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Quelques années après Marchands de mort, affaire de trafiquants de drogue, nous retrouvons nos deux policiers, Jacques et marie-Anne Vatier, unis pour le meilleur et pour le pire, mais n’ayant rien perdu de leur flair aguerri. Avec l’aide de leurs précieux coéquipiers à deux ou quatre pattes, ils se lancent cette fois à la recherche d’un meurtrier qui les entraîne dans une enquête riche en rebondissements. Tout commence par la découverte d’un corps sous le pont de Bellevue, celui de Fabienne Serré. Pour quelles raisons la malheureuse a-t-elle été aussi sauvagement poignardée ? Y a-t-il un lien entre sa mort et les recherches qu’elle menait pour tenter d’éclaircir les zones d’ombre du passé de son mari ? S’agit-il d’une simple agression ou d’une terrible vengeance ? Face à un tel enchevêtrement de questions et malgré les inquiétantes mises en garde anonymes qui se succèdent, le couple ne renonce pas à tenter de découvrir la vérité. Au fil de leur enquête, Jacques et Marie-Anne remontent les aiguilles du temps pour exhumer des événements vieux de trente ans. Leurs étranges découvertes les conduisent jusque dans un manoir de la campagne tourangelle, un lieu où le temps semble s’être figé, et font ressurgir de l’oubli d’anciens fantômes encore bien vivants et déterminés à quitter les ténèbres dont ils sont prisonniers depuis si longtemps…
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Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Moi, Titi, chat-guérisseur - 2015, Les 2 Encres - 2015, BoD
L’ambition est le fumier de la gloire.
Pietro Aretino
L’ambition est le dernier refuge du raté.
Oscar Wilde
Aux grands crimes,
les Dieux réservent de grands châtiments.
Hérodote
Au nom de la liberté, il n’y a plus de respect pour personne.
Au milieu de cette licence naît et croît une mauvaise herbe :
la tyrannie.
Platon
Ô Zeus, pourquoi as-tu donné aux hommes un moyen sûr de reconnaître si l’or est faux Tandis que pour distinguer les méchants des bons, aucun signe n’est gravé sur leur visage ?
Euripide
Si le mal brille dans toute sa splendeur, c’est devant le pire que le bien prend toute sa valeur.
Oxmo Puccino
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Épilogue
Dimanche 14 décembre 2008
Un pâle clair de lune filtrait à travers les volets et dessinait une forme hachurée sur le sol de la chambre. Georges se retourna dans le lit avec précaution, à la recherche d’une position confortable. Cette nuit encore, Morphée se refusait à lui ouvrir ses bras et le battement régulier des aiguilles du réveil rythmait sa longue insomnie. Des éclats de voix provenant de la rue vinrent soudain perturber le calme du quartier.
Même au beau milieu de la nuit, y’a pas moyen d’être tranquille ! pensa-t-il en se levant pour aller voir de quoi il retournait.
Les cris se firent plus forts quand il ouvrit la fenêtre puis poussa légèrement le volet. Deux hommes se tenaient sur le trottoir, à quelques mètres de chez lui, et discutaient avec animation.
– Georges ?… Que se passe-t-il ? Ferme la fenêtre s’il te plaît. Il fait froid !
Georges la referma soigneusement et vint s’asseoir sur le bord du lit.
– Tu es malade ? s’inquiéta sa femme.
– Tout va bien. J’ai entendu des éclats de voix dans la rue. Ce sont deux types qui s’engueulent… Mais je crois qu’ils s’en vont, ajouta Georges en tendant l’oreille au bruit d’un moteur qui s’éloignait.
– Alors, qu’attends-tu pour te recoucher ? Il est une heure vingt du matin… Et j’ai froid.
Georges s’étendit à ses côtés et l’enlaça.
– Tu n’as pas oublié de mettre le réveil à six heures trente ? s’enquit-il doucement.
