrière le rideau bleu de la cabine d’essayage, à en juger par les convulsions de la tenture, se battait elle aussi contre un pantalon parcimonieux.
Ayant intercepté un regard de cet homme, Marie-Madeleine le sut gagné à sa cause. Aussi, le prit-elle à témoin.
— S’il vous plaît, Monsieur ! Me voici tout à coup bien embarrassé, soupira-t-elle d’un ton de sucre d’orge. J’aimerais un avis masculin… Soyez franc. Ce petit pull rose me va ou pas ?
Tandis que le pauvre homme rougissait en avouant à mots couverts qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi joli, le chef de rayon s’approcha de la vendeuse et lui glissa à l’oreille :
— Laisse tomber, Vanessa. C’est un ordre de Ken, le porte-parole de la ligue pour les droits des Barbies ménopausées…
Vingt minutes plus tard, Marie-Madeleine Moreau poussait un caddie à la panse bouddhique vers les caisses.
Pendant qu’elle faisait la queue, elle consulta une dernière fois sa liste de courses, longue comme une langue d’iguane. N’avait-elle rien oublié ? Les petites meringues de René… Le chocolat noir de Jean-Louis… Les noix de pécan de Marcel… Tout y était, excepté bien sûr, les pralines pour Dédé. Rupture de stock.
En ouvrant la porte de La Flibustière, chacun de ses fidèles clients savait qu’il trouverait dans l’estaminet chaleur et compréhension. La patronne veillait au grain.
Ils pouvaient, en toute quiétude, devant un verre de rouge ou un demi, raconter des blagues salaces sans se faire disputer, jouer aux cartes en pariant un peu d’argent, ou confier à l’oreille attentive de Marie-Madeleine les misères quotidiennes que leur faisait leur bonne-femme.
Ah ! Elle en avait entendu des histoires pas croyables !
Pauvre Raymond, par exemple… Depuis deux mois, sa Thérèse logeait à l’hôtel du cul tourné sous prétexte qu’il était rentré un peu chaud le soir du réveillon… Si un homme n’est plus maître chez soi !
— Vous avez oublié de peser les bananes, Madame.
— Tant pis, Mademoiselle, je ne les prends pas. Pas envie de refaire la queue.
En rechargeant son caddie, Marie-Madeleine prit soin de séparer des victuailles son pull neuf qu’elle plia dans un sachet en plastique. Elle l’étrennerait aujourd’hui au café en l’honneur de l’anniversaire de René. Une crème d’homme, René ! S’il traînait ce soir un peu plus tard que d’habitude, c’est lui qui l’aiderait à passer la serpillière après la fermeture… Le pauvre. Il avait droit, lui aussi, à une gâterie… En épousant sa mégère, en route pour le septième ciel, il s’était arrêté au ciel de lit. Aussi chaude qu’un petit pot Motta, celle-là ! Et avec ça, un de ces culots ! Oser venir à La Flibustière chercher René, un samedi, avec sa tête de troisième vendredi de carême ! Ah ! Ils avaient bien ri, les copains, quand elle avait pris la défense de René et avait traité sa femme de « figure de vent-de-boute » !
— Cela fait un total de deux cent trente-huit euros cinquante, Madame. Vous avez la carte fidélité ?
— Non, je l’ai laissée chez moi.
Gentille, la caissière, pensa Marie-Madeleine en récupérant sa monnaie. Pas très jolie, mais aimable… Elle n’aurait pas été déplacée à La Flibustière !
Jamais, bien-sûr, Marie-Madeleine n’avait interdit aux femmes d’entrer dans son bistrot !
Pourtant, au fil des années, la ségrégation s’était faite petit à petit, de façon naturelle.
Bien vite, elles s’imprégnaient de la philosophie de l’établissement illustrée sur une assiette trouvée autrefois dans une foire aux puces.
La blonde platine avait placé l’objet en évidence, derrière son comptoir. Chacun de ses clients et amis pouvait alors lire ces mots : « Ici, l’homme a droit au repos. »
Marie-Madeleine Moreau fit une halte à la sortie de l’hypermarché. Où avait-elle déjà garé sa voiture ? Le parking, à présent bondé, ne lui offrait plus ses repères.
