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Vincent, enfant brillant mais timide, subit l’intimidation dès ses débuts à l’école primaire, sous l’influence principalement de Bruno, un compagnon de classe. Après avoir épuisé tous les recours auprès des autorités de l’école, sa mère, Annie, se présente au domicile de Bruno pour essayer d’établir une collaboration avec ses parents, ignorant alors le climat toxique dans lequel évolue le gamin. Sous ses yeux, elle le voit violemment rossé par son père, qui le menace des pires représailles s’il ose encore s’en prendre à Vincent.
Bruno ne rêvera désormais que de vengeance envers Vincent. À l’école polyvalente, il saura exercer son leadership de façon subtile et vicieuse de telle sorte que, sous son influence, les cinq années du cours secondaire de Vincent s’avèreront un véritable enfer, le menant jusqu’à la tentative de suicide. Il poursuivra néanmoins des études universitaires.
Pris en charge par un psychologue qui le suivra pendant de longues années, Vincent parviendra-t-il à assumer son homosexualité?
L’écriture de ce roman a bénéficié du témoignage et de l’accompagnement d’un homosexuel quinquagénaire, maintenant engagé dans un mariage homosexuel.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Odette Mainville est une auteure québécoise. Elle est professeure retraitée de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Outre ses nombreuses publications disciplinaires, elle est l’auteure de quatre romans, Le curé d’Anjou (Fides, 2011), La fille-mère et le soldat (Fides, 2013), JULIE, droguée et prostituée malgré elle (Fides, 2018) et Le grand cahier de Jérôme (Fides, 2020).
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Seitenzahl: 335
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Dédicace
Avant-propos
Première Partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Deuxième Partie
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Troisième Partie
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Douloureuse traversée : le cheminement d'un homosexuel / Odette Mainville.
Noms: Mainville, Odette, 1948- auteur.
Identifiants: Canadiana 20230065481 | ISBN 9782898093258
Classification: LCC PS8626.A4176 D68 2023 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Odette MANVILLE
Titre : Douloureuse traversée
S/Titre : Le cheminement d'un homosexuel
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2023-Éditions du Tullinois
ISBN version papier: 978-2-89809-325-8
ISBN version e-Pub : 978-2-89809-326-5
ISBN version e-Pub-PNB : 978-2-89809-327-2
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal papier : 3e trimestre 2023
Dépôt légal e-Pub : 3e trimestre 2023
Imprimé au Canada
Première impression : Juillet 2023
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) ainsi que le Gouvernement du Québec pour son programme de crédit d'impôt et pour tous les soutiens accordés à toutes nos publications.
SODEC-QUÉBEC
À Stéphane, avec reconnaissance
Les préjugés à l’égard de l’homosexualité demeurent, à ce jour, tenaces et persistants, en dépit d’une reconnaissance accrue de la diversité des orientations sexuelles et de la protection légale de cette diversité consécutivement à certaines législations gouvernementales. Des préjugés sociaux qui, malheureusement, se répercutent jusqu’en milieu scolaire, et ce, même au stade de l’école primaire.
Les manifestations relatives à l’orientation homosexuelle, bien qu’encore subtiles en bas âge, teinteraient déjà, semble-t-il, les attitudes et les comportements de l’enfant. Or, le harcèlement et l’intimidation, physiques et/ou psychologiques, peuvent avoir des conséquences graves sur le développement personnel de l’enfant, voire se répercuter tout au long de sa vie adulte.
Partant du fait qu’on ne choisit pas son orientation sexuelle, mais qu’elle est, au contraire, innée, j’ai voulu faire de ce roman un plaidoyer en faveur du respect de l’homosexuel. Afin d’en assurer une plus grande crédibilité, j’ai sollicité l’accompagnement d’un homosexuel quinquagénaire, maintenant engagé dans un mariage homosexuel. Celui-ci m’a généreusement guidée, me faisant part des douloureuses étapes qu’il a dû franchir, depuis sa petite enfance jusqu’à l’âge adulte, pour en arriver à la sérénité (quelquefois encore secouée) dans laquelle il évolue aujourd’hui. Son accompagnement a été des plus éclairants, car il m’a permis de pénétrer l’âme de l’homosexuel et d’en ressentir les sentiments et les émotions. Un accompagnement qui se voulait étape préalable afin d’assurer la crédibilité de mon personnage et d’en peindre un portrait le plus adéquatement possible. Tout comme le personnage central du roman, cet accompagnateur avait déjà pris conscience de sa « différence » dès sa petite enfance. Et jeune enfant, il avait commencé à en subir les affres à travers du harcèlement et de l’intimidation à l’école. Les souffrances inhérentes ont été d’une intensité telle qu’à plus d’une reprise il a songé à en finir avec la vie.
Ce roman, j’ose l’espérer, non seulement se fera baume au cœur de toute personne dont l’orientation sexuelle s’écarte du paradigme sociétal, mais s’avérera également une contribution, si humble soit-elle, au respect de la différence.
Odette Mainville
L’ENFANCE
Le plus bel enfant du monde! C’est du moins ce que prétendait sa grande sœur, Sara.
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Vincent avait alors cinq ans. Une belle frimousse! Tête blonde à la chevelure touffue et peluchée; visage ovale éclairé de grands yeux verts; des yeux remplis de candeur, brillants d’intelligence, empreints de sensibilité et d’énigme.
Rémi, le petit dernier de la famille, âgé de deux ans était, quant à lui, de santé fragile. Atteint de troubles asthmatiques sévères, il devait lutter au quotidien pour sa survie. Une survie menacée par les microbes et les virus ambiants, mais aussi par tant de facteurs allergènes. Toux et essoufflement au moindre effort, sifflement expiratoire, renfoncement entre les côtes à l’inspiration, autant de symptômes qui plongeaient ses parents dans l’angoisse et qui, selon la sévérité de la crise, les précipitaient vers l’hôpital.
