Au cœur de la Franc-Maçonnerie - Gilbert Garibal - E-Book

Au cœur de la Franc-Maçonnerie E-Book

Gilbert Garibal

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Beschreibung

La franc-maçonnerie du nouveau millénaire, héritière des bâtisseurs de cathédrales, traverse le temps d’un pas assuré, tranquille, mais en demeurant encore largement méconnue ! Une telle lacune peut sembler paradoxale, alors que cette institution d’abord fermée, n’a jamais cessé de faire l’objet d’une abondante littérature depuis le 18ème siècle. Il faut sans doute chercher les raisons du manque d’intérêt d’un lectorat, tant dans la propension de nombreux observateurs érudits à se crisper sur un « ailleurs et autrefois » souvent teinté d’occultisme, que leur persistance à conserver une expression assortie, volontiers hermétique, pour décrire « l’Art Royal ».

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gilbert Garibal, maçon depuis plus de trente-cinq ans, sait de quoi il parle. Passé d’un système à l’autre pour terminer son parcours et auteur maçonnique chevronné, il présente dans ce nouveau livre une analyse avant tout sociologique. Elle aboutit à la conclusion d’une réforme nécessaire de la présente organisation obédientielle et juridictionnelle, pour sa survie même. L’Art Royal est une source vive dont on ne doit ni retenir ni polluer son libre courant. Empêchée ici, elle réapparaît là !
Gilbert Garibal, franc-maçon depuis plus de trente-cinq ans est docteur en philosophie, formé à la psychanalyse, et psychosociologue. Après une carrière commerciale puis l’exercice de la direction des ressources humaines en entreprise, il s’est investi dans la relation d’aide. Il se consacre aujourd’hui à l’observation des faits de société et à l’écriture. Auteur de nombreux articles et livres, il a publié chez Numérilivre-Editions des Bords de Seine, entre autres, « Devenir franc-maçon », « Plancher et après ? », « Comprendre et vivre les Hauts-Grades maçonniques » (Tome 1 et 2)   Approfondir l’Art Royal et Le Rite Ecossais Ancien et Accepté.
Marie-Hélène Gonnin, psychologue de formation psychanalytique. Elle accompagne les dirigeants d’entreprise à comprendre leurs comportements et à les adapter aux meilleurs choix. Elle aide Joseph à élucider les énigmes que posent, à la psychanalyse, la Franc-maçonnerie.

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2020

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À PROPOS DE CETTE ÉDITION ÉLECTRONIQUE

Édition, Conversion informatique et Publication par

NUMÉRILIVRE

Cet ouvrage est réservé strictement pour votre usage personnel.

Tous droits de reproductions, de traduction et d’adaptation sont réservés pour tous pays sous quelques formes que ce soit.

Copyright Numérilivre ©

Edition numérique : 2013

EAN : 9782366320237

EN ROUTE !

Le fil rouge de ce livre est le voyage.

A l’instar des compagnons « œuvriers » qui, au temps de l’édification des cathédrales, se rendaient à pied de chantier en chantier, le franc-maçon, la franc-maçonne d’aujourd’hui, devenus bâtisseurs de l’esprit, cheminent aussi à leur façon. Par nécessité ou pour leurs loisirs. Que les contraintes de métier, l’attrait de l’aventure ou le goût de l’effort les emmènent d’un lieu à un autre. Ou, pourquoi pas, passant de l’horizontal au vertical, que le désir de s’élever les transportent vers quelque sommet. Autant d’alibis à la rencontre !

Vous qui ouvrez ce livre, vous serez ainsi entraînés au long de huit récits écrits à la première personne, dans des périples à surprises, par divers moyens de locomotion modernes : en voiture, train et bateau, mais également à vélo et même en ascenseur !

Au gré des paysages traversés, chaque mode de déplacement offre plaisirs et émotions aux acteurs et actrices concernés, tout en leur imposant le respect d’une forme de discipline mentale qu’ils entretiennent dans la fraternité maçonnique. Quelle que soit la destination prévue, cette autoexigence en mouvement leur permet de réaliser la plus belle des explorations : celle qui conduit en même temps chacun d’eux au centre de son être !

Connais-toi toi-même, et tu connaitras l’univers et les dieux, dit Socrate !

Si vous souhaitez découvrir la réalité de la franc-maçonnerie par le biais de la fiction, laissez votre imaginaire parcourir les pages qui suivent.

Bon voyage !

A LA PORTE DU TEMPLE

« Un fabricant international de baskets envoie l’un de ses représentants dans un grand archipel du Pacifique, pour explorer le potentiel local. Deux jours plus tard, par l’Internet, il reçoit de son collaborateur, ce message désabusé :

- C’est désolant ! Sur ces îles, tous les gens marchent pieds nus – baskets invendables – Je reviens !

Obstiné, le fabricant de baskets délègue le mois suivant un autre vendeur dans l’archipel. Quelques heures après sa descente d’avion, le représentant envoie le mail suivant à son patron :

- C’est fantastique ! Sur ces îles, tout le monde marche pieds nus – Expédiezmoi 5000 paires pour débuter – Je reste ! »

Cette blague classique, joyeusement racontée en fin de séminaire par le conférencier, provoque un grand éclat de rire général, puis une rafale d’applaudissements, dans le salon orangé de l’Hôtel Mercure. Les quatre vingt stagiaires présents, représentants en chaussures de sport et de bateau, sont d’évidence sous le charme de celui qui vient de leur présenter les premiers outils de l’Analyse Transactionnelle. Ils n’ont visiblement pas envie de quitter la grande table de travail en fer à cheval, autour de laquelle chacun est attentif, depuis ce matin. Les battements de mains et les vivats reprennent ! Vincent, Vincent ! Un beau succès pour lui !

