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« Le vingt-cinq février 2004, ma belle-sœur nous informe que son mari est “parti”. Depuis ce jour, mon frère ne répond plus à nos appels. Pendant trois mois, je vais remuer ciel et terre pour tenter de savoir ce qui lui est arrivé. Je ne lâcherai rien jusqu’au premier juin 2004, jour où l’on m’apprend l’insoutenable. Vingt ans après les faits, je reviens sur cet épisode qui a fait basculer ma vie et celle de tous les miens. »
A PROPOS DE L'AUTRICE
Gauthière Bodd trouve en l’écriture un exutoire. Avec
Il est "parti " elle signe une œuvre marquante dans laquelle elle souhaite rendre hommage aux disparus et à leurs familles.
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Seitenzahl: 203
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Gauthière Bodd
Il est « parti »
© Lys Bleu Éditions – Gauthière Bodd
ISBN :979-10-422-0196-8
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Maman,
Aux familles de disparus
Avant-propos
Vingt ans après la disparition de mon frère Yves et après plusieurs tentatives d’écriture, je me décide une nouvelle fois à reprendre mon texte, témoignage de notre drame familial. Je conserverai uniquement son prénom en hommage à sa mémoire. Les autres seront modifiés.
Cet ouvrage est dédié aux familles de disparus, afin de partager avec elles, notre parcours pour retrouver l’être cher.
Prologue
« Il est parti », nous dira simplement sa femme ce 25 février 2004.
Parti ? Mais pourquoi ? Pour où ? Comment ?
Toutes ces questions, je les tournerai en boucle dans ma tête trois mois durant, en quête de mon frère disparu, restant injoignable du jour au lendemain.
Yves, mon aîné de deux ans, mon complice, mon double au masculin.
Le 1er juin 2004, convoquée dans les locaux de la Police Judiciaire arrive à mes oreilles ce que je n’aurai jamais voulu entendre. Ce jour-là, mon cœur se brise. Plus rien ne sera jamais comme avant.
Parallèlement au Tsunami qui frappe l’Asie du Sud-Est cette même année, je vivrai un phénomène d’une égale intensité qui bouleversera ma vie et fera éclater ma famille quelques années plus tard.
Je retrouverai mon frère, quatorze mois après son « départ » mais ignore toujours ce qui lui est réellement arrivé. Aujourd’hui encore, de nombreuses interrogations subsistent.
Première partie
Yves est « parti »
25 février – 1erjuin 2004
Ce matin-là, Joël partit plus tardivement que de coutume pour son entraînement quotidien. Par tous les temps, il parcourait ses cinquante kilomètres de vélo sur les routes de campagne du sud francilien.
Au moment de quitter la maison, il chercha partout son téléphone et le découvrit enfin sur le rebord de la fenêtre.
« Ah te voilà toi ! »
Peu intéressé par les nouvelles technologies, il préférait toutefois l’avoir avec lui quand il sortait.
« On ne sait jamais. Je peux en avoir besoin, si je crève. »
Un dernier thé chaud avant de sortir.
La nuit avait été fraîche. Les toits des maisons et les jardins étaient couverts de givre. Les routes verglacées. Il lui faudrait être prudent. Pas question de prendre de risque. Heureusement, son équipement adapté lui permettait d’affronter les frimas de l’hiver : cagoule, gants, sous-vêtements chauds et sur-chaussures. Il se glissa en silence dans le garage où l’attendait son VTC dernière génération qu’il s’était offert récemment.
Le jour commençait à peine à se lever. Il aimait partir au petit matin quand la maison était encore endormie. Précieux instant de calme avant l’agitation de la journée. Il enfourcha son vélo après avoir étudié une dernière fois son itinéraire. Ce jour-là, il passerait par la forêt des rochers verts, un lieu qu’il affectionnait particulièrement. Les blocs de grès y étaient nombreux, surplombés par des chênes majestueux et de vertigineux pins maritimes. À l’automne, il aimait s’y balader avec sa compagne et retrouver son petit coin de cèpes qu’il gardait confidentiel, même pour ses amis. Quelle chance d’habiter près de cette forêt si belle en toute saison dont il aimait fouler les sentiers, humer les odeurs, écouter les hôtes ! Au printemps, à la lisière du sous-bois, les jacinthes sauvages formaient un immense tapis bleuté.
