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« Je n’ai pas demandé à venir au monde. Et je le répète, je n’aurais pas choisi mes parents. Mais j’aurais mille fois choisi la Corse, mille fois L’Île-Rousse, village au bord de la Méditerranée. J’y ai vécu les vingt et une premières années de ma vie. Contrepartie à mon enfance malheureuse, L’Île-Rousse fut la toile de fond d’un bonheur imaginaire. Afin de fuir l’appartement exigu de l’Hôtel d’Europe, la promiscuité, le danger latent, je n’avais qu’à franchir la porte, descendre l’escalier, L’Île-Rousse m’attendait… »
À PROPOS DE L'AUTEUR
Depuis plusieurs années, Jean-Pierre Grimaldi tisse, par l’écriture, la trame d’une vie blessée. L’écriture est pour lui une quête exigeante, un travail quotidien visant à atteindre un style dépouillé de toute fioriture, une invitation à plonger sans retenue dans le passé pour en cerner les méandres et les complexités. Après Il y a une ombre, il explore à nouveau ses souvenirs à vif dans un récit poignant.
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Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Jean-Pierre Grimaldi
Tes père et mère tu aimeras
Une jeunesse île-roussienne
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-422-9511-0
À mes filles, Catherine et Isabelle
Ah ! C’est la nostalgie de cet autre que j’aurais pu être qui me désagrège et qui m’angoisse ! Quel autre serais-je aujourd’hui, si l’on m’avait donné cette tendresse qui vient du fond du ventre, et qui monte jusqu’aux baisers posés sur un petit visage ?
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité
Vivre ne m’a jamais intéressé. Trouillard, peu enclin à pendouiller au bout d’une corde, je fais le décompte du temps qu’il me reste à vivre, tandis que les Parques s’amusent à sauter à l’élastique avec le fil de ma vie. J’ai pas demandé à venir au monde. À choisir, j’aurais préféré d’autres parents, le Père, la Mère, comme je me suis habitué à les nommer, incapable de dire papa, maman. À soixante-quinze ans, je commence à peine à vivre, et je regarde en arrière le gâchis, le champ de bataille, la dévastation d’une famille qui aurait pu être heureuse…
La Mère, restée complaisamment auprès de son homme abhorré, s’est fait engrosser six fois sans jamais en avoir eu le désir. Ses enfants, la Mère, elle les a portés et supportés comme autant de fardeaux, comme autant de sacs de leste impossibles à jeter par-dessus bord. Elle a bâti son enfer avec lucidité, s’y vautrant comme dans n’importe quel autre enfer. Dans le Père, elle a reconnu son alter ego. Ils s’entendront comme larrons en foire, ces deux-là, et leurs enfants paieront la note.
Calculateur, violent, radin, voleur, paresseux, le Père avait un plan. Le plan de mettre au monde d’innocentes victimes, autant de sources d’allocations familiales. Pondre, « chier des enfants » comme il disait, obtenir le plus de pognon possible sur leur dos.
Après la Grande Guerre, le gouvernement français ne versait pas des clopinettes aux familles nombreuses. Le Père espérait se la couler douce, sa vie de parasite. Ses enfants ? Il en a fait ce qu’il a voulu. Une égoïne en guise d’archet, il a joué du violon sur leurs cordes sensibles. Ils dépendent des parents, les enfants, leur amour sirupeux leur collant aux basques. C’est ça, les marmots.
Le Père, la Mère, par un jeu abject de perfides préférences, se sont ingéniés à monter leurs enfants les uns contre les autres, « C’est ta sœur ma préférée, toi tu vaux pas tripette, tu n’arriveras jamais à rien ! » Ils mentaient tout le temps, n’ont jamais aimé personne. À présent, ils sont morts. Ils ont fini leur vie seuls. N’en avaient rien à faire de notre présence. Au paradis, en enfer, ils foutront la merde, c’est sûr ! Nous, les rejetons encore vivants, sommes à couteaux tirés, nous nous déchirons encore, espérons un semblant de tendresse posthume, pauvres imbéciles… À eux la jouissance d’outre-tombe.
