Équilibre - Christelle Loreau - E-Book

Équilibre E-Book

Christelle Loreau

0,0

Beschreibung

Ma vie a été une quête d'équilibre permanente. Entre I'ombre et la lumière, le masculin et le féminin, l'ancrage et l'élévation, la terre et I'eau... Mon existence n'a pas été facile mais je n'aurais pas pu évoluer ainsi si j'avais vécu une vie fluide et sans encombres. J'ai dû guérir de moi-même, jusqu'à me voir enfin telle que j'étais. J'ai finalement compris que j'ai ma place sur cette terre, comme tout le monde, et que j'ai le droit d'être différente. C'est cette prise de conscience qui m'a poussée à écrire ma biographie, pour exprimer celle que je suis, pour expliquer ma vérité, pour apporter mon témoignage.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 161

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sommaire

PROLOGUE

Solitude existentielle

L'enfant indigo

À l'école

La foi

Être

Des portes s'ouvrent devant moi

Le paquebot immobile

Aller partout, n'être nulle part

Découverte brûlante

L'appartement maudit

Ombre et lumière

Suivre les Guides

La terre et l'eau

PROLOGUE

Lors de mon séjour au refuge des femmes victimes de violences, j'ai énormément prié. Je récitais les oraisons de Sainte Brigitte de Suède que j'avais trouvées dans une chapelle de la ville. Je priais de tout mon cœur, en désespoir de cause, juste pour parler à quelqu'un. Pour moi, ce n'était pas un acte véritablement religieux, car je ne me sentais pas appartenir aux rites figés de la tradition. C'était plutôt un élan spirituel, pour me confier à quelque chose de plus grand que moi.

Six mois plus tard, alors que je vivais à Londres, j'avais fait une méditation d'une heure dans ma petite chambre avant d'aller acheter quelques fruits au supermarché non loin de là. Alors que je marchais dans la rue, une lueur vive m'a éblouie, attirant mon attention vers le ciel. J'ai regardé autour de moi dans l'espoir que d'autres personnes soient en train d'observer ce rayonnement mais, à ma grande surprise, aucune ne semblait le voir. J'ai regardé à nouveau cette lumière et j'ai vu apparaître tout d'abord une croix. Je me suis dit que mes yeux me trahissaient. Puis cette croix a doucement laissé place au Christ, vêtu d'une tunique blanche, les bras tendus de chaque côté. Je distinguais sa chevelure mais pas son visage et pourtant la vibration immensément intense qui s’en dégageait ne faisait aucun doute. La peur m'a envahie. Je comprenais que j'étais seule à avoir conscience de cette apparition. Pourquoi moi ? Je me suis posé cette question pendant huit ans.

Fin novembre 2022, en me levant un matin, j'ai enfin compris pourquoi le Christ m'était apparu. C'était en lien avec les oraisons de Sainte Brigitte. Mais oui ! Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ? La raison était simple : j'avais prié sans me préoccuper de ce que je pouvais recevoir, juste pour m'accrocher à quelque chose afin de rester en vie. Ensuite, je devais guérir de moi-même. Je devais enfin me voir telle que j'étais : j'avais ma place sur cette terre, comme tout le monde, et j'avais le droit d'être différente.

C'est cette prise de conscience qui m'a poussée à écrire ma biographie, pour exprimer celle que je suis, pour expliquer ma vérité, pour apporter mon témoignage.

1 Solitude existentielle

J'ai beaucoup réfléchi sur la vie, j'ai beaucoup lu. Et je me suis rendu compte qu'on se sent souvent seul. Mon histoire est celle de plus ou moins tout le monde.

Le livre a eu une grande importance dans ma vie, c'est ce qui m'a permis de vivre, ou survivre, dans un environnement très lourd au silence emprisonnant. J’ai commencé à ressentir les plans subtils assez tôt dans mon enfance. Tout d'abord des présences invisibles qui se déplaçaient autour de moi, puis des bruits de pas la nuit sur le parquet, des sons de voix inaudibles. Tout cela m'effrayait terriblement. Je passais de longues nuits sous la couverture à pleurer et très vite une foi indescriptible m'a poussée à prier. Des prières simples avec des mots d'une enfant désespérée qui demande à être entendue, soutenue, et cajolée.