Assis parmi eux en observateur, je ris et applaudis de bon cœur. Je suis moi aussi séduit par l’homme calme que je devine derrière ce formateur plein d’humour. La cinquantaine élancée en costume gris Prince de Galles, un port naturel et assuré, une chevelure d’argent, la bonté dans son regard vert très mobile, une voix grave pimentée d’une pointe d’accent méridional... Au delà de sa prestance et de ses mocassins en daim, sur lesquels je baisse les yeux par réflexe, émane de lui une force intérieure qui m’impressionne. C’est bien cette solide détermination doublée d’une sorte d’élégance d’âme, qualités perçues dès notre première rencontre, qui m’ont décidé à l’engager. Objectif : organiser avec lui à Paris une série de stages de relations humaines, pour la force de vente du groupe international « marAton », où je dirige le service formation, pour la France. Sa prestation d’aujourd’hui, basée sur l’importance de la responsabilité individuelle des « commerciaux », qu’il a habilement imagée en conclusion, me conforte dans l’idée que j’ai fait un bon choix ! D’autant que je n’ai pas voulu, en accord avec ma Direction Générale, animer le séminaire moimême, et préférer une « parole extérieure » ! Plus que jamais, au début de ces années 2000, tout ce qui pourrait apparaître aux yeux des vendeurs, comme manipulation interne ou même paternalisme, est évité.

Je connais bien l’Analyse Transactionnelle, ce modèle de communication dérivé de la psychanalyse, l’ayant personnellement étudié en entreprise dans les années 1980. Et toujours d’actualité. J’apprécie son côté pratique, immédiatement utilisable, à partir du postulat de trois « états du moi » dits Parent-Adulte-Enfant, composant notre personnalité. Autrement dit, dans l’ordre, l’appris, le réfléchi et le ressenti. Ces trois « registres » en fonction permanente, bien repérés chez soi, il est facile ensuite de les déceler chez l’autre, et de mieux échanger avec lui, en utilisant ses propres canaux de communication. Avec de l’entraînement, bien sûr !

« L’appris », c’est d’abord l’éducation reçue de mes parents, qui se sont rencontrés en banlieue parisienne, sur leur lieu de travail. Un père guadeloupéen, Félix, facteur à son arrivée en métropole et devenu Receveur des Postes, en réussissant ses concours. Une mère morbihannaise, Gaëlle, partie à regret de sa Bretagne, également postière, mais restée à la maison, après ma naissance et celle de mes sœurs, Lucie, Yolande et Marie-Rose. Deux continents réunis, deux manières conjuguées de voir le monde : mélange de rigueur et de gaîté, dans notre petit pavillon du Kremlin-Bicêtre. Appétit de découvrir et de vivre ensemble, plaisir d’échanger entre copains, à l’école, second lieu d’apprentissage.

Les rituels sont les mêmes à longueur de semaine. Après les inévitables devoirs et leçons, musique créole jouée à la guitare par notre père. Télévision limitée mais rigolades dans nos chambres respectives à coups de polochons, avant l’extinction des feux par notre mère. Chorale protestante et sermons du pasteur au Temple le dimanche matin. Football pour moi, danses folkloriques pour les filles, l’après-midi. Et vacances scolaires alternées, une année à Pointe à Pitre, l’autre à Saint Pierre de Quiberon. Ainsi passe une enfance puis une jeunesse, suites trop courtes mais si riches d’apprentissages, d’étonnements, d’enthousiasmes, si fortes de permissions et d’interdictions, d’espoirs et de déceptions, aussi.

Avec un beau jour la prise de conscience que circulent nombre d’idées reçues, du « prêt à penser », et qu’il faut penser par soi-même ! Ainsi commence à s’installer, le raisonnement, « le réfléchi » de l’âge adulte. Ou ce que je crois l’être ! C’est à dire que du haut de mes dix huit ans et d’un air crâneur, j’annonce une première décision : mon refus, clair et net de l’enseignement supérieur, contrairement à mes sœurs, dont je me moque bêtement. Elles ont intégré la fonction publique, Police et SNCF après leurs études universitaires, moi j’y ai renoncé pour aller vers le « privé ». Un simple bac commercial en poche, attiré par la vente, le hasard des annonces professionnelles m’a dirigé vers le secteur de la chaussure. J’y suis toujours très bien aujourd’hui, après quinze ans de représentation, assortis de mises à jour régulières des indispensables techniques informatiques qu’il faut maîtriser. C’est grâce à mon intérêt pour la psychologie - après une lecture d’un livre d’un psychiatre canadien, Eric Berne - que j’ai découvert l’Analyse Transactionnelle précitée et compris son avantage, tant individuel que professionnel... Puis, contre toute attente, que j’ai pris le chemin de la « fac » le soir après le boulot, à quarante ans passés ! Afin de décrocher une licence et peu de temps après, promotion inattendue, le poste de responsable de la formation ! Mes trois sœurs n’en sont pas encore revenues !

Il paraît que j’ai « la fibre pédagogique ». Certes, j’aime transmettre ce que j’ai reçu et ce que je reçois. Je dois tenir ce goût d’enseigner de mon père. Il m’a souvent répété et me le répète encore : « Théophile, mon fils, offrir ce qu’on a appris, c’est apprendre deux fois ! ». Je crois toujours entendre mon grand-père Abel à la Guadeloupe, pendant mes vacances d’été. Il me parlait lui aussi sur le même ton, la même voix chantante, de l’importance de cette transmission, qu’il appelait la « tradition orale », et illustrait avec des proverbes locaux. Il est décédé aujourd’hui et je regrette de ne pas avoir noté ses sages paroles, écoutées trop distraitement, sur le chemin de la plage ou au retour...

En abandonnant ma fonction itinérante pour un poste sédentaire, je n’ai pas compris tout de suite, en plus d’une forme de deuil à assumer, que je changeais carrément d’univers ! Arpenter soudain 200 m² de moquette au quotidien, de bureaux en bureaux dans un immeuble des Champs Elysées, et non plus les 200km d’asphalte habituels en voiture, de clients en clients, me crée une gêne physique. J’éprouve soudain une impression d’espace rétréci, je respire mal ! Serais-je devenu claustrophobe ! Passer du défilé de paysages tranquilles à l’irruption devant moi de multiples visages tendus dans les couloirs, frapper et attendre aux portes au lieu d’ouvrir à mon gré ma portière à distance, serrer des mains lentement sans « l’excuse » de mes cartons de chaussures sous le bras. Autant de changements visuels, de ralentis imposés, de postures soumises à accepter, de nouveaux codes à assimiler, autant de nouvelles situations d’écoute, d’autres mots à dire, à répondre, de disponibilité à donner ! Autant d’indépendance perdue aussi, avec les contraintes d’un siège social d’entreprise.

