Les marches de la sagesse - Jacqueline Rozé - E-Book

Les marches de la sagesse E-Book

Jacqueline Rozé

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Beschreibung

Cette histoire est la mienne, véridique, même si cette vie va peut-être vous apparaître quelque peu irréelle parfois. Mon témoignage n'est aucunement romancé. Nous, magnétiseurs, sommes des gens pas comme les autres. Si nous faisons du bien, certains vont penser qu'il doit être facile, pour nous, de jeter des sorts. Allons, restons sérieux, nous sommes au XXIe siècle ! Par contre, il est très difficile de vivre parmi ceux qui, soi-disant, sont « comme tout le monde ». Qu’est-ce donc que cette normalité ? En sommes-nous exclus ? J’ai eu le bonheur de côtoyer le plus riche comme le plus pauvre des hommes ; les plus puissants aussi… À l’opposé, durant mon enfance nantaise, j’ai vu et fréquenté les plus démunis. Ma vie s’est déroulée en partie dans le quartier de la rue du Marchix, bien connu de tous les Nantais de cette époque : une vraie cour des miracles. C’est ainsi qu’au long de mon existence, j’ai appris la sagesse tout en avançant sur un chemin parsemé d’embûches. Cet itinéraire hors norme, je veux aujourd’hui le partager avec vous. Je vous invite, dès maintenant, à le découvrir.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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À ma mère.

À mon frère Bernard qui m’a élevée pendant la guerre,

qui m’a aimée et qui est parti un matin de décembre 2003.

À mes patients

qui ont pu, je l’espère, retrouver un mieux-être

grâce au magnétisme.

À tous ceux qui ont su me comprendre

et m’ont permis d’aller plus loin

dans la recherche de moi-même

car c’est à la vie

qu’il faut faire bonne figure

pour qu’elle puisse vous le rendre un jour.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Chapitre 1 Mon père, ce héros malgré moi

Chapitre 2 Amours contrariées

Chapitre 3 Donne et tu recevras

Chapitre 4 Humeurs vagabondes

Chapitre 5 Un art méconnu

Conclusion

Hommage à ma mère

Introduction

Nous, magnétiseurs, sommes des gens pas comme les autres. Si nous faisons du bien, certains vont penser qu’il doit être facile, pour nous, de jeter des sorts. Allons, restons sérieux, nous sommes au XXIe siècle ! Par contre, il est très difficile de vivre parmi ceux qui, soi-disant, sont « comme tout le monde ». Qu’est-ce donc que cette normalité ? En tout cas, le cercle d’amis reste limité, du fait de notre « différence » réelle ou supposée.

L’histoire qui suit, c’est la mienne, véridique, même si cette vie va peut-être vous apparaître irréelle, parfois. Mon témoignage n’est aucunement romancé. J’ai eu le bonheur de côtoyer du plus riche au plus pauvre des hommes ; et les plus puissants aussi, croisés dans des réceptions où des clientes m’invitaient, et qui m’ont donné l’occasion de pouvoir converser avec des princes, en particulier à Nice. À l’opposé, dans mon enfance, à Nantes, j’ai vu et fréquenté les plus pauvres. Ma vie s’est déroulée en partie dans le quartier de la rue du Marchix, bien connu de tous les Nantais de cette époque : une vraie cour des miracles.

C’est ainsi qu’au long de mon existence, j’ai appris la sagesse. En côtoyant et acceptant ces différences. En m’en enrichissant.

Je vous souhaite une bonne lecture de mon récit, qui relate ces éléments... et bien d’autres.

Chapitre 1

Mon père, ce héros... malgré moi

Il existe des liens étroits entre les faits qui ont marqué mon enfance et le fluide magnétique qui coule de mes mains. Comment les exprimer ?

Ma famille a entretenu, de tout temps, des rapports privilégiés avec le magnétisme. Aussi loin que notre histoire remonte, je trouve des magnétiseurs. Mon oncle et mon grand-père, tous deux artisans et excellents maris, étaient connus à Pornic et dans les environs pour les soins qu’ils prodiguaient généreusement à tous ceux qui venaient vers eux. C’était, à ce qu’on en dit, deux joyeux compagnons, un peu bourrus, certes, mais qui avaient un cœur débordant d’amour pour leur prochain.