Joël avalait tranquillement les kilomètres pour s’échauffer. Il ne faisait vraiment pas chaud. Il ne sentait plus le bout de ses doigts ni de ses orteils. Progressivement, il accéléra la cadence et trouva son rythme.
Rares étaient les voitures qu’il croisait à cette heure matinale sur cette route départementale. L’air glacial lui cinglait le visage. C’était vivifiant, il aimait cette sensation.
Soudain, interpellé par une odeur particulière, il ralentit.
Une fumée s’élevait au-dessus de la forêt. Non, ce n’était pas de la brume matinale, il en était certain. Intrigué, il s’approcha et reconnut le petit parking où il avait l’habitude de stationner quand il partait randonner. Il adossa son vélo contre un arbre et avança prudemment dans le sous-bois en direction de la fumée. Sur ses gardes, il continuait de progresser lentement.
Soudain, il poussa un hurlement.
Une masse informe posée sur une bâche se consumait lentement.
Joël se figea, incapable d’aller plus loin. C’était un être humain, il en était presque certain.
« Au secours ! À l’aide ! » hurla-t-il.
Repartant comme un fou vers son vélo, il sortit son téléphone de la poche de son maillot et d’une main tremblante pianota le 112.
Yves était le troisième enfant et seul garçon de notre fratrie. Arrivé un 23 septembre 1959 sous le regard de ses parents attendris, il fit la joie de ses deux sœurs : Jeanne, l’aînée, une petite blondinette placide de cinq ans et Camille, la cadette, plus rebelle, qui avait hérité de son père le même regard méfiant sur le monde et un caractère inflexible.
À la naissance de leur fils tant espéré, le bonheur de nos parents fut total. Quelle fierté pour mon père de pouvoir enfin transmettre son nom ! Autre époque, autre priorité. Issu de la vieille école et de la petite bourgeoisie de province, il projetait en son fils unique tous ses espoirs inassouvis.
Afin d’équilibrer la fratrie, mes parents souhaitèrent lui offrir rapidement un petit frère. Déjouant leurs pronostics, j’arrivais petite fille souriante et potelée dans les premiers jours d’août, vingt-trois mois après Yves qui découvrait avec joie sa jeune sœur malicieuse.
Les années passèrent insouciantes. Mon frère fut le précieux compagnon de jeux de mon enfance. Nous aimions construire des cabanes végétales faites de branches, de mousse et de feuilles dans le grand et merveilleux jardin dont Maman prenait soin avec passion. Yves décida un jour d’y construire un poulailler digne d’un hôtel quatre étoiles pour gallinacées ! Un magnifique potager lui permettait aussi de cultiver fruits et légumes bio avant l’heure. Il avait un sens aigu du commerce. Il revendait ses œufs à Maman qui se chargeait de nourrir ses poules !
Proche de lui, je détestais être mise à l’écart quand il jouait avec Camille. Je n’avais plus la même importance à ses yeux. Cela me contrariait. Je voulais l’avoir pour moi toute seule.
Nos jeux étaient variés et débordants d’imagination. Du bac à sable aux sorties entre amis, que de moments précieux nous avons partagés ! Confidences, bagarres, complicité, nous avons vécu vingt ans de souvenirs fraternels merveilleux. Je me souviens de parties de boxe hilarantes armés de grosses chaussettes de laine en guise de gants. Je souris à l’évocation d’une séance de coiffure durant laquelle mon frère s’exerça à quelques coups de ciseaux anarchiques sur ma chevelure. Le regard effaré de notre mère nous en dit long sur la créativité de cette nouvelle coupe ! Nous chahutions souvent le soir. Je me revois les cheveux collés par de la gelée de pommes maison étalée consciencieusement par mon frère, ne sachant si je devais rire ou pleurer.
Complicité, chahuts, disputes, rires, pleurs. Avec Yves, nous nous aimions de cet amour fraternel qui n’avait pas besoin de mots pour exprimer tout l’attachement que nous avions l’un pour l’autre.