Annie ne trouvait donc pas toujours le temps et l’énergie pour prodiguer à ce beau Vincent, ce fils qu’elle chérissait pourtant, toutes les cajoleries et les caresses qu’il réclamait d’elle. Renaud, son père, camionneur de son métier, passait de longues périodes hors du foyer, n’ayant de ce fait qu’une part limitée au soin des enfants.
Qu’à cela ne tienne! Du haut de ses huit ans, Sara veillait sur son petit frère. Déterminée à pallier la carence affective dont elle le croyait bien naïvement victime, elle le couvrait de câlins, le favorisant même de petits passe-droits. Annie avait bien détecté la connivence entre l’aînée et le cadet, mais elle s’en amusait, tout en éprouvant un certain soulagement de voir Vincent bénéficier de cette attention qu’elle n’était pas toujours en mesure de lui accorder, tant sa tâche était lourde.
Non seulement Vincent était-il, aux yeux de Sara, le plus bel enfant du monde, mais elle le trouvait bien intelligent. Elle prenait un délicieux plaisir à l’observer dans ses jeux et à écouter ses monologues. Par exemple, dans l’îlot de sable derrière la maison, elle s’amusait à lui poser de sérieuses questions.
— Vincent, qu’est-ce que c’est que ce morceau de bois que tu traînes dans le sable?
— Ce n’est pas un morceau de bois, c’est un camion. Tu vois, il va partout sur les chemins que j’ai tracés.
— Ah, oui, c’est bien vrai.
Et juste pour le plaisir de savourer encore les fruits de son imagination fertile, elle poursuivait ses questions : — «Et ça, qu’est-ce que c’est?» — «Ce bout de ficelle, il sert à quoi?» — «Le tas de cailloux, là-bas, c’est un rocher?»
Sara l’avait ressenti d’instinct, le bambin était éveillé et curieux.
Vincent allait justement faire son entrée à l’école maternelle dès l’ouverture de la nouvelle année scolaire. Une perspective qui le rendait fébrile et heureux, car il rejoindrait enfin sa grande sœur qui fréquentait la même école. Une perspective qui réjouissait surtout Sara, qui anticipait déjà les façons dont elle veillerait à son intégration, partout où il lui serait loisible de le faire.
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Renaud Fournier et son épouse, Annie Lebrun, nourrissaient de belles ambitions pour leurs enfants. S’ils n’avaient pas, eux-mêmes, poursuivi de longues études, ils accordaient une grande importance à leur scolarisation, rêvant de les voir éventuellement accéder à des professions enviables au terme de leur scolarisation. Déjà, les succès scolaires de Sara avaient de quoi alimenter leur rêve.
Son année à la maternelle s’était somme toute relative-ment bien déroulée. Il aurait cependant pu en être autrement, n’eût été la vigilance de l’enseignante, madame Luce, qui veillait à ce que chaque enfant ait les mêmes chances et soit traité avec équité. Ainsi, quand un petit coquin de la trempe de Bruno, par exemple, enlevait un jouet des mains de Vincent, madame Luce intervenait immédiatement. Elle savait dire les mots à l’intention de Bruno pour l’inciter au respect des autres, comme à l’intention de Vincent pour l’amener à défendre ses droits.
N’empêche, quand Vincent choisissait une poupée plutôt qu’un petit camion, il avait tendance à la remettre en place si Bruno, de sa voix moqueuse, lui disait :
— Hein! Tu prends un jouet de fille.
Madame Luce n’avait toutefois pas d’yeux tout le tour de la tête, pas plus qu’elle n’était dotée du don d’ubiquité. Elle veillait à maintenir une ambiance équitable dans la classe, mais elle ne pouvait voir ou entendre ce qui se passait en dehors. Dans la cour de récréation, si la surveillance pouvait prévenir les agressions physiques, il n’en était donc pas toujours ainsi des mesquineries verbales. Profitant de cet espace, le jeune Bruno, fonceur et agressif, ne retenait plus ses remarques narquoises à l’égard des plus timides; et de ceux-là, Vincent demeurait sa cible préférée.
Mais l’école maternelle demeurait tout de même un espace relativement bien protégé. L’innocence des tout petits pouvait encore, dans une certaine mesure, atténuer les effets négatifs des plus turbulents. Somme toute, Vincent s’en était relativement bien tiré.
La situation devait toutefois se détériorer au fil des années suivantes, alors que l’intrépide Bruno allait consolider et imposer son leadership. Pour le plus grand malheur de Vincent, les deux enfants allaient compléter leur cours primaire dans la même école.
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Bruno évoluait dans un climat familial toxique. Fred, son père, semait la terreur dans la maison. Dès qu’il franchissait le seuil de la porte à son retour du travail, sa femme et ses enfants, sur le qui-vive, veillaient alors à mesurer leurs paroles, à ajuster leurs gestes afin d’éviter le déferlement de la vague. Précautions souvent inutiles, car le moindre prétexte pouvait attiser sa violence ou déclencher sa fureur.
Bruno, lui-même doté d’un caractère bouillant, mais terrorisé par la brutalité de son père, s’efforçait en sa présence de refouler sa propre rage. Mais qu’à cela ne tienne, il trouvait aussi moyen de la défouler. Dans l’urgence du moment, il pouvait se terrer dans sa chambre et se livrer à une silencieuse mais brutale libération : frapper le bord de son matelas à coups de pied; dessiner des personnages hideux dont les corps étaient transpercés de poignards; se précipiter sur son lit, brisant l’air de ses mains et de ses pieds dans des mouvements déchainés. Mais pire encore, dès qu’il en avait l’occasion, à l’insu de son père et de sa mère, il faisait de son jeune frère, Martin, son souffre-douleur, qu’il contraignait évidemment au silence par de sévères menaces.
Françoise, sa mère, subjuguée par la peur, mais profondément attachée à ses enfants, s’efforçait de leur inculquer de bons principes toujours en essayant de les protéger. Elle essayait surtout de maintenir l’harmonie entre les deux frères. Malheureusement, ses aptitudes à discipliner ses enfants n’étaient guère plus affutées que celles à affronter les fougues de son mari.