J’ai pas demandé à venir au monde. Et je le répète, je n’aurais pas choisi mes parents. Mais j’aurais mille fois choisi la Corse, mille fois l’Île-Rousse, village au bord de la Méditerranée. J’y ai vécu les vingt et une premières années de ma vie. Contrepartie à mon enfance malheureuse, l’Île-Rousse fut la toile de fond d’un bonheur imaginaire, difficile à entrevoir pour l’enfant né dans la banlieue glauque d’une ville sans âme.
Afin de fuir l’appartement exigu de l’Hôtel d’Europe, la promiscuité, le danger latent, je n’avais qu’à franchir la porte, descendre l’escalier, l’Île-Rousse m’attendait. Le soir, fallait bien rentrer pourtant. Jamais je n’ai eu hâte de me retrouver au sein de cette famille.
J’ai dû quitter mon village à regret, contraint et forcé. L’Île-Rousse, rêve bâti par des urbanistes poètes, vieille carte postale, paradis vers lequel je me languissais de revenir, n’est plus. Tourisme de masse, cupidité, bêtise l’ont métamorphosé en lieu de villégiature kitsch semblable à tous les lieux de villégiature kitsch disséminés de par le monde. Détruire le beau pour faire du laid, incorrigibles humains ! Elles ne flottent plus dans les ruelles de l’Île-Rousse, les odeurs de la vie d’antan mêlées à l’arôme du pain cuit au bois du maquis. À l’ombre des platanes, les places vénérables chargées de tant de souvenirs étouffent sous le goudron des parkings malodorants. Pascal Paoli pleure des larmes noires de suie. La partie ancienne du village a certes été restaurée, les promoteurs cravatés aux mains crochues, ignorant tout de l’histoire des vieilles pierres, l’ont transformée en grande surface. Sirène trompeuse, affriolante, vide. Les champs verdoyants où paissaient autrefois ânes, vaches, brebis, chèvres sont à présent des quartiers Airbnb sans âme, déserts une grande partie de l’année, étalant en été leurs ordures nauséabondes au soleil.
Reste la mer bleue cristalline, la plage de sable blanc rétrécissant sous la montée des eaux. Plage encombrée de transats, de parasols payants, réservés d’avance. Restent les guinguettes aux allures de restaurants chics où le pan-bagnat est vendu au prix du caviar. Restent les îles roses qui ont donné leur nom au village, îles de rêve tant convoitées. La tour génoise, le phare… Mon village, mon Île-Rousse, je te dois la vie ! Peut-être aurais-je dû te garder intacte dans ma mémoire, uniquement dans ma mémoire.
Maintenant, je ferme les yeux, je remonte le temps. Très tôt, je commence à emmagasiner des souvenirs. Une tête énorme se penche sur mon petit visage, je respire son haleine, j’entends sa voix, ça murmure, ça gueule par-dessus le babillage incessant d’une radio. Je sens des parfums agréables et d’autres qui me donnent la nausée, l’urine, la merde, l’oignon rôti dans l’huile d’olive, les odeurs de ma famille. Je me demande où je suis, dans quoi me suis-je fourré sans billet de retour, avec mes guiboles de flanelles. Le sein énorme de la Mère s’avance, inquiétant, elle m’enfourne son truc dans la bouche, je dois sucer ou étouffer. Je tète, faut bien ! Impatiente, la Mère regarde ailleurs, elle souffle, soufflera toute sa vie. On ne se souvient pas de ça d’ordinaire. Je me souviens.
