Journal 1942-1949 - André Gide - E-Book

Journal 1942-1949 E-Book

André Gide

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Beschreibung

Le "Journal 1942-1949" d'André Gide est une œuvre introspective où l'auteur explore ses pensées, ses émotions, et les événements marquants de son époque, notamment la Seconde Guerre mondiale. Gide, dans un style à la fois clair et incisif, utilise ce journal comme un espace de réflexion personnelle et de questionnement sur des thématiques telles que la morale, la vérité et la condition humaine. Ce écrit, en phase avec le mouvement moderniste, se distingue par son honnêteté brutale et son attention aux nuances psychologiques de l'âme humaine, témoignant d'un contexte littéraire riche en tensions et en réflexions existentielles. André Gide, figure emblématique de la littérature française, est connu pour son engagement intellectuel et ses positions souvent controversées sur des sujets tels que la liberté individuelle et l'homosexualité. Son parcours varié et ses voyages, particulièrement en Afrique du Nord et en Union soviétique, ont influencé sa vision du monde et la rédaction de ce journal. Écrivant à une époque de tourments, Gide se sentait obligé de capturer les crises de son temps, cherchant à concilier ses idéaux avec la réalité brutale qui l'entoure. Ce journal est une œuvre incontournable pour quiconque souhaite plonger dans les réflexions d'un des grands esprits du XXe siècle. À travers ses révélations personnelles et ses critiques du monde, Gide invite le lecteur à réfléchir sur des thèmes universels d'identité et d'engagement, rendant sa lecture à la fois captivante et profondément enrichissante. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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André Gide

Journal 1942-1949

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Hugo Dubois
EAN 8596547458340
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Biographie de l’auteur
Journal 1942-1949
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Quand le monde vacille, il reste à chacun la tâche obstinée de se rendre intelligible à soi-même. Tel est le nerf de ce livre: une conscience s’éprouve jour après jour, sous pression historique, et ne cesse pourtant de mesurer la justesse de ses pas. On n’y cherche pas l’effet ni la posture, mais la tenue d’une voix qui se refuse à simplifier. Le Journal 1942-1949 d’André Gide s’ouvre ainsi comme un sismographe intime, capable d’enregistrer, à même la page, les secousses de l’époque autant que les infimes déplacements du jugement. Cette voix, sobre et exigeante, fait de l’examen un geste de liberté.

André Gide, figure majeure des lettres françaises, tient son Journal depuis la fin du XIXe siècle. Le présent volume rassemble des pages écrites entre 1942 et 1949. On y suit l’auteur au fil d’entrées datées, où s’entremêlent notes de lecture, réflexions morales, remarques sur la vie littéraire et observations du temps présent. La prémisse est simple et fertile: consigner l’expérience de penser dans la durée. Rien n’y est construit en intrigue; tout procède d’un mouvement d’auto-interrogation, au plus près des jours. Ce cadre suffit à installer un pacte de lecture: accompagner une conscience dans son travail le plus honnête possible.

Ce livre est tenu pour un classique parce qu’il conjugue une autorité d’écriture et une fidélité à la nuance qui ne se démodent pas. Gide, dont la reconnaissance était déjà établie, voit son Journal de ces années s’imposer comme un repère de probité intellectuelle. Le texte pèse ses mots, affine ses jugements, affronte l’incertitude sans s’y complaire. Sa valeur exemplaire tient moins à des conclusions qu’à une méthode: ne pas céder à l’emphase, ne rien soustraire aux contradictions, préférer la précision à l’éloquence. Un tel art du scrupule confère au livre une tenue rare, où l’attention fait office de courage.

L’impact littéraire du Journal 1942-1949 tient à la façon dont Gide élargit la portée du diarisme. Il ne réduit pas le journal à l’aveu ni à l’anecdote, mais l’invente comme un laboratoire où l’essai, la critique et l’autoportrait se répondent. La phrase, nette et flexible, avance par coupes brèves, s’éprouve au contact d’idées et d’œuvres, s’éduque au réel. Ce dispositif a nourri une tradition du journal d’écrivain en France: un genre où la réflexion s’invente au présent, où l’incident quotidien devient levier d’analyse, où le style n’est pas parure mais instrument de vérité.

Les thèmes qui structurent ces pages demeurent d’une grande actualité: l’exigence de liberté intérieure, la responsabilité de l’écrivain face au tumulte public, la question de l’indépendance de jugement, l’examen de ce que l’art peut ou non devant l’Histoire. S’y ajoutent des motifs d’humanité nue: la mesure du temps qui passe, la lucidité face à l’âge, le soin de l’amitié, la discipline du travail. Rien n’y est traité comme un système; tout procède d’un retour obstiné aux faits, aux textes, aux choix concrets. Cette insistance sur le discernement confère au livre une portée éthique durable.

L’influence du Journal 1942-1949 se reconnaît moins à des disciples nommés qu’à des pratiques héritées. De nombreux lecteurs et écrivains y ont trouvé un modèle de tenue: écrire sans effet de manche, accepter les revirements, préférer l’épreuve du temps aux déclarations péremptoires. Le livre a fortifié l’idée que le journal peut être un lieu de pensée autant qu’un réceptacle d’émotions, un terrain où se forment les critères qui guideront l’œuvre publique. Cette filiation, diffuse mais tenace, a contribué à installer le journal d’écrivain comme un espace central de la modernité critique.

Le contexte de 1942 à 1949 confère à l’ensemble une intensité particulière. Le lecteur traverse, en filigrane, des années de guerre, de libération, puis de reconstruction, avec leurs urgences civiques et leurs débats. Le Journal n’est pas un reportage; il n’en capte pas moins le climat des idées et l’air du temps, vus depuis une conscience déjà longue d’expérience. L’âge avancé de Gide donne à ces pages une perspective singulière: l’actualité y rencontre une vie entière de lectures et d’épreuves intellectuelles. De cette rencontre naît une conversation exigeante entre la mémoire, le présent et l’avenir proche.

Formellement, le livre épouse la cadence des entrées, chacune circonscrite et pourtant reliée aux précédentes par un fil de questions. La discontinuité apparente compose, à terme, une figure cohérente: celle d’un esprit qui se reprend, rectifie, complète. La datation installe un rythme de respiration et une échelle de responsabilité: écrire aujourd’hui ce que l’on peut soutenir demain. Cette temporalité contrôlée est l’une des réussites du volume, car elle permet de sentir la maturation d’une pensée sans jamais en figer le mouvement. Le lecteur assiste, de près, à l’élaboration patiente du jugement.