– Ne t’inquiète pas. De toute manière, je doute que tu partes à sept heures ; il ne fera pas encore jour. Et puis… tu sais que la femme de Justin est loin d’être aussi compréhensive que moi ! Pour qu’il passe te prendre, il faut encore qu’elle le laisse partir !
Georges eut un petit rire silencieux en pensant à son pauvre ami Justin. En avait-il du courage pour supporter sa femme !
– Ça fait quarante ans que nous somme mariés et je t’aime comme au premier jour, murmura-t-il en cherchant la main de son épouse dans la pénombre. En plus de ça, je ne t’ai jamais trompée ! ajouta-t-il fièrement en déposant un tendre baiser sur ses lèvres.
– Viens dans mes bras et essayons de nous reposer.
La neige avait cessé de tomber, mais un vent glacial sévissait et une fine couche de glace s’était formée sur les bords de Loire. Justin observait sa canne à pêche avec dépit : aujourd’hui, ça ne voulait pas mordre et à rester immobile, il commençait à ressentir le froid. On ne pouvait pourtant pas dire que le cinquantenaire manquait d’endurance ; c’était un homme robuste qui vivait dehors tout au long de l’année.
Ah, je commence à ressentir les effets de l’âge, pensa-t-il en passant une main sur son crâne qui se dégarnissait et qu’il recouvrit d’un bonnet de laine. Il observa son pantalon immaculé depuis le début de leur partie de pêche. Si les poissons continuaient à se montrer capricieux, sa femme n’aurait pas l’occasion de râler. Elle saisissait le moindre prétexte pour lui faire des remontrances…
Justin eut une pensée pour ses deux fils restés à la maison. Il déplorait de ne pas passer plus de temps avec eux et ne comprenait pas pourquoi ces deux garnements de vingt-trois et vingt-six ans ne partageaient pas sa passion pour la pêche, passion qu’il avait vainement tenté de leur transmettre tout au long de leur enfance.
– Pas trop froid ? demanda soudain Georges, installé à côté de son ami.
Il sortit le thermos et remplit un gobelet de café pour Justin. Georges était conducteur de bus et, de jour comme de nuit, son thermos de café le suivait partout. C’était son remontant, ce qui lui permettait d’être toujours en alerte et de ne pas perdre de sa vigilance au volant.
Justin lui jeta un regard en coin :
– Tu n’as pas bonne mine, dis donc, lança-t-il. Tu as la grippe ?
– Ça va faire une demi-heure qu’on est là et je commence à avoir froid. Et puis, je n’ai pas très bien dormi cette nuit…
Justin ne fit aucun commentaire et se concentra sur le bouchon de sa canne qui restait immobile dans l’eau.
– Après tout, on n’a plus vingt ans, poursuivit Georges. Et je ne sais pas pourquoi, mais je ne la sens pas, cette journée…
Justin se leva et étira ses membres engourdis. Il jeta un coup d’œil en direction du pont :
– S’il neige, on pourra toujours s’abriter, dit-il. Bon, je me place à dix mètres de toi, peut-être que ça va faire venir le brochet et si c’est un gros, nous pourrons l’épuiser tous les deux.
Il fit un clin d’œil à son ami et s’éloigna. Au bout de quelques instants, la canne de Justin commença à s’agiter. Il semblait avoir une belle prise et il imaginait déjà le beau brochet que sa femme allait concocter pour le dîner.
– J’ai quelque chose, viens voir ! cria-t-il à Georges qui était déjà à ses côtés.
Les deux hommes eurent quelque peine à relever la ligne. Leur déception se changea en intérêt lorsqu’ils découvrirent qu’il ne s’agissait que d’un lourd morceau de tissu qui s’était accroché à l’hameçon. Ils le remontèrent sur la berge et, dubitatifs, l’inspectèrent :
– On dirait un manteau, remarqua Justin.
– La Loire est une véritable déchetterie, c’est incroyable ! pesta Georges.