Noël 1951, j’ai quatre ans, souvenir incendiaire. Mes frères, Thomas le Rouquin, l’aîné picoté de taches de rousseur sur sa peau laiteuse, des dents crénelées comme des tours, à faire peur ! L’autre, François, cheveux blonds, presque cendrés, yeux bleu azur luminescents dans la nuit. Ils se sont mis en tête de faire « apparaître » une crèche dans notre chambre. Je dis « apparaître », car rien dans l’appartement ne ressemble de près ou de loin à une décoration de Noël. Pas de guirlandes, pas de boules en verre rutilant, pas de santons… rien ! Mes frères, innocents, kamikazes, se veulent habiles de leurs mains. Le petit Jésus, Marie, Joseph, le bœuf, l’âne, les rois mages, le berger et quelques moutons, pétris grossièrement dans de la pâte à modeler bleue, ils les installent dans l’étable bricolée, boîte à chaussures peinte à l’aquarelle. Lequel des deux a l’idée de génie d’éclairer le décor avec des chandelles ? Je ne m’en souviens pas. Le feu part de l’étable, du berceau de paille de l’Enfant Jésus, envahit la boîte à chaussures, lèche goulûment la tapisserie. Mes frères réussirent in extremis à étouffer les flammes en jetant notre couvre-lit sur le chef-d’œuvre éphémère. Ça se passe deux jours avant Noël. Ils voulaient faire une surprise au Père et à la Mère, s’attirer leurs bonnes grâces, c’est raté ! Ils sont blancs comme des cierges. Pour la première fois, je vois des visages déformés par la peur. Le petit Jésus (le vrai) a prié pour eux ce jour-là. Nous sommes seuls, la Mère va rentrer d’un instant à l’autre, faut tout faire disparaître, aérer la chambre. Ça se fait par miracle, plus rien n’y paraît. Mes frères se tournent vers moi, me regardent droit dans les yeux, « Toi, tu fermes ta gueule, t’as rien vu ! On n’a pas envie de se faire tuer ! Si tu parles, t’auras pas de jouet, Papa-Noël ne viendra pas chez nous, tu comprends ? » Je vois la panique dans leurs yeux, je ne comprends pas, je fais oui de la tête.
Du réveillon de Noël 1951, je ne me souviens pas. Sans doute, contrairement aux années suivantes, il ne s’est rien passé de remarquable. En tout cas, mon cerveau n’a rien enregistré. Le Père et la Mère ont dû se coucher de bonne heure. Le Père a sûrement écouté la radio, chanté le Minuit chrétien comme il le chantera à chaque Noël. Il dit, le Père, qu’il aurait pu faire une carrière de ténor. On voulait bien le croire, il nous fera croire n’importe quoi. Le matin du 25 décembre, mes frères et moi, à peine réveillés, nous nous précipitons dans la cuisine. Négligemment appuyé sur la cuisinière au bois et au gaz, notre cadeau nous attend. Papa-Noël est passé, il a laissé une grande boîte avec dessus l’illustration d’un train à vapeur parcourant la campagne. Avant qu’on ait pu tendre la main, le Père nous crie « touchez pas ! je le ferai marcher plus tard ! » À mon âge, j’ai guère d’arithmétique, mais je comprends quand même que nous sommes trois pour un seul cadeau… Même pas emballé dans du beau papier à étoiles, flocons de neige, sapins et rennes aux nez rouges. François explique que le tuyau de la cuisinière est trop étroit, que Papa-Noël fait comme il peut.
Le petit-déjeuner est servi. Levé aux aurores, le Père s’est fait plaisir, il s’est acheté ses gâteaux préférés à la pâtisserie de monsieur Lorenti, mille-feuilles et éclairs au chocolat qu’il fera disparaître, deux bouchées pour les éclairs, trois pour les mille-feuilles. Un verre de café à la main, pas du tout intéressée par ce qui se passe autour, la Mère boude comme elle boudera toujours à Noël, et chaque fois qu’il faut se réjouir. Elle regarde le Père avec un rictus de dégoût. Pas de cadeau pour elle devant la cuisinière au bois et au gaz. Jamais, à ma connaissance, elle ne recevra quoi que ce soit de la part de l’époux.
