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Nous avons l'habitude que le temps se déroule de façon linéaire de notre naissance à notre mort et que chaque événement de notre vie soit gouverné par ce qui est advenu quand nous étions plus jeunes. Pour Wilfrid J., notre improbable héros, tout est différent parce que tout commence par notre mort et finit dans l'apocalypse de notre naissance. Le temps de Wilfrid J. n'est pas le sien propre dans un monde qui serait le notre, c'est le monde de Wilfrid J. tout entier qui avance à reculons sans imaginer que cela puisse être autrement.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
CHAPITRE 1 : VENU AU JOUR
CHAPITRE 2 : L’ÉVEIL
CHAPITRE 3 : LE MONDE
CHAPITRE 4 : L’ANNIVERSAIRE
CHAPITRE 5 : LA CHAMBRE
CHAPITRE 6 : L’APPARTEMENT
CHAPITRE 7 : UNE VIE DE GARÇON
CHAPITRE 8 : DES AMIS DE TOUJOURS
CHAPITRE 9 : DIX ANS DE SOLITUDE
CHAPITRE 10 : LA REPRISE
CHAPITRE 11 : COCO BEL OEUF
CHAPITRE 12 : BUSINESS IS BUSINESS
CHAPITRE 13 : MATHILDE EST REVENUE
CHAPITRE 14 : LA GALERIE
CHAPITRE 15 : LA GALÈRE
CHAPITRE 16 : ANNA
CHAPITRE 17 : LA FAMILLE
CHAPITRE 18 : UNE VIE EN FUSION
CHAPITRE 19 : VAGABONDAGES
CHAPITRE 20 : UN HIVER À HANOÏ
CHAPITRE 21 : LORSQUE L’ENFANT DISPARAÎT
CHAPITRE 22 : DEPENDANCE DAYS
CHAPITRE 23 : DÉSESPERRANCES
CHAPITRE 24 : LE NON DE LA ROSE
CHAPITRE 25 : ADOLAISSANCE
CHAPITRE 26 : ENFANCE ET DÉPENDANCE
CHAPITRE 27 : NÉ EN
CHAPITRE 28 : PROLOGUE
Se rendre au cimetière. Une fête, un événement devenu rare, une raison de vivre. Chacun avait choisi sa tenue de deuil avec un soin méticuleux. On ne pouvait se rendre sur une tombe sans prouver aux parents et amis que l’on tenait ce moment pour le commencement de toute chose.
La mode funéraire était ethnologique, anthropologique, historique. Le noir se portait bien, à condition qu’on se pare de voilettes, de redingotes et de chapeaux haut de forme qui rappelaient le dandysme et Courbet. Mais le goût avait largement évolué vers le blanc et les tenues asiatiques plus gracieuses et légères que les lourds effluves du romantisme. Les tuniques vietnamiennes, la soie légère des ao dai permettait aux jeunes femmes de se prévaloir de leur minceur. On osait aussi le rouge et des brocards permettaient à de moins belles d’enturbanner des formes moins avenantes. Les hommes n’hésitaient plus à chercher dans les toges et les tenues médiévales des preuves de notabilité et de noblesse. De grisonnants papys venaient aux funérailles en tenues de croisés, célébrant l’événement comme la prise de Jérusalem. Le comble du mauvais goût venait des vingtenaires et même des trentenaires qui exhibaient des tenues amazoniennes, indonésiennes aux arrogants étuis péniens ponctuant une nudité peinturlurée.
La foule des obsèques affichait sa bigarrure avec une fierté compassée qu’imposait l’obligation de silence nécessaire à la cérémonie. Assemblé autour de la tombe, du caveau, du mausolée, le groupe hétéroclite arrivait de bon matin et s’entreregardait en quête de retrouvailles ou de surprise. Pour peu qu’il plût, et il pleut souvent sur les cimetières, cela faisait un troupeau de parapluies et de pénombre qui obligeait à scruter les visages, à distinguer une silhouette vue trop peu souvent pour qu’on la remette facilement. Les retardataires, se pressant dans leur accoutrement, arrivaient en courant entre les allées, offrant le spectacle de leur tenue de deuil à un public sourcilleux.
« Il portait déjà un Baudelaire la dernière fois !
- On voit bien que la vie ne lui sourit pas !
- Je crois qu’il a de moins en moins de respect pour sa famille
- À son âge, il pourrait quand même porter des vêtements plus clairs
- Heureusement qu’il ne vient plus en toge ! Cela avait de l’allure quand ses cheveux grisonnaient.
- Ça ne lui coûterait pas beaucoup plus de se mettre en bantou… »
L’arrivée solennelle d’un beau couple de cinquantenaires au deuil flamboyant faisait murmurer d’aise l’assistance qui ouvrait sa presse pour dégager un passage jusqu’au bord de la tombe aux élégants triomphants qui s’avançaient sereinement en distribuant des saluts souverains à gauche et à droite et se tenir en silence devant la pierre immobile.
Alors commençait l’attente.
Nul ne pouvait prévoir la durée de la cérémonie. Si la date souffrait peu d’erreurs, l’heure, elle était très incertaine. Arriver très tôt prévenait presque à coup sûr les prématurés. Mais on avait vu des groupes attendre de longues heures le moment espéré.
C’est bien pour cela que, discrètement, sous le couvert des amples manteaux ou des robes aux plis généreux, circulaient des flasques d’alcool fort, des friandises, voire de gourmandes collations. Certains groupes, de peu de tenue, il faut dire, finissaient par pique niquer sans vergogne quand le soir tombait et que le défunt ne s‘était pas manifesté.
Même si l’attente devait être longue, il eût été très inconvenant de s’absenter pour se sustenter. Les groupes se formaient et attendaient comme des meutes à l’affût.
Chacun rêvait que tout se passe au grand midi. Mais il était malheureusement fréquent que tout se passe sous la chape grise d’un crépuscule pluvieux.
Les cimetières étaient, en général, de vastes jardins soigneusement entretenus. Si l’usage et la décence interdisaient que des commerces et des buvettes s’y installassent, tout autour prospéraient de nombreuses enseignes prêtes à satisfaire les besoins les plus divers. Les fleuristes exposaient des gerbes et des couronnes chatoyantes, ornées de messages de bienvenue. Des sociétés de pompes funèbres proposaient à la fois des bras et des services d’entretien des tombes qui se devaient d’être accueillant au moment de la venue au jour. Des hôtels et des sociétés de location de corbillards se faisaient une âpre concurrence. Leurs enseignes lumineuses égayaient la nuit comme le jour. Les Cadillac noir corbeau faisaient concurrence à des véhicules aux couleurs criardes et aux décorations extravagantes. La mode égyptienne avait donné naissance à des véhicules dorés en forme de barque.
La chaîne d’hôtels Wellcome offrait à la fois des chambres, des fêtes, un service de corbillards et une sénilité entièrement équipée.
