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Devant la fenêtre de gauche, un peu en retrait, Monsieur Brossard avait placé sa table de travail. C’était un meuble magnifique, Louis XIV de style, sinon d’époque, soutenu aux angles par quatre femmes de bronze dont le corps finissait en volutes et si lourdement chargé de cuivre et d’or que Colbert, ce parvenu, en eût été jaloux.
Il n’y travaillait guère, mais il aimait à s’y asseoir, que ce fût pour donner des ordres, recevoir un ami ou se préparer dans la solitude à l’un ou l’autre de ces devoirs. Il s’efforçait alors de mettre de la noblesse dans ses attitudes et, le buste droit, la main sur un livre, il regrettait de ne s’être point fait peindre ainsi par l’un de ces artistes qui continuent à leur manière la tradition des Largillière et des Rigaud.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
MAX DAIREAUX
ROMAN
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387410184
L’Envers d’un Homme de bien
— Le salon, avait coutume de dire Monsieur Brossard, est une pièce inutile. On lui sacrifie le plus bel endroit de la maison, on ne l’ouvre que pour ses amis ; soi-même on y est en visite. Au reste, le plus souvent, les femmes s’en emparent ; elles l’emplissent de leurs caquets et de leurs médisances ; on ne saurait y vivre !
Fort de cette opinion, il n’avait laissé à Mme Brossard qu’un boudoir, charmant sans doute, mais exigu.
— Vous y serez à votre aise, lui avait-il déclaré, car vos goûts sont modestes et votre âme craintive. L’intimité vous convient mieux que le faste : la grandeur vous écrase.
Et, pour lui-même, il avait transformé le salon en bureau-bibliothèque. C’était une salle carrée, spacieuse, assez belle et qui, par deux fenêtres étroites et hautes, prenait jour sur une cour plantée d’arbres. Des rayons, montant jusqu’au plafond, s’incrustaient en profondeur dans les boiseries de chêne à rinceaux, qu’un filet d’or déshonorait, et laissaient voir, sans rideaux ni grillage, les dos éblouissants des reliures. Devant les portes, des tapisseries vertes pendaient et, sur la cheminée, entre deux torchères d’argent, morne et glacé, le buste d’Eschyle ouvrait des yeux blancs. De vastes fauteuils, un canapé, deux « crapauds » enfonçaient leurs pattes robustes dans la laine d’un tapis dont la couleur était fade et le dessin vulgaire.
Devant la fenêtre de gauche, un peu en retrait, Monsieur Brossard avait placé sa table de travail. C’était un meuble magnifique, Louis XIV de style, sinon d’époque, soutenu aux angles par quatre femmes de bronze dont le corps finissait en volutes et si lourdement chargé de cuivre et d’or que Colbert, ce parvenu, en eût été jaloux.
Il n’y travaillait guère, mais il aimait à s’y asseoir, que ce fût pour donner des ordres, recevoir un ami ou se préparer dans la solitude à l’un ou l’autre de ces devoirs. Il s’efforçait alors de mettre de la noblesse dans ses attitudes et, le buste droit, la main sur un livre, il regrettait de ne s’être point fait peindre ainsi par l’un de ces artistes qui continuent à leur manière la tradition des Largillière et des Rigaud.
La gravité de son visage, le ton concentré de sa voix, certains gestes, une façon qu’il avait de caresser sa barbe brune et le soin qu’il apportait à ne jamais sourire lui conféraient, il faut le dire, une sorte de majesté bourgeoise qui en imposait aux petites gens.
Ce matin-là, il donnait audience à Bathilde, sa cuisinière. Il avait invité quelques amis à dîner et il prenait, à composer le menu, un plaisir délicat de gourmet. Il analysait les recettes, en faisait l’historique, prodiguait ses conseils ; son langage était pompeux, ses phrases fleuries et Bathilde, souvent, ne les comprenait pas. Elle était fort intimidée ; les yeux vagues, l’air hébété, elle se tenait debout devant lui, tournant entre ses gros doigts rouges le bout relevé de son tablier bleu.
Comme dix heures sonnaient, elle profita d’un silence et dit :
— Le faisan est petit ! Monsieur sait ? Nous serons quatorze !
Monsieur Brossard regarda sévèrement sa servante :
— Il est petit, ma fille ? Vous aurez donc soin de le trancher avec art, de telle sorte qu’au premier coup d’œil il satisfasse toutes les convoitises. Rappelez-vous que l’abondance n’est jamais qu’une parcimonie adroitement présentée, sans quoi, elle ne saurait durer.
Il ajouta :
— Je passerai moi-même à la cave et je monterai les vins ; vous n’aurez pas à vous en occuper… Eh bien ? Qu’attendez-vous ?
La pauvre fille pivota, heurta un fauteuil, cogna le mur, rebondit dans une bibliothèque, tomba dans la porte et disparut !