Il ne nous a pas oubliés à la pâtisserie, le Père. Il est revenu avec de petits sabots en pain d’épices givré, garnis de cerises vertes et rouges. Ça n’a pas l’air frais. Monsieur Lorenti les lui a donnés. Cadeaux. Nos sabots nous attendent sur la table, près d’un bol de lait Gloria bien chaud. Trempés dans le lait, ils ont le goût de savon caractéristique des gâteaux périmés. Nous déjeunons sans appétit, lorgnant les pâtisseries du Père. Apparemment, mes frères n’ont pas de problème de digestion, ce n’est ni leur premier Noël ni leur premier sabot avarié. Pour moi, ça commence mal, ça ne me lâchera plus, cette impression de dégueuler mon enfance. Mon premier Noël mémorable, mon premier sabot en pain d’épice givré, à moitié digéré, je le régurgite sur la table avec le lait Gloria et des morceaux de cerises verts et rouges. J’éclabousse partout, le Père est furieux ! Le sabot n’y est pour rien. La cause de mon malaise, je le sais maintenant, c’est l’atmosphère pesante de ce matin de Noël désolant, ça m’est tombé sur l’estomac. J’ai quatre ans. Je reçois ma première gifle. Il ne connaît pas sa force, le Père, ma tête fait un demi-tour, ma joue devient brûlante, mon oreille siffle comme un train. La fessée suit, hop ! sur les genoux du Père ! Et je te bats les fesses comme plâtre, temps illimité. J’entends la voix de la Mère, « quelle honte, cet enfant ! » Dans mon tout petit for intérieur, je trouve leur réaction tellement stupéfiante que je ne pleure pas. Comme un sac de pommes de terre, le Père me balance dans les bras de la Mère, elle me débarbouille, me déshabille et me met au lit. Je viens à peine de me lever… Mes frères savent bien que chez nous, c’est comme ça, on reçoit la torgnole pour rien, faut pas chercher à comprendre. Ils n’ont aucune réaction, mes frères, aucun geste, pas un mot, motus. Ils boivent leur Gloria. Bienvenue dans la famille, petit frère !
Ce Noël 1951, le Père s’est payé un train mécanique. Après tout, Papa-Noël n’a précisé aucun nom sur la boîte. Le Rouquin et François sont venus me chercher dans la chambre où je purge ma première peine pour vomissement intempestif. Le Père tient à ce que je profite du spectacle. Mes frères n’ont pas eu la permission d’ouvrir la boîte, le Père s’en est chargé. Il a tout installé sur la table de la cuisine. Les rails forment un huit surélevé par endroit à l’aide de petits ponts en plastique gris ciment. Quand j’entre dans la cuisine, le Père, sérieux comme un pape, remonte la locomotive en comptant scrupuleusement les tours de clé. Il me regarde, du menton pointe une chaise, « Assieds-toi-là, ne bouge plus ! »
La locomotive accrochée aux wagons, le train tourne et tourne sur les rails, monte, descend, passe sous les ponts en émettant un sifflement strident. Le Père se prend pour un cheminot, il fait presque plaisir à voir, sourire béat, burette d’huile à la main. Il ferait « tchou-tchou » que ça ne nous surprendrait pas. Mais faut pas qu’il perde contenance devant nous, le chef de gare ! Parfois, le train s’évade, si l’un de nous tente de le remettre sur les rails, bang ! le Père lui tape sur la main : « Touche pas, je m’en occupe ! » Alors on regarde. À force de s’ennuyer à regarder, on perd rapidement tout intérêt. Mes frères veulent quitter l’appartement, aller jouer dehors avec les copains. Ils doivent attendre que le Père en ait marre du train. D’un coup, ça arrive. Sans demander notre avis, le Père démonte, range soigneusement les rails, les ponts, la locomotive et les wagons dans la boîte. Nous devons le regarder faire, voir comment il faut tout remettre en place, ça ne sert à rien, puisque nous n’y toucherons jamais à ce putain de train. Puis le Père enferme son cadeau à double tour dans le grand buffet de noyer noir.