Des cabinets d’avocats, de psychiatres et de notaires proposaient leurs services par des plaques de bronze aux litanies de diplômes et de savoir faire. Les allées du cimetière étaient sillonnées d’agents de ces officines qui, sous leurs manteaux respectables dissimilaient d’alléchantes brochures. « Que ferez-vous de lui », « assurez son futur », « aujourd’hui et chaque jour » disaient les plus soignées. Certains assureurs faisaient leur miel autour de l’argument « et si c’était un assassin », « que ferez-vous s’il est fou ? ».
On dit même que, par les soirs brumeux, erraient des ombres grises proposant des solutions aux arrivées trop intempestives.
Pour certains retardataires imprévoyants, des boutiques de mode proposaient des tenues de deuil. Des classiques, bien sûr, mais de plus en plus aussi, des magasins aux décors provocants, parfois morbides, parfois exotiques aux parfums de musc, de gingembre et de santal.
De fait, le cimetière lui-même était un espace de calme et de tranquillité. Au milieu des pelouses et des bosquets se déroulaient des allées bordées de tombes harmonieusement disposées. Aucune tombe n’eût été négligée car un fond commun d’entretien permettait de prendre soin des sépultures oubliées. Nul n’eût su, en outre, si, de tel tombeau décati et misérable ne viendrait pas, un jour, un prince ou un messie… Par précaution, on entretenait tout.
Chaque jour, des congrégations familiales se présentaient et passaient de longues heures près d’une tombe, ce qui faisait de chaque cimetière, un des lieux les plus cosmopolites et peuplé de la ville. Une venue au jour occasionnait souvent des ovations et une animation considérables.
Aux familles et aux cercles d’amis se joignait souvent une faune étrange d’opportunistes, de solitaires et de prostituées. Vêtus de façon très convenable, avec une sobre élégance, et connaissant chaque rituel, ces gens se faisaient rarement exclure des assistances. Tantôt ils permettaient de faire nombre dans un groupe clairsemé, de faire riche dans un groupe démuni, tantôt on ne les remarquait pas. Certains savaient aussi, qu’ainsi, des rencontres et des aventures pouvaient avoir lieu.
Un beau soleil faisait de l’événement une joie sans partage.
Le cimetière de Montmartre, plus encore que le célèbre Père-Lachaise ou le cimetière du Montparnasse, malheureusement coupé en deux par une rue malencontreuse, était un site touristique de première importance. Niché sous la rue Caulaincourt, pris en tenaille par les hôtels et le boulevard de Clichy, il avait rapidement cessé de grandir et conservait une dimension intime et chaleureuse. C’était un vrai bonheur de venir au jour en un tel endroit. Rien à voir avec ces grands cimetières de banlieue qui manquaient tant de distinction. Ces cimetières tentaculaires et anonymes étaient autant de cités où l’on pouvait se perdre et venir au jour au milieu du vide, comme n’importe qui. Au cimetière de Montmartre, la vie venait déjà coiffée de la couronne du privilège. Le destin prenait là une tournure favorable. On ne venait pas au monde à cet endroit sans être déjà, a priori, quelqu’un de particulier, peut-être exceptionnel. Et comme le lieu était si limité, les venues au jour y étaient plus rares qu’ailleurs, plus recherchées, plus raffinées, plus chics.
Ce qui n’était pas sans quelques inconvénients. Les autocars de touristes prenaient en bloc alentour, formant un rempart souvent infranchissable. Les familles devaient se faufiler entre les bandes de japonais, d’américains et d’allemands qui considéraient ce lieu comme le plus essentiel à visiter à Paris. La foule s’agglutinait, se mêlait aux familles et déparait le décor à coup de casquettes, de sacs à dos et de gobelets en carton. Les gardiens faisaient ce qu’ils pouvaient pour conserver la dignité de l’endroit. Mais ils pouvaient peu contre le rêve que beaucoup partageaient d’assister à l’apparition d’un nouveau Napoléon ou d’un Victor Hugo tout neuf, ou encore d’un De Gaulle II, voire, on s’en serait contenté, d’un Mitterrand second. Au cimetière de Montmartre, la gloire pouvait surgir n’importe quand,, n’importe où. Depuis longtemps, les peintres avaient déserté en masse la place du Tertre pour se disséminer au fil des allées et proposer, avec des talents divers, des images suggestives de venues au monde glorieuses. Les familles, quoique gênées, parfois exaspérées d’attendre leur parent entre deux siroteurs de soda, n’en concevaient pas moins une certaine vanité à se trouver là.
Wilfrid J. vint au jour en pleine nuit dans un cimetière éloigné, dans une banlieue sans grâce, encombrée d’autoroutes et de bâtiments industriels. Rien que l’idée de se retrouver là faisait regretter à l’assistance que tout le monde ne pût venir au jour au cimetière de Montmartre, ou, à tout le moins à celui du Trocadéro, voire même, celui de Bagneux, banlieusard, mais encore accessible.
Il avait fallu organiser les voitures, se donner rendez-vous dans une gare éloignée, tout prévoir et se perdre dans les innombrables allées qui se ressemblaient toutes, au milieu de gens qu’on n’avait pas forcément envie de fréquenter.
Sa famille l’avait attendu en grelottant toute une longue journée de novembre sous la bruine et le vent. Pour un peu, chose exceptionnelle, l’assemblée se résignait à remettre la cérémonie au lendemain quand une oreille fine distingua le bruit caractéristique du crépitement de la pluie et de la bourrasque blême. Les papiers gras jonchaient le sol et des bouteilles vides tintaient lugubrement aux pieds d’une assistance enrhumée et transie.
Les invités et la famille lointaine avaient depuis longtemps renoncé et les parasites divers s’étaient envolés, au grand dam de quelques jeunes gens en quête d’aventure et de canailleries. Il ne restait que la famille et les proches dont l’absence se fût remarquée.
Les enseignes, autour du cimetière, commençaient à s’éteindre, plongeant le lieu dans une nuit devenue lugubre. Le vent et la pluie assourdissaient la rumeur de la ville. Le cimetière devenait presque un lieu de mort.
On ne fut vraiment surs que cela allait se produire après que le grattement se fut reproduit plusieurs fois et que de sages cinquantenaires eussent confirmé de leur ouie sagace qu’il se passait vraiment quelque chose, là, juste en dessous.
L’oncle Michael, que nul n’eut osé contredire, déclara d’une voix forte qu’il fallait commencer tout en rajustant son lourd manteau écarlate.
Les fossoyeurs, un peu ivres, manquèrent de briser la pierre en la renversant à grand bruit sur la tombe voisine. Ils titubèrent vers l’arrière, laissant la foule contempler le trou obscur et malodorant qui se fondait dans la nuit opaque.
« Pour une venue au jour, c’est une venue au jour !
- Je déteste qu’ils arrivent comme ça.
- Ça me fait penser à un vampire.
- Quand ils arrivent de nuit, ils mettent un temps fou à se faire à l’existence.
- Oui, souvent, ce sont des caractères difficiles.
- Tu ne pense pas que ce sera un assassin ?
