Marchands de mort - Jacqueline Rozé - E-Book

Marchands de mort E-Book

Jacqueline Rozé

0,0

Beschreibung

La petite Solène a disparu de chez elle. Chargé de l’affaire, le commandant Vatier sollicite l’aide de Marie-Anne et de Jacky, le chien de cette dernière, qui leur a déjà permis de résoudre plusieurs enquêtes. La disparition de l’enfant les conduit rapidement à une affaire d’enlèvement beaucoup plus grave : un couple de chercheurs et une jeune chimiste ont été kidnappés à Nantes par des trafiquants de drogue prêts à tout pour arriver à leurs fins. Marie-Anne et le commandant Vatier se lancent alors dans une course contre la montre qui les conduira à travers la France. Mais ils sont déterminés à retrouver la piste des personnes disparues et à démanteler un réseau de dangereux criminels qui sévit dans le pays depuis trop longtemps.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 180

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Du même auteur :

Les marches de la sagesse - 2006, Les 2 Encres - 2015, BoD

La mal venue - 2006, Les 2 Encres - 2016, BoD

L’ingénue des Folies Siffait - 2009, Les 2 Encres - 2016, BoD

Marchands de mort - 2010, Les 2 Encres - 2016, BoD

Adieu primevères et coquelicots - 2010, Les 2 Encres - 2016, BoD

Le Ressac de la Loire (poésies) - 2011, Les 2 Encres - 2016, BoD

Le manoir de la douleur - 2011, Les 2 Encres - 2016, BoD

Les Sourires d’inconnus - 2012, Les 2 Encres - 2016, BoD

Le leurre d’une vie - 2013, Les 2 Encres - 2016, BoD

Moi, Titi, chat-guérisseur - 2015, Les 2 Encres - 2015, BoD

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,

Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;

On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes

Mesure plus de maux.

Lamartine, 1817

Si je devais un jour pour de viles richesses

Vendre ma liberté, descendre à des bassesses

Si mon cœur par mes sens devait être amolli

Ô Temps ! Je te dirais : « Préviens ma dernière heure,

Hâte-toi que je meure ;

J’aime mieux n’être pas que de vivre avili. »

Thomas, 1782

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 1

Marie-Anne glissa soigneusement le marque-page à l’endroit où elle s’était arrêtée, et referma son livre qu’elle posa sur la table basse près du fauteuil dans lequel elle s’était enfoncée. Jack se redressa aussitôt, quêtant de son regard fidèle un geste de sa maîtresse qui lui indiquerait que l’heure de la promenade avait sonné. Elle sourit :

– Oui, on y va…

Jack était un petit ratier. Elle avait découvert ce chien errant et affamé sur les trottoirs de la ville, et l’avait recueilli. Lavé et brossé, il l’accompagnait désormais partout. Elle s’était amusée à le dresser pour rechercher des objets perdus, ou des personnes. Doué, il comprenait vite ce qu’elle attendait de lui.

Le chat Titi, pacha de la maison, lui avait au début réservé un accueil mitigé. Mais il lui arrivait maintenant de se frotter contre lui en ronronnant amicalement. Ce chat avait son caractère, mais il n’était pas méchant. Marie-Anne l’avait récupéré à la SPA quelques années auparavant, et elle avait dû se battre pour réussir à l’ap-privoiser et gagner sa confiance. La pauvre bête avait été martyrisée par ses anciens maîtres, ce qui l’avait rendu sauvage et agressif. Mais avec le temps, et à force d’amour et de patience, Titi était devenu un animal doux et câlin. Marie-Anne cédait aussi à tous ses caprices, et entretenait entre autres ses crises de boulimie, si bien qu’aujourd’hui Titi pesait pas moins de onze kilos !