Justin ramassa le vêtement gorgé d’eau et alla le déposer quelques mètres plus loin, au pied du pont. Il aperçut alors des traces de sang sur le sol et fit signe à Georges de venir le rejoindre. Ce dernier s’accroupit :
– Tu crois que c’est le sang d’un animal blessé ? demanda-t-il.
Mais Justin ne l’écoutait pas. Il s’était engagé sous le pont et scrutait les alentours, cherchant à percer la pénombre qui régnait sous l’édifice.
– Il y a un corps là-bas ! s’écria-t-il soudain en désignant d’un doigt tremblant une masse informe étendue sur le sol, quelques mètres plus loin.
Georges le rejoignit et se dirigea vers l’endroit indiqué, suivi de près par Justin dont il entendait la respiration saccadée.
– C’est une femme, constata-t-il calmement en se baissant pour l’observer prudemment. Aïe… Je crois qu’elle est morte…
– Oh, merde !
Justin avait du mal à garder son sang-froid. Il était devenu livide.
– Comment peux-tu rester si calme ? parvint-il à articuler.
Georges attira son ami vers l’extérieur du pont et pressa le pas vers l’endroit où ils avaient laissé leurs affaires. Il fallait prévenir la police. Heureusement, il avait emporté son téléphone portable.
La femme qui semblait plutôt jeune était allongée sur le côté. Un filet de sang avait coulé du coin de ses lèvres, sur sa joue, son cou, jusqu’à son corsage blanc. De belles boucles blondes auréolaient son visage figé par l’expression de la mort. Georges remarqua qu’il lui manquait une chaussure et balaya la scène du regard afin de voir si elle n’était pas dans les environs.
Pourquoi diable cette jeune femme s’était-elle aventurée seule sur les bords de Loire en cette nuit glaciale et obscure ? Bien sûr, il était possible que le corps ait été déposé là peu après le crime…
Les yeux grands ouverts, Marie-Anne demeura un moment immobile dans son lit. Une lampe projetait une lueur orangée dans la pièce et en atténuait la pénombre. Elle s’étira longuement avant de se redresser. Au pied du lit, Titi l’imita tout en plantant ses griffes dans la couverture :
– Ne fais pas ça ! chuchota sa maîtresse en jetant un coup d’œil vers la forme immobile étendue près d’elle.
Voyant qu’il y avait du mouvement, Jack, le petit chien ratier qui dormait sur le tapis au pied du lit, décida qu’il était temps aussi de réveiller son maître. Sous l’œil attentif et noir de Titi qui observait le manège, il bondit sur le lit pour s’installer confortablement entre le couple. Il acceptait déjà de mauvaise grâce de partager au quotidien sa maîtresse avec lui, alors là, il n’était pas question que cet intrus commence à prendre ses aises dans le lit ! La tête haute, il vint se coller contre Marie-Anne qui le caressa avec amusement, déclenchant un puissant ronron.
– Mais oui, il n’y a que toi, mon minou, dit-elle en déposant un baiser sonore sur sa tête, entre ses oreilles.
Jacques ouvrit un œil et contempla la scène d’un air bougon.
– Impossible de dormir tranquille dans cette maison, marmonna-t-il en se tournant vers sa femme.
Il l’observa et s’aperçut qu’elle semblait perdue dans ses pensées.
– À quoi rêves-tu ? demanda-t-il.
Marie-Anne lui offrit son plus beau sourire et leva sa main gauche à hauteur d’yeux, désignant la superbe bague en or et diamant qui scintillait à son annulaire. Il lui sourit en retour et ouvrit ses bras :
– Viens contre moi… Enfin, si ces deux-là sont d’accord, bien sûr… soupira-t-il.
Marie-Anne éclata de rire et vint se lover au creux de ses bras.
Ils s’étaient mariés huit jours auparavant, à l’église, puis à la mairie, entourés de tous leurs vieux amis du commissariat de Paris, ainsi que de leurs proches de Nantes. Bien qu’à cinquante ans, il s’agisse d’un mariage tardif, cela ne les empêchait de s’aimer profondément. Jacques et Marie-Anne se connaissaient depuis l’enfance, mais la vie les avait séparés de longues années, avant de les réunir à nouveau.