Honteux de ce climat familial, Bruno s’en faisait discret au-près de ses pairs. S’avouer victime de violence n’eut-il pas été avouer, par le fait même, une faiblesse de sa part? Aussi prenait-il soin de camoufler toutes marques des sévices subis, trouvant banales excuses aux ecchymoses néanmoins apparentes.
Son leadership à l’école n’avait fait que s’accentuer au fil des années de son cours primaire. En même temps, il trouvait moyen de conserver la faveur de ses enseignants. Il s’acquittait convenablement de ses travaux scolaires; évitait de distraire en classe; se prêtait volontiers pour rendre service quand nécessaire; et même, comble de ruse, collaborait au maintien d’une bonne discipline en présence de l’autorité.
Car Bruno était effectivement rusé. Il savait se préserver des reproches de la part de ses enseignants pour mieux exercer sa domination auprès des élèves. Une domination subtile et cruelle, s’il en était. Il recrutait ses souffre-douleurs parmi ceux atteints de quelque handicap, de la timidité à la tare physique ou psychologique. Parmi ceux épargnés par ses sarcasmes, il y avait, d’un côté, les faibles qui se rangeaient derrière lui pour y trouver leur propre sécurité et de l’autre, les forts qui l’ignoraient ou qui, parfois, se portaient à la défense d’une victime trop injustement malmenée.
Mais par-dessus tout, Bruno nourrissait secrètement ses pro-pensions sadiques. À la télévision, il se gavait d’émissions violentes; dans ses moments de solitude, il imaginait de nouvelles manières de s’en prendre à ses victimes. Faute de pouvoir épancher ses instincts malveillants sur les humains de son entourage, il s’exerçait, à l’abri des regards, sur les petites bêtes qu’il croisait sur son passage, de préférence les chats et les chiens qu’il prenait plaisir à frapper à coups de pied ou à coups de bâton. Quant à son père qu’il détestait, il imaginait les plus cruels moyens de le tuer.
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Dès sa première année à l’école, Vincent allait donc subir les affres du harcèlement. Des sévices qui allaient se répéter au fil des années à l’école primaire, selon des modèles qui ne variaient guère si ce n’était en intensité d’une année à l’autre.
Si déjà en première année, Bruno s’exerçait à cracher son venin vers des élèves, ceux les moins aptes à se défendre, Vincent demeurait effectivement sa cible préférée. Quand entouré de sa galerie et à l’abri des oreilles des autorités, il ne ratait jamais l’occasion de l’humilier : - «Beurk! tu pues» - «T’es laid» - «Ton nez est crotté». Sous les éclats de rire des autres, le pauvre enfant rougissait, retenant l’envie de pleurer. Tant de sarcasmes, quand ce n’était un croc-en-jambe qui le faisait trébucher tout en étalant ses objets au sol, alors que la professeure, qui n’avait vu que la chute, pouvait lui adresser une douce réprimande telle : «Voyons, Vincent! Tiens-toi debout.»
L’enfant partait et revenait de l’école le visage toujours empreint d’une même tristesse sans qu’il puisse pour autant en exprimer les véritables motifs. Le cœur déchiré, sa mère essayait de l’encourager, de le distraire, de lui suggérer des façons de s’affirmer, rien n’y faisait. Elle finissait par le cajoler, le serrer sur son cœur, le bercer. Que de matins déjà, quand venait le temps de partir, il lui disait en pleurant : «Pourquoi me forces-tu à aller à l’école?» Le pauvre enfant ne semblait pas comprendre que sa mère, qui pourtant l’aimait, contribuait, elle aussi, à son malheur. La porte à peine refermée, Annie appuyait la tête contre le mur, laissant elle-même couler ses larmes.
Déjà, Annie avait téléphoné à son enseignante, afin de chercher avec elle des façons de faciliter le quotidien à l’école de son enfant. Par exemple, pour briser sa solitude, elle lui avait suggéré de jumeler Vincent à un autre enfant à caractère doux, peut-être un peu timide comme lui. Cette suggestion, comme les autres d’ailleurs, s’était malheureuse heurtée à une oreille peu attentive de la part de l’enseignante, car rien n’avait effectivement changé.
Il y avait eu ce jour encore où, en pleine matinée, Annie avait reçu cet appel de la secrétaire de l’école :
— Madame Fournier, Vincent est malade; il a mal au ventre. Il faudrait venir le chercher.
Annie savait pertinemment que la maladie de Vincent n’était autre chose que sa hantise d’aller à l’école. Un mal à l’âme, un mal lancinant contre lequel elle n’avait pas de remède malheureusement. Elle s’était néanmoins rendue à l’école, car elle ne pouvait ignorer l’appel reçu. Mais sur place, elle avait eu ce cou-rage de ne pas ramener l’enfant avec elle. Elle avait plutôt tenu ce propos à son enseignante :
— Vincent n’est pas malade. C’est qu’il ne veut pas venir à l’école. Si je le ramène à la maison, aujourd’hui, la scène va se reproduire encore et encore.
Elle avait parlé d’un ton ferme à Vincent, lui disant de retourner dans sa classe; mais à peine assise dans son auto, elle avait fondu en larmes.
Bien qu’Annie demandât souvent à Sara de prendre soin de son petit frère à l’école, celle-ci ne pouvait pas grand-chose pour s’assurer du bien-être de Vincent, car ayant déjà franchi la première moitié de son cours primaire et faisant donc partie de la catégorie des «grands» de l’école, son horaire ne coïncidait guère avec celui des «petits». D’autant plus que Bruno se tenait bien tranquille en sa présence.
La situation n’avait fait qu’empirer au fil des années subséquentes. Vincent pouvait retrouver ses objets pêle-mêles dans son pupitre, ses vêtements par terre sous la patère, recevoir des coups sournois à répétition, sans compter les injures verbales les plus humiliantes. L’intrépide Bruno, fort de son ascendant au sein de ses pairs, qui souvent le craignaient plus que ne l’admiraient, n’avait fait que peaufiner ses techniques malicieuses d’une année à l’autre. Comme si le déversement de tant d’agressivité, de méchanceté, s’avérait la seule soupape à son propre mal généré par la toxicité de son milieu familial.
