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Dans ce livre inspiré de faits réels, Jacqueline Rozé renoue avec un thème qui lui est cher, celui de l’enfance difficile. Elle nous raconte avec simplicité et humilité, une période de son existence et nous invite à ne jamais baisser les bras, pour toujours aller de l'avant.
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Seitenzahl: 173
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Les marches de la sagesse - 2006, Les 2 Encres - 2015, BoD
La mal venue - 2006, Les 2 Encres
L’ingénue des Folies Siffait - 2009, Les 2 Encres
Marchands de mort - 2010, Les 2 Encres
Adieu primevères et coquelicots - 2010, Les 2 Encres
Le Ressac de la Loire (poésies) - 2011, Les 2 Encres
Le manoir de la douleur - 2011, Les 2 Encres
Les Sourires d’inconnus - 2012, Les 2 Encres
Le leurre d’une vie - 2013, Les 2 Encres - 2016, BoD
Moi, Titi, chat-guérisseur - 2015, Les 2 Encres - 2015, BoD
L’injustice que l’on souffre de la part de ses proches cause une douleur plus cruelle que le fer
Tarafa an Baki
La vie heureuse, c’est une âme libre élevée, intrépide et inébranlable
Sénèque
La vie d’un homme de bien est un combat continuel des mauvais penchants
Louis Philippe de Ségur
On n’est jamais trahi que par les siens
Bible, manuscrit du XIVe siècle
Chacun est prisonnier de sa famille, de son milieu, de son métier, de son temps
Jean d’Ormesson
Tout arrive dans la vie tôt ou tard
Proverbe yougoslave
Le destin est ce qui nous arrive au moment où on ne s’y attend pas
Tahar Ben Jelloun
Je dédie ce livre à ma mère qui a eu le courage de se confier à moi avant de partir. Ces quelques mots que j’ai toujours entendus « Tu es venue trop tôt ou trop tard », que voulaient-ils dire ? Toute une vie, j’ai cherché à comprendre. J’arrive bientôt à la fin de mon existence, pour enfin saisir le sens de ses paroles, en imaginant en parallèle ce qu’aurait dû être ma vie, si ma mère avait pu épouser celui qu’elle aimait et qu’elle a toujours aimé jusqu’à la fin de sa vie…
Ce livre, Le Leurre d’une Vie, est ainsi né des confidences de ma mère, il m’a été inspiré par ce qu’elle m’a confié. Certes, il s’agit d’un récit de fiction mais directement inspiré de faits réels. Certains lecteurs que je ne connais absolument pas, que je n’ai jamais rencontrés, se reconnaîtront peut-être dans la vie de Georgette et de Bernadette, car les destins, malgré leur singularité, se ressemblaient parfois, au siècle passé. Au siècle passé, tout comme de tout temps, en fait...
En effet, ce leurre dans lequel Bernadette a grandi n’a-t-il pas été celui de nombreux enfants et ne le demeure-t-il pas encore, parfois ?
Toute ma reconnaissance à tous ceux qui m’ont aidée dans mes recherches :
- La mairie de Château-Gontier
- La mairie de Pornic, l’urbanisme et tous les services annexes
- La Mairie du 13e arrondissement de Paris
- Les Archives départementales de Laval et de Pau
- L’Hôpital Bichât, à Paris
- La médiathèque principale de Nantes ainsi que les Archives Départementales
Mes remerciements également à cette brave personne de Pornic rencontrée au cours de mes recherches, ainsi qu’à Thérèse Delaforge et à Christiane Legris-Desportes.
Je n’ai trouvé que compréhension, gentillesse et aide. Merci à tous.
Prologue
Georgette
Bernadette
Les révélations
Lohan
Longtemps, j’en ai voulu à ma mère.
Je lui en ai voulu longtemps, parce que je ne comprenais pas…
Je n’admettais pas qu’elle ait accepté de mener cette existence où elle était tout sauf heureuse, je ne la supportais pas soumise, courbant la tête, se laissant dominer, me laissant malmener. Je la devinais autre que la façade qu’elle nous montrait, je devinais la déchirure qu’elle tentait de cacher…
Avec toutes ses qualités, elle aurait pu – dû, pensais-je – prétendre à une autre vie.
Je lui en ai voulu de n’avoir pas été une mère plus aimante, plus protectrice envers moi. Bien sûr elle s’occupait de moi, j’étais nourrie, vêtue, scolarisée, mais où était la tendresse ? Où étaient les marques d’affection ? Où, la chaleur enveloppante d’un amour maternel ?