Ce Journal est également un livre de travail intellectuel. Gide y met à l’épreuve des idées, examine des œuvres, confronte des positions, cherche l’angle exact. L’esthétique s’y noue à l’éthique: écrire, c’est se rendre compte, et se rendre des comptes. La précision du vocabulaire, l’attention aux nuances, la retenue dans l’affirmation composent une pédagogie implicite de la lecture et de l’écriture. À mesure que s’accumulent les notations, un art de discerner se dessine, moins soucieux de conclure que de clarifier. Cet art, rigoureux et accueillant, donne au livre sa tonalité singulière.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’entrée idéale consiste à respecter la nature fragmentaire de l’ouvrage. On peut le lire d’un trait ou par îlots, selon la disposition de l’esprit. Il n’y a pas de suspense à préserver, mais un trajet de pensée à suivre, avec ses réévaluations et ses pauses. On y gagne en liberté: rien n’oblige, tout incite. La meilleure approche consiste à laisser les pages résonner, à revenir en arrière, à confronter ses propres critères aux siens. De ce commerce patient naît une familiarité précieuse avec la manière dont se fabrique une conviction.

La pertinence contemporaine du Journal 1942-1949 s’impose avec évidence. À l’heure où l’accélération brouille les repères, il propose une discipline de l’attention, un refus de l’emphase, une fidélité à la nuance. Les questions qui le traversent — que peut la littérature, comment tenir son cap, comment juger sans simplifier — restent les nôtres. Le livre invite à une sobriété d’esprit qui résiste aux emballements. Il rappelle qu’un style clair est une forme de probité, et qu’une pensée vraiment libre se met à l’épreuve de ce qu’elle ignore encore. Cette leçon, modeste et ferme, n’a rien perdu de sa force.

On lit donc ce Journal comme on dialogue avec un témoin exigeant, présent à son temps et attentif à l’universel. Sa valeur de classique tient à ce double ancrage: dans une époque qui l’a sollicité, et dans une recherche de vérité qui dépasse les circonstances. Sans promettre de solutions, il offre des manières de tenir, de regarder, de formuler. C’est pourquoi son attrait persiste: on y trouve moins des réponses que des exigences qui élèvent. Entrer dans ces pages, c’est accepter de penser plus lentement pour mieux voir. L’épreuve est salubre; la compagnie, durable. Ce livre en fait la preuve.

Synopsis

Table des matières

Journal 1942-1949 d’André Gide rassemble des pages tenues dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale et l’immédiat après-guerre. Ce volume prolonge une entreprise diaristique ancienne, mais peut se lire de façon autonome comme l’observation d’un écrivain confronté à une époque secouée. Gide y note ses journées, ses pensées, ses doutes, ainsi que l’état des lettres et des consciences. La forme fragmentaire laisse apparaître une ligne de force: mesurer, au crible de la probité, ce que l’événement exige de l’art et de l’homme. Entre notations factuelles et examen intérieur, le livre suit la chronologie des années 1942 à 1949.

Au fil de 1942 et 1943, l’écriture s’inscrit dans un climat d’incertitude et de contraintes. Gide fait l’inventaire de ses moyens, ajuste son ton, pèse l’exposition de soi contre les exigences de prudence. La pénurie, la surveillance diffuse et l’inquiétude forment un arrière-plan constant, auquel le diariste répond par une discipline de la précision et de la nuance. Il réaffirme la valeur d’une attention soutenue au réel, tout en rappelant que la littérature n’absout pas de la responsabilité morale. Dans cette tension, il affine ses critères esthétiques, soucieux d’exactitude et d’authenticité, sans céder à l’emphase ni au désespoir.

L’année 1944, marquée par des bouleversements politiques et civils, est l’occasion de nouvelles notations, plus attentives aux basculements collectifs qu’aux flamboyances de circonstance. Gide observe la transformation de la vie publique et la difficulté d’ajuster les jugements dans un temps mouvant. Son Journal ne cherche pas l’effet, mais la justesse: il enregistre des reprises d’élan, des contradictions, des retours de conscience. Le diariste examine la tentation des simplifications, en privilégie au contraire la complexité des situations et la rigueur des termes. La responsabilité du témoin l’emporte sur la rhétorique, et la lucidité se veut un devoir envers l’époque.

En 1945, l’après-coup de la guerre met à l’épreuve les idées de justice, d’engagement et de pardon. Gide, fidèle à sa méthode, avance par examens successifs, gardant ses distances avec les injonctions immédiates. Il s’interroge sur le rôle de l’écrivain dans la reconstruction morale autant que matérielle, et sur la capacité de la littérature à redresser la mesure des choses. Le Journal revient ainsi aux fondements du jugement: distinction, exactitude, refus du manichéisme. Les entrées témoignent d’une attention aux métamorphoses de la société et aux nouvelles attentes du public, sans renoncer à l’exigence personnelle de probité intellectuelle.

L’année 1946 voit se resserrer l’atelier de l’écrivain: lectures, révisions, projets s’enchaînent avec une continuité volontaire. Gide évalue ses propres textes, leur réception, et le rythme des publications. Le Journal met en relief la contrainte paradoxale de la notoriété: elle impose des sollicitations, mais oblige aussi à redéfinir le travail pour préserver la justesse. Les considérations esthétiques y gagnent en précision, opposant le goût de la forme claire à certaines dérives de l’époque, sans polémique inutile. Loin de l’autosatisfaction, Gide prend acte de ses limites et de ses exigences, orientant son effort vers une expression plus dépouillée et ferme.

En 1947, la reconnaissance internationale culmine avec l’attribution du prix Nobel de littérature. Le Journal enregistre les effets de cet événement public sur la vie quotidienne comme sur l’intériorité. Gide y souligne la tension entre la célébrité, qui multiplie les attentes extérieures, et la nécessité d’une liberté d’esprit intacte. Plutôt que d’y voir un achèvement, il interroge ce que cet honneur change ou n’altère pas du travail et de la conscience. Loin de s’ériger en bilan, ces pages maintiennent la focale sur la continuité de l’exigence, et sur la vigilance requise quand prestige et jugement risquent de se confondre.

En 1948, le Journal se concentre davantage sur le temps, la santé, la fidélité aux principes éprouvés. La vieillesse, présente sans pathos, devient un prisme pour peser l’essentiel: la précision des mots, la loyauté envers les œuvres, la tenue du caractère. Gide poursuit l’évaluation de ses lectures et de son époque, attentif à ce que la nouveauté apporte et à ce qu’elle occulte. Les notations témoignent d’une curiosité intacte, tempérée par le refus des engouements. Il s’agit moins d’un retrait que d’une épure: circonscrire l’essentiel, éviter les postures, maintenir un niveau d’exigence qui fasse encore autorité.