Annie avait maintes fois communiqué avec ses professeurs et même avec la direction. Si ses interventions pouvaient ponctuellement donner lieu à quelques légers redressements, le harcèlement finissait toujours par reprendre sous une forme ou sous une autre. À chaque départ pour l’école, elle pouvait lire l’angoisse sur le visage de son cher enfant. Si l’arrivée du vendredi pouvait apporter quelque répit, cette angoisse reprenait de plus belle à mesure qu’avançait la journée du dimanche.
Un après-midi, alors que Vincent, maintenant en 5e année, revenait de l’école en pleurant :
— Mais qu’est-ce qu’il y a encore, Vincent?
— Bruno m’a donné un coup de pied en passant à côté de moi dans l’autobus; puis aussi, il a craché sur moi.
— Le chauffeur ne l’a pas vu?
— Non.
Le cœur broyé, la mère savait maintenant qu’il était inutile de suggérer à son enfant de dénoncer le coupable. Elle lui avait tant de fois suggéré en vain de le faire. Vincent était trop timide pour porter plainte, sans compter qu’il craignait de pires sévices de la part de son agresseur, à la première occasion, s’il le dénonçait. Elle avait même déjà interpellé le chauffeur d’autobus, qui s’était montré fort compréhensif et qui avait promis d’être vigilant. Malgré sa surveillance et sa bonne volonté, il ne pouvait tout voir. Ce jour-là, alors que son attention fut un instant détourné vers le va-et-vient près de l’école, Bruno en avait profité pour s’en prendre à son souffre-douleur.
Ayant épuisé tous les recours, exaspérée, Annie décida de prendre les grands moyens. Saisissant la main de Vincent, elle lui dit :
— Viens avec moi!
Déterminée à confronter le harceleur une fois pour toutes, elle se dirigea d’un pas ferme vers la résidence de Bruno, à quelques minutes de chez elle. Certes, elle avait déjà entendu parler de la violence de son père, mais elle était certaine qu’à cette heure de l’après-midi, elle serait accueillie par sa mère. Comble de malheur, Fred, lui-même, ouvrit la porte. Annie eut envie de rebrousser chemin, mais trop tard. Sous le regard effaré, honteux de sa femme, l’homme à demi ivre lui dit de sa voix pâteuse :
— Oh, mais c’est la belle Annie! Entre ma jolie.
— Mais non… c’est que…
— Quoi? T’es venue me voir croyant que ma femme n’était pas à la maison, s’esclaffa l’ivrogne.
Annie vit la silhouette de Bruno derrière son père. Elle pouvait lire, par la mine terrorisée de l’enfant, qu’il avait tout de-viné; et surtout, qu’il anticipait déjà la raclée qui l’attendait.
— Non, excusez-moi, Fred… non rien… je… je ne faisais que passer.
Annie allait repartir quand l’homme lui saisit le bras.
— Hey! Tu vas me dire ce que tu es venue faire ici avant de repartir, quand même.
Se sentant coincée, sachant qu’il pourrait la suivre, Annie s’entendit balbutier :
— C’est que… Bruno n’est pas toujours gentil avec Vincent… Mais ce n’est pas grave. Oui, c’est ça… j’aimerais juste qu’il le laisse tranquille.
Elle n’avait pas terminé sa phrase que Fred s’était retourné vers Bruno et lui avait asséné une taloche qui l’avait précipité au sol. Comme si ce n’était pas assez, il se mit à rouer de coups de pied ce misérable gamin qui hurlait de douleur. Françoise, aussi terrorisée que son fils, se tenant la tête entre les mains, jeta un regard suppliant mêlé de reproches vers celle qui venait de dé-chaîner le tyran.
— Arrêtez! Arrêtez! Je ne voulais pas…
Mais rien n’à faire!
Face au désastre qu’elle avait déclenché, Annie ne sut faire mieux que de rebrousser chemin, entrainant Vincent avec elle. Dévastée, la mort dans l’âme, à travers les pensées qui s’entre-mêlaient dans sa tête, elle commençait vaguement à comprendre que Bruno était la première victime qui, elle-même, aurait tant eu besoin de secours. Vincent, quant à lui, anticipait avec terreur les conséquences de cette dénonciation. Il se trompait, car à partir de ce moment, l’attitude de Bruno fut de l’ignorer complètement, et ce, durant l’année en cours et la suivante, qui serait leur dernière année à l’école primaire. Cette visite tout à fait inattendue à sa maison lui avait imposé une retenue à l’endroit de Vincent. Elle n’avait cependant en rien atténué sa rage.
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Si Vincent allait désormais échapper aux coups de Bruno, il ne serait pas pour autant exempté des autres souffrances qui l’accablaient depuis son entrée à l’école primaire.
Il continuerait de subir l’humiliation d’être le dernier intégré à un groupe quand on formerait des équipes de travail en classe, alors qu’aucun chef de ces équipes ne le choisissait de plein gré. Il continuerait de subir l’humiliation d’être laissé à l’écart des jeux initiés dans la cour de récréation. Il continuerait de subir l’humiliation de se voir appuyé contre le mur de l’école pendant que s’écoulait le temps de la récréation. Il continuerait de subir l’humiliation des moqueries nonchalamment lancées par des copains, juste pour faire rire les autres. Il continuerait de subir l’humiliation de simplement se sentir si différent des autres. De se sentir différent sans trop savoir encore pourquoi, mais de se sentir néanmoins impuissant à y changer quelque chose. Impuissant à se changer lui-même.