Je lui pardonnais tout. Il était beau comme un dieu avec ses yeux gris bleu et sa tignasse brune. Nous avions le même sourire d’enfants heureux choyés par une mère au foyer, statut courant pour les femmes dans les années soixante. Maman gérait sa petite tribu avec beaucoup de patience et d’amour pendant que Papa s’activait dans la scierie familiale. Parallèlement à son activité professionnelle, il voguait de réunion en réunion. Président de club, trésorier d’association, il affectionnait particulièrement ces statuts. Il s’essaya un jour en politique mais se calma vite, se prenant un revers aux élections municipales de son village.
Enfance protégée, surprotégée, devrais-je dire par les multiples mises en garde de notre père qui nous incitait à nous méfier de tout et de tout le monde. À voir des dangers partout.
Heureusement, nous avions une grande famille et nos nombreux cousins cousines remplaçaient les copains personae non grata à la maison. Tendres souvenirs de repas familiaux filmés par la caméra super huit greffée à la main de notre père. Il adorait fixer l’instant sur la pellicule pour nous proposer ensuite des séances-cinéma avec son projecteur et son écran.
À la fin des années soixante, la télévision entra dans tous les foyers excepté le nôtre. Mon père trouvait les programmes trop peu instructifs. Nous faisions figure d’extra-terrestres devant nos copains. Lorsque je voulais regarder le petit écran, je devais me rendre chez ma grand-mère à pied, car le vélo, déclaré dangereux, était aussi interdit. Je m’abreuvais d’images et dévorais tous les feuilletons de « Samedi est à vous ». Cette émission offrait aux téléspectateurs de composer leur programme. « Mission impossible », « les Mystères de l’ouest », « Tarzan », « les Chevaliers du ciel » et autres séries bien connues des natifs des sixties n’eurent bientôt plus de secrets pour moi ! Je rentrais le soir saoulée d’images. Cela restait une de mes rares sorties autorisées qui m’offrait un peu d’évasion. Tout comme mes lectures quotidiennes qui venaient peupler mon imaginaire et parfaire mon orthographe.
À l’adolescence, Jeanne l’aînée n’osa pas défier l’autorité paternelle. Camille fut la première à oser se rebeller. Yves s’accrocha également avec lui. Ils avaient d’interminables discussions dans lesquelles notre père le mettait en garde contre tous les dangers de la société. Aucun copain n’était suffisamment bien pour nous. Il voulait toujours savoir la situation professionnelle des parents. Il jugeait sans connaître.
Le chemin serait plus facile pour moi, la petite dernière, mon frère et ma sœur m’ayant ouvert la voie.
Très soucieux du « qu’en dira-t-on » mon père voulait des enfants irréprochables et ne leur passait rien. Hors de question que ses filles sortent avec le premier venu. Pour son fils, il était plus tolérant. Ce qui ne l’empêchait pas de s’accrocher avec lui régulièrement.
Nos amis le redoutaient et l’évitaient. Son regard bleu glacial en évinçait plus d’un. Son « allo » tout aussi froid décourageait ceux qui se risquaient à appeler sur le téléphone fixe familial. Dans les années quatre-vingt, ni portable ni internet.
Malgré cette stricte éducation, nous vivions des moments heureux d’une famille sans histoires.
Adolescents, nous nous sommes rapprochés encore davantage avec Yves, soudés face à une autorité paternelle que nous supportions de moins en moins. Dès que je fus autorisée à sortir en soirée, aux alentours de dix-sept ans, mon père exigea de mon frère que lui et lui seul me ramène à l’heure fixée, généralement minuit ou une heure du matin. Il mettait son réveil pour vérifier si l’horaire avait bien été respecté !
Évidemment, je côtoyais la même bande de copains que mon frère qui leur déléguait avec plaisir son rôle de « garde-du-corps ».
Yves et moi adorions danser. Nous avions appris ensemble. Lorsque mes parents sortaient dîner, nous invitions son meilleur copain à venir danser le rock’n’roll. Notre sœur Camille se joignait à nous. Nous déposions avec empressement les vinyles sur la platine avant de nous élancer sur les airs de Be Bop a Lula, Just a gigolo, Rock around the clock et autres titres phares. Grâce à ces entraînements improvisés et de façon totalement autodidacte, nous sommes devenus les meilleurs danseurs de la bande. Avec Yves, j’aurais pu tournoyer jusqu’au bout de la nuit. Mais ses groupies l’attendaient sur le bord de la piste ! Très séduisant, il aimait leur compagnie. Toutefois, la présence de ses copains lui était tout aussi indispensable.