Plus avant, mon arrière-grand-père, boucher à Sainte-Pazanne, dans la campagne nantaise, a laissé dans les annales de son village le souvenir d’un rebouteux de talent chez qui l’on venait, le soir après le travail ou le dimanche matin, pour se faire « tirer les feux » ou délivrer de quelque douleur d’arthrose. Il y a certainement une prédisposition familiale, peut-être incluse dans nos gènes (disons plus savamment : dans l’ADN de nos cellules), mais aussi et surtout, je le crois, inscrite dans le psychisme héréditaire de notre famille.

Pourquoi moi ? Lorsque je plonge dans la généalogie de ma mère, je ne vois rien de tout cela. Au contraire, je découvre des notables tout ce qu’il y a de politiquement corrects, de bons catholiques qui pensaient bien, comme ils l’avaient appris à l’école et chez monsieur le curé, et qui ne portaient pas sur cette pratique un œil complaisant. Au demeurant, elle restait mal connue et était vilipendée à longueur d’année par ceux qui aiment l’ordre, les choses qui se voient, se touchent, se prouvent et qui ne sont pas discutables. Ce sont les mêmes, d’ailleurs, qui, avec toute la logique de leur mauvaise foi, ne remettront pas une minute en cause, du moins publiquement, l’existence de Dieu !

Ah, si ! J’oubliais un détail : un frère de ma mère soignait également avec ses mains, toutefois il n’en parlait pas et cachait sa pratique derrière la médecine des plantes qu’il affectionnait et professait, et dont il faisait profiter amis et cousins. C’était un prudent qui n’ai-mait pas les histoires. Les préjugés vont bon train, c’est-à-dire ces jugements a priori que l’on ressasse sans y avoir réfléchi, simplement parce que papa, maman, la grand-mère ou le grand-père, l’instituteur et (preuve par neuf !) la télévision l’ont dit et nous ont demandé de les croire sans discuter. « Eux », c’est-à-dire ils et elles, vous les croyez sur parole, « ils ne vous mentiraient pas », pensez-vous. En êtes-vous si certains ? On ne se rend pas toujours compte du mal que font, à soi-même autant qu’aux autres, les jugements que l’on porte. Mais quand on les subit, ils font pourtant très mal.

J’ai dû m’y habituer dès mon plus jeune âge : quand on exploite le don que j’ai, quand plus tard on en fait un métier ou plus exactement un service pour les autres, on doit accepter les critiques de ceux qui parlent sans savoir. J’en ai fait les frais !

De ma jeunesse, je ne garde pas bonne mémoire. Vais-je pour autant me plaindre et vous ennuyer avec mes malheurs intimes ? N’en avez-vous pas connus, vous aussi ? Peut-il vraiment se pencher sur les autres, celui qui ne connaît de la vie que son lit de pétales de roses ? Ma mère a été malheureuse, c’est certain, et il est fort possible que ses souffrances m’aient marquée par ricochet.

Tout avait pourtant bien commencé pour elle. Jus-qu’à l’âge de quatre ans, elle avait vécu avec ses parents, heureuse, comblée, aimée. Rien à dire : le bonheur tranquille d’une vie exempte de soucis et de maladies, qui s’annonçait plutôt bien.

Et puis, brusquement, tout a basculé.

Sans doute parce qu’ils pensaient ne pas pouvoir décemment subvenir à ses besoins, ses parents la confièrent à une famille d’accueil. Il s’agissait de personnes de bonne condition, bien à tous égards, et qui promettaient de lui donner une éducation raffinée. C’était, certes, des personnes âgées, mais qui s’en occupèrent bien. Cependant, quelques années plus tard, le vieil homme fut emporté par une crise cardiaque. Sa femme ne s’en remit pas et fut à son tour confiée à une maison de retraite. Maman revint chez ses parents, elle n’avait pas huit ans. Mais son frère et sa sœur, probablement jaloux de cet intermède chez des personnes plus riches et socialement plus élevées, lui réservèrent un accueil plutôt glacial. Encore quelques années et elle perdait à son tour ses parents, à trois semaines d’intervalle ; sa maman d’un cancer, puis son père d’un tétanos qu’il avait contracté en faisant sauter une roche sur le chemin des Douaniers à Pornic, pour la construction d’une maison.

Mon grand-père, en partant, avait prévenu sa fille : « Il va arriver un malheur et cette maison sera maudite. » Elle le fut et sera détruite par la mer en 1992...