Au mois d’octobre, les jours déclinaient de bonne heure ; l’après-midi tirait à sa fin. Marie-Anne avait décidé ce jour-là qu’elle s’octroierait une marche sur les bords de la Loire pour admirer le coucher du soleil. Elle aimait ce moment quand l’astre se reflétait sur les eaux du fleuve qui ondulait dans des teintes oscillant entre les roux chatoyants et les bruns les plus profonds. La mer remontant jusqu’à Ancenis, et même au-delà par grandes marées, chassait certaines espèces de ce vivier naturel, et il fallait un œil avisé ou attentif pour distinguer de temps à autre quelques petits poissons. Tandis que de la ville proche parvenait le vacarme étouffé d’une population bourdonnante d’activité, toute une vie s’éveillait alors sur les berges que venait doucement emprisonner l’obscu-rité. De l’araignée, tissant sa toile, au mulot fureteur, soudain méfiant de l’envol bruyant d’un héron satisfait de sa pêche, c’était une faune des plus variées qui se réveillait pour animer les lieux.

Aujourd’hui, cependant, absorbée dans ses pensées, Marie-Anne ne prêtait pas grande attention à la nature qui frissonnait autour d’elle. Cela faisait maintenant deux ans qu’elle avait retrouvé Jacques, mais depuis la fin de cette incroyable enquête pour laquelle il avait sollicité son aide, elle ne le voyait pas souvent. La vie avait repris son cours normal et le capitaine du commissariat Waldec-Nantes avait sûrement autre chose à penser que venir lui faire la cour ! La jeune retraitée se consolait en songeant que les quelques heures qu’il lui accordait par-ci, par-là, avaient le mérite d’enrichir son inspiration de romancière toujours à l’affût de la moindre anecdote. En effet, il lui rapportait le récit de ses enquêtes, tenait compte de ses observations souvent bien avisées et n’hésitait pas à lui demander son avis quand il tâtonnait dans une affaire délicate. Elle savait que Jacques attendait davantage de leur relation, mais tant qu’il resterait en activité, qu’il n’aurait donc jamais d’heure pour rentrer et qu’elle s’in-quiéterait, elle ne désirait pas créer d’attaches plus intimes. C’était aussi une façon de garder encore un peu son indépendance. Il y avait si longtemps qu’elle était seule ! Plus tard, elle verrait. Sans doute finirait-elle sa vie avec lui.

Marie-Anne connaissait Jacques depuis toujours. Ils avaient été élevés ensemble, passant leur enfance à inventer des jeux connus d’eux seuls. Déjà à l’époque, Jacques aimait jouer aux gendarmes et aux voleurs, tandis qu’elle se plaisait à lui raconter des histoires abracadabrantes sorties tout droit de son imagination. Durant son adolescence, Jacques avait été son confident et son ami, il la comprenait bien mieux que les jeunes filles de son âge ! Ce n’était qu’à partir de l’âge adulte que leurs vies avaient pris un chemin différent. Jacques était entré dans la police, tandis que Marie-Anne se consacrait pleinement à ses études littéraires. Pendant un bon nombre d’années ils ne s’étaient vus que de façon épisodique. Mais aujourd’hui, elle devait bien se l’avouer, Jacques lui manquait énormément.

Deux ans aussi qu’elle n’avait pas revu Robert, un collègue de Jacques. Personne dans son entourage n’avait de ses nouvelles depuis qu’il avait demandé un congé sans solde avant de disparaître. Son appartement restait fermé, sa boîte aux lettres vide. Si Jacques le rencontrait parfois, en tout cas, il n’en parlait pas à Marie-Anne. Robert… Robert devenu un ripou, ainsi qu’on appelait les flics aux mœurs contraires à leur déontologie ! Après tant d’années dans la police ! Comment avait-il basculé, que s’était-il passé ?

Les ombres de la nuit s’étendaient déjà, dénonçant l’automne qui prenait ses aises. Frissonnante, Marie-Anne resserra autour d’elle les pointes de la veste chaude dont elle avait pris la précaution de se revêtir avant de sortir. Allons ! Il était temps de rentrer maintenant. Elle allait se préparer une bonne tasse de thé qu’elle dégusterait tout en révisant le dernier chapitre achevé la veille.

– Jack ! appela-t-elle.

Le chien qui gambadait plusieurs mètres devant elle revint sur ses pas en petits bonds joyeux pour la convier au jeu.

