Attaques 1 - Jacques Berg - E-Book

Attaques 1 E-Book

Jacques Berg

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Beschreibung

Attaques, textes courts d'un auteur franco-danois sur des sujets qui titillent l'homme moderne. Politique (française et internationale), philosophie, littérature, communication et, plus intimement, la vie de couple, l'âge, la mémoire, les croyances - le tout traité avec une pointe d'humour, un brin de provocation. Le mot attaque du titre est à prendre comme amorce, élan...estocade mais aussi comme donner le ton et surtout inviter le lecteur à poursuivre son propre questionnement. Ambition folle - et pourtant. Penser fait du bien!

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Seitenzahl: 659

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Note de l’auteur sur l’auteur

Jacques Berg-Compère est né en 1935 à Copenhague, Danemark. Fils d’un maçon danois et d’une modiste-couturière française (normande) il grandira dans un quartier ouvrier et fera toute sa scolarité et ses études dans la capitale danoise.

Agrégé d’histoire, (Université de Copenhague 1964), il entre à « Institut for samtidshistorie » (Institut d’histoire contemporaine) comme jeune chercheur et enseignant avant de suivre le troisième cycle de l’Institut d’Etudes Politiques (Sciences Po) à Paris où il aura comme professeurs, entre autres, Raymond Aron, Maurice Duverger, René Rémond et Alfred Grosser.

Après Mai 68, il est nommé au nouveau poste de correspondant politique et culturel en France de la radio/tv danoise, DR (1968-74). Plus tard, il sera fier d’avoir au cours de ces années palpitantes réalisé un long interview filmé avec André Malraux – et dépité de n’avoir jamais pu rencontrer Samuel Beckett.

Suite à une crise familiale, il quitte Paris pour la Provence où il squatte une magnifique propriété délabrée dans un Luberon encore « normal » avec deux de ces quatre enfants adoptés ; il y assurera pendant une décennie, dans des conditions précaires et enrichissantes son rôle monoparental.

Dans son « exil » volontaire il traduit en danois des historiens et écrivains français (Le Roy Ladurie, Georges Duby, Régine Pernoud, Georges Simenon, Bernard-Henri Lévy, Jean-Michel Ribes, Françoise Sagan, J.M.G. Le Clézio, Chateaubriand…) et travaille comme journaliste freelance pour DR ; il donne des conférences sur l’histoire, l’univers politique, les langues et cultures de France, les relations franco-danoises et divers sujets européens.

Dano-français devenu franco-danois, habitant à présent le pays d’Apt (Vaucluse), il vit depuis 25 ans avec Valérie Loubet, photographe et brocanteuse, tout en persévérant dans l’écriture.

Auteur de plus de 40 livres en langue danoise (histoire, essais politiques, romans, nouvelles, biographies, voyages, recettes culinaires) il peine à se faire publier par ses anciens éditeurs et passe maintenant par l’autoédition.

« Attaques 1 » est le premier de trois volumes déjà sortis au Danemark sous le titre de « Anslag » (bod.dk, 2019, etc.).

Ce livre est publié avec le soutien de la « Fondation pour la liberté d’expression de JB ».

Sommaire

Avant-propos

OCTOBRE (2013)

NOVEMBRE

DECEMBRE

JANVIER (2014)

FEVRIER

MARS

AVRIL

MAI

JUIN

JUILLET

AOUT

SEPTEMBRE

2014 – 2015

OCTOBRE 2014

NOVEMBRE

DECEMBRE

JANVIER

FEVRIER

MARS

AVRIL

MAI

AOUT

SEPTEMBRE

Avant-propos

Quoi de plus pénible qu’un vieux qui juge, souvent péremptoirement, les gens, le monde et tout ce qui bouge sur terre, qui décrit en long et en large ce qu’il lit, a lu ou va lire, qui explore ce qu’il appelle sa pensée, nous livre le dernier mot sur telle ou telle affaire, tel conflit moral, tel personnage génial ou contesté, telle pelote politique inextricable ?

Lorsque ce prétentieux s’aventure dans la métaphysique et étudie ses relations avec le divin, avec sa propre identité double et fragile, avec la démocratie, gauche/droite, la 5e république, la bêtise humaine, la notion du temps, l’histoire et ses victimes, pour ne rien dire de ses rapports délicieusement compliqués avec sa jeune compagne, il devient encombrant !

Le comble, c’est qu’il revendique son droit de l’être, donc pénible et encombrant, se réclamant du seul privilège accordé au grand âge, celui d’être libre de tout dire – et son contraire.

Car il prétend avoir le droit, et même le devoir, de ne pas prendre des gants, pas essayer de plaire pour obtenir quelque chose – gloire, avancement, argent ou une caresse furtive.

Et s’il frotte parfois son nombril pour le faire briller un tantinet, il faut l’excuser : cela ne viendra à l’idée de personne d’autre de le faire !

*

Par ces notes (billets, chroniques, mini-essais, esquisses… attaques justement), l’auteur aspire avant tout à faire réfléchir le lecteur ou la lectrice, l’amenant à questionner le communément admis, à contester tant soit peu quelques idées reçues qui alourdissent le quotidien de nous tous et toutes.

Faire bouger les lignes, susciter quelques indignations, provoquer ne serait-ce que des vaguelettes, cela a toujours été le rêve des travailleurs de la plume.

De la même manière que vagabonde l’esprit de l’auteur dans ces pages, celui-ci souhaite au courageux/courageuse qui entre dans ce volume de se sentir libre d’y circuler sans ordre préétabli. Piquez, niquez à votre guise !

*

Les textes de ce volume ont déjà été publiés en danois (« Anslag I – III », bod.dk 2019) et cependant ils ne sont pas une simple traduction.

Ecrits d’abord en français par quelqu’un qui vit depuis 50 ans en France et qui pratique donc tous les jours la langue locale (à sa manière s’entend), les textes ici présents représentent donc le deuxième volet d’une publication que je considère comme un tout.

JB (juillet 2021)

OCTOBRE (2013)

L’homme de gauche a des qualités que l’homme de droite n’a pas, n’aura jamais, ne connaît pas, ne reconnaît même pas.

Il n’est donc pas donné à tout le monde d’être de gauche. Les valeurs de gauche sont connues, citons la générosité, la foi en l’homme, la solidarité, l’altruisme, le respect et le reste. Cela suffit pour expliquer qu’un homme de gauche est un homme rare.

Si donc être de gauche est réservé à une élite morale on comprend aussi pourquoi la droite domine le paysage. Il est facile d’être de droite, cela ne demande aucun effort, il suffit d’accepter le monde tel qu’il est, les gens tels qu’ils sont, la médiocrité ambiante et la politique des intérêts particuliers qui va avec.

La différence entre gauche et droite est plutôt métaphysique. L’homme de gauche croit au progrès. Selon lui le monde doit et peut sans cesse s’améliorer, il suffit d’éduquer les gens, à commencer par la jeunesse qui représente, tout le monde vous le dira, l’avenir du pays.

Un homme, ou une femme, sincèrement de gauche non seulement croit au progrès constant et stable, obligatoire on va dire, dans tous les domaines, il sera toujours prêt à se sacrifier pour faire avancer le monde dans cette direction, vers une société fraternelle, juste et paisible. La vie est ancrée dans l’engagement, vous avez l’âme militante, la plus belle.

Seule la mort interrompt la lutte d’un homme de gauche pour un monde meilleur, et encore. Cet homme admirable – qui peut être une femme – tâchera coûte que coûte d’entretenir en lui la lumière intellectuelle et morale lui permettant d’éclairer non seulement son for intérieur mais aussi son entourage, idéalement parlant l’humanité tout entière.