Alors Monsieur Brossard se leva. Il s’approcha de la cheminée, se regarda dans la glace, rectifia un pli de sa cravate, tira ses manchettes, puis, d’un pas tranquille, il se dirigea vers la chambre de sa femme.
Mme Brossard était étendue sur sa chaise longue, la tête renversée. Ses maigres doigts crispés s’enfonçaient comme des griffes dans l’étoffe molle de sa robe de chambre, elle respirait difficilement ; sur ses yeux sans éclat, ses paupières tombaient à demi ; une longue souffrance avait déformé le dessin de sa bouche, son front marbré était poli comme l’ivoire, et, de sa chevelure en désordre, des mèches grises pendaient !
La voix de son mari la fit légèrement tressaillir :
— C’est vous ? murmura-t-elle.
— Eh ! oui ! ma bonne amie, c’est moi !… Mais… vous allez beaucoup mieux ce matin.
Elle tourna vers lui son visage creusé par la fièvre et répondit d’une voix brisée :
— Vous croyez ?
Il se pencha sur elle, lui prit la main, la baisa :
— Sans doute ! Votre regard est vif, votre teint reposé ; on voit que vous avez dormi délicieusement !…
Monsieur Brossard pensait qu’il est imprudent d’interroger les malades sur leur état ; le plus souvent, ils répondent des choses attristantes et que l’on trouve exagérées. Au contraire, que l’on prenne l’offensive, qu’on déclare dès l’abord qu’on les trouve bien, on les met dans l’impossibilité de geindre, on se libère l’âme, on se délivre d’eux !
— Pour moi, ajouta-t-il, je n’en puis dire autant, ma nuit fut agitée. Hier, je vous ai vue fatiguée et le souci m’a longtemps tenu sans sommeil ; je craignais que vous ne puissiez assister à notre dîner : cela m’eût contrarié.
— Vous êtes trop bon, mon ami…
— C’est que nous eussions été treize : il est des gens que cela vexe. D’ailleurs, vous n’aurez aujourd’hui qu’à vous laisser dorloter ; j’ai donné les ordres à Bathilde et je rentrerai moi-même un peu plus tôt, ce soir, afin de jeter un dernier coup d’œil sur la table.
Mme Brossard soupira. Monsieur Brossard comprit que ce soupir voulait dire :
— Vous ne reviendrez pas à l’heure du déjeuner ; vous me laisserez seule tout le jour, moi, malade…
Il savait que le soupir de Madame Brossard voulait dire tout cela, mais il n’éprouvait pas le besoin de l’entendre.
Il se taisait. Son silence avait quelque chose de violent, de volontaire, d’implacable. Enfin, après un temps qui lui parut convenable, il se leva, comme à regret :
— Allons, adieu ma bonne Thérèse ; il est plus de dix heures, il faut que j’aille à mon bureau.
A son tour, il soupira :
— Quand donc serais-je délivré de cette servitude ?
Ayant ainsi rejeté dans un avenir incertain l’accomplissement de ses devoirs de tendresse et croyant avoir assez clairement indiqué ce que pareil sacrifice lui coûtait, Monsieur Brossard quitta la chambre de la malade.
Dans son bureau, il choisit un cigare qu’il alluma avec soin. Puis, il passa dans l’antichambre, prit son chapeau et sortit. Sur le palier, il s’arrêta, prêta l’oreille, n’entendit rien, et tira la porte, qui claqua. Alors, ayant conscience d’avoir enfermé tous ses soucis dans la maison, il aspira une large bouffée de tabac et s’engagea dans l’escalier qu’il descendit allègrement.
Monsieur Brossard habitait près de l’Étoile et chaque matin, à la même heure, il se rendait à son bureau, rue Richelieu. Il y allait comme d’autres vont au Bois, non que cela les divertisse, mais ils y sont allés la veille, ils y sont toujours allés et, s’ils n’y allaient pas, ils ne sauraient que faire.
Sa canne à pomme d’or sous le bras, son chapeau bien calé sur la tête, il marchait, tenant le milieu du trottoir, et tout dans son allure disait la fortune bien assise, la famille bourgeoise, les appétits solides, l’égoïsme satisfait. Les jeunes ouvrières qu’il croisait ne s’y trompaient pas ; elles saisissaient au vol la flamme aiguë de son regard ; parfois, elles réprimaient un sourire.
Vers onze heures, un peu las, il arrivait devant l’immeuble occupé par la Compagnie d’Assurances dont il était administrateur. Il était fier d’appartenir à une maison d’aussi noble apparence. Tout y était vaste, archaïque et vénérable ; un peu de mousse égayait les pavés de la cour, quatre statues de pierre, représentant les saisons, décoraient le perron et, dans le vaste vestibule tendu de damas rouge, des huissiers d’un autre âge, menus, voûtés et chenus, se tenaient, immobiles et silencieux.
