In love with Alice Sapritch - Léonel Houssam - E-Book

In love with Alice Sapritch E-Book

Léonel Houssam

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Beschreibung

Ici ne coule aucune eau de rose, mais la bile de l'enfance et le fiel d'une honte a jamais imprimée. Ce récit est une confession, l'inventaire brutal d'une âme qui n'a jamais su se plier. De la gifle fondatrice au plaisir de l'abjection, le narrateur trace son chemin dans la boue et l'obscurité, cherchant moins le pardon que la consécration de sa propre salissure. L'amour ? C'est le mot de passe pour entrer dans les bas-fonds de soi-même. Alice Sapritch n'est pas un idéal, mais un miroir tordu : l'icone sublime et ravagée des marges, celle qui a fait de sa gueule de bois la plus belle des armures. C'est a elle seule que s'adresse cette ferveur viciée, cette quête d'une sainteté inversée, ou plutôt a Amandine, dont le masque sulfureux est l'unique bouée dans l'océan de la névrose. In love with Alice Sapritch est un poème d'écorché vif, une symphonie pour les coeurs mutiles ou le vice tient lieu de sacrement. « Ce fut une douleur si douce, si définitive, que le cartilage craquant de mon oreille me sembla être la signature même de ma vocation : celle d'un petit tricheur né pour la rage. »

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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J’aurais pu faire quatre ou cinq gosses pour bien achever l’humanité Mais je jouis sur leur visage, je suis venu pour vous sauver.

« La Chute », Klub des Loosers

L’éternelle rengaine

Le cartilage de mon oreille s’est immédiatement mis à craquer bruyamment quand les doigts crochus de la maîtresse l'ont tordu avec un malin plaisir. Le regard moqueur des camarades des premières rangées de tables me fit oublier un peu la douleur. J'avais une furieuse envie de leur casser la gueule. La voix aiguë de Madame Quinard figeait toute la classe : « Tu vas me dire qui a écrit cette poésie Joseph ? Si tu ne me le dis pas, je punis toute la classe. »

Les larmes de douleur et d’humiliation couvrirent mes joues, décuplant un peu plus encore le sentiment de honte qui m'envahissait.

« Donne tes doigts petit tricheur ! Tends ta main ! »

Elle attrapa la règle en métal dans ma trousse et frappa mes phalanges sans retenue. La douleur montait jusqu'au sommet de mon crâne. Mais le plus humiliant était d'être en larmes devant la classe, de montrer une marque de faiblesse. Je ne pus m'empêcher de la supplier : « S'il vous plaît Maîtresse ! J'ai rien fait de mal ! Je jure sur la tête de maman que c'est moi qui l'ai écrit la poésie !

- Tu mens ! Tu mens encore ! Petite peste ! Sale bête ! Lève-toi !

- Non maîtresse ! Je veux pas ! »

Sans ménagement, elle attrapa mes cheveux et me força à me lever de ma chaise... Elle se positionna derrière moi. Tous les yeux posés sur moi. L'effroi. La tristesse. La moquerie. La colère. Chaque enfant était saisi par cette scène de violence. Je sentis ses doigts crochus saisir la ceinture de mon pantalon et d'un geste ferme, elle fit dégringoler mon pantalon et mon slip sur mes chevilles.

« Je te le demande une dernière fois : qui a écrit ce poème à ta place ?!

- C'est personne. C'est moi... »

Je ne pus retenir des cris de désespoir lorsqu'elle frappa mes fesses avec la baguette qui lui servait à pointer sur le tableau. Elle grognait presque. Sa rage se mua en plaisir. Sa puissance décuplée par sa haine transforma mon corps en batterie de douleurs... Ça dura longtemps, si longtemps. Trop longtemps. Ça dura quelques minutes, ça dura toute ma vie... Pour quelques mots de poésie posés sur du papier quadrillé.

Je restais tapi toute la journée à l'intérieur de moi. Mon mutisme ne s'arrêta pourtant pas à cette seule journée d'école à marquer au fer rouge. La violence de l'institutrice n'était rien au regard de la réaction des gosses... Rien au regard de la réaction des adultes. Au regard des proches.

Je rentrai seul de l'école. À pas de charge. Loin devant ma bande de copains. Il ne faisait aucun doute que j'étais discrédité. Je les entendais à quelques dizaines de mètres derrière moi : « Joseph, c'est qu'un gros pédé ! Joseph, c'est une tarlouze ». Mon seul désir était de partir en courant, loin de ces cons, de cette ville, de l'école. Mes cris, mes larmes, mon sexe exposé à la vue de tous, les tremblements m'avaient définitivement cloîtré dans un monde parallèle.

J'étais en miettes. Un petit talus de détritus. En rentrant, je me dirigeai directement dans ma chambre pour m'y enfermer et me blottir contre Kiki, mon clown en peluche. Les mots dévalaient dans le spectre de mon enfance disparue. Ça tambourinait à la porte. Ma mère m'ordonnait d'ouvrir. Mon père n'était pas encore rentré de l'usine, du moins était-il sûrement encore au troquet à se saouler la poire avec ses collègues. La voix lointaine de maman et ses insultes faisaient écho à la séance d'humiliation de l'après-midi.

Au bout d'une heure, sans doute plus, je me décrochai de Kiki et plongeai la main dans mon cartable. Sur la grande feuille perforée à carreaux, ce poème de malheur m'inspira de la haine. Je le déchirai frénétiquement, le réduisant à l'état de confettis sur la moquette de ma chambre. Je ne sais plus vraiment son contenu. J'ai simplement souvenir qu'il parlait de lumière, une lumière lointaine qui perçait un horizon sombre et infernal. Une lumière inatteignable. La souffrance n'était pas dans la noirceur de l'horizon, elle était dans l'impossibilité de rejoindre cette lueur apaisante sinon que par la mort. De la part d'un enfant, un tel poème ne pouvait que stupéfier cette vieille salope de Madame Quinard… Et sans doute des millions d'autres adultes et d'enfants à travers le monde qui composaient la noirceur perpétuelle de cet horizon percé par la lumière.

Plus j'avançais sur la pente raide et boueuse de cette vie, plus mes pieds glissaient pour me précipiter vers l'arrière, vers ce trou béant qu'on appelle la naissance.

Mon père était ivre mort, affalé désarticulé sur le canapé, ronflant devant le JT de 20h00. Accrochée à ses énormes propulseurs, la navette Columbia s'arrachait du sol, remplissant tout l'écran de télé de sa puissance extraordinaire, subjuguant ma mère vautrée dans son fauteuil, me projetant dans un ailleurs, un futur de tous les possibles au-delà de l'atmosphère. Je sirotais un lait fraise en guise de dessert. Instant de plénitude. « Dis donc, tu es sage comme une image ce soir, qu'est-ce que ça cache petit con ? »

Lorsque j'étais turbulent, je me faisais engueuler, lorsque j'étais calme, je me le faisais reprocher. Rien n'allait.

J'allai me coucher sans que ma mère me l'ordonne ce soir-là. Étalés sur la moquette, les confettis de poème.

Sous le drap, à la lueur d'une lampe de poche, je me mis à écrire, à tenter de réécrire ce texte. Je n'en avais plus le souvenir exact. J'étais désormais un paria à l'école. Un paria pour le monde. Un monstre dégoûtant, un esclave de la méchanceté humaine. J'écrivis très tard. J'écrivis le jour suivant. J'écrivis chaque jour comme pour me protéger, me sauver. J'écrivis en secret des textes à l'infini et ne rendais comme devoir que des écrits médiocres, des écrits sabotés pour ne plus jamais me faire maltraiter par la maîtresse.

