Humblement, ces mains qui vous soignent - Jacqueline Rozé - E-Book

Humblement, ces mains qui vous soignent E-Book

Jacqueline Rozé

0,0

Beschreibung

Le magnétisme est une méthode de soins ancestrale. Cette pratique guérit toutes les affections bénignes, mais soulage également un certain nombre de maux qui résistent habituellement aux traitements médicamenteux. Si l’on retrouve l’imposition des mains (pour soigner) dans les Évangiles comme dans les textes égyptiens les plus anciens, il ne fait pas de doute qu’elle ne s’apprend pas dans les livres. Ni en un jour ! C’est d’abord reconnaître un don, une vocation, un appel. Être magnétiseur, c’est entrer en religion d’amour. Il faut pour cela avoir le désir de devenir presque parfait, apprendre l’humilité, savoir aimer votre prochain, ne jamais le juger, le comprendre et l’accepter tel qu’il est. Oui, c’est une vocation.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 247

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Je dédie cet ouvrage

À ma mère

qui n’a pas su m’aimer

et m’a ainsi obligée à aimer les autres,

À mes patients

qui ont pu, je l’espère, retrouver un bien-être

grâce au magnétisme,

À tous ceux qui ont su me comprendre

et m’ont permis d’aller plus loin

dans la recherche de moi-même,

Car c’est à la Vie

qu’il faut faire bonne figure

pour qu’elle puisse vous le rendre un jour.

Sommaire

Mon père, ce héros malgré moi

Amours contrariés

Donne et tu recevras

Humeur vagabondes

Un art méconnu

Conclusion

Du même auteur

Mon père,

ce héros malgré moi

Il existe des liens étroits entre les faits qui ont marqué mon enfance et le fluide magnétique qui coule de mes mains. Comment les faire ressortir ?

Ma famille a eu de tout temps des rapports privilégiés avec le magnétisme. Aussi loin que notre histoire remonte, je trouve des magnétiseurs. Mon oncle et mon grand-père, tous les deux artisans et excellents maris, étaient connus à Pornic et dans les environs pour les soins qu’ils prodiguaient généreusement à ceux qui venaient vers eux. C’était, à ce qu’on en dit, deux joyeux compagnons, un peu bourrus, certes, mais qui avaient un cœur débordant d’amour pour leur prochain. Plus avant, mon arrière-grand-père, boucher à Sainte-Pazanne, dans la campagne nantaise, a laissé dans les annales de son village, le souvenir d’un rebouteux de talent chez qui l’on venait le soir, après le travail, ou le dimanche matin, pour se faire « tirer les feux » ou délivrer de quelques douleurs d’arthrose. Il y a certainement une prédisposition familiale peut-être incluse dans nos gènes (disons plus savamment dans l’ADN de nos cellules), mais aussi, je le crois, inscrite dans le psychisme héréditaire de notre famille.

Pourquoi moi ? Lorsque je plonge dans la généalogie de ma mère, je ne vois rien de tout cela. Des notables, tout ce qu’il y a de bien, de bons catholiques qui pensaient bien, comme ils l’avaient appris à l’école et chez monsieur le curé, et qui ne voyaient pas cette pratique d’un œil complaisant. Au demeurant, elle restait mal connue et était vilipendée à longueur d’année par ceux qui aiment l’ordre, les choses qui se voient, se touchent, se prouvent et ne sont pas discutables. Ce sont les mêmes, d’ailleurs, qui avec toute la logique de leur mauvaise foi, ne remettront pas une minute en cause, du moins publiquement, l’existence de Dieu !

Ah, si ! J’oubliais ! Un frère de ma mère pouvait également soigner avec ses mains, mais il n’en parlait pas et cachait sa pratique derrière la médecine des plantes qu’il affectionnait et professait, et dont il faisait profiter amis et cousins. C’était un prudent qui n’aimait pas les histoires.