- Mais non, pourquoi ? Il n’y peut rien, ce ne sont que des superstitions. On arrive quand on arrive, c’est tout.
- Il n’empêche que ces venues au jour de nuit, en hiver et sous la pluie, ne sont pas très gaies.
- Si ça se trouve, il sera adorable.
- Moi je crois qu’il sera triste et ennuyeux… »
Et l’assemblée resta ainsi à conjecturer pendant que rien ne semblait se passer. Wilfrid J. n’eut pas une venue au jour trépidante. On se mit à craindre qu’il ne fût mort mort. Cela se produisait parfois, au grand désespoir de l’assistance qui rentrait bredouille et déçue. Un mort mort, c’était une déception, c’était des frais inutiles, c’était une fête ratée, c’était une famille qui ne se recréait pas, c’était tout un destin qui restait dans la terre.
Mais non, au bout d’un interminable moment, on le vit se dresser ou, du moins, vit-on émerger le sommet d’un chapeau claque tout crotté.
On descendit l’échelle dans la fosse et des mains secourables aidèrent Wilfrid J. à gravir les échelons qui conduisaient à la vie.
Il se tint là, hagard et bredouillant, les yeux vagues face à la foule silencieuse et dubitative. Pour un mort, il n’était pas très vivant.
Il était vêtu d’un Lautréamont, un vrai, ce qui disait qu’il venait d’il y a bien longtemps. Une redingote grise et toute tachée, un pantalon à carreaux et des bottines pointues et éculées.
Ses jambes tremblotaient et son visage tout fripé, tout gris disparaissait sous son chapeau trop large.
La tante Germaine, qui était charitable, déclara :
« Non seulement il me semble tout ce qu’il y a de plus Alzheimer, mais en plus il doit être pauvre. Non, mais regardez, on dirait qu’il s’est fait dessus».
Le petit vieillard tout grêle bavait un peu, ses mains en papier mâché, sortant de manchettes pisseuses, palpaient le vide. Il tentait de se tenir droit sur un corps d’une maigreur extrême qui faisait flotter sa redingote que retenaient des boutons décousus.
D’une main à la fois charitable et dégoûtée, deux bonnes âmes aidèrent Wilfrid J. à rester debout et à avancer d’un pas chancelant entre les gens qui s’écartaient sans grande compassion.
« Finalement, c’est un peu toujours la même chose au début. On devrait s’extasier, mais ces petits vieux sont tous semblables et pas très ragoûtants.
- J’en ai quand même vu de plus flamboyants.
- Plus ils sont vieux, plus ils vivront longtemps !
- On s’en serait douté !
- Imagine qu’il soit gâteux pendant vingt ans !
- Ne parle pas de malheur ! Moi je te dis qu’ils sont presque toujours un peu dans le vague au début.
- On ne sait jamais ce qu’ils vont devenir.
- En tout cas, nous avons un oncle de plus ! »
Il était d’usage d’accueillir un venu au jour par son nom et une solennelle bienvenue. Il était tout autant d’usage que ce dernier ne réponde que par un vagissement plus ou moins ténébreux. Wilfrid J. n’eut rien à dire parce que personne ne lui dit rien. Il se trouvait au milieu d’une assemblée bigarrée et répugnée, absolument seul parmi les siens.
Et la troupe se mit en mouvement vers la sortie du cimetière. En dehors des deux bonnes âmes qui l’aidaient à tituber à petits pas, le reste des gens sortit de là comme on quittait le métro, en s’ébrouant et en hâte, avide de se trouver ailleurs.
La fête à l’hospice était certainement compromise, mais on ramenait quand même un ancêtre. On mena, à petits pas, Wilfrid J. jusqu’au corbillard tout chamarré. On étendit Wilfrid J. qui sombra immédiatement dans le sommeil, chacun put contempler le nouveau venu dans la lumière vive du véhicule et se conforter dans ses a priori. Dans l’ensemble, l’ancêtre manquait de panache. Enfin chacun regagna sa voiture pour se rendre à la sénilité en cortège. On évita de klaxonner car il était fort tard.
La sénilité était brillamment éclairée, mais cela était sans rapport avec l’arrivée de Wilfrid J. Toutes les sénilités se doivent de conserver leurs lumières toute la nuit.
On confia Wilfrid J. aux sages-femmes qui feraient sa toilette, lui feraient prendre son premier repas et le coucheraient dans un lit douillet pour sa première nuit. De vraies couveuses à petits vieux, elles le contempleraient avec des yeux compétents et prendraient soin de ses premiers jours au milieu d’une colonie de petits séniles vagissants qui se tiendraient debout et parleraient bientôt.
La famille, elle, se dirigea vers la salle des fêtes que l’on avait éteinte et ou l’attendaient des canapés racornis et du champagne tiède.
Ce fut le moment de s’examiner et de commenter les tenues de chacun. De s’extasier sur un costume de fourrure chamarré qui avait au moins eu le mérite de tenir un couple de cousins éloignés au chaud le jour durant. C’était le deuil boyard, une idée inspirée d’Ivan le Terrible et qui serait sûrement la tendance de l’hiver. Un jeune bouffi de vanité payait chèrement de s’être mis en deuil Jivaro, de jeunes blondes malveillantes s’interrogeaient ouvertement sur ce que devait contenir son étui pénien. Lui se réconfortait au whisky et cherchait à dissimuler les premiers symptômes de sa pneumonie naissante.
Et puis, comme à toutes les funérailles, chacun alla de ses anecdotes et de ses obsèques d’exception. Les vingtenaires en avaient beaucoup vu et abreuvaient l’assistance de détails et d’exploits que les plus âgés écoutaient avec une réserve, souvent une désapprobation gênées.
Personne, ce n’était pas l’usage, et peu aurait pu prétendre s’en souvenir, ne racontait sa propre venue au jour. Il était bien rare qu’on puisse se prévaloir de cet instant qui se perdait dans la nuit des souvenirs. Sa propre venue au jour, c’était l’affaire des autres avant tout.
Curieusement, une certaine pudeur voulait qu’on n’évoquât pas non plus la venue au jour de ceux qui étaient présents. C’eût été, pour beaucoup, un rappel assez humiliant d’un épisode peu glorieux. Si quelqu’un s’avisait de raconter les funérailles d’un autre qui était présent, il s’exposait aux représailles de sa propre misère au moment de ses propres obsèques. Par prudence, on parlait des autres, de ceux qui n’étaient pas là pour rétorquer.
Au fond, une famille, un cercle d’amis, c’était avant tout un ensemble de funérailles auxquelles nul ne pouvait rien. Être de « grandes funérailles » n’était pas donné à toutes les familles. On préférait donc évoquer ce qui se passait chez les autres, ce qui ne prêtait pas à risque et alimentait une source de malveillances inépuisable.
Une grande venue au jour pouvait justifier une certaine fierté. Ne disait-on pas de quelqu’un « tout ce qui est bon en vous est sous terre ».