Ils se levaient, pourtant, lorsque Monsieur Brossard passait, et le saluaient d’un air triste. Ils savaient que sa femme était malade depuis six ans ; un tel malheur force la sympathie des humbles et les rend indulgents ; Monsieur Brossard inclinait gravement la tête et, dans le fond de son cœur, il éprouvait une étrange satisfaction.
Ses collègues, plus discrets, évitaient de lui rappeler son chagrin ; il les trouvait indifférents. Seul, son ami Lamorille manifestait encore quelque curiosité et, ce jour-là, le visage de Monsieur Brossard était à tel point rayonnant qu’il ne se tint pas de lui dire :
— Madame Brossard irait-elle mieux ?
— Beaucoup mieux, mon cher, beaucoup mieux ! Elle était très gaie, ce matin. Ce sont, je pense, les premiers soleils de mars qui la réjouissent !
Et, pour affirmer son état d’âme, il ajouta :
— Je suis très satisfait, très satisfait !
Sa joie le rendait exubérant, il demanda :
— Et Madame Lamorille, comment se porte-t-elle ?
Ernest Lamorille rajusta son pince-nez ; depuis longtemps, l’état de Thérèse Brossard dispensait son mari de s’intéresser aux vagues incommodités qui peuvent atteindre les autres femmes ; il ne l’ignorait pas. Il frisa la pointe de sa barbiche et répondit :
— Je vous remercie ; Cécile va très bien.
— Elle est exquise, dit Monsieur Brossard.
Lamorille le regarda un peu surpris ; puis, sa lèvre supérieure se releva, découvrant ses dents jaunes, ses yeux se plissèrent, son nez frétilla : il souriait ! Agé, ridé, presque chauve, il avait épousé une jeune fille dont le visage était joli, la parole légère et la jeunesse impertinente, il l’aimait d’un amour paternel, mais inquiet.
— Elle est exquise ! répéta Monsieur Brossard.
Il n’avait pas accoutumé de se répandre en compliments, mais, à cette minute, un rayon de soleil égaré dans la chambre heurtait les cartons verts et les faisait chanter. Une griserie singulière le soulevait, son cœur s’amollissait, il eût aimé se montrer sensible et bon. Dans la rue il se fût apaisé en donnant deux sous à un pauvre, mais là, dans ce bureau, il n’y avait pas de pauvres, il n’y avait que Lamorille dont l’indigence était purement morale.
Emporté par ses sentiments généreux, Monsieur Brossard lui dit :
— J’ai ce soir quelques amis à dîner et j’aurais voulu vous avoir aussi ; ma table, hélas ! n’est pas assez grande ! Venez donc nous rejoindre, avec votre chère femme, après votre repas, vous nous ferez plaisir.
Et, comme Lamorille hésitait, il ajouta :
— Je vous montrerai deux ou trois reliures qui vous intéresseront.
Ceci décida Lamorille. Ce n’était point qu’il eût le goût des livres, il n’y connaissait rien ! Mais, devant Monsieur Brossard qui se piquait d’être bibliophile, il lui eût été pénible d’en convenir. Souvent ainsi, par faiblesse, il nous arrive d’agir non selon nos préférences, mais selon ce qu’il plairait à d’autres qu’elles fussent.
Monsieur Brossard s’était assis ; il feuilleta ses dossiers, ouvrit des lettres, expédia quelques affaires, puis, comme midi sonnait, il se leva :
— A ce soir, dit-il, je compte sur vous, Lamorille. Ma femme sera bien contente de vous voir.
Et, sans attendre de réponse, majestueusement, il partit !
Frôlé, coudoyé, bousculé même par le peuple rieur et léger qui, à ce moment du jour, s’échappe des ateliers et des banques, Monsieur Brossard gagna les boulevards. Le bruit de la rue, les cris des camelots, le mouvement de la foule l’étourdissaient. Il regardait, à droite, à gauche, les couples vivement unis, les visages frais ou fardés des femmes, l’envol indiscret de leur jupe. Il avançait lentement ; des désirs vagues, imprévus, fugitifs, le heurtaient, il en ressentait un plaisir trouble, plein d’amertume et de regrets.
Sans doute, lui était-il arrivé plus d’une fois, depuis vingt ans, d’aborder une ouvrière, mais ces rencontres sans conséquence l’avaient déçu. Monsieur Brossard ne se souvenait pas d’avoir été jeune ; il ne comprenait pas la jeunesse ; près d’elle, il s’ennuyait !
Il flâna quelques minutes aux alentours de l’Opéra, puis, d’un geste autoritaire, il poussa la porte d’un restaurant, entra.
Il déjeuna seul, mais bien ; et, sensible aux plaisirs de la table, il fit durer le repas. Puis, le corps affalé, l’esprit engourdi, les paupières lourdes, chauffant au creux de sa main le verre de vieille eau-de-vie qu’il vidait à petits coups, il s’attarda quelques moments encore.