Que de bouleversements pour cette enfant ! Comment, ensuite, oublier, se croire aimée et par qui, et accepter la vie telle qu’elle vient, s’accepter soi-même, s’aimer ? Cet amour qui lui a tant fait défaut, elle n’a jamais pu m’en donner ma part, une toute petite part qui aurait fait vivre mon cœur. Non, je n’ai rien reçu d’elle, pas une once. C’est ainsi ! Elle-même victime, elle n’y est pour rien. Je ne la blâme pas. Ma solitude et ma douleur sont les miennes : en venant sur cette terre, j’ai choisi ma mère ! C’est la loi de la vie. Il me fallait apprendre à aimer. C’est fait, si je considère qu’aimer, c’est donner quand on n’a pas reçu.

Pour maman, c’était plus difficile. On lui avait donné l’amour, puis on lui a repris l’amour en même temps que la tendresse et l’affection. Ce fut son lot. Elle n’a pas compris, elle ne s’est pas dépassée. Voyez, c’était à moi de le faire et de reprendre par là le don qui me venait du côté maternel. La destinée...

Creusons donc un peu l’histoire maternelle pour mieux cerner le contexte avant d’entrer dans le vif du sujet.

J’ai demandé à maman de me raconter ce qu’elle avait vécu, la manière dont elle l’a perçu. Voici ce qu’elle a écrit mardi 21 mars 2000 :

« C’est le 15 août 1913 que je suis née, au Clion-sur-Mer, à la limite de Pornic et du Clion. C’est à Pornic que j’effectue ma communion et vais en classe. Un an après ma naissance, mon père part pour la guerre. Ma mère doit travailler sans cesse pour élever la fratrie. Mon frère a douze ans de plus que moi, ma sœur onze.

Pour nous autres, gens de la campagne, sans métier, il fallait trouver de quoi apporter le pain. Ma mère faisait du ménage dans la journée ; le soir, elle était garde-malade.

Devant les absences de ma mère, nos voisins, des personnes âgées sans enfant, décident de me prendre en charge. Dès le départ de mon père, ils m’assurent une éducation. Ces personnes aisées et à la retraite m’apportent un confort et un bonheur inestimables, mais ils disparaissent rapidement. J’ai sept ans quand ils meurent.

Je reviens chez ma mère et ma vie change considérablement. Sans vouloir dire de mal des miens, je bénéficiais chez ces personnes d’une éducation élaborée que j’ai regrettée une fois leur décès arrivé.

Puis ma sœur se marie et mon père revient. Il était en Orient pendant toute la durée de la guerre ; je ne l’avais pas revu depuis bien longtemps.

Le climat familial s’est vite gâté. Comme dans toutes les familles devenues monoparentales le temps de la guerre, ma mère avait pris une certaine indépendance. D’autant que le retour de mon père avait mis beaucoup de temps, les transports, précaires, ne permettaient pas de rentrer de si loin dès la fin du conflit.

Mes parents ne se sont plus jamais entendus. Ma mère buvait et les scènes se succédaient. Mon grand-père maternel vivait alors chez nous. Je voyais que lui non plus n’était pas très heureux parmi nous.

C’est à l’âge de neuf ans que je commence à travailler, d’abord pendant l’été. Puis, vers douze ans, je suis vraiment employée à plein-temps.

Mon père soignait avec des plantes. Parfois, j’aidais à arracher l’herbe du jardin. Une anecdote me revient à ce sujet : je croisais souvent un crapaud qui me déplaisait fortement et j’avais décidé de l’éliminer. Même si le pauvre animal ne faisait rien de bien méchant, je m’étais munie d’une lourde barre de fer pour pouvoir l’écraser et ne plus jamais le revoir.

Bien décidée à l’éradiquer de la surface de la terre, j’avance mon pied pour être bien stable. Je lève ma barre bien haut pour avoir assez de force et j’assène un coup violent vers le sol. Le problème, c’est que, non seulement je rate le crapaud, mais en plus je me fends le pied en deux ! Je faisais des bonds. À cette époque, nous n’étions pas soignés comme maintenant ; un peu d’eau-de-vie pour désinfecter et un morceau de guenille pour bander la blessure.