Elle se souvint, tout à coup, du manège d’enfants. À son arrivée, une mère, à l’air revêche, entraînait son petit garçon loin de cette convoitise. Le pauvre bambin en pleurait.
Il ne pleuvait plus mais l’heure se partageait entre chien et loup. Il était temps de rentrer. Marie-Madeleine détestait conduire de nuit.
Elle repéra vite la carrosserie rouge de son véhicule mais, en s’approchant, elle crut s’être trompée. Une silhouette, de noir vêtue, s’appuyait contre le capot de la 104 Peugeot.
Marie-Madeleine ouvrit avec bruit son coffre, signalant ainsi à l’intrus son arrivée.
Comme prise en faute, la silhouette se redressa, si tant est qu’elle pût le faire tellement elle était voûtée. Marie-Madeleine entraperçut alors les traits de l’inconnue. C’était une très vieille femme ; de la campagne, à en juger par son accoutrement. À ses pieds, une miche de pain dépassait de son cabas. Ses mains, rougies par le froid, s’agrippaient au pommeau d’une canne tremblotante. De droite à gauche, la vielle promenait un regard hagard. Marie-Madeleine la sentit perdue.
— Vous avez un problème, Madame ?
— Voui… C’est Vévé. Il m’a dit d’attendre près du manège quand j’aurais fini mes courses. Il me ramènerait en auto. Pour sûr, ça fait une heure déjà… Ou alors, j’ai pas bien compris…
Après quelques explications embrouillées, Marie-Madeleine saisit que « Vévé », le petit-fils de la dame, avait conduit sa grand-mère à Lannion car lui-même avait rendez-vous au centre-ville. Au lieu de l’accompagner à l’intérieur de l’hypermarché et de patienter, le temps pour elle d’effectuer ses menus achats, cet inconscient avait préféré prendre aussitôt la poudre d’escampette.
— Où habitez-vous, Madame ?
La vieille femme vivait dans un hameau, à quelques kilomètres de Perros-Guirec. C’était la route de Marie-Madeleine. À peine devrait-elle faire un détour pour regagner La Flibustière, à l’entrée de Perros. N’écoutant que son grand coeur, la blonde platine proposa donc à la vieille femme de la reconduire chez elle.
— Ça serait une bonne chose, rétorqua la dame. Mais si Vévé arrive et ne me voit pas ? Ça va lui donner du souci !
— Votre Vévé est un grand garçon. Il se débrouillera. Et puis, ça lui fera les pieds ! Y’a pas idée d’agir de la sorte !
Ses dernières réticences vaincues, la grand-mère monta auprès de Marie-Madeleine.
Affligée d’une légère myopie, la patronne de La Flibustière conduisait prudemment, d’autant plus que la nuit hivernale était à présent tombée, les feux de croisement des véhicules venant de face l’éblouissaient.
Concentrée sur sa route, elle n’échangea que de brèves paroles avec sa passagère. D’ailleurs, celle-ci avait dû prendre froid sur le parking. Elle se raclait souvent la gorge et de fines gouttelettes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux blancs. Durant tout le trajet, ses mains restèrent croisées sur le pommeau de sa canne.
La conductrice apprit que madame Moallic - c’était son nom - vivait à présent de peu dans son penty. Quelques lapins et les légumes de son jardin suffisaient à son bonheur.
Un seul lien semblait unir les deux femmes que les choix de vie opposaient. Toutes deux, en effet, étaient veuves depuis de nombreuses années. Avec un brin de nostalgie, Marie-Madeleine dépoussiéra un peu le souvenir de son défunt époux. En quittant la route principale, elle se rendit compte qu’elle pensait de moins en moins souvent à Simon. Le mari trépasse et les hommes passent. Ainsi va la vie. Pourtant, Simon avait été un merveilleux amant. Il fallait lui rendre cette justice. Menteur, buveur et fainéant. Incapable de conserver un emploi, il ne se sentait à son aise que dans un lit. Le seul problème : il les avait tous testés. Son truc, quoi…
— Madame, vous tournerez bientôt. Au deuxième chemin. Sur votre droite.