Ah ! la mystérieuse porte droite du grand buffet ! Le Père en garde la clé sur lui, c’est son Fort Knox. Qu’y a-t-il là-dedans en plus de ses joujoux que je découvrirai au hasard des dimanches pluvieux quand lui prendra l’envie de s’amuser ? Mon premier Noël, il me l’a gâché, et les autres à la suite.
Il y a des secrets dans le buffet de noyer noir. Le Père se dit généreux, mais il est radin au dernier échelon. Il garde dans le buffet toutes sortes de papiers, récépissés, quittances, fiches de paie, garanties, jugements, contrats, lettres, plans, dessins, même des billets griffonnés au coin d’une table, aussi des photos, des films, des enregistrements sur bandes magnétiques… Il garde tout ça au cas où on lui réclamerait quelque chose, qu’il soit pris en défaut, surtout en défaut de paiement. Faut s’accrocher pour avoir le dernier mot avec le Père ! Un litige ? Il a la parade. Il extrait un papier du buffet, sa mauvaise foi fait le reste. Procédurier dans l’âme, il aura toujours raison, jusqu’à la mort, contre tous, ses enfants, y compris.
Il y met son argent, dans le buffet de noyer noir, ça prendra du temps avant qu’il fasse confiance aux banques. Devant la famille, il sort la cassette recouverte de cuir marron. Notre présence ne le dérange pas, au contraire. Il compte et recompte les billets de dix mille francs épinglés en liasses de dix. Combien y en a-t-il ? La Mère attend un geste généreux… qui ne vient pas.
François doit avoir douze ans quand lui vient l’idée de forcer, à l’aide d’un couteau de cuisine, la serrure de la porte droite du buffet. C’est le jour de la fête des Mères. François veut gâter sa maman pour une fois. Ignorant la valeur de l’argent, il prend une liasse dans la cassette. En compagnie du Rouquin, complice après coup, ils se rendent aussitôt chez Hortense, le magasin de souvenirs de la rue Notre-Dame. Oh ! ils l’ont gâtée, la Mère ! Un petit buste de Napoléon, une tasse à l’effigie de Joséphine, un foulard sur lequel sont imprimés les produits régionaux de la Corse, une carte Bonne Fête Maman, et, bien entendu, deux gros bouquets de fleurs achetés au marché. La tronche qu’elle fait, la Mère, lorsqu’elle voit rappliquer les deux lascars… bras chargés de cadeaux et de fleurs… « Où avez-vous pris l’argent ? Attendez que le père arrive ! » Aucun attendrissement, bien sûr, devant les bibelots, les bouquets et le foulard. Lorsque le Père arrive, le Rouquin tout de suite jure qu’il a pas touché au buffet. « C’est François qui a tout fait ! » Il dit ça en pleurant tandis que le Père, catatonique, regarde l’espace vide laissé par la liasse manquante. Les coups commencent à pleuvoir, d’une violence indicible. La Mère s’en lave les mains. François et le Rouquin arrivent à s’enfuir en sautant par la fenêtre de leur chambre. Ils dormiront dehors, Dieu sait où, durant plus de trois jours. Dans la maison patriarcale, la vie a repris son cours. « Quand ils auront bien faim, ils reviendront ! » prophétise la Mère.
Parmi les loisirs du Père, la photographie et le cinéma. Dans le buffet de noyer noir, l’appareil photo à soufflet Agfa de 1934 et la caméra film Pathé 9,5 mm de 1948 sont, pour mes frères et moi, des objets extraordinaires, d’autant qu’on ne peut pas même espérer y toucher, même du bout des doigts. Ça lui prend parfois au Père de nous photographier. Il n’a pas beaucoup d’imagination quant aux poses qu’on doit prendre. Toujours, il nous met l’un près de l’autre par ordre de grandeur, comme les Dalton, nous ordonne de sourire. Pour les films, bien entendu, il nous fait marcher à la queue leu leu, sans regarder la caméra pour que ça fasse naturel.