Les préjugés vont bon train. Ces jugements ou ces “a priori” que l’on ressasse sans y avoir réfléchi, simplement parce que papa, maman, la grand-mère ou le grand-père, l’instituteur et (preuve par neuf !) la télévision l’ont dit et nous ont demandé de les croire sans discuter. Eux, c’est-à-dire ils ou elles, vous les croyez sur parole, « ils ne vous mentiraient pas », ditesvous. En êtes-vous tellement certain ? On ne rend pas toujours compte du préjudice qui découle – autant pour soi-même que pour les autres – des jugements que l’on porte. Mais quand on le subit, cela fait toujours très mal. J’ai dû m’y habituer très jeune : quand on exploite le don que j’ai, quand plus tard on en fait un métier, ou plus exactement un service pour les autres, on doit accepter les critiques de ceux qui parlent sans savoir. J’en ai fait les frais.

De ma jeunesse, je ne garde pas bonne mémoire. Vais-je pour autant me plaindre et vous ennuyer avec mes malheurs intimes ? N’en avez-vous pas connu, vous aussi ? Peut-il vraiment se pencher sur les autres celui qui ne connaît de la vie que son lit de pétales de roses ?

Ma mère a été malheureuse, c’est certain, et il est fort possible que ses souffrances m’aient marquée par ricochet. Tout avait pourtant bien commencé pour elle. Jusqu’à l’âge de quatre ans, elle avait vécu avec ses parents, heureuse et comblée, aimée. Rien à dire : le bonheur tranquille d’une vie qui s’annonçait plutôt bien, exempte de soucis et de maladies.

Et puis, brusquement, tout avait basculé. Sans doute parce qu’ils pensaient ne pouvoir décemment subvenir à ses besoins, ses parents la confièrent à une famille d’accueil. Il s’agissait de personnes de bonne condition, bien à tous égards, et qui promettaient de lui donner une éducation raffinée. C’était des personnes âgées, certes, mais qui s’en occupèrent bien.

Cependant, quelques années plus tard, le vieil homme fut emporté par une crise cardiaque. Son épouse ne s’en remit pas et fut à son tour confiée à une maison de retraite.

Maman revint chez ses parents. Elle n’avait pas huit ans. Mais son frère et sa sœur, probablement jaloux de cet intermède chez des personnes plus riches et socialement plus élevées, lui réservèrent un accueil plutôt glacial.

Passèrent quelques années et, à trois semaines d’intervalle, elle perdit à son tour ses parents : son père, d’un tétanos contracté en se piquant le doigt sur un vieux clou rouillé,et sa maman, d’un cancer. Que de bouleversements pour cette enfant ! Comment oublier, se croire aimée, et par qui, accepter la vie telle qu’elle vient, s’accepter soi-même, s’aimer ?

Cet amour qui lui a tant fait défaut, elle n’a jamais pu m’en donner ma part, une toute petite part qui aurait fait vivre mon cœur. Non, je n’ai rien reçu d’elle, pas une once. C’est ainsi ! Elle n’y est pour rien. Je ne la blâme pas. Ma solitude et ma douleur sont les miennes : en venant sur cette terre, j’ai choisi ma mère. C’est la loi de la vie. Il me fallait apprendre à aimer. C’est fait : aimer, c’est donner quand on n’a pas reçu.

Pour maman, c’était plus difficile. On lui avait donné l’amour, puis on le lui avait repris, ainsi que la tendresse et l’affection. Ce fut son lot. Elle n’a pas compris, elle ne s’est pas dépassée. Voyez, c’était à moi de le faire et de reprendre par là le don qui me venait du côté maternel. La destinée…

Je suis née deux jours avant le printemps. J’avais un grand frère de huit ans déjà. Maman, à ma naissance, n’avait que vingt et un ans. Elle était mariée à un homme de dix ans son aîné et, naturellement, elle n’avait rien appris des choses de l’amour. Je ne crois pas qu’elle ait été heureuse dans cette relation. Mon père, en effet, avait toute la rudesse d’un homme qui n’avait pas connu sa mère et avait été privé de joie, de tendresse et de bonheur durant toute son enfance. Elle était bien trop jeune et inexpérimentée pour savoir comment ouvrir la carapace sous laquelle son cœur battait encore faiblement. Elle n’en eut pas le temps, d’ailleurs car, onze mois après leur mariage, j’arrivai.