J’ai appris à jouer ce rôle prégnant au fil du temps. Tout acteur de la comédie humaine est obligé de s’adapter ! Troquer le costume du représentant pour celui de la représentation chahute tout de même quelque temps mon « ressenti », ce troisième « état du moi » de l’Analyse Transactionnelle. Davantage exposé au regard quotidien des autres, mon œil intérieur est soudain plus attentif, plus inquiet, plus interrogatif.

Qui suis-je dans cette vie parisienne ? Un homme tiraillé par trois cultures en fait, deux familiales et celle de la firme, s’efforçant malgré tout de plaire, d’appartenir à chacune. Peu soucieux du temps qui file, si attaché - et même trop consciencieusement passé de la culture au culte de l’entreprise - que je ne me suis même pas autorisé à quitter le célibat ! Ni mon deux-pièces à Gentilly, à cinq minutes de voiture de chez mes parents ! Bref, happé par le boulot, je suis resté un « vieux garçon », comme m’appelle mon grand-père Loïc, l’ancien marin breton.

Et que vois-je dans mon miroir chaque matin ? Un homme aux yeux bleus, couleur mer d’iroise » (précise ma mère, très fière), à la peau caramel, aux cheveux noirs crêpés et déjà parsemés de quelques fils d’argent de l’âge (disent mes jeunes sœurs, pour me taquiner). Et puis, je distingue aussi ces deux plis verticaux qui se creusent entre mes sourcils. Les griffes du stress citadin ! prétend mon père, un anxieux lui aussi. Mais au vrai, que me manque-t-il à quarante cinq ans, en dehors d’une épouse souriante et de bambins bouclés que toute la famille me souhaite ? C’est bien la question que je me pose... à laquelle ne répond pas mon miroir !

*
**

Pas vraiment une souffrance, plutôt un malêtre, oui un malêtre, voilà ce que je ressens ! Je m’en ouvre en confiance à la psychologie joviale de Vincent, le formateur, venu faire avec moi le bilan du dernier séminaire d’automne des commerciaux. La salle de réunion où nous sommes assis tous les deux me donne l’image de ma perception actuelle : un grand vide personnel ! Du coup, c’est de mon propre bilan qu’il s’agit...

- Vous savez, Théophile, tous les commerciaux qui deviennent sédentaires ressentent ce vide, ce « trou » dans leur vie pendant quelques semaines ! Vous êtes en manque, en vérité ! En manque de nature, de grand air, de mobilité, en manque de vos habitudes, de vos clients, même les plus exigeants, en manque du monde circulaire que vous vous étiez fabriqué en somme, et dont vous étiez le centre ! Patron de vous-même sur la route toute la semaine, ici, au siège, vous n’êtes plus le seul décideur de vos journées ! C’est un changement important, en effet, vous vivez dans un autre espace et un autre temps...

- ... Oui, le temps de l’urgence, je l’ai remarqué ! Il n’y a que des gens pressés ici !

- Je vous l’ai dit lors de notre premier entretien, j’étais Directeur des Relations Humaines dans une banque auparavant, DRH... et j’ai eu envie un beau matin d’élargir mon horizon à d’autres entreprises. C’est pourquoi je l’ai quittée et que j’ai choisi de devenir formateur, itinérant aussi, en quelque sorte ! Vous-même, vous avez voulu élargir votre vie, essayer autre chose, après « l’itinérance ». Je serai peut être également tenté un peu plus tard, par une autre expérience. Le changement, c’est toute l’aventure humaine, non ? ! Il mène souvent à une réflexion sur soi !

- Vincent, vous parliez de centre du cercle à l’instant ! Eh bien moi, je me sens décentré ! Plus exactement, je vis dans plusieurs cercles en même temps, sans en faire partie vraiment et çà me dérange ! Je suis guadeloupéen, je suis breton, maintenant parisien. Un peu noir, un peu blanc... un peu gris, dans la pollution parisienne. Bon, je plaisante, mais cette impression d’être partout l’étranger continue ici, avec les clans que je découvre. Comptabilité, Informatique, Ventes, Personnel, Communication, Direction générale... autant de services étanches, de cercles fermés encore, difficiles à pénétrer ! J’ai du mal à faire exister le département Formation. J’exagère sans doute, parce que viens d’arriver, mais mon centre à moi, où est-il dans tout çà ? C’est curieux, je n’avais pas du tout cette sensation d’écartèlement, sur la route. Et pourtant, mon secteur commercial était grand, de la porte d’Italie à Auxerre !

- Vous êtes bien conscient que vous ne changerez pas le fonctionnement de votre société, qui ressemble à celui de mille autres. Ces regroupements humains par fonctions sont quasi-naturels ! Vous le dites vous-même, c’est d’abord votre « moi » – votre P.A.E, en terme l’Analyse Transactionnelle - qui est en demande d’harmonie, d’unité, au sein de cette maison, et de vous-même aussi. Nietzsche précise avec justesse, joliment même, que : « Notre corps est l’édifice collectif de plusieurs âmes ! ». A chacun, bien sûr, d’entretenir au mieux cet édifice, c’est à dire la bonne communication entre ces âmes. Ce n’est pas toujours évident, mais possible, de rendre complémentaires nos contradictions. Ces forces contraires, qui pourtant, nous tiennent debout !

- Vous me faites penser aux Caraïbes où les vieux sages évoquent les trois fées qui se querellent constamment en tout homme : la raison, l’intuition et l’imagination. Je ne sais pas dans quel sens ces fées ont traversé l’atlantique, car les philosophes grecs antiques les citaient déjà, il y a deux mille cinq cents ans ! En tout cas, je vais peut être vous surprendre mais mes trois fées à moi, semblent d’accord sur un point : vous parliez à l’instant de communication, eh bien c’est avec ce service interne que j’ai un problème, ici. Sérieux même ! Sa directrice ne me porte pas dans son cœur ! Elle se débrouille toujours pour ne pas me serrer la main. Parce que ma main est noire, sans doute...