On n’a pas toujours ce que l’on veut au moment où on le désire, répétait souvent Marie-Anne. Cependant elle était convaincue que désormais, plus rien ne pourrait les séparer et qu’ils étaient destinés à mener une vie paisible et agréable à Nantes.
Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre pour ouvrir les volets. Ils étaient restés légèrement entrouverts car, été comme hiver, elle avait pris l’habitude, lorsqu’elle vivait seule, de ne pas les fermer complètement. Elle appréciait lorsque, l’été, les premières lueurs de l’aube se glissaient dans la chambre ; en hiver, elle se contentait de la lumière artificielle des lampadaires, ce qui par ailleurs ne dérangeait pas Jacques.
– C’est notre premier jour de congé depuis des semaines ! déclara Marie-Anne en refermant la fenêtre avec énergie. J’espère que personne ne viendra nous déranger !
Elle se retourna soudain vers son compagnon avec l’air d’une gamine tout excitée :
– Regarde, il neige !
La neige était chose rare à Nantes et en ce 14 décembre 2008, Marie-Anne considérait ces quelques flocons comme un événement. Elle ne laissa pas à Jacques le temps de répondre, enfila un peignoir molletonné qui pendait derrière la porte et disparut dans la salle de bains. Jacques entendit sa voix, couverte par le bruit de l’eau, résonner à travers la cloison :
– Reste au lit, il est à peine huit heures, moi je prépare le petit déjeuner et je te l’apporte sur un plateau !
Il s’enroula douillettement dans les couvertures, un sourire de contentement sur les lèvres : c’était si bon de se faire dorloter !
En sortant de la douche, Marie-Anne s’habilla chaudement. Le thermomètre posé à l’extérieur sur le rebord de la fenêtre indiquait moins un degré, ce qui signifiait qu’il devait faire plus froid encore lorsqu’on était exposé au vent.
Provenant du salon, la sonnerie du téléphone se fit entendre :
– Oh, non, pas déjà ! maugréa-t-elle en se hâtant vers les escaliers.
Elle décrocha le combiné et une voix masculine demanda si son mari était à la maison.
– De la part de qui ? répondit Marie-Anne, agacée.
– Pardonnez mon impolitesse, je suis le brigadier Gérome. Je dois parler à votre mari de toute urgence !
Marie-Anne leva les yeux au ciel avec exaspération et décida de tenter le tout pour le tout :
– Cher monsieur, mon mari et moi goûtons aujour-d’hui à notre premier jour de congé et je peux vous certifier que rien ni personne ne viendra jouer les trouble-fêtes ! affirma-t-elle avec aplomb.
– Je suis sincèrement désolé, s’excusa le brigadier quelque peu troublé par cette réaction inattendue, mais je ne fais qu’exécuter les ordres. Le commissaire m’a demandé de vous contacter au plus vite, vous et votre mari. Il m’a d’ailleurs demandé de vous donner rendez-vous sous le pont de Belle Vue, ajouta-t-il, retrouvant un peu de son assurance.
Marie-Anne écarquilla les yeux, stupéfaite d’une proposition si incongrue :
– Sous le pont de Belle Vue ? Mais vous avez vu le temps qu’il fait ?
Le brigadier laissa échapper un rire bref en guise de réponse, avant de reprendre son sérieux :
– Je vous prie de transmettre le message à votre mari. Le commissaire vous attendra sur place à dix heures quinze. J’allais oublier… Pensez à emmener Jack avec vous !
– Mais que se passe-t-il ? questionna Marie-Anne qui commençait à apercevoir le sérieux de la situation.
– Je n’en sais pas plus que vous, répondit l’autre. Je suis sincèrement navré que vos congés commencent si mal, mais ce n’est que partie remise ! Bon courage et couvrez-vous bien, brigadier Vatier, il risque de faire froid ! lança-t-il avant de raccrocher.