Toute petite déjà, je me sentis différente des autres enfants et, soit par peur, soit par instinct pour me protéger, je me tenais à l’écart. Dans notre appartement, je n’éprouvais pas le besoin de me déplacer d’une pièce à l’autre, comme le font généralement les enfants. À dix-huit mois, je ne marchais pas, me contentant de sauter à pieds joints quand l’envie me prenait de faire un peu d’exercice. Si bien que mon père ramena un jour une colombe qu’il avait achetée sur le marché de la place Émile Zola :

– Regarde cette colombe, me dit-il. Je vais la mettre dans la volière, au fond du jardin. Quand tu sauras marcher, tu pourras aller la voir ! Ah mais !

Je me vois encore dans les bras ou dans les jupes de maman, alors que j’avais à peine trois ans. Je ne pouvais pas me résoudre à la quitter. Est-ce à dire que je pleurais dès qu’elle me posait à terre ou me couchait dans mon berceau ? Probablement, mais de cela, je ne me souviens pas ! Se rappelle-t-on les mauvais souvenirs de la petite enfance ? Je ne fais allusion ici, bien évidemment, qu’aux petites contrariétés et aux gros chagrins d’une enfant qui fut malgré tout choyée par ses parents.

Ils avaient pris en gérance une petite poissonnerie, rue Mazagran, dans le quartier de Canclaux, à Nantes. Mais mon père travaillait sur les chantiers de reconstruction dans les spécialités de la maçonnerie et du carrelage. Ma mère, seule, tenait le petit commerce. Très tôt le matin, elle allait s’approvisionner sur le port quand les bateaux mareyeurs apportaient leur pêche. Puis elle préparait les poissons et garnissait l’étalage. Le magasin restait ouvert toute la journée pour satisfaire les désirs d’une clientèle bourgeoise et exigeante. Dans ces conditions, me garder à la maison n’était pas de tout repos, car j’étais espiègle et me sauvais à tout instant pour aller jouer dans la rue ou quémander tantôt une friandise chez l’épicière, tantôt un bonbon chez le boucher qui avait les meilleures dragées du monde. Je m’ennuyais lorsqu’elle me laissait seule dans le petit appartement que nous occupions au-dessus de la poissonnerie. Combien de fois suis-je donc descendue, dès la fin de ma sieste, parfois à moitié nue, sans attendre que maman monte pour m’habiller ? Cela horrifiait les vieilles dames et les clientes de ce quartier très chic.

Il fut question de m’inscrire à l’école, et ce ne fut pas une mince affaire ! Pendant des semaines, je me roulai par terre dans la classe ou dans la cour de récréation, réclamant ma mère au milieu de mes sanglots. Cependant, je ne réussis pas à faire céder l’institutrice. Par contre, la vieille dame qui avait la charge de me garder le jeudi, se lassa vite de mes colères et de mes refus malgré ses efforts pour me gâter de crêpes, de galettes et de gâteaux fourrés tandis qu’elle tirait de son vieux phonographe à pavillon toutes les chansons enfantines du répertoire.

J’étais ainsi, vive et spontanée avec les autres enfants de mon âge, que j’aimais le plus naturellement du monde, mais également un peu en marge, réservée, comme si je devais absolument faire attention… Mais, à qui ? Moi ? Bien sûr que non ! À quelque chose de très précieux que j’avais en moi et qui me paraissait fragile, ténu. Un lien, un tout petit fil, mais que reliait-il ? À vrai dire, à cet âge, je n’en savais rien. Je me contentais de ne pas exposer ma sensibilité toute neuve aux rudoiements de mes petits camarades de jeu. Je n’avais pas besoin comme eux de m’extérioriser violemment, notamment pendant le temps des récréations. Tout en moi et sur moi coulait doucement : l’énergie, les choses bonnes ou mauvaises, le plaisir et les peines.

