Bascule - Jane Henman - E-Book

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Jane Henman

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Beschreibung

Jane Henmann explore la liberté sexuelle à travers les aventures d'une femme qui se donne aux hommes.

Dans la sexualité et l’intimité des corps, c’est pour elle la façon de les comprendre, la façon elle fait jouir les hommes et l’abandon au plaisir.

Cette liberté qu’elle s’accorde a pourtant le désespoir en ligne de mire, où l'amour et la fragilité humaine sont primordiaux. C'est un roman existentiel sur les plaisirs sans équivoque, sur la sexualité et la recherche de soi.

Situé principalement sur la côte californienne, les paradis artificiels et la fragilité d'une femme, l'amour fou et le drame final s'accordent à l'expérience humaine, à ses chocs et à ses imprévus.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Jane Henman est une femme libre, inspirée par l’amour, elle ne vit que pour l’amour. Elle l’écrit et le vit. Elle ne peut écrire sans le vivre. L’approche des corps, la sexualité, sont pour elle sa substance de vie, son essence pour créer et
son inspiration.

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Seitenzahl: 124

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Bascule

De JANE HENMAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

 

-Il fait chaud ici. Tu ne veux pas que j’ouvre la fenêtre ?

Mattias n'attendit pas la réponse de Kate. Il fit coulisser les deux grands pans de la baie-vitrée. Elle répondit à cet instant d’une voix lente en contrejour :

-Tu sais, l’air chaud va entrer et il sera chargé de…

Elle ne termina pas sa phrase, se retourna à plat ventre, la tête enfoncée dans l’oreiller. Depuis la descente de l’avion, sa migraine n’avait fait qu’empirer. Mattias abaissa légèrement le store. Il traversa le couloir qui menait au séjour. Tout était blanc et dénudé. Des plantes dans d’immenses jarres parsemaient les pièces, des tapis aux teintes pastel dans l’entrée et le salon et quelques reproductions de Mondrian çà et là habillaient l’ensemble.

Kate ne bougeait pas, enfoncée dans son oreiller. Il eut envie d’une bouffée d’air. Il fit demi-tour et ouvrit l’autre baie vitrée dans le grand salon qui surplombait les collines. Des bandes criardes d’oiseaux, à la fois affolés et tranquilles fusaient au-dessus des arbres sans s’être jamais accoutumés à l’imminence de tout ce qui envahissait L.A. et ébranlait l’air vierge du ciel.

Il avança sur la terrasse. Les arbres immenses se dressaient devant lui.

Il mesura à cet instant ce que l’inconnu lui tenait de vie. Le vert puissant des arbres surplombait la terrasse sous la découpe du ciel. L’air sentait le bois mêlé de sucre et la sève.

Il la rejoignit quelques instants plus tard et s’assit sur le rebord du lit. Kate s’était tournée sur le côté.

-Lorsque tu te sentiras mieux, il faudra que tu viennes voir les arbres, là-bas, de l’autre côté.

Elle émit un faible son sans répondre. Il contemplait sa chevelure sur l’oreiller et ses épaules délicatement découpées sur la blancheur des draps. Kate répondit avec la même lenteur :

-Où, de l’autre côté ?

Il lui caressa la nuque :

-Du côté de la terrasse.

Il hésita, attendit, mais elle ne put se retourner. Combien de fois avait-il eu cette impression de s’asseoir au bord du lit et d’attendre que Kate revienne aux premiers élans et aux récidives de l’insouciance.

Après de longues minutes, elle roula sur l’autre côté de l’oreiller et mit une main sur le haut de sa tête. Il s'était levé et continuait de la regarder.

-Essaie…essaie de te redresser, Kate chérie. Les arbres ont une couleur incroyable.

-Matthias, je t’en prie.

Ce fut la seule réponse qu’elle était capable de lui donner en cet instant. Mattias avait fait un combat de longue date le diagnostic de tous les psys rencontrés qui établissaient, souverains, leurs listes de bienfaisance avec les étiquettes correspondantes qui la cernaient désormais : dérèglement émotionnel. Instabilité. Hyperactivité. État de confusion…Ce mal étrange qui la rongeait, avec lequel elle vivait depuis toujours et qu’elle avait emporté dans la traversée de ses mondes éclatés et de ses dérives.