Marie-Anne reposa le combiné et son regard s’arrêta sur Jack qui dormait à poing fermé, confortablement installé dans sa panière non loin du radiateur. Son front se plissa comme à chaque fois qu’elle était soucieuse : l’idée de sortir Jack par un tel froid ne lui plaisait pas car il n’était plus tout jeune. Il avait maintenant dix ans et elle avait bien remarqué que le travail intense qu’il avait fourni pour la police durant de nombreuses années avait laissé des traces : Jack était fatigué.
Bon… Elle le couvrirait chaudement et ainsi, il n’aurait pas froid, pensa-t-elle pour se déculpabiliser. Et gare à ceux qui se moqueraient de son chien !
Elle songea soudain au dernier mot du brigadier Gérome et ne put s’empêcher de bomber le torse de fierté : « Couvrez-vous bien, brigadier Vatier! » Elle possédait désormais le grade de brigadier mais ne s’y était pas encore familiarisée, si bien qu’elle était toujours étonnée lorsqu’on l’appelait ainsi. Marie-Anne monta à l’étage et se résolut à tirer Jacques du lit. Celui-ci s’était rendormi.
– Commandant Vatier, il est temps de se lever ! lui murmura-t-elle à l’oreille avec humour. C’est un ordre du brigadier Vatier !
– Et notre petit déjeuner au lit ? marmonna-t-il.
Marie-Anne esquissa un haussement d’épaule en signe d’impuissance :
– Le brigadier Gérome vient de téléphoner, expliqua-t-elle. Nous avons rendez-vous avec le commissaire dans moins de deux heures sous le pont de Belle Vue. Et on emmène Jack.
– Tu plaisantes ? s’écria Jacques en sondant le regard de sa femme afin de deviner si elle lui faisait une blague de mauvais goût.
Marie-Anne secoua la tête et son petit air contrarié, qu’elle tentait de dissimuler tant bien que mal, ne laissait aucune place au doute. Jacques l’embrassa tendrement, avant de sauter du lit pour filer sous la douche.
– Vois le bon côté des choses, lança-t-il à sa femme en disparaissant dans la salle de bains.
Marie-Anne esquissa un léger sourire. Il avait toujours le mot pour rire, même dans les situations les plus déplaisantes.
– Et n’oublie pas de mettre un manteau et des bottes à Jacky, il fait froid dehors, ajouta-t-il.
Georges fut soulagé de voir enfin arriver la police. Il escorta l’équipe d’enquêteurs jusque sur les lieux tout en expliquant comment Justin et lui avaient découvert la jeune femme.
– Mon ami et moi sommes venus pour pêcher le brochet tôt ce matin. On a remonté un manteau de l’eau, il doit appartenir à la jeune femme. Je crois que…
Le commandant Vatier posa une main apaisante sur son bras :
– Nous allons nous en occuper, ne vous inquiétez pas. Vous pourrez venir au commissariat Waldeck Rousseau en fin de journée ? demanda-t-il à Georges.
Le pêcheur acquiesça d’un signe de tête.
– Entendu, monsieur…
– Je suis le commandant Vatier, précisa Jacques en faisant signe à l’un de ses hommes de s’approcher. Lieutenant Marson, pouvez-vous conduire ces messieurs au Café des Pêcheurs ? Je crois qu’un petit remontant serait bienvenu pour eux. On se voit plus tard.
Jacques rejoignit son équipe qui s’activait en tous sens afin de relever chaque indice susceptible de les aider dans leur enquête. Il aperçut le médecin légiste qui arrivait, guidé par Anne-Marie jusqu’à la victime.
Mon Dieu, qui est cette femme ? se demandait Georges en réunissant ses affaires pour quitter les lieux. Quel gâchis, elle était si belle…
Justin et lui avaient suivi le lieutenant jusqu’au lieu indiqué par Vatier. Ils étaient maintenant installés à une table du café, dans un coin reculé de la salle. Après s’être assuré qu’ils se remettaient peu à peu de leurs émotions, Marson leur rappela le rendez-vous au commissariat dans l’après-midi et prit congé. Peu loquaces, les deux hommes acquiescèrent.