Je m'appliquais à échouer en tout, je m'acharnais à n'être que le médiocre que tout le monde voyait en moi. Je m'obstinais à être nul à l'école pour garder ma place attitrée dans la société, celle que chacun m'avait attribué : « Tu n'es qu'un cancre, on ne pourra jamais rien faire de toi. »

Mes petits cahiers se remplissaient de centaines de poèmes. En secret, quand j'allais chez ma grand-mère qui était la seule à lire des livres dans cette famille de ploucs, je prenais un ouvrage ou deux, que je glissais sous le manteau et que je lisais le soir avec ferveur.

Les journées se ressemblaient. Dans mon désormais isolement perpétuel, je restais dans mon coin, encaissant les insultes et les coups sans broncher. Je n'avais plus aucune chance d'être heureux dans ce monde, si bien que lentement, au fil du temps, j'entrais dans un autre monde, un monde dément, un monde puissant, un monde déchirant et captivant auquel personne d'autre que moi n'avait accès.

Mon existence ne fut qu'une suite de rafistolage, un effiloché de mémoire décomposée.

Un lait fraise. Une navette spatiale. Une promesse de nouvelle vie sur Mars ou en terre lointaine pour paria. L'écriture comme fil d'Ariane pour retrouver le chemin du néant.

_____

Ma mère n’était plus que l’ombre d’elle-même, un spectre puant l’absence, les yeux presque noirs, teinté par une nuit intérieure perpétuelle. Je ne savais plus lui dire maman. Je ne savais plus vraiment si elle était à l’origine de ma vie. La dernière fois que je l’ai vue, croisée, elle était immobile sur un fauteuil en similicuir noir. Son regard vide fixait l’écran de télévision. Un reportage sur les crêpes la captivait comme s’il s’agissait d’une ville ravagée par une bombe thermonucléaire. Les autres pensionnaires de son EHPAD bloquaient aussi sur l’écran. J’étais assis à côté d’elle, juste dans le coin de la salle, de telle manière à voir la partie gauche de son visage. Les rides, ses cheveux blancs courts bouclés, ses lèvres pincées, ses taches de vieillesse la rendaient plus douce, un peu plus humaine. Sa vulnérabilité tranchait avec la dureté dont elle avait fait preuve durant toute sa vie. Il ne lui restait que quelques jours à vivre. Je le savais. Cette ultime rencontre était une marque de haine plus que d’amour, mais là, à cet instant, j’eus un vertige, un sentiment, de l’amour pour cette peste. Après une heure à supporter les « j’ai mal à mon dos », « j’ai mal à mes jambes », « oh j’aimais bien faire des crêpes », j’en eus ma claque, me levai, embrassai ses joues de caillou et dégageai de ce mouroir. Les larmes dégringolèrent sur mon visage lorsque j’arrivai à l’arrêt de bus. Sans filet, sans excuses. Sans contre-feu. Mais heureux dans un coin de ma tête. Débarrassé de l’emprise parentale et de ses traumatismes… peut-être…

Je m’appelle Joseph. Il y a 37 ans, j'étais mort. Je suis né un jour de printemps dont je n'ai aucun souvenir, pas plus d'ailleurs que les années qui suivirent. J'étais mort à coup sûr mais ensuite, je ne suis pas sûr d'avoir été vivant immédiatement. Si les instants dont je me rappelle sont la preuve que je commençais à être vivant, je sais que ça n'a pas bien commencé, qu'une anxiété et une mélancolie constante ne m'ont jamais quitté. Il y a des milliers de stratégies pour échapper à cet état. J'ai choisi la perspective d'un amour réel pour survivre et donner un sens à mes lendemains. Je ne suis pas certain que ce fut la bonne solution. Je me lève. Je brosse mes dents et je lave mon visage. Tout l'appartement est une essence tenace de tabac froid, de pets, d'haleine alcoolique.

J’ai un boulot stable. Je crois aux promesses, je crois que l'amour viendra avec son sac de victuailles, de viscères, de cœur palpitant, de cervelle imbibée d'hormones. Le confort est là, bien présent. Appartement impeccablement chauffé, eau courante, horaires fixes, équipements High-tech, matelas assez ferme épousant les courbes du corps. En bas de l'immeuble, des lascars ont incendié une voiture, la police est intervenue. Ils ont retrouvé le corps calciné d'un chat. La voisine du dessous en a pleuré sur le balcon. La vie est injuste mais je suis du bon côté, j'ai une bonne cote sur le marché humain. Je fais partie de la classe moyenne inférieure comme disent les anglo-saxons. Les soucis sont quotidiens. Je n'ai pas d'enfant et c'est un peu un regret. Mais j'ai la console de jeu, les bastons de rue au bout de la manette. Ça fait du bien. Ça et l'alcool, ça fait du bien. D'autres ont opté pour les antidépresseurs remboursés par la Sécurité Sociale, ça les rassure de se shooter sur ordonnance. J'y viendrai aussi quand je croirai ce que je sais déjà : le foie risque de morfler. Je m'accorde des repas de crevard, avec pizza, chips, pâté, pain. Un peu de vin. Je réussis ma vie au présent même si j'ai tout échoué par le passé, même si je crains que l'avenir trahisse ce doux présent. La Terre marque le coup de ce confort. J'en ai conscience et je m'en fous pas mal. Quand je ratais ma vie, je regardais et j'écoutais les gens. Ils ne se posaient pas beaucoup de questions au-delà de leur seule personne. D'ailleurs ils étaient toujours dans le camp du bien. Ils n'avaient jamais tort ou quand ils avaient tort, c'était à cause des agissements de l'autre qui avait tort. Ils parlaient de recettes de cuisine, de boulot, ils parlaient de leurs enfants ou de leurs parents. Ils parlaient du carburateur qui déconne ou du président qui faisait rien qu'à leur faire payer des taxes, des impôts sans jamais leur donner le moindre sou pour assouvir leurs rêves de glander à la plage ou de garder leur formidable travail parasitaire. Ils parlaient de l'organisation du Noël en famille, de leurs achats aux soldes. Ils disaient souvent qu'ils aimeraient voyager ici ou là. Ils entraient dans des détails pour moi hallucinants. « Au bureau, chaque matin, je retrouve les papiers que j'y ai jetés la veille. La femme de ménage ne fait pas bien son travail. Depuis qu'ils ont changé de société de nettoyage, c'est un vrai dépotoir. Avant, la dame passait un coup sur mon bureau et elle disait toujours bonjour. Bref c'est la galère totale. En ce moment, c'est dur, on est débordés et Micheline, comme elle part bientôt en retraite, elle ne fout plus rien. Et Jacques il laisse faire. C'est quand même lui le manager, c'est à lui de lui dire de bosser.

Quelquefois je me dis que le licenciement c'est pas un mal, mais attention, moi je suis pas pour qu'on vire les gens comme des mal propres mais dans certains cas, c'est quand même mieux. En plus Micheline est en dépression et en plus elle tire la gueule, ça fout le cafard à tout le monde. Il est temps qu'elle parte, elle a fait son temps. »

Ils se sentaient importants. Et pour cause, ils l'étaient. Ça n'était pas l'Etat qui allait leur expliquer comment se torcher ou dans quelle position dormir. Leur marge de manœuvre était infime mais quand ils en parlaient, j'avais l'impression que c'était l'infini. Et ça l'était. C'était tout l'univers pour eux. C'était la vie éternelle. À force de les écouter, j'ai fini par ne plus les haïr. Je me suis mis à les envier. Bien sûr leurs mots esquivaient la poussière sous le tapis, ils prenaient soin de ne pas parler des branlettes devant des films porno, ils ne s'étalaient pas sur leurs petites mesquineries au boulot, ils ne racontaient jamais qu'ils avaient presque écrasé un piéton parce qu'ils voulaient se faire les nerfs. C’étaient juste des moments, pas tout le temps, juste quelquefois, cachés dans la cave de leur vie. J'ai voulu devenir eux. Quelques années plus tôt j'aurais dit que je voulais devenir aussi con qu'eux mais je ne trouvais pas ça très juste, un peu prétentieux de me mettre au-dessus du lot ou à l'écart. C'était tout de même un peu con de les traiter tous de cons. J'ai donc cessé de les haïr et je me suis jeté à corps perdu dans leur paradis carcéral. Ça me reposait un peu. Moi qui étais bourré de vices, d'altérités, de nullité existentielle, j'allais accéder à leur monde où les seules questions qu'on se pose est la place que l'on prend dans cet énorme orchestre qui joue faux mais que le public applaudit pourtant. Ce weekend, je ne sais pas ce que je vais faire. Je fais des choses comme les gens.