La vie a grandi en moi. J’ai appris à souffrir tous les jours, à chaque instant, en silence. À quoi bon réclamer et se plaindre ? C’est peine perdue.

Les jours se succédaient, ainsi que les classes et les apprentissages de toutes sortes. Je vivais dans mon petit monde. J’osais à peine ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait. Franchement, autour de moi, je ne voyais rien de vraiment beau.

J’avais un oncle qui habitait à la campagne, au village des Couets, dans une vaste ferme qui, jadis, faisait office de monastère. Nous y allions souvent, le dimanche ; tantôt pour nous délasser, tantôt pour aider aux travaux de la ferme : les foins, la cueillette des pommes, les vendanges. Moi, j’aimais surtout la compagnie des bêtes, de la basse-cour à l’étable. C’est là que j’ai pris le goût de la nature, que j’ai appris le respect de la vie. Mon oncle était un homme droit et sincère, aimant la vie, amoureux du beau et serviteur du bien. La guerre de 1940 lui a malheureusement tout pris et il a fini bien tristement.

À la maison, on ne parlait pas de rebouteux ni de guérisseurs. Les mots autant que la chose elle-même étaient bannis. Avec le recul, je suppose que mes parents craignaient d’être montrés du doigt. Si l’on avait su… Car ils s’étaient rendu compte que j’avais le don ! Oh, pas grand-chose, au début. Par exemple, je faisais éclore les boutons de rose en quelques minutes, quand je les plaçais entre mes mains. C’est ainsi que je pouvais offrir à maman, bien avant le temps des fleurs, des bouquets d’églantine. Les animaux venaient vers moi et me présentaient spontanément leur flanc, un jarret blessé ou rhumatisant. Je passais discrètement mes mains sur eux. Les adultes ne voyaient rien ou faisaient semblant. J’avais quatre ans et un chiffon en guise de poupée.

Puis un jour, la guerre arriva ; à Nantes. Elle nous surprit. Mon père fut mobilisé…

Nous l’accompagnâmes jusqu’à la porte d’une caserne, un grand bâtiment gris aux allures sinistres. Il y pénétra et disparut bientôt à nos yeux. Maman pleurait. J’appris plus tard qu’il était envoyé sur le front des Ardennes. Il y resta durant toute la « drôle de guerre », attendant un adversaire qui ne venait pas. Et pour cause ! Cet ennemi était occupé à dévorer la Pologne et les Balkans. Nos armées auraient pu l’en empêcher, mais elles n’avaient pas d’ordre… Et sans ordre… n’est-ce pas ?

Quelques mois plus tard, dans la débâcle qui suivit l’invasion allemande, mon père prit un mauvais coup. Je ne le sus pas tout de suite, ni même comment maman apprit qu’il avait été blessé sur le front des Ardennes. Mais je me souviens des recherches qu’elle entreprit alors dans les hôpitaux de la région. Je l’accompagnais, affreusement angoissée. Plus nous cherchions, moins nous trouvions. C’était plus que désespérant ! Devant nous, les visages se fermaient. L’espoir tombait.

Finalement, des cousins retrouvèrent la trace de papa dans une maternité de Rennes, transformée en antenne chirurgicale sous contrôle allemand. Mon père avait été salement touché et son bras quasi arraché, si bien que l’amputation s’était imposée.

Dans le car qui nous emmenait vers Rennes, je frissonnais. Comment allais-je retrouver mon papa ? Maman, à son habitude, ne parlait pas. Elle n’a jamais su me prendre dans ses bras, me réconforter. Côte à côte, dans ce bus qui nous brinqueballait sur la route étroite, nous restions l’une et l’autre murées dans notre douleur.

Ce bras que mon père perdit sur un terrain d’aviation reste pour moi l’insigne de la lâcheté d’un très grand nombre d’officiers et de soldats dans cette armée de 1940, mal préparée, mal équipée, et démoralisée par les politiciens avant même d’avoir combattu.