J’ai commencé à travailler dans une épicerie. Pas plus haute que le comptoir, je servais, et il m’arrivait de livrer à domicile des personnes riches. C’était difficile pour une enfant. J’ai ensuite travaillé dans un bureau de tabac. Je m’y plaisais ; la patronne était une brave femme.

Cela n’a pas duré longtemps : mes parents sont morts alors que je n’avais pas quinze ans. À quatre semaines d’intervalle, l’un et l’autre nous ont quittés.

Il a fallu partir du pays. Un frère de mon père est devenu mon tuteur. Lui et ma tante me traitaient bien, je n’ai pas eu à me plaindre. Par la suite, j’ai été embauchée dans une pâtisserie. Je devais beaucoup travailler et manger peu. J’y suis restée deux ans, dans des conditions extrêmement dures. Puis retour dans un bureau de tabac. Ces personnes n’avaient jamais eu d’enfant et se montraient attentionnées. Je m’y sentais bien. En face de chez eux se trouvait un café restaurant où de jeunes célibataires venaient déjeuner. C’est avec l’un d’eux que je me suis mariée.

Même si notre union a déplu à la famille, parce que mon mari était divorcé et père d’un garçon de six ans, mon époux et mes trois enfants sont la meilleure chose que j’ai eue dans ma vie. Et le fils de mon mari est mon fils, je ne l’ai jamais considéré comme un beau-fils. Ma famille est tout pour moi.

Mon mari était chef de chantier dans le bâtiment et malheureusement, la guerre – elle, de nouveau ! – nous a séparés. Dès le jour de la déclaration de guerre, mon époux, qui était dans l’armée de l’air contrôleur des avions, est parti. Il est resté un moment à Château-Bougon puis, quand les Anglais sont arrivés, il a fallu céder la place ; les nôtres sont partis pour les Ardennes, à la frontière belge.

J’ai vendu la poissonnerie que nous avions achetée. Seule avec les enfants, je ne pouvais gérer cette entreprise. Ainsi ai-je été obligée de me trouver un autre emploi. Je suis entrée dans un hôpital militaire où je faisais le ménage. Il se situait à Saint-Stanislas. Comme partout en temps de guerre, il était nécessaire d’im-proviser des hôpitaux complémentaires.

Je passais du temps à attendre le courrier, des nouvelles de mon mari.

Mon fils aîné allait au patronage et il s’y plaisait. Ce n’était pas le cas de Jacqueline qui ne supportait pas les bonnes sœurs et qui pleurait systématiquement quand je la laissais, chaque jeudi.

Comme la peine de ma fille me rendait malheureuse, j’avais fait part de mon tourment aux sœurs qui préparaient les repas à l’hôpital ; sans hésiter, elles m’avaient invitée à venir avec Jacqueline. « Elle jouera dans le jardin. Nous lui préparerons un goûter », m’avaient-elles proposé, gentiment.

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Les sœurs étaient heureuses de profiter de la présence d’une petite fille. L’après-midi, elles cousaient. Il fallait réparer les vêtements des soldats.

Puis les Allemands sont arrivés. Mon mari a laissé un bras sur le champ de bataille. Toujours dévoué, il a voulu tirer sur un avion ennemi et au moment où il envoyait son tir de mitrailleuse, un Allemand lui déchiquetait le bras droit et endommageait le gauche. Les Allemands arrivaient. Les officiers français avaient déjà pris la poudre d’escampette depuis bien longtemps, mais l’un d’eux est resté avec les hommes, tout de même. C’est grâce à lui que mon mari a pu être rapatrié sur Rennes, dans ce qui était avant-guerre une clinique d’accouchement.

J’ai pu lui rendre visite à plusieurs reprises. Il était bien soigné et j’ai toujours été très bien reçue. À cette époque, les gens fuyaient pour prendre le car qui nous ramenait à Nantes. Nous avons assisté à une cohue terrible, un jour. Jacqueline en avait perdu son petit gilet. Quelqu’un avait pu la hisser par la fenêtre du car et nous avons quand même pu rentrer. À cette période, un oncle et une tante habitant Rennes et qui n’ont pas voulu quitter la ville ont été tués. Ce n’est pas simple de tout abandonner !

Quand mon mari est rentré, il a repris son travail. Il déblayait les abris. La tâche était lourde et il n’avait plus qu’un bras valide. La guerre se poursuivait.