Marie-Madeleine ralentit et mit son clignotant. En s’engageant dans le sentier, elle faillit percuter l’arrière d’un véhicule stationné sur le bas-côté. Elle ragea :
— Encore une bonne femme en panne et qui se gare n’importe où !
La 104 Peugeot brinquebalait sur le chemin caillouteux, secouant ses passagères. Elle craignit pour ses pneus. Entourée de champs, si elle crevait ici, elle aurait l’air malin… Elle n’aurait même pas su par quel bout prendre un cric !
— C’est encore loin ?
— Non, Madame. La maison est juste au bout, derrière le bouquet d’arbres.
En effet, les feux de la voiture happèrent dans leur halo la façade décrépite d’un penty aux volets clos. Sans arrêter le moteur, la conductrice mit au point mort et serra son frein à main.
— C’est où la poignée, Madame ?
— Attendez, je sors et je vous aide. Vous n’arriverez pas à vous extirper de la voiture toute seule.
Marie-Madeleine fit le tour du véhicule et ouvrit la portière à sa passagère.
— Laissez là votre canne pour l’instant. Appuyez-vous sur moi.
Madame Moallic obtempéra. Mais en tendant une main contre l’épaule de la conductrice, la manche de son manteau se releva un peu. Interloquée, Marie-Madeleine fixa l’avant-bras posé à présent sur elle. Il était vigoureux et recouvert de poils noirs…
Une demi-seconde suffit à la passagère pour se rendre compte de sa bévue et réagir. Déjà, Marie-Madeleine reculait, le regard hébété. Tout se passa alors très vite. La silhouette tout à l’heure cassée par l’âge se déploya d’un coup, comme si elle fracassait sa chrysalide. Avec la souplesse d’un chat, elle bondit hors de la voiture. Marie-Madeleine, hypnotisée par l’horreur, marchait toujours à reculons. Enfin, elle hurla. Un long cri hystérique qui s’effilocha dans la nuit. L’homme, au sourire doux, s’avançait à pas lents vers sa proie. Il entra dans la lumière des feux.
À présent, son visage grimé transpirait abondamment d’excitation. De lourdes gouttes de sueur coulaient de ses tempes, charriant avec elles des miasmes grisâtres de fard. Du revers de la manche, il s’épongea le front, dérangeant ainsi l’ordonnance de sa perruque blanche.
Tétanisée, la femme hoqueta dans la nuit :
— Pitié… Au secours… Qu’est-ce que vous me voulez ? ,
— Ton âme, Marie-Madeleine, juste ton âme… susurra la voix. N’aie pas peur. Tout va bien se passer…
Soudain, il arrêta sa progression et fit demi-tour vers la portière de la voiture restée ouverte. Cette volte-face eut le mérite de stimuler les défenses de Marie-Madeleine. Enjambant un fossé, elle se mit à courir. Devant elle s’étendait un champ labouré.
Mais sa course fut très vite entravée par un flot d’urine qu’elle ne put contrôler. Le liquide, d’abord brûlant, plaqua le tissu de son pantalon contre ses cuisses, glaçant ses chairs presque aussitôt.
À bout de souffle, elle tourna la tête. Il tentait d’entrer dans le champ, ralenti lui aussi, par des ronces qui s’étaient accrochées à sa jupe. Au bout de son avant-bras gauche, se balançait le cabas qu’il avait oublié dans la voiture.
Elle se mit à espérer. Peut-être avait-elle une chance d’échapper à ce dément…
Elle reprit sa course, avec l’impression cauchemardesque que chaque foulée l’engluait davantage au sol. La terre meuble, alourdie par les récentes ondées…
Les talons de ses escarpins… Il fallait se débarrasser de ses chaussures… Ce qu’elle fit en se retournant une fois encore.
La lune blafarde éclairait la silhouette. À présent dans le champ, il gagnait du terrain.
— Mon Dieu, implora-t-elle, épargnez-moi !