L’année 1949 referme ce parcours en continuité plus qu’en rupture. Le Journal rassemble les thèmes insistants de la période: responsabilité, liberté, mesure, probité du style. Gide observe les transformations culturelles et politiques du continent, en cherche les effets sur la langue et sur l’idée d’écrivain. Il s’y confirme que la lucidité n’est pas une posture, mais un labeur quotidien, qui refuse les simplifications et redoute l’aveuglement des causes. Sans développer de conclusions définitives, ces pages laissent affleurer une résolution: tenir ensemble l’exigence morale et la netteté de l’expression, malgré les pressions du temps.

Pris dans son ensemble, Journal 1942-1949 offre moins un récit qu’une éthique de la présence au monde. L’ouvrage montre comment un écrivain maintient, à travers crise et recomposition, une ligne de vérité: ne pas trahir la langue, ne pas se dérober aux responsabilités, ne pas renoncer à la nuance. Par la rigueur des notations et la continuité d’un scrupule, Gide propose une manière de lire l’époque et de se lire soi-même. Le livre demeure ainsi un repère pour penser le rapport entre littérature et vie publique, et pour mesurer ce qu’exige la fidélité à soi dans des temps changeants.

Contexte historique

Table des matières

Journal 1942-1949 d’André Gide se déploie entre les dernières années de l’Occupation allemande en France et les débuts de la Guerre froide. Le cadre principal est la vie intellectuelle française, structurée par des institutions contraintes ou recomposées: l’État français de Vichy, les autorités d’occupation, puis le Gouvernement provisoire et, à partir de 1946, la Quatrième République. Dans ce contexte, la littérature est fortement politisée, surveillée, puis réorientée par la Libération. Le journal de Gide, écrit par un auteur déjà consacré, enregistre au jour le jour la tension entre l’exigence de liberté intérieure et les pressions d’un temps où la guerre, la pénurie et l’idéologie modèlent les consciences.

Sous l’Occupation, la souveraineté française est morcelée entre Vichy et l’administration militaire allemande. La censure s’exerce via la Propagandastaffel, contrôlant livres, presse, théâtre et radio. À Paris, des revues survivantes composent avec l’interdit, tandis que d’autres disparaissent. Gide, figure tutélaire de la Nouvelle Revue Française fondée avant-guerre, voit la revue passer sous la direction collaborationniste de Drieu La Rochelle. La littérature devient champ de bataille symbolique: éditer, se taire ou résister engage la responsabilité morale. Le Journal reflète ces contraintes collectives et l’attention de Gide à sauvegarder une parole libre sans se laisser annexer par l’appareil idéologique du moment.

La vie quotidienne en France occupée est marquée par les cartes d’alimentation, le rationnement, les réquisitions et les coupures de courant. Vieillir, se soigner, se chauffer, lire même, devient difficile: le papier manque, les tirages sont contingentés, les librairies démunies. Les interdictions de circuler et les couvre-feux isolent les esprits autant que les corps. Dans les cercles d’écrivains, les conversations se déplacent vers les appartements privés, les promenades rares, les lectures partagées. Le Journal saisit ce climat de privation et de vigilance, où l’attention au détail matériel éclaire la manière dont l’éthique de l’écrivain se réinvente dans l’économie du manque et le compromis prudent.

Les années 1942-1943 constituent un tournant militaire: débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch, fin 1942), victoire soviétique à Stalingrad et reflux progressif de la Wehrmacht. En France, ces nouvelles, filtrées par la propagande et le bouche-à-oreille, nourrissent des oscillations d’espoir et de crainte. Les écrivains mesurent leur parole à l’aune de l’attente: comment dire l’espérance sans mettre en danger autrui ni soi-même? Le Journal, sensible au rythme des événements, note les reprises de confiance, mais aussi l’inquiétude devant l’issue encore incertaine et l’anticipation des règlements de comptes que la Libération pourrait entraîner.

La politique antisémite de Vichy et les rafles organisées avec la participation des autorités françaises entraînent, à partir de 1942 notamment, des déportations massives. Dans l’édition, l’aryanisation et l’exclusion frappent auteurs, traducteurs, libraires. La culture française se recompose dans le manque, la peur, la clandestinité. Gide, proche d’un réseau d’amitiés littéraires diversement exposées, voit le monde des lettres amputé de voix essentielles. Le Journal, sans se transformer en chronique exhaustive, laisse percevoir la conscience aiguë de l’injustice et la question lancinante de la responsabilité individuelle face à des lois iniques qui prétendent régenter la vie intellectuelle et l’humanité même.

Dès 1941 se structure le Comité national des écrivains, mêlant diverses sensibilités, dont une forte composante communiste, et animant une presse clandestine (parmi laquelle Les Lettres françaises). Il s’oppose à la collaboration culturelle et défend une littérature de combat. Cette résistance des lettres s’entrecroise avec des débats de doctrine: faut-il une littérature directement utile à la lutte ou préserver une autonomie formelle? Le Journal de Gide, témoin vigilant plus que militant d’appareil, capte cette tension. Il prend au sérieux la question de l’engagement sans renoncer à une exigence de probité intérieure, défi permanent pour l’écrivain en temps de péril.

La Nouvelle Revue Française, dont Gide fut l’un des fondateurs avant 1914, incarne une institution majeure frappée de discrédit lorsqu’elle est dirigée, sous l’Occupation, par Drieu La Rochelle. Après la Libération, la revue est interdite et la maison Gallimard traverse une période de mise en cause avant de se réorganiser. Le champ éditorial se redéfinit: de nouveaux titres surgissent, des réseaux se reconfigurent, des carrières s’interrompent. Le Journal observe ce monde qui fut le sien se défaire puis se reconstituer, l’auteur se tenant à distance des compromis collaborationnistes tout en restant attentif au destin de l’instrument central de la vie littéraire qu’il avait contribué à bâtir.

La Libération de 1944, symbolisée par l’entrée à Paris des forces françaises et alliées, ouvre une séquence d’épuration. Procès retentissants (Pétain, Laval), exécutions ou suicides de figures de la collaboration (Brasillach exécuté, Drieu La Rochelle suicidé) placent les écrivains devant la justice et la mémoire. Dans les lettres, listes noires et comités d’épuration se multiplient, provoquant controverses sur la mesure des sanctions. Le Journal enregistre l’âpreté de ce temps de jugement, où la tentation de simplifier les responsabilités se heurte à la complexité des vies et à l’exigence d’une justice qui ne soit ni vengeance ni oubli.