Pourtant je m'ennuie. Je ne suis pas encore au sommet de leur art de vivre. Je suis stagiaire de la classe moyenne inférieure. J'ai tout à apprendre.

À l'enterrement de maman, il y avait ses cousins, son amie Louise, les oncles, les tantes, mes cousins, des voisins, des vieilles dames plongées dans l'ennui et la solitude pour qui des funérailles étaient le moyen de s'endimancher et de donner du volume à la vie. À l'église, le curé africain nous parla de la grande dame qu'elle fut, son altruisme et son implication dans la vie du quartier. Je pensais aux américains qui auraient dit qu'elle était très impliquée dans la vie de la communauté. Je m'ennuyais. Ça m'agaçait de me lever, me rasseoir, me relever, dans la litanie monocorde des amen spectraux et des chants religieux entonnés faux par des mamies mutantes. Je fus éveillé de mon ennui par le curé qui parla de l'usage qu'on faisait du placenta dans son village d'enfance en Afrique. Il nous expliquait qu'on jaillissait littéralement dans le monde, expulsé dans la douleur et les cris d'un vagin déformé. Ça me fit sourire. Je sentais la gêne de l'assemblée, tous ces catholiques outrés et silencieusement racistes dégoutés par la métaphore vaginale de la Création de Dieu. Il enfonça le clou en précisant que le placenta était recueilli et enterré sur le pas de la case de la maman et son nouveau-né. J'eus envie de devenir catholique durant ces minutes d'extase et de traumatisme collectif. Une vieille chuchota : « Mais quelle honte d'entendre ça » avant de bafouiller un amen vite noyé dans une déglutition sonore. J'étais aux anges, parmi ces bambins ailés au cul blanc.

_____

La semaine commence plutôt bien. Ce matin, Véronique ne m’a pas fait de reproches. C’est une manageuse impeccable, avec une douce odeur de bonbon acidulé dans la bouche. Elle est un peu stressante, mais je ne lui en veux pas. L’entreprise est une petite nation régie par une dictature conviviale. Nous faisons des brainstormings, nous coconstruisonsles projets de demain. Nous ne fixons que la performance. Mon poste est parfait. Au restaurant d’entreprise, nous mangeons plutôt bien. Je suis contraint d’y aller. Je préfèrerais rentrer chez moi ou aller me balader mais c’est très mal vu. Il y a dans cette nation régie par une dictature des obligations auxquelles on ne déroge pas. Je n’aurais pas ce bon salaire et tous ces avantages si je ne me pliais pas un minimum à la discipline du lieu. On ne dit pas collègue, on dit collaborateur. On ne dit pas programme, on dit planning. On ne dit pas bonheur, on dit atteinte des objectifs. Je m’installe généralement tout au fond, près de la grande baie vitrée. J’essaie de ne pas manger trop de frites. J’adore ça. Mais il faut faire attention. La dictature conviviale nous interdit d’avoir un physique trop ingrat et encore moins une allure négligée. Elle nous oblige sans le dire à suivre un régime alimentaire qui ne risquerait pas de nous faire chuter dans la hiérarchie des employés modèles. Comme la dictature conviviale n’aime pas non plus les solitaires ou les fortes têtes, je laisse des collègues s’installer à ma table et nous parlons de LEURS vies, de LEURS enfants, de LEURS hobbies. Nous n’esquivons pas le sujet professionnel, il revient toujours à la charge. J’ai remarqué que nous devons uniquement parler de films connus, de sports consensuels, de loisirs passe-partout. Je m’adapte. Après la journée de travail, je vais à la salle de sport aménagée au rez-de-chaussée. J’y transpire une heure avec un collègue ou deux. Il est important dans la dictature conviviale que l’on suive un rythme extra-professionnel en phase avec ses règles. J’en tire mon parti. Je m’y plie. Sitôt la porte de mon appartement fermée, je me désape, et me vautre sur le canapé. Pour ne pas avoir à souffrir de cette vie de merde, je me saoule pour oublier quelques heures que je suis au mauvais endroit, au mauvais moment depuis mon premier souffle.

_____

Depuis trop longtemps, je suis un chien mouillé qui court dans le grand brasier planétaire. L'argent entra sur mon compte bancaire. Placements incompréhensibles sur conseil de l'employé de banque en costume. Il fallait bien le mettre quelque part. Cette pauvre qu'avait été ma mère n'était pas si pauvre que ça. C'est fou ce que l'on accumulait depuis les trente glorieuses. Ça ressemblait à la ruée vers l'or mais avec des gueules souillées par les poussières d'usine. Devant le conseiller de banque, je me sentais plongé dans un ennui abyssal. Il le perçut, avec son œil de lynx de petit soldat de la finance, si bien qu'il me fit signer un tas de contrats en X exemplaires dont je ne comprenais pas un traître mot. Mon aversion toute française pour le milieu bancaire s'atténua par le fait que j'avais envie de me laisser séduire, à l'instar d'une jeune rebelle en bout de course acceptant une croisière tarifée sur le yacht d'un milliardaire. J'en avais assez. La révolte, une forme de haine de système et une forte appétence pour une fin du monde imminente perdirent de leur intensité à l'instant même où le notaire me remit le chèque à plusieurs zéros de l'héritage. Ce jeune banquier ne rayait pas le plancher, il cisaillait la moquette dégueulasse de son bureau.

« Que voulez-vous faire de cet argent ? Acquérir un bien ?

- Non, je préférerais m'acheter tout le mal que l'on peut se faire avant disparition.

- Mais encore…

- Je ne veux plus dépendre d'un travail de merde, dépendre d'un salaire pourri. Je ne veux plus vivre au rythme de la soumission à un patron.

- Ce serait peut-être bien de ne pas tout brûler. Vous pourriez en mettre un peu de côté avec des taux d'intérêt suffisant pour faire fructifier votre capital. Vous n'avez pas encore d'enfants Joseph, mais peut-être souhaitez-vous fonder une famille.

- Comme fonder une nation mais avec ma queue comme armée de conquête ? »

Il se mit à rire. Jaune. Je me disais que dans sa psyché d'employé de banque, ça lui donnerait envie de me mettre à la porte. J'avais bu. J'osais la provocation.

« Ou peut-être souhaiteriez-vous faire un tour du monde ? Assouvir une passion ?

- Ma passion, c'est écrire.

- Ah excellent ! Vous écrivez quel genre de livres ?

- Un genre qui n'en est pas un.

- Des polars ? Thrillers ? Fantasy ? J'adore les polars. Bon avec le boulot

je n'ai pas trop le temps de lire alors je regarde surtout des films en ce moment. »

Je comprenais que son « en ce moment » signifiait qu'il n'ouvrait jamais un livre. Tout le monde dit adorer lire, tout le monde affirme aimer les livres, mais la phrase systématiquement collée à ça, c'est « mais en ce moment avec le boulot, les obligations de famille, j'ai pas trop le temps ». Il essayait de venir sur mes terres, emprunter mon sentier en bon commercial. Je le savais. Seulement ça ne prenait pas. C'est alors qu'il se lança dans une ritournelle technique et incompréhensible sur les placements financiers du moment, « en ce moment » au point de me faire baisser la garde, abdiquer, signer ses contrats et partir l'esprit enfumé.