Malgré la souffrance du harcèlement et de l’intimidation, Vincent était quand même parvenu à maintenir une moyenne respectable quant à ses performances scolaires. Eut-il été à l’abri de tant de sévices qu’il aurait certainement pu se classer parmi les meilleurs, car il était effectivement doté d’aptitudes intellectuelles supérieures. C’était d’ailleurs, en compagnie de livres, dans le calme de sa chambre, qu’il vivait les quelques moments de quiétude qui lui restaient encore. Vincent se gavait de lecture.
Le climat familial au sein duquel il évoluait était l’autre rempart qui le gardait d’une complète dérive. L’harmonie entre le père et la mère favorisait une ambiance de bonne entente entre les trois enfants du couple. Même si la santé de Rémi demeurait un sujet d’inquiétude et si on se désolait de la hantise de Vincent à l’égard de l’école, il régnait néanmoins une atmosphère chaleureuse dans la maison. La mère, plus particulièrement, cherchait à suppléer aux inévitables problèmes de ses enfants par un surcroît d’affection envers eux. Dans les limites de ses moyens, elle tâchait de les encourager, les valoriser, mais aussi de relativiser leurs problèmes.
Oui, relativiser leurs problèmes. Une façon sans doute de les mieux supporter elle-même, car si elle vibrait à chacune de leurs joies, elle portait aussi chacune de leurs peines. Bien sûr, il y avait la grande fille, Sara, qui se faisait si aidante, non seulement envers son père et sa mère, mais envers ses deux petits frères également.
D’ailleurs, Sara continuait de se porter à la défense de Vincent chaque fois qu’il lui était possible de le faire. Ainsi avait-elle réussi à lui épargner certains harcèlements quand elle était encore à la même école que lui. Elle était cependant passée à l’école secondaire alors que Vincent, lui, devait encore parcourir trois autres années de niveau primaire. À la maison, elle s’efforçait de le distraire, de l’amuser, de le faire rire, parvenant ainsi à créer quelques oasis de bonheur dans la vie de son petit frère. Elle avait aussi tant de fois essayé de lui prodiguer des conseils afin qu’il puisse se défendre à l’école, mais sans véritables succès, malheureusement.
De nature cependant généreuse, Vincent trouvait des moments gratifiants en se faisant, dans la mesure de ses moyens, protecteur de Rémi. Il connaissait déjà les capacités limitées de son frère et veillait à ne pas les outrepasser dans leurs jeux. Il se plaisait également à lui faire la lecture de ses livres d’enfant.
C’était donc là les quelques instants de bonheur qui s’offraient à Vincent à l’intérieur de sa cellule familiale. Si seulement ces instants avaient pu pallier la souffrance dont il était accablé à l’école, cette souffrance contre laquelle il n’éprouvait qu’impuissance. Mais non! Ces épisodes de joies familiales ne pouvaient compenser cette douleur lancinante trop incrustée au fond de son âme. Quand il se retrouvait seul, il vivait d’horribles moments d’angoisse. Des pensées lugubres le poursuivaient constamment.
— J’ai peur d’aller à l’école. Je déteste l’école.
— Tout le monde rit de moi à l’école.
— Je n’ai même pas d’amis. J’aimerais tant ça avoir un ami.
— Le maudit Bruno! Je voudrais le tuer. Je serais tellement content s’il pouvait se faire frapper par une auto!
— Pourquoi je ne suis pas comme les autres?
— Ah! je ne suis rien qu’un imbécile.
Et tant d’autres pensées sinistres qui tournaient en boucle dans son esprit.
Il n’était pas un soir où Vincent pouvait s’endormir sans que ces idées reviennent pêle-mêle le hanter. Tant de soirs où il s’enfouissait la tête dans l’oreiller pour y verser des larmes silencieuses. Et comme si ce n’était pas assez, des scènes d’intimidation subies durant le jour se profilaient encore plus odieuses au cœur de ses rêves, se prolongeant en horribles cauchemars.
Si seulement Vincent avait été capable de verbaliser les tourments qui lui trituraient l’âme; capable de trouver les mots; les crier aux oreilles des personnes susceptibles de venir à sa rescousse; cracher ce venin qui l’empoisonnait. Mais non, il se taisait, trop honteux de lui-même, trop honteux de ce qu’il était. D’ailleurs, nommer ses tourments n’eut-il pas été les rendre encore plus réels? Plus accablants?
Après avoir épuisé les moyens à sa disposition, après l’avoir délivré de la tyrannie de Bruno, Annie, pour sa part, ne trouvait guère d’autres recours que de réitérer ses vaines recommandations :
— Défends-toi, Vincent.
— Va le dire à ton professeur quand on t’achale.
— Il doit bien y avoir des garçons gentils avec qui tu pourrais jouer.
Et tant d’autres conseils qui ne faisaient que renforcer le sentiment d’impuissance qui hantait Vincent. La mère souffrait avec son enfant, espérant seulement qu’au moment où il ferait son entrée à l’école secondaire, il saurait s’affranchir de cette maudite tyrannie de l’intimidation. Grande naïveté, s’il en était! Quant à son père, homme foncièrement bon, honnête et généreux, mais peu nanti de flair psychologique, il ne trouvait guère mieux à dire que Vincent finirait bien par apprendre à se défendre.
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Ce sentiment de honte, qui le taraudait, s’accentuait à me-sure qu’il grandissait. Et si sa mère espérait un répit pour son fils au moment de son passage à l’école secondaire, l’enfant, lui, l’appréhendait avec horreur. Plus il voyait l’heure fatidique approcher, plus il était envahi d’angoisse. L’image qu’il se faisait, d’ailleurs, des élèves du secondaire était déformée par le prisme de la terreur d’intégrer ce milieu; car étrangement, Vincent imaginait ces élèves tous grands, beaucoup plus grands que lui. Il se voyait nain parmi des géants.
Il avait maintenant onze ans; il était en sixième et il savait bien qu’il franchirait le seuil au cours de l’année suivante. Proportionnellement à sa hantise, des pensées de plus en plus morbides s’installaient dans son esprit.
— J’ai peur.
— Ils vont rire de moi.
— Ils vont me battre.
— Je suis tellement stupide.
— Ah, si seulement je pouvais mourir!