Tout le monde se rappelait, notamment, l’arrivée de la Grand-mère qui avait jailli du tombeau, la bouche pleine de terre et d’invectives et que l’on n’avait pas pu coucher. Elle avait braillé le jour durant et n’avait pu dormir que fin saoule et encore couverte de terre et de moisissures. Son mauvais caractère ne s’était jamais démenti. Elle régnait sur une grande maisonnée qu’elle ne quittait jamais. Elle n’avait pas daigné se déplacer pour ce cousin dont elle affirmait au clairon qu’elle n’en avait pas besoin pour se faire une vie.
« Amenez-moi donc un époux. Ça, je saurais quoi en faire ! » ite missa est.
Cela faisait dix ans que la Grand-mère hurlait pour un époux. Chacun se doutait bien qu’elle continuerait de hurler après, après lui. Personne ne se pressait de lui en trouver un.
On causa, on but, on grignota sans grands festoiements puis, épuisés, grippés et pas mal déçus, on se dirigea, qui chez soi, qui à l’hôtel.
Chacun emporta avec lui un sentiment de tristesse et de frustration. Le goût de la terre et des sandwiches cartonneux, les chambres vides privées des fantasmes déçus, des nez qui coulaient, des contenances et des costumes défraîchis. On avait même oublié de parler de Wilfrid J., autant dire, qu’une fois loin de là, personne n’aurait à cœur de se souvenir de lui.
Le lendemain, toute cette famille s’égayerait pour ne se retrouver que, dans des mois, à la venue au jour d’un cousin dont on disait qu’il serait un grand artiste. Ce serait en mai, il ferait beau et la nuit serait longue à venir.
Wilfrid J. se réveilla dans un lit étroit, entre deux autres lits pleins de petits vieux comme lui. Par la vitre, en face de lui, il entrevoyait les visages d’inconnus souriants qui ne le regardaient que pour regarder ailleurs.
Il avait très chaud, et comme les autres vieillards, il tentait de repousser les draps et les couvertures pour découvrir que son seul vêtement était une couche et un bracelet.
Instinctivement, ce qu’il vit, sa nudité lui répugna. Il y avait quelque chose de mort, de rance, de moisi dans sa personne. Il parcourut son corps, du regard et de la main. Il lui semblait, sans qu’il puisse faire, de fait, la comparaison, que sa peau entière était une plaine limoneuse desséchée, couverte de rides profondes, de plaques durcies, de taches brunâtres sur un relief mou aux teintes blêmes. Tout en lui se répugnait, dégageait un remugle limoneux et ranci. Au loin, ses jambes maigres et noueuses s’achevaient par le pic de ses pieds, une sorte de saillie grotesque qui ne servait à rien.
S’il avait pu le concevoir, il se serait comparé au Sahel, au Bengladesh, à une misère tellurique qui se refusait à la vie. La blancheur du lit contrastait cruellement avec sa biologie hésitante.
Des mots innés se promenaient dans sa tête, mais cela ne formait pas des phrases. Il ne savait pas si c’étaient des mots. Il ne savait même pas que c’était des mots. Il vagissait son dégoût de lui-même. Il exprimait au vide, au plafond uniformément blanc, la diversité des besoins organiques qu’engendrait l’étendue chaotique de cette chose vivante qui s’étalait devant lui.
Toutes ses pensées, un fatras gémissant sans ordre, sans but, sans idée, s’égaraient dans un concert de bruits de vieux, une rumeur pleine de stridulences et de bruits répugnants.
Une femme opulente en tablier bleu sur sa blouse blanche arpentait ce dortoir infect et pourtant immaculé. Elle marchait d’un pas martial, la poitrine en avant, la coiffe dressée comme une crête. Elle s’arrêtait de temps à autre sur un vieillard dont elle corrigeait la mise d’un geste efficace et sans grande tendresse. Elle exprimait le savoir faire, l’autorité et l’orgueil absolus de se trouver capitaine d’un vaisseau de grabataires.
À son regard vigilant n’échappait aucun manquement à l’ordonnancement de son empire.
« Allons Monsieur Gaspard, vous nous avez encore fait des saletés, retournez-vous… »
Et de nettoyer le sieur Gaspard en deux temps trois mouvements.
« Alors Monsieur Albert, vous montrez tout aujourd’hui ! »
Et de reculotter l’indécent un petit rien égrillard.
« Regardez donc, Monsieur Bernard, votre famille vous regarde »
Et d’asseoir le papy en lui faisant agiter la main au bracelet…
Elle passa plusieurs fois devant Wilfrid J. sans vraiment le voir. En fait, elle le voyait très bien, mais elle n’avait rien à lui faire, rien à lui faire faire. Et Wilfrid J. se rendit compte qu’il comptait ses va et vient et que cela trompait un sentiment d’ennui que les heures qui passaient rendaient de plus en plus profond.
De temps à autre, elle levait un des petits vieux, lui passait un peignoir blanc qu’elle ajustait avec soin et menait le bonhomme, à travers l’interminable dortoir, jusqu’à une porte que Wilfrid J. ne pouvait pas voir. Mais peu après, il entrevoyait, par la vitre, une famille en effusion autour de son papy tout neuf. Cela durait un moment puis, par le même chemin, l’infirmière ramenait le vieillard trottinant vers son lit dans lequel il se remettait à végéter calmement. Wilfrid J. eut ainsi l’occasion, pendant cette première journée, d’observer inlassablement ce manège. L’épaisseur de la vitre le privait des mots et des effusions verbales, mais il ne manquait aucune des embrassades, aucun des sourires épanouis.
Chaque vieillard revenu de ces visites arborait un sourire béat qui ne le quittait pas pendant des heures. Sa famille restait longtemps à le contempler et à échanger avec lui des gestes babilleurs, des bisous et des cajoleries d’une mièvrerie absolue.
À intervalles réguliers, mais Wilfrid J. n’aurait pu mesurer ou expliquer ces intervalles, une cohorte de jeunes femmes envahissait la salle, avec des bols emplis d’une bouillie claire et parfumée. Dans chaque bol était plongée une cuiller en plastique bleu. L’odeur de la nourriture stimulait une grande excitation dans toute la pièce qui exhalait le lait, les carottes et le rôti de bœuf haché. Si quelques vieux se débrouillaient seuls, ne répandant qu’une part raisonnable de leur pitance dans les draps, la grande majorité attendait patiemment qu’une des jeunes femmes en uniforme les redresse, s’asseye au bord de leur lit et les nourrissent d’un geste précis et patient. Wilfrid J. fut ainsi gavé par une brune un peu métisse qui lui plongeait la cuiller dans la bouche pendant que lui-même lui plongeait le regard dans le décolleté. Il n’eût pu dire quelle émotion cela lui procurait, mais c’était bon.
À la fin de la journée, Wilfrid J. se trouva environné de papys en extase et d’une foule de parents en masse compacte, pressée contre la vitre, agitant les mains. Il était l’un des seuls à ne pas avoir bénéficié de cette fusion magique entre les deux parois de l’aquarium.
