Je m'ennuie ... - Micheline Cumant - E-Book

Je m'ennuie ... E-Book

Micheline Cumant

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Beschreibung

S'ennuyer ... concerne tout le monde et toutes les époques ! Que l'on soit une artiste peintre, une comptable, un chevalier du Moyen-Age, la Comtesse du Barry, une vache, un soldat en 1940 ou la Tour Eiffel, nous sommes tous confrontés à ce vilain parasite que constitue l'ennui. Cette série de nouvelle décrit des personnages qui ont tous en commun de s'ennuyer dans une vie monotone et grise et que cet ennui pousse à agir d'une façon ... logique ou non, selon les circonstances personnelles et historiques. Même les vaches et les pianos peuvent le dire !

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Seitenzahl: 107

Veröffentlichungsjahr: 2015

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« Qu’est-ce que je

me serais ennuyé si je

n’avais pas été là ! »

(Jules Renard)

Table des Matières

Je m’ennuie …

L’Errance

Un Cadeau

Echec à l’horizon

Rien de Neuf ...

Les gammes

Vive les vacances …

Meuh !

L’indifférence

Après la Révolution

Eloge du pet

Mélodies en sous-sol

De Versailles au couvent

A quoi pense la Tour Eiffel ?

Je m’ennuie …

Je m’ennuie … je reste là, vautrée sur mon vieux fauteuil, mes toiles et tout mon matériel m’entourent, des bouquins s’entassent, des CD, le courrier est posé en vrac sur un coin de table, il y a sûrement des factures, des papiers administratifs, une flûte à bec est plantée dans un pot de fleurs, tous mes objets font la tête, je ne les vois plus. Je m’ennuie.

Ma dernière toile démarrait assez bien, un autre petit tableau est resté inachevé, rien à faire, le vide. Et ne me parlez pas de ménage, de rangement, ou de ces travaux qu’on ne fait jamais que quand on ne peut plus ni manger, ni s’habiller, ni même entrer chez soi parce que la porte est coincée par un tas de choses indéterminées, tout cela il n’en est pas question, je n’y penserai plus jamais, je m’ennuie.

Pas malade, pas de problème trop important, peut-être un découvert en banque comme tout le monde, je ne viens ni de me faire larguer ni de perdre un proche, je paye mon loyer, je m’entends bien avec mon propriétaire et mes voisins, aucun événement grave ne s’est produit dans le monde depuis quelque temps, c’en est même bizarre … Simplement, cette grosse araignée qui a nom l’ennui s’est attardée sur moi. Soupirs, gestes agacés, pieds frottés sur le parquet, je me gratte la tête, j’ai soif et j’ai la flemme de me lever … je m’ennuie. J’entends quelqu’un dans l’escalier.

Lydia frappe et entre.

- Tiens, c’est toi ? » Lui dis-je.

- Oui. C’est idiot d’être toujours soi ».

Sur cette pensée philosophique elle s’affale sur quelque chose qui ressemble à un siège, et je comprends qu’elle est aussi tire-la-flemme que moi aujourd’hui.

- Chérie, me demande-t-elle, est-ce ennuyeux de ne rien faire ?

- Non, mais c’est terriblement fatiguant. On cherche désespérément quelque chose à faire, on fait de tels efforts que quand on l’a trouvé on n’en a plus ni l’envie ni le courage.

- Alors que faire ?

- Tu vois, tu cherches déjà.

- Tu deviens philosophe … Je ne t’aimerai plus si tu te mets à raisonner. Je te veux artiste folle.

- Pour l’instant, je n’arrive plus à m’habiller de ce costume, trop grand pour moi. Je cherche plutôt quelque chose de très automatique à faire. Tu sais, le style « telle heure, telle chose ».

- Et cela te réussit ?

- Je ne sais pas, je n’ai pas encore essayé.

- Et travailler ?

- A quoi ? A barbouiller des toiles ?

- Ce n’est pas un travail pour toi ?

- Non. Sinon je ne le ferais pas ».

Sur cette pensée de sybarite je me lève d’un coup, empoigne mon imperméable et sors, laissant Lydia s’ennuyer toute seule au milieu de mon désordre.