«Ah, si seulement je pouvais mourir!» Voilà une nouvelle pensée qui s’infiltrait subrepticement dans sa tête. Une pensée qu’il évoquait sans d’abord y croire vraiment, mais qui s’insinuait de plus en plus fréquemment; se faisait de plus en plus insistante au cœur de ses délires les plus sombres. Jusqu’au jour où Vincent se mit à imaginer en pleine conscience comment il pourrait effectivement disparaitre du paysage.
Oui, Vincent en vint effectivement à envisager la mort comme seul remède à ses maux.
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Quand approcha le temps de la graduation au primaire, Vincent se mit à imaginer en secret tous les moyens possibles pour ne pas y assister. Une éventualité cependant tout à fait absente du panorama familial. La graduation faisait maintenant partie d’un moment crucial du cheminement de l’enfant. C’était le couronnement d’un parcours minutieusement préparé par l’école, qui intégrait à son programme une fête à laquelle les parents devaient assister. Au cœur de délicieuses mises en scène, de séances et de chants où leurs enfants devenaient les acteurs, ils savoureraient alors les talents de leur progéniture. Puis défileraient ensuite sur la scène, ces grands garçons et ces grandes filles de sixième année, vêtus de la toge et coiffés d’un mortier, alors qu’on leur remettrait solennellement leurs diplômes.
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La soirée de la graduation s’était somme toute passée sans heurt. Comme aucun enfant ne devait être exclu des petites mises en scène préparées à l’intention des parents, il fallait donc trouver le moyen de faire apparaitre chacun et chacune dans l’un ou l’autre des numéros. Vincent était alors monté sur scène à deux reprises pour participer aux chants. Loin de déparer le groupe, le jeune garçon s’y intégrait bien. D’une part, il avait une belle voix et d’autre part, il était d’un physique agréable. Du moins, à l’intérieur de ces délicieuses prestations, à l’abri du sarcasme, à l’œil non averti, rien ne transparaissait de la souffrance qui l’accablait. Comme tous les autres du groupe, il avait su épouser la tenue corporelle telle que dictée par la directrice de la petite chorale. D’ailleurs, eut été bien malin quiconque aurait osé enfreindre la consigne. Chaque élève, trop préoccupé à répondre aux attentes et à offrir une belle performance devant ses parents, n’aurait certes pas eu idée de s’en prendre à quiconque du groupe.
Les parents de Vincent n’avaient surtout pas manqué de louer sa performance. Quitte à exagérer quelque peu, c’était pour eux l’occasion de valoriser leur fils. Son père y était allé de cette remarque qui se voulait, certes, fort positive, pourtant si peu à propos :
— Vincent, c’était excellent ta participation, ce soir. Tu vois, quand tu t’en donnes la peine, tu es capable de faire aussi bien que les autres. Il faut que tu apprennes à prendre ta place. Tu es capable.
Un commentaire qui, le replaçant devant sa réalité, venait de jeter une ombre sur la joie du fils. Une ombre passagère cependant, car Annie avait tout prévu pour que la fête se pour-suive de retour à la maison. Elle sortit du placard un paquet bien enrubanné qu’elle lui remit, pendant que Sara allait à sa chambre chercher la surprise qu’elle avait si bien su dissimuler. De ses parents, Vincent reçut cinq beaux livres de ses auteurs préférés, tandis que Sara lui offrait un petit album dans lequel elle avait rassemblé les plus belles photos de lui depuis sa naissance. Quant à Rémi, il avait produit de beaux dessins qui se voulaient des mises en scène de son grand frère s’amusant avec lui.
Une vague mélancolie s’imprégnait sur le visage de Vincent à mesure que s’égrenaient les jours au calendrier du mois d’août. Sara, jeune adolescente de quinze ans, savait pertinemment ce qui taraudait l’âme de son cher frère. Vincent allait maintenant faire son entrée à l’école secondaire.
Sara aurait tant voulu guider ses premiers pas dans cette école Polyvalente qu’elle fréquentait déjà. Mais elle entamait sa quatrième année et les élèves de ce niveau n’avaient guère de contact avec ceux de première année et de deuxième année. Il ne lui serait guère possible de suivre son frère. Elle se rappelait pourtant ses propres angoisses au moment où elle avait dû franchir les portes de cette école pour la première fois.
Elle voulait quand même, dans la mesure de ses moyens, mettre à profit son expérience afin de contribuer à l’apprivoisement de ce nouveau monde par son frère. Elle lui avait donc expliqué le fonctionnement de l’école et décrit le déroulement d’une journée type. Mais elle avait surtout insisté sur la rencontre avec les professeurs lors de la première journée, alors que ceux-ci verraient à fournir toutes les informations requises et à faire en sorte que chaque élève soit accueilli chaleureusement. Malgré tout l’optimisme de son discours, Sara réalisait bien qu’elle ne parvenait quand même pas à vaincre cette anxiété persistante qu’elle lisait sur le visage de Vincent.
— Vincent, mets-toi bien dans la tête que tous les élèves qui seront dans tes groupes seront des nouveaux comme toi. Tous aussi nouveaux que toi! Comprends-tu? Je te gage qu’eux aussi, ils seront un peu nerveux de commencer dans leur nouvelle école.
— Je n’ai même pas d’amis.
— Mais voyons! Tu vas retrouver des élèves qui étaient avec toi en sixième année.
— C’est justement ça! Je ne veux plus les voir ceux-là. Je n’avais pas d’amis en sixième année.
— Oui, mais là tu vas commencer à neuf. Il va aussi y avoir de nouveaux élèves qui n’étaient pas dans ton école. Va vers eux; parle-leur; montre-toi gentil avec eux.
— Tu sais bien qu’il va y en avoir de mon ancienne école qui vont encore m’écœurer.
