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En quelques chapitres où la nostalgie le dispute à la tendresse, Guillaume Rihs évoque ses souvenirs d’enfance dans le chalet familial. Une robe turquoise et une moquette grise, un assoupissement sur les genoux, « Le retour du Jedi », une lampe de poche carrée qui se fermait au moyen d’un crochet souple, l’ampoule jaune au-dessus de la porte, trois flocons… des impressions durables, quelques images incomplètes qui tissent une mémoire collective.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1984, Guillaume Rihs enseigne l’histoire et l’anglais. « Ski » est son cinquième livre.
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Seitenzahl: 72
Veröffentlichungsjahr: 2026
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À Manon et Alix
Boquillon :Vx.Bûcheron
« … l’empereur comme le boquillon garde une place ; serviteur de l’intérêt de tous, il dispose l’avenir bel et bon. » Claudel, Tête d’or, 1re version, 1890, p. 96.
Rem. Attesté dans Ac. 1798-1932, Besch. 1845, Lar. 19e, Lar. encyclop., Littré, Guérin 1892, DG, Rob.
PRONONC. : [bɔkijɔ ]̃. Le mot est transcrit avec [λ] mouillé à la finale dans Gattel 1841, Nod. 1844 et Littré.
ÉTYMOL. ET HIST. − 1210-40 bosquillon « bûcheron » (Gaydon, 121 dans T.-L.) ; 1668 boquillon (La Font., Fab., V, 1 dans Littré), considéré comme n’étant plus en usage et supplanté par bûcheron* dep. Trév. Suppl. 1752 ; encore attesté en Picardie (Corblet : bokillon) et en Flandre (Verm. : boquillon et Hécart : Boquelion). Terme d’aire pic. et flam., variante de boskellon « bûcheron » (ca 1170, Fierabras, 1670 dans Gdf. Compl.) forme encore attestée jusqu’au XIIIes. dans T.-L., dér. de bosk- (bois*) avec substitution du suff. -ille* + -on* au suff. -ellon (-elle* + -on*).
STAT. – Fréq. abs. littér. : 2
cnrtl.fr
La neige posait problème. Accumulée sur le Boquillon, elle menaçait d’en faire céder le toit, ses tuiles descellées fendre nos jeunes crânes. On trouvait dans l’atelier une échelle centenaire. Quand mon père l’appuyait contre la gouttière, nous autres femme et enfants retenions notre souffle. Maman sécurisait d’une main le vieil outil, le corps raide, inquiète ; Papa, le gant prolongé d’une balayette en roseau, jouait avec le danger. Combien de fois la scène s’est-elle répétée tout au long des années 1990 ? Ma mémoire mélange les millésimes. L’épouse stabilisant le bois qui soutient l’époux, les garçons le nez en l’air, pas trop près, Alain, Guillaume, reculez un peu. Télescopique, ce matériel s’emboîtait dans lui-même au moyen de crochetons rouillés, il portait en inscriptions pyrogravées le nom de son créateur et « Bois Gryon ». Nous lancions comme un javelot notre balai aux mille usages en direction du déblayeur en tenue de ski traçant là-haut son chemin, pour rendre au jour la couverture rousse du bâtiment.
– Attention, ça tombe !
Tant de mètres cubes accumulés. Tant de froid, de verglas. Tant d’hiver. Les canalisations menaçaient de rompre, il fallait purger le boiler et fermer les robinets. Le long de la gouttière se créaient des orgues de stalactites, beautés pointant vers nos scalps ; tristement nos parents les faisaient choir au moyen du balai aux mille usages, assassinant l’un des miracles de la saison. Ces langues carillonnaient contre les escaliers, quelques-unes recueillies par la poudreuse. Mon frère et moi les muions en épées.
– En garde, chevalier !
Comme il n’était pas possible de rouler jusqu’à notre chalet, nous garions la voiture devant celui des Chapuis, cinquante mètres en amont. Après quoi, nous quatre Rihs entamions nos vacances par la descente d’un sentier forestier. La neige tombée des branches saupoudrait notre progression. À main droite, la cabane : planches noires et clous rouillés, qu’avec les enfants Chapuis nous rebâtissions l’été. Embarrassés par nos skis, par nos bâtons de ski, par nos chaussures de ski, par nos valises et par nos sacs de courses, nous prenions garde où nous mettions les pieds.
Ma mère disait :
– C’est infernal.