Triomphante, l’infirmière se promenait la poitrine en avant et clamant :
« Allons, allons messieurs, on se calme, n’oubliez pas que vous êtes dans une grande sénilité ».
Elle s’arrêta devant un lit ou sémillait un petit bonhomme aux cheveux de neige. Elle le borda avec un soin définitif avant de lui dire assez fort pour que la chambrée entière en profitât :
« Allons, Monsieur Fulbert, demain vous nous quittez, vous allez entrer dans la vraie vie, il faut que vous vous reposiez bien pour être en pleine forme. Alors, dormez vite ! »
L’ancêtre, gavé de promesses, d’espoir et d’avenir s’endormit aussitôt, sans demander son reste.
La lumière se réduisit à des veilleuses qui donnaient à la salle un aspect de sous-marin et un régiment de vieillard se plongea dans concert de ronflements et de grognements aussi disgracieux qu’assoupi.
Wilfrid J. ne s’endormit pas, taraudé qu’il était par des questions essentielles : que faisait-il là ? Il ne se souvenait absolument pas être jamais arrivé en ce lieu. Pourquoi n’était-il pas sorti de la salle pour échanger des câlins et des effusions avec les gens de l’autre côté de la vitre ? Il n’en était pas sûr, mais il lui semblait bien être le seul auquel cela n’était pas arrivé. Non, peut-être le gros bonhomme là las, il ne se souvenait pas l’avoir vu se lever. Quel nom portait-il ? La grosse infirmière ne l’avait à aucun moment interpellé. Pas de « allons monsieur… », Monsieur qui ? Certainement pas Monsieur 6583a comme il était marqué sur son bracelet.
D’autres questions, tout aussi essentielles lui burinaient le cerveau : depuis combien de temps était-il là ? Combien de temps restait-on dans cet endroit ? Y avait-il un monde de l’autre côté de la vitre ?
Le temps qui lui semblait avoir passé en ce lieu sécrétait déjà dans son esprit un irrépressible ennui, une inquiétude qu’il ne s’expliquait pas. Il n’avait pas sommeil, mais il avait envie de pleurer. Pourquoi, il n’aurait pas su le dire.
Quand Wilfrid J. se réveilla le lendemain, il découvrit qu’il se trouvait dans une grande salle, pleine de lits avec des vieillards dedans. Il avait chaud et il repoussa ses draps pour découvrir qu’il ne portait qu’une couche et un bracelet au poignet droit.
Il contempla son corps et constata qu’il était maigre, flasque, interminablement inutile. Il se demanda pourquoi cette chose sans force et mal fichue était à lui. Il se demanda pourquoi il ne pouvait avoir, comme la jolie infirmière, un corps tout lisse, tout ferme, tout coloré. Il ne savait vraiment pas quoi faire de ce désordre de peau et d’os. Cet effort l’assoupit, puis le réveilla en sursaut : oui son corps était toujours là, toujours aussi moche et inerte. Allait-on lui en donner un autre ? Puis il demeura dans le rien, entre la rêvasserie et le vide complet, flottant sur le temps qui passait.
Il découvrit à nouveau des visages contre la vitre, vit passer et repasser l’infirmière, assista au manège des petits vieux de l’autre côté, constata que le gros monsieur ne sortait pas. À intervalle régulier, la même jolie métisse lui plongea la cuiller dans la bouche pendant qu’il plongeait son regard dans son giron. Il se retrouva, la nuit tombée, avec les mêmes questions, la même absence de sommeil engluée dans une somnolence achronique, la même inquiétude.
L’ennui fit partie de sa vie. L’ennui n’était pas un sujet d’inquiétude. Wilfrid J. ne se posa pas la question de rompre l’ennui. Le rythme monotone des petits événements biologiques de son existence. Il ne se prenait même pas à attendre : les choses se suivaient en se contentant d’arriver. Si le sentiment d’ennui incommensurable l’habitait sournoisement, il ne pouvait en aucune manière le comparer à l’absence d’ennui qu’il ne pouvait pas imaginer, qu’il n’avait jamais vécu. Alors, il se contenta de se trouver là où il se trouvait.
Il commença à se souvenir qu’il était dans une grande sénilité. Cela ajouta à sa liste de question celle de savoir ce que pouvait être une grande sénilité. Cette question se répétait chaque jour, sans jamais progresser, sans jamais insister plus, d’un jour sur l’autre. Sans s’en rendre compte, Wilfrid J. se mit peu à peu à accumuler des questions sans réponses qui eurent le mérite de meubler peu à peu son ennui.
Sa docilité presque parfaite et sa calme solitude le privèrent de l’information la plus absolument essentielle : son nom.
La toilette venait ponctuer la lancinante monotonie de l’immobilité. L’infirmière débarquait dans la salle, accompagnée d’un bataillon d’aides en tablier bleu qui charriaient des bassines, des serviettes et du linge de rechange. Les femmes, aux mains rosies par l’eau et le savon, briquaient les vieillards sans trop de ménagement. On leur changeait leurs couches en les couchant sur le ventre et leur talquant l’arrière-train. On badigeonnait les escarres et, au bout du compte, on recouchait l’ancêtre sur son lit qui sentait vaguement la javel.
Les plus fringants, ceux qui ne portaient pas de couches, qui se tenaient debout, qui sortaient de la salle pour aller de l’autre côté de la vitre, qui allaient partir, qui parlaient et râlaient bien fort, ceux-là se dirigeaient avec des pas de sénateur vers la salle de bain et s’occupaient eux-mêmes de leur sénile personne.
Wilfrid J. les observait comme une vache contemple les trains. Il n’était pas mécontent de se faire récurer par des mains expertes qui lui donnaient des sensations.
Au fil des jours, il ne les comptait pas car il ne savait ni compter ni que l’on pouvait compter les jours, il se familiarisa avec ce corps qui prenait forme sous ses yeux. C’était toujours une chose molle et décolorée, c’était toujours un désordre de rides et de cavités. Mais c’était à lui et quand on le touchait, il sentait bien que c’était son corps à lui que l’on touchait, que l’on palpait, grattait, badigeonnait, briquait, caressait même parfois. Son corps n’était pas tout à fait mauvais. Il n’avait plus besoin d’en changer. Il en vint même à comprendre que les deux machins, là, au bout, devaient peut-être servir pour se mettre debout et marcher.
Ce qui échappa totalement à Wilfrid J., c’est que ce rituel se reproduisit exactement mille quatre cent trente sept fois avant qu’un événement décisif ne vînt rompre brutalement l’ordonnancement inexorable de sa vie.
L’infirmière chef, l’ordre immanent de cet espace de sénilités mouvantes avait perdu en poids ce qu’elle avait gagné en confiance et en autorité. Sa forte poitrine avançait devant un corps moins massif, sans pour autant que son caporalisme ne fut en rien affecté.
« Allons, Monsieur Wilfrid, il y a quelqu’un qui vous attend ».