- Théophile, là, c’est peut être votre imagination qui s’emballe !

- Ou mon intuition qui parle, non ? !

- Demandez donc à votre raison, s’il n’y a pas précisément une autre... raison, que ce racisme primaire supposé ! Et raisonner, ça pourrait signifier aussi passer par un vrai dialogue avec cette personne, à mon avis. La main que vous évoquez, quelle qu’en soit la couleur, c’est un outil de communication : la main s’ouvre, se ferme, donne, prend, demande, refuse, nous avons vu son importance chez les commerciaux ! Partant, la main est aussi un langage, un symbole fort de transmission entre les Hommes à travers le temps. Tenez, notre conversation me fait penser que j’ai dans ma serviette un livre sur cette transmission, précisément. Il devrait vous intéresser, je vous le remets... de la main à la main, je vous l’offre, prenez le temps de le lire, nous en reparlerons, si vous voulez bien...

*
**

Cet après-midi, je suis un instant surpris de croiser ce grand gaillard, notre PDG, poussant devant lui dans le couloir, un radiateur électrique blanc à roulettes. Il me salue à peine, visiblement gêné. Je le trouve un brin ridicule ce quinquagénaire, penché comme un coureur cycliste sur son guidon ! Je sais, comme tout le monde, qu’il est aux petits soins pour « elle » et cède à tous ses caprices : Madame a froid dans son bureau - juste en face du mien – et a dû lui a fait savoir ! Candy, notre blonde directrice de la communication, une jeune Australienne récemment en poste, supporte mal l’hiver français, et exige de notre patron, qu’il la « réchauffe ». Si je puis dire, selon le mot douteux qui circule ! Discret de nature, réservé par métier, je ne porte pas attention à ce qui ne me regarde pas. Il m’est bien difficile pourtant de ne pas assister aux allers et venues, de ne pas surprendre des regards, de ne pas observer des rencontres et autres échanges, qui constituent la vie quotidienne d’un siège social. Comme il m’est impossible d’éviter en l’occurrence le spectacle dérangeant d’une intimité sur un fauteuil ou contre un mur, entre des boîtes de baskets. Baisers furtifs, gestes caressants et mots tendres, lorsqu’une porte imprudemment restée entrouverte, les donne à voir, à entendre. Des attitudes qui ne laissent aucun doute sur la nature de la relation entretenue par les deux intéressés, dans l’entreprise même. Et qui, répétées, mettent finalement en difficulté, de plus en plus souvent, le voyeur involontaire que je suis !

Cette liaison, antérieure à mon arrivée et provocatrice par sa témérité, a été rapidement connue de toute la société, sans que, pour ma part, je n’en dise un mot alentour. Mais la belle Candy qui, lors de l’un ces récents jeux amoureux, a croisé mon regard embarrassé, est persuadée depuis que le petit rapporteur de service, c’est moi ! Elle m’a signifié son accusation par une vive allusion, lors de l’arrosage d’un départ en retraite. J’ai poliment protesté contre son mensonge, peut être pas assez fort, d’ailleurs. Que faire d’autre, j’ai horreur du scandale. Je suis vraiment déçu par ce PDG qui nuit à l’image de « marAton France » et que j’avais idéalisé depuis sa dernière prestation radiophonique, sur France Info. Le grand bonhomme est soudain devenu un petit monsieur dans ma tête. Mais au moins, je sais enfin pourquoi cette fougueuse australienne ne veut pas me serrer la main ! Et maintenant je ferme la porte de mon bureau.

*
**

Etre franc-maçon aujourd’hui, je viens d’avaler ce bouquin d’une traite pendant le week-end. Le récit d’un homme en quête de sens dans la société de consommation. Je m’y retrouve tout à fait ! Vincent ne me l’a pas offert par hasard, j’en déduis qu’il fait d’évidence partie de cette organisation maçonnique. Vincent, franc-maçon ! D’après ma lecture, il en a bien le profil, avec son souci de l’autre, cette fraternité, que j’ai découverte, étonné, au fil des pages.

Oui, étonné ! De mes souvenirs d’écolier, je garde en tête l’histoire du Temple de Salomon, dont l’actualité nous dit qu’il resterait un vestige à Jérusalem, Le mur des Lamentations. Mais j’avais oublié que depuis, des confréries de constructeurs se sont succédées dans toute l’Europe et le bassin méditerranéen, à travers les Ordres de Chevalerie - notamment les fameux Templiers - jusqu’aux bâtisseurs de cathédrales du Moyen-Âge. Et j’ignorais totalement que de cette maçonnerie de la pierre, appelée « opérative » par les historiens, est née, à la fin de l’édification des grands édifices religieux, une nouvelle franc-maçonnerie dite « spéculative ». En Angleterre, puis en Allemagne, en France, en Italie et en Espagne, au siècle des « Lumières ».

C’est de cette fraternité de réflexion, qui s’est donc développée depuis trois siècles, et dont il est question aujourd’hui, dans la franc-maçonnerie du monde moderne. J’avais la vague idée d’une sorte de secte, de « société secrète », pratiquant plus ou moins, des rites magiques voire des séances d’occultisme ou même de spiritisme, relatées par certains magazines ! Je ne savais pas du tout que, tout au contraire d’une secte justement, la franc-maçonnerie est en France, une association déclarée « Loi 1901 », répartie en diverses obédiences et en loges sur le territoire. Et que s’y déroule, partagée entre hommes et femmes de qualité, de toutes ethnies, de toutes couleurs et confessions, la réalisation de travaux d’ordre intellectuel. A visée du progrès de l’humanité, tant que social que spirituel !

Oui, j’ai vraiment été très étonné de ce qui est apparu à mes yeux, telle une révélation ! Ainsi existe dans l’Hexagone, dans toute l’Europe et maintenant, sur tous les continents, des groupes humains qui, sachant que l’homme n’est pas parfait, cherchent à devenir meilleurs pour mieux être, pour mieux aimer et à transmettre des valeurs, individuellement et en commun. Je pensais que seules les diverses religions, chacune à travers l’illusoire monopole de la foi en leur Dieu, tentaient de propager, cette idée de l’amour entre les hommes. L’insuccès de l’entreprise, illustré par les oppositions cultuelles sanglantes au fil des siècles, et qui perdure, m’avait donc éloigné de cette utopie. La franc-maçonnerie serait-elle en mesure de faire renaître en moi le sentiment d’un possible rapprochement inter-humain désintéressé ? Autrement dit de me délivrer d’une certaine méfiance, d’une peur diffuse, nichée au creux de ma pensée. Et dissoudre mon malêtre ? Je vais réfléchir à une adhésion éventuelle...