_____

Ce soir, je bois seul dans ce petit bar mal éclairé. C'est la mode de mal éclairer, sans doute pour cacher nos visages de spectres salariés. Une grande dame sirote un whisky dans un fauteuil en velours large et mou. Dans ce recoin sombre, elle ressemble à une femme en bout de course. Je m'approche, mon verre à la main et je reconnais l'ombre d'une déesse. Je la salue. Sa main osseuse et ridée se soulève de l'accoudoir. C'est un mouroir sous les leds par dizaines. Son visage m'apparaît tandis que je m'installe dans le canapé en face d'elle. Ma journée de travail a été chargée, stressante, inutile. Je crois que j'ai compris que ma vie était foutue. Et devant elle, qui boit en silence, me fixant de ses yeux noirs, je me rappelle que j'ai toujours fui. Que j'ai toujours tenté d'exister. Que rien pourtant dans cette vie n'a jamais eu de sens.

Elle a une voix rauque.

« Tu m'as oublié.

- On ne se connaît pas madame.

- Bien sûr que l'on se connaît.

- Je ne crois pas non. D'où se connaît-on ?

- D'une époque en un endroit où ton corps fut livré à la foule dérangée. »

Ma journée s'efface. Les soucis du quotidien s'enfoncent dans mon esprit. Une boule dans la gorge grossit au point de m'étrangler, assez pour éteindre ma voix. Elle a un visage qui m'est familier. Elle a le regard de mes craintes ancestrales. Elle disparaît, laissant le fauteuil vide et ce garçon plus loin dansant devant une jeune fille. Ils ont de la chance. Ils paraissent heureux. Ils ont l'air d'avoir trop peu de problèmes pour pouvoir entamer une vie chanceuse en occident.

C'est angoissant de vivre seul parce qu'on se dit que personne ne pourrait nous sauver si l'on fait une attaque dans le lit.

Je couche tout cela sur le papier. Tant que mes doigts ne tremblent pas. Je ne suis pas encore fou. Je suis peut-être déjà mort.

_____

La vie est une brute pour beaucoup et je n'ai pas à me plaindre. Mais comme de nombreux Occidentaux, j'ai beau voir dans l'écran la misère et la souffrance, mon cerveau est incapable de refouler les névroses.

Le soleil pointe son disque orange entre les immeubles quand je suis dans le bus qui mène au boulot. Tous les matins, il y a ce petit garçon qui me tire presque les larmes tellement il a une tête d'ange et un regard angoissé. Sur son dos, son énorme cartable l'obligeait à défier les lois de la gravité en se penchant vers l'avant. Je le sentais, comme chaque matin, très anxieux, les yeux balayant autour de lui comme s'il craignait de se faire agresser. Il s'est planté à côté de moi, accroché à la même barre que moi. Pour ne pas le gêner ou ajouter à son stress, j'ai évité de le regarder tout en le gardant dans mon champ de vision. Ses yeux étaient posés sur moi. Il m'observait. Je me demandais s'il me voyait comme un ennemi ou comme un ami, ou simplement comme un adulte avec ses rides bizarres. Je sentais qu'il craignait d'aller à l'école. Sans doute était-il pressé par ses parents pour obtenir de bonnes notes, peut-être même être le numéro un de sa classe.

Peut-être était-il le plus mauvais. Peut-être qu'on lui infligeait des remontrances, des humiliations.

L'école française fabrique des loosers plus qu'elle ne permet la réussite. Les professeurs, la plupart, restent dans leur zone de confort. Les bons élèves sont soutenus, encouragés. Les plus faibles sont humiliés ou mis de côté. On ne fera rien de lui. La performance, l’obligation de résultats, la pression parentale et scolaire est le socle de la pédagogie tout en prétendant le contraire.

Il aimait peut-être le dessin, peut-être voulait-il sauver des vies, peut-être voulait-il vivre comme son super héros préféré. Je me sentais lui, je me sentais perdu avec lui. J'avais juste envie de lui dire que quoi qu’il fasse, il serait insatisfait. Insatisfait ou imbécile.

Un énorme type aux cheveux gras s'est mis à brailler à côté de nous. L'enfant avait peur. Ses yeux clignaient de panique. Son corps transpirait d’effroi. C’est alors que je me suis un peu plus approché de lui, et sans réfléchir, je l’ai enveloppé avec mon bras. Il aurait pu faire un bond en arrière, mais au contraire, il a posé sa tête sur mon cœur. Il tremblait un peu. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter.

Le braillard s’est enfoncé plus loin dans le bus en invectivant les voyageurs dans une langue inconnue. L’enfant s’est un peu détendu avant de faire un pas en arrière en réalisant qu’il était blotti contre un inconnu. Nous avons échangé un regard. Je me suis vu. Je me suis rappelé que j’aurais aimé, enfant, qu’on me protège comme ça.

Le garçon est descendu à sa station. Il avançait péniblement avec son gros cartable. Avant de passer la grille de son école, tandis que le bus repartait, je l’ai vu se retourner et me faire un petit signe de la main.

_____

Le rituel duquel j’ai réussi à me soustraire depuis mon embauche est le repas à l’extérieur avec les collègues. De mémoire de « collaborateurs », le rendez-vous dans un restaurant du quartier a toujours existé. Sortir des locaux, se rassembler hors les murs de l’openspace, papoter, généralement du boulot, ou des vacances passées ou futures, ou des enfants, et quelquefois de recettes de cuisine ou de la découverte d’une nouvelle planète dans l’espace interstellaire, et pour les plus hardis, d’un sujet politique du moment.

C’est une forme de consolidation du collectif. C'est l’occasion de mélanger les employés et les chefs dans une sorte de sas égalitaire. La dictature conviviale aiguise son emprise.

Je déroge aux règles en optant pour une pause devant mon ordinateur avec un sandwich ou une salade, tout en écrivant quelques lignes de mon prochain roman. Seul dans les locaux, bercé par le ronron de l'air conditionné qu'il faudra bien réparer, je me sens dans mon élément. Je sais qu’ils me trouvent bizarre, je sais qu'ils pensent que je suis différent parce que je ne parle jamais de ma vie privée. Je veux rester une vitre transparente à travers laquelle on peut voir des rues vides et sombres.

Quelque chose m’a échappé. Dans le chaos de ma vie, il y a eu un accident de l’espace-temps qui m’a fait atterrir dans cette normalité flasque. Je suis un des millions de soldats qui font tourner ce monstre énergivore qu’est l’Humanité.

Aujourd’hui pourtant, je consens à les suivre « à la pizzeria de la rue Voltaire où ils font la meilleure tarte aux fraises de la planète ». Nous sommes plusieurs bataillons d’une dizaine de costards-cravatés. Je fais partie du dernier à battre le trottoir, composé de Jean-Claude, Sonia, Baptiste, Kévin, Julie, Karim, Carole, Adama et Martine. Ils parlent du gros contrat que l'on vient de décrocher. C'est l’affaire du siècle. Des promesses de promotions mais surtout le moyen pour la boîte de passer du statut de perpétuel challenger à celui de leader.

Une dame noire, chaussée de Crocs bleues, de chaussettes roses, vêtue d’une robe noire maculée de taches marron, tient un gobelet et demande presque en chuchotant une petite pièce ou un ticket restaurant. Personne n’y prête attention. Elle est contre une poubelle de rue. Je les laisse gagner quelques pas d’avance pour déposer une pièce dans le gobelet de la dame.