Adolescent, il travaillait chaque été à la scierie pour s’offrir des vacances avec ses copains et se payer son permis de conduire, gage d’indépendance. Il apprit à manier sur le chantier les machines les plus dangereuses : fendeuse de billes, écorceuse, scies multiples, cloueuse… Il aimait ce travail en extérieur.
Avec sa première paie, il s’acheta une chaîne Hi-Fi. Yves adorait la musique. Elle l’accompagnait partout. Il avait une collection de disques impressionnante, à faire pâlir les collectionneurs d’aujourd’hui. Je contemple parfois avec nostalgie ces vinyles qui ont rythmé notre jeunesse, nous les écoutions avec bonheur. Même petit pincement au cœur lorsque je regarde les photos papier aux couleurs passées, témoins d’une époque où le numérique n’existait pas. On prenait le temps d’observer chaque photo et de la commenter. Désormais nos prises de vues s’amassent dans nos portables et nos ordinateurs, délaissées aussi rapidement qu’elles ont été prises.
J’allais également de temps à autre travailler dans l’entreprise familiale. J’y effectuais quelques tâches administratives ou des heures de ménage afin de me faire aussi un peu d’argent de poche qui n’était pas dans les habitudes de nos parents. L’argent se méritait. Le lavage des voitures, la tonte de la pelouse ou les séances de repassage nous permettaient de gagner une pièce rapidement dépensée dans quelque menu plaisir.
Lorsque j’étais avec Yves au travail, je l’observais du bureau. J’étais fière de le voir aller et venir sur le chantier, s’activer auprès des fidèles ouvriers, fabriquer avec eux caisses et palettes. J’aimais l’odeur du bois qu’il véhiculait, si particulière, effluves de sève et de vie. Les bureaux, deux simples conteneurs bardés de bois, étaient imprégnés de ce même parfum. Nous nous entendions aussi bien au travail que dans le cadre familial.
Mon frère était volontaire, travailleur et courageux, mais les études n’étaient pas son fort. Après un début de cursus en droit, il avisa notre père de sa décision de les arrêter. Il partit faire son service militaire dans la gendarmerie, service qui, à l’époque, était obligatoire. Il devait souvent se rendre sur les accidents de la route et préférait s’occuper de la circulation plutôt que d’avoir à gérer les blessés. Il ne supportait pas la vue du sang. Je me souviens m’être retrouvée allongée à ses côtés sur le même brancard après notre première prise de sang ! Nous étions les mêmes.
À la fin de son service, on lui proposa de s’engager. Yves avait d’autres projets en tête. Il voulait reprendre la scierie familiale. Notre père se réjouissait d’une telle décision. La relève était ainsi assurée. Mon frère devint tout naturellement son bras droit.
Mais l’entreprise connut des difficultés financières en 1974 et en 1979, lors des deux crises pétrolières. Des investissements inopportuns cumulés à une forte pression des banques et à de graves problèmes de santé obligèrent notre père à déposer le bilan en 1987. Quelle déconvenue pour un ancien président du tribunal de Commerce habitué à trancher pour d’autres confrères en difficulté !
Coup dur aussi pour Yves qui se retrouva sans emploi à vingt-huit ans. Il dut envisager une reconversion professionnelle. Il hésitait à partir au Gabon travailler dans l’exploitation forestière d’un ami de son père ou à suivre une formation de chauffeur routier international. Ces deux projets l’auraient obligé néanmoins à s’éloigner de chez lui et de sa famille. Je ne fus pas surprise de le voir abandonner ces idées-là, lui si attaché aux siens et à sa région. Entrepreneur dans l’âme, il trouva sa voie dans la rénovation. Mes parents, ayant déménagé, prévoyaient des travaux dans leur nouvelle maison. De nombreux artisans intervenaient chez eux : plombier, maçon, électricien, plaquiste, peintre. Yves apprit son nouveau métier à leur contact. Autodidacte, il appréciait ce nouvel univers dans lequel il finit par exceller.