*
**

Mes relations avec le service « communication » ne s’améliorent pas. Elles se compliquent même, otage que je suis d’un circuit de réactions internes. La direction des ventes trouve que notre publicité télé avec un visuel de déesse au pied ailé et le slogan « Baskets MarAton, des ailes aux talons » ne les aident guère sur le terrain. Pas moderne du tout en terme d’image, précisément, d’après le directeur commercial ! Le département Publicité, créateur de la campagne, reproche de son côté à au service « Communication » de ne pas assez activer ses deux attachés de presse, pour obtenir des communiqués favorables de journalistes sportifs. Et Candy la blonde, accuse pour sa part le service « Formation », c’est à dire moi, de ne pas savoir motiver les vendeurs, lors de mes séminaires. Je leur parle davantage de psychologie que de produits, colporte madame, autour d’elle. Un jugement gratuit qui évidemment, remonte jusqu’à moi. Ainsi en va-t-il du « chapeau » en entreprise, que l’un fait porter à l’autre, et qui passe de tête en tête. Ainsi en va-t-il de la culpabilisation, concept né avec notre ère, et qui a encore des millénaires devant lui. Tant qu’il y aura des hommes, tant qu’il y aura des femmes. Et le sempiternel « c’est - de -ta -faute ! » à refiler à quelqu’un, à tort ou à raison ! En attendant, les baskets MarAton se vendent avec un bon rythme de réassortiment en magasins de sport et super-marchés. Grâce au travail quotidien des représentants sur le terrain, loin de ces ridicules jeux de bureaux. Et conflits de pouvoir !

Au doux soleil printanier, à l’écart des bruits de la ville, le Bois de Boulogne revoit la vie en vert. J’aime retrouver cette « campagne parisienne ». Il y a longtemps que je n’avais pas senti l’odeur d’un feu, ni entendu les oiseaux gazouiller. Devant nos deux tasses de café, dans le jardin de l’Auberge du bonheur, à deux pas de la cascade, je fais bien rire Vincent avec cette histoire de chapeau tournant, vécue par lui des dizaines de fois ! Il attend patiemment ma réaction sur le bouquin qu’il m’a prêté. Elle arrive au moment du second expresso. Je me lance :

- Vincent, je veux vous remercier encore pour ce livre sur la franc-maçonnerie ! Grâce à vous j’ai rectifié dans ma tête beaucoup d’idées reçues... Je l’ai bien lu, je crois. Et cette organisation m’intéresse !

- C’est un livre sincère d’un auteur que je connais et qui vaut bien des discours ! Vous savez, Théophile, je ne joue pas au sergent-recruteur ! Mais je ne veux pas être hypocrite non plus : il me semble que vous avez le profil, comme on dit, pour intégrer la franc-maçonnerie. Vous l’avez deviné, j’appartiens à ce mouvement. Je suis au Grand Orient de France depuis vingt cinq ans, et j’y suis heureux ! J’y ai trouvé et j’y trouve toujours, grâce à la fraternité, un équilibre qui m’est précieux dans ma vie, tant personnelle que professionnelle. Je vous perçois en demande de relations sans enjeux. Malgré ce que vous avez pu lire dans la presse, qui a décrit des écarts affairistes de certains frères, la très grande majorité des loges comprend des gens parfaitement honnêtes. Sans intention de profit quelconque, autre que de s’enrichir intellectuellement ! J’insiste sur ce point. Les maçons et les maçonnes se réunissent pour réfléchir ensemble et échanger des idées transformables en actes positifs dans la Cité. Bien sûr, il faudra donner de votre temps, deux à trois soirées par mois, donc être assidu, si vous envisagez cet engagement. Je dis bien « engagement », c’est-à-dire une démarche librement consentie et responsable...

- Je suis célibataire ! J’ai donc un peu plus de temps que d’autres !

- Un dernier point Théo, vous aurez à faire deux choix importants, avant d’adresser votre demande. D’abord choisir entre une loge masculine ou mixte. Ensuite, opter pour : soit une obédience théiste – imposant la croyance en un Dieu révélé, soit une obédience déiste – reconnaissant un « principe créateur » symbolique - soit encore une obédience sans aucune référence métaphysique. Je veux bien vous parrainer dans cette aventure. Si vous m’acceptez comme guide...

J’ai du mal à m’endormir le soir, après l’étude de la liste explicative des obédiences, reçue de Vincent : Grand Orient de France, Grande Loge de France, Fédération Internationale du Droit Humain, Grande Loge Nationale Française, Grande Loge Mixte Universelle, Loge Nationale Française, Grande Loge Mixte de France, Grande Loge Traditionnelle Symbolique... La franc-maçonnerie est une vieille, une longue histoire ! Tout se mélange dans ma tête. Obédiences à visée initiatique, ésotériste, spiritualiste, sociétale, avec Dieu, sans Dieu. Je vais attendre un peu avant de me décider sur l’obédience. Mon choix est fait pour la loge, je préfère une loge mixte.

Cette fois, c’est moi qui anime seul le séminaire de printemps des vendeurs. Dans le grand salon gris-bleu du Novotel de Saclay, dans l’Essonne. Ca nous change de l’étouffant Paris intra-muros. Ma secrétaire a eu raison de me remémorer cet établissement, au bord de la vallée de Chevreuse. Nos représentants apprécient le calme de cet hôtel de village. Et mon envie de grand air, soudain réveillée, est comblée.