Ma mère nous emmenait tous les samedis soir à la messe. Elle-même tenait cela de sa mère très pieuse. Mais je ressentais que ce carcan religieux avait quelque chose de vide, mes prières toutes simples avaient plus de profondeur à mes yeux.

Je suis née en Bretagne à la fin des années soixante-dix. C'était le mois de mai. Au moment de ma venue au monde, je n'étais qu'un tout petit Être mais j'avais déjà vécu l'expérience de la perte.

Personne ne s'en doute, pas même mes parents, mais je n'étais pas seule au tout début de ma vie cellulaire. Il y avait un autre embryon à mes côtés. C'était un garçon. J'ai perdu mon jumeau après quelques jours de fécondation seulement. Il est parti sans que personne ne s'en rende compte. C'était un garçon, le garçon que mon père rêvait d'avoir. Je connais même son prénom : Antonin. Je l'ai découvert à quarante-deux ans, et cela m'a permis de comprendre bien des choses. C'est en 2014, lors d'une séance de travail en mémoire cellulaire, qu'on m'a appris sur mon thème natal que nous étions deux dans le ventre de ma mère. Intérieurement, je l'avais toujours su.

J'ai commencé ma vie cellulaire par une perte et cela a créé en moi une angoisse qui m'a tenaillée tout au long de mon chemin de vie. Est-ce pour cela que j'ai toujours eu ce sentiment de solitude qui m'a accompagnée durant toute mon enfance ? D'un côté, je me sentais très seule par rapport aux gens qui m'entouraient. Et en même temps, j'avais l'impression d'avoir la force physique de deux personnes. Je pouvais soulever des charges assez lourdes par rapport à ma corpulence, j'étais bien plus vigoureuse que ma sœur Solange, même en tenant compte qu'elle était de trois ans ma cadette.

J'adorais le sport. Le centre aéré à l’époque offrait, à moindre coût, une multitude d'activités. J'étais toujours surprise d'arriver première en athlétisme (je pratiquais la course, le lancer de javelot). Je marquais des buts en hockey sur patins. Mais c'est surtout en escrime que j'ai réalisé qu'il y avait « autre chose » que moi dans ce corps qui m'apportait cette facilité physique. J'étais la seule fille qui évitait les parades et venait toucher de la pointe de son fleuret tous les adversaires masculins. Malgré tout, c'est la natation qui remportait ma préférence, au point de rêver d'une carrière olympique.

Ma volonté aussi était double. J'ai réussi des choses que je ne pensais pas pouvoir faire, comme si j'avais été aidée par un autre. J’avais en moi la force de mon jumeau, la force d'Antonin. Avec le recul, je me rends compte que ce frère invisible était extrêmement présent, comme il l'est encore aujourd'hui. Il m'a toujours accompagnée. Ma clairsentience s'installait.

Mes parents formaient ce qu'on pourrait appeler un couple normal. Ils étaient mariés, ils étaient jeunes. J'étais leur premier enfant mais je crois qu'ils n'étaient pas vraiment prêts à m'accueillir. Ma mère avait vingt-quatre ans, elle n'était pas très mature. C'était une âme blessée par la vie. N'ayant pas reçu elle-même beaucoup d'amour, elle n'était pas en mesure d'accueillir un Être. Mon père, quant à lui, voulait absolument un garçon. Il était fier d'être le parrain de son neveu Théo, né dix ans plus tôt. Alors quand on lui a annoncé avec un grand sourire : « Tout s'est bien passé. C'est une fille ! », son visage s'est affaissé.

— On l'appellera Estelle, a décidé ma mère.

Il n’a pas répondu, ça lui était égal. Je n'étais pas un garçon, c'était tout ce que mon père voyait. Submergé par la déception, il devait malgré tout allé à la mairie déclarer la naissance de sa fille. Une fille… Il a répondu à l'officier de l'état civil dans un état second.

— Nom ?

— Loreau.

— Prénom de l'enfant ?

Le jeune père hésite. Qu'a dit sa femme, déjà ? Un prénom qui finit par « elle » … Ah oui, ce doit être…

— Christelle, quelque chose comme ça.