Les mots magiques prirent un certain temps à traverser le réseau confus de sa conscience. Puis il se sentit nu, étrangement humilié par sa condition. L’idée de clopiner vers l’autre côté du miroir le dissuada de bouger. Sur son lit, il n’était qu’une pensée assoupie, un ego à zéro. Wilfrid J. éprouva le sentiment qu’un autre être humain le contemplait, quelqu’un qu’il ne connaissait pas, quelqu’un qui pourrait lui apporter des réponses à ses questions. Mais aussi quelqu’un qui risquait de poser des questions sur ce qu’il semblait être.
Malgré son désir d’ouvrir sa conscience, son existence sur ce monde qu’il imaginait exister, Wilfrid J. se cramponna à son matelas, pleurant et gémissant.
Il resta ainsi prostré dans sa bulle et la solitude rance de son dortoir sous le regard embué de larmes d’une femme qu’il lui semblait connaître.
Désormais, il existait donc un désormais, un temps avant et un temps après. Désormais il savait qu’il répondait au nom de Wilfrid J. Désormais, le rituel quotidien était parfois ponctué par l’injonction de l’infirmière. Il commença de se rendre compte qu’il y avait des jours avec et des jours sans cet événement.
« Allons, Monsieur Wilfrid, il y a quelqu’un qui vous attend ».
L’infirmière resta campée devant son lit.
« Allons, Monsieur Wilfrid, il y a quelqu’un qui vous attend ».
L’infirmière se répétait, mais elle changeait de ton. L’information se transformait en injonction. Puis l’injonction devint une exclamation indignée.
« Elle m’engueule, se dit-il, c’est drôle, elle m’engueule ». Lui qui se sentait protégé par sa docilité, que sa conduite lisse et silencieuse avait planté là comme une plante verte au milieu du lit, du dortoir, du monde, il éprouva une soudaine excitation, un picotement partout. Cela le fit tout simplement bander. Il se laissa bercer par sa jouissance. Pour autant, il ne songea pas un instant à quitter son lit.
Les jours suivants, il attendit avec impatience de se faire engueuler à nouveau.
Il remarqua peu à peu que le même phénomène, quoique très atténué, se produisait quand il mangeait, les yeux plongés dans le corsage de l’infirmière métisse.
« Ah çà, quel vieux cochon ! Monsieur Wilfrid, vous vous débrouillerez tout seul, maintenant ! » Wilfrid constata encore une fois que les engueulades le faisaient jouir. Peut-être aussi, le fait d’avoir posé la main sur la poitrine toute proche de la jeune femme.
Il la vit s’entretenir avec l’infirmière qui lui jeta un regard sévère.
« Ils finissent tous par faire ça. Le mâle pointe son nez sous le vieillard.
Vous devrez faire attention car il recommencera. Si vous voulez, je le confierai à une autre. Mais je préfère que vous vous habituiez car ça fait partie de votre travail. »
Le lendemain, il fut nourri par une sexagénaire boutonnée jusqu’au cou et sèche comme une trique. Cette dernière mit fin à ses émois sexuels avec efficacité et indifférence. Tout en elle était tendu, raide, tiré. Son chignon gris, son visage, sa bouche mince, ses yeux de cendre. Elle portait le même corsage que la belle métisse, mais le sien semblait amidonné et rigide. Il n’y avait pas de corps en dessous, pas de parfum qui s’exhalait des profondeurs cuivrées qui incitaient au voyage.
Wilfrid J. se rendit compte qu’il s’ennuyait énormément.
Les engueulades répétées de l’infirmière cessèrent de provoquer chez lui la moindre sensation de plaisir. Elles devinrent même la source d’un curieux sentiment d’humiliation. Il en vint à craindre ce moment, à espérer les jours où personne ne venait demander après lui.
Le gros monsieur passa devant lui, marchant d’un pas lourd et chaloupé. Un cargo dans une rade, surmonté d’une tête minuscule, rose et blanche. Une cheminée qui fume… Le gros monsieur partait en voyage de l’autre côté de la vitre.
Lui, il demeurait à quai, en train, lentement de rouiller, de pourrir, de sombrer peu à peu dans la vase de la monotonie.
« Allons, Monsieur Wilfrid, il y a quelqu’un qui vous attend ».
Il se redressa et tenta de s’asseoir sur le bord du lit. Il ne s’était jamais assis. Ses pieds n’avaient jamais éprouvé la froide dureté du carrelage. Avait-il même jamais regardé le carrelage ? En tout cas, il découvrit soudain qu’il allait devoir affronter la verticalité sur ce quadrillage rigide et froid. Lui, qui ne pouvait se rappeler que le monde mou de son lit, fut bien tenté d’y chavirer derechef.
Mais l’infirmière l’avait déjà soulevé comme un fétu de paille et avec une dextérité effrayante lui avait passé un peignoir plus gros que lui. « Elle doit avoir quatre mains, quatre bras ». Il se demanda pourquoi il ne l’avait jamais remarqué. Perdu dans ce mystère, il ne se rendit pas compte qu’on lui passait des mules en tissu-éponge et qu’on lui faisait quitter à petits pas le havre douillet de son ennui.
Il se trouvait dans l’allée centrale, entre les lits alignés, debout, chancelant, orienté vers le cap lointain d’une porte à double battants avec deux hublots qui le contemplaient, écarquillés.
Baissant les yeux, il découvrit la perspective effrayante des lignes blanches qui striaient le sol de céramique vert sombre. Combien de pas devrait-il faire pour avaler toutes ces lignes.
Les bras de catcheuse de l’infirmière le soutenaient et l’affranchissaient des dangers de la verticalité. Aussi son attention fut-elle entièrement captée par la tâche immense de ne pas toucher une seule des lignes blanches. Chaque pas devait se poser bien au milieu du carreau suivant. Combien de carreaux ? Il ne les avait pas comptés, ce qui faisait qu’il ne savait plus quand cela avait commencé et quand cela finirait.
Quand il atteignit la porte aux hublots, il était épuisé.
La porte l’avala et le projeta dans un monde de bruit et de foule. Au quadrillage géométrique et à l’alignement silencieux des lits se substitua le mouvement désordonné des corps, le déplacement des gens, des horizons ouverts, des brancards en rade et la rumeur des voix. Il faisait soudain plus sombre, la lumière semblant provenir de la vitre contre laquelle se pressaient des gens aux tenues colorées et désordonnées. Les odeurs se jetèrent dans son nez, lui qui vivait dans le rythme lent des effluves familiers. Un parfum, celui de la belle métisse, lui était une fête, un moment intense. Soudain, tout cela puait, lui-même puait. Il voyait les odeurs s’agiter, collisionner, se contorsionner et se fondre en remugles.
Il découvrit qu’en vis-à-vis de la vitre de son dortoir s’en trouvait une autre et qu’il se trouvait dans une sorte de large corridor qui ressemblait à un aquarium. La lumière venait pour une grande part des salles de l’autre côté des vitres.
Il jeta un vague coup d’œil pour découvrir, entre deux épaules, que la salle d’en face ressemblait en tous points à la sienne, à ceci près qu’elle était habitée par des vieilles.