N’en déplaise à notre directrice de la communication, qui me surnomme ironiquement « le psychologue », je continue sur la lancée de Vincent, c’est à dire la présentation des outils de l’Analyse Transactionnelle. J’insiste aujourd’hui sur l’Enfant, cette part de notre Moi, si utile à tout vendeur, en ce que son « ressenti » est engagé dans le contact avec le client. J’intrigue et je détends l’assistance – c’est mon but – en indiquant à mes stagiaires qu’ils ont en eux, un sixième sens que « l’A.T » nomme... le Petit Professeur ! C’est bien grâce à cet Adulte intuitif qu’ils comprennent le « fonctionnement » de leurs interlocuteurs. Et qu’ils ont la prescience de leurs attentes, en matière commerciale.

Lors des jeux de rôles que je propose, un représentant jouant le sien et un autre le marchand de chaussures, je vois défiler comme dans un miroir, toutes les ressources qu’un bon vendeur doit posséder. L’observation, l’à-propos, l’humour, la poésie aussi. Il doit persuader son client certes, mais aussi le rassurer. Alors que Jean-Paul exerce sa fonction de représentant souriant et guide sa cliente, en l’occurrence Joëlle, l’une de nos représentantes, très déterminée à ne rien acheter... je me revois dans la même situation, au temps pas si lointain, où j’étais moi-même sur la route.

Je me souviens de ma rencontre avec Julia, cette jolie brune au sourire éclatant qui tient un magasin de la chaîne « Cendrillon » à Fontainebleau. Un soleil ! J’argumentais avec une telle insistance, bien trop sûr de moi, pour lui vendre vingt douzaines de MarAton » que j’ai vu son refus obscurcir lentement ses yeux noirs. J’étais très troublé en la quittant, à la fois par son charme latin, son caractère et ... mon échec. J’ai eu confirmation ce jour-là qu’il faut savoir ajuster une quantité à un potentiel et ne pas entraîner un client vers la déraison. Encore moins une cliente. Une leçon d’humilité pour moi !

C’est l’éternuement de Joëlle qui me sort soudain de mon rêve éveillé, au milieu des cartons de baskets , ouverts sur la moquette bleue. Les représentants, assis en cercle autour des acteurs, me regardent, impatients. Ils attendent mes commentaires sur le jeu de rôle.

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J’ai choisi d’entrer, si on me reçoit, dans une loge mixte du « Droit Humain » travaillant, sans référence déiste, « au Progrès de l’Humanité ». En banlieue, au Temple de l’Haÿ les Roses, près de mon domicile. Vincent qui m’en a donné l’adresse, évoquait une possible attente d’un an. Je suis ravi de recevoir une réponse, deux mois seulement après ma demande ! Le téléphone portable est la plus commode et la pire des choses ! Entre autres, quand il sonne au fond de ma poche, dans le métro, en voiture et bien sûr, en plein rendez-vous ! Commence avec, entre moi et plusieurs personnes inconnues, presque à la suite, un véritable ballet d’appels, de consultations d’agendas, d’accords de dates, d’heures et de lieux, puis d’annulations, de reports, de confirmations, pour enfin aboutir au premier entretien en face à face attendu ! Autant de séquences qui caractérisent, certes, la vie citadine quotidienne professionnelle et personnelle, mais qui sont aussi, me semble-t-il, l’alibi maçonnique permanent : la rencontre. Une particularité m’interpelle, mes interlocuteurs prennent le temps des choses !

Mon premier contact a lieu chez moi avec, en l’occurrence, une interlocutrice, présidente de la loge. Cette petite femme aux beaux cheveux blancs relevés en chignon et au regard vif, veut d’évidence tout savoir sur moi et mes motivations. Origine, famille, partenaire, travail, options politiques et religieuses, loisirs, je m’étonne de tant de questions, de curiosité, même très bienveillante ! Je la vois prendre sur son grand cahier, au moins cinq pages de notes ! Deux heures d’échange, je suis vidé ! Je reprends un apéritif après son départ !

Quinze jours plus tard, un nouveau coup de téléphone m’apprend que je vais devoir rencontrer trois autres personnes. J’entends le mot « enquête ». Je ne suis pas surpris, pour avoir lu ce protocole dans le livre de Vincent. Le premier enquêteur, médecin homéopathe chauve, longiligne, moustache rousse et petites lunettes, me reçoit à son cabinet. J’attends mon tour, comme un patient. Nouveau questionnement très précis, stylo et pages d’écriture, il ne prend tout de même pas ma tension... mais m’accorde toute son attention ! Exactement, une heure de questions-réponses, le temps d’une consultation, gratuite. Aucun bavardage. Je n’ai droit à un sourire qu’avec sa poignée de mains, quand il me raccompagne.

Deuxième enquête, dans une tour, place d’Italie. Une enquêtrice « black » m’ouvre sa porte au vingtième étage. Son père, guadeloupéen comme moi, mère bretonne, comme moi, postière comme mon père. Des coïncidences qui créent des liens, et transforment aussitôt l’entretien en conversation fraternelle ! Après recensement de nos familles – nous ne sommes pas parents - et le punch de bienvenue avec son mari, un toulousain jovial, séquence « questions-réponses ». Je commence à avoir l’habitude, je me répète un peu. Sauf qu’ici, je me sens très à l’aise. « Tu verras, Théo, notre loge est une vraie famille ! ». Sur ce tutoiement, sur cet espoir, je quitte mes nouveaux amis, le cœur joyeux. Deux heures de rires et de dialogues, avec une vue splendide sur Paris. Le punch était plutôt tassé !

Dernière enquête. Rendez-vous dans une vieille librairie rue Soufflot à 19 heures. Porte à clochettes. Longues chevelure et blouse grises, lunettes demi-lune. C’est un vrai libraire au front ridé par l’âge et la réflexion, qui m’accueille et me pousse chaleureusement dans son petit bureau sombre, ceinturé de livres reliés. Petite taille, bon sourire, j’aime sa voix posée. Pas de questions du maître des lieux, j’ai droit à un thé chinois sous la lampe et à un cours magistral intimidant : mythes, légendes, symboles, un grand talent de conteur, ce monsieur. Je suis entré dans un autre monde, celui de la pensée analogique. Mon CV l’intéresse peu, mes paroles semblent prendre sens à travers mes auteurs et philosophes préférés, qu’il me demande. A ce petit jeu des métaphores, imprudent, je m’enhardis et j’ose citer Spinoza, dont j’ai lu quelques concepts dans un Que-sais-je ? Je n’aurais pas dû : je sors de chez cet érudit à dix heures et demie du soir, les joues en feu, affamé mais heureux d’avoir peut être rencontré un sage. Je m’en rends compte, je ne savais rien sur Spinoza !