– Non, non ! On rentre à la maison, mon beau ! J’ai encore du travail qui m’attend…

*

* *

La lampe du bureau diffusait un rond de lumière sur les pages que Marie-Anne relisait avec attention, corrigeant de temps en temps une erreur oubliée ici ou là. Elle sursauta quand la sonnette de la porte d’entrée résonna avec insistance en même temps que l’on frappait contre le battant. Dérangé, Jack se mit à aboyer furieusement.

– Jacques ! s’exclama Marie-Anne en découvrant son visiteur. Que se passe-t-il ?

– Désolée, Marie… J’ai besoin de toi. Une fillette de neuf ans a disparu. C’est la fille d’un lieutenant de chez nous.

– Tu as surtout besoin de Jack, pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite ?

– Je viens vous chercher tous les deux dans une heure, s’impatienta le capitaine. Nous devons rejoindre la patrouille de recherches.

– Des recherches en pleine nuit ?

– Tu as peur du noir ? se moqua Jacques d’un ton plus doux. « Quatre pattes » aussi ?

– Très bien ! Puisque c’est ainsi, que tu ne veux toujours pas lui reconnaître son identité en l’appelant par son nom, nous restons là, répondit Marie-Anne du tac au tac.

– Je t’en prie, ne perdons pas de temps. Couvre-toi, les nuits sont fraîches. Et emporte des boissons chaudes, et de quoi grignoter pour ton coéquipier. À tout à l’heure.

Quand ils arrivèrent devant la maison du lieutenant de police Sylvain Avril, celui-ci sortit pour les accueillir. Une jeune femme aux yeux rougis et dont la pâleur du visage ressortait davantage sous les cheveux bruns, le suivait.

– Mon épouse, Cécilia, présenta Sylvain Avril dont l’inquiétude se lisait sur les traits. Nous vous attendions.

– Marie-Anne Legrand est une vieille amie, expliqua Jacques. Elle peut nous aider à retrouver votre fille.

– Quel âge a votre enfant ? s’enquit Marie-Anne après de brèves salutations.

– Neuf ans, elle s’appelle Solène.

– Un voisin l’a vue quitter la maison peu après son retour de l’école, précisa Sylvain en désignant un pavillon un peu plus loin.

– Cela pourrait-il être une fugue ? murmura Marie-Anne pour elle-même.

– Une fugue ?! Une enfant de neuf ans ? protesta Cécilia qui l’avait entendue.

– Oui, cela arrive. Chez des enfants plus jeunes, même.

– Quels vêtements portait-elle au moment de sa disparition ? demanda Jacques à son tour.

– Un pantalon bleu marine avec un pull rouge. Elle a de longs cheveux blonds, précisa le jeune lieutenant.

– Et à quel moment vous êtes-vous aperçus de sa disparition ?

– Quand mon épouse est rentrée de son travail, vers dix-neuf heures, Solène n’était pas à la maison. Elle termine l’école à dix-sept heures.

– Est-il possible de jeter un coup d'œil dans sa chambre ?

– Très bonne idée, approuva Jacques en se tournant vers Cécilia pour quêter son autorisation. Vous êtes certainement déjà allée regarder ?

– Notre petite fille possède sa chambre bien à elle, c’est son espace, et je ne vais jamais fouiller dans ses affaires.

– C’est très bien, mais vu les circonstances… ironisa Marie-Anne agacée par les réactions quelque peu contrariantes de la jeune femme.

– Bon… si vous y tenez !

En passant près de lui, Marie-Anne adressa une grimace à son compagnon qui eut un sourire contrit. Cécilia Avril précéda la romancière à travers la maison. Bien sûr, Jack emboîta le pas à sa maîtresse tandis que les deux hommes s’attardaient à discuter.

La chambre dans laquelle elles pénétrèrent était coquette. Une tapisserie d’un doux rose habillait les murs. Sur une commode, un petit vase contenait un bouquet de pensées probablement cueillies dans le jardin attenant. Des livres et divers bibelots ornaient des étagères en bois blanc. Une jolie poupée trônait sur le lit, sa robe soigneusement étalée autour d’elle en un cercle parfait. Telle une gardienne désignée, elle semblait veiller sur les lieux, ses yeux aveugles désignant les visiteuses. Tout était propre et bien rangé. Une chambre de petite fille qui ne manquait de rien.