Pourtant, de l’amour, de la tendresse, elle était capable d’en donner. Gérard, mon petit frère, en recevait. Elle avait épousé mon père pour aimer son fils, Roger, né d’un précédent mariage. Pourquoi pas moi ? Pourquoi laissait-elle mon père me malmener, me maltraiter, comme il le faisait le plus souvent ? Pourquoi ne répondait-elle jamais aux questions que je lui posais ? Pourquoi se détournait-elle de moi quand il aurait fallu simplement m’expliquer, dire la réalité des choses ? Les enfants comprennent tout quand on les aime. Pourquoi les adultes l’oublient-ils si fréquemment ?
Souvent, seule sur ma chaise, dans un coin de la maison, je souhaitais être orpheline. Je désirais ne pas être celle que j’étais, celle qu’on ne voulait pas que je sois.
Et puis, à quatre-vingt-douze ans, ma mère m’a enfin parlé ; elle s’est enfin ouverte et confiée, elle m’a raconté sa vie, elle a répondu à mes questions, elle a effacé les zones d’ombre qui nous empêchaient de nous voir, de nous comprendre et de nous aimer.
C’était bien tard. Mais il n’est jamais vraiment trop tard pour comprendre l’autre, lui dire qu’on l’aime.
Alors j’ai compris, j’ai admis, j’ai accepté.
J’ai des regrets, certes. Tout aurait pu être tellement différent, tellement plus lumineux ! Mais, toute rancœur a disparu, mon cœur se sent plus serein et a libéré mon corps, bloqué, qui refusait d’avancer...
Et je me suis rendu compte que ma vie et celle de Georgette, ma mère, se ressemblaient beaucoup, se faisaient écho à travers le temps.
Aujourd’hui, je livre cette histoire telle qu’elle me l’a racontée, ou plus exactement telle que je l’ai recomposée au fil du temps. L’histoire de sa vie, de la mienne : la face immergée du leurre, de la douleur, mais malgré tout un hommage à sa mémoire. Elle, ma mère, celle qui s’est tue, croyant bien faire, ou ne sachant pas, tout simplement, que la vérité, loin de détruire, est une lumière qui aide à avancer.
Et, je l’avoue, cette vérité, cette histoire, j’ai besoin de me dire qu’un jour, peut-être, elles iront jusqu’à toi.
En vain, probablement, car il est bien tard, mais peu importe.
Quand Georgette, ma mère, y naît en 1913, Pornic n’est pas le joli port de plaisance de la côte de Jade que les touristes recherchent de nos jours pour y passer d’agréables moments de vacances, loin du stress quotidien. C’est une petite bourgade d’un millier d’habitants, où tout le monde connaît tout le monde et où les langues vont bon train. Un endroit rude où la vie est dure pour les petites gens qui s’usent au travail pour éloigner la misère, tenace, obstinée, toujours prête à se manifester sous une forme ou sous une autre. Certes, des baigneurs venus des villes commencent à s’y rendre régulièrement en villégiature, mais ces étrangers, comme on les appelle, ne viennent qu’aux beaux jours pour prendre leurs bains de mer. Bourgeois et aristocrates, hommes en passe de devenir célèbres – Lénine, Proust – affluent alors, les cabines à roulettes devenant visions familières. Mais la population locale ne profite pas encore vraiment de l’activité ainsi générée par le développement balnéaire, même si elle fait le bonheur des saisonniers et de certains commerçants. Loueurs, restaurateurs et femmes de marins qui poussent leur baladeuse pour vendre poissons et pommes de terre sont contents de l’aubaine, après les crises successives de la pêche sardinière. Cependant, bon nombre d’habitants restent touchés de plein fouet par la crise économique, et ce, chaque jour que Dieu fait.
La France vient d’instaurer un service militaire de trois ans, l’incertitude règne en Europe, les tensions sont vives et la guerre approche même si, chacun se cantonnant à sa vie laborieuse, personne alors ne l’imagine si proche… Georgette, moins que quiconque, bien sûr, nouvelle née ignorant encore tout de la vie, de la petite et de la grande histoire.
Il y a déjà deux enfants dans cette modeste famille de bons chrétiens qui vit en travaillant beaucoup, en parlant peu, juste ce qu’il faut, en rendant souvent service aux autres, parce que l’entraide ne doit pas se refuser : aujourd’hui moi, demain toi, peut-être. On n’est jamais à l’abri d’un malheur, d’une misère, d’une maladie, et chacun y songe souvent.