Trois heures sonnaient lorsqu’il sortit du restaurant ; ses pommettes étaient rouges, ses yeux luisaient, et, pendant un instant, il demeura au bord du trottoir, hésitant.
Paris était ensoleillé et frais, sa jeune lumière, annonciatrice du printemps, l’entourait de son écharpe odorante, il semblait à Monsieur Brossard que, de toute la ville, montât vers lui un appel frémissant et joyeux.
Soudain, une bouffée de parfum lui caressa le visage ; une femme passait ! Il l’enveloppa d’un regard complaisant, la jugea belle et, machinalement, se mit en marche à quelques pas derrière elle. Ce n’était point qu’il la suivît, mais, entraîné dans son sillage, l’ayant choisie pour but de promenade, il allait sans la quitter des yeux, fumant paisiblement et rêvant à mille choses agréables. Ce qu’il voyait de la cheville était d’ailleurs charmant, et, disciple inconscient de Cuvier, de la jambe moulée par le bas transparent, il passait aux hanches, comme de la tige au calice ; il imaginait la ligne des épaules, la gorge tiède et les bras blancs, reconstituant ainsi tout un corps d’après une frêle attache. Indulgent et généreux, il ne lui ménageait aucune des perfections capables de parer les divagations de son rêve sensuel, et pourquoi l’eût-il fait ? puisque, déjà, ayant atteint la place du Théâtre-Français, il s’arrêtait, laissant fuir son inconnue, la laissant disparaître parmi les voitures dangereuses, absorbée, dissoute, oubliée !
Elle l’avait mené là plus agréablement qu’un carrosse, il n’avait plus qu’à traverser le Carrousel et la Seine pour se trouver chez son relieur : il n’y résista pas.
Monsieur Brossard aimait les livres : posséder une pièce rare, la montrer à ses amis, les étonner, exciter leur envie, lui causait d’ineffables satisfactions. Ce sont là plaisirs de bibliophile ; dans la solitude, Monsieur Brossard en connaissait de plus aigus : le contact des belles peaux patinées, des maroquins épais, des vélins lisses et veloutés le faisait étrangement frissonner : il avait, pour les manier, des gestes onctueux de prélat ou d’amant ; il ne les touchait pas ; il les caressait.
Déjà, au temps où Thérèse Brossard se portait bien et dînait en ville, ses amis disaient : « Monsieur Brossard habille mieux ses livres que sa femme ». Plus tard, lorsqu’elle tomba malade, ils remarquèrent que les cuirs étaient plus beaux, les fers plus fins, les festons d’or, les liserés et les gardes plus soignés.
— Qu’il doit être malheureux, soupirait Mme Lamorille, maintenant que Thérèse ne lui coûte plus rien, de ne pouvoir offrir, de temps à autre, un collier de perles à son volume préféré.
Il n’est pas qu’à certaines périodes de sa vie, Monsieur Brossard n’eût délaissé cette passion stérile pour quelque fille aux seins lourds dont la chair blonde lui faisait monter le sang au visage, mais, toujours, il y revenait. Elle l’occupait sans cesse et, qu’il rencontrât un ouvrage longtemps désiré, il n’avait de repos qu’il ne lui eût trouvé robe à son gré. C’est ainsi que, souvent, il lui arrivait d’utiliser la reliure d’un Missel ou d’un Livre d’Heures pour habiller une galanterie, éditée en Hollande, dont les vertes vignettes lui causaient un sentiment trouble, mais exquis, et c’est avec un rictus qu’il croyait satanique qu’il glissait alors le volume dans le coffre qu’il appelait, non sans quelque prétention : mon Enfer !
M. Botte, son relieur, habitait une échoppe de l’impasse Porché, proche la rue Guénégaud ; il y avait son atelier qui n’était point grand et qui empestait la colle et le carton mouillé. Monsieur Brossard aimait ces odeurs, comme il aimait aussi le bruit de la presse et du fil tiré. A peine entré dans la pauvre boutique, il se sentait chez lui, s’installait, inspectait les travaux en cours, examinait les commandes des autres clients, critiquait leur goût, et, à l’occasion, leur volait une idée. Dans aucun lieu du monde il ne se trouvait mieux que dans cet antre obscur, assis sur un escabeau poussiéreux, parmi les établis surchargés de pots, de pâtes, de rognures et de piles de bouquins préparés pour l’encollage.
Ce jour-là, il y demeura longtemps. Il reçut des mains de M. Botte un petit livre, qu’il se garda bien d’ouvrir devant l’artisan, mais dont il vérifia minutieusement la reliure ; aucun travail ne pouvait le satisfaire : il était difficile !