Dehors, je me demande pourquoi j’y suis. Il y a du monde, comme d’habitude, des magasins ouverts, comme toujours – enfin non, pas toujours, le soir ils sont fermés quand je sors, mais rien ne m’intéresse. Je vais jusqu’au quai et regarde les bateaux sur le fleuve, la cathédrale, je connais tout ce spectacle, c’est un vieux film, pourquoi est-ce que je regarde l’eau, quel intérêt, elle ne va pas s’arrêter de couler sous notre climat, d’ailleurs il commence à pleuvoir. Quelques gouttes, qui s’arrêtent. Le ciel aussi s’ennuie, ce doit être fatiguant d’avoir à choisir entre degrés de température, soleil, pluie, neige, sans trop mélanger les saisons parce que les gens râleraient et se plaindraient au gouvernement, alors quand il est fatigué il est vidé, comme aujourd’hui, il n’arrive pas à choisir s’il va faire pleuvoir ou non, d’abord fait-il chaud ou froid ? On dit variable, tempéré, moyen … Non, tout de même, je ne vais pas lui souffler de déclencher une tornade pour se distraire, ce ne serait pas politiquement correct. Et il serait ennuyé, les gens aussi, il y aurait des dégâts partout, non, laissons notre petite météo moyenne de climat tempéré se débrouiller, désolée, décide-toi toute seule, je n’ai pas de suggestions.

Bon alors, qu’est-ce que je fais ? Et pourquoi ai-je laissé Lydia de cette façon ? Parce qu’elle s’ennuyait, et deux ennuis ensembles produisent des dépressions. J’ai dit. Alors il faut réagir, me dis-je en m’affalant sur un banc. Tâchons de penser. Les neurones, une, deux ! Avançons ! Ah, il pleut, bon, le ciel s’est décidé. C’est déjà quelque chose.

Je rentre et Lydia me regarde avec dans les yeux une lueur d’espoir.

- Tu as trouvé quelque chose à faire ?

- Oui.

- Et quoi ?

- Te distraire.

- Ce sera dur. Mais je t’en aurai une éternelle reconnaissance.

- Je ne vais pas m’y attaquer toute seule. Téléphonons à Vodka ».

L’artiste peintre natif de Bécon-les-Bruyères, qui se faisait appeler Vodka à cause de son penchant pour le whisky et ses idées de gauche, accepta de s’ennuyer avec un grand plaisir.

- Je n’avais rien à faire, nous dit-il en guise d’introduction. Depuis combien de temps vous ennuyez-vous ?

- Depuis toujours.

- Et moi, encore plus. Allons, unissons-nous, camarades ».

Ses idées politiques ont du bon car, quelques heures plus tard, nous nous retrouvons à quinze dans ma piaule à partager mon dernier paquet de biscuits ainsi que quelques sentences du style « L’ennui est le fait de la civilisation des loisirs ». Personnellement je me moque de la cause, l’effet me suffit.

Je cause, je ne sais plus de quoi, avec une ou deux personnes, qui au fait ? Je ne suis pas ivre mais je ne les vois pas, je comprends ce qu’ils disent, ce que je dis correspond, mais je suis spectatrice de ce débat.

Je cherche Lydia, qui est en train de s’esclaffer aux propos d’un copain qui raconte des histoires très vieilles, très usées, de celles qui ressemblent à de bonnes vieilles pantoufles qui vous vont bien aux pieds, on a beau se dire qu’il faut les renouveler, on reprend les mêmes, elles vous tiennent chaud, une histoire que l’on connaît bien, on se sent chez soi en l’entendant. Ce sont des histoires charentaises, bien feutrées. Je remarque à l’allure de Lydia qu’elle a un peu bu et raconte n’importe quoi. Mais cela lui est sûrement égal car elle ne s’ennuie plus.

D’ailleurs, est-ce que je m’ennuie, moi ? Je n’ai pas envie de beaucoup bouger, mais je ne pense pas à demain, alors que la horde qui occupe mon territoire a dérangé tous mes dérangements et qu’il va falloir que je dérange de nouveau demain, mais à ma façon. Je m’en rends compte mais cela ne me cause aucun souci, les choses vont ainsi, comme le temps qui s’est décidé à faire tomber la pluie, et c’est très bien car on n’aura pas besoin d’arroser les géraniums. Et les voitures seront lavées. Et les gens sont rentrés chez eux au lieu de traîner. Et on a dû vendre des parapluies. Mais pourquoi est-ce que je pense à cela ?

Et bien … cela m’occupe !

L’Errance

Je glisse très vite, personne ne me voit. Je cours, non, je rampe, ou non, je flotte … Je ne sais pas mais je me déplace très vite, ou très lentement, selon l’endroit. J’aime quand il fait frais, la lumière ou la chaleur ne me conviennent pas. Je marche, non, je ne sais pas, je glisse le long d’un courant d’air dans un endroit humide et froid.

Je m’appelle … je me suis appelé Enguerrand, il y a très longtemps. Je me suis battu, je le sais, mais contre … des hommes différents, il fallait se battre, se défendre, défendre … quoi, au fait ? C’était loin, et c’était il y a longtemps.