Kate était et demeurerait son univers. De ce combat, Mattias avait toujours su qu'il l'emporterait dans une autre vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

Ils étaient arrivés à Los Angeles depuis quelques jours. Mattias avait été convié comme chef d'orchestre invité à la Phil, Le philarmonic orchestra de Los Angeles. Kate avait délaissé depuis des mois ses activités de chorégraphe et l’avait suivi par amour sur le fil du monde entre lumière et pénombre. Elle ne souhaitait pas tant aller là-bas, elle s'accrochait à ses espaces d'enfermement à Paris, salles de danse ou de théâtre, lieux clos et noirs, à son appartement, son île. Mais elle voulait être avec lui, ne rien manquer de lui... « Je ne veux rien manquer de toi, Mattias. Je veux tout vivre de toi, en toi et avec toi ». Il faisait glisser ces mots avec sa voix d'ambre un peu éraillée dans sa tête, au milieu de la grande pièce blanche de la chambre tandis que se propageait le fleuve de sa chevelure.

Kate le fascinait tout autant qu'il était pour elle son désir, son élan et ses excès. Elle l’aimait et l’adorait. Lorsqu’elle revenait dans le monde, son regard changeait de couleur. Il restait au bord de ses yeux, dans la beauté incandescente de son visage. Il attendait les premières notes qui naissaient de ses attentes, les teintes qui se mêlaient à celles plus nettes des premiers plans. Mattias savait dans les profondeurs de cette femme, l'enfant écorchée et perdue, l'adolescente fragile, la femme-enfant dissolue, l'impossible rescapée à la sensibilité paroxystique.

Ils vivaient ensemble depuis plusieurs années. Kate dansait, sculptait, photographiait parfois, dessinait ou parlait de la littérature américaine au milieu d’un parterre divers de curieux, de jeunes gens, de retraités et de nostalgiques.

D'origine scandinave, Mattias était fils d’un père diplomate et d’une mère médecin. Il était entré jeune pianiste virtuose dans les plus grandes académies musicales du monde. D'une beauté étincelante, il brillait par son charisme. Une grande générosité émanait de lui. Il composait depuis ses jeunes années et aimait l’art. Plus âgé qu’elle, divorcé, il avait deux grands fils qui s'étaient établis en Australie. Il avait rencontré Kate à Saint-Germain des prés à Paris, à l’occasion d’un vernissage. Ils s’étaient revus souvent avant de se marier l'année suivante. Elle allait chez lui dans le 7ème. Kate habitait depuis des années au-dessus des toits dans le Marais. Il l’enlaçait dans le secret des pierres de ce quartier qu'il aimait. Ils vécurent un certain temps chez lui avant de rejoindre Los Angeles. Mattias disait « peut-être, plus tard, tu voudras un enfant ». Elle était pour lui sa source vive et sa beauté sauvage. Ils aimaient l'été et les routes escarpées, les longues marches sur des routes de nulle part, s'étendre dans les heures oubliées et boire un grand cru lorsque les lumières du ciel les soulevaient vers d'autres accords. Ils aimaient les fêtes où ils perdaient la tête et créaient toutes les dimensions.

Kate avait grandi entre une mère française qui pensait qu'elle se suffisait à elle-même et s'en était allée avec son troisième mari et un père américain, chercheur, aventurier, qui avait disparu après une mission parmi d'autres outre-Atlantique. À l'adolescence, elle était restée aux États-Unis auprès d'un oncle et d’une tante. Elle avait rejoint la France à vingt et un ans. Elle rencontra Mattias cinq ans plus tard.

Elle avait l'instinct de l'enfance secrète et précoce, l'esprit aiguisé d'une femme rompue aux chemins de la vie, l'allure d'une voyageuse avide de rencontres, dotée d'une élégance innée qui attirait les hommes.

Ses flirts, ses rencontres ou ses grands amours comme elle aimait à le penser n'avaient jamais représenté pour elle sous quelque forme que ce soit d’autres flux de son corps qu’elle aurait pu sentir. Rien ne prenait son être, rien ne l'emportait comme Mattias savait le faire. Avec les autres, c'était la fin d'un trajet dont elle ne s'apercevait pas le plus souvent, comme si son corps et son cœur lui étaient étrangers. Il suffisait qu'elle change de voies et d'autres trajets reprenaient.