Sara savait effectivement que la majorité des élèves avec les-quels Vincent avait parcouru le cours primaire seraient encore ceux et celles qu’il fréquenterait au quotidien. Mais elle voulait tant trouver les arguments, les mots susceptibles de rassurer son frère; lui indiquer de nouvelles pistes qui lui permettraient un nouveau départ. Elle se sentait pourtant désemparée, malheureuse de son impuissance à vaincre son angoisse. Malgré tout, elle tentait encore et encore de l’amener à surmonter son pessimisme; jusqu’à ce que, exaspérée, elle finisse par lui lancer :
— Écoute, Vincent, il va falloir que tu finisses par te secouer. On ne peut pas tout faire pour toi. Bouge-toi! Si tu ne changes pas d’allure, si tu continues à avoir cet air mou, on va finir par te prendre pour une tapette…
À peine avait-elle échappé ces mots qu’elle ramena vigoureusement sa main sur sa bouche béante. Elle fixa, muette, les yeux embués de son frère. Puis baissant son regard vers le sol, Vincent chercha à dissimuler ses larmes. En vain! Son corps fut bientôt secoué de sanglots. Sara en éprouva une vive douleur. Hésitante, elle s’approcha, lui encerclant les épaules de ses mains tremblantes, l’attira vers elle.
— Excuse-moi, Vincent, je ne voulais pas dire une connerie semblable.
Mais Vincent pleurait, incapable de prononcer un seul mot.
— Voyons, Vincent! Je le sais bien que tu n’es pas… euh… que tu n’es pas ce que j’ai dit… une tapette. Excuse-moi.
— …
— Ce que je veux dire, mon cher petit frère, c’est qu’il va falloir que tu apprennes à te défendre.
Sara se sentit dépourvue devant le chagrin de son frère. Plus encore, elle ressentait dans ses tripes la souffrance de Vincent. Elle ne trouva mieux à dire que :
— Ne t’en fais pas, Vincent. Tu vas commencer une nouvelle vie. Je suis sûre que ça va bien aller. Oui, oui, ça va bien aller.
Elle s’entendait prononcer des mots auxquels elle ne croyait pas elle-même, tandis que Vincent pleurait à chaudes larmes.
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Sara avait marché au bord de la rivière, puis s’était assise sur une souche. Fixant l’horizon, elle laissait ses pensées voguer au rythme du courant. Elle le savait trop bien, son frère affichait de sérieuses différences par rapport à la majorité des enfants de son âge, mais jamais encore n’avait-elle établi de lien entre ces différences et l’éventualité qu’il puisse être homosexuel. Or voilà qu’une telle éventualité s’immisçait maintenant dans son esprit. Voilà qu’une telle perspective se mit à la hanter profondément.
— Non, ce n’est pas possible. Je ne veux même pas y penser. Non, c’est trop de souffrances… pour lui, pour nos parents. Jamais ils n’accepteraient ça. Jamais! Et puis, ce serait l’enfer pour lui à la Polyvalente. Je ne peux pas… je ne veux même pas imaginer ça. Je le sais comment ça fonctionne à la Polyvalente.
Sara resta longtemps assise, assaillie par tant de pensées plus sombres les unes que les autres. Puis se levant brusquement :
— Ah, pis! À quoi bon m’en faire sans savoir vraiment? Ouais, ce n’est probablement même pas le cas.
Sara eut beau chercher indices et arguments propres à éliminer une telle hypothèse, elle n’en finissait pas moins de se débattre avec des soupçons qui la troublaient profondément.
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Vincent, quant à lui, s’était retiré à l’abri des regards, dans un petit boisé qui bordait le terrain familial. Il s’était laissé choir au sol, adossé à un arbre. Et il avait pleuré. Pleuré toutes les larmes de son corps.
Il avait maintenant treize ans. Il était au seuil de l’adolescence, où s’éveillait déjà chez la plupart des enfants de son âge un attrait envers l’autre sexe. Pour Vincent, les contours de ce passage demeuraient encore flous. Il se savait différent des autres, mais la souffrance du harcèlement et de l’intimidation avait trop envahi son parcours à l’école primaire pour que, jusque-là, il ait encore pu démêler l’écheveau de ses attirances réelles. Il s’était, certes, adonné à des manipulations génitales, comme le fond, en général, les enfants, mais sans réellement associer son plaisir à des phantasmes distinctement sexués. Il avait, bien sûr, entendu parler d’homosexualité, mais surtout à travers des sous-entendus entre adultes ou à travers des propos grivois. Bref, s’il savait qu’il s’agissait de pratiques sexuelles entre personnes du même sexe, il n’aurait encore su, jusque-là, se situer vraiment d’un côté ou de l’autre.
Et pourtant, la remontrance qui avait jailli de la bouche de sa sœur, maintenant le secouait vivement. Le secouait, sans qu’il établît encore de lignes claires quant à sa propre attirance sexuelle? Ou se refusait-il tout simplement à la perspective de l’homosexualité?
— Maudit que je suis écœuré! Ça va déjà assez mal sans que je sois un fif, par-dessus le marché. Je ne veux pas être un fif. Pourquoi j’en aurais l’air? Quand même! Je sais trop bien qu’à la Polyvalente, je vais me faire écœurer. Mais comment je ferais bien pour avoir l’air normal? Ouais! Pour avoir l’air normal, il faudrait d’abord que je sois normal… Non, je ne suis pas normal. J’ai l’air d’un imbécile. Si j’en ai l’air, c’est probablement parce que je le suis. Un maudit imbécile! Je ne suis rien qu’un bon à rien. C’est pour ça que je me fais tant écœurer à l’école. Ah! Maudit! Maudit! Je serais aussi bien de mourir. Un bon jour, je vais tout simplement me suicider. C’est ça que je vais finir par faire. C’est juste comme ça que je pourrai avoir la paix. Ah, pis! Je suis même trop lâche pour me suicider. Je ne suis rien qu’un bon à rien. Ce n’est rien que ça que je suis.