Je me souviens très bien des bombardements à Nantes. De telles scènes ne s’oublient pas. La ville entière s’embrasait ! Le ciel en feu formait un immense halo lumineux. Lors du premier bombardement, je me trouvais au Jardin des plantes avec Jacqueline. Nous entendions le vacarme des avions, des bruits épars, les ronflements des explosions, mais nous avions du mal à imaginer que la ville ne serait plus, ensuite, qu’un immense champ de ruines. J’ai couché ma fille sur un parterre de camélias et me suis allongée sur elle, puis nous avons attendu. La DCA tirait, les obus éclataient de toutes parts. À la fin j’ai voulu rentrer, mais des scouts nous en empêchaient car un obus fiché place du Cirque n’avait pas encore éclaté et risquait de faire de nouvelles victimes à tout instant. Malgré le danger, il était hors de question que je reste là. Alors, nous sommes tout de même rentrées.

Notre appartement avait subi des dégâts, nous devions trouver un autre lieu où nous loger. J’avais des amis route de Sainte-Luce. Nous nous y sommes rendues à pied, accompagnées de mon mari, et avons pu coucher là.

Le lendemain, mon mari s’est rendu à la préfecture afin d’obtenir un certificat nous autorisant à quitter la ville. C’était la période des vacances et mon fils voulait travailler. Un ami de Pannecé qui nous apportait du pain a bien voulu le prendre chez lui. Mon fils avait seize ans et j’avais peur qu’on le ramasse pour le STO ou autre. Il était plus prudent qu’il s’isole un peu.

Le 23 septembre 1943, un deuxième bombardement a frappé Nantes. Dans la rue du Calvaire, ô combien bien nommée ce jour-là, pas une maison n’a résisté ! Nantes était en flammes, les magasins Decré brûlaient, les flammes gigantesques montaient lécher le ciel. Les Nantais ont fui.

Nous avons rejoint notre fils à Pannecé, à pied. Nous sommes arrivés un samedi, complètement harassés, dînant avant de filer nous coucher. Pourtant, le lendemain, nous sommes réveillés tôt pour la messe de sept heures. Les offices doivent être suivis strictement à cette époque, quoi qu’il arrive. Ma fille se souvient de ce curé dont les oreilles avaient été « grignotées » par le froid de la guerre de 14-18.

Nous ne pouvons rester chez le patron de mon fils. Personne ne loue de logement dans les environs. Quel-qu’un nous a cependant informés qu’un marchand de bestiaux possédait une petite maison inoccupée.

J’ai été obligée de discuter longuement avec cet homme qui refusait tout net de recevoir des réfugiés chez lui. Il craignait le vol. Devant son obstination, j’avais décidé de le menacer un peu, pour qu’il cède enfin, lui disant que sa maison serait, de toute façon, réquisitionnée. Il valait mieux qu’il la loue à des gens connus plutôt qu’à des personnes dont il ne saurait rien ! Mon argumentation a fonctionné. Acceptant de nous louer la petite demeure, il nous a toutefois précisé qu’une tonne d’engrais se trouvait à l’intérieur et que si nous étions si avides d’habiter l’endroit, il nous serait indispensable d’ensacher cet engrais et de le déposer dans un hangar attenant. J’ai répondu que cela serait fait. Tout le monde s’y est mis, puis nous avons blanchi la maison à la chaux avant d’y prendre place.

Ensuite, nos relations se sont considérablement adoucies. Nous sommes même devenus amis et l’homme ne voulait plus que nous partions. Je n’ai payé le loyer qu’une seule fois. Rassuré de voir que mon mari gardait un œil sur ses quatorze prés, il s’était fait à l’idée de notre présence et en était même satisfait.

Il nous apportait du lait, nous proposait de cueillir des pommes. Mon mari jardinait, posait des collets, allait à la pêche. Malgré les conditions de guerre, les enfants s’épanouissaient dans ce cadre merveilleux. Mon mari s’était fait embaucher pour couper du bois destiné à la fabrication du charbon de bois. À ce moment-là, les voitures roulaient à l’aide de ce combustible.

Notre retour sur Nantes a été difficile, tout le monde se plaisait à Pannecé. Mais les études de notre fils aîné et notre vie nous ramenaient nécessairement en ville. Le ravitaillement souffrait de graves carences, il fallait bien connaître des personnes vivant en campagne pour recevoir des produits de base.