Fred, le patron de l’établissement, une connaissance de longue date, s’approcha de leur table pour prendre la commande :
– La pêche a été bonne ? lança-t-il en ramassant les verres vides qui traînaient sur la table.
Georges croisa le regard de son ami et soupira en passant une main dans sa barbe naissante :
– On a retrouvé le corps d’une femme sous le pont de Belle Vue, expliqua-t-il. On a prévenu la police qui est actuellement sur place…
Le patron écarquilla les yeux de surprise.
– C’est pas croyable ! Elle était jeune ?
– Plutôt oui, répondit Justin qui commençait à reprendre ses esprits. Mais reste tout de même discret, on nous a demandé de ne pas ébruiter l’affaire pour l’instant.
– Justement… Je ne sais pas si c’est en rapport avec ce meurtre, dit le patron d’un air songeur, mais un homme est passé ce matin. Il était à la recherche de sa femme qui n’était pas rentrée depuis la veille au soir.
Fred étudia les visages des deux pêcheurs afin de voir si son récit éveillait un quelconque intérêt chez eux.
– Il m’a dit qu’elle travaillait dans un bar restaurant de la rue des commerces, poursuivit-il après s’être assuré que les autres l’écoutaient attentivement. En principe, elle termine son service à vingt-deux heures trente et rentre directement… Mais qui sait ! Elle a peut-être tout simplement décidé de faire une entorse à la règle !
– Ou a été assassinée, lâcha Georges.
Fred attrapa son plateau pour se donner une contenance. J’ai encore perdu une occasion de me taire, pensa-t-il avant de s’écrier :
– Allez, les gars ! Pour vous remettre de vos émotions, je vous offre un verre !
L’enquête s’annonçait difficile. Le seul élément solide – et encore ! – sur lequel pouvaient s’appuyer les enquêteurs était que la jeune femme retrouvée sans vie sous le pont appartenait à une classe sociale aisée.
La PJ ne tarda pas à arriver sur le lieu du crime et la présence des autres policiers devenait inutile. Jacques et Marie-Anne décidèrent donc de rentrer à la maison se réchauffer avec un bon café fumant. Au moment où ils s’apprêtaient à partir, le commissaire interpella Marie-Anne :
– Je vous attends au commissariat à seize heures pour prendre la déposition d’une jeune femme. Elle vient porter plainte pour viol…
Celle-ci tenta de protester.
– Je sais que vous êtes en repos aujourd’hui, l’inter-rompit le commissaire, mais nous manquons cruellement d’effectifs, je ne peux donc pas faire autrement, conclut-il d’un ton qui n’admettait aucune réplique.
– Il exagère tout de même, grommela-t-elle d’un air dépité. C’est tellement rare que nous soyons ensemble un dimanche !
– Que veux-tu, ce sont toujours les meilleurs que l'on sollicite le plus ! la consola Jacques.
L’après-midi, comme convenu, Marie-Anne se rendit au commissariat où on lui désigna un bureau de libre. Elle n’attendit pas longtemps. Une jeune femme d’une vingtaine d’années qui semblait quelque peu mal à l’aise, frappa bientôt à la porte.
– J’ai rendez-vous avec le brigadier Vatier…
– C’est moi !
– Je viens pour porter plainte…
– Asseyez-vous, l’invita d’une voix douce Marie-Anne. Et racontez-moi votre histoire.
Tandis que la jeune femme prenait place, le brigadier feuilleta rapidement les quelques informations que le commissaire lui avait remises. La victime s’appelait Justine Rosin, avait vingt-quatre ans, était vendeuse dans un magasin de chaussures et habitait impasse des Genets à Chantenay.
Elle prit une profonde respiration avant de déclarer :
– J’ai été violée hier soir. Je rentrais chez moi et…
– Il était quelle heure ? demanda Marie-Anne.