L’infirmière le tenait debout, tout droit devant une femme qui le regardait avec des yeux humides, hoquetant d’un incompréhensible chagrin qui chahutait avec un rire aigu. À côté de cette femme se tenait une vieille revêche qui ne pleurait ni ne riait. Elle se tenait roidement derrière la femme qui pleurait et riait. Lui se sentait prisonnier dans ce triangle de trois femmes. L’infirmière qui l’exhibait tout en le retenant de tomber, la vieille au regard sec et cette femme qui n’était ni belle ni laide, mais qui explosait dans ses émotions.
Il demeurait hagard, incapable et perdu dans cet ouragan de sensations qu’il n’arrivait pas à comprendre. Regarder les épanchements de cette femme le gênait et il tentait de regarder dans le vague, silencieux et penaud.
« Papa, papa, c’est mon père, tante Germaine, c’est mon père !
- Moi, je crois qu’il est complètement gâteux. Je l’avais bien dit. Qu’est ce que tu vas faire d’un père gâteux ? »
Il sentit bien la joie qui affrontait l’hostilité. Il eut soudain très peur que l’infirmière fut surtout du même avis de la vieille. Il eut encore plus peur qu’elle le lâche et l’abandonne dans ce désordre agressif qui lui emplissait le nez.
La femme qui pleurait le prit dans ses bras et le serra contre elle, le couvrant de baisers mouillés. Il eut l’impression d’être un pantin désarticulé aux membres inertes, sans haut, ni bas.
Il se retourna pour contempler la vitre et, entre les corps serrés et gesticulants, son monde de calme et d’ordre rassurant. Il gigota comme un chat qui fuit les caresses et faillit échapper à l’embrassade.
L’infirmière le récupéra à temps et il se sentit soudain en sécurité.
« On ne peut pas vous le laisser maintenant. Il est trop fragile. Mais je pense qu’il sera bientôt apte.
- Moi je vous dis qu’il est gâteux et qu’il le restera
- Mais non, ils sont souvent comme ça et puis ça revient.
- Je suis certaine que c’est un père magnifique
- Ça va surtout être une charge pendant des années, moi je vous le dis »
La vieille revêche semblait savoir de quoi elle parlait. L’infirmière ne semblait pas pressée de le lâcher, la femme semblait vouloir l’emmener sans attendre. C’était elle qu’il craignit le plus.
Le voyage de retour fut incroyablement long et fatigant. Mais chaque pas était un réconfort. Il exulta en s’affalant sur sa couche molle. Une fois allongé, dans la sécurité approximative de l’horizontalité, il contempla son corps, une fois de plus, avec le même désespoir. Ce corps n’avait rien à voir avec celui des gens qu’il venait de rencontrer. Ce n’était qu’une contrefaçon, une imitation grotesque des êtres qui se tenaient naturellement debout, avec des vêtements, de l’autre côté de la vitre. Ce qui sortait de sa tête et s’étirait jusqu’au bout du lit n’était qu’un désordre hâve, mou, désarticulé. C’était vieux et ça pouvait mourir à tout instant, se diluer dans les draps, se morceler, partir en quenouille. Ce n’était pas un vrai corps. Au bout de sa vraie tête, il y avait un faux corps.
Puis il y eut un déclic, une sorte de rupture épistémologique dans le désordre filandreux de ses songeries : il n’avait que ce corps-là, c’était lui, de là où il pensait et qu’il ne pouvait voir, jusqu’aux orteils qui n’arrêtaient pas de le narguer, en passant par le ventre maigre et mou, avec ces mains pleines de taches brunes, avec ces jambes de guingois. Il allait bien falloir que ce corps se mette un jour à fonctionner.
Il prit soudainement conscience qu’il était une personne, avec une pensée, une tête et plein de corps qui allait avec. Si cette chose en vrac était à lui, alors sa tête aussi devait être dans un grand désordre. Non, de ce côté-là, cela lui semblait marcher… Peut-être fallait-il faire quelque chose pour faire fonctionner le reste. Son ontologie corporelle le fatiguait énormément. Elle le faisait somnoler et le rendait insomniaque. Comme il ponctuait ses pensées de grands cris, ses Euréka nocturnes lui valurent nombre remontrances et pas mal de somnifères. Mais, en tout cas, il avait matière à penser.
Désormais, une nouvelle inquiétude l’habita : devoir retourner de l’autre côté de la vitre et commencer de ressembler aux gens qui se tenaient là. Une autre, plus sourde, plus lancinante, fissurait ses certitudes et lui faisait savourer l’ennui : il devrait, tôt ou tard quitter ce monde. Wilfrid J. fut, peu à peu, persuadé d’une menace essentielle : il lui faudrait vivre.
Comme il l’avait appréhendé, Wilfrid J. dut, à de nombreuses reprises, retourner de l’autre côté de la vitre. Ce qui le réconfortait, c’était que la vieille revêche ne revenait plus. La femme ne pleurait plus non plus. Il prit même un certain plaisir à se faire guider dans une petite pièce où on l’asseyait dans un grand fauteuil recouvert de moleskine marron.
La femme l’abreuvait de paroles auxquelles il ne comprenait pas grand-chose et qu’il n’écoutait même pas. Mais elle apportait aussi des friandises, surtout du chocolat qu’il mâchouillait. Alors, tant qu’à devoir passer de l’autre côté, à s’épuiser à une traversée interminable et se retrouver en présence de cette femme submergée d’émotions, il y avait le chocolat.
Peu à peu, cette délicieuse promesse l’aida à marcher et il n’eut finalement plus besoin de l’aide de l’infirmière qui se contentait de l’escorter en lui serrant le bras.
Sournoisement s’installèrent de nouvelles émotions. L’ennui du dortoir devenait insupportable. La sexagénaire qui le nourrissait l’irritait de plus en plus et il ne se retint pas toujours de lui renverser le bol sur les genoux. Du coup, on lui apprit à se nourrir lui-même. Ce qu’il fit sans plaisir, préférant de beaucoup mordre les tablettes que lui apportait sa fille de ses dents qui se consolidaient.
La femme, sa fille, continuait de parler et lui de ne pas écouter. Mais ce bruit de fond lui devenait agréable, presque indispensable.
Pour se rendre de l’autre côté de la vitre, il revêtait une robe de chambre et enfilait des mules. Ce simple fait avait de nombreuses conséquences. Tout d’abord, la robe de chambre habillait son corps et le faisait ressembler aux gens. Il constata, qu’avec des vêtements, il se répugnait moins, qu’il ne voyait plus sa maigreur et les plis innombrables qui le sillonnaient de haut en bas. L’habit faisait de lui une personne, pas un assemblage incertain de membres mal vissés. Les mules étaient la preuve que ses pieds servaient à quelque chose, en particulier à marcher. Les mules étaient un symbole frappant de sa verticalité.