Ma mère vient au monde en été, le 15 août exactement, le jour de la célébration de la gloire de Marie au terme de sa vie terrestre. C’est quand même beau, non, de naître quand l’on fête l’Assomption, c’est un peu comme une promesse que la vie vous fait. Enfin, c’est ce que je me dis. D’autres pourront me rétorquer que le 15 août, c’est seulement, dans le calendrier républicain français, le vingt-huitième jour du mois de thermidor et la fête du lupin. Mais peu importe, car associer la naissance de ma mère à cette fleur me paraît très juste aussi. Le lupin a de multiples facettes, il est beau, multicolore, il est grand, noble, il peut nourrir mais parfois, il s’avère également toxique. Il en existe des variétés douces, d’autres amères. Et il me faut bien le reconnaître, longtemps j’en ai voulu à ma mère, douce avec mon frère, dure avec moi, semant dans ma conscience les graines qui empoisonneront toute ma vie, détruiront ma confiance en moi.
Deux jours après la naissance, c’est le baptême. En ces temps, la vie des nourrissons était souvent de courte durée, il valait mieux leur garantir rapidement la vie éternelle.
Ô ce n’est pas une grande cérémonie, bien sûr, Jeanne, juste accouchée, n’est pas au meilleur de sa forme, mais la famille est fière de présenter le bébé à monsieur le curé. Dans la belle église Saint-Gilles dressée majestueusement face au port et à l’hospice, ils sont tous là, à écouter le son de ses trois cloches : Jules, le père, grand et bel homme à la moustache fournie ; Jules, le fils, frère de Georgette, presque un homme déjà à douze ans ; Gabrielle, petite fille chétive de dix ans qui, quelques années plus tard, prendra une grande place dans la vie de ma mère, l’élevant en partie. Mais là, je vais trop vite… Pour en revenir à ce jour du 17 août, engoncé dans ses vêtements du dimanche revêtus pour l’occasion, redressant la tête pour mieux faire sentir son importance, Jules est fier : le parrain de cette petite sœur qui vient de naître, c’est lui ! Tante Marie, la sœur du père, est venue pour l’occasion de Sainte-Marie-sur-Mer. Cinq kilomètres, ce n’est pas si loin que ça, mais il a quand même fallu bien marcher la veille, et une nouvelle bonne marche l’attend le soir. Pas d’époux pour l’accompagner, Jeanne et Gaston le déplorent souvent : Marie est restée vieille fille, sacrifiée à la famille. De toute façon, Marie s’en moque, enfin, c’est ce qu’elle dit quand on lui témoigne de la compassion, ajoutant alors qu’il vaut mieux un bon célibat qu’un mauvais mariage. Et puis, entre les parents qui vieillissent et l’épicerie, entre son cœur en or et ses mains toujours occupées, elle n’a pas vraiment l’occasion de penser et d’avoir des regrets, il faut le reconnaître. Et là, elle devient marraine pour la première fois, elle aussi est fière !
Un peu plus d’un mois après, pour la première fois, un aviateur, Rolland Garros, franchit la Méditerranée ; en novembre de cette même année 1913, un roman qui va devenir célèbre, paraît : Du côté de chez Swan, de Marcel Proust ; mais dans la famille, on n’a pas vraiment le temps de s’intéresser à toutes ces choses. Jules, le père de Georgette, est un homme travailleur, honnête, droit. Il a déjà quarante-trois ans à la naissance de sa fille, et de fines rides ont creusé des sillons dans son visage. Il ne ménage pas sa peine, entre les travaux des champs et des vignes qui produisent peu et les soins qu’il prodigue aux habitants de la région. En effet, il est magnétiseur et rebouteux, comme son père, et souvent, on le voit cheminer la nuit, dans les marais, pour aller soulager des peines. Sa réputation n’est plus à faire et il est très sollicité. Il parle peu mais toujours de façon aimable, d’une voix chaleureuse, il agit toujours, sans hésiter, sans mesurer son temps : s’il faut aider, il aide. Chose rare, surtout à l’époque, il travaille souvent, comme son père l’a fait avant lui, en collaboration avec les médecins. Dans cette lignée des Tégent, sans avoir fait beaucoup d’études, on est érudit ; s’il disposait de davantage de temps, pour sûr, Jules saurait encore bien plus de choses. Et travail, honnêteté, sens du devoir, droiture, ne sont pas simplement des mots : ce sont des règles de vie. On n’attend pas de récompense, de dédommagement, pas même de la reconnaissance. Les gens qu’on aide, qu’on soigne, sont trop pauvres pour payer,ni le médecin, ni le magnétiseur. Il faut faire don aux autres de ce dont la nature vous a doté : le pouvoir de soulager. Georgette, encore bébé, ne voit donc pas très souvent son père, occupé à aider les autres quand il n’est pas à travailler les terres ingrates ou à s’occuper des bêtes.