Elle me répond avec un sourire triste : « C’est gentil monsieur. Passez une bonne journée. »

Pour une raison qui m’échappe, je vois en elle. Et en elle, je me vois, prostré, les mains sur le visage. « Vous êtes ici chez vous. Ne l’oubliez pas. » Ces mots ne sortent pas de ses lèvres craquelées. Ces mots jaillissent de son esprit enlacé au mien.

Je lui prends la main. Elle est sur la défensive. Je lui souris. Elle me fixe. Puis je lâche prise, je reprends ma marche. J’ai le visage trempé de larmes que je tarde à essuyer.

Adama se retourne tandis que les autres continuent à avancer :

« Qu’est-ce qui t’arrive Joseph ?

- Je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle. Je ne vais pas aller manger avec vous.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Je viens d’apprendre que je me suis trompé de vie. »

Il est désemparé. Je lui fais signe de rejoindre les autres.

« On se retrouve au taf tout à l’heure. Ne t’inquiète pas.

- Tu es sûr ?

- Oui. Pas de soucis. Je gère. »

La vitre s’est brisée. Il n’a pas aimé tomber dans mes rues vides et sombres. Il reprend sa marche vers la pizzeria. Je ne sais plus où je suis.

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J’ai oublié un moment cette crise existentielle soudaine en quelques jours. J’ai décidé de les suivre à leur repas du vendredi. Quand les collègues commencent à te souhaiter ta bonne fête et à t’inviter à leur repas de service, tu sais que tu fais partie intégrante du bataillon. C’est stressant. Tu vas devoir rire et insérer de la nourriture dans ton orifice buccal saliveux devant des personnes avec qui tu es censé garder une distance professionnelle. C’est intime de fourrer des aliments dans son corps. C’est comme ça que je le vis. C’est idiot mais à la table du restaurant avec cette dizaine d’inconnus côtoyés, je me suis senti gêné. Je me suis abstenu de leur dire que j'avais l’impression de chier devant eux, au milieu d’eux. C’est pourtant ce que je vivais. Rire donc à des blagues moyennes, avoir l'air intéressé par leurs conversations d’une platitude sans nom. J’ai pensé à cette crête que j’emprunte intérieurement. De chaque côté les ravins offrent une vue imprenable sur les vallées chaudes recouvertes d’une fine couche de pollution. La progression est difficile, douloureuse. Au bout du chemin, au loin, il y a un refuge en bois où il n’y a pas âmes qui vivent. Je rêve d’y croiser quelqu’un pourtant. Une endormie que je réveillerais avec mes baisers. « Oh Joseph ! Ça ne va pas ? »

J’avais la joue droite calée dans mon plat de pâtes. Les bras le long du corps, les genoux pliés sur ma chaise. J’avais un peu de mal à respirer. J’étais bien. Je voulais vivre comme ça jusqu’à la fin des temps.

L’un d’entre eux m’a arraché à ce paradis sauce bolognaise pour déposer mon corps lourd sur le lino du restaurant. Il m’a essuyé le visage. J'avais l’impression qu'il me nettoyait comme si j’étais le cul d’un bambin plein de merde. Je l’ai vu à sa grimace de dégoût. Une collègue a pris sa place. Ses yeux étaient bleus. J’ai vu le refuge, la porte. J’ai poussé la porte et je me suis effondré sur la couchette en bois. Je crois qu'il n’y avait pas de bûche dans la grosse cheminée, parce que j’étais gelé.

Quand j’étais petit, j’adorais me faire passer pour un handicapé physique lorsque nous allions au supermarché ou quand j’étais en récréation. « Pourquoi tu boîtes comme ça ? On dirait un débile » me lançait ma mère. Je ne lui répondais rien. Ça la mettait en rogne. Au fil des années, j’ai trouvé quelques avantages à paraître faussement estropié d’une jambe : il fallait bien sûr supporter les moqueries mais malgré tout, les plus féroces, les plus bastonneurs n’essayaient pas de me tabasser. Ça ne faisait pas très valeureux de taper un handicapé. Je rêvais d’être rejeté… puis je me suis inséré. Dans ce lit d’hôpital, j’ai l’impression d’être à ma place. Ils m’ont diagnostiqué quelque chose dans le cerveau. Du moment que ce n’est pas mortel, je trouve ça plutôt super. Au moins pour ne pas bosser quelques semaines. Des vacances aux frais de la princesse. J’aime la nourriture d’hôpital. J’aime savoir aussi que je pourrai en sortir. En attendant l’amour, il faut bien que je trouve du réconfort. Pas de visites. Personne ne s’est manifesté. Ça a eu l’air de déranger l’aide-soignante, une petite africaine souriante qui ne conçoit pas que l’on puisse être seul, sans famille proche. « Même pas une amoureuse ? »

Je peux retourner travailler dès lundi prochain. Déception. Tout le monde m’a vu effondré dans mon assiette de bolognaises. Je ne suis pas certain de pouvoir supporter leurs regards moqueurs et leurs mots de soutien hypocrites. « Tu vois le mal partout ». C’est vrai. Je n’ai aucune confiance en personne.

J’admire les gens qui se font trahir à maintes reprises et qui « restent positifs », qui « croient en l’Humanité ». C’est malheureux de gâcher sa vie à aimer une foule qui ne vous le rendra jamais en retour.

J’ai déposé ma démission sur le bureau de la DRH. Quand elle m’a demandé pourquoi, j’ai répondu que j’avais un truc dans le cerveau qui m’empêchait de vivre comme tout le monde. Ça a piqué sa curiosité :

« Qu’est-ce que c’est ?

- C’est une zone du cerveau attaquée par un virus rare. Je suis tout comme vous, je perçois tout comme vous ou presque mais c’est déformé.

- Ça altère la réalité ?

- Ça restitue une réalité à laquelle vous n’avez pas accès.

- C’est du délire.

- Non, c’est un autre monde qui existe vraiment ».

Je suis retourné à mon bureau pour récupérer mes affaires. Ce fut rapide : deux mugs, des petits carnets, des agendas obsolètes mais sur lesquels il y a les traces de mon passé, une trousse pleine de fournitures, un sachet de dosettes de café, un porte-cartes vide, un casque-audio et deux chargeurs de téléphone. J’ai mis tout ça dans un petit carton récupéré à la réserve puis j’ai fait le tour des bureaux :

« Salut, je m’en vais. J’ai démissionné.

- Mais pourquoi ?

- Je suis malade, et j’ai envie de commencer une autre vie.

- Tu as raison, tant qu’on peut, il faut le faire. »

Personne n’était vraiment désolé par mon départ. Il y a bien ceux qui ont fait mine d’être attristés mais leurs regards de faux-culs les trahissaient. Seul Jacques, un rigolard, seul syndiqué de la boîte, m’a soutiré un sourire : « Tu te barres sans payer ton coup ? Ah ah ! Bon c’est vrai que maintenant tu vas bien galérer avec le chômage. »

Les mots que son cerveau envoie dans sa bouche ne sont retenus par aucune forme de filtre moral, par aucune forme d’empathie pour son interlocuteur. A l’accueil, la jeune femme a récupéré mon badge de parking et celui de la pointeuse. Elle avait l’air blasé. Sa bouche trop maquillée était légèrement tordue. Ça lui donnait un charme fou. Au point de regretter ma démission. Etrangement, je ne me sentais ni bien ni mal. L’avenir était une grande plaque de titane noire en travers de mon chemin. Je validai mon titre de transport mais je restai à proximité du chauffeur qui écoutait la radio :

« On découvre un grand nombre de ces morts isolées au printemps quand la température monte et que les remugles de la putréfaction deviennent intenables pour les voisins. »