Pieds nus, elle eut l’impression de retrouver une certaine autonomie.
Sur sa gauche en contrebas, les phares d’une voiture balayèrent l’obscurité.
La nationale ! Bien sûr… Elle devait regagner la route !
Négociant un angle droit, elle dévala la légère pente. Cette tactique aurait pu se révéler fructueuse si Marie-Madeleine n’avait oublié un détail… l’indifférence de la lune quant aux drames d’ici-bas. Tendue par l’idée fixe de distancer son poursuivant, elle ne se rendait pas compte qu’elle aussi, pouvait être vue ni que sa veste jaune faisait d’elle une cible de choix.
La femme escaladait le talus qui bordait la nationale, insensible au martyr de ses pieds écorchés, lorsqu’elle se sentit projetée en arrière. Il s’était agrippé à ses cheveux.
Le corps à corps fut bref, ponctué de halètements. Allongée sur le dos, les bras écartelés et maintenus au sol sous la pression des genoux de l’homme, elle tenta encore quelques coups de reins pour le désarçonner. Ces tentatives dérisoires ne firent qu’accentuer le poids de l’autre assis sur son thorax. Alors, épuisée, les poumons compressés dans un étau de chair elle cessa toute résistance.
Une lueur d’espoir venait de poindre dans son cerveau affolé. Peut-être après tout n’avait-il l’intention que de la violer…
« Il fredonne à présent… Une curieuse chanson… Non, ce n’est pas une chanson… Qu’est-ce qu’il a à farfouiller dans son cabas ? Une clochette. Il fait tinter une clochette… »
Des larmes lui brûlent les yeux. Elle a compris le rite. Il ne la violera pas… Tout est perdu.
Une fois encore il cherche dans son grand sac un autre objet qu’il garde derrière son dos.
Le bruit d’un moteur. À cinq cents mètres d’eux, les feux d’une voiture balaient les buissons.
— Au secours !
Le véhicule est passé…
La voix douce la sermonne :
— Ne fais pas l’enfant, Marie-Madeleine. Tu en as de la chance !
Pour lui parler, il s’est penché contre son visage. À travers ce regard d’illuminé qu’elle ne lui a jamais vu, elle reconnaît ses yeux… tente de l’appeler par son prénom…
Ce sera le dernier mot qu’elle prononcera.
La lame du couteau lui tranche la carotide.
Chapitre 3
Perros-Guirec, le 25 juin.
En avait-elle pourtant rêvé de cette arrivée à Perros ! Sa dernière nuit dans le Berry avait été peuplée de cauchemars récurrents. Non pas de ces bons cauchemars bien effrayants qui vous réveillent en sursaut, vous laissent pantelants au creux de votre lit et vous font rire de vous-mêmes lorsque la lampe familière a chassé les démons des pénombres. Non, ce fut une rêvasserie somnolente et assommante. Toute la nuit, elle avait fait, défait, refait une valise sans fond. Celle de son ex-mari qui la regardait, la houspillait : « Dépêche-toi, donc, Marie ! Je vais être en retard. Ma femme m’attend ! »
La lueur crépusculaire l’avait cueillie nauséeuse, l’arrachant à la moiteur malsaine de ses draps.
Aussi fatiguée que si elle avait passé une nuit blanche, elle s’était préparé une grande cafetière.
Seule dans la cuisine, attablée devant un bol fumant et une carte d’état-major, Marie Demelle profitait de ce moment de répit, avant de réveiller les enfants, pour vérifier une fois encore son itinéraire.
Depuis la veille au soir, les bagages attendaient dans la voiture. Tout en savourant son café, la jeune femme se félicita de cette initiative. Elle n’aurait pas supporté d’avoir à boucler ne serait-ce qu’un sac ! Elle sourit malgré tout en cherchant la clef de ses songes. La réalité avait été bien différente. Lorsque Jacques, mal à l’aise, lui avait annoncé qu’il la quittait pour une autre femme, faire sa valise avait été un jeu d’enfant. En moins de dix minutes, pantalons, chemises, robe de chambre, chaussons et dossiers pliaient bagage par la fenêtre du premier étage, sous le regard ahuri des voisins. Aujourd’hui, Marie regrettait un peu sa réaction hystérique, mais elle l’assumait.