Hiver 1956, la neige recouvre l’Île-Rousse, la première neige de mon existence. Le Père, cet hiver-là, se prend pour un metteur en scène d’Hollywood. Il nous filme en action dans une folle bataille de boules de neige. Que de joie, que de bonheur gravés à jamais sur la pellicule ! J’imagine l’archéologue qui, dans deux mille ans, tomberait là-dessus, comme il serait mystifié.
La curiosité a toujours été le moteur de ma vie. Déjà à neuf ans, je compte sur mes doigts l’âge que j’aurai en l’an 2000, cinquante-trois ans ! Faut tenir jusque-là. J’ai peur du Père, j’ai jamais hâte de rentrer chez moi, je tiendrai pas le coup ! Ce serait tout de même bête de mourir avant l’an 2000, manquer le futur, les voitures volantes, les maisons de verre, la pilule du matin nourrissante pour la journée, plus de travail, rien que des loisirs, des plaisirs, des voyages… En quelques secondes téléporté dans un autre pays. Ah ! l’an 2000 ! Liberté, bonheur, je n’aurai plus peur du Père, il ne pourra plus m’atteindre. J’ai vu tout ça dans un magazine d’anticipation illustré de dessins très futuristes. Un magazine sérieux ! C’est mon ami Jean-Claude qui me l’a prêté. Il l’a acheté avec son argent de poche chez monsieur Ambrogi, le marchand de journaux. Je l’ai feuilleté en cachette, pas question qu’un de mes frères me surprenne avec ça, ils ont la dénonciation facile. Comme moi d’ailleurs, faut bien s’attirer la faveur du Père, faire profil bas n’est pas suffisant. Chez nous, ce n’est pas comme chez les autres, les prétextes que le Père nous tombe dessus à bras raccourcis sont aussi minces que du papier cigarette. Et puis, il y a la Mère, la Mama protectrice, l’image d’Épinal… Elle laisse son mari s’occuper de nous, l’encourage à nous battre. Cinquante-trois ans en l’an 2000… Comme c’est loin, faut tenir le coup !
Plus tard, dans mes chansons, faisant fi du passé, j’idéaliserai la Mère, j’en dirai du bien. Une merveille, notre cerveau, pour ne pas qu’on se flingue trop tôt, il classe nos souvenirs, embellit les bons, badigeonne les mauvais de toutes les couleurs. Tôt ou tard, tout nous revient, débarrassé de toute cette peinture.
La Mère, ça l’emballe pas de nous crier dessus, de nous fesser, trop fatiguant. Elle laisse ça au Père. Le soir, quand il rentre fourbu du boulot, elle l’accueille avec sa gueule, sa tronche des mauvais jours, ne l’embrasse pas sur la joue, ne demande pas comment s’est passée sa journée. Le Père connaît sa femme, l’apostrophe du regard, « allez, déballe ton sac ! » Elle n’attend que ça, se met à raconter son calvaire, le calvaire qu’on lui fait subir, mes frères et moi. Celui du Christ, comparé au sien, n’a été qu’un charmant pique-nique, pain, saucisson, vin rouge à l’ombre du Golgotha. Elle en remet, des couches et des couches. En vrai, il ne s’est rien passé de bien extraordinaire, que la routine d’une maman aux prises avec trois garçons pleins de vitalité. Notre retour de l’école, elle déteste, l’appréhende chaque jour que Dieu fait. Ne se sent bien que seule… Seule.