Et voilà comment moi, la fille qu'on aurait voulue garçon, je me suis retrouvée à porter un prénom qui ne m'était pas destiné. Il signifie « disciple du Christ ». Subtilement, j'entamais un chemin de vie spirituel insufflé de l'énergie christique. Ma vie aurait-elle été différente si je m'étais appelée Estelle ? Je ne le saurai jamais.

Ma famille était toute simple. Nous menions une vie modeste. Mon père, Armand, était maçon. Il travaillait dans l'entreprise de son frère. C'était pour lui une vraie déception de vie d'avoir eu deux filles et pas de garçon. Il nous ignorait, c'était comme si nous n'existions pas. Il n'était pas beaucoup présent à la maison. Après sa journée de chantier, il restait souvent pour boire un coup avec ses amis. Et les jours de congé, il partait chasser.

Ma mère, Marianne, était femme au foyer. Elle ne travaillait pas, comme on le dit communément de celles qui n'ont pas d'emploi salarié. Et pourtant elle se démenait. La maison était toujours impeccable. Cette propreté au foyer quelque part me sécurisait intérieurement. Elle cuisinait chaque jour les légumes que mon père cultivait dans le jardin et le gibier qu'il rapportait de la chasse. Elle n'a jamais été valorisée, ni pendant son enfance, ni lors de sa vie d'adulte mais c'était une mère débrouillarde qui a fait avec ce qu'elle était.

Quand Solange et moi revenions à la maison après l'école, nous goûtions, enfin surtout moi et ça exaspérait ma mère. Chaque soir, elle nous cuisinait de la soupe de légumes, la même pendant dix-neuf ans car rien n’était fait en conscience, elle a été en mode automatique toute sa vie.

Pendant toute mon enfance, mes parents m'ont fourni un toit et de quoi manger. Mais c’était un foyer sans chaleur. Je ne parle pas de notre maison, mal isolée, mal conçue, où il faisait toujours froid à cause de sa fréquence vibratoire très basse. Je manquais terriblement de la chaleur de cœur que mes parents ne savaient pas donner. J'avais besoin de beaucoup plus qu'un lit et de la nourriture. J'avais besoin d'amour et j'en manquais au point d'avoir l'impression d'avoir été adoptée.

Malgré les souffrances que j'ai subies par le mal-être de ma mère, j'admire son côté volontaire, qui avait aussi en elle une certaine naïveté. Parce qu'avant d'être une femme à l'humeur souvent noire, tenaillée par la tristesse, elle avait été une jeune fille gaie et insouciante. Elle avait pourtant été moqué toute sa scolarité pour ses rondeurs, malgré qu’elle ait arrêté l’école très tôt, ces railleries l’ont marquée à vie.

À l’âge adulte, Marianne était une jeune femme à la mode des années soixante-dix. Un peu plus mince, elle portait des pantalons à pattes d'eph’ et des blouses colorées. Son truc, c'était de faire la fête. Elle aimait sortir, danser, s'amuser, passer du temps avec d'autres jeunes.

Ses parents avaient une ferme laitière à Guérande. Elle était l'aînée de la fratrie, étant arrivée après un enfant mort à la naissance. Ses parents l'avaient appelée Marianne en hommage à Marie-Anne, la petite disparue. Marianne a donc été assujettie au Syndrome du Gisant ; j'ai été la première à en conscientiser, bien plus tard, les répercussions.

Les parents de Marianne fabriquaient du beurre, du bon beurre breton au sel de Guérande. Mon grand-père était fier d'être l'un des premiers de la région à avoir fait installer une salle de traite automatisée dans son exploitation. Chacun devant participer à la vie de la ferme, Marianne était obligée de garder les vaches après l'école. Pour s'échapper de cette vie laborieuse, elle sortait dès qu'elle le pouvait mais, quand elle revenait, elle était souvent accueillie par des coups de ceinturon que lui administrait son père. On n'avait pas le droit d'être joyeux.

Comme toutes les jeunes femmes, elle est tombée amoureuse. Son cœur s'est enflammé pour un homme espagnol, un commis venu travailler à la ferme de ses parents. La liberté de cet homme sans attaches, venu d'un pays étranger, la faisait rêver. Pablo, était tombé sous le charme de cette jeune fille rieuse.