La reconstruction politique et économique s’effectue sous l’autorité du Gouvernement provisoire puis de la Quatrième République (constitution de 1946). Nationalisations, Sécurité sociale, rationnement prolongé et difficultés d’approvisionnement, notamment lors de l’hiver 1947, structurent le quotidien. La vie littéraire renaît: maisons d’édition relancées, prix réattribués, revues fondées, dont Les Temps modernes (1945), qui promeut la « littérature engagée ». Le Journal témoigne de cette recomposition: Gide, écrivain d’une génération précédente, dialogue implicitement avec ces perspectives, soucieux d’une littérature responsable, mais méfiant envers toute réduction de l’art à la propagande ou à la consigne.

Dans la France d’après-guerre, le Parti communiste, auréolé de sa participation à la Résistance, gagne une influence majeure jusqu’en 1947. Puis s’ouvre la phase initiale de la Guerre froide: doctrine Truman et plan Marshall en 1947, fractures politiques et syndicales. Le débat intellectuel se polarise autour du rapport au soviétisme. Gide avait, dès 1936-1937, exprimé ses réserves sur l’URSS dans Retour de l’URSS et Retouches; cette antériorité nourrit la réception de ses positions après 1945. Le Journal reflète la vigilance de l’auteur face aux dogmatismes, ainsi que les polémiques d’une époque où l’adhésion ou la critique valent arrimage politique.

La réorganisation internationale après 1945 passe par la création de l’ONU et de l’UNESCO, dont le siège s’établira à Paris. Congrès, rencontres, échanges culturels réinsèrent la France dans une circulation mondiale des idées. Ces forums deviennent aussi des scènes de rivalité idéologique: paix et droits de l’homme, mais aussi lignes de fracture Est-Ouest. Le Journal note cette nouvelle géographie intellectuelle où les écrivains sont sollicités comme voix morales. Gide insiste, par sa pratique diaristique, sur la souveraineté de la conscience, rappelant que l’universalité ne se décrète pas: elle se construit par l’honnêteté du témoignage et la critique des orthodoxies.

La question coloniale hante la période: guerre d’Indochine à partir de 1946, soulèvements à Madagascar en 1947, montée des nationalismes au Maghreb. Ce contexte réactive le souvenir des critiques de Gide contre les abus coloniaux dans Voyage au Congo (années 1920). Sans prétendre offrir une politique, le Journal situe la responsabilité française dans un moment où l’empire vacille et où l’exigence d’égalité met à nu les contradictions républicaines. Gide s’attache à l’examen moral: ce que les mots « civilisation » et « mission » recouvrent, et comment la fidélité à l’humain oblige à reconsidérer des dominations héritées.

Les années Vichy ont exalté un ordre moral traditionaliste, valorisant famille et hiérarchie, et renforçant certaines répressions, notamment envers les minorités sexuelles (modifications légales en 1942). Après 1945, un christianisme social renouvelé côtoie un catholicisme d’influence, tandis que le protestantisme, héritage familial de Gide, demeure un horizon de rigueur et d’examen de soi. Le Journal met en scène une éthique de la sincérité contre la dissimulation contrainte. Sans polémique inutile, Gide oppose aux orthodoxies morales un humanisme de la vérité personnelle, refusant que l’État ou l’Église dictent la totalité de la vie intérieure de l’écrivain.

Les médias jouent un rôle crucial: Radio-Paris et la BBC durant la guerre, puis l’explosion de la presse légale à la Libération. Le cinéma et les actualités filmées façonnent un imaginaire collectif de la victoire et de la reconstruction. Dans l’édition, le rationnement du papier perdure une partie des années 1940, limitant tirages et formats. Le Journal, par sa forme même, témoigne d’un usage resserré de l’écriture: notes datées, observations précises, économie de moyens. Cette matérialité de la communication, contrainte par la pénurie puis relancée par la paix, influence le rythme de diffusion des idées et leur réception par le public.

En 1947, le prix Nobel de littérature est décerné à André Gide. Cette consécration internationale légitime une œuvre attachée à l’examen de la conscience et à la liberté de l’individu. Elle suscite en France des réactions contrastées: fierté nationale et réticences de milieux pour lesquels Gide demeure un écrivain dérangeant. Le Journal, attentif à la contingence des honneurs, rappelle que la reconnaissance ne dissipe pas les malentendus idéologiques. Dans une Europe qui se relève, le Nobel figure la capacité d’un écrivain français à incarner une voix universelle, en dépit des fractures mouvantes du continent et des engagements concurrents.

La relève littéraire se fait pressante à l’après-guerre: existentialisme sartrien, essai moral et romanesque chez Camus, revues d’avant-garde et querelles esthétiques redéfinissent l’horizon. Le débat « engagement versus autonomie » s’aiguise; l’écrivain doit-il être prioritairement témoin, militant, formaliste? Gide, doyen respecté, répond par la tenue d’un Journal: forme qui accueille le doute, l’autocritique, la nuance. Sans entrer dans la polémique frontale, il dialogue avec l’époque, salue ou interroge certaines œuvres, et maintient un idéal d’exigence qui ne subordonne ni la phrase à la cause, ni la cause à la vanité littéraire.

L’hiver 1947, particulièrement rigoureux, symbolise la dureté matérielle de la reconstruction: pénuries de charbon, transports aléatoires, habitations précaires. Dans ce contexte, la lecture garde un statut de nécessité morale. Les librairies se réapprovisionnent, les collections se recomposent, les traductions reprennent, rendant à la France un horizon culturel élargi. Le Journal recueille ces signes de renouveau tout en gardant mémoire des privations encore proches. Il mesure la fragilité d’une renaissance soumise aux tensions sociales, aux grèves, aux recompositions politiques, et à l’ombre grandissante de la division du monde en blocs antagonistes qui affecte jusqu’aux revues et aux prix littéraires des années 1948-1949. Le Journal d’André Gide, dans son segment 1942-1949, fonctionne comme un miroir et une critique de son temps. Miroir, parce qu’il restitue les contraintes, les débats et les faits majeurs qui encadrent la vie des lettres entre guerre et paix froide. Critique, parce qu’il oppose à chaque orthodoxie – vichyste, collaborationniste, stalinienne ou moralisatrice – l’examen d’une conscience indocile. Loin d’être simple chronique, il propose une méthode: tenir ensemble la fidélité à la vérité personnelle et la lucidité historique, afin que la littérature demeure un exercice de liberté partagée.