Le terrain d’aviation était cerné par les troupes allemandes, la bataille était perdue d’avance. Mais il restait à défendre l’honneur des armes et la vie des hommes qu’on leur avait confiés. Les officiers qui commandaient avaient cependant préféré fuir dès les premiers échanges de coups de feu, pour échapper à l’hécatombe certaine. Ils avaient emprunté le dernier avion disponible, laissant leurs hommes sans chef et sans ordres, à la merci de l’ennemi. Quand l’assaut s’était achevé et que le silence était retombé sur les soldats martyrs, mon père gisait dans une mare de sang. Il respirait faiblement. Un officier français était encore là. C’était un Nantais, le capitaine A**. Lui, il n’avait pas fui. Il s’approcha et leurs regards se croisèrent. Au jeune chirurgien qui était là par hasard, et peu enclin à l’héroïsme, il donna l’ordre d’intervenir et de faire cesser l’hémorragie. L’autre s’exécuta de mauvaise grâce. Mais mon père fut sauvé.

Il ne se remit jamais de ce moment terrible. Le bruit de l’explosion, la chair déchirée, horriblement mutilée, l’abandon de la hiérarchie… Tout cela créa en lui un traumatisme somatique qui persista jusqu’à la fin de ses jours. À l’époque, il n’y avait évidemment pas de cellule psychologique de crise, pas plus que de Prozac, ce médicament psychotrope qui fait oublier tous les soucis. Mais enfin, mon père était vivant.

Au moment de monter dans le car du retour, je n’avais pas complètement quitté mon père, et je restais suspendue à son image. C’était très dur pour moi de le laisser de nouveau seul dans cette ville inconnue dont je voyais les toits sévères derrière la place où nous étions regroupés avec d’autres voyageurs, devant le car qui allait nous ramener à Nantes.

Soudain, il y eut un grand bruit, des cris. Dans la bousculade qui suivit, maman fut projetée dans le car tandis que j’étais encore sur le trottoir. Le car démarra, les passagers continuant de se bousculer aux portes, s’agrippant et se hissant comme ils le pouvaient. Les sacs et les cabas fusaient par les fenêtres. J’avais peur. J’appelai maman.

Voyant que rien n’y faisait, je me mis à hurler. Deux scouts qui devaient embarquer également, se rendirent compte de ma détresse et me firent passer par l’une des fenêtres. Je m’affalai sur les genoux d’un passager avant de retrouver ma mère. Quelle angoisse ! Elle ne m’a plus jamais quittée.

Le car fit encore quelques mètres et s’arrêta au bout de la place, sous les tilleuls, pour laisser monter les derniers passagers. Dans le ciel, la ronde mortelle des Stukas allemands crachait le feu et la mort. Nous quittâmes rapidement Rennes par des voies détournées.

J’avais cinq ans, et je n’avais pas ma poupée avec moi.

Il fallut abandonner la poissonnerie que maman ne pouvait pas gérer seule. Elle confia la vente du fonds de commerce à un notaire peu scrupuleux qui s’entendit, je ne sais comment, avec la nouvelle gérante. Résultat : une fois acquittées toutes les charges, mes parents ne récupérèrent rien du produit de la vente. Ils étaient ruinés.

Ma mère loua alors un petit appartement au rez-de-chaussée, rue de l’Abreuvoir. Il n’était éclairé que par une seule fenêtre au bout d’un étroit couloir. Pour subvenir à nos besoins, elle avait trouvé un travail d’aide-soignante dans un hôpital militaire qui venait d’ouvrir dans les locaux désaffectés du collège Saint Stanislas. Là, elle aidait autant qu’elle le pouvait, les jeunes soldats à s’évader. Ce n’était pas facile, car les contrôles allemands se renforçaient et les perquisitions dans les vestiaires du personnel se multipliaient. En effet, il fallait cacher les vêtements et les effets de ceux qui s’étaient envolés. Ma mère avait trouvé un subterfuge : elle les accrochait à une fenêtre qui donnait au-dessus du potager des Sœurs hospitalières. Celles-ci les ramassaient un peu plus tard et les donnaient aux pauvres qu’elles assistaient.