Il créa sa propre entreprise de rénovation et d’agencement puis, grâce à son important réseau, développa rapidement sa clientèle, fort satisfaite de ses prestations. Hormis ses retards légendaires et son bavardage incessant, tout le monde le trouvait sympathique, travailleur et bon vivant. Ses qualités d’excellent bricoleur lui permirent de restaurer une vieille longère et ses dépendances acquise en 1987. Il mit plusieurs années à rénover les différents corps de bâtiments, y passait tous ses week-ends et son temps libre. Il emménagea d’abord dans la petite maison d’amis retapée en priorité et put ainsi habiter sur place pour continuer les travaux dans la maison principale. Cet endroit avait un charme fou. Une petite source coulait au milieu du jardin. De nombreux rosiers anciens, taillés avec passion chaque année par Maman, ornaient cet espace bucolique. Des écuries accueillaient de temps à autre un cheval que mon frère, cavalier émérite, montait avec élégance. Qu’il était beau sur sa monture !
En quelques années et au prix de beaucoup de sacrifices, il transforma cet endroit en une superbe propriété. Ses nombreux amis aimaient le rejoindre pour un dîner ou une fête improvisée. D’un naturel sociable, il était généreux avec tout son entourage et dépensait sans compter. Les fêtes chez lui étaient mémorables ! Il avait toutefois tendance à confondre amis et relations. Qu’importe, il voulait être entouré, détestait la solitude, comme notre père. Toujours le sourire aux lèvres, il liait facilement connaissance. On ne s’ennuyait jamais avec lui, il avait toujours quelque chose à raconter. Il voulait « profiter de la vie », conscient peut-être qu’elle serait courte.
Les uns après les autres, les amis d’Yves fondèrent leur famille. Il les vit s’éloigner à regret et continua sa vie de célibataire, regrettant le temps des copains. Cœur à prendre, il était très courtisé. C’était « un beau parti ».
Fiona est née un 21 juin 1961, la même année que moi. Nous aurions pu nous entendre, cela n’a jamais été le cas.
Je fis sa connaissance lors d’une fête improvisée. Elle sortait avec un de nos amis mais je ne l’avais encore jamais rencontrée. Brune aux longs cheveux, plutôt jolie, charpentée et exubérante, elle aimait attirer les regards. Je la trouvais sympathique mais avais noté son caractère bien trempé.
Je m’aperçus rapidement qu’elle arrivait toujours à ses fins. Yves sortait à l’époque avec sa sœur Fanny, une jeune fille simple et discrète. Fiona n’hésita pas une seconde à lui « emprunter » son amoureux.
Peu attirée par les études, elle travaillait comme serveuse dans le restaurant de sa mère, au sein d’un petit village touristique. Son père, Félix, artiste peintre et enfant de la DDASS, trouvait dans la peinture un refuge à ses souffrances. Personne n’avait accès à son atelier. C’était son antre.
Il n’avait d’yeux que pour sa fille aînée. Les parents aimaient faire la fête et le restaurant « Les Copains d’abord » était le point de rendez-vous de leurs amis. L’alcool y coulait à flots. Une façon de vivre joyeuse, rythmée par la vie du restaurant.
Lorsqu’Yves franchit le seuil de ce lieu convivial, Fiona fut sous le charme. Elle jeta son dévolu sur lui tout en connaissant son aventure avec sa jeune sœur. Peu lui importait. Elle fit irruption dans sa vie au bon moment. Yves avait très envie à cette époque de fonder une famille. Il n’avait pas encore trouvé la future mère de ses enfants, celle qui vivrait avec lui sous le même toit.
Ce fut chose faite. Elle s’installa chez lui rapidement.
Justin naissait peu de temps après, dieu vivant aux yeux de sa mère et portrait craché de son père. Trois ans plus tard, Fiona accouchait d’une petite Manon, lui ressemblant cette fois-ci trait pour trait. Paul viendrait compléter la fratrie en 1999 à la suite de nombreuses fausses couches expédiées sans état d’âme par Fiona dans les toilettes. Le benjamin, un frêle blondinet, ne faisait l’objet d’aucune attention. Laissé pour compte, le petit restait souvent mutique. Il avait le regard fuyant et ne souriait jamais. Manon veillait sur lui comme une vraie petite maman.