Un jour, je rentre un peu plus tôt de l’école, j’ai fait dans mon slip, ça dégouline sur mes cuisses, ça sent pas bon. La maîtresse m’a ordonné de rentrer chez moi. La courante sévit, l’assistante maternelle, mademoiselle Vesperini, est littéralement débordée. Ça ne m’est pas encore arrivé de faire dans mon slip, vomir oui, ça m’arrive ! Pour la Mère, ce n’est pas ça, elle dit que j’ai l’habitude de faire dans mon slip. Le Père vient de franchir la porte, fatigué, il écoute la Mère, c’est parti ! Elle dit : « Ça ne peut plus durer, fais quelque chose, je ne passerai pas ma vie à ramasser de la merde, j’en ai assez ramassée ! » Elle enchaîne sur le comportement de mes frères, raconte qu’ils sont rentrés de l’école au mauvais moment, c’est-à-dire quand elle me lavait les fesses, qu’ils ont réclamé leur goûter, qu’elle leur a dit d’attendre, qu’ils sont allés se colletailler dans leur chambre, ont brisé un vase reçu en cadeau à l’achat de trois paquets de lessive, auquel elle tenait beaucoup, bien sûr, beugle à présent qu’elle en a assez de ces enfants qui ne pensent qu’à bouffer et qui la rendent folle. Suit l’éternelle rengaine, toujours enfermée entre quatre murs à cuisiner, à laver, à repasser, jamais de promenade, jamais de cadeau, jamais de cinéma, et patati et patata… Le Père ingurgite tout ça, grogne comme un molosse, dirige sur nous son regard de Méduse, le marteau du dieu Thor se balance au-dessus de nos têtes. Il prendra son temps, le Père, il sait faire durer le suspense, ça fait partie de son plaisir. Nous, les enfants démoniaques, les damnés, on préférerait recevoir tout de suite une bonne taloche. Non, trop simple ! On sait ce qui nous pend au nez, l’attente fait partie intégrante du châtiment. Le Père nous a sous la main… où irions-nous ? Chaque jour apporte son lot d’absurdités.
D’abord, manger, et ça a intérêt à être bon ! La Mère le sait, elle se surpasse en cuisine, c’est surtout pour ça que le Père l’a épousée. On se met à table, le repas, c’est sacré. Assis, bouches cousues, fesses serrées, torses bien droits, mes frères et moi mangeons sans mettre les coudes sur la table, ou gare à la fourchette du Père qui vise les biceps. Nous avalons la soupe sans bruit d’aspiration afin d’éviter la taloche derrière la tête. Nous finissons notre assiette, sans rien laisser, sinon… Le Père, qui n’a fait ni le service militaire, ni la guerre, ni la résistance, a la discipline dans le sang. Il dit que le minimum qu’on puisse faire dans la vie est de bien se tenir à table. Lui, il sait, bien sûr, il a appris les bonnes manières à Paris. D’ailleurs, n’est-il pas issu de la noblesse ? Qu’est-ce qu’il a pu nous bassiner avec ça... Combien de fois nous a-t-il narré la perte en une nuit de son sang bleu, de sa particule, de ses titres, tout ça misé au poker sur une paire de valets par un grand-oncle commandant de marine et joueur compulsif. Le Père n’a rien, mais alors, rien d’un aristo. À table, il se mouche dans sa serviette, rote, pète sans retenue, soulève à demi ses grosses fesses afin que les gaz s’échappent librement, avec fracas. L’odeur nous coupe l’appétit, nous donne la nausée et ça le fait rire gras, pète à nouveau. Bien repu, le Père se retire dans la chambre conjugale, ne veut manquer ni La famille Duraton ni le Crochet radiophonique, ça le déride. Avant de disparaître, il nous fait un petit signe de la main, « vous ne perdez rien pour attendre… » De l’index, il désigne notre chambre. Mes frères et moi allons nous coucher, tous dans le même lit, en slip et tricot de corps. La Mère, enfin seule, fait la vaisselle, puis sa toilette avant de rejoindre le Père. Ambiance morose dans la chambre des garçons, pas question de faire les imbéciles, la Mère écoute, faut pas aggraver notre cas. Mince espoir que le Père oublie. Nous savons qu’il ne s’est pas déchaussé, pas dévêtu, qu’il écoute ses programmes étendu sur le lit, prêt à l’action. La Mère est là pour lui rafraîchir la mémoire.