Biographie de l’auteur

Table des matières

André Gide (1869-1951) est l’une des voix majeures de la littérature française du tournant des XIXe et XXe siècles. Romancier, essayiste, diariste, figure de revue et lecteur exigeant, il explore la tension entre liberté individuelle, vérité de soi et normes sociales. Son œuvre, qui embrasse le récit, le journal, le dialogue critique et le reportage, accompagne les bouleversements esthétiques et moraux de son époque. Publiée, discutée et parfois contestée, elle forge un horizon où l’examen de conscience se fait méthode littéraire. En 1947, la reconnaissance internationale se cristallise avec le prix Nobel de littérature, couronnant une trajectoire déjà centrale.

Formé dans les établissements parisiens, notamment à l’École alsacienne, Gide entre très tôt en littérature par la voie symboliste, avant de s’en dégager pour rechercher une prose plus nue et interrogative. Ses premières œuvres, marquées par l’allégorie et l’introspection, côtoient des lectures décisives et des voyages au Maghreb à la fin du XIXe siècle. Les Nourritures terrestres (1897) condense une esthétique de l’appel à la vie, nourrie d’influences diverses, où l’exaltation sensuelle rencontre une exigence morale. Cette période installe des tensions durables chez l’écrivain: entre spiritualité et désir, discipline et élan, tradition et expérimentations qui ouvriront sa voie singulière.

Au début du XXe siècle, Gide impose une série de récits qui interrogent la formation de l’individu face aux prescriptions sociales. L’Immoraliste (1902) et La Porte étroite (1909) confrontent les impératifs de la conscience et la quête d’authenticité, sans conclure par des sentences morales, mais en laissant le lecteur mesurer la complexité des choix. La prose s’épure, l’architecture narrative se resserre, et la réception se fait contrastée: l’audace éthique et la rigueur formelle séduisent autant qu’elles dérangent. Gide s’installe cependant comme un auteur de première importance, dont chaque livre est attendu pour son pouvoir d’éclairage et de débat.

Parallèlement, Gide joue un rôle déterminant dans la vie littéraire, notamment à la Nouvelle Revue Française, dont il est l’un des animateurs dès sa création en 1909. Son activité critique et éditoriale accompagne l’émergence de la modernité romanesque en France. Il publie Les Caves du Vatican (1914), roman satirique qui met à l’épreuve les certitudes convenues et pousse plus loin la liberté du ton. Sa responsabilité de lecteur se traduit aussi par des jugements marquants, parfois révisés avec franchise, qui témoignent d’une conception exigeante de la littérature comme lieu d’expérimentation, de probité et de confrontation avec les idées reçues.

Après la Grande Guerre, Gide atteint une maturité décisive. La Symphonie pastorale (1919) approfondit la tension entre charité, connaissance et désir. Les Faux-Monnayeurs (1925), vaste laboratoire du roman, orchestre points de vue, journal du romancier et récits enchâssés; l’ouvrage demeure un repère pour la réflexion sur la « mise en abyme », notion à laquelle son nom reste associé. Parallèlement, le Journal, tenu sur de longues années, et l’autobiographie Si le grain ne meurt (1926) exposent sa méthode d’examen de soi. Avec Corydon (publié intégralement en 1924), il aborde des positions controversées, reliant questionnement éthique, lucidité et responsabilité de l’écrivain.

Son engagement passe aussi par l’enquête et le témoignage. Les reportages Voyage au Congo (1927) et Le Retour du Tchad (1928) dénoncent des abus coloniaux et participent aux débats de l’entre-deux-guerres sur la responsabilité française outre-mer. Dans les années 1930, un séjour en Union soviétique nourrit Retour de l’URSS (1936) et Retouches à mon Retour de l’URSS (1937), où Gide, d’abord curieux, formule une critique rigoureuse des réalités observées. Ces prises de position, relayées par son activité de revue, affirment une conception de la littérature indissociable d’un examen du réel: écrire, chez lui, engage le jugement autant que l’invention.

Les années 1940 consacrent une autorité déjà acquise. Sans renoncer au doute méthodique qui a structuré son œuvre, Gide voit son influence s’étendre en France et à l’étranger, jusqu’à l’attribution du Nobel en 1947. Ses derniers textes prolongent le dialogue avec le Journal et la critique, tandis que l’ensemble de ses livres est relu à la lumière d’un demi-siècle de modernité. Mort en 1951, l’écrivain laisse un corpus où roman, essai et témoignage forment un système d’épreuves de la liberté. Son héritage demeure actif: on y puise une éthique de la probité et des formes qui continuent d’inspirer.

Journal 1942-1949

Table des Matières Principale
1942
— Ich?
1943
1944
1945
1946
1947
FEUILLETS D’AUTOMNE
1948
1949
NOMS DE PERSONNES
TITRES D’ŒUVRES

1942

Table des matières

Tunis, 7 mai 1942.

Les boîtes de tabac dues aux munificences américaines me valent de sérieux ennuis au passage de la douane, dont le très obligeant Tournier arrive un peu trop tard pour me délivrer. Déjeuner au restaurant du Tunisia Palace. Voracité lyrique. Dix sortes de hors-d’œuvre (je les ai comptés !). Tout me paraît inespérément bon, après le demi-jeûne de Nice[1q]. Je dévore comme pas croyable ; puis vais dormir deux heures.

16 heures.

Hier soir, j’avais été retrouver Tournier, pour l’accompagner à une assez morne conférence du jeune professeur Astre : « Plaidoyer pour le roman ». Réflexions saines, mais peu neuves, à l’usage et à la hauteur d’un public engourdi. Dîner gionesque ; puis longue promenade le long de l’Avenue de France enténébrée.

Ce matin, j’étais en avance d’une demi-heure sur le rendez-vous pris pour accompagner Tournier à la Cour d’Assises[2] où il fait figure de juré. Acquittement d’un Arabe, meurtrier par imprudence. Affaire sans grand intérêt. Visite aux souks, puis à la Bibliothèque municipale, remarquablement bien fournie, et où règne un ordre parfait.

8 mai.

Je renonce à tenir ce compte rendu insipide. Autant noter les menus de mes repas. Aucun intérêt. Mieux vaut reporter mon attention sur ma chronique pour le Figaro et tâcher de la mener à bien.

10 mai.

Dans un nouveau décor, c’est le même acte de la même pièce qui continue. Je n’y suis plus. Il y a déjà longtemps que j’ai cessé d’être. Simplement j’occupe la place de quelqu’un que l’on prend pour moi.

15 mai.