Pendant que Jules se dévoue aux autres en plus de son travail habituel, sa femme vaque aux soins du ménage, veille sur les trois enfants, s’occupe des poules et des lapins, nettoie dedans et dehors, fait bouillir marmite et lessiveuse. Il y a toujours tant à faire dans une vie modeste ! Jeanne n’est pas une grande bavarde. Petite, brune et plutôt ronde, c’est une « taiseuse », une sombre qui n’a pas pour habitude de se lamenter ni de s’attendrir. La vie est comme elle est, souvent une vallée de larmes, toujours un lieu de fatigue. Mais il faut assumer son destin. Elle aussi, dotée du même pouvoir de guérisseuse que son mari, soigne. Elle sait combien il est important d’accomplir ainsi la volonté de Dieu en venant en aide à son prochain. Et, avec Jules, le destin s’est fait plus doux, alors, à quoi bon se plaindre… Elle n’a pas beaucoup de santé, Jeanne, de drôles de crises lui embrument parfois la tête. Alors, elle n’est plus en état de s’occuper de la maison, des repas, ce sont les grands enfants qui prennent la relève et, pendant ces crises, Jules part à la pêche : pour assurer le repas, sans doute, mais peut-être aussi parce qu’il souffre de voir sa femme dans cet état sans pouvoir rien faire pour elle.
Georgette n’a pas encore tout à fait un an quand la guerre arrive et chamboule tout. À Pornic, on ne parle plus que de ça : on n’avait plus beaucoup d’illusions depuis l’ultimatum adressé à la France et à la Russie par l’Allemagne, mais là, c’est une certitude. La France n’a pas voulu cette guerre, pas moyen cependant d’y échapper. Jules est mobilisé le 2 août 1914 et il part, confiant, comme tant d’autres avec lui, sans se douter qu’il ne retrouvera sa famille que plusieurs années plus tard.
Pendant que son mari est à la guerre, toutes les charges pèsent sur les épaules de Jeanne : cultiver le jardin, s’occuper de la ferme, des bêtes, des vignes, entretenir la maison, élever et nourrir les trois enfants, même si les deux aînés l’aident beaucoup… Il y a aussi les soins aux malades, mais là, elle a été obligée de ralentir ses interventions de magnétiseuse, elle ne peut pas faire face à tout. Par contre, la nuit, elle a pris un emploi de garde-malade, il faut bien s’en sortir ! Alors, Jeanne la taciturne dort très peu, pratiquement pas, et pour tenir le coup, en ces temps difficiles, solitaire, elle s’est mise à boire plus que de raison. Pour tenir, pour garder à distance l’angoisse… Un petit vin pas fameux, une production locale et artisanale, la production de la vigne, le Noah, qui contient de l’éther ou du méthanol, et qui, s’il donne un coup de fouet pour masquer la fatigue et éloigner les peurs, à la longue rend fou. Il sera d’ailleurs bientôt prohibé par le gouvernement français, comme le Clinton et l’Othello, mais peu importe, le cépage ne sera pas interrompu pour autant, et le vin, jaune ou vert, c’est selon, continue de se boire. Les crises dont Jeanne souffrait déjà se multiplient. Peu de temps, donc, pour se plaindre – d’autant que ce n’est pas dans ses habitudes–, encore moins pour accorder à Georgette de la douceur et de la tendresse. L’époque ne s’y prête pas, le milieu, les circonstances non plus.