— Je t'aime, lui a-t-il murmuré de sa voix chaude. Pars avec moi. Viens vivre en Espagne.

— Je t'aime aussi, a soufflé la jeune fille. Je veux passer la vie avec toi. Je vais en parler à mes parents.

Mais pour une famille d'agriculteurs, il était hors de question de laisser partir un enfant qui travaillait, qui plus est avec un étranger ! Le cœur brisé, Marianne est restée en Bretagne. Pablo est reparti en Espagne. Elle en a toujours voulu à sa famille de l'avoir empêchée de vivre sa vie. Mais elle n'a pas osé s'enfuir et braver l'autorité. Alors elle a continué à sortir pour oublier son amour perdu, en dansant jusqu'à l'épuisement sur des musiques disco.

C'est à un bal qu'elle a rencontré Armand. Il était beau garçon. Il faisait à peu près la même taille que Marianne, environ un mètre soixante. Les Bretons ne sont pas très grands. Son corps charpenté, musclé par son métier de maçon, donnait une impression de solidité. Ses cheveux châtain foncé étaient toujours bien coiffés. Il prenait soin de lui et s'habillait avec goût. Le soir du bal, il portait une chemise à col pelle à tarte, à la mode de l'époque. Il se rasait de près chaque jour avec grand soin, une habitude qu'il garderait toute sa vie. Les lumières colorées clignotaient au rythme de la musique disco. Marianne dansait à perdre haleine. Elle était belle, avec ses cheveux bruns permanentés coupés assez court, qui encadraient son visage de charmantes bouclettes. Les deux jeunes gens ont été attirés l'un par l'autre, c'est ainsi que leur histoire a commencé. Ils formaient un couple bien assorti, physiquement.

Armand a fait sa demande en mariage, qui a été acceptée par la belle et ses parents. Un jeune homme de la région, bien établi, un bon Breton, il avait tout pour être adoubé par la famille. Alors Marianne a quitté le bord de mer qu'elle aimait tant, le paysage où elle respirait le sel et la liberté des vagues à perte de vue. Elle s'est mariée et est allée s'installer à la campagne, à quarante kilomètres de là, dans une maison isolée. Son destin lui échappait. La fête était terminée.

Femme au foyer, Marianne souffrait de solitude. Elle s'ennuyait. Alors elle s'occupait avec morosité de ses deux filles. Ma sœur et moi étions toujours bien coiffées, tirées à quatre épingles. C'était comme si ma mère jouait à la poupée en nous vêtant de jolies robes. D’autant plus que, dans notre famille, c'était important d'être beau. Ma mère était très nerveuse de nature, et les claques partaient quand on la contrariait. Elle aurait voulu qu'on reste petites. Quand nous sommes devenues adolescentes, elle a pris ses distances avec nous.

J'avais treize ans le jour où mes premières règles sont arrivées. Ce dimanche-là, nous étions invités à déjeuner chez des connaissances. Bien sûr, je portais une salopette blanche. Quand j'ai constaté l'écoulement de sang, j'ai pris mon courage à deux mains pour demander de l'aide à ma mère.

— Ah, tiens ! Bon, prends ça, m'a-t-elle dit en me tendant une serviette hygiénique épaisse et très inconfortable.

Tel a été le seul accompagnement que j'ai reçu pour mon entrée dans le monde des femmes.

Quand j'étais bébé, je pleurais beaucoup. En grandissant, je rêvais d'avoir un grand frère. La présence d’Antonin était forte mais malgré tout, sans matière pour une petite fille qui cherche la chaleur des bras. C'est auprès de mes cousins que j'ai trouvé une présence masculine bienveillante. Ma mère nous emmenait souvent leur rendre visite, nous nous voyions environ une fois par semaine. Mon cousin Théo, le filleul de mon père, est également mon parrain ; il est de dix ans mon aîné. Mais c'est Antoine que je préférais, de trois ans son cadet. Je me vois bébé, dans un parc en bois, en train de les regarder, me nourrissant de leur présence. Ils me parlent, ils me sourient, ils me donnent des cubes que j'attrape maladroitement, ils me lancent un ballon qui rebondit sur mon ventre. Ils adorent me porter dans leurs petits bras d'enfants et moi je suis aux anges.