Vincent était resté là, longtemps, appuyé à l’arbre, broyant les idées les plus sombres, les plus douloureuses. Il se haïssait; il aurait voulu en finir, mais ne voyait pas d’issue. Il s’était lourde-ment relevé, avait marché jusqu’à la maison et s’était faufilé dans sa chambre. Au passage, il avait attrapé un livre et s’était laissé tomber sur son lit. Il avait vainement tenté d’en lire quelques lignes, mais trop épuisé, il s’était tout simplement endormi.
Quand vint l’heure du souper, Annie avait doucement ouvert la porte de sa chambre, étonnée de le retrouver endormi.
— Franchement, Vincent, qu’est-ce qui se passe? Es-tu malade?
Il n’avait grommelé, pour toute réponse, que quelques sons à peine audibles tout en se frottant les yeux.
— Viens! C’est l’heure du souper.
— OK! J’arrive.
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Quand Annie s’était retrouvée seule avec Renaud, elle avait essayé de lui faire part de ses inquiétudes, une façon de chercher réconfort, sans toutefois trop attendre de véritables solutions de la part de son mari. En termes d’intuition pédagogique, Renaud n’affichait guère d’aptitude. Son pragmatisme l’incitait plutôt à recourir aux solutions quelque peu expéditives.
— Écoute, Annie, il va falloir le brasser un peu, cet enfant-là. Autrement, il n’est pas sorti du bois quand il va être à la Polyvalente. Et ce moment-là approche, justement.
— C’est bien ce qui m’inquiète le plus.
— Laisse-moi faire, je vais le secouer un peu.
— Surtout pas, Renaud! Je vais m’en occuper.
L’ADOLESCENCE
Et ce jour était arrivé.
Vincent était monté dans l’autobus et s’était engouffré dans le premier siège vacant. Il avait entendu quelques chuchotements derrière lui, suivis d’éclats de rire. Il avait baissé la tête; s’était recroquevillé.
Ce n’était que prélude.
À l’école, il avait parcouru les étapes qui s’étaient sensiblement déroulées comme les lui avait décrites sa grande sœur. Il suivait son groupe là où le conduisaient les différents professeurs, chacun désireux d’établir un climat de confiance et d’offrir un aperçu attrayant de la matière dont il était titulaire. Il avait croisé des élèves de son école primaire, certains affichant un regard hautain et dédaigneux, d’autres un sourire narquois, d’autres une attitude tout simplement neutre. Mais il y avait aussi ces élèves venus d’ailleurs qu’il ne connaissait pas. Il aurait voulu parler à l’un ou l’autre de ceux-là; il entendait la voix de Sara l’y incitant, mais il n’en trouvait ni les mots ni l’audace.
Il avait eu l’occasion de croiser Bruno, au cours de cette journée d’accueil. Ce dernier l’avait complètement ignoré et il allait s’en tenir à cette attitude tout au long des jours à venir. Il avait eu sa leçon. Il savait ce dont la mère de Vincent était capable et il savait surtout ce que ça signifiait que de subir le courroux de son père. Mais qu’à cela ne tienne, Bruno avait plus d’une corde à son arc.
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Au retour de l’école, sa mère l’attendait avec impatience.
— Puis, parle-moi de ta journée. Ça s’est bien passé à l’école?
— Ouais.
— Tu as rencontré tes nouveaux professeurs. Tu en as beaucoup?
— Ouais.
— Et puis? Ils sont gentils?
— Ouais.
— Ils vous ont expliqué ce que vous alliez faire au cours de l’année?
— Ouais.
— Tu n’as pas l’air trop emballé, mais ne t’en fais pas, c’est juste la première journée.
— …
— Si tu fais des efforts, tu vas voir, ça va bien aller.
— …
Annie avait essayé en vain de tirer des informations sur cette première journée. Elle n’avait obtenu que réponses monosyllabiques, quand ce n’était que simple mutisme. Elle s’intéressait, certes, à ce qu’avait pu être le déroulement de cette première journée de Vincent à la Polyvalente, mais ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’était de savoir comment il s’était tiré d’affaire dans ce nouveau milieu. Elle n’avait pas eu à prolonger l’enquête, l’attitude de Vincent, en-soi, se faisait réponse tristement éloquente. Elle s’en trouvait fort affligée, sans pour autant en être surprise. Mais elle avait tant espéré de cette première journée!
Annie n’était cependant pas femme à lâcher prise si facile-ment. Oui, elle se désolait de ce médiocre départ, mais elle se refusait à l’idée qu’il fût prémices de cette année qui s’amorçait et des autres à venir. Il fallait trouver des pistes de solution. Les idées s’entrechoquaient dans sa tête.
— Je vais le surveiller jour après jour. — Je vais dire à Sara de l’aider dans ses devoirs et ses leçons. Je vais lui dire de le surveiller à l’école aussi. — S’il le faut, je vais contacter le directeur de l’école… et même ses professeurs. — Si seulement il voulait participer aux sports! Mais non, on n’a jamais réussi à l’inscrire ni au hockey, ni au baseball, ni au soccer. Tout ce qu’il aime, c’est lire, écouter de la musique et jouer à des jeux vidéo. — En tout cas! Un jour à la fois! Je saurai bien ce qu’il faut faire au fur et à mesure.
Annie se leurrait. Une voix au tréfonds de son être le lui disait, d’ailleurs, mais se l’avouer aurait été trop pénible.
Elle aimait profondément cet enfant doux et sensible. Cette douceur et cette sensibilité qu’il avait manifestées depuis sa petite enfance et qui avaient attendri son cœur de mère; tendresse et sensibilité qui, déjà, étaient même parvenue à la rassurer, se disant qu’il ne ferait jamais de mal à personne, mais au contraire, qu’il serait toujours porté vers le bien. Aussi, ne repoussait-elle jamais ses manifestations de tendresse, ses bisous à la dérobée, sa manie de s’assoir sur ses genoux dès qu’il en avait l’occasion. Autant de manifestations qui, se prolongeant encore alors qu’il allait faire son entrée au secondaire, auraient dû l’interpeler. Autant de manifestations qu’elle aurait sans doute dû chercher à tempérer graduellement.
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