À cette époque, mon frère s’était fait prendre par les Allemands ; sa propre femme l’avait dénoncé sous prétexte qu’il possédait un vieux fusil de chasse. S’il en est revenu, c’est un vrai miracle. Il aurait pu se faire fusiller pour cette raison qui semble minime, maintenant, mais pour donner un exemple, de jeunes garçons qui portaient dans leur cartable un exemplaire du texte de La Marseillaise ont été tués ! Sans autre motif !

Chaque jeudi, je portais un colis à mon frère. Je devais passer par la Kommandantur pour obtenir le laissez-passer et à chaque fois je devais répondre aux questions inquisitrices des officiers allemands. J’em-menais Jacqueline, pensant me protéger. Dès que je quittais les bureaux, je m’adossais à un mur et j’es-sayais de reprendre mon souffle. Je ne savais jamais si j’allais ressortir libre de ces murs. D’autant que la femme de mon frère avait également dénoncé mon mari qui possédait un revolver. Même si son arme était déclarée à la préfecture, je n’étais pas très à l’aise devant les Allemands, je craignais les perquisitions. Il suffisait parfois d’un rien pour être arrêté.

Il n’y avait plus que moi qui m’occupais de mon frère Julien, tout le monde avait peur. Ces craintes n’étaient pas forcément fondées. Il était possible de discuter avec les officiers. Celui de la prison était d’ailleurs un homme bon, il aidait et rendait les peines moins lourdes à son échelle. Il disait qu’il se mettait au service des prisonniers. Quand il a été jugé à son tour, deux cents personnes sont venues le soutenir par leur témoignage ! Une pétition avait été signée pour lui venir en aide.

Je me rendais compte que les Allemands comme les nôtres souffraient des mêmes maux, seuls, loin de leurs familles. Les larmes des soldats allemands étaient tout aussi chaudes que celles des Français. Comme eux, ils passaient de longs moments à regarder les photographies de leur femme, de leurs enfants.

Lors d’un voyage en Allemagne après la guerre, mon mari et moi étions dans un restaurant quand un homme a demandé si le bras manquant de mon époux était dû à une blessure de guerre. Suite à sa réponse affirmative, l’homme a précisé que lui avait perdu ses deux jambes. Il a ensuite voulu serrer la main de mon mari en posant cette question simple : pourquoi ?

Je me pose moi-même cette question.

Ces horreurs que j’ai vues, je ne veux plus jamais en être le témoin. Les hommes sont tous les mêmes et nos souffrances ressemblent à celles de tous.

Le quotidien de la guerre, c’était des queues interminables pour recevoir un maigre pot de lait ; la marchande de légumes vendait de la viande, chacun tentait de récupérer ce qu’il y avait. Il fallait être un bon client pour bénéficier de ces produits devenus rares.

Dans notre rue du Marchix, près de la place de Bretagne, la vie était dure. Le quartier, plutôt mal famé, attirait ou recueillait les gens malheureux et miséreux, en proie à un désœuvrement total. Les nombreux cafés regorgeaient de pauvres hères alcooliques et sales. Quand la porte de ces cafés était ouverte, l’odeur qui s’en dégageait était nauséabonde ; les hommes pissaient le long de la devanture. Deux agents parcouraient pourtant le quartier jour et nuit. Cela ne permettait pas d’enrayer totalement les querelles parfois fort violentes qui éclataient entre clochards.

Après la vente de ma poissonnerie, j’ai recherché un autre appartement. J’en ai trouvé un, rue de l’Abreu-voir. L’immeuble était beau mais peu exposé au soleil. Nous projetions d’y vivre momentanément, le temps de chercher ailleurs, mais la guerre nous en a empêchés.

Des rats aussi gros que des chats vivaient parmi nous qui étions au rez-de-chaussée. Affamés, ces rongeurs étaient très dangereux et un employé municipal distribuait de la mort-aux-rats. Je me souviens de cette voisine que nous entendions hurler chaque matin quand elle partait au travail et les croisais. J’en ris maintenant, mais ces conditions de vie étaient insoutenables. Je lessivais tout à l’eau de Javel, la vaisselle était rincée et malgré tout, je retrouvais des chiures de rats dans nos assiettes.

La ville de Nantes a finalement racheté ces immeubles pour pouvoir les raser. Elle y a aménagé l’actuel escalator qui monte à la place de Bretagne.