Quand la brume monte au-dessus de la rivière, quand l’ombre du soir envahit les murs, je me sens mieux, je peux me mouvoir, revisiter ces lieux qui sont encore debout … mais ils ont changé depuis que je suis parti, là-bas dans ce qu’ils appelaient la Terre Sainte, il n’y avait pas autant de lierre, de mousse sur les murs, et il y avait là une toiture, et ce mur était sec … et il y avait plein de gens dans cette cour, des gens, des animaux, des chariots, maintenant il n’y a presque personne, de temps en temps quelqu’un passe, mais jamais la nuit.

Le chêne est toujours debout, il a grandi, épaissi, il fait de l’ombre … pendant un temps j’ai craint pour lui, des hommes passaient tout près, avec des engins de fer qui crachaient le feu, les murs en gardent encore la trace, ces hommes vêtus de bleu clair, comment faisaient-ils dans leurs vêtements de tissu pour résister au feu … avec juste un petit casque, beaucoup sont morts et sont restés sous la terre autrefois champ fertile et là-bas, il y avait un bois où je chassais les cerfs et les sangliers, maintenant il n’y a plus d’arbres et plus loin il y a un espace tout gris avec d’étranges machines qui passent très vite. Il reste un ou deux chevaux, par là-bas, mais ils ne tirent plus les voitures … Mais le chêne est toujours là …

C’est la nuit, je sors, je longe les murs, je m’étends, je m’étire, il y a du vent qui me transporte vers les champs, des gens sont sur le chemin, je siffle, je chantonne et ils se lèvent et se sauvent très vite. Je vais vers le village, vers le clocher de l’église qui n’est plus celle d’autrefois, elle est toute grise, toute lisse, plus de statues, des vitraux bizarres … mais je sais que c’est une église, je me coule autour du clocher, je souffle, autrefois les cloches se mettaient à sonner quand je les effleurais, des gens égarés faisaient un signe de croix en les entendant … il y a quelques bruits venant des maisons, les gens ferment les volets, il y a des cloches mais je ne peux plus les faire sonner … et il y a des lumières bizarres, sans feu …

Un soir d’orage je me suis laissé glisser vers le village, le long d’un grand poteau de fer d’où partaient des fils, j’ai tourné autour et des étincelles s’élevaient, des herbes sèches ont pris feu, j’ai alors entendu des bruits venant de partout, des engins à lumière clignotante qui arrivaient, je me suis coulé vers eux, ils criaient, ils ont éteint le feu et tout a été noir sauf les lumières de leurs engins.

Dans mon château je retourne parfois dans cette pièce qui n’a maintenant plus de plafond, celle où je me tenais avec ma Dame … je ne sais plus son nom, je ne connais plus son visage, pourtant je suis retourné auprès d’elle ensuite, mais elle ne me voyait pas … Elle a pleuré, mais elle est restée, nos enfants … je les ai à peine vus, très petits, ils riaient quand ils entendaient le vent sur lequel je glissais, mes sifflements ne leur faisaient pas peur. Et puis après ils ont disparu, il y a eu d’autres gens, étaient-ils leurs enfants ? Je ne sais plus.

Des gens viennent parfois, ils visitent, ils discutent, ils montrent les murs, les examinent, les mesurent, et ils ont réparé une grille, et ils racontent mon histoire. Comment l’ont-ils connue ? Dans ce qu’ils disent, il y a beaucoup de vrai. Ils parlent de la Croisade, du Roi, d’un religieux venu ici … et plus tard il y a eu un homme assassiné près du donjon, je le sais car son ombre est encore là dans les douves, mais elle ne bouge pas, et le soir parfois j’entends son souffle bruyant … Quand des chiens passent près d’ici, ils aboient et d’autres leur répondent, les animaux n’ont pas changé, ils savent toujours que nous somme là …

Ce soir il y a beaucoup de vent, je glisse, je tourne autour du château, je vais vers le village, je tourne autour du clocher, je longe le mur du cimetière et il y a des ombres, on entend un grondement en-dessous, il y en a beaucoup, des gens du pays, d’autres morts pendant cette guerre des hommes en bleu et en gris-vert, avec leurs engins cracheurs de feu, certains ont une croix au-dessus de leur tombe, avec leur nom, mais d’autres sont là-dessous, sans rien, on ne les connaît pas et leur esprit gronde … le sol ne bouge pas mais il gronde, il souffre encore de tout ce qui s’est passé. Je tourne autour du mur, je me coule entre les tombes, je siffle en faisant sursauter deux squelettes enlacés, des rats s’enfuient, les chats crachent toutes griffes dehors, eux me voient mais ils reculent, leur poil hérissé et leurs miaulements rejoint mon sifflement et le grondement de la terre …