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C’est la première fois que Candy me reçoit dans son bureau. Toute de blanc vêtue. Teint hâlé, lunettes solaires remontées sur le front, cheveux noirs très courts, tunique et pantalon, collier et bracelet d’ambre, une belle silhouette, une belle femme. Dommage que passe dans ses yeux, tel un bouclier, cette lueur d’acier qui, par instants, rayonne et me transperce comme une épée, quand elle me fixe. Au sens littéral du terme, je pense... qu’elle ne peut pas me voir ! Son truc, c’est de laisser son visiteur debout pendant qu’elle lui parle, les jambes croisées. Je ne me laisse pas prendre longtemps à ce jeu humiliant et je m’assois sur la chaise devant son bureau, sans sa permission. Son accent anglais m’amuse, comme ses petits « écarts » de français. Et en même temps, je suis sur mes gardes...

- Je vous ai souhaité de venir, Théo, pour vous informer de notre nouvel planpresse. J’ai obtenu des parutions de communiqués avec photos dans les journaux sportifs nationals et les grands quotidiens régionals, pour la nouvelle basket MarAton. Avec une aile rouge stylisée de chaque part du talon ! Vous savez que la semelle a été tout à fait relookée. Non seulement elle accroche mieux, mais elle imprime le logo de la marque par terre. Sur sol. Ce sera sympa cet été aux plages, non ? ! Tenez, voilà pour vous, un press-book avec le texte rédactionnel..

- Merci ! Le Directeur des ventes m’en a parlé en effet. Je n’ai pas encore vu ce nouveau modèle.

- A mon avis, il faudrait trouver des arguments psychologics pour stimuler les vendeurs ! Je ne suis pas votre boss, je le sais, vous dépendez de la direction du personnel, mais c’est une simple seuggestion ! Seuggestion, on dit comme çà, n’est-ce pas...

- Suggestion, oui. Mais, je pensais que nous ne croyez pas à la psychologie...

- Qui vous a dit cette chose ? Les bruits dans les couloirs ? Je peux aussi écouter le symbolistique. Et aussi le psychologue. C’est sympathique, l’Analyse Transactionnelle, non ? !

- Question de point de vue ! Je vais réfléchir à votre demande et j’en parlerai avec le directeur des ventes.

- A bientôt !

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Dans ma boîte à lettres, sur le journal, une enveloppe blanche avec seulement mes nom et adresse, écrits à la main. J’ai failli la déchirer et jeter, croyant à une publicité. C’est ma convocation à un entretien dans la loge. Je l’ai lu, je vais subir l’épreuve du bandeau ! Dans huit jours, à 20 heures. Un léger frisson me parcourt ! Ca y est c’est le trac qui s’installe. Tous les candidats le ressentent au moment de cette épreuve, m’a dit Vincent. Normal. Si je comprends bien, les enquêteurs que j’ai rencontrés il y a deux mois déjà, ont eu une bonne opinion de moi, puisque le processus continue.

« Soyez naturel et si vous ne savez pas répondre à une question, dites simplement que vous ne savez pas ! » m’a recommandé Vincent.

J’ai eu du mal à trouver le Temple sans demander mon chemin. Je n’ai pas osé. J’imaginais quelque édifice religieux à clocher, j’arrive devant un cube de béton plutôt laid, un rez de chaussée coiffé d’un fronton triangulaire. Il est blotti dans une petite allée montante, au milieu d’un ensemble de pavillons et de jardins fleuris, près de la place du marché. L’Haÿ les Roses mérite bien son nom : leur parfum embaume la sente et me réconforte, en ce beau soir de mai. Le soleil couchant embrase la colline, moi je vais entrer dans les ténèbres ! Au bout d’une terrasse dallée, une porte en fer. Je respire un grand coup et j’appuie sur la sonnette...

J’attends, assis dans un coin de hall qui est sans doute aussi un réfectoire, avec un petit comptoir hérissé de bouteilles. Les arrivants, hommes et femmes, m’adressent un bonjour retenu, s’embrassent joyeusement, me tournent le dos pour boire le pot fraternel, puis disparaissent un à un, derrière un rideau rouge. Les accolades et les tapes sur l’épaule se succèdent avec les vivats, les verres s’entrechoquent. J’ai soif. Puis, je reste seul, une heure, peut être davantage. Je vois le jour décliner par la petite fenêtre. J’entends des murmures, des coups martelés, des acclamations. Un grand silence s’installe. Etrange.

Soudain, le rideau s’écarte et surgit un jeune homme svelte, d’allure hispanique, cheveux noirs gominés, sourire éclatant. Avec un baudrier bleu sur le torse - comme un élu municipal - un grand carré de cuir blanc bordé de rouge sur le ventre. Et des gants blancs !

- Bonsoir monsieur, ne craignez rien, je vais vous bander les yeux, c’est la coutume, pour entrer dans notre salle de réunion, où des questions vont seront posées !

Un foulard noir m’aveugle aussitôt, il le noue derrière ma tête. Me prend le bras, les épaules, puis me fait tourner, je crois, dans un couloir. Il frappe trois coups très fort sur une porte, elle s’ouvre en grinçant. Et le toréador me pousse dans l’arène : une odeur de bougie chatouille mes narines. Aux bruits de sièges et de chaussures, je devine un grand espace, et à quelques toux, une assemblée circulaire. J’ai perdu mes repères, une coulée froide me glace le dos. Un « bonsoir, monsieur » éclate devant moi, je sursaute, puis la voix féminine s’adoucit :

- Asseyez-vous en confiance, une chaise est derrière vous, détendez-vous, je vous accueille au nom de notre loge. Vous souhaitez intégrer la franc-maçonnerie et nous, nous souhaitons mieux vous connaître, suite à votre demande et à vos entretiens avec nos enquêteurs. Nous allons vous interroger pendant quelques minutes, vous n’êtes pas obligé de répondre à toutes les questions, si vous ne voulez pas ou ne savez pas. Je vous pose pour ma part les deux premières : qu’est-ce que vous savez de notre organisation ? Pourquoi voulez-vous devenir franc-maçon ? Répondez-moi en quelques mots, s’il vous plaît ?