Il choisit d’autres modèles, sans se hâter, puis il discuta les prix. Il le faisait âprement, durement, avec une obstination fatigante de paysan, changeant ses offres, proposant d’absurdes combinaisons, mêlant fers, prix et peaux et finalement embrouillant si bien le tout que lui-même ne s’y retrouvait plus. Contre tant d’assauts, M. Botte se défendait avec indifférence, mais fermeté. Il cédait pourtant, mais à la dernière minute et de telle sorte que son client emportât la certitude que, même en passant la nuit, il n’eût pas obtenu davantage.
Lorsque Monsieur Brossard sortit de chez M. Botte, le soleil était couché. Déjà, le crépuscule emplissait d’ombre bleue les ruelles étroites, mais, sur les quais, sur l’eau verte et bombée du fleuve, sur le Louvre et sur les ponts persistait encore cette lueur sanglante et dorée, cendre émouvante et pathétique, qui, certains soirs, transforme, enrichit et fait palpiter les pierres.
Monsieur Brossard ne tourna pas la tête ; il n’était point attiré par ce qu’il appelait avec dédain : les futilités de la nature !
La main plongée dans la poche de son pardessus, la tête basse, réfléchi, il s’en allait à petits pas, par des chemins obscurs et tortueux, serrant le petit volume trouvé chez M. Botte, comme il eût serré la main d’une femme aimée. De temps à autre, il le sortait furtivement, le regardait : la reliure grenat d’un Missel, striée de fils d’or recouvrait un exemplaire de l’édition originale d’Éléonore ou l’Heureuse Personne ; le texte en est pervers, les gravures audacieuses ; Monsieur Brossard l’entr’ouvrait, y jetait un coup d’œil, puis l’enfouissait à nouveau, en murmurant, ainsi qu’il le faisait toujours en pareille circonstance :
— Ce sera la perle de mon Enfer !
Il arriva chez lui un peu avant sept heures, mais au lieu de monter il traversa la cour, s’enfonça sous terre !
La cave de Monsieur Brossard était, après sa bibliothèque, l’objet de son plus cher souci : des lampes électriques éclairaient les murs blanchis à la chaux, le long desquels les cachets de cire bleus, jaunes et rouges s’alignaient en files impeccables ; des pancartes pendaient sur les casiers, on y lisait des dates, des noms glorieux. Au fond, entre deux fûts énormes, rebondis et méditatifs, un lutrin de fer forgé supportait un registre où Monsieur Brossard notait soigneusement les entrées et les sorties de ses plus notables pensionnaires.
Il inspecta d’abord ses troupes d’un regard glorieux, puis il choisit ses victimes, les coucha paternellement dans un panier d’osier, biffa leur nom dans le grand livre, s’assura que l’Heureuse Personne était toujours dans sa poche et, par l’escalier de service, il gravit les degrés de ces quatre étages.
Il soufflait bien un peu, en arrivant, et, pour ne pas compromettre son prestige, il attendit avant que de heurter la porte. Il prêtait l’oreille avec espoir, peut-être, d’entendre quelque chose qui lui fût désagréable, mais le silence était complet. Il frappa, puis il frappa plus fort, enfin il sonna et la colère le gagnait lorsqu’il entendit un bruit de pas précipités.
La porte ouverte, Bathilde reconnut son maître, poussa un cri et recula :
— Ah ! Monsieur !
— Qui donc attendiez-vous ? Je ne suis pas le diable. Allons, prenez ce panier… dépêchez-vous, il pèse !
Elle obéit passivement et soupira :
— Pauvre Monsieur !
— Ne secouez pas les bouteilles, malheureuse !
Elle laissa brusquement tomber le panier sur la table, les flacons s’entre-choquèrent.
— Eh bien, Bathilde ? Qu’avez-vous ?
— Ah ! Monsieur… Madame…
— Qu’a-t-elle fait, Madame ? Elle ne vous a pas empêché d’accommoder les sauces, je suppose ?
A ce coup, Bathilde perdit la tête :
— J’aime mieux le dire tout de suite à Monsieur, pour le préparer : la pauvre dame a passé…
— Hein ? Quoi ? Où a-t-elle passé ?
Bathilde éclata en sanglots :
— Elle est morte… Monsieur me comprend ?
— Morte ? Vous plaisantez ?
Bathilde ne plaisantait pas ; elle se couvrit le visage avec son tablier, geste antique !
— Ah ! Monsieur, gémit-elle, je suis bien malheureuse. Elle qui me disait encore ce matin… qui me disait encore ce matin…
Monsieur Brossard avait saisi le bras de Bathilde, il la secoua brutalement.
— Mais voyons, ce n’est pas possible ! Il faut faire quelque chose : nos invités vont arriver…
— On les a prévenus, Monsieur !
— Qu’est-ce qu’ils vont penser ? Et les Lamorille que je n’invite jamais ! Est-ce qu’on les a prévenus, les Lamorille ?
— Je ne sais pas, Monsieur ; on a essayé de téléphoner à Monsieur, mais Monsieur n’était pas à son bureau, Monsieur sait ?