Douze ans après, nous avons emménagé rue Alexandre Gosselin où nous nous sentions tellement mieux ! Puis la vie m’a amenée jusqu’à cette maison de retraite.Nous étions restés douze ans avec les rats. »

Je remercie vivement ma mère pour ce témoignage. Il est d’autant plus précieux qu’elle s’est éteinte durant l’été 2005.

En ce qui me concerne, la petite Jacqueline qui n’ai-mait pas les sœurs, comme l’écrit ma mère, est née deux jours avant le printemps. J’avais un grand frère de huit ans déjà. Maman, à ma naissance, n’avait que vingt et un ans. Elle était mariée à un homme de dix ans plus âgé qu’elle et naturellement, elle ne connaissait rien aux choses de l’amour.

Je ne crois pas qu’elle ait été heureuse dans cette relation. Mon père, en effet, témoignait de toute la rudesse d’un homme qui n’avait pas connu sa mère et avait été privé de joie, de tendresse et de bonheur durant toute son enfance. Maman était bien trop jeune et inexpérimentée pour savoir comment ouvrir la carapace sous laquelle son cœur battait encore... faiblement. Elle n’en a pas eu le temps d’ailleurs, car je suis arrivée onze mois après leur mariage.

Toute petite, je me sentais différente des autres enfants et soit par peur, soit avec l’instinct de me protéger, je me tenais à l’écart.

Dans notre appartement, je n’éprouvais pas le besoin de me déplacer d’une pièce à l’autre comme le font généralement les enfants. À dix-huit mois, je ne marchais pas, me contentant de sauter à pieds joints, quand l’envie me prenait de faire un peu d’exercice. Si bien qu’un jour, mon père a ramené une colombe qu’il avait achetée sur le marché de la place Émile Zola.

– Regarde cette colombe, me dit-il, je vais la mettre dans la volière au fond du jardin. Quand tu sauras marcher, tu pourras aller la voir !

Et sans même me jeter un coup d’œil pour vérifier si je l’avais bien compris, il a fait ce qu’il avait dit. Aussitôt, je me suis levée de mon coin habituel et j’ai marché... jusqu’au fond du jardin. Ah mais !

Alors que j’avais à peine trois ans, je me vois encore dans les bras ou les jupes de maman. Je ne pouvais me résoudre à la quitter. Est-ce à dire que je pleurais dès qu’elle me posait à terre ou me couchait dans mon berceau ? Je ne sais plus trop.

Mes parents avaient pris en gérance une petite poissonnerie, rue Mazagran, dans le quartier de Canclaux, à Nantes. Mais mon père travaillait sur les chantiers de reconstruction, principalement dans la maçonnerie et le carrelage, ses spécialités. Ma mère tenait donc seule le petit commerce. Très tôt le matin, elle partait s’ap-provisionner sur le port, quand les bateaux mareyeurs apportaient leur pêche, puis elle préparait les poissons et garnissait l’étalage.

Le magasin restait ouvert toute la journée pour satisfaire les désirs d’une clientèle bourgeoise et exigeante. Dans ces conditions, me garder à la maison ne s’avérait pas de tout repos, d’autant que j’étais espiègle et me sauvais à tout instant dans la rue pour jouer ou bien pour quémander tantôt une friandise chez l’épi-cière, tantôt un bonbon chez le boucher qui possédait les meilleures dragées du monde.

Je m’ennuyais lorsqu’elle me laissait seule dans le petit appartement que nous occupions au-dessus de la poissonnerie. Combien de fois suis-je donc descendue, dès la fin de la sieste, quelquefois à moitié nue, sans attendre que maman ne monte pour m’habiller ! Cela horrifiait les vieilles dames et les clientes de ce quartier très chic.

Un beau jour, forcément, il a été question de m’ins-crire à l’école, et cela n’a pas été une mince affaire ! À cette époque, les enfants ne commençaient que vers l’âge de quatre ans. J’avais deux ans et demi ! Mes parents voyaient là un mode de garde pratique et gratuit mais c’était trop tôt pour moi. Pendant des semaines, je me suis roulée par terre dans la classe ou dans la cour de récréation, réclamant ma mère entre deux sanglots. Je n’ai cependant pas réussi à faire céder l’institutrice. Par contre, la vieille dame qui avait la charge de me garder le jeudi s’est lassée très vite de mes colères et de mes refus incessants, ou du moins répétés, malgré ses efforts pour me gâter de crêpes, de galettes et de gâteaux fourrés, tandis qu’elle tirait de son vieux phonographe à pavillon toutes les chansons enfantines du répertoire de l’époque.