Je reconnais la voix de la présidente qui est venue me rendre visite. Son timbre, sa chaleur, me rassurent. Avec des phrases courtes, hachées, j’évoque ma première lecture, l’ami qui m’a parlé de la maçonnerie, mes déceptions professionnelles, mon désir d’acquérir un autre regard sur le monde, mon espoir d’échanges vraiment fraternels, d’un véritable lieu d’expression de mes émotions, de partage de mes doutes et de mes espoirs, en confiance... Je m’entends parler comme dans un vide spatial, avec un retour d’écho. J’ai le sentiment de bredouiller, à l’infini !

Suivent des questions en rafale de l’assistance sur la tolérance et l’intolérable, la dignité, la mixité, la désobéissance aux lois, les incivilités, l’immigration, le chômage, la laïcité, la spiritualité c’est quoi ? le danger des dogmes religieux, la perte actuelle du sacré, le mensonge dans la cité, la liberté existe-t-elle ? le don est-il gratuit ? qu’est-ce qu’aimer ?...

Vertige. Sur le pas de la porte en fer qui se referme derrière moi, oui, j’ai la tête qui tourne. Cette privation de la vue, ce tourbillon de questions pressantes, mes réponses plusieurs fois hésitantes, ont mis ma tête « en turbulence » ! Je ressens aussi une colère, contre moi. Pourquoi me suis-je soumis, exposé de la sorte, mon orgueil vient d’en prendre un coup ! J’aurai bien besoin de la présence de Vincent en ce moment. Solitude, le mot résonne en moi. Beaucoup de choses « à travailler » en somme ! J’attends un long moment dans ma voiture avant de démarrer. A méditer, dans la nuit.

Très tôt le lendemain matin, appel et félicitations de la présidente : j’ai bénéficié d’un vote favorable de l’atelier. Initiation dans un mois. Frisson de joie à cette agréable nouvelle. Moi qui pensais être « blackboulé » !

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Un bonheur n’arrive jamais seul. J’apprends que la campagne de pub est un succès pour la nouvelle basket MarAton. Nous sommes à la limite de la rupture de stock ! J’espère que l’usine va pouvoir assurer.

Déjeuner bucolique avec Vincent. Tout en haut du Bois de Saint-Cloud cette fois, à l’Oasis, un petit châlet-restaurant retiré dans la verdure lui aussi, qui domine la ville de Sèvres. Nous aimons la nature tous les deux, hors de la pollution parisienne ! Mystère : Vincent sait que je suis admis à l’initiation. Par qui ? Je ne lui pose pas la question. Il est vrai qu’il est mon parrain et à ce titre, peut être informé par ma loge d’accueil ? Il m’invite du doigt à contempler l’acacia majestueux que je n’avais pas remarqué dans le champ voisin, en contre-bas de la terrasse : « Regardez bien cet acacia, ses branches jouent un rôle important dans la symbolique maçonnique ! » Je n’en saurai pas plus aujourd’hui. Le secret maçonnique est-il à chercher par ici ? Je reçois ses derniers conseils pour « mon grand soir » : costume sombre, chemise blanche, noeud papillon noir, chaussures de ville.

Ce que me confirme une convocation à en tête de la loge « Socrate » qui va me recevoir. Des baskets MarAton seraient de mauvais goût !

Un vendredi soir, 20 heures, sous une pluie tiède de juin. Pas d’attente cette fois, dans le hall du temple. La Sœur qui m’ouvre la porte, une petite femme en gris à l’air solennel, m’entraîne illico vers ce qu’elle nomme le « cabinet de réflexion », au fond d’un couloir sombre. Elle me précède, s’arrête devant un réduit ouvert, peint en noir, et m’y pousse d’une main ferme, en me remettant un feuillet double à remplir. « Votre testament philosophique ! », me dit mon guide. La porte en bois se referme derrière moi. A clé ! Je me retrouve prisonnier dans « un 3m² », assis sur un tabouret devant une petite table, éclairée par une bougie vacillante. Près d’elle, un crâne, un croûton de pain, un petit sablier, du gros sel dans une soucoupe, un miroir brisé, des symboles à déchiffrer, sans doute. Sur le mur devant moi, peinte en blanc, une inscription que je sais alchimique : V.I.T.R.I.O.L. Par terre, deux tibias sur du sable. Sinistre, tout çà ! J’ai une bonne heure pour rédiger mon pensum. Cinq questions : Qu’est-ce qui reste inachevé sur votre chemin personnel ? Quelles valeurs voulez-vous transmettre à votre mort ? A qui ? Pourquoi ? Que souhaiteriez- vous changer en vous pour renaître à une nouvelle vie ? Depuis un moment, j’entends gratter sous la table, je saisis le bougeoir et le promène vers mes pieds : deux yeux minuscules brillent dans la lueur jaune et me fixent ! C’est une souris, apeurée. Je ne pense pas qu’elle fasse partie de la mise en scène... mais d’un jardin alentour.

Brusquement, la clé tourne dans la serrure. Surgit ma geôlière qui prend ma copie et mais aussi ma montre, mon bracelet, mes clés et porte-monnaie ! « Tout ce qui brille d’un éclat trompeur », me dit-elle doctement, avec un demi-sourire ! Elles les dépose dans une corbeille et m’invite à ôter mon veston, déboutonner ma chemise et à relever la jambe droite de mon pantalon, jusqu’au genou. J’échange ma chaussure gauche contre une pantoufle. J’ai le temps de découvrir un squelette et une faux peints en blanc derrière la porte, avant de recevoir brusquement une corde autour du cou et qu’un bandeau me soit à nouveau plaqué sur le visage ! On me guide par le bout de la corde, je boitille le long d’un couloir. Mon accompagnatrice me lâche le bras, je devine que c’est elle qui frappe trois coups violents sur une porte. Et je reconnais la voix de la présidente :

- Qui ose ainsi frapper à la porte du temple ? !

- C’est un profane, Théophile...