À grand-peine je suis parvenu à mettre sur pied une chronique nouvelle pour le Figaro (sur quel pied !), aboutJoyce, Paulhan et Meckert, dont le roman : les Coups, m’avait requis. Je suis si peu satisfait de cette chronique que je la fais accompagner d’une lettre où j’invite Brisson à la refuser, s’il la juge trop médiocre, sans aucune crainte de me froisser. Cette lettre lui paraîtra sans doute d’affectation pure ; car, si médiocre qu’elle soit, cette chronique reste sans doute encore meilleure que nombre d’autres signées des noms les plus en vue ; mais ce n’est pas tant aux autres qu’à moi-même qu’il me plaît de me comparer ; à ce que je puis écrire dans mes meilleurs jours. Eussé-je été X.,Y. ouZ., il est certains articles dont je n’aurais pas été fier. C’est le grand méfait du journalisme : de vous forcer à écrire, lorsque parfois l’on n’en a nulle envie. On est mal inspiré ; le temps est lourd ; la plume gratte ; la pensée ne se dégage pas et la phrase reste informe... Mais l’article est promis ; le journal attend... On écrit donc quand même ; et l’on s’en veut ; et l’on sent que cela ne vaut rien... Puis il se trouve toujours des gens pour vous dire que l’on n’a jamais rien écrit de meilleur.

La Sonate à Kreutzer (sur disques) exécutée par Thibaud et Cortot. Série de faux départs et de paliers (dans le premier mouvement, du moins). Trop de nuances. On souhaiterait tout le morceau emporté par un souffle démoniaque et sans ces continuels petits apaisements locaux. Ceci soit dit pour l’interprétation ; quant au texte même, j’y trouve beaucoup de rhétorique (dans le Concerto en ré, pour violon, encore davantage !), du pathos oratoire et du « vois comme je pantèle ! ». École de Pergame.

L’admirable Toccata de Bach est exécutée par l’orchestre de Philadelphie, encore qu’écrite pour orgue ; mais c’est sur le piano que je la préfère, où les voix restent plus distinctes. Il ne me paraît pas que la musique de Bach ait à gagner beaucoup dans ces colorations que lui donne l’orchestration, si bien appliquée qu’elle puisse être (et qu’elle est ici), laquelle tend à lui enlever (ou à cacher) ce caractère de nécessité quasi mathématique où elle tend. C’est l’humaniser à l’excès. Elle sort triomphalement de cette épreuve, il est vrai ; et l’on peut toujours dire que Bach, s’il eût connu de son temps les ressources de l’orchestre moderne, en aurait usé, comme il fait déjà des sonorités surprenantes de certains instruments, dans les Concertos brandebourgeois, par exemple. Mais il ne l’a pas fait et c’est un peu le trahir que de dégager et souligner des possibilités harmoniques ou mélodiques latentes (comme fit Gounod pour le premier prélude du Clavecin bien tempéré). Je voudrais, après cette humanisation pathétique, rentendre dans son abstraction d’épure ce céleste édifice, qu’il semble qu’on ne puisse rapprocher de l’homme qu’en l’écartant de Dieu.

22 mai.

L’on commença de comprendre alors que certains acteurs de ce drame énorme tenaient assez mal leur rôle et, somme toute, ne l’avaient presque pas étudié. D’autres, au contraire, savaient le leur à merveille et le faisaient valoir au point que ce rôle prenait une sorte de prépondérance sur tout le reste de la pièce, de sorte que celle-ci s’en trouvât comme désaxée. Pour l’instant, on n’entendait qu’eux. Les autres acteurs semblaient bafouiller ; au point que, par moments, la pièce devenait incompréhensible ; comme il advient parfois d’une de nos tragédies classiques lorsque, pour quelque raison que ce soit, un excellent acteur assume un rôle subalterne et qui devrait demeurer au second plan...

X. me dit : « Vous ne comprenez donc pas que tout cela, qui se joue à présent, c’est une scène de plus du grand drame de la lutte des classes[3] ?... » Ceci, du même ton qu’il m’eût dit : « Vous ne voyez donc pas que tout ceci n’est, au fond, qu’un « mythe solaire » ; par quoi l’on crut longtemps que l’on pouvait expliquer la fable grecque et toutes les mythologies. Pierre Laurens appelait cela : des mythes scolaires.

2 juin.

« Non erat exitus » ; c’est ce mot de saint Augustin (cité par Merejkowski dans son Calvin, note 51 de la page 28) qui doit servir d’épigraphe au dialogue avec Dédale de ma Vie de Thésée.

Sidi bou Saïd[1].

Dès l’instant que j’eus compris que Dieu n’était pas encore, mais devenait, et qu’il dépendait de chacun de nous qu’il devînt, la morale, en moi, fut restaurée. Nulle impiété, nulle présomption dans cette pensée ; car je me persuadais à la fois que Dieu ne s’accomplissait que par l’homme et qu’à travers lui ; mais que si l’homme aboutissait à Dieu, la création, pour aboutir à l’homme, partait de Dieu ; de sorte que l’on retrouvait le divin aux deux bouts, au départ comme à l’arrivée, et qu’il n’y avait eu de départ que pour en arriver à Dieu. Cette pensée bivalve me rassurait et je ne consentais plus à dissocier l’un de l’autre : Dieu créant l’homme afin d’être créé par lui ; Dieu fin de l’homme ; le chaos soulevé par Dieu jusqu’à l’homme, puis l’homme se soulevant ensuite jusqu’à Dieu. N’admettre que l’un : quelle crainte, quelle obligation ! N’admettre que l’autre : quelle infatuation ! Il ne s’agissait plus d’obéir à Dieu, mais de l’animer, de s’éprendre de lui, de l’exiger de soi par amour et de l’obtenir par vertu.

8 juin.

La science, il est vrai, ne progresse qu’en remplaçant partout le pourquoi par le comment[2q] ; mais, si reculé qu’il soit, un point reste toujours où les deux interrogations se rejoignent et se confondent. Obtenir l’homme... des milliards de siècles n’y auraient pu suffire, par la seule contribution du hasard. Si antifinaliste que l’on soit, que l’on puisse être, on se heurte là à de l’inadmissible, à de l’impensable ; et l’esprit ne peut s’en tirer qu’il n’admette une propension, une pente, qui favorise le tâtonnant, confus et inconscient acheminement de la matière vers la vie, vers la conscience ; puis, à travers l’homme, vers Dieu.

9 juin.

Mais comme Dieu se fait attendre !...

La Marsa, 12 juin.

Le temps vient, et je le sens tout proche, où devoir dire : je n’en puis plus.