Dans la vie, Fiona avait une façon de se comporter très théâtrale. Elle employait régulièrement un ton surjoué et raffolait amuser la galerie. Elle n’hésitait pas à faire le pitre, du moins au début. Je me souviens d’un dîner au cours duquel nous nous étions déguisées en « vamps », les stars comiques de l’époque. J’adorais m’amuser, mais j’eus du mal ce soir-là à la suivre dans son interprétation plus vraie que nature. Elle aurait dû faire du théâtre. Peut-être avait-elle raté sa vocation ?
Elle jouerait un rôle tout au long de sa vie.
Au fil du temps, je me sentais de plus en plus mal à l’aise avec elle. Son côté exubérant me dérangeait. Elle en faisait trop. Toujours dans l’excès. Je n’arrivais plus à être moi-même en sa compagnie. Un malaise diffus s’emparait de moi sans que je puisse m’expliquer pourquoi.
Je ressens cela avec certaines personnes, heureusement de plus en plus rarement car je les devine et me tiens à distance désormais. Une sorte d’instinct animal, peut-être dû à l’éducation de mon père, méfiant en tous points.
Fiona était une forte tête, comme sa mère Fabienne. Tout son entourage l’assurait. D’ailleurs les deux femmes s’affrontaient souvent. Elles avaient le même caractère. Le père et la benjamine étaient des êtres plus tempérés.
Tout à leur travail, Fabienne et Félix s’occupaient peu de leurs filles confiées régulièrement à leur grand-mère maternelle et menaient une vie de bohème entre le restaurant et la galerie.
Fiona était la préférée de son père qui laissa cette phrase lui échapper malencontreusement lors d’une conversation. Il ne savait pas que ses propos seraient un jour rapportés à sa benjamine !
Félix adorait Yves qui représentait le fils qu’il aurait tant aimé avoir. Tous deux refaisaient le monde jusqu’au bout de la nuit quand ils se voyaient. Ils se confiaient l’un à l’autre, chose qu’Yves n’arrivait pas à faire avec son propre père. Fiona était-elle jalouse de cette complicité ?
« J’étais comme son père », dit-il un jour aux policiers.
Cet homme, à la sensibilité exacerbée, est mort de chagrin quelques mois après la disparition de son gendre. Sa fille Fanny l’a rejoint quelque temps plus tard.
L’argent a toujours été un leitmotiv chez Fiona. Elle était capable de laisser passer beaucoup de choses en échange d’une liberté d’action côté finances. Elle trouva en mon frère un homme au physique agréable et surtout à la situation financière confortable. Jusque-là, Yves n’avait jamais rencontré de souci financier. Il savait gérer son argent.
Lorsqu’elle s’installa chez lui, elle eut l’idée saugrenue de vouloir ouvrir une épicerie de luxe dans le village de cinq cents âmes où ils habitaient. Aucune étude de marché n’avait été faite préalablement. À l’époque, il était plus difficile de se faire connaître, les réseaux sociaux n’existaient pas.
Mon frère engagea alors de gros travaux pour modifier une partie de sa maison et y installer le nouveau commerce. Le petit caprice de Fiona lui coûta fort cher car elle ouvrait son magasin au gré de ses envies et confondait bénéfice et tiroir-caisse. Yves dut contracter un nouveau prêt à la banque pour pouvoir joindre les deux bouts. Il n’arrivait plus à payer ses fournisseurs, les chantiers prenaient du retard et ses clients ne le réglaient pas. Il fut plusieurs fois aux abois financièrement et décida à contrecœur de vendre sa propriété afin d’épurer ses dettes. J’en étais navrée pour lui. Je savais qu’il y était très attaché. Il s’y était énormément investi et y avait de merveilleux souvenirs.
Après avoir vendu sa jolie maison qui trouva rapidement preneur, il emmena femme et enfants pour un magnifique séjour dans un Relais et Châteaux à Belle-Île-en-Mer. Nous y étions souvent allés avec nos parents étant enfants. Yves avait-il ressenti le besoin de retourner sur le lieu de vacances de son enfance ? Il invita Maman et Jeanne à se joindre à eux. Je me réjouis aujourd’hui qu’il ait pu leur faire profiter de cette courte mais heureuse escapade.
À son retour, je conseillais à mon frère de racheter rapidement un autre bien afin de ne pas dilapider son capital. Il ne m’écouta pas. Le couple continuait son train de vie bouillonnant. L’argent filait à vive allure, les comptes se vidaient progressivement. L’orage s’annonçait.