Voilà comment j’étais : vive et spontanée avec les autres enfants de mon âge que j’aimais le plus naturellement du monde, mais également légèrement en marge, un peu réservée, comme si je devais absolument faire attention... mais à qui ? À moi ? Bien sûr que non ! À quelque chose de très précieux que j’avais en moi et qui me paraissait fragile, ténu. Un lien, un tout petit fil, entre quoi et quoi ? À vrai dire, à cet âge-là, je n’en savais encore rien. Je le sentais, c’est tout.

Je me contentais de ne pas exposer ma sensibilité toute neuve aux rudoiements de mes petits camarades de jeu. Je n’avais pas besoin, comme eux, de m’exté-rioriser violemment, notamment pendant le temps des récréations. Tout en moi et sur moi coulait doucement : l’énergie. Les choses, bonnes ou mauvaises, le plaisir et les peines.

Puis la vie a doucement grandi en moi. J’ai appris à souffrir à chaque instant, tous les jours, tout le temps, en silence. À quoi bon réclamer et se plaindre ? C’est peine perdue. Les jours se succédaient ainsi que les classes et les apprentissages de toutes sortes. Je vivais dans mon petit monde. J’osais à peine ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait. Et franchement, autour de moi, je ne voyais rien de vraiment beau !

J’avais un oncle. Il habitait à la campagne, au village des Couëts, dans une vaste ferme qui avait autrefois fait office de monastère. Nous y allions souvent, le dimanche, tantôt pour nous délasser, tantôt pour aider aux travaux agricoles : les foins, la cueillette des pommes, les vendanges. Moi, j’aimais surtout la compagnie des bêtes, de la basse-cour à l’étable. C’est là que j’ai pris le goût de la nature, que j’ai appris le respect de la vie, que mon oncle aimait tant. Il était un homme droit et sincère, amoureux du beau, serviteur du bien. La guerre de 1940 lui a malheureusement tout pris et il a fini bien tristement.

À la maison, on ne parlait pas de rebouteux ni de guérisseurs. Ces mots, autant que la chose elle-même, étaient bannis, refusés, interdits. Avec le recul des années, je suppose que mes parents craignaient d’être montrés du doigt, si l’on avait su. Car ils s’étaient rendu compte que j’avais le don !

Oh ! Pas grand-chose, au début. Pour donner quelques exemples, je faisais éclore les boutons de roses en quelques minutes quand je les plaçais entre mes mains. C’est ainsi que je pouvais offrir à maman des bouquets d’églantine bien avant le temps des fleurs. Les bêtes venaient vers moi et me présentaient spontanément leur flanc, un jarret blessé ou rhumatisant. Les adultes ne voyaient rien ou faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir.

J’avais quatre ans et un chiffon en guise de poupée.

La guerre nous a surpris, un jour, à Nantes. Mon père a été mobilisé. Nous l’avons accompagné jusqu’à la porte d’une caserne, un grand bâtiment gris aux allures sinistres. Il y a pénétré et a bientôt disparu à nos yeux.

Maman pleurait. J’ai appris, par la suite, qu’il était envoyé sur le front des Ardennes. Quelques mois plus tard, dans la débâcle qui a suivi l’invasion allemande, mon père a pris un mauvais coup. Je ne l’ai pas su tout de suite et j’ignore comment maman a appris qu’il avait été blessé sur le front des Ardennes. Mais je me souviens des recherches qu’elle a alors entreprises dans les hôpitaux de la région. Je l’accompagnais, affreusement angoissée. Plus nous cherchions, moins nous trouvions. C’était plus que désespérant ! Devant nous, les visages se fermaient. L’espoir s’amenuisait.

Finalement, des cousins ont retrouvé la trace de papa dans une maternité de Rennes, transformée en antenne chirurgicale sous contrôle allemand. Mon père avait été salement blessé, son bras quasiment arraché, si bien que l’amputation s’était imposée.

Dans le car qui nous emmenait vers Rennes, je frissonnais. Comment allais-je retrouver mon papa à moi ?