– Environ vingt et une heure trente. Deux hommes m’ont suivie. J’ai accéléré le pas et ils se sont jetés sur moi. Ils m’ont plaquée au sol, m’ont bandé les yeux et fourré un morceau de tissu dans la bouche pour m’empêcher de crier.
– Avez-vous vu leurs visages ?
– Ils étaient cagoulés, mais j’ai tout de même aperçu le visage de l’un d’eux quand il a relevé sa cagoule pour me dire qu’il s’agissait d’une punition et que j’avais de la chance qu’ils ne me tuent pas. Cependant, je ne peux pas vous le décrire… J’ai été traînée derrière un bosquet et ils ont abusé de moi chacun leur tour, chuchota la jeune femme en revivant la scène. Je ne pouvais rien faire, et j’étouffais. Quand enfin ils m’ont laissée, j’ai arraché le tissu de ma bouche et le bandeau de mes yeux. J’ai juste eu le temps d’apercevoir une vieille Renault 5 bleue tourner au coin de la rue. Elle sentait le gasoil à plein nez… Ensuite je suis allée directement aux urgences de l’hôpital.
– À pied ?
– Oui, j’avais peur de me retrouver toute seule chez moi et je ne pouvais appeler personne car ils ont aussi pris mon portable. À l’hôpital, on m’a examinée et je suis restée en observation pour la nuit. Le médecin de garde a prévenu la police qui m’a conseillé de venir au commissariat le plus rapidement possible.
– Pourquoi n’êtes-vous pas allée chez l’un de vos voisins chercher de l’aide ?
– Je ne sais pas, murmura la jeune fille en baissant les yeux.
– Avez-vous été menacée dernièrement ?
– Il y a quelques jours, un homme s’est présenté au magasin. Il était plutôt sympathique et comme je n’avais pas beaucoup de monde dans la boutique, nous avons entamé la discussion. En partant, il m’a proposé de le rejoindre le soir même pour assister à une conférence, je ne sais plus à quel sujet… J’y suis allée car je voulais le revoir, mais lorsque je suis arrivée là-bas, un type est venu à ma rencontre. Il m’a dit que je devais signer certains papiers si je voulais entrer dans la salle. J’ai refusé et très vite, le ton est monté. Il voulait à tout prix que je signe ses papiers et j’ai pensé qu’il était préférable de partir. Il m’a alors attrapée par le bras et m’a insultée en disant qu’il me retrouverait.
Marie-Anne fronça les sourcils : cette histoire avait-elle véritablement un rapport avec le viol ?
– Il serait plus prudent de quitter Nantes durant quelques jours, finit-elle par dire.
– J’ai prévu d’aller dans ma famille à Angers, répondit l’autre en la remerciant.
Une fois l’entretien terminé, Marie-Anne lui présenta la déposition qu’elle lui demanda de relire et de signer.
– Cette déposition sera présentée au tribunal lors du procès, précisa-t-elle.
Lorsque la jeune fille prit congé, Marie-Anne resta un moment assise derrière son bureau à méditer. Cette histoire n’était pas claire et elle décida d’en toucher deux mots à Jacques qui se montrait toujours de bon conseil. Elle fut tirée de ses pensées par un vacarme inhabituel dans le hall d’entrée du commissariat :
– Mais enfin, c’est quoi, ce bazar ? On n’est pas sur un champ de foire ici ! cria-t-elle en apercevant deux hommes ivres qui hurlaient sur la jeune recrue chargée de l’accueil. En s’approchant, elle reconnut les deux pêcheurs qui avaient retrouvé le corps de la femme sous le pont de Belle Vue.
– On vient pour le témoignage, marmonna l’un d’eux en s’agrippant à son collègue qui titubait dangereusement. On est les témoins…
Marie-Anne appela aussitôt le lieutenant Marson, chargé de prendre leurs dépositions :
– Vu leur état, tu n’en tireras pas grand-chose, dit-elle en observant les deux pêcheurs d’une moue sceptique.