Si je suis de droite, c’est que je ne suis pas assez doué pour être de gauche. Je ne possède pas les qualités requises – ce que je suis le premier à déplorer. Mais il faut connaître ses limites, savoir ce dont on est capable, ne pas rêver inutilement. Comme disait Céline (connaisseur), il faut viser bas et juste.

Les rêves d’un monde parfait à venir, lentement mais sûrement, donnent depuis l’aube des temps l’occasion au pouvoir d’imposer sa volonté à une population distraite. Tout pouvoir qui veut réussir doit d’abord faire rêver les gens. Certains réveils en portent les traces. De toute façon, un libertin érudit du XVIIe l’a déjà dit, tout pouvoir est abus de pouvoir.

L’homme de gauche a une haute image de lui-même, il œuvre de bon cœur pour ses frères et sœurs. Le cœur, voilà le mot clé. Pour être de gauche il faut avoir du cœur, mieux encore le monopole du cœur. Et il vaut mieux qu’il soit bon, ce cœur !

Tout un chacun a un cœur qui bat et qui saigne parfois. Or, le cœur en question est celui qu’on a sur la main. L’homme de gauche est pratiquement né le cœur sur la main (d’où, hélas, il risque de glisser).

Dans sa poitrine il n’a qu’un muscle, une pompe, un organe somme tout banal, parfaitement remplaçable aujourd’hui. L’homme de gauche a le cœur visible, palpable, enviable et envié. Il est prêt à rendre service, prêt à aimer.

Voilà pourquoi il est presque impossible d’être de gauche et pourquoi le commun des mortels est par nature de droite. L’homme de droite ou le citoyen sans histoire est le bon bougre peu encombré par l’idée d’une société éclairée et non violente, encore moins par l’idée d’une liberté ne s’arrêtant qu’au bord de celle des autres.

Etre de droite va de soi, rien de plus naturel. Aucun effort n’est demandé (sauf peut-être celui de faire taire certaines voix intérieures). Un homme de droite n’a même pas besoin de Dieudonné pour être ce qu’il est.

Pour changer cet état des choses il faudrait transformer un troupeau de brebis en une assemblée de sages. Et c’est pour cela que le pays est pratiquement toujours gouverné au centre.

A ce point il méprise l’argent qu’il ne consent qu’à dépenser celui des autres. Pensez à qui vous voulez.

Quatre otages français viennent d’être libérés au Niger après plus de trois ans de captivité. Ils étaient employés par Areva, grosse boîte française qui exploite les mines d’uranium de ce pays africain. Sans uranium pas de force de frappe, pas de courant électrique dans les foyers français. De son côté l’Aqmi, l’Al-Qaïda du coin, se présente comme un mouvement de libération, tout ce qu’il y a de plus idéaliste.

Dans cette affaire les Français, une fois encore, ont bien évidemment respecté le principe républicain de ne pas rémunérer des bandits de grand chemin, fussent-ils à leurs propres yeux des combattants pour l’indépendance et l’application de la charia. Le gouvernement français n’a donc pas payé de rançon.

Voici le montage qui a permis la libération des quatre otages, imaginé par les meilleures têtes du Quai d’Orsay : le président du Niger (ancien ingénieur d’Areva et copain socialiste de l’actuel président français) qui a tout intérêt à retenir l’entreprise nucléaire française dans son pays remplira le rôle du trésorier généreux. Areva, après avoir répété pour la énième fois combien il est devenu dangereux de travailler au Niger et que d’autres sources d’uranium existent, par exemple en Mongolie, confiera en toute discrétion au dirigeant africain la rançon destinée aux ravisseurs. Le président de la République Française se contente de calmer les familles des otages et justifie son silence vis-à-vis de la presse par un souci d’efficacité. Cela marche à tous les coups. C’est plus ou moins long, mais ça marche.

Egalement embêtés par cette histoire aussi tragique que sordide, Areva et le président du Niger finissent par s’entendre : l’entreprise versera vingt à vingt-cinq millions d’euros au chef de l’Etat nigérien qui les refilera illico à l’Aqmi, non sans s’être servi au passage. Faut bien que lui et ses hommes de main vivent. L’argent fait merveille, les otages sont libérés, tout va bien.

L’Etat français n’a pas cédé au chantage puisqu’il n’a rien donné aux preneurs d’otages. Areva n’a pas plié devant les exigences des terroristes (djihadistes, mafia locale ou simple exécuteurs…) puisqu’elle n’a fait que permettre au président nigérien de faire preuve de responsabilité et de rétablir l’ordre dans son pays.

Ainsi les apparences sont sauves. Areva a débloqué les millions avec la bénédiction tacite de son patron, l’Etat français. Le président Hollande va gagner deux points aux sondages, c’est toujours cela de pris. Areva n’a qu’à augmenter un peu ses tarifs et c’est comme cela que le contribuable français, lui aussi, va avoir une bonne raison de se réjouir d’une histoire qui finit bien.

En contrepartie il pourra savourer le spectacle émouvant du retour des otages à la télévision, toujours heureuse de faire dégouliner sur nos écrans de forts sentiments.

Quant aux mecs de l’Aqmi, ils vont prendre quelques vacances et attendre une prochaine occasion de lutter pour la gloire de leur pays et de leur religion. Eux aussi, après tout, regretteraient de voir Areva se faire mongole, on les comprend.

Somme toute, l’uranium enrichit, comme disait quelqu’un.

En France, il n’y a pas de société. Ou plutôt, la société est fictive, elle fait fonction de cache-misère. Il y a bien à l’intérieur des frontières une population dite française, des gens appelés citoyens et qui ont, nécessairement, certains traits en commun. En plus, ils sont administrés.

Mais en réalité les 66 millions d’individus qui vivent sur le sol national ne font pas société comme on dit. Pour ce faire, il faudrait au moins que les gens se parlent, que les uns et les autres échangent et que tout le monde fasse un effort pour se comprendre. Ce n’est pas vraiment le cas.

Le Français est devenu un homme qui s’isole, qui se comporte comme s’il était seul au monde. Ou bien, comme si le monde, c’était lui – ou lui appartenait. Il ne pense pas avoir besoin de l’autre, des autres. Sauf à la fin peut-être. Pour le porter en terre.

Qu’il soit content ou mécontent de sa personne et de son sort, il demande surtout qu’on lui fiche la paix. Parler à son voisin, au commerçant du coin, à son collègue, à la rigueur oui, surtout si cela devient compliqué ou suspect de ne pas le faire. L’immeuble, la rue, le quartier vous imposent des contraintes. Au-delà, non.

Faut croire que dire un mot gentil à la caissière du supermarché ou au livreur de La Redoute demande un effort insurmontable ; il est pourtant plaisant de toucher l’autre d’un mot, fût-t-il quelqu’un de parfaitement anonyme, il est agréable de le faire sourire avec une petite blague bien de chez nous – et cela vous fait du bien, surtout lorsqu’on s’adresse à quelqu’un qui ne s’y attend pas. Etablir un lien, aussi volatil soit-il, prouve qu’on est conscient d’être entouré d’humains dotés de la parole.

Le Français a oublié l’art de blaguer innocemment, de bon cœur. Notre société a tendance à s’émietter selon les sociologues.

Se soucier de son prochain, livrer un bout de soi-même, comme ça, pour rien, et bien, c’est vraiment tout bête et cela crée le sentiment de faire partie d’un ensemble qui ne soit pas purement statistique.

Dire pardon à quelqu’un qu’on croise dans l’escalier est triste quand personne ne vous interdit de dire bonjour. Ma belle-mère va me vouvoyer jusqu’à ma mort (ou la sienne). Elle tutoie son chat.

Mon oncle, ingénieur, catholique bon teint, finissait contre son gré ses jours dans une maison de retraite. Après quelques mois, ses enfants lui demandèrent si malgré tout cela ne lui faisait pas du bien d’avoir quelqu’un avec qui causer à table. Que nenni, voyons, il ne parlait à personne. Nous n’avons pas été présentés, expliqua-t-il.