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On dira ce qu’on veut mais être convoqué pour s’inscrire à France Travail, ça n’est pas anodin. En soi, ce n’est pas grand-chose, juste une démarche administrative pour rester dans le lot des moutons identifiés et identifiables. J’ai essayé de m’en foutre mais quand je suis rentré dans les locaux, j’ai compris que je pénétrais dans une grosse machine à laver. Du linge sale, une chaussette qui pue. Un slip taché de selles. Le conseiller France Travail avait l’air gentil, il se donnait de la peine pour dérouler ses questions et remplir ses cases. Sa préoccupation était de savoir vers quel emploi je souhaitais me diriger. Je suis une personne polie. Je lui ai dit ce qu’il voulait entendre. Je savais qu’il ne serait pas content si je lui disais qu’en fait, je manquais juste d’amour. Il m’aurait bassiné avec la nécessité de bosser pour payer les factures et me faire plaisir dans la vie. Je n’avais pourtant que lui comme sorte de confident. Subtilement, je lui ai précisé que je cherchais à vivre une vie plus éthique, avec moins de pètes au casque comme interlocuteurs. Il n’a rien compris. Ça l’a un peu agacé si bien qu’il m’a dégainé son arme fatale : « J’ai aussi des grands rêves monsieur, des problèmes personnels comme vous, mais le matin, je me lève pour travailler ». C’était violent. Pas tant ce qu’il venait de me dire, non, plutôt cet aveu d’échec sur sa propre existence, en direct. J’eus envie de le réconforter, il était très sympathique. Je l’aurais bien vu comme un ami proche avec qui j’aurais pu me marrer en buvant des bières. « Vous travaillez oui. À France Travail. C’est pas glorieux et à mon avis vos rêves doivent être bien rangés dans votre grenier. » Il n’a pas apprécié, ce que je peux fort bien comprendre.

On a abrégé après qu’il m’a eu fait un rappel de mes obligations en tant que chômeur. En tout cas je l’étais officiellement, la honte de la société, son boulet, son échec.

J’ai vu des déserts se dresser dans mon salon. J’ai téléphoné à un cousin qui vit dans le sud, au bord de la mer pour m’y ressourcer quelques jours. Il m’a dit d’aller me faire foutre.

Je ne sais pas tellement quelle plus-value il y a à vivre une histoire d’amour. J’aime à croire depuis longtemps que c’est un peu de superflu très pimenté, une compensation pour pallier la médiocrité de l’être seul. Et pourtant aujourd’hui, j’aurais besoin de ça. Je n’aimais pas mes collègues pas plus que j’aimais ce boulot. Je n’aimais même pas gagner de l’argent qui n’a jamais servi à rien d’autres qu’à m’entourer d’un confort matériel capable de me dispenser de la survie. Se plaindre est sale. Souffrir est mal vu.

Mon éditeur m’a appelé. Il m’a dit que j’avais l’air triste. Je l’ai rassuré, lui expliquant que j’étais plongé dans un passage du manuscrit où le narrateur s’est fait plaquer. « Ça m’a fait penser que c’est con l’amour. » Pas de chance, ça l’a inspiré pour me raconter son divorce récent, la pension alimentaire, la maison à vendre… C’est donc ça l’amour, fabriquer des intérieurs d’appartements et de maisons à deux, s’y enfermer et n’en sortir que devant un juge aux affaires familiales ou les pieds devant.

Il s'est ressaisi au bout de quelques minutes : « Tu me connais. Je suis franc. Ton texte-là, il est absolument génial mais aucun lecteur ne supportera de le lire. Les gens veulent lire des histoires. Les gens ne veulent pas qu’on leur rappelle qu’ils vont bientôt crever. Alors tu retravailles ça. Je t’envoie mes corrections. Magne-toi, je veux qu’il sorte pour la rentrée littéraire. »

En raccrochant, j’ai vu mon appartement bordélique. J’ai eu envie de me blottir dans l’ombre de celle que j’aimerais un jour rencontrer.

De ruines en aiguilles plantées dans mon cœur, le salon de mon appartement est une salle d’attente. J’attends mon tour. J’attends… angoissé à l’idée que l’on vienne me chercher. Qui ? Dieu ? La faucheuse ? L’idylle ? Le miracle ? Nous sommes à l’ère des diagnostics. Diagnostics économiques, politiques, sociologiques, médicaux, psychiatriques. Je n’ai besoin d’aucun psychologue ou psychiatre pour me diagnostiquer « esseulé à tendance perdu dans son temps. »

J’ai mis du parfum après une bonne douche. J’ai enfilé un jean propre, un tee-shirt bleu repassé et des nouvelles Puma achetées en promo sur internet. Mon boxer et mes chaussettes sont aussi neufs. Je suis prêt pour aller à cette soirée organisée dans un appartement de bourgeois dans le XVIe arrondissement de Paris. J’angoisse un peu. C’est Adama qui m’a proposé de venir. Il a eu pitié de moi sans doute. Peut-être s’est-il pris d’affection pour moi.

Le métro est bondé. Des faces de zombies dont la mienne.

Il faut taper un code puis sonner à l’interphone au nom de Bloubil Mathieu. Puis trois étages dans des escaliers larges. Première porte à droite en bois massif. Boum boum de techno molle. Une grande blonde en mini-jupe et décolleté m’ouvre. Je bafouille mon matricule : « J’suis Joseph, pote d’Adama ». Elle, exaltée, la bouche pleine de dents blanches : « Ah ouais ben bienvenue Jojo ! ». Elle rit. Je bloque sur ses fesses avant de voir des jeunes discutant un verre à la main dans le couloir qui n’en finit plus de mener vers un salon gigantesque meublé chichement. Canapés blancs. Tables en verre, chandeliers design, etc.

Un dj à casquette casse sa nuque pour bloquer un écouteur de casque sur son oreille, ses bras pelleteuses bougent au rythme de ses doigts pointus qui titillent les platines. Adama vient à moi. Costard blanc et large sourire. Il est content de me voir. Il me dit que c’est un endroit cool, l’appartement d’un fils de roi de la finance « mais qui est cool et simple et qui se la pète pas. »

Dans cette foule de jeunes gens contents, j’ai sans doute l’apparence d’un dinosaure hirsute évacué d’urgence de sa réserve en feu.

Au buffet qui propose des tas de plats de traiteur et une flopée de bouteilles d’alcool, je me sers une vodka-orange dans une pinte de bière. Je me tourne. Je me sens con. Je n’ai pas envie de parler. Figé, rentré, comme un cheveu sur la soupe, j’essaie d’avoir l’air cool, une main dans la poche, l’autre tenant fermement mon verre que je bois comme de l’eau.

La lune effleure la tour Eiffel à travers une grande porte-fenêtre. La terrasse est au moins aussi grande que le salon. On s’y bouscule pour fumer, papoter, dragouiller, refaire le monde. J’allume une clope et m’accoude sur la rambarde. Plus bas, les voitures sont des briques Tetris qui s’arrêtent au feu rouge. Un trio de filles de vingt ans rit aux éclats en parlant de conneries. Elles semblent avoir bien déconné aux frais de papa à Los Angeles.

L’alcool m’envahit très vite. Je crois que je parle avec deux mecs, des étudiants en école de commerce qui adorent aller surfer à Biarritz. Je parle avec eux avec la même passion même si au fond de moi, je sais que je n’en ai strictement rien à foutre.

La soirée s’est prolongée… Dans le miroir déformé de l’ivresse. Les bribes qui me reviennent entre deux bombardements migraineux n’ont rien de glorieux. De la terrasse, j’ai atterri dans la cuisine, avec les fumeurs de joints et les mangeurs de cacahuètes blasés par la musique, par les gens, par le monde, par la vie.