Le commissaire arriva à son tour, alerté par les cris des deux hommes :
– Le mieux est encore de les placer en cellule de dégrisement jusqu’à ce qu’ils recouvrent leur esprit, dit-il en comprenant l’état de la situation.
Marson ne se fit pas prier. Il retint des deux pêcheurs qu’il conduisit à travers le commissariat sans ménagement :
– Allez, messieurs, on va commencer par souffler dans le ballon car je pense que vous ne vous êtes pas contentés d’un verre ou deux !
Une fois la porte de la cellule refermée et Marson parti, Justin se laissa lourdement tomber sur la couchette dans un coin de la pièce :
– Quelle journée ! marmonna-t-il en fermant les yeux. Quand ma femme va apprendre tout ça…
Marie-Anne rentra chez elle de mauvaise humeur. Elle avait tant attendu ce premier jour de congé aux côtés de Jacques qu’elle était en colère qu’il lui soit passé sous le nez. En plus, il lui avait fallu passer son après-midi au commissariat ! En pénétrant dans la maison, elle déposa son sac à main et ses clés de voiture sur le meuble de l’entrée. Une bonne odeur de cuisine la guida jusqu’à Jacques qui s’activait derrière les fourneaux, un tablier autour de la taille :
– Il me semblait bien avoir entendu du bruit ! lança-t-il gaiement. J’espère que tu as faim, je nous ai concocté un petit repas… !
En gentleman, il aida sa femme à retirer son manteau et la conduisit au salon :
– Installe-toi confortablement, j’ai presque terminé. Je t’apporte un verre de Bordeaux ? proposa-t-il en lui passant une main dans les cheveux.
– Volontiers, répondit Marie-Anne en affichant un sourire fatigué.
Elle s’étendit sur le canapé tandis que Jacques retournait en cuisine. Lorsqu’il revint quelques minutes plus tard, il la trouva assoupie, le visage détendu par un léger sourire. Il posa les deux verres de vin sur la table basse et déplia un plaid dont il la couvrit. Jack et Titi vinrent se caler aux côtés de leur maîtresse
Je n’aurai plus qu’à réchauffer le dîner, pensa le policier, attendri.
Lundi 15 décembre
Après une bonne nuit de sommeil, Jacques et Marie-Anne se réveillèrent en pleine forme. Ils se préparèrent rapidement car ils avaient rendez-vous au commissariat Waldeck à huit heures.
En arrivant sur place, Jacques remarqua aussitôt que le commissaire Henry avait sa tête des mauvais jours. Installé à son bureau, il mâchonnait le bout de sa pipe éteinte, les sourcils froncés, les yeux dans le vague. En apercevant le couple, il s’extirpa non sans difficulté de son fauteuil et fit appeler ses hommes :
– Capitaine Avril, lança-t-il en direction d’un jeune homme d’une trentaine d’années, faites-vous remplacer sur vos affaires en cours et allez prêter main-forte au commandant et au brigadier Vatier.
Il se tourna ensuite vers Jacques :
– Vous et vos hommes formerez un stagiaire pendant quelques jours. Un certain Josselin… Et on ne chôme pas, les gars ! conclut-il en tournant les talons. Le procureur exige que l’on ait une piste valable d’ici quarante-huit heures !
– Bien, commissaire, répondit Jacques d’un ton ferme avant de se rendre dans son bureau.
Henry jeta un regard par-dessus son épaule et, voyant que les autres n’avaient pas bougé d’un pouce, il fit brusquement volte-face :
– Qu’est-ce que vous attendez pour aller voir le commandant ?
– Il a mangé du lion ce matin ? murmura Marson à Avril.
Le commissaire le foudroya du regard :
– Vous avez quelque chose à ajouter, Marson ?
Le lieutenant fit un signe de tête négatif avant de s’éclipser dans le bureau de Vatier où le reste du groupe ne tarda pas à le rejoindre.