Dans mon village, si je veux gâcher la journée de la vieille moustachue Valentine je n’ai qu’à la saluer ou lui dire quelle belle journée, n’est-ce pas ? Elle me tourne alors le dos et regarde ailleurs.

Il paraît que nous vivons dans une société de communication. Mon œil ! Un sentiment de subir le même sort, les mêmes responsabilités, quelques valeurs essentielles, la même histoire, cède devant la loi du chacun pour soi et toi, tu te casses, pauvr’ con. La plupart du temps la communication se résume à un bruitage médiatique et publicitaire. Autrement dit, au gros mensonge.

Le Français attend donc d’être présenté. Quelque chose en lui l’empêche de lancer spontanément une remarque anodine, un mot aimable ou drôle. Est-ce de la peur, de la timidité, une certaine rigidité psychologique… comment vais-je me débarrasser de ce fâcheux ? Il a un frein en lui, la trace sans doute de la fameuse méfiance inculquée à chaque jeune Français. Méfie-toi !

Mais pas du tout, le Français est un bavard, il accoste n’importe qui, il n’a pas peur de parler, au contraire regardez autour de vous, ouvrez les oreilles dans la rue, sur les marchés, dans les boutiques, dans le métro… euh… justement regardons, écoutons, on est là pour cela. Cela mouline, surtout dans les mobiles, bla-bla-bla, balivernes, ah, ça oui !

Seulement, se parler n’est pas bonjour, au revoir, à plus, ça va, je suis en bas de chez toi là, oui, l’avion vient de se poser, il fait assez beau, bonne journée, mes hommages à madame. Tout ceci sert à ne pas communiquer. Ce sont des mots parades, de remplissage, des politesses superficielles, tout cela sert à maintenir la distance, marquer nos territoires, nous protéger de je ne sais quoi – ce n’est que du verbiage qui ne nous rapproche aucunement, au contraire.

Oh, il y a bien sûr ce qu’on pourrait appeler les professionnels de la parole, comme ce professeur de philosophie devenu à la retraite visiteur de vieilles dames esseulées et qui a pris l’habitude de converser à la légère et avec beaucoup d’élan. Il danse sur les mots, n’écoute rien, raconte n’importe quoi pour meubler, fait des jeux de mots, il cause, toujours et toujours. Il n’y pas que les vases qui communiquent.

Il faudrait réinventer la parole créatrice de lien, même éphémère, celle qui montre qu’on appartient à la même espèce, l’homme de parole.

NOVEMBRE

L’homme est un être étrange, paradoxale est son évolution. Au début de son parcours, sa mémoire est courte, forcément. Il faut avoir vécu pour accumuler des souvenirs. Un enfant de trois ans ne se souvient de rien, ou de pas grand-chose. Sa mémoire est encore vide de matière, il n’y a rien dont il pourrait se souvenir, en toute conscience. A moins de penser que tout être porte en lui l’histoire de l’humanité depuis ses débuts. Cela se défend.

D’ailleurs, un petit enfant éprouverait-il le besoin de se souvenir au cas où sa brève existence serait déjà alourdie de quelques expériences trop marquantes ? Non, et heureusement, le jeune enfant vit insoucieux, la tête légère, dans le présent. Il aura le temps de se rattraper, de ce côté-là aussi.

Dans un petit livre d’entretien, Lucien Jerphagnon raconte l’instant qui allait déterminer toute sa vie, faire de lui un penseur et un historien de la pensée : à quatre ans il joue dans un parc lorsque soudain le monde lui paraît d’une intensité inouïe, presque magique. Les grands arbres, le ciel, tout paraît neuf autour de lui, frappant, surprenant.

En même temps il se sent être lui, celui qui regarde et qui naît avec l’univers qui l’entoure. Il devient l’observateur irremplaçable d’un monde nouveau qui pour ainsi dire s’impose à lui.

Cette prise de conscience (« coulée de présence » dit-il) le rend à jamais songeur. Rien n’ira plus de soi, tout devient d’abord questionnement, s’étonner sera jusqu’à la fin de sa très longue vie le mot clé de son esprit. Pourquoi est-ce ainsi ? Que fais-je là ?

Mais pour le jeune Jerphagnon il ne s’agit nullement d’un acte de mémoire, il n’est pas en train de se souvenir, au contraire pourrait-on dire, il sort d’un passé insignifiant pour se laisser guider par un présent intense vers le futur.

Il n’oubliera jamais cet instant révélateur qui tout au long de son existence va se renouveler et devenir son fil conducteur, déterminera sa compréhension de la condition humaine, forgera sa philosophie.

Sur le coup, du haut de ses quatre ans, « Jerph » n’avait pas plus de mémoire que n’importe quel enfant de son âge. Par contre, et grâce à sa sensibilité, sa capacité de réminiscence restera grande.

Lorsque l’homme a vécu, lorsqu’il a connu les joies et la souffrance, lorsqu’il a vu les merveilles de ce monde, ses saloperies aussi, il va avoir en mémoire plus ou moins volontaire pas mal de choses, les évènements d’une longue vie, des rencontres, des échecs et des réussites, des amours et des emmerdes.

Or, plus sa mémoire est pleine, moins il se souvient. Là est notre paradoxe.

Bien évidemment, sur ses vieux jours, il sera capable de vous raconter sa première maîtresse d’école, sa petite amie à 13 ans, sa première clope et peut-être même son (premier) mariage ! Comme il vous parlera de la fin de la guerre ou d’un test-match de son club de rugby préféré. Par contre, il faut qu’il fasse un effort pour ne pas oublier de fermer le gaz, d’appeler un tel ou une telle (c’est quoi déjà son numéro ?), de prendre ses médicaments, tous ces actes anodins de la vie quotidienne.

Mais est-ce vraiment la mémoire qui flanche dans ces cas-là ? Nous parlons d’automatismes qui, pour celui qui est atteint de grand âge (comme atteint d’une maladie), ont cessé d’en être. Jeune ou plus jeune il n’y pensait jamais, le gaz se fermait tout seul. Faire le numéro de quelqu’un était simple comme le bonjour. Pour ce qui concerne les médicaments, c’était encore plus facile, il n’en prenait pas !

Disons que ces actes, à partir d’un certain âge devenus moins anodins, demandent une activité neuronale – il faut y penser. Tiens, j’ai oublié ceci ou cela. Et si je mettais un post-it sur le frigo ou sur le téléphone, cela commence comme cela. On décharge sa tête, on s’enferme dans le zoo des pense-bêtes. Plus ça va, plus on est obligé d’exécuter consciemment des faits et gestes autrefois confiés au pilotage automatique.

Avec le temps… oui, avec ce satané temps qui n’a aucune existence en soi et qui se moque de nous, efface petit à petit notre disque dur… tout s’en va.

Rappelez-moi le nom de celui qui chantait ça.

DECEMBRE

Devenir qui je suis ? De grâce, non !

JANVIER (2014)

Les grands de ce monde se font parfois bien petits pour trouver une place dans une histoire déjà trop encombrée.

Tempus fugit. La mode fait porter aux femmes du monde des rubans en tissu bicolore, rouge et blanc par exemple, à nouer autour du poignet, portant une inscription d’une indiscutable profondeur philosophique.

Pour que ma femme devienne du monde une amie lui offre un de ces bracelets pourvu d’une inscription en latin : « Tempus fugit, amor manet ». Je ne vous ferai pas l’affront de traduire.

Le temps, existe-t-il seulement ? Et dans ce cas, qu’est-il ? Proust a sa réponse (il le retrouve en le suspendant à l’art), d’autres, et pas les moindres, réfutent carrément la notion du temps. Le « temps » reste un mystère.