Mattias envahissait son être d'une puissance innée. Figure inspirante et libératrice, elle éprouvait pour lui un amour qui était son étonnement permanent. Elle aimait le voir bondir sur son corps, saisir sur le vif son intelligence et son animalité. Elle s'accrochait à lui dans l’empreinte de sa chair. Il était son appel, son roc, son devenir.

3

 

Mattias, dans l’obsession de Kate, ne cessait de la regarder depuis la terrasse. Elle avait le visage enfoui dans l'oreiller et ne bougeait pas. Il arriva à nouveau jusqu’au bord du lit. Sa peau luisait par endroit. Il caressa son dos, le creux de ses reins, sa nuque puis glissa doucement une main dans sa chevelure.

-Mattias, mon chéri, je t'en prie. J'ai horriblement mal aux sinus...à la tête. Je ne veux rien faire...je ne peux...

-Chut, ma chérie. Kate...je sais.

 

Il se leva lentement dans le désir intense qu'il avait d'elle et se servit un verre de whisky. Le soir se propagea sur la cime des arbres puis inonda de touches moirées la blancheur de la terrasse.

Une angoisse sourde immobilisa un instant son esprit concentré sur l'arbre gigantesque qui lui faisait face. Il eut la sensation que sa vie se déroulait en une fraction de seconde. Il ne sut laquelle. Celle d'avant Kate. La musique, toujours. L'effarement de ce qu'elle était pour lui, sa recherche et son accomplissement.

Avoir rencontré Kate était son étonnement ultime et le serait toujours. Il s’était dit dès le premier jour qu’il irait toute sa vie à sa rencontre. Frontalement. Qu’elle reçoive le choc de son amour et de ses effets, qu’il s’immerge en elle et qu’elle en soit imprégnée.

Il se retourna dans la diagonale de lumière. Elle s'était endormie dans les ondulations de la lumière.

Il regarda à nouveau au-delà de la route. Des rires épars éclataient de la villa, de l'autre côté des arbres noués les uns aux autres. Des voitures remontaient la colline, plus loin, derrière ces arbres. Les aigles guettaient dans le soir et lui donnaient une impression étrange d'horizon inaccessible, de ne plus rien connaître et d'échapper à tout en même temps.

Une étrange oscillation gagnait sa conscience, l'envie d'être au-dehors et de rester dans le silence de leur villa dans le seul désir de s'allonger près de Kate.

Le souffle d'air chaud l'envahit et les senteurs d'acacias s'y mêlèrent par bouffées. Il referma la baie vitrée et termina son verre de whisky. Il prit un journal et s'installa dans le salon. Dans l'atmosphère douce et lente, il sentit une fatigue engourdir son corps et s'abattre sur ses paupières. Le journal glissa sur le sol. Mattias goûta avec délice ce flottement dans le terrible désir de Kate qui ne le quitta pas.

Lorsqu'il la rejoignit, son corps lui apparut dans toute sa splendeur. Il la prit doucement. Elle l'aimait. Kate savait comme Mattias l'aimait aussi, définitivement et intégralement. Elle l'avait rencontré, si sauvage, puis s'était laissée approcher. Elle savait qu'elle devait se laisser aimer par cet homme. Lui seul savait l'aimer comme elle l'attendait depuis sa plus profonde origine.

 

 

 

 

4

 

Les soirs, les nuits et les jours qui suivaient, Mattias tentait de dissiper les aspérités, ne lâchait pas les tensions, les nerfs, les muscles. Il évitait les précipices toujours prêts à s'imposer, s'immergeait à l'intérieur des creux et des chemins noueux de leurs vies.

Les fêtes avec les amis qui venaient en grappe à leur rencontre s'étaient imposées à L.A. Les visites de ceux, intimes, avaient lieu parfois puis s'espaçaient. Kate avait commencé à aimer les promenades dans les chemins des arbres à la végétation imposante. Elle ne suffoquait plus et allongeait ses pas sur ceux de Mattias. Le silence s'étalait devant elle sans qu’il vienne l’égratigner. Mais rien ne durait dans l'illusion du renouveau.

Même s'il lui avait appris à les tenir à distance, elle ne résistait pas à ses gouffres. Seule, elle se perdait, dans leurs tourbillons. Il s'absentait pour ses master class et les répétitions avec l'orchestre. Il pensait à elle, savait qu'elle replongeait sans cesse.