Monsieur Brossard se remémora sa journée si tranquille ; il eut honte de s’être tant promené, il éprouva le besoin de se disculper :
— J’étais chez le ministre, dit-il.
— C’est bien ce que j’ai pensé, répondit Bathilde.
Elle sanglotait.
— Ne pleurez pas comme ça ! c’est agaçant !… Où est Madame ?
— La pauvre dame est dans sa chambre. M. le curé est venu ; Monsieur me comprend ?
— C’est bien, j’y vais !
Bathilde le suivait, parlant toujours :
— C’est à midi qu’elle a passé, pendant qu’elle se coiffait, devant la glace…
— Je m’en doutais, dit Monsieur Brossard, cela devait arriver.
Il dit cela, mais, déjà, il ne pensait plus à ce qu’il disait.
Sur le seuil de la chambre mortuaire, il s’arrêta, pressant au fond de sa poche l’Histoire d’Éléonore, comme s’il eût voulu par là se rattacher à la terre. Dans le même temps, un travail se faisait en lui ; il prenait une attitude ! Il sentait que les larmes seraient indignes de son caractère et que, d’ailleurs, il n’en pourrait verser ; il adoptait, d’instinct, la douleur muette, profonde, résignée, à la fois solennelle et religieuse.
La chambre était dans la pénombre ; trois bougies brûlaient sur la table de nuit, un rameau de buis trempait dans une assiette d’eau bénite ; çà et là, des personnes, affalées, que l’on distinguait mal, priaient et soupiraient.
Monsieur Brossard traversa la pièce à pas lents, sans rien voir ; il se pencha sur le cadavre, le baisa au front, se redressa, et dit :
— Adieu, ma bonne amie ! J’étais fier de ton estime ! Tu fus l’orgueil de ma vie ! Dors en paix, Thérèse, dors en paix !
Puis, il se retourna. Il y avait là quelques parentes éloignées, deux sœurs de charité, un prêtre et trois vieilles femmes pauvrement vêtues que Monsieur Brossard ne connaissait point.
Il leur serra la main à tous, et, chaque fois, il répétait :
— Pauvre amie ! Elle souffrait tant ! Cela vaut mieux pour elle !
Il revint s’asseoir auprès du lit. Les minutes étaient lentes. De temps à autre on entendait la sonnette, le bruit d’une chaise remuée, un soupir. Une odeur fade l’incommodait. Il regardait la morte comme s’il ne l’eût jamais connue.
Enfin, n’entendant plus rien, il tourna la tête ; tout le monde était parti ; il ne restait que les religieuses doucement endormies dans leur fauteuil, leur immense chapelet à la main, prêtes déjà à veiller ainsi jusqu’au jour.
Alors, Monsieur Brossard se leva et quitta la chambre. Dans son bureau, il rencontra Bathilde.
— Monsieur devrait prendre quelque chose, murmura-t-elle, Monsieur me comprend ?
— Oh, non ! fit-il douloureusement, je n’ai pas faim.
Puis, d’une voix plus naturelle :
— Vous garderez le faisan pour demain ; servez-moi seulement un peu de rôti, des asperges et du fromage.
Et, comme elle s’éloignait, il dit encore :
— Vous ouvrirez une bouteille de Beaune, cela me remettra !
Les morts n’encombrent pas longtemps les vivants ; à peine ont-ils cessé de geindre, on les enterre et tout est dit !
Mme Brossard quitta ce monde, comme elle avait vécu, sans éclat. Quelques amis lui accordèrent une courte pensée ; ses familiers se lamentèrent, et son mari, contraint de veiller son corps, évoqua, pour se distraire, leur existence commune. Assis à son chevet, il en repassa dans sa mémoire les plus notables circonstances, comme on parcourt une vieille lettre jaunie, avant de la jeter au feu qui la racornira.
Il avait épousé Thérèse Petit, fort bourgeoisement, et ne l’avait pas plus choisie qu’il ne choisissait à cette époque son linge et ses cravates. Sa mère faisait tout cela pour lui ; elle le faisait avec piété, mais sans discernement. Thérèse avait le visage banal, l’esprit plat, le cœur inerte, mais elle savait coudre et cela fut jugé suffisant pour assurer le bonheur de Monsieur Brossard, du jeune Brossard, comme on disait alors.
Au reste, M. Petit, le père, était administrateur d’une Compagnie d’Assurances contre Incendie, « la Jeanne d’Arc », son gendre lui succéderait ; pouvait-on demander davantage ? Le jeune Brossard se laissa marier. Sa femme manquait de coquetterie : elle s’habillait mal, se lavait à peine. Pourtant, il vécut avec elle en bon époux, exécutant, sans trop de zèle, les gestes rituels de l’amour conjugal, ne la trompant que lorsque l’occasion s’en présentait et généralement de façon si vulgaire que, l’eût-elle su, elle n’aurait pu s’en offenser.