Nous avons inventé différentes façons de le mesurer, sans doute pour mieux nous bercer de l’illusion de le maîtriser, mais nos secondes, minutes, heures, et cetera ne sont pas la chose en soi.

Le temps ainsi mesuré, enfermé dans un tic-tac infernal, nous paraît un phénomène naturel et évident, si familier que personne, en dehors des poètes, des philosophes et des astrophysiciens, n’éprouve le besoin de savoir ce qu’il est au fond. Il est là, on le fréquente, on en profite, on en parle, il nous suit partout. On oublie qu’il est une pure abstraction, d’autres diront une affabulation.

Quand le temps devient le temps qu’il fait et pas celui qui passe (voir plus loin) on fait preuve de plus de curiosité, on veut savoir ce qu’il sera. Les météorologues prévisionnistes s’en occupent, nous autres, on le subit, c’est comme ça, on n’y peut rien.

Les averses et les coups de vent, la neige et les grosses chaleurs, l’orage, les tornades et le ciel limpide, un temps pour rire, un temps pour pleurer… euh, celui des cerises aussi… ce temps-là, il passe, il est vrai, et au-dessus de nos têtes, on ne le mesure pas, il y en a presque trop, une fois encore, on le subit.

Si donc le tempus qui a la réputation de passer alors que c’est plutôt nous qui passons et même trépassons, si donc ce temps-là n’existe même pas, qu’on le dise en latin (fugit) ou en français (passe, mais fuit serait plus exact), nous pouvons conclure que la première partie de l’énoncé du petit bout de ruban à la mode n’a pas de sens.

Quant à l’amour qui manet on sait bien que ce n’est pas vrai. L’amour serait plutôt la chose qui fugit vous diraient tous ceux qui sont tombés des pics de la passion aux crevasses de la désillusion. Soyons plus joyeux, le temps d’un espoir : l’amour éternel auquel nous voulons tous croire demeure sans doute… mais sans nous, hélas !

Ma femme a porté son ruban pendant deux jours, après quoi je l’ai félicitée pour son retour à la normale, je ne dirais pas à la raison mais à l’évidence. Ce qui m’a valu d’abord un regard un peu froid, puis un gros bisou !

Summa summarum, la mode de ces petits rubans à porter autour du poignet par ces dames ou ces messieurs, pourquoi pas, est comme toutes les modes, plus bête que méchante, disons gentiment idiote. Avec elle, la mode donc, on sait qu’elle va passer. Le temps d’épuiser les pages roses du Petit Larousse.

Ma voisine de table à qui je viens d’expliquer doctement que la France a toujours désiré être gouvernée au centre s’exclame « Oui, mais les masses… ».

En effet, que faire de ces masses menaçantes ? Je n’ose pas lui demander si elle pense au peuple.

Au fond, je la soupçonne de ne pas penser du tout.

M’asseoir un jour sur le trottoir, une petite assiette devant moi. Une de mes obsessions inavouables que j’avoue donc ici. Ridicule un peu, indécente peut-être, malsaine sans doute. Juste pour essayer d’être un mendiant, un de ces misérables affalés au bout de nos souliers bien cirés à qui nous adressons notre pitié vite oubliée, pas chère, si ce n’est notre mépris pour le faible.

Essayer, juste pour observer les gens, leurs regards fuyants, voir ce que cela me ferait de dire merci à la brave dame qui pose une pièce de vingt centimes dans mon assiette. Juste pour sentir vraiment ce qu’est un sous-homme.

Or, je n’ai jamais osé le faire, jamais osé franchir la frontière qui me sépare de l’univers des humiliés publics, des moins que rien, là sous nos yeux et pourtant si loin de nous. Le courage me fait défaut, même si ce serait la seule façon de mettre fin à mon obsession.

Cela fait quoi à un homme de mendier sur la voie publique, l’acte peut-il devenir une habitude parmi d’autres, arrive-t-on à solliciter les passants sans se sentir amoindri, amoché ? Devient-on blindé, finit-on par trouver cela normal, un petit boulot comme un autre ? Ou bien est-ce une blessure supplémentaire, un bleu de plus que prend l’âme – dans la mesure où une telle chose existerait encore ?

Se mettre dans la peau d’un mendiant comme l’acteur enfile son rôle, est-ce retrouver dans la peau d’un personnage que l’on abrite en soi depuis toujours, une part de soi jamais reconnue, car trop effrayante ? (Mêmes questions pour les prostituées sur le trottoir).

Comme par hasard, à ce moment-là je tombe sur une note de Charles Juliet dans son Apaisement, Journal VII : « Sans ressources, ce SDF est contraint de mendier. Ce matin, il a dit à ML que lorsqu’il s’apprête à quitter sa chambre, il est tellement malheureux d’avoir à tendre la main et affronter le regard d’autrui, qu’il se met à vomir ». (Un SDF avec une chambre !)

J’y pense à l’instant : les Franciscains (et sous d’autres cieux des religieux de tous poils) allant nus pieds dans le monde, assumant la pauvreté absolue, sont-ils d’authentiques mendiants ? Leur choix est volontaire, ils ne sont pas sous la contrainte sociale ou psychologique.

Le fait d’agir regroupés et de se mettre sous la protection de Dieu, mais aussi, pour certains, de devenir suffisamment importants pour aller discuter avec le Pape et les puissants de ce bas monde, le fait de devenir au fil des siècles une institution bien établie et écoutée, tout cela (l’histoire donc), fait des moines à la bure grattante et la grosse ficelle nouée autour d’un ventre souvent bien arrondi un phénomène assez éloigné du pauvre bougre solitaire assis ou même se tenant à genoux sur le trottoir ou dans le couloir du métro (ou de l’obsédé qui voudrait, par fantasme, un jour prendre sa place, juste pour voir).

Je vous demande pardon, finalement c’est tout ce que j’ose vous demander. A votr’ bon cœur !

Le président de la République compte bien rester près de la population. Grand bien lui fasse de tirer un coup après le boulot. Certains tirent l’alarme, si ce ne sont les rideaux ou le gros lot, le bouchon, la porte et les volets, la langue ou la conclusion, d’autres s’en tiennent aux tirs au but.

Pour ma part, je donnerais bien le bon à tirer. Allez, il sera bientôt tiré d’affaire, notre premier niqueur, après tout pas si mou que cela…

Attendri je lance un regard à la jolie blonde aveugle. Je ne sais comment elle fait, mais elle réussit à saisir mon regard, l’avaler et le mettre sans hésiter dans ses orbites vides. A présent, c’est elle qui me regarde.

Moi, je n’ai plus de quoi voir comment.

Trente-trois ans nous séparent, elle et moi. En même temps rien ni personne ne nous sépare, depuis assez longtemps d’ailleurs. Même pas le fameux papier à rouler. D’ailleurs, aucun papier ne nous réunit non plus.

Elle était jeune lorsque j’étais déjà presque vieux. Depuis, ô miracle, elle est restée jeune tandis que moi, je suis devenu un vieillard.

A l’époque, je pensais que, contrairement à moi, elle allait vite vieillir. Qu’elle avancerait où moi de mon côté, je ne bougerais pas. Qu’elle finirait donc par me rattraper, notre différence d’âge s’estompant pour finalement s’évaporer comme la brume matinale chassée par le premier rayon de soleil. Ainsi, le moment venu, on serait un couple bien assorti, enfin normal.

Aujourd’hui je constate qu’elle est toujours plus jeune que moi, plus qu’avant même. L’écart se creuse. Au lieu de me sentir jeune à ses côtés (ce dont tout le monde me félicite), je vieillis davantage, à tombeau ouvert pour ainsi dire. Plus je l’observe, plus je me fossilise.

Je ne la verrai pas devenir une petite vieille comme elle me voit devenir un petit vieux. Et moi qui rêvais que le temps allait finir par effacer ce que les chiffres nus démontrent sans pitié !