– Ce matin, nous dit-elle un soir en rentrant à la maison, deux soldats allemands se sont présentés à la porte de l’hôpital, avec une liste de noms. « Nous venons chercher les prisonniers dont les noms figurent sur cette liste », ont-ils expliqué en tendant un ordre du commandement allemand.

Ma mère avait alors reconnu parmi les noms inscrits, ceux de quelques malheureux qui étaient venus passer une radio. Ils étaient encore là, dans une salle voisine.

– Ils sont déjà partis, avait-elle cependant répondu avec aplomb aux soldats peu méfiants.

– Bon… Après tout, on n’en a rien à f…, déclara le gradé. Et ils s’en étaient allés.

L’occupation ennemie se mit en place et les Allemands finirent par prendre la direction de l’hôpital. Terminé les évasions et les disparitions nocturnes ! Gare aux résistants ! Bientôt, ce furent les rafles, notamment celle de cinquante otages, en représailles de l’assassinat d’un officier allemand.

Qui se souvient encore de maman, qu’on appelait affectueusement M’dame Trottinette ? Le petit-fils de Georges Clémenceau, qu’elle a soigné avec dévouement, ou bien tel ou tel anonyme qui arpentait les couloirs de l’hôpital à la recherche d’une issue non gardée ? Il doit y en avoir encore quelquesuns qui ont gardé l’image de cette petite femme au caractère droit et fort. Une vraie résistante, ma foi !

Pendant qu’elle s’empressait au chevet de ses chers petits, qui s’occupait de moi ? C’était Bernard, mon demi-frère aîné, qui n’avait que treize ans, alors. Il me ramenait à la maison le soir, en sortant de l’étude. Cela voulait dire que je devais l’attendre deux bonnes heures chez la concierge, après la fermeture de l’école maternelle. Cette concierge était une très brave femme. Elle m’avait prise en pitié parce que j’étais gauchère et qu’à cette époque, cela était considéré, par les enseignants, comme une tare honteuse qui me valait régulièrement des coups de règle sur les doigts. Comme je n’arrivais pas à écrire correctement ou à faire des découpages qui m’étaient demandés presque chaque jour pour exercer ma main droite, c’est elle qui me les confectionnait.

Après un essai peu concluant chez les sœurs de Saint Similien, il fut convenu que mon frère me garderait le jeudi et pendant les vacances scolaires. Bernard avait une patience d’ange, et il lui en fallait pour me supporter, moi, mes exigences et mes pleurs quand il ne voulait plus jouer à la dînette ou qu’il tardait à me donner mon bol de lait chaud. Je n’arrêtais pas de faire des bêtises. Pour cacher mes manques, probablement. Par exemple, je me souviens encore de ce jour où il avait étalé sur la table les beaux timbres dont il fait la collection. Je ne sais pas quelle mouche me piqua, mais voilà que je soufflai dans mon bol, et hop ! tout le lait se répandit sur les fragiles figurines, les souillant à jamais. Il me regarda longuement, mais ne dit rien. Il savait déjà pardonner, mon grand frère !

Pardonner, c’est indispensable si l’on veut continuer sur le chemin. J’ai, depuis longtemps, pardonné à ceux qui m’ont fait du mal. J’ai aussi pardonné à ces Allemands qui ne se sont pas tous montrés odieux et sanguinaires, mais qui ont su parfois montrer un peu d’humanité envers leurs prisonniers. Il n’y a pas de bons et de méchants, mais en chacun d’entre nous se profile le meilleur comme le pire.

Mon père finit par rentrer à la maison. Nous n’étions pas prévenues de son arrivée et donc ne l’attendions pas. Maman, qui avait constamment peur, avait l’habitude de verrouiller en permanence les serrures. Aussi, est-ce par la fenêtre qu’il entra dans notre petit appartement. Il était hagard, le visage sombre et torturé, le regard étrangement absent. Il avait pour tout vêtement un pyjama rayé, accoutrement humiliant réservé aux prisonniers. Il était brisé. La guerre prend, mais ne rend pas.