Quand on ne s’y attend plus, quand nous somnolons, gagnés par le sommeil, le Père entre en douce dans notre chambre « Ha ! Ha ! Je vais vous tuer, mes apaches ! » Il adore nous surprendre, nous voir bondir à un mètre au-dessus du matelas. Il amplifie sa voix rugissante,conscient du pouvoir terrorisant qu’elle a sur nous, sur n’importe qui d’ailleurs, un phénomène sa voix ! La tremblote nous prend rien qu’à imaginer la suite. La raclée commence. Phase une : le Père tire sa ceinture du pantalon, la plie en double, on a juste le temps de disparaître sous la mince couverture, protéger nos têtes avec nos bras. Le Père tire la couverture et abat la ceinture de toutes ses forces, les coups pleuvent, on gueule comme des putois, mais il n’est pas dupe le Père, il sait qu’on en met de trop. Arrive alors la phase deux : il déroule la ceinture, s’en sert comme d’un fouet, la boucle et l’ardillon en bout de course pour mieux mordre les chairs. C’est autre chose, ça fait mal, ça marque la peau, on crie, « je ne le ferai plus ! » On ne sait même pas ce qu’on ne fera plus. De toute façon, rien n’y fait, le Père n’a pas encore pris son pied, n’a pas atteint la phase trois. Il ne s’en privera pas, il en bave. Elle est difficile à expliquer la phase trois, faut la vivre pour comprendre. Ça tient à la fois du supplice et du film d’horreur. Les bras nus du Père comme deux boas constrictors se faufilent sous la couverture, ses mains ambidextres tâtonnent, cherchant à agripper un bout de cuisse ou de fesse. Quand elles ont atteint leur proie, elles l’immobilisent comme dans un étau et se transforment en deux puissantes tenailles. Mus par une force inouïe, les ongles durs et tranchants des pouces et des index se referment sur les petites parcelles de chair tendre, pincent et tordent brusquement à angle de 90 degrés. Un courant de deux cent mille volts pénètre alors par ces petites pincées, se propage dans nos petits corps d’enfant comme des milliers d’éclats de vitre brûlants. Les larmes jaillissent de nos yeux. Crier ne fait qu’amplifier le voltage, le Père pince plus fort. On restera marqués pendant des semaines et personne ne le remarquera.
Nous avons avoué tant de choses sous la torture, même sans rien sur la conscience. Les pinces tordues (comme les appelle le Père) nous font passer à confesse, « j’ai mangé en cachette, j’ai pas éteint la lumière, j’ai dit un gros mot… » Rien que des péchés capitaux inventés par des parents qui aiment faire pleurer les mômes.
Pendant notre martyre, la Mère au chaud sous l’édredon lit Nous Deux, unstupide roman-photo pour midinettes attardées. Elle remplit son imaginaire des pages centrales consacrées aux frasques des vedettes hollywoodiennes. Milieu faisandé dans lequel la Mère aimerait évoluer pour le restant de ses jours. Jamais elle n’intervient pour arrêter le Père. Elle sait que, quand il a commencé à nous battre, il ira jusqu’au bout de son plaisir. Éreinté, le Père lui foutra la paix pour la nuit. Lorsqu’il faiblit, qu’il est sur le point de nous lâcher, elle lui gueule, « Tue-les ! Ils me rendent folle ! Tue-les ! »
Les raclées pour pas grand-chose, elles dureront des années, allant decrescendo, faut bien l’avouer. On prenait du muscle, on s’y habituait. Quand le bourreau ne fait plus peur, ça lui gâche son plaisir. Le Père n’en restera pas là. Oh ! non ! Il découvrira la torture psychologique, plus insidieuse, plus efficace, plus indélébile. La Mère suivra.