Mes pas se font plus lents et moins sûrs, les os et les muscles me font souffrir, surtout le matin, l’ouïe baisse, la vue aussi (un peu moins, grâce aux lentilles inoculées), les fesses tombent à plat, mes seins poussent. Le jugement devient plus catégorique, la fatigue plus résistante, le monde de plus en plus insupportable, les autres sont presque tous des importuns et des fâcheux, la vie me paraît plus menaçante, la plupart du temps incolore là où je la souhaiterais indolore. Puis, comme dit l’autre, l’âge déplace les raideurs…

Je la vois s’appliquer des crèmes antirides, faire la chasse au moindre cheveu blanc, aller jusqu’à teinter ses belles boucles châtaigne, se faire opérer des varices. Elle se verrait donc aussi vieillir ?

J’ai beau lui dire qu’elle jette son argent par la fenêtre, qu’aucun produit de beauté n’a jamais fait qu’engraisser son producteur (l’industrie cosmétique française pèse plus lourd que l’automobile), qu’elle est belle comme elle est, nature, qu’elle a mieux à faire que de passer des heures devant la glace. Elle ne m’écoute pas. Elle se regarde.

Comme si elle devinait que si je lui demande de laisser tomber la lutte contre le vieillissement c’est pour qu’elle me rejoigne plus rapidement dans les zones d’ombre où les années ont réussi à me pousser.

Gao Xingjian n’est jamais sorti de l’ombre éblouissante de son Prix Nobel. N’ayant plus rien à raconter après son superbe La Montagne de l’âme il s’étend sur le sort de l’écrivain :

« L’écrivain est seul au monde, il substitue à l’épanchement de ses sentiments l’observation consciente, et il dépasse les jugements moraux entre bien et mal, le vrai et le faux. Autrement dit, il doit avoir un regard froid pour observer la société, le monde est ainsi, et ce n’est pas la volonté de qui que ce soit qui parviendra à le changer, et tout en observant le monde extérieur, il examine en profondeur l’homme lui-même » (De la création, 2013).

D’accord, l’écrivain est seul au monde. Mais écrire serait-ce renoncer à « l’épanchement de ses sentiments » ? Quant au « regard froid », cela me fait un peu peur. Gao au lieu « d’examiner en profondeur l’homme lui-même » ne devrait-il pas être cet homme-là ?

Autant de questions sans réponse. Un monde extérieur et un monde intérieur, dit-il. Mon monde, c’est moi – et tout le reste.

Sur France-Culture, Bruno Guiliani parle de Spinoza dont, dit-il, l’Ethique reste un très grand livre, hélas illisible pour le commun des mortels. En partie parce que le philosophe s’exprime par figures géométriques.

Cela me fait revenir à notre visite de la petite maison qu’occupait Spinoza à Rijnsburg en Hollande. Il n’y habita que trois ans, mais comme il est mort à 44 ans cela fait déjà une bonne partie de sa vie adulte.

Dans une des petites pièces on a reconstitué sa bibliothèque. Un livre d’or est ouvert sur une table. En le feuilletant je tombe sur une grande écriture enfantine, l’auteur y dit l’honneur et la joie que c’est pour lui d’avoir pu entrer chez Spinoza. En deux, trois phrases il exprime ce que chaque visiteur pourrait signer.

En découvrant la signature je tremble à l’idée de m’accrocher ainsi à Albert Einstein.

Dans ma famille, personne n’est en paix avec tout le monde. Euphémisme. C’est à se demander si le terme famille convient. Mais au fond, cette entité humaine présumée fondatrice de nos sociétés n’a-t-elle pas toujours été un nid de conflits, le cadre de l’intolérance humaine, de la jalousie, la vengeance, la domination, de toutes sortes d’abus ? Telle la famille, telle la société, logiquement. D’où « Famille, je vous hais ».

Cela se complique avec les familles de nos jours, éclatées et recomposées. Les problèmes sont multipliés par deux, dix, vingt. La vie de famille est devenue un puzzle foutu en l’air par un chiot surexcité.

De là à dire que la famille est synonyme de guéguerre garantie, il n’y a qu’un pas. Que je franchis allègrement.

Si personne n’a envie de mourir, beaucoup n’ont plus envie de vivre. Ce n’est pas la même chose.

La plupart du temps la mort est vécue (si l’on peut dire) comme un passage douloureux vers l’inconnu si ce n’est comme la fin absolue de l’existence, la fin étant le début d’un grand vide. Le retour au néant. Un beau jour (!) la mort se dresse devant vous et tout est fini.

Ainsi comprise, la mort est en effet effrayante, une force maléfique qui n’attend qu’une chose, nous surprendre le pantalon sur les talons, en pleine panique. Elle rôde, diabolique. On comprend que personne n’ait envie de faire sa connaissance. Et que l’on évite de la nommer directement. On ne meurt plus, on part, on décède (s’éloigne), on clamse, on claque, on crève, on disparaît, on expire, on s’éteint, on passe l’arme à gauche, on succombe et on trépasse. Avec ce dernier mot, ce serait presque le bonheur, à la bonne heure !

Ceux qui un jour vont déclarer qu’ils n’ont plus envie de vivre se font une toute autre idée de la mort. Elle a son rond de serviette chez moi depuis toujours, elle n’est nullement cette force maligne de l’extérieur qui m’attaque dans un moment d’inattention. Elle fait partie de ma vie. Si je n’ai plus envie de vivre ce n’est pas avec elle que j’aurai à faire, c’est avec moi-même. Puisque la mort, ma mort, c’est moi.

J’ai le privilège de vivre ma mort depuis la naissance, elle ne m’accompagne pas seulement comme le piano le chanteur de lieder, elle vit autant que moi, avec moi, elle est une dimension de ma personne. Elle est moi en soi.

Bien entendu, je ne me fais aucune illusion, ce n’est pas ainsi qu’on enlève à la mort son image détestable, véhiculée parmi les hommes de tous temps. Tête de mort, squelette craquant, rires sataniques. La mort, cousine du diable. Car même pour celui qui fait l’effort de s’accoutumer à l’idée de partir, etc., l’horreur reste entière.

Alors pourquoi se donner tant de mal, pourquoi se croire capable de se familiariser avec la mort, se préparer à l’accueillir comme un intime si de toute façon « la mort » reste un épouvantail dans votre champ… de vision, pourquoi ?

Mais tout simplement pour essayer de vivre dignement, voyons, de combattre tous les jours la peur, la paralysie de la pensée, la barbarie de l’esprit, le désespoir.

Même si celui-ci finit toujours par vous tuer.

D. a la cinquantaine, elle est mère de quatre enfants (dont un drogué) et onze petits-enfants. Elle est photographe et vit dans un gros bourg au-dessus de Draguignan. Ses parents l’ont abandonnée à l’adoption simple lorsqu’elle avait quelques mois. Ils sont revenus sur leur décision et l’ont reprise à quatre ans. Elle a alors eu une enfance très dure, ne s’entendant pas avec sa mère. Le père meurt jeune, c’était un couple infernal. A seize ans D. se marie avec un garçon de son âge, le père de l’enfant qu’elle attend. Pour échapper à sa mère.

Pendant tout ce temps-là le couple qui l’avait adoptée est resté ses « vrais » parents, devenant plus tard les « vrais » grands-parents de ses enfants.

D. me confie son histoire après ma conférence sur l’adoption conçue comme la rupture irréparable, le déracinement. Elle n’a pas voulu parler devant tout le monde. Elle est très émue, moi aussi, je la remercie, l’embrasse et signe mon livre que je lui offre.

Son cas est celui d’un double abandon, d’abord par ses parents puis par ses parents adoptifs, obligés malgré eux de se séparer d’elle. C’est une grande femme solide, une force de la nature, dirait-on.

Elle en a bien besoin.