J’ai mis mon grain de sel dans leur conversation. Je me pensais sans doute intéressant jusqu’à ce qu’un mec me mette une énorme baffe. Une bousculade s’en est suivie et une petite brune m’a extirpé de toutes ses forces du lieu avant que mon nez ne soit transformé en ruine antique. Elle m’a attiré dans le salon puis dans le grand couloir pour enfin atterrir dans une chambre où deux couples baisaient sur le lit dans la lumière tamisée de deux lampes de chevet.

Je ne me rappelle plus son prénom. A peine son visage. Elle était toute petite et ronde. La vingtaine.

Nos langues jouaient un duel de limaces. Seins nus, pantalon baissé sur ses cuisses, ma main sur son sexe, j’avais l’impression d’être dans un manège terrifiant qui me donnait envie de vomir.

« Et pourquoi tu écris dans ton carnet en pleine soirée ?

- J’prends des photos de vous avec les mots.

- Je peux lire ?

- C’est à chier.

- Tu fais quoi dans la vie ?

- Ecrivain et looser. »

Elle a ri, m’a embrassé. Elle m’a laissé caresser ses seins avant de se lever pour danser devant moi puis devant les couples harassés par l’orgasme et les shoots. J’étais satisfait. J’étais amoureux d’elle. La vie me souriait.

Dans l’escalier de l’immeuble, face à la porte d’entrée, j’ai apprécié d’être ébloui par le soleil matinal.

La fille n’était plus là. J’étais encore amoureux, je crois. Je ne me rappelais déjà plus son visage, son prénom, j’avais simplement mémorisé ses seins dans mes mains. Impossible de savoir si j’avais joui ou non avec elle.

Dans la paume de ma main, la moitié d’un numéro de téléphone est noté. L’autre moitié n’est qu’un gribouillis de stylo noir baveux. Sans que je sache exactement comment, je suis parvenu à rentrer chez moi.

Sur mon lit, toute ma vie. Sur mon lit, je fais des ronds invisibles avec mes doigts. Mon téléphone sonne. Une voix sévère de femme mûre m’agresse. Elle veut me rencontrer dans la journée dans son agence intérim. Le conseiller France Travail lui a envoyé mon CV. Un job se profile. Fuite en avant.

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J’avais été effacé de l’école comme un encombrant, à l’instant précis où je prononçais le dernier mot de ce poème. Effacé comme un encombrant de la vie de mes parents dès que je fus en âge de voler hors du nid. Effacé comme un encombrant par cette fille que j’aimais et qui m’aimait qui fit le choix de la raison en retournant dans le nid douillet de ses valeurs catholiques, dans les bras de cet homme qui lui donnerait plus tard des enfants, une maison, une coupe de champagne et une rose à la Saint-Valentin, un confort matériel et beaucoup d’amour sans qu’elle en ressente plus en retour qu’un sentiment d’affection profond et éternel. Elle m’avait dit qu’elle m'aimait trop, que c’était trop destructeur pour elle et pour son époux transit de fougue non réciproque. J’avais accepté ça au départ, un peu sonné avant de m’apercevoir que j’étais jeté comme un encombrant dans l’ordre parfait de son édifice moral, religieux, social, professionnel... C’était il y a longtemps, sans que ça ne cesse de me cogner les tempes et me tabasser les tripes. C’était il y a longtemps mais les traces sont là. La cicatrice ne se referme pas, au contraire, elle se déchire un peu plus, purulente, infecte, et craquèle d’autres parties saines jusqu’à ce que tout l’être ne soit plus qu’un corps pris dans un filet de stigmates ensanglantés.

L’encombrant jeté également par les DRH, les petits patrons. Trop cher. Trop jeune. Trop vieux.

Trop gentil. Trop méchant. L’encombrant devait finir à la benne. Alors autant - au milieu des déchets puant parmi lesquels je ne fais pas exception - décider de prendre une valise, quelques affaires et me prendre quelques jours de vacances au soleil aux frais de ceux qui ont gardé leur travail, leur conjoint gentil parfait, leur morale et leur ordre mondial, intime, sexuel, spirituel, ceux-là même qui, d’une manière ou d’une autre, me considèrent comme un encombrant à effacer définitivement de leurs vies.

Je ne devrais pas leur en vouloir car moi aussi j’en ai mis des encombrants dans la fosse commune de ma vie.

C’est triste de partir seul en vacances. Même au soleil. C’est triste et pathétique. Mais j’en ai envie.

Que la plage est belle et les urnes pleines de menteurs qui se vengent. La glace fond sur ma langue. La vanille est une drogue. J’ai fait face à la mer ce matin. Il faisait chaud. Au camping, c’est très bruyant. Les touristes me trouvent bizarre. Je suis triste pour moi. Triste d’être seul au milieu des familles, des bandes d’amis. Les vagues étaient envoûtantes, la serviette sous mes fesses. Des voitures colorées, des jeunes couples qui s’embrassaient, mon cœur qui s’embrasait pour un spectre. Argelès, le Los Angeles des petites gens.

Il y a les personnes qui marchent à contre-courant parce qu’ils ont un esprit libre de toutes obligations claniques et il y a ceux qui n’ont tout simplement pas le cerveau totalement fonctionnel. Je suis un peu des deux.

Je ne sais par quel miracle je me suis retrouvé à cette table pliante de camping à jouer au tarot avec Jean-Pierre, Lili, Marco et Kévin. J’en ai une petite idée. Depuis mon arrivée, entre plage et matelas gonflable avec des escales au bistrot La Belle Mer pour m’y saouler, j’ai fini par m’ennuyer, les idées noires refluant telle une vague scélérate dans mon esprit shooté aux UV.

La boîte de nuit du camping est gratuite pour ceux qui y résident. Un mélange de musique actuelle, tubes du moment et navets des années 80 composent l’ambiance sonore du lieu si bien que la foule festive est composée en début de soirée d’une grosse majorité d’ados et de jeunes adultes et d’une petite minorité d’adultes n’ayant pas encore accepté de rentrer se coucher.

Au bar, comme à mon habitude, je me suis mis à boire comme un trou en parlant avec Thomas, un trentenaire sec comme un coup de trique, aux dents sales et au look de kéké. Nous nous sommes mis à échanger pour la simple et bonne raison que nous étions seuls et côte à côte. Il a commencé à me dire qu’il essayait de diminuer l’alcool parce qu’il avait vu un clip gouvernemental rappelant les ravages de l’alcoolisme. Tout ça en se sifflant verre sur verre, l’œil giratoire scannant la piste de danse et ses alentours.

À partir d'une heure du matin, j’étais de loin le plus vieux des “clubbers”. Quand un succès des années 80 était joué entre deux gros hits actuels, je tapotais le sol en rythme avec mon pied, signe que je commençais à être sérieusement atteint par les verres successifs. Thomas en était à parler de conquêtes féminines. Il me racontait tous ses succès et ses déboires et le doigt pointé vers une jeune danseuse, l'œil torve du mec affamé de sexe, il donnait son verdict : « Regarde comme elle est bonne la petite. Suis sûr que c'est une chaudasse, elle aime le cul. Je vais lui mettre la misère. » Ça me faisait sourire. Je me demande souvent pourquoi des types aussi cons ne se rendent jamais compte de la nullité de leur regard sur les femmes. Il n’avait d’yeux que pour elle. Je n’étais pas un concurrent pour lui. J’étais un “daron” passé de mode, un vieux lion en bout de course. Mon orgueil de félin défraîchi piqué au vif, je me suis arraché au bar pour aller danser, près, très près de cette fille. Petit clin d’œil en direction de Thomas pour lui mettre la pression. Danse timide et maladroite. J’étais sûr de faire une connerie. Des copines de cette fille virent mon manège et s’approchèrent pour former une nuée de poules parasitaires autour de leur jolie copine. Effet de bande. Le groupe contrôle chaque individu et détermine généralement ses choix finaux. Je suis retourné au bar, gavé par la situation. Mon verre à la main, j’ai tourné le dos à la piste de danse et me suis focalisé sur les rangées de bouteilles et de verres. Thomas était triomphant tout en faisant mine de comprendre ma déception. D’un revers de la main, j’ai viré son coude posé sur mon épaule. « Et vieux frère, t’énerve pas comme ça, je veux juste te consoler. »