L’absurdité de tout cela m’accable. C’est à croire que la civilisation, notre civilisation occidentale, ne s’en relèvera pas... Cette collaboration avec l’Allemagne, si souhaitable, si souhaitée par nous en un temps où le grand nombre, où l’opinion la considéraient comme impie (je veux dire en 1918), qu’elle nous soit aujourd’hui proposée, imposée, par ceux-là mêmes qui la tenaient hier pour inadmissible ; qu’elle devienne pour nous un gage de la défaite, un témoignage d’abandon de soi, d’abdication, de reniement... c’est ce qui met la conscience (la mienne du moins) à la torture.

Je ne crois pas à la Liberté (nous mourons de son culte idolâtre), suis prêt à accepter bien des contraintes ; mais ne puis m’incliner devant certaines décisions iniques, donner mon consentement, fût-il tacite, à certaines abominations.

Sidi bou Saïd, 12 juin.

Abrutissement total de ces derniers jours ; encore heureux de pouvoir penser qu’il n’est dû qu’au coup de soleil pris sur la plage de la Marsa, au cours d’une partie d’échecs passionnante avec Mme Ragu. Capable de plus rien, que de fumer et de broyer du bleu. Curieux pays où, sitôt que l’on n’a plus trop chaud, l’on grelotte. J’ai pourtant pu lire, avec un épatement considérable bien voisin de l’admiration, la Moisson rouge de Dashiell Hammett (à défaut de la Clef de verre, livre si fort recommandé par Malraux, mais que je ne puis trouver nulle part).

22 juin.

Les troncs de ces palmiers ne paraissent épais que parce qu’ils restent engoncés dans les pédicules tronqués de leurs palmes mortes. Excellente image applicable à certains esprits.

Je ne m’efforce plus beaucoup vers le travail, conscient de n’écrire rien qui vaille. Me reste-t-il quelque chose à dire ? quelque œuvre à accomplir ?... À quoi puis-je être bon désormais ? À quoi suis-je encore réservé ?

Mes pensées m’échappent, semblables aux spaghetti qui glissent des deux côtés de la fourchette[3q].

Des enfants arabes ont fait jouet d’un petit oiseau. Ils le traînent au bout d’une ficelle, attaché par une patte, et s’amusent des vains efforts que l’oiseau fait parfois pour leur échapper. J’hésite à le leur enlever ; mais l’oiseau déjà moribond ne peut survivre ; ce ne serait que pour l’achever au plus vite, lui épargner une plus longue agonie. Et je me demande quelle triste « représentation » du monde aura bien pu se faire ce passereau tombé du nid, durant ce court temps de souffrance et de refoulements ?...

25 juin.

Je découvre, au rez-de-chaussée de la villa des Reymond, dans une armoire, une bibliothèque fort bien fournie. J’en sors, à la fois, un volume de Léon Bloy (tome sixième et dernier de son Journal) et, par manière de contrepoids, le Dictionnaire philosophique de Voltaire ; où je lis aussitôt, avec un contentement souvent très vif, quantité de fort bons articles. Remarqué particulièrement celui sur Ravaillac, en dialogue.

1er juillet.

— À quel moment, à partir de quand, consentirez-vous à admettre que mérite de triompher un adversaire qui fait preuve sans cesse et partout d’une supériorité si flagrante ?

— Mais alors c’en est fait de la liberté de pensée...

— Saurez-vous, vous, pousser votre libéralisme jusqu’à me permettre de penser ceci librement ?

— De penser quoi ?

— Que la route que nous indique et où souhaite de nous mener l’excellent Père X., par exemple (que j’aime et vénère), cherchant à restaurer en nous le sens du sacré et à obtenir de nous une soumission de l’esprit, sans examen ni contrôle, à une autorité intangible, à des vérités reconnues par avance et échappant à la discussion — que cette route, dis-je, est aussi dangereuse pour l’esprit que celle même de l’hitlérisme, à l’encontre duquel il se dresse, et peut-être plus dangereuse encore, et je vous dirai tout à l’heure pourquoi. C’est au nom de ces vérités admises et indiscutées, que l’Église condamnait naguère Galilée, et que demain... Tout l’effort d’un Descartes, d’un Montaigne même, sera-t-il à recommencer ? L’on avait cessé de comprendre en quoi, pourquoi, cet effort avait été si important, si libérateur. On ne peut opposer au despotisme qu’un autre despotisme, il est vrai, et le Père X. a beau jeu de soutenir que mieux vaut se soumettre à Dieu qu’à un homme ; mais, pour moi, d’un côté comme de l’autre je ne consens à voir qu’une abdication de la raison. Pour échapper à un péril très évident, nous nous précipitons vers un autre, plus subtil, non encore apparent, mais qui, demain, n’en sera que plus redoutable. Et c’est ainsi que viennent à sombrer, d’une manière qui cesse vite d’être compréhensible, les civilisations qui paraissent les mieux établies. Pour la nôtre, quelques années plus tôt, nous n’aurions pas cru cela possible ; et très rares sont encore ceux d’aujourd’hui qui reconnaissent dans ce ressaisissement prétendu et pseudo-redressement de la France, dans ce retour au passé, dans ce « repliement sur ses minima » comme disait Barrès, l’effet le plus tragique de notre défaite, le vrai désastre : dessaisissement presque involontaire et à demi inconscient, par les meilleurs, des biens les plus lentement et difficilement acquis, les plus difficilement appréciables, les plus rares...

J’admire les martyrs. J’admire tous ceux qui savent souffrir et mourir, et pour quelque religion que ce soit. Mais quand vous me persuaderiez, cher Père X., que rien ne peut résister à l’hitlérisme que la Foi, encore verrais-je moins de péril spirituel dans l’acceptation du despotisme que dans cette façon de résistance, estimant toute subordination de l’esprit plus préjudiciable aux intérêts de l’esprit, qu’une soumission à la force, celle-ci du moins ne l’engageant, ne le compromettant en rien.

— Pourtant si c’est au nom de la Foi, par la Foi, que nous parvenons à bouter l’ennemi hors de France...

— J’applaudirais certes au remède par quoi nous triompherions d’un grand mal. Mais, ensuite, combien nous faudra-t-il de temps, et de vigilance et d’efforts pour, ainsi que disait Sainte-Beuve, nous « guérir du remède » ?

6 juillet.

Relu avec l’intérêt le plus vif les deux Henri IV et l’Henri V de Shakespeare (lus à Saint-Louis du Sénégal, mais dont je me souvenais insuffisamment) ; les Lanciers de Boleslasky (excellemment traduit, me semble-t-il) ; j’ai sur ma table les Mémoires de Rœderer, et la dactylo du Pedigree de Simenon ; plus un immense roman en manuscrit de la sœur d’Amrouche. Je voudrais bien, pourtant, ne pas quitter Shakespeare avant d’avoir relu également les quinze actes de Henri VI et Richard II, par quoi j’aurais dû commencer.