Le poêle à mazout reposait au cœur de l’édifice, machine antipathique couverte de carreaux de faïence. Sa tuyauterie marquait un coude et trouait le plafond. Qu’était le mazout ? Je savais qu’on pouvait aussi dire « fioul », mot que je confondais avec le mot « flouze », pourtant sans rapport. L’antiquité nécessitait des manipulations dont j’ignorais rimes et raisons. Des clapets s’ouvraient, des étincelles jaillissaient derrière une lucarne. C’était l’affaire du père ; mère et enfants n’aidions pas. À peine arrivés, nous trois fuyions à pied jusqu’à la Barboleuse reprendre des couleurs au tea-room. Faute de chauffage central, nous ne montions pas le week-end au Boquillon. Le chauffage central nous aurait offert davantage de ski. Plus tard il nous aurait permis de vendre le chalet plus cher. Nos voisins les Chapuis l’avaient, le chauffage central. S’ils se sont défaits de leur bien depuis : jackpot. Leur système s’actionnait à distance. Avant de quitter Genève, ils composaient un numéro de téléphone pour trouver à leur arrivée une maison habitable. Tout le contraire des Rihs, les Chapuis montaient tous les week-ends tout l’hiver. Chauffage central, mon amour.
La Barboleuse, lieu-dit de la commune de Gryon dans le canton de Vaud, plutôt qu’un village : une station. Dans mon souvenir, pas plus qu’un parking autour duquel nous trouvions une gare, la boulangerie-tea-room, une épicerie et le parc Roby-vapeur où tournait en rond, l’été, un train électrique. Le mazout incendié, mon père nous y rejoignait. Il y garait la Citroën BX blanche, plus tard le monospace Mazda vert bouteille. Retenez bien la place, dans deux semaines la voiture ne se distinguerait plus de ses voisines. Géographie de parking : compter les tas de neige, troisième rangée, dixième monticule. Les essuie-glaces dressés afin de ne pas s’agréger au pare-brise, ces centaines d’antennes pointaient vers le ciel comme le ferait un grand rassemblement d’insectes. Le jour du départ, nous dégagions le toit à l’aide de la balayette en roseau, sans quoi la neige envahirait le pare-brise au freinage, et alors, sur l’autoroute ! Une raclette antiglace en plastique jaune présentait un côté dentelé et dur ; l’autre, caoutchouteux. Mon père tournait le contact avec un soupçon d’inquiétude : la Citroën ou la Mazda allait-elle repartir ? L’eau coupée, le mazout éteint, nous avions remonté le long du sentier skis et chaussures de ski, bâtons de ski, valises, sacs, arrimé les skis sur le toit à l’aide de lanières solides, nous roulions deux heures de retour.
Ma mère disait :
– Faut du courage.
Montant à la Barboleuse, j’espérais y trouver le Canada. Dans une neige inouïe nous aurions foré des galeries bleutées menant au chalet voisin. Les fils Chapuis auraient creusé de leur côté, nous nous serions rencontrés à mi-chemin, célébrant cette réunion comme autrefois le percement des Alpes. Hélas, dans les années 1990 à la Barboleuse, en comparaison du temps jadis, déjà le Canada se perdait.
Au tea-room s’entendait dire :
– À l’époque on avait de ces hivers !
Dans les années 1990 à la Barboleuse, la neige permettait la sculpture de bonshommes. Et nous lugions. Tout l’après-midi Alain et moi façonnions à côté du chalet une piste au moyen d’un bob en plastique. À genoux sur ce chasse-neige de fortune, nous poussions. Tâche éreintante, qui nous coûta plusieurs bobs. Les virages s’élevaient pour qu’y grimpe le véhicule. À l’aide d’un arrosoir, nous faisions qu’au matin la piste fût couverte de glace et que nous puissions atteindre des vitesses supersoniques. Et puis nous remontions. Foncions et remontions jusqu’à l’épuisement, notre parcours chaque hiver plus ambitieux que l’exercice précédent. Où se trouvaient exactement les limites de notre domaine ? Au-delà se déployaient les terres du paysan Jousson, l’homme à qui mes grands-parents avaient acheté la parcelle. Nous ne fréquentions pas ce voisin-là, ne nous rendions jamais à sa ferme, si ce ne fut un jour à l’occasion d’une naissance de chatons ; un jour seulement, je me demande par quel miracle. Sa propriété nous tenait à bonne distance, nous vacanciers, elle nous causait quelque trouille. Ses abords débordaient de ferrailles et d’une collection de skidoos à louer qui rouillaient. Il y avait dans l’histoire un frère surnommé l’« incendiaire », dont il était connu qu’il avait fait de la prison. Mais nous étions de courageux enfants qui surmontions nos peurs. Notre piste s’étendit jusqu’à ces lisières et ce fut le plus tortueux, le plus somptueux parcours jamais travaillé de main de Rihs. Alain et moi accélérions, collés l’un à l’autre ainsi que dans les meilleures scènes du film Rasta Rocket. Une dépression nous attendait. Quelques mètres avant la ferme, la pente s’accentuait soudain, résultat de travaux de nivellement, presque le saut du haut d’un mur ; à nos yeux d’enfants : une chute vertigineuse. Millisecondes d’apesanteur avant de nous muer en briques et foudroyer nos coccyx. Puis nous grimpions piteusement au chalet, tirant derrière nous notre piteux bob, et l’un de nous tirait et l’autre pleurait, et ce qui m’étonne, c’est que je ne parviens pas à me rappeler lequel tirait, lequel pleurait.
– Maman, on a eu un accident.