Je ne sais par quel miracle ni même par quel bug spatio-temporel, la jeune femme s’est plantée à ma droite, commandant un verre en me regardant. Sans concertation, j’ai dit au barman : « C’est pour moi ». Nos regards se sont croisés. Elle m’a souri et n’est pas retourné danser avec ses copines. « Merci monsieur, c’est gentil. » « Je vous en prie. »

Ma posture détachée la rassurait. Lui plaisait. Elle s’appelait Louise, 21 ans, étudiante en esthétique, en vacances pour la première fois avec une tente juste pour elle sur un emplacement distant de celui du camping-car de ses parents. Il était évident qu’à ce moment-là, je ne me disais pas une seconde qu’il y aurait une suite à tout ça. C’était une erreur. De verre en échanges alcoolisés, nous nous sommes retrouvés dehors à marcher dans les allées mal éclairées du camping. J’avais en tête le regard haineux de Thomas quand nous sommes sortis. Je ne pris pas l’initiative. J’avais presque l'âge de son père, je ne voulais donc pas prendre le risque de la choquer. Ivre, elle me parla de sa vie de merde, de l’ennui, du destin tout tracé, de la connerie de ceux de son âge. Nous nous sommes assis sur des balançoires dans le parc pour enfants.

Sous les nacelles de balançoire, à même le gravier, nos corps enlacés chevauchés jouaient leurs classiques.

Elle s’était jetée sur moi, arrachant ma chemise, griffant mes joues, j’étais un pantin mou manipulé sans précaution par une pure peste du sexe. Je n’étais pas très excité mais je prenais ma part, bousculé dans l’intime, taillé en pièces par ses coups de butoir. Elle sur moi. Moi ivre, les yeux dans les nuages lacérés par la tramontane, mixés à la lumière lunaire, le ventre cabossé, la tête déglinguée, les jambes pourries par les crampes, le sexe en fusion dans le coulis de son entrecuisse... Mes yeux roulaient à m’en donner des vertiges, à m’en filer la nausée. Mon torse ensanglanté par ses ongles, mon cou mâché. J’avais l’impression d'un assassinat perpétré par un fou. J’étais nulle part.

Je me réveillai dans sa tente dans l’odeur de sa sueur mêlée à son parfum vanille. Elle était jolie au petit matin, dans cette étuve de nylon. Le soleil tapait fort. Il était dix heures du matin. J’avais quelqu’un à mes côtés. J’ai cru un instant que j’étais sauvé.

Son oncle et ses trois amis sont forts au tarot. À l’ombre d’un pin, un verre de Pastis à la main, je me sens un peu oublié de ma vie... De mes échecs.

« Et tu fais quoi dans la vie Joseph ?

- Un peu tout et rien.

- Dis-moi ! Si tu dois devenir mon gendre, faut bien que je sache hein.

- Je suis écrivain.

- Ah t’es un intello ?

- Non je suis un échappé de cet asile de fous.

- Quel asile ?

- Le monde.

- T’as l’air grave toi. Pas sûr que tu sois le bon mec pour ma fille. »

Je pose les cartes sur la table. Je salue de la main. Louise dort encore et je ne vais pas la réveiller. Le pastis envahit ma bouche. J’ai mal. J’en ai marre. Je suis nu. Le cul battu par les propos de Jean-Pierre. Il ne me faut pas plus d’une demi-heure pour démonter ma tente et remballer mes affaires, régler l’addition de l’emplacement et quitter les lieux.

J’attends le bus, alourdi par mon sac à dos. Une impression de déjà mort me saisit à nouveau.

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La pub pour l’Amérique qui sauve le monde est en boucle. Les deux tours s’effondrent encore et encore sur l’écran du pub encore vide en ce milieu d’après-midi. Je n’ai avalé que deux pintes mais déjà le serveur m’a demandé de ralentir un peu « sinon ça va finir comme d’habitude, je te foutrai dehors ». C’est toujours bizarre de voir un taulier choqué par les conséquences de l’alcool qu’il vend. Je ne lui en veux pas. J’ai l’alcool mauvais comme on dit. L’alcool est bon mais c’est moi qui suis frelaté. Seul sur mon tabouret, accoudé au bar, je feuillette un de ces torchons gratuits qu’ils appellent « presse écrite ». Tout le monde en est encore à se demander « tu étais où toi au moment où le World Trade Center a été attaqué ? ». Je me pose souvent la question. J’inventais toujours une réponse quand on me posait la question au boulot. Mais de mémoire, je vivais une histoire éphémère avec une fille dont je ne me rappelle ni le nom ni le visage. L’année passée, en rade de faux souvenirs sur le « Tu faisais quoi le 11 septembre 2001 », j’ai répondu que j’étais à New-York, à deux pâtés de buildings de là. Ils avaient leurs grands yeux écarquillés, brillants, un peu comme s’ils venaient de rencontrer le Messie. Je leur ai dit que j’étais à l’époque chef de projet multimédia pour une boîte qui bossait sur une sorte de Facebook avant l’heure. Double Messie. Triple divinité. Je mangeais mon plat de pâtes, ils cessèrent de mâcher les leurs.

« Alors t’as tout vu ? Ça devait être terrible !

- C’était l’enfer. Au moment où l’avion a percuté la première tour, j’en ai renversé mon café Latte. On taffait dans un open-space qui donnait directement sur les tours. Les vitres ont été soufflées. Heureusement j’avais eu le temps de me pencher en avant, presque sous le bureau. Des collègues ont été défigurés par les éclats de verre projetés à la vitesse d’une balle de Kalash... »

Je ne boudais pas mon plaisir. Tout l’auditoire était à ma merci. Ça avait de la gueule.

« Au début on a cru à un accident, mais quand le deuxième avion est venu s’encastrer dans l’autre tour, on s’est dit que putain on allait aussi se faire défoncer... Les Américains sont hyper cools dans la vie mais là ils étaient tous scotchés de trouille. Ils écoutaient la radio tout en évacuant. Moi je me suis occupé d’un ou deux blessés. Il y avait du sang et de la poussière partout. C’était le chaos. Dans la rue, les cris, les sirènes de flics et de pompiers ça te perforait les tympans. La vie est une pute parfois. »

J’avais acquis un statut de star. C’est important dans l’entreprise. Le but n’est pas de bien bosser mais de connaître les bonnes personnes et d’être intouchable. Les managers m’appréciaient pour mon volontarisme plus que pour mon efficacité mais dès lors, j’étais aussi le « rescapé du World Trade Center », survivant de la plus grande attaque de tous les temps d’après les médias Occidentaux. Un intouchable.

Le premier client qui entre dans le pub est une cliente. Elle vient souvent. Elle n’est pas jolie. Elle n’est pas passionnante. Je ne connais pas son prénom, mais j’ai besoin d’un peu de sexe pour segmenter la solitude... Je m’approche d’elle... J’attaque : « Je vous offre un verre ? ». Puis en regardant la énième diffusion des tours jumelles je lui demande : « Et vous ? Vous faisiez quoi le 11 septembre 2001 ? »

Ce nouveau job est aussi nul que les précédents mais je le réalise avec efficacité.

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