En grandissant, je m'étais mis en tête qu'Antoine était mon frère. Un jour, il m'a dit : « Je m'entends mieux avec toi qu'avec mes autres cousines. » Mon cœur a fait des bonds dans ma poitrine. Je sentais que notre relation était si spéciale ! Mon cousin était très gentil avec moi. Il me donnait l'affection que je n'avais pas chez moi.

Nous jouions beaucoup à l'extérieur. Nous avions la chance de vivre à la campagne, nous avions beaucoup d'espace pour nous amuser. J'ai été très tôt sensible à cet environnement de pleine nature. À la belle saison, dès que la tondeuse sortait ses lames, je m'attristais à l'idée que mon père coupe ces milliers de pâquerettes qui tapissaient les deux cent mètres carrés de terrain et je les admirais d'autant plus. Alors, je rassemblais toutes mes forces de petite fille et toute ma détermination en en cueillant le plus grand nombre possible afin de permettre leur survie dans un peu d'eau au milieu de la table de la cuisine. Et j'observais d'un œil noir cette machine tueuse de bellis perennis !

Ma tante, mère de Théo et Antoine et que j'appelais tatate, a été mes escales tendresse. Elle était pour moi une figure féminine affective. J'allais chez elle à vélo. Sa mère, Séraphine, était une femme douce et agréable. Quelle joie d'apercevoir sa dodoche bleue garée devant la porte de la cuisine lors de mes visites impromptues ! Elle savait faire les galettes de sarrasin comme personne, elle les garnissait de la compote de ses propres vergers pour le dessert.

Ce que nous préférions, mes cousins et moi, c'était les parties de cache-cache.

— Un, deux, trois, quatre…

Théo, le front appuyé contre le mur de la maison, commence à compter.

— Cinq, six, sept…

Antoine se cache derrière un buisson. Je me glisse derrière un tronc d'arbre.

— Huit, neuf, dix. Cachés ou pas, j'arrive !

Théo part à notre recherche. Antoine pouffe de rire, je glousse de joie.

— Trouvés !

Quels bons souvenirs !

Mais voilà, Théo et Antoine se sont pris de passion pour le foot, comme tous les garçons de leur âge. Et moi, je détestais le foot. Mes cousins étaient inscrits au club local, ils avaient un match tous les dimanches, plus les entraînements, et le mercredi il fallait jouer au foot aussi, dans le grand jardin où des cages avaient été installées. À partir de ce moment, quand je passais le portillon qui menait à leur maison, la joie de les revoir faisait place à la terrible obligation de prendre place dans les buts. Je ne comprenais pas leur passion pour ce sport. Pour moi, un garçon n'avait rien à faire à jouer au foot ; un garçon était fait pour donner de l'amitié. Mais c'était la condition pour voir mes cousins bien-aimés. Alors je jouais au football pour passer du temps avec eux.

Parce que j'avais besoin d'eux. Même si j'étais petite, je percevais bien qu'ils n'avaient pas les mêmes besoins que moi. Ils m'aimaient bien, ils avaient plaisir à me voir. Mais ils n'avaient pas besoin de moi autant que j'avais besoin d'eux. Mais cela ne me dérangeait pas, tant qu'ils me faisaient une place dans leur vie.

Puis ils ont grandi, sont devenus de jeunes adultes. Ils ont déménagé pour faire leurs études, laissant derrière eux leur petite cousine, fillette de dix ans avec laquelle ils n'avaient plus grand-chose en commun. C'était normal. C'est la vie. Mais j'aurais aimé que notre échange ne s'arrête jamais, qu'on continue à jouer à cache-cache comme avant. Je n'ai pu parler à personne de ma détresse d'enfant face à ce que je considérais comme une terrible perte. Parce que dans ma famille, on ne parlait pas de sentiments.

Et je me suis sentie terriblement seule, encore une fois. Seule comme le jour de ma naissance. Seule, comme tous les êtres humains confrontés à l'expérience de la vie. Les livres ont été ma survie.