L’aurore chassait l’aube et diaprait le ciel de volutes roses. Il était temps de réveiller les enfants. La route serait longue jusqu’aux Côtes-d’Armor.
Avant d’inonder de lumière la chambre de son petit garçon, elle s’approcha du lit et murmura :
— Valmont, mon chéri, c’est l’heure de partir.
Nulle réponse. Son fils devait être profondément endormi. Pourtant, la veille, lui et sa sœur étaient si excités à l’idée de ce départ en vacances que Marie avait eu du mal à les coucher.
— Valmont ! Réveille-toi, mon grand !
À tâtons, elle chercha sur l’oreiller la tête de son fils. Puis, son geste se fit fébrile. La couche était froide.
Elle alluma la lampe. Vide, la chambre…
Sans doute, Valmont avait désiré poursuivre ses conversations sans fin avec sa petite sœur et s’était endormi auprès d’elle ?
Oui, l’explication était sûrement là.
La mère ouvrit, sans précaution cette fois, la porte de la pièce attenante. Elle crut défaillir.
— Valmont ! Bertille ! Où êtes-vous ? hurla-t-elle. Elle n’est pas drôle votre blague !
C’est à peine si ses jambes la portaient lorsque Marie, quelques instants plus tard, sortit dans la rue. Un objet brillait sur la portière de sa voiture. Ses clefs ! Que faisaient-elles là ?
Exsangue, elle rejoignit la Peugeot bleue garée de l’autre côté de la rue.
C’est seulement lorsqu’elle aperçut, à l’arrière de l’habitacle, les deux silhouettes blotties l’une contre l’autre que des larmes de soulagement ruisselèrent sur ses joues.
Elle n’eut même pas la force de les gronder.
Bon an mal an, ils prirent la route une demi-heure plus tard. Fourrer le chat Pépère dans un panier acheté pour l’occasion ne fut pas une mince affaire. Marie avait craint la monotonie du trajet. Elle fut détrompée au-delà de ses espérances. Les enfants, qui avaient craint de ne pas se réveiller à temps pour cette grande aventure familiale, refusèrent de se rendormir. D’habitude raisonnables, ils s’ingénièrent à martyriser les tympans de leur mère. Tandis que Bertille écorchait par le menu les nouveaux succès de la Star Academy, Valmont, dérangé dans sa concentration « nintendesque », hurlait à sa sœur de changer de vocation.
Marie crut obtenir le dernier mot en poussant à fond la radio. C’était sans compter les miaulements désespérés de Pépère, révulsé par toute cette mélomanie maniaque.
Épuisée, Marie Demelle arriva enfin à Lannion. La densité de la brume eut raison de son sens de l’orientation. Bien qu’elle eût le plan de la ville, elle se trompa à plusieurs reprises avant de trouver l’adresse du notaire de Maurice Malloc’h, chez lequel elle avait rendez-vous.
Avec une ingratitude consommée, elle abandonna les fauves dans leur zoo, le temps pour elle de sonner chez maître Mallevoy et de récupérer le manuscrit ainsi que les clefs de la maison. Le notaire, durant leur bref entretien, fut charmant, insista pour que son premier clerc l’accompagne jusqu’à Perros-Guirec, à Ploumanac’h plus exactement, lieu de sa nouvelle résidence.
Marie suivit donc la voiture du jeune homme en question, tout en écarquillant les yeux afin de ne pas perdre les feux de son véhicule dans cette purée de pois. À l’arrière, le moral des troupes faiblissait.
— Maman, c’est quand qu’on arrive ?
— Maman, pourquoi il fait pas beau ici ? J’ai froid. Où est mon pull bleu clair ?
— Dans une valise, ma chérie. Armez-vous d’un peu de patience ! On va bientôt s’arrêter. N’oubliez pas. Je vous ai promis un déjeuner à la crêperie si vous êtes sages !