Le regard de Marie-Anne accrocha immédiatement une feuille de papier qui dépassait du jupon de la poupée. Elle fit un pas dans cette direction :

– Vous permettez que je lise ?

Elle nota l’imperceptible mouvement de protestation retenue sur les lèvres de la maman de Solène.

– Mais qui êtes-vous ?

– Je suis auxiliaire de police… et voici mon chien. Un chien de police que j’ai dressé moi-même, déclara-t-elle en souriant.

Un petit mensonge ne prêtait pas à conséquence.

– Mais… je rêve ! s’exclama Cécilia en fronçant les sourcils. Faites immédiatement sortir ce chien de la chambre de ma fille.

– Il n’en est pas question. Jack ne me quitte jamais et il restera avec moi. Alors, je la lis, cette lettre ?

– Évidemment, intervint Jacques qui les avait rejointes et qui observait la scène sur le pas de la porte.

– Bon alors, allons-y :

Papa, maman,

J’ai fait la connaissance d’une vieille dame. Elle est très gentille avec moi et depuis quelque temps elle a des malheurs. Je t’en ai parlé, papa, mais tu m’as dit que tu n’avais pas le temps d’écouter tous les malheurs des gens. Et comme vous travaillez tous les deux, je suis toujours toute seule. Alors je suis partie chez elle pour ce soir, lui tenir compagnie. Demain je vous appellerai et vous viendrez me chercher.

Bonne nuit papa, bonne nuit maman.

La stupeur s’était peinte sur les visages de Sylvain et Cécilia Avril. Cette dernière réagit la première :

– C’est qui, cette femme ?! Oh, et cette petite peste qui décide comme ça d’aller chez une inconnue, sans nous demander la permission ! Elle va m’entendre ! s’emporta-t-elle en prenant à témoin son mari.

– Et vous vous étonnez qu’elle vous écrive une telle lettre et qu’elle parte ailleurs ? ne put s’empêcher de railler Marie-Anne.

– Oh, vous, l’auxiliaire avec votre chien…

– Eh bien, je la comprends, poursuivit la romancière sans tenir compte de l’intervention d’une indéniable irrévérence. Avec son métier, votre mari est souvent absent. Quant à vous, vous ne rentrez jamais avant dix-neuf heures, d’après ce que j’ai entendu. Peut-être même plus tard parfois, si vous avez besoin de faire quelques courses. Elle exprime un manque de vous, et vous parlez de la punir ? Permettez-moi de vous dire que je vous plains… La décision de votre enfant aujourd’hui est peut-être pour vous faire réagir, et la lettre qu’elle vous a laissée devrait vous inciter à la réflexion. Quant à cette vieille dame, peut-être lui est-il arrivé quelque chose de grave et c’est pour cela qu’elle souhaitait vous rencontrer, Sylvain ?

– Marie-Anne, s’il te plaît…

– Quoi? Est-ce parce que je dis une vérité que personne ne veut reconnaître ? Tu sais que je ne suis pas du style à me taire quand quelque chose me dérange. Je suis désolée, mais je n’ai pas de temps à perdre. Si monsieur et madame Avril refusent d’accepter ce qui apparaît comme une évidence, Solène recommencera.

– Sylvain, sais-tu qui est cette vieille dame dont parle ta fille dans sa lettre ? demanda Jacques pour en revenir au sujet qui les préoccupait.

– Non, je ne vois pas du tout, avoua le jeune lieutenant.

– Et comment Solène la connaît-elle ?

Sylvain haussa les épaules en guise d’ignorance.

– Bon, en tout cas, inutile d’aller fouiller la campagne cette nuit. Apparemment, la mignonne est à l’abri. Je vais passer au bureau signaler l’affaire, quand même. Quant à toi, Sylvain, reste avec ton épouse ce soir, au cas où Solène appellerait. Je t’attends demain à huit heures.

Jacques et Marie-Anne prirent congé du jeune couple. La poignée de main que leur accorda Cécilia fut plutôt réticente et elle ne les raccompagna pas jusqu’à la porte.