Que d’années inutiles ! Ils sortaient ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble : ils s’ignoraient ! S’aimaient-ils ? Se haïssaient-ils ? On n’aurait su le dire. Ils n’échangeaient que des propos matériels, ne s’entretenaient que de choses qui ne les touchaient point et mêlaient à tout cela des appellations tendres, dépourvues d’accent.
Plus tard, la santé de Thérèse déclina. Elle eut d’incompréhensibles mélancolies, des fatigues auxquelles son mari ne croyait pas, car elles l’importunaient et jusqu’à des évanouissements qui le mirent en colère. Il s’apaisa lorsqu’il sut son état sans remède : l’incertitude l’eût tourmenté.
— On oublie un malheur, disait-il, on n’oublie pas un danger !
Et, maintenant, il regardait le visage sévère et pincé de la morte, comme s’il ne l’eût jamais connue. La lumière tremblante des bougies faisait jouer des ombres sur sa figure, il lui sembla qu’elle parlait. Pour la première fois, l’idée lui vint à l’esprit que peut-être elle avait eu des pensées inexprimées ; cela lui parut étrange et troublant. Il détourna les yeux, fixa son regard sur le chapelet d’ivoire qui enchaînait au crucifix les mains décharnées de Thérèse ; il pensa à Dieu, il pensa à la mort, et puis, il s’endormit.
L’enterrement eut lieu à son heure. Monsieur Brossard le conduisit ; il fut parfait. Déjà, aux funérailles de son père, de sa mère et des membres influents de son conseil d’administration, il s’était fait remarquer par sa tenue ; jamais encore il n’avait atteint à cette profondeur, à cette mesure, à cette majesté dans la douleur.
— Quand on songe que c’est la première fois qu’il enterre sa femme, murmura le docteur Reymond, son médecin, on ne peut que se découvrir.
— C’est un homme admirable, répondit Lamorille.
C’était vrai. A l’église, tournant le dos au public, il avait, d’un simple mouvement des épaules, indiqué son accablement ; puis, devant le catafalque, le goupillon à la main, il avait retenu un sanglot, un seul, mais saisissant. Plus tard, dans la rue, tandis que la foule le regardait et saluait, il essaya de se recueillir. Il ne quittait pas des yeux les couronnes de roses qui s’en allaient devant lui, cahotées, secouées, lamentables : il glissait, trébuchait ; il était las. Derrière lui, les conversations, d’abord animées, étaient tombées ; une morne fatigue gagnait les plus robustes.
— Je suis veuf ! se répétait Monsieur Brossard.
Et ce mot sonnait en lui, ridicule. Veuf ? pourquoi veuf ? Il était libre, et voilà tout !
Au cimetière, le bruit du cercueil heurtant les parois de la tombe l’étonna. Était-ce vraiment sa femme que l’on descendait là ? Il se pencha pour la voir, chancela. Des amis l’entraînèrent ; il entendit quelqu’un murmurer :
— Le pauvre homme ! C’est une loque !
Et cela le flatta.
Chez lui, Bathilde, rentrée la première, l’attendait ; mais elle avait gardé sa capote de crêpe et ses gants de filoselle noire ; il sentit qu’il ne pourrait rien lui demander, pourtant il avait soif ; il eût voulu se reposer, mais il ne s’appartenait pas ; le défilé des amis recommença, il dut subir à nouveau le supplice des phrases vides qu’il avait souvent répétées lui-même dans des circonstances analogues, et qu’il n’avait jamais pensées. Cependant, de temps à autre, il s’y laissait prendre, et il s’attendrissait.
Avec M. Lamorille, son ami, il put s’entretenir plus longuement. La journée finissait ; ils étaient seuls.
— Vraiment, c’était très bien, dit Lamorille, les fleurs, la musique, le monde !… Il y avait beaucoup de monde !
Et il remit son lorgnon en place, ce qui était, chez lui, signe d’admiration.
— Oui, fit Monsieur Brossard, je crois qu’elle eût été contente !
Et tandis qu’il levait les yeux au ciel, M. Lamorille reprit :
— Mme Lamorille a envoyé quelques fleurs, je ne sais si vous les avez vues ?
— Mais oui, je les ai vues ! Superbes ! Beaucoup trop belles ! Oh ! vous êtes bon, mon ami ; Mme Lamorille aussi est bonne. Ma pauvre Thérèse vous aimait tant ! Elle regrettait de ne pas vous voir davantage.
— Oui… et maintenant ?
— Ah ! Maintenant !
Les deux hommes se serrèrent les mains ; ils avaient des larmes dans les yeux. Monsieur Brossard demanda d’une voix triste :
— Et au bureau, qu’y a-t-il de nouveau ?
Il eût voulu savoir si l’on parlait de lui, et ce qu’on en disait. Lamorille manquait de finesse, il répondit :
— Pas grand’chose, un petit sinistre à Pantin, et notre secrétaire, le jeune Beaumartin, qui se décide à divorcer.