Dans le dortoir, il était nu, horizontal, en morceaux mal cousus, dans une enveloppe de peau molle et mal remplie. De l’autre côté, il était vêtu, vertical, tout entier et pouvait se remplir avec plaisir. Il finit par se convaincre qu’il ne désirait plus demeurer dans le dortoir.
Un jour, sa fille l’aida à se lever et à marcher lentement par les couloirs. Ils arrivèrent enfin à une grande porte qui exhalait de la fraîcheur. Il se trouva dehors.
Il y avait des arbres, des allées sablées, une belle pelouse et au fond une grille de fer au-delà de laquelle circulaient des voitures. Le long des allées circulaient des vieux qui lui ressemblaient avec des femmes qui ressemblaient à sa fille. Il vit le ciel bleu où moutonnaient quelques nuages qui masquaient, par instants, le soleil. Il avança sur le perron et se retourna pour découvrir un grand bâtiment de briques et de pierre. Au-dessus de la porte, il lut « Sénilité ».
Il se fit la réflexion que cet endroit ne sentait pas grand-chose et qu’il était plaisant de se trouver dans un endroit qui ne sentait rien. L’élégance du par et la nature florissante du printemps le laissèrent totalement indifférent. Ce qui le frappait plus que tout, c’est le vent doux qui agitait les cheveux et les plis des vêtements. Jamais il n’avait respiré ainsi.
Puis il avisa le portail. Le portail lui rappela la porte à hublots, ce qui le convainquit soudain qu’il devrait, tôt ou tard, traverser une nouvelle frontière. Alors que la première traversée l’avait empli de désarroi et d’angoisse, cette nouvelle frontière était riche de l’expérience qu’il vivait désormais. De l’autre côté du portail, il découvrirait de nouveaux chocolats. Il se prit à désirer l’évasion, il commença d’imaginer qu’au-delà de la sénilité, le monde étendait ses bras immenses.
Le retour dans le dortoir, puis tous les retours dans le dortoir, s’apparentèrent de plus en plus à un insupportable ratatinement. Cela le décida à parler avec sa fille et à développer, au fil de propos qu’il oubliait en même temps qu’ils se déroulaient, son vocabulaire.
Il renonça aux couches pour adopter bon an mal an le régime des sénateurs, se rendant à la salle de bain où il apprit à se laver seul, même, parfois à prendre une douche sans oublier de se dévêtir. Il regretta un peu les mains savonneuses des aides, mais compensa cela par un dédain appuyé des grabataires les moins vaillants. Le simple fait d’enfiler le peignoir et les savates lui procurait le trouble sentiment qu’il passait du monde des couchés à celui des debout. D’une certaine manière, il se sentait un peu plus l’égal de l’infirmière.
Il se mit à attendre, à vivre en attendant. Il avait vécu trois mille cent trois jours dans la sénilité sans rien en savoir. Il commença de compter les jours, les heures, les secondes. La pendule du dortoir devint une adversaire de chaque instant.
Il advint un jour que sa fille arriva accompagnée d’un homme qu’il n’aima pas.
Rien ne distinguait cet individu de n’importe qui. Vêtu avec soin d’un costume gris qui s’accordait à ses tempes grises proprement taillées, l’homme fit songer à Wilfrid J. « Il ressemble à un banquier ». Cela ne voulait pas dire grand chose, mais c’était sûrement insultant. Ce qui turlupinait vraiment Wilfrid J., c’était de constater que cette personne lui disputait les attentions de sa fille.
L’homme lui parla avec beaucoup de douceur et de sourires. Wilfrid J. n’écouta rien et l’ignora avec toute la superbe dont il fut capable. Il dégagea son bras avec colère quand l’autre fit mine de l’aider à marcher. « Il y a donc ça aussi de l’autre côté du portail ! ».
Il fut au comble de l’irritation quand il vit l’homme et sa fille s’éloigner en se tenant par le bras. Debout sur le perron de la sénilité, il resta longuement à contempler l’allée qu’ils avaient empruntée, cela ressemblait à une estafilade dans son avenir.
Pour la première fois, il eut du mal à s’endormir, ruminant, grognant, s’inquiétant. Wilfrid J. s’était découvert un rival. Il était mortellement jaloux. Comment aurait-il pu imaginer que sa fille, la seule femme qui soit vraiment proche de lui, qui lui donnait le chocolat, lui avait donné le jour, hors de la sénilité, ses premiers mots et ses premières idées, se partageait avec un homme qu’il ne connaissait même pas. Il n’aimait pas cet homme.
Le lendemain matin, l’infirmière vint droit vers lui, une valise à la main. Elle le fit se lever et il dut la suivre dans une salle de bain qui jouxtait le dortoir. S’il avait peu à peu appris à être propre et à se laver tout seul, justement dans cette salle de bain, quelque chose attira son attention et lui fit pressentir un changement considérable. Un costume gris, un costume qui ressemblait tout à fait à celui de l’homme de la veille pendait à un cintre, tandis que des sous-vêtements, une chemise, une cravate à rayures sombre étaient disposés sur un tabouret. Des chaussures noires étincelantes étaient posées sur le carrelage, elles étaient en travers d’une ligne blanche, ce qui l’irrita.
Depuis quelque temps, on le laissait se doucher seul, mais ce matin-là, l’infirmière resta là, à le briquer de partout. Elle lava, frotta, frictionna, inspecta les oreilles, coupa quelques poils et le brossa avec un soin pénible. Puis elle l’aida à enfiler les vêtements. Pièce après pièce, il se faisait harnacher comme un chevalier qui part au tournoi, de plus en plus couvert, de moins en moins libre de ses mouvements. Cela le serrait de partout, la chemise et la cravate l’étranglaient. Le pire fut les chaussures qui lui comprimèrent douloureusement les pieds. « Comment peut-on marcher avec ces trucs ? » Puis il s’aperçut qu’on pouvait faire sonner le talon sur le carrelage. Il aima cela.
Tout habillé, le costume lui donna une contenance, il le redressait, lui maintenait les épaules et le faisait marcher droit. Il talonna de long en large pour s’arrêter devant un miroir qui le fit sursauter. L’image que la glace reflétait était celle de l’homme d’hier. Si le cheveu était franchement très blanc et plutôt plus clairsemé, le tableau dans l’ensemble était le même. « Je ressemble à un banquier ». Cela ne voulait toujours rien dire, mais c’était un peu moins insultant.
Il ressortit de la salle de bain pour se retrouver dans le dortoir. Habillé comme il était, il réalisa tout de suite que ce lieu était devenu étranger, inhabitable, indigne de lui. Il contempla les vieux alignés sur leurs lits, leur nudité, leurs couches et leurs bracelets. Il fut parcouru d’un frisson de honte et d’horreur.
Pour rien au monde il s’abandonnerait de nouveau à une telle indignité. Il fut pressé de s’échapper de ce monde limbique de misère et d’abandon. Il traversa la salle à grands pas, faisant tonner ses talons et évitant, quand même, de poser le pied sur les lignes blanches. Il poussa des deux mains les vantaux de la porte à hublots et se retrouva dans le monde.