Huit mois après le début de cette guerre que l’on imaginait courte, les journaux révèlent que l’Allemagne bafoue l’interdiction d’utiliser des armes toxiques et qu’elle a lancé des gaz asphyxiants dans les tranchées. Il est question d’horribles crachements de sang, de nombreux morts, dans la région d’Ypres puis ailleurs. Toutes ces femmes, toutes ces jeunes filles, tous ces enfants, un peu partout en France, à s’inquiéter pour un père, pour un fils, pour un mari ou un fiancé ! La nuit, dans le secret de leur chambre, ils sont nombreux à promettre à Dieu d’être sages, raisonnables ou toujours pieux en échange de la garantie d’un retour prochain de leur Poilu, d’une vie sauve... À Pornic, certes on n’est pas touché par les offensives, les obus et les emprisonnements, mais la vie est dure. Quand on ne souffre que de la pauvreté, on se dit que l’on a de la chance de ne pas pleurer un mort, cependant, il faut la supporter, la pauvreté, et ce n’est pas tous les jours facile. Jeanne, elle, ne se dit rien, et boit de plus en plus. Les voisins commencent à parler : « l’alcool plus les crises, ça devient dangereux pour la petite… » ; « Les aînés, à onze et treize ans, ils peuvent se débrouiller, mais la dernière, quand même, faudrait pas qu’il arrive quelque chose… » Georgette n’a que deux ans et rien qu’à la regarder, ça, c’est sûr, elle fait peine. Alors les voisins viennent voir Jeanne et lui suggèrent de placer la petite : le juge a l’habitude, il trouvera bien une famille d’adoption. Jeanne accepte le placement volontaire, de toute façon, elle le sait bien que, dans son état, cette bouche en plus à nourrir, à s’occuper, c’est trop pour elle. Aussi, donner Georgette, finalement, ce n’est pas une mauvaise idée. Mais le juge hésite : avec tous ces orphelins de guerre, il a beaucoup à faire. En même temps, la petite a vraiment l’air mal en point, il se laisse donc convaincre assez facilement. Georgette aura beaucoup de chance : des vieilles gens se proposent de l’accueillir, ils ont entendu dire par leur bonne, qui n’habite pas loin de chez Jeanne Tégent, que l’enfant pourrait être placée, si l’on trouvait une famille d’accueil. Alors, voilà, ils se proposent…
Les seuls moments de confort et de lénifiante chaleur humaine que Georgette connaît dans son enfance sont ceux qu’elle passe chez ce couple de vieilles gens. Voyant ce frère et cette sœur privés de leur père, plus ou moins livrés à eux-mêmes avec la mère malade et débordée, ils ont décidé de prendre Georgette sous leur aile protectrice et la choient. Les meilleurs morceaux sont pour la petite, leur vie se règle sur son rythme, ses désirs. Elle est le centre de leur monde de vieillards esseulés et la vie se fait douce, emplie de mille petites joies quotidiennes et baignée du sourire lumineux de la charmante Georgette.
Vêtue comme une reine, embrassée chaque matin, chaque soir, et même parfois plusieurs fois dans la journée, Georgette découvre un univers magique, fait de câlins, de gentillesse, et de quelque chose qu’elle n’a jamais connu jusque-là : l’affection profonde qui s’exprime dans les mots, dans les gestes. Toute sa vie, Georgette se souviendra de ces gens qui l’ont accueillie et lui ont tant donné. Ô cette poupée qu’elle reçoit un jour des mains de la vieille dame ! Avec un grand sourire la faisant paraître tellement plus jeune, Blandine lui a tendu ce merveilleux objet qui, tout de suite, la fascine. C’est la première fois qu’elle en voit une. Une poupée ! Elle n’en finit pas de toucher le petit corps d’étoffe, d’admirer le beau visage auréolé d’une chevelure dense, magnifique. Chaque nuit, elles s’endorment ensemble, sa Nanette et elle, blotties l’une contre l’autre.
Le soir de Noël, Georgette contemple avec des yeux emplis de bonheur le sapin illuminé, assise à son pied. Blandine et Augustin, avec des mots simples et un air mystérieux qui n’a pas manqué de la transporter, lui ont expliqué que le lendemain matin, à son réveil, le petit Jésus sera dans la crèche, et que le Père Noël devrait avoir déposé des jouets, comme elle a été bien sage.
Ah, quelle douce période ! Bien sûr, il y a les cadeaux, les soupes fumantes et épaisses, mais surtout, il y a l’amour et la douceur. Celle des bonnes gens, aimantes et aisées… La guerre sévit, mais Georgette ne connaît ni privation ni angoisse.
Malgré leur âge, les vieux époux entretiennent dans leur jardin un petit potager et Georgette aime à accompagner Augustin, l’aider à arracher les mauvaises herbes,