En quoi consiste l’acte de décider ? Rassembler ses esprits, aligner tous les arguments pour et contre, analyser froidement les conséquences vraisemblables, signer un document ou prononcer une parole, s’y tenir et « prendre ses responsabilités » (expression courante ne voulant rien dire).

On comprend que si peu de décisions soient prises, que ce soit dans notre vie quotidienne ou dans le grand spectacle politique. Mitterrand président (Dieu sait s’il avait fait des efforts pour le devenir) lâcha un jour : En réalité, je ne décide de rien, le poids de l’appareil de l’Etat et celui des droits acquis, des coutumes, bref de la société, est tel que je ne peux rien faire.

Quant à sa liberté d’agir il ne lui restait que le domaine de la vie privée.

Ceci me paraît assez ahurissant. Tout le monde, ou presque, réclame plus d’autorité, on veut un homme de poigne à la tête du pays, on veut être dirigé, pris en main, rassuré, vite quelqu’un au pouvoir qui décide ! De l’ordre, un cadre, du solide – même à l’école.

Le système monarco-républicain de la 5e suppose à l’Elysée un homme (pas encore une femme) à l’image du général de Gaulle, le père de ce système, une personnalité forte, honnête et… sans scrupules.

Et qu’a-t-on vu depuis le banquier renard qui remplaça le Grand Sauveur et après lui tous les autres ? Des hommes parfois de bonne volonté, parfois simplement souffrant de la soif du pouvoir, mais pas encore la main de fer qu’attend une majorité des citoyens à en croire les sondages.

Nous savons maintenant que même si un tel homme réussissait à se faire choisir d’abord par les appareils politiques, ensuite par la population, il ne serait, malgré toute sa virile force, pas capable de s’imposer. La mécanique dépasse le conducteur, le train est lancé et les sorties de rails nous guettent à tout moment.

Voilà pourquoi on décide si souvent de ne rien décider.

Dans son roman « Le Dresseur », l’homme si doux qu’est Serge Rezvani nous décrit une cruauté à peine imaginable. Une brute perverse, la définition vivante du nazi, va détruire deux parisiennes isolées dans le Midi.

Il se comporte comme un maître-femme (comme on dit maître-chien). Plus qu’un tueur, un tortionnaire, un détraqué sexuel, un fou à lier. On sort affolé de cette lecture. Noirceur totale, malaise.

Plus atroce encore que la torture physique et psychologique subie par les deux malheureuses, me paraît le consentement dont elles finissent par faire preuve. Véronique et Ginette, soumises et pillées, mais également d’autres femmes, la propre compagne du tortionnaire, des amies venues rendre visite aux parisiennes, toutes seront transformées en esclaves rampantes par le diabolique Arnulfe. Comme si elles répondaient à un mécanisme secret logé dans leur cerveau. Elles sont amenées à jouer son jeu sinistre et vont céder aux désirs les plus répugnants du… kapo. Elles y prennent même un certain plaisir.

Cette soumission au mal absolu désole et déstabilise le lecteur, tellement elle exclut toute raison de croire un tout petit peu en l’homme. La dégradation de l’être humain, aussi bien chez le bourreau que chez ses victimes, vous désarme. Là réside la vraie monstruosité de l’histoire que nous raconte ici Rezvani.

Ce roman me fait penser au dernier film de Lars von Trier, « Nymphomaniac ». Le metteur en scène danois nous démontre que seules les forces démoniaques dirigent l’homme dans ses actions. Son film a déclenché un énième débat sur le bien et le mal. L’histoire de Joe (joué par Charlotte Gainsbourg) qui raconte sa vie tumultueuse sous le signe d’une sexualité sauvage, vous fait entrer dans les bas-fonds d’un enfer voulu.

Dans ses films précédents, von Trier avait malgré tout laissé une porte entrebâillée vers la possibilité d’une humaine bonté. Ici non. L’homme se distingue à peine de l’animal, du moins tel que nous nous plaisons à le voir, un être vivant certes, mais sans conscience, entièrement guidé par ses instincts, ne faisant aucune différence entre le bien et le mal, facteurs inconnus et donc inexistants.

Chez Rezvani le personnage d’Arnulfe n’a rien d’humain, si par ce mot nous comprenons une conscience, une âme – qui nous sépare des animaux. Sa technique pour dresser les chiens est la même que celle qu’il emploie envers les personnes qui ont le malheur de tomber dans ses rets. La force brute, la violence, les menaces, les punitions et, avant tout, l’humiliation.

Si l’on veut absolument trouver une petite lueur d’espoir dans ce roman (et dans le film de von Trier), la voici : Arnulfe meurt d’une balle dans la tête tirée par un gendarme, Joe se met à parler de sa vie. Mais dans les deux cas « le mal est fait », l’élimination du tortionnaire et la prise de parole de la jeune femme interviennent après l’œuvre destructive, après l’avilissement. Nous sommes écrasés par le poids du mal absolu. Que nous reste-t-il dans ce bas monde pour nous empêcher de nous flinguer sur le champ !

Chez Rezvani le dresseur a un truc pour calmer le chien de garde que les deux femmes ont voulu acheter et qu’Arnulfe est chargé de mâter : soulever le colosse et lui mordiller l’oreille ! Véronique se fera arracher la moitié d’une joue en imitant le dresseur…

Dans « Le monde selon Garp » de John Irving, le jeune héros du roman se fait enlever la moitié d’une oreille par « Bonkers », le Rottweiler du voisin. Quelques années plus tard Garp va se venger en mordant l’oreille de ce chien devenu vieux et presque aveugle. En recrachant le morceau il se sent déjà mieux !

L’histoire personnelle qui sert de toile de fond du roman de Rezvani (et dont l’auteur a parlé dans plusieurs livres récents – sans quoi je ne me sentirais pas autorisé à y faire allusion) n’a rien non plus pour vous encourager à croire en l’homme… ou en quoi que ce soit d’ailleurs !

Le contraste est grand entre l’homme Rezvani que je connais depuis longtemps et la cruauté qu’il nous détaille dans ce texte à vous faire hurler de douleur.

Je sais, l’auteur a tous les droits et nous ne devons pas mélanger celui qui écrit et celui avec lequel nous prenons un café tout en admirant la mer devant Bonifacio.

Je tremble encore, tu m’as donné le tourbillon, Serge.

Les boules de graines et de graisse que nous accrochons à une branche dans le jardin sont pour les mésanges et les rouges gorges, pas pour les pies, ces grandes gueules voraces.

On change les boules tous les trois jours, au vu et au su des pies qui dans l’arbre de la voisine se moquent bruyamment de nous.

Chez l’homme aussi, la nourriture – comme le reste – est accaparée par une minorité. Avec ou sans queue de pie.

Pour Roger Nimier la philosophie ressemble à la Russie : une partie marécageuse et le tout régulièrement envahi par les Allemands.

J’appartiens aux 3 pour cent qui réussissent à s’arrêter de fumer par leur propre volonté et aux 3 pour cent qui ne possède pas de téléphone portable.

Cela fait-il de moi un héros, un radin, un inconscient, un vapoteur ou un surhomme ?

Restons calme, à tout casser: un minoritaire.

« Qui veut faire l’ange fait la bête » (Blaise Pascal).

Faire l’ange serait-il faire plus que le bien, avoir la prétention de surpasser la bonté humaine à la portée de tous ? D’être pour ainsi dire divin. Alors, là oui, on fait la bête. Seul le Diable se prend pour Dieu.

Et il ne s’en prive pas.

Une ou deux petites choses que l’on ne sait pas de Søren Kierkegaard : son pantalon était à jambes inégales et il se rendait régulièrement, dûment pourvu de son permis de pêche, au lieu dit Stadsgraven (Fossé de la cité) qui sépare deux quartiers de Copenhague, Christianshavn et l’Ile d’Amager, cette dernière fréquentée assidûment et à pied par son collègue, compatriote et contemporain Andersen. Nous ne savons pas, hélas, ce que le philosophe pêcheur réussit à tirer de ces eaux troubles.