À peine fut-il remis de son opération qu’il souhaita trouver une occupation pour ne pas rester enfermé à la maison. Comme il ne pouvait plus travailler en usine, le commandement militaire l’affecta au Service de nettoiement des abris et des caves dans lesquels se trouvaient encore de nombreux cadavres en décomposition. Ce n’était pas vraiment un travail agréable, mais il l’accepta, ayant conscience qu’en dépit de son handicap, il était moins mal loti que ces malheureux dont il arrachait la dépouille aux rats.

Je me souviens, dans cette époque difficile, de mes attentes interminables devant l’échoppe du laitier, rue Marchix (qui fut plus tard dévastée par les bombes). Juste pour un litre de lait ! Il m’arriva d’avoir à faire la queue toute la journée du jeudi, qui était alors le jour de repos hebdomadaire, pour n’avoir en définitive qu’un fond de bidon, pas même de quoi remplir un bol.

Sur les conseils de ma mère, je recherchais dans les caniveaux des tickets de rationnement qui pouvaient y être tombés. Ils étaient, en effet, si petits, si minces, et ils se déchiraient si facilement, qu’il n’était pas rare d’en perdre. Un de mes endroits de prédilection était la rue Boileau, devant le magasin LU. Il y avait là, en permanence, une queue interminable de jeunes mamans qui tentaient d’obtenir des biscuits. Moi, je remontais et je redescendais vingt fois la rue, les yeux rivés au caniveau. Je n’y trouvais pas de biscuits, mais des tickets que j’allais ensuite échanger à la boulangerie contre de belles miches de pain. Pour le paiement, je n’avais pas de problème, car la boulangère pratiquait encore la vente à la coche. Quand notre bâton était complètement strié de coches, elle faisait quérir mon père qui la réglait sans rechigner. La confiance régissait les rapports entre les commerçants et leurs clients. Cela a changé depuis.

J’avais neuf ans, j’avais faim. La faim, c’est terrible quand on est un enfant ! Celui qui n’a pas souffert, peut-il comprendre la souffrance des autres ?

Par exemple, je revois cette femme qui était juge pour enfants. L’épisode se passe bien plus tard, en 1949 ou 1950… Je ne sais plus exactement, mais peu importe, la date ne change rien à l’affaire. Je me souviens que nous étions en plein hiver et qu’il faisait très froid. J’étais alors employée dans une petite épicerie et je commençais à gagner ma vie. Cette femme entra dans notre petit commerce. J’étais frappée par l’allure très mondaine et très autoritaire de cette cliente, mais je le fus plus encore par ce qui se passa ensuite.

Pendant que l’épicier s’affairait à lui préparer sa commande, elle regardait dehors. Un petit garçon était là, debout derrière la vitrine givrée, regardant ce qu’il se passait à l’intérieur de la boutique et semblant attendre quelque chose. La femme ouvrit la porte et elle lui fit signe de s’approcher.

« Est-ce que tu as faim, mon petit ?

– Oui, M’dame.

– Je vais te donner du pain et du fromage, mais je veux d’abord que tu ailles te laver à la fontaine que tu vois là-bas, sur la place. Tu es trop sale et tu es assez grand pour comprendre qu’un enfant doit se laver tous les matins.

– Oui, M’dame.

L’enfant se dirigea alors vers la pompe à eau. Il se déshabilla entièrement et, là, dans le froid glacial, se débarbouilla avec le petit savon que la juge lui avait donné. Il rinça sa tête, son petit torse et ses membres à l’eau glacée. Enfin, il se rhabilla et revint vers l’épicerie, tendant le reste du savon à cette femme. Moi, de mon côté, j’avais couru jusqu’à la boulangerie toute proche pour y acheter une miche de pain que j’avais copieusement garnie de fromage. Je la lui tendis.