10 juillet.

Ce matin, réveil dans une brume épaisse. Sidi bou Saïd baigne dans un lait fluide, nacré, sédatif, presque frais, récompense de la touffeur de ces derniers jours. On se serait cru au Congo. Je suis sorti dans le jardin ; les feuilles respirent et ruissellent, que le sirocco d’hier avait flétries. Seuls les premiers plans sont visibles : quelques cyprès et les murs blancs des plus proches maisons arabes, qui semblent fondre dans cette vapeur argentée. Tout y est tendre. L’imagination approfondit l’espace et reconstruit en toute licence un paysage merveilleux, comme elle fait avec les voiles des femmes.

Vers 9 heures la brume se dissipe ; la réalité rentre en scène ; tout se précise et se durcit. La chaleur s’établit ; le soleil règne, et dans l’immense ciel reconquis, seule une affreuse et large barre noirâtre horizontale, semblable à un trait de fusain mal effacé par la gomme, étalée sur toute la largeur du ciel, salit la pureté de l’azur. C’est la fumée des usines de la Centrale Électrique, à la Goulette, qui brûlent à présent de l’alfa, à défaut d’autre combustible. Elles encombrent le ciel de leur plainte.

12 juillet.

Le plus fragile de ma personne, et ce qui de moi a le plus vieilli, c’est ma voix ; cette voix que j’avais, il y a quelque dix ans encore, forte, souple, diverse, c’est-à-dire capable de passer du grave à l’aigu à ma guise ; une voix dont j’étais parfaitement maître et dont je pouvais jouer comme un acteur ; que j’avais au surplus beaucoup travaillée, par grand usage des lectures devant un petit cercle d’auditeurs familiers, et par l’habitude que j’avais prise de déclamer des vers en marchant. Surtout elle était parfaitement juste. À présent, mon oreille seule le reste ; aussi je ne chante plus qu’en pensée.

16 juillet.

Je devrais ne jamais voyager sans un Montaigne. Si j’avais sous la main les Essais, j’y rechercherais, à propos de La Boétie, la citation qu’il fait : « J’ai vécu plus négligemment » (depuis qu’il m’a quitté). Jean Lambert, dans son article sur Schlumberger (Fontaine, 21), l’attribue à saint Augustin : « J’avais perdu le témoin de ma vie », aurait dit celui-ci dans les Confessions, « je craignais de ne plus vivre aussi bien. » Il se peut que cette phrase y soit, mais n’est-elle pas la traduction exacte de ces mots que je lis dans la correspondance de Pline le Jeune (lettre XII, à Calestrius Tiro) : « Amisi vitae meae testem... Vereor ne negligentius vivam » ? Cette phrase qui nous charme et qui retient notre pensée, n’est peut-être qu’un lieu commun de l’antiquité, une de ces phrases devenues banales et dont on se servait communément à chaque deuil ?

21 juillet.

Leur facile assurance me déconcerte et m’afflige, tandis que me réconfortent ces paroles de Montaigne (I, 26) : « Il n’y a que les fols certains et résolus. » Et nous verrons les plus entêtés d’aujourd’hui aussi certains et résolus dans l’autre sens, méconnaissant même qu’ils changent, pour peu que le vent qui les incline vienne à changer.

27 juillet.

Je donne le meilleur de mon temps à la traduction de Hamlet. Ce travail seul parvient à me distraire un peu de l’angoisse. Ceux qui se satisfont aujourd’hui de ce misérable « relèvement » de la France, n’ont jamais compris ce qui faisait hier sa grandeur.

1er août.

Hier, flanchage du cœur, à la suite d’une injection de novocaïne pour procéder à l’extraction assez pénible d’une racine de molaire. Belle raison pour tâcher de me retenir de fumer ! Après une bonne nuit, je me sens encore vivant. Une excellente lettre de Roger Martin du Gard achève de me remettre en selle.

3 août.

J’ai connu à Tunis, en juin dernier, deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge. Toutes deux merveilleuses, et la seconde plus surprenante encore que la première. F., à l’heure du couvre-feu, était venu me retrouver dans ma chambre d’hôtel, dont la sienne était heureusement toute proche. Il dit avoir quinze ans et n’en paraît pas davantage. Encore plus beau de corps que de visage. Je l’avais remarqué dès le jour de mon arrivée, mais il paraissait si farouche que j’osais à peine lui parler. Il apporta dans le plaisir une sorte de lyrisme joyeux, de frénésie amusée, où entrait sans doute presque autant d’étonnement novice que de gourmandise. Il n’était pas question de complaisance de sa part, car il prenait au jeu autant d’initiative que moi-même. Il semblait si peu se soucier de mon âge, que j’en venais à l’oublier moi-même, et je ne me souviens pas avoir jamais goûté volupté plus pleine et plus forte. Il ne me quitta, au petit matin, que lorsque je lui demandai de me laisser un peu dormir. Cette première nuit, il était venu sur mon invite. À la seconde nuit, quatre jours ensuite, il vint de lui-même et sans que je l’eusse appelé. Un troisième soir, quelques jours plus tard, il vint encore frapper à ma porte... Quels reproches je me fais aujourd’hui de ne pas l’avoir laissé entrer ; par crainte de ne point retrouver, peut-être, une aussi parfaite joie et de gâter par surimpression un tel souvenir. Puis il partit en vacances et je ne pus le revoir.

J’aurais voulu causer avec lui davantage (mais nous étions si occupés !), parvenir à savoir s’il ne se vantait pas lorsqu’il parlait de ses aventures avec les femmes. Je jurerais qu’il est puceau, et qu’il en avait un peu honte. Ses transports étaient d’une fraîcheur qui, je crois, ne peuvent tromper ; non plus que... (vais-je oser le dire ?) sa reconnaissance. Tout son être chantait merci.

Se persuader qu’il est absurde de prêter à autrui ses propres sentiments ; et particulièrement en matière amoureuse. Certainement nombre d’êtres, lorsque jeunes encore, n’ont nul besoin de jeunesse et de beauté chez leur complice, pour atteindre avec lui, grâce à lui, le sommet de l’extase — à laquelle leur jeunesse et leur beauté nous invitent.

Je lis, dans Sainte-Beuve : « de les sonder, quoi qu’ils en aient. » C. L. III, p. 276.

Théo R., matin et soir, plus d’une heure durant, se penche tour à tour sur chacune des plantes de son jardin, avec l’air absorbé de quelqu’un à qui l’on confierait de grands secrets dans une langue qu’il ne comprendrait pas très bien.

8 août.