Quand il revenait, il sortait plusieurs bouteilles d’alcool. Il en avait besoin avec elle. Il savait que certaines étaient vides. Kate oubliait qu'une vie pouvait se dessiner ailleurs que celle faussement protectrice dans la chambre. Elle titubait, fragile, dans son essence. Il la relevait et lui donnait force. Elle le regardait de ses yeux inouïs, le cœur à vif.

Le matin, sa cocaïne était son verdict. Mattias savait aussi cela, sans même regarder ses yeux, son imposante excitation.

Le soir, elle titubait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

Cette fois où il l'allongea sur le sofa, il reprit les commandes pour tenter, encore, de l’amener vers la rive bleue turquoise du ciel qui s'imposait dans le mystère d'une partition peinte au couteau.

Il voyait son dos, dont il se souviendrait toujours, tendu et dessiné de muscles fins et gracieux recouvert par endroit de sa chevelure mordorée.

-Kate, réveille-toi. Comme avant. Tu m’entends ? Réveille-toi comme avant. Avec moi, tu y arrives...souviens-toi, comme tu y arrives. Tu le sais.

Elle ouvrit ses yeux vers lui, éperdue, allongée à moitié sur le sofa.

-Tellement entendu...tout le temps...ces mots...tu n’es pas dans la réalité...tu sais, quand j’étais enfant et puis après adolescente et puis tout le temps. Tout le temps, pas dans ce monde...Ça les faisait sourire et ils avaient peur aussi. J’ai fini par m’y coller. Comme quand tu répètes des semaines et des semaines la même pièce.

-Ça veut dire quoi t’y coller.

Il pensait aux mots, ceux qu’il pouvait lui proposer pour qu’elle s’y colle, ceux qui l’emmèneraient dans l’autre monde où elle aurait pied et où elle n’aurait plus peur, pour la sauver.

-Ne plus y être. Dans rien. Ne plus rien savoir de ce que j’étais et d’où j’étais. Où j’allais. Ça leur faisait peur ou ça les dépassait. Alors, m'y suis collée. J'étais pas dans la réalité. Laquelle, sais pas. Leur réalité. Savais même pas comment on y entrait dans leur réalité. Fallait que je me transforme. On n'acceptait pas des gens comme moi dans leur réalité mais on obligeait l'enfant sauvage, tu sais, cet enfant...fallait qu'il collabore, pour pas effrayer...leur réalité. Je n'étais jamais là où il faut et me sentais valdinguer, tout le temps. Mes divagations, c’était ma réalité.

-Qui... eux ?

-Les parents, c’est sûr…on croit maîtriser la petite vie puis la grande vie de son enfant mais c’est impossible. Tout s’échappe. Qui ? Tous ceux qui m’approchaient ou n’osaient pas, ceux qui me voyaient de loin, ceux-là qui croyaient me connaître… ils préféraient ce qu’on racontait sur moi… ils perdaient moins de temps. Déplacée, fallait bien me placer quelque part. Fallait que je sois dans leur réalité et qu'on me voit aussi comme la différente. Quand ça les arrangeait, quand leurs humeurs prenaient les commandes de mon psychisme. La folle. Mais pas trop folle...fallait pas trop que je sois folle. Pour ne pas les effrayer.

-Pourquoi as-tu résisté ? Pourquoi n'es-tu pas allée autrement dans leur réalité ? Qu'est-ce qui t'en empêchait ou te faisait peur ?

Mattias ne lâchait rien de ses tensions désossées.

-Moi, peur de moi. Sûrement. Peur de mes marges. Mes secousses. Comment peut-on être confiant, tranquille...cette tranquillité débile dans le monde.

-À cause de ça ? À cause de cette phrase… être ailleurs, pas dans ce monde, pas dans la réalité ?

-Ce sont souvent des phrases ou des mots, qui te clouent au pilori.

-Souvent…mais on n’est pas forcé de…

-À rien. On n’est forcé à rien.

-J'ai perdu pied.

Elle s'était mise à trembler.

-Okay, Okay, my Kate, ça va.

Il la prit dans ses bras. Elle tremblait. Elle le regarda avec ses larmes et lui demanda doucement :

-Et toi, tu as fait comment ?

-J’ai fermé les yeux.

-Un peu comme moi alors ?

Elle s’était dissipée à cet instant dans ses songes avant de revenir vers lui avec ses grands yeux d’étoiles.