– Merci, M’dame.

Cette scène est encore ancrée dans ma mémoire. La faim, la vraie, celle qui tenaille les côtes et creuse douloureusement le ventre, celle-là nous amène à tout supporter, à tout accepter pour un bout de pain.

Aujourd’hui encore, je souffre en pensant aux enfants qui, sur tous les continents et sous toutes les latitudes, à Budapest comme à Rio, à Yamoussoukro comme à Bali, subissent la faim, les privations et la violence des adultes. Je songe à ces petits orphelins, ces enfants abandonnés, parfois responsables d’un plus petit qu’eux, et qui, dans les mégapoles du Caire, de Mexico ou de Calcutta, fouillent les poubelles et les déchetteries, disputant aux rats et aux vautours un morceau de lard à partager avec d’autres, ou une épingle à nourrice qu’ils iront échanger dans la rue contre un jeton de monnaie.

Les rues ont une histoire. Mon frère disait : « Jacqueline, tu apprendras plus dans la rue qu’au cinéma ou dans les livres. L’important est de comprendre comment vivent les gens et comment les idées et les mots se mettent en place dans leur tête ! »

Vous qui passerez peut-être un jour dans cette rue de l’Abreuvoir, savez-vous combien d’enfants glissaient avec moi sur les rampes qui la bordaient, quand le tramway n’y circulait pas encore ? Ma mère n’aimait pas ce jeu, me grondait et parfois me giflait quand elle me surprenait à lui désobéir. Mais rien n’y faisait : je glissais avec un plaisir sans mélange sur la rambarde de fer luisant. Et j’observais, entre autres, l’allumeur de réverbères qui, le matin et le soir, faisait son office. C’était un spectacle inouï que de le voir faire avec sa longue perche qu’il tenait droite comme la hampe du drapeau de la modernité. Il n’était pas peu fier de son emploi et de son utilité, cet employé municipal ! Certains jours, il montait à l’échelle qu’il portait toujours à l’épaule, et astiquait les vitres du lumignon. J’applaudissais.

Il y avait aussi le vitrier qui passait en criant : « Vitres, les belles vitres ! »

Les vitres, en effet, n’étaient pas solides comme elles le sont de nos jours. Elles cassaient au moindre choc. Et, dans toutes les familles, les enfants étaient priés de guetter le vitrier autant que le laitier du matin.

Vous souvenez-vous, nantais, de Marcel qui nettoyait les marches dévalant depuis la place de Bretagne ? Il les frottait avec du savon noir, puis les rinçait à petits jets d’eau qui crépitait et vous éclaboussait… J’en profitais pour faire des petits bateaux en papier que je lançais dans la pente du caniveau. Je m’imaginais dans l’un d’entre eux, dérivant sur la Loire jusqu’à l’estuaire. Puis il m’emportait vers d’autres mondes, très loin de notre petit logement empuanti et sans soleil.

Il y avait un artisan que je n’aimais pas beaucoup. C’était le chiffonnier qui ramassait les cartons et les peaux de lapin avec lesquelles on faisait des manteaux, des doublures et des chiffons d’encaustiquage. Il est vrai que, enfant, ma mère m’avait menacé de me donner à lui si je n’étais pas sage. Sa saleté repoussante, son grand chapeau limé et ses yeux noirs et terribles me glaçaient.

Toutes ces choses et tous ces métiers donnaient un parfum de vie et nourrissaient dans la rue une joie, une rude convivialité et une bonne humeur qui n’existent plus aujourd’hui.

Il y avait aussi les drames cachés derrière les persiennes.

Un jour, le fils de l’un de nos voisins tomba de la fenêtre. Il habitait au quatrième étage de notre immeuble. Ce jour-là, j’étais avec ma mère dans l’appartement quand nous entendîmes d’abord des cris au-dessus de chez nous, puis un bruit de lutte, et enfin un long, très long hurlement qui précéda un bruit mat, sourd, quand la vie explosa du corps de l’enfant qui s’écrasait au sol.