– Bon, fit Jacques lorsqu’ils se retrouvèrent dans la rue, il est vingt heures, je ne crois pas que l’on puisse faire grand-chose pour le moment… sinon aller dîner. Allez, je passe rapidement au bureau leur donner l’information et je vous invite à manger, Jacky et toi.

– Jacky ? s’étonna Marie-Anne.

– Ben, ton assistant. Regarde, ce nom paraît lui plaire !

Jacques roula tranquillement jusqu’au poste de police devant lequel il se gara.

– Je n’en ai pas pour longtemps, mais si tu veux m’ac-compagner.

– Merci, je t’attends dans la voiture.

Tandis qu’elle patientait, la jeune retraitée se demanda si l’affaire justifiait vraiment sa présence ou si Jacques avait saisi ce prétexte pour passer la soirée avec elle. Il a fait d’une pierre deux coups, pensa-t-elle.

Le capitaine revint rapidement. Il choisit de l’emme-ner dans un petit restaurant où l’on servait une spécialité dont il raffolait : le lard nantais, une recette composée de côtelettes de porc cuites au four avec des couennes et de la fressure, du foie ou du poumon, et qui se dégustait de préférence avec un petit muscadet dont ils demandèrent un verre en guise d’apéritif.

Ils trinquèrent et Marie-Anne le remercia de son invitation.

– Je te dois bien ça pour le dérangement, marmonna-t-il.

– Je dois donc considérer ceci comme un dédommagement ? se moqua-t-elle, feignant l’indignation. Moi qui pensais que tu souhaitais partager un moment avec moi.

Cette manière directe qu’elle avait de dire les choses lui arracha un sourire.

– Je suis heureux aussi de passer un moment avec toi, lui avoua-t-il.

Il y eut un instant de silence. Le regard de Marie-Anne erra dans la salle et s’arrêta sur un couple, à une table au fond de la salle, dont la discussion animée traduisait une querelle. L’homme essayait de rester calme face à une femme qui avait du mal à maîtriser les accents de sa voix et sa gestuelle.

– Vive le mariage, murmura Jacques qui avait suivi le regard de son amie.

– C’est peut-être un couple adultère, émit Marie-Anne.

– Ce n’est pas le meilleur endroit pour passer inaperçu. À propos, tu ne trouves pas que tu y es allée un peu fort avec la femme du lieutenant, tout à l’heure ?

– Ah bon ? Moi, je trouve qu’elle le méritait.

Quand, plus tard dans la soirée, Jacques laissa son amie devant chez elle, il lui précisa qu’il passerait la prendre le lendemain matin.

– Viens partager un petit déjeuner, lui proposa-t-elle avant de claquer la portière de la voiture sans attendre sa réponse.

Chapitre 2

Jacques fut accueilli par l’odeur du café et du pain grillé. Il entendit son amie s’affairer dans la cuisine.

– Par là ! lui cria-t-elle.

Elle avait allumé la radio et les notes d’une musique classique lui parvinrent en sourdine. Il marqua un temps d’arrêt sur le seuil. Il serait bien resté ainsi, à savourer la douceur de cet instant, court répit dans sa vie si mouvementée. Mais bon, aujourd’hui encore, il avait du pain sur la planche ! Et pour tout dire, cela ne lui déplaisait pas. Il évitait de se projeter dans l’avenir, de penser à ce qu’il pourrait bien faire du temps libre dont il disposerait dans quelques mois, quand il prendrait sa retraite.

Il rejoignit Marie-Anne qui achevait de dresser la table pour le petit déjeuner.

– Voilà bien ce qui fait défaut à un célibataire comme moi, apprécia-t-il en s’asseyant. Un petit déjeuner digne de ce nom !

– Profites-en, l’invita Marie-Anne en versant le café fumant dans les bols. Tu sais, j’ai pensé une bonne partie de la nuit à cette gamine qui s’est enfuie de chez ses parents. Elle doit avoir un sacré tempérament tout de même ! Je suis curieuse de la rencontrer.

– En espérant qu’elle téléphone, comme elle l’a écrit sur sa lettre…

Il fut interrompu par la sonnerie de son portable. La communication fut brève.