Légèrement bossu, il se faisait moquer par les gamins de la ville et dut entrer en procès contre le journal satirique « Cor-saren » (Le Corsaire) qui numéro après numéro publiait des caricatures monstrueuses de lui. Ajoutons que le philosophe n’était pas sans savourer son rôle de martyr. Ne se disait-il pas « un génie dans un bourg » ?

Ce maître de l’ironie et du paradoxe n’a probablement jamais été mieux compris que par son compatriote Georg Brandes, professeur de littérature, dans sa biographie Søren Kierkegaard. En kritisk Fremstilling i Grundrids (1877) (traduite en français et en plein d’autres langues, les Danois viennent de la republier).

Est-ce important de tout savoir sur un penseur, même la longueur de ses jambes de pantalon ? Bien sûr ! Sans ces détails (où se cache, on le sait, le diable) vous n’auriez jamais prêté attention à un auteur sur lequel vous allez maintenant vous jeter pour le lire !

Près de trois cents jeunes Français sont partis en Syrie faire la guerre dans les rangs d’Al Qaida ou de l’ISIS contre El Assad et son régime. Il s’agirait de jeunes « sans histoire » nous dit-on à la télévision. Justement, le problème, il est là, ils n’ont pas d’histoire ! Du moins, c’est ce qu’on leur a fait croire.

Nous parlons de garçons (plus rarement de filles) « issus de l’immigration musulmane », écartelés entre une origine qu’ils ne connaissent pas ou mal et une vie problématique dans le pays où ont échoué leurs parents. Ces jeunes sont des proies faciles pour un recruteur d’un Islam conquérant, rencontré en chair et en os (un imam) ou plus souvent sur les réseaux sociaux.

Partir se battre dans « sa » région, quitter un quotidien morne, avoir enfin une cause, donner un sens à sa vie ! Voyager !

Ne pas avoir d’histoire parce que tombé entre deux mondes, parce qu’on se sent déraciné, sans réelle identité, cela vous prépare à tenter l’aventure, même la plus folle. Le garçon de 15, 16 ans qui a laissé tomber l’école, se voit déjà en héros, en superman. Enfin, on a besoin de moi ! Si en plus une balle de l’ennemi peut t’envoyer au paradis, que demander de plus ? Ce garçon sera l’honneur de sa famille, de sa culture, de sa religion.

D’où l’intérêt de veiller à ce que chacun ait une histoire. Son histoire. Le beur ou la beurette a une historie de beur ou de beurette et il faudra que cela soit tout aussi légitime que d’avoir une histoire moins composée, moins compliquée, une histoire coulant de source.

Faisons comprendre au beur et à la beurette qu’une grande partie de la population mondiale naît et vit avec plusieurs « identités ». Que des origines diverses sont loin d’être une exception. Parfois, je me demande même si l’humanité n’est pas depuis toujours un joyeux mélange de toutes les ethnies imaginables.

Celui qui dans son corps et son esprit connaît l’écartèlement entre deux cultures, entre deux religions, deux langues (ou deux sexes), bref, deux de tout, se croit souvent, et paradoxalement, unique. Il pense que personne ne peut comprendre ce qu’il souffre, ne peut se mettre à sa place.

Ce serait justement sur ce plan-là qu’il faudrait faire un effort pédagogique, enseigner à ces jeunes garçons, à ces jeunes filles, qu’ils ne forment pas une caste particulière, que toute société de ce monde est forcément mixte, remplie d’individus comme eux, autrement dit, de gens qui, tout compte fait, ne sont pas si bizarres que cela.

Un humain « sans histoire », cela n’existe pas. Et toutes les histoires se valent. A partir de là, que chacun soit libre de se forger une personnalité.

Cavanna tire sa révérence. Harakiri, Harakipleure (« Libé », je crois). « Siné Mensuel » le met à la une, nu comme un ver, avec ce titre Petite Bite. La photo le montre à 80 ans, splendide. De la tendresse au sommet. Ils s’aiment bien, lui et Siné.

L’homme s’avérera plus immortel que n’importe quel Académicien 1 , moins mort qu’un mort à l’Elysée. Belle tête (de plus en plus avec l’âge), Cavanna était toujours prêt à déconner pour la bonne cause. S’il n’est pas l’inventeur de la pensée fine emballée dans du papier kraft, c’est tout comme. Ce Rital (à Marseille Babi) restera un exemple, en particulier pour nous qui sommes le fruit d’amours croisées, d’entrailles au départ pas destinées à se fondre les unes dans les autres.

Il s’élevait contre toutes formes de racisme. « Un nègre est-il solvable dans de l’acide sulfurique ? Essayons ! Eh ben… ouais ».

C’était sa façon. Faire le monstrueux gros con afin de montrer à quel point les racistes ne sont que des cons ordinaires. Les pires.

C’est ainsi que Cavanna braque son projecteur sur la bêtise brutale des racistes aux dents noircies par une salive malsaine. Par la surenchère, la démesure bien mesurée. Il plonge les racistes dans leur propre fange.

François (prénommé comme son pote Pétrarque ou son patron d’Assise) Cavanna voulait surtout faire rire. Loin de lui de se contenter de provoquer le « ricanement barbare » (dixit Taubira), celui qu’on étale sur une spécialité lyonnaise brusquement devenue à la mode. Non, lui, faire rire c’était libérer, comme le sage qui vous aide à grandir, à mieux respirer.

Rabelaisien, dit-on, mais surtout lui-même, avec sa voix fluette (de plus en plus à cause de son Parkinson), son regard doux et amusé, cheveux et moustache en bataille, avec sa foi en un monde foutu.

Ciao, maestro.

Avoir deux langues comme on peut avoir deux seins, deux couilles, deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles, est-ce possible ? Non. Et pourtant, me voici. Avec un seul cœur.

Je n’avais rien demandé, pas plus qu’un autre. Ma mère me parle en normand (variante du français), mon père en danois (variante de l’allemand). La rue, les camarades de jeu, l’épicier, plus tard les instituteurs, la copine, l’université, tous me parlent dans la langue du père, ne sachant même pas que l’autre existe. Car cela se passe dans le pays paternel. Et voilà pourquoi j’ai le bonheur d’avoir pour langue maternelle celle du père.

A partir de mes 7 ans, le parler de ma mère est relégué dans un coin sombre de notre deux-pièces, un peu comme elle-même, d’ailleurs. Mais la mère française s’entête, elle continuera à me parler en normand (de plus en plus saupoudré de danois). Bientôt, je lui réponds uniquement en langue du père, celle de la rue, de l’école, etc. Le joli pâté (leverpostej) que cela fait !

Ma langue de naissance double, par les gènes et par la société, perd alors son équilibre interne, bascule vers le danois. Petit à petit le français se terre et finit par se taire. Va devenir une langue honteuse, à peine sortable, trop bizarre, à ne pas utiliser dans un monde où l’essentiel est de ne pas se faire remarquer. Où l’on rase les murs, au point d’en prendre les couleurs. Faut savoir que le pays du parler du père est tout petit, ses habitants donnent l’impression de sortir du même moule. Plutôt qu’un pays, c’est une coopérative.

A ma première visite en France, à 16 ans, je découvre ma famille française, les frères et sœurs de ma mère, leurs enfants. Pour cause de guerre, de découragement, de manque d’argent, de laisser-aller aussi, ma mère n’avait pas revu les siens depuis plus de vingt ans. Dans sa famille normande, certains n’avaient pas survécu au débarquement. Une de ses sœurs, institutrice de son village, avait péri avec ses élèves sous les bombes des libérateurs.