— Il divorce ? Le pauvre garçon, s’il savait !
Lamorille soupira :
— Que voulez-vous ? Il est des cas… il l’a surprise… enfin tout cela est bien compliqué !
Il s’était levé ; Monsieur Brossard le conduisit jusqu’à la porte.
— Allons, au revoir, mon bon ami ! mes hommages à Mme Lamorille, et merci, merci encore !
Un instant, ils hésitèrent, puis, sans savoir pourquoi, ils s’étreignirent. Ernest Lamorille en fut bouleversé ; et tandis qu’il s’en allait, ému, peiné et plein de commisération, Monsieur Brossard rentra dans son bureau, sonna, et demanda le dîner.
Son repas ne fut pas agréable. Il se sentait brisé par le poids de cette longue journée. Il aurait eu besoin d’une détente, d’un changement, d’une figure nouvelle, d’une voix légère qui lui eût dit des choses jamais entendues. Au lieu de cela, il y avait Bathilde qui étouffait ses pas, levait les yeux au plafond, soupirait et reniflait. Elle l’irritait. Il se contint un moment, et puis il éclata :
— Assez, Bathilde, assez ! Vous avez assez pleuré ! Il est un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste ! Il est un temps pour gémir et un temps pour servir à table ! Retirez-vous, je vous en prie, retirez-vous !
Et, lui-même, jetant sa serviette, alla s’enfermer dans le salon.
Bathilde joignit les mains.
— Pauvre Monsieur, dit-elle, comme il souffre ! Il n’a pas fini sa crème, lui qui l’aime tant !
Dans son salon, Monsieur Brossard ne fut pas plus heureux. Pour la première fois, il eut le sentiment d’être seul, irrémédiablement seul, et sa maison lui sembla triste. Pourtant, il n’y avait rien de changé, ou presque rien : ce n’est point la malade enfermée dans sa chambre qui eût animé le silence. D’où venait donc cet ennui qui lui vidait le cœur ? Il essaya de fumer ; l’inaction l’énervait ; il regardait son cigare, croisait les jambes, les décroisait ; il ne savait comment se placer, à quoi rêver, ni même où jeter sa cendre. Il se leva, fit quelques pas, s’installa devant sa table. Là, il se sentit mieux et s’efforça de penser à la morte.
Bien souvent, du temps qu’elle était vivante, il avait connu auprès d’elle des soirs accablants. Il allait, venait, tournait, l’obsédait. Et elle, que cette vaine agitation fatiguait, lui disait, de sa voix la plus douce :
— Mon bon ami, vous finirez par me trouver insupportable. Vous restez là, toujours enfermé, vous vous rendrez malade. Alors, que deviendrais-je ? Allez vous distraire, sortez, cela vous fera du bien.
Et comme il hésitait, tourmenté par l’envie qu’il avait d’obéir, elle ajoutait :
— Je vous en prie… Allez ! Demain vous me conterez ce que vous aurez vu, ce sera comme si je l’avais vu moi-même.
Monsieur Brossard se laissait convaincre. Il partait ! Étaient-ils dupes de leurs paroles ? Connaissaient-ils le fond de leur pensée ? Eût-il mieux valu que Monsieur Brossard s’écriât :
— Où trouverais-je un prétexte pour quitter cette chambre où j’étouffe, où j’enrage, où je ne contiens qu’à peine ma fureur et mon dégoût ?
Et qu’elle lui répondît :
— Mais, va-t’en, va-t’en ! Ne vois-tu pas que ta présence m’exaspère ? Va-t’en, et que, du moins, je t’oublie jusqu’au matin !…
Qu’est-ce que la vérité ? demanda l’inconnu… et Jésus ne répondit pas.
Ce soir-là, comme naguère, Monsieur Brossard se rongeait. Il évoquait le visage de Thérèse, le son de sa voix, la couleur de ses yeux. Il concentrait sa pensée sur son image retrouvée et, soudain, il lui sembla que la pauvre femme posait une main sur son épaule et parlait.
— Mon bon ami, ne vous laissez pas aller à votre douleur, ne restez pas là, à souffrir pour moi, vous en viendrez à détester ma mémoire. Allez ! Secouez votre chagrin, ayez le courage de vous distraire, cela me fera plaisir !
Monsieur Brossard se leva, prit son chapeau et sortit.
Il n’avait point de projets, il s’en allait, au hasard, seul encore, mais moins triste. Le bruit de ses talons frappant l’asphalte l’accompagnait, l’air vif dissipait les vapeurs de son cœur affadi : il sortait d’un cauchemar.
Il descendit jusqu’aux boulevards, tourna, revint par l’avenue Gabriel. Ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs étaient tombés, il ne lui restait qu’une tristesse amortie, une lassitude !