– Elle a téléphoné, lui apprit-il. C’était Sylvain Avril. Nous avons juste le temps de faire honneur à ce petit festin matinal.

Le lieutenant et son épouse qui s’impatientait étaient déjà dans le bureau de Jacques quand ils arrivèrent. Tous s’engouffrèrent dans un véhicule de la gendarmerie pour se rendre à l’adresse que leur avait précisée la fillette.

Parvenus au rond-point de Rennes, ils s’arrêtèrent devant le numéro 3. Une allée traversait un jardin aménagé à l’ancienne et conduisait à une belle maison particulière en pierres dans le style des années 1950.

– Je n’ai pas de nom, capitaine…

– Si vous aviez fait votre travail, vous sauriez chez qui nous allons, rétorqua Jacques en désignant une boîte aux lettres au nom de madame Vinte Michèle.

Il s’engagea dans l’allée aux côtés de Cécilia qui marchait d’un pas nerveux :

– Quant à vous, Cécilia, je vous conseille de garder votre calme devant votre petite fille. Se fâcher après elle n’arrangera rien.

Marie-Anne qui les avait tous devancés, sonna à la porte. Une dame à laquelle il était difficile de donner un âge, vint ouvrir. Toute vêtue de noir, et bien que ses yeux d’un bleu délavé dénoncent qu’elle venait de pleurer, elle dégageait une certaine noblesse due en partie à sa fine silhouette au maintien droit, mais aussi à ses cheveux d’un blanc de neige qui encadraient un visage marqué par le temps, mais encore beau.

– Rentrez, je vous en prie, invita-t-elle d’une voix douce en les guidant vers le salon. Solène, tes parents sont là.

La fillette se tenait au milieu de la pièce, aussi à l’aise que si elle eût été chez elle.

– Bonjour, salua-t-elle en adressant un regard de défi à Cécilia.

Marie-Anne eut un petit sourire complice. Cette fillette lui plaisait. Elle paraissait franche et directe tandis que ses yeux, l’un vert l’autre marron, nota l’écrivain, allaient d’une personne à l’autre. Des nattes blondes tombaient sur ses épaules. Elle était habillée d’un pull rayé et d’un pantalon noir. Tiens, elle avait changé de tenue ?

– Oh, le chien ! C’est le vôtre ? demanda-t-elle à Marie-Anne.

– Oui. Il s’appelle Jack.

– Jacky, rectifia le capitaine Vatier d’une voix posée.

Faisant montre d’une parfaite indifférence à la présence de ses parents, la fillette s’était agenouillée devant Jack, joyeux de cet intérêt qu’on lui témoignait.

– Je prépare du café ? offrit leur hôtesse, gênée.

– Je vous accompagne à la cuisine, proposa immédiatement Marie-Anne. Vous ne vous attendiez peut-être pas à voir débarquer autant de monde de si bonne heure… Mais vous n’auriez pas dû recevoir Solène chez vous sans que ses parents ne sachent où elle se trouvait.

– Oui, je suis désolée. Mais elle m’a suppliée de ne rien dire et je n’ai pas eu le cœur de la décevoir. Elle s’est toujours montrée tellement gentille et serviable avec moi.

– À propos, justement, comment avez-vous connu Solène ?

– Oh ! commença madame Vinte en sortant un plateau sur lequel elle disposa des tasses et le sucrier, tandis que Marie-Anne versait de l’eau dans la cafetière électrique, je suis tombée dans la rue, il y a quelques jours, alors que je revenais de faire des courses. Solène est venue vers moi et m’a aidée à me relever. Puis elle a porté mes provisions jusqu’ici. Elle est revenue le lendemain en sortant de l’école, pour s’assurer que j’allais bien et que je n’avais besoin de rien ; et le surlendemain… et tous les soirs.

La vieille dame eut un sourire ému vite remplacé par une expression soucieuse.

– Sa présence me rassérène. Mon fils est rarement présent, son travail l’amène à se déplacer souvent. Et depuis la disparition de mon gendre et de ma fille…

– Leur disparition ?

– Je n’ai pas de nouvelles de Jeanne depuis une semaine, et je suis très inquiète.