Je vois pour la première foi des gens qui ressemblent à ma mère. Ils sont petits, ils ont ses yeux marron foncé, le même teint blafard virant au rose dans une pièce trop chauffée, la même haleine et surtout, ils parlent la langue de ma mère comme s’il n’en existait pas d’autre.

Parmi eux je remarque une fille de mon âge aux longs cheveux noirs, elle a des seins pointus. Comme elle est ma cousine je me doute que je n’ai pas le droit d’y toucher. Lorsque je profiterai de la visite de sa chambre pour le faire quand même, la cousine mettra un petit moment à me repousser.

Ils mangent des choses étranges, je me souviens encore d’un légume violet, gros comme un poing d’homme, dont on suce chaque feuille trempée dans une marinade. Le goût me fait penser à une botte de caoutchouc pourrie. Il n’y a rien à grailler dessus, la tige est filandreuse, ils la mangent aussi. Je me nourris de pain blanc.

Au sein de mes proches si étrangers, j’ai honte de ne pas parler la langue de ma mère, de ne plus la parler. Cela faisait dix ans qu’aucun mot français ne s’échappait plus de ma bouche en la présence de ma mère.

Elle s’est donné un mal de chien pour maintenir vivante en moi sa propre langue dans un environnement pas franchement ouvert et tolérant (pendant l’occupation, le boucher la prend pour une boche à cause de son accent), et voilà son fils incapable de vous sortir autre chose que des euh, oui, euh non et merci. Je me sens bête. Durant ce séjour chez les miens le français, de langue honteuse est devenu ma langue honteuse.

Il m’a fallu aller vivre en France pendant plus de quarante ans et tous les jours me bagarrer pour arriver à baragouiner comme les gens d’ici, ou à peu près. Pour supprimer la honte, passer par-dessus mon malaise. Les gens me prennent pour un Belge ou un Suisse, à cause de mon débit paresseux.

Moi-même, je ne me prends pour personne, ni pour un Français, ni pour un Danois. Il va falloir revenir sur cet aspect de ma vie. Finalement, troquer son pays pour un autre, cela n’a pas beaucoup changé les choses. Chaque jour apporte son lot de mots inconnus comme valétudinaire, cacochyme et procrastination.

Sisyphe, c’est moi.

Ma mère me parlait avec les yeux. J’entends encore son regard.

Au fond, qu’est-ce que je fais ici ? Je veux dire dans ces pages. Je ne tiens pas un journal intime, je ne suis pas un diariste. Un mensualiste, peut-être ?

Je fabrique des phrases, c’est vrai, assez régulièrement. Je fais de mon mieux pour les rendre compréhensibles. Mais pour qui donc ? Je n’écris pas pour meubler un vide ni pour prouver mon aptitude, après un demi-siècle passé en France, à manier la langue de Molière. A ma façon, cela va sans dire.

Je suis convaincu qu’écrire c’est avoir la volonté de partager. Même si au début cette volonté reste vague et non-dit ou qu’on refuse de l’avouer. Partager dans ce cas veut dire souhaiter, espérer que vos phrases soient lues par quelqu’un d’autre. Je rigole quand l’auteur d’un journal intime affirme à son lecteur n’avoir jamais eu l’intention de rendre publics ses écrits.

On en connaît pour qui écrire est un soin. Pour eux, la descente dans les profondeurs de l’âme est une lutte acharnée pour rendre moins aiguës des souffrances accumulées depuis l’enfance, combattre la solitude, les doutes, leur mal de vivre. Avec l’espoir de renaître, apaisé. Dans ce cas, l’écriture devient une cure intime, excluant par principe autrui.

De nombreuses personnes se reconnaissent dans les notes de Charles Juliet, dans son travail inlassable pour « rendre universel l’éphémère », pour se diriger patiemment de « moi » à « soi ». Il en est au septième volume de son Journal.

Au départ l’auteur était convaincu de n’écrire que pour lui. Affronter son sentiment de culpabilité par rapport à la mort de sa mère, surmonter aussi cette tenace impression d’être inférieur vis-à-vis des autres, jamais à sa place, jamais pris pour celui qu’il se sait au fond de lui-même. Tout en étant conscient de bien valoir ces mêmes autres, sensible et doué pour sonder sa vie intérieure. Pendant une vingtaine d’année il va poursuivre sa quête dans une grande solitude, la dépression le tenaille. Cherchant les secrets enfouis dans ce garçon de la campagne, berger l’été, enfant de troupe, joueur de rugby et bon à occuper les dimanches de la femme de son professeur.

Avec tout le respect dû au cheminement douloureux du diariste, couronné par un succès littéraire indiscutable, je pense que Charles Juliet, chemin faisant, se doutait bien qu’un jour il trouverait son public. Et qui sait mieux que lui qu’un texte, comme une toile, a besoin du regard de l’autre pour exister ?

Les personnes seules causent avec elles-mêmes si ce n’est avec la télé ou le chat, qu’importe. Elles espèrent, secrètement et contre toute vraisemblance, être écoutées par quelqu’un. Par le conjoint décédé ou par Dieu, pourquoi pas ? S’adresser à soi-même, c’est comme se ronger les ongles d’une main coupée.

De la même manière, quand on prétend n’écrire que pour soi, ne jamais envisager d’être lu par autrui, on ne peut tout simplement pas s’empêcher, au fond de sa conscience, de rêver d’avoir des lecteurs, un jour ou l’autre. C’est-à-dire d’exister. Et par la même donner de l’existence à son texte.

Lorsqu’un corps d’écriture prend forme, se met à vibrer, on sait que le but, même inavoué, c’était d’être lu, et ceci dès le début.

Je me demande d’ailleurs en quoi le fait d’« écrire pour soi » serait plus sincère, plus héroïque, plus convaincant.

Exprimer une pensée, sa propre pensée qui plus est, cela paraît déjà un projet démesuré. Décider de le faire pour la chose elle-même, par un con amore absolu et absolument désintéressé, pour sa propre consommation en quelque sorte, me paraît contradictoire, voire absurde.

Le Pape Jean-Paul II interdit expressément toute publication de ses notes personnelles après sa mort. Un cardinal polonais, secrétaire et confident de Jean-Paul durant des années et à qui celui-ci ordonna de brûler ses carnets, vient de publier les notes papales en un volume de plus de 600 pages. Pour le bien de l’Eglise, de la chrétienté et de la réputation du saint homme.

Le Journal de l’écrivain et architecte suisse, Max Frisch (« Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles »), tenu à Berlin dans les années 1970, vient d’être publié. Il y explique combien il aurait honte de ce qu’il dit dans son journal des autres et de lui-même si cela venait à être connu. Rien qu’à y penser, il a l’impression que quelqu’un lit par-dessus son épaule pendant qu’il écrit. Comme pour il Papa, bien sûr, c’est ce qui rend son journal si fascinant.

Quoi qu’on en dise, la langue, parlée ou écrite, depuis qu’elle existe, a ces deux ambitions après tout assez humaines : exprimer une pensée, la faire connaître.

Et non, je n’ai pas honte de le dire (à moi-même au moins), oui, j’écris pour être lu. Ohé ! Y’a quelqu’un ?

1(Je n’avais pas encore écrit cette phase lorsque je tombe sur la une de « Charlie Hebdo » avec Cavanna en vert et ce titre « Immortel… sans l’Académie ! «. Suis-je alors fier de moi ? Non, juste un peu content. Puisqu’on y est je cite l’article de François Morel « Monsieur Cavanna » page 2 de « Charlie Hebdo », il parle de « Cavanna au geste lent, à la moustache victorieuse, à la pensée agile » et dit vers la fin : « Sans doute, Monsieur Cavanna, n’avez-vous pas toujours été très poli, conciliant, raffiné, révérencieux, mais vivant, vous l’avez été. (…) Cela pouvait en énerver quelques-uns. Mais cela en vengeait tellement d’autres ! »).