La Fille du Vent. - Pascal Schmitt - E-Book

La Fille du Vent. E-Book

Pascal Schmitt

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Beschreibung

Mai 68. La folle envie de liberté avait gagné tous les jeunes, des hippies, guitare en bandoulière et parmi eux, Keit et Max épris de cette frénésie migraient pour refaire le monde. L'Ardèche, la Lozère, la Camargue leur tendaient leurs bras les attirant de leurs grands espaces. La petite bande s'arrêta séduits par une ancienne ferme à proximité des Causses du Larzac. Mais désillusions, rupture et découverte de la dure réalité de la campagne mirent fin à leur rêve utopique en communauté. Keit s'accroche à son métier de bergère, mais est obligée de vendre ses moutons, seule, abandonnée, elle s'accroche, et un jour, au loin, un mystérieux berger, son parallèle, qui est-il? L'ombre qui rôdait les nuits?

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Ecrit en 1994 et pourtant toujours d’actualité…

Mai 68

Un soleil d'une pâleur maladive tentait vainement de déchirer les fumées des bombes lacrymogènes, la révolte faisait rage, le bruit des pierres retombant sur le pavé humide du quartier latin me terrorisait autant que les cris et hurlements anti CRS : l’effroi.

J’entendais : le quartier est à nous, vive la liberté, à bas le pouvoir !

Subitement le calme se fit, partis comme une volée de moineaux le paysage se désertifia.

J'étais serrée contre Max. Les yeux me piquaient, la rue n'était plus qu'un immense dépotoir, des bouteilles cassées, palettes, panneaux, poutrelles destinés à entraver la progression des forces de l'ordre traînaient. Un groupe de jeunes debout sur une voiture à demi calcinée, bigarrés, hirsutes, claironnaient leur victoire.

Un sentiment étrange, joie mêlée d'écœurement me prit à la gorge. Quel gâchis! Fallait-il cela ?

Etait-ce bien nécessaire de faire sauter la soupape avec une telle violence.

On ne soumet pas les jeunes, on essaye de les comprendre. Les vieux auraient-ils la mémoire courte, ou voulaient-ils nous faire subir ce qu'ils avaient subi avec une arrière-pensée revancharde sur le destin ?

Vu les événements, nos cours en fac étaient suspendus et ces vacances anticipées ne me satisfaisaient pas vraiment. Allait-on passer les examens, refaire une année ? Max pensait qu'après tous ces soulèvements, le gouvernement arriverait à faire respecter l'ordre et que l'on obtiendrait des compromis nous permettant de terminer notre année.

- Faudra bien que ça se termine. De toute façon ça ne peut pas continuer ainsi ! Le pays était paralysé, on était au bord de la guerre civile et le mot guerre n’était pas trop fort, à voir les rues.

La nuit suivante fut terrible. Nous nous étions joints à un groupe de cagoulés pour défendre notre quartier. Faute d’avoir payé nos loyers, les proprios nous avaient mis à la rue et ces bâtiments vétustes nous servaient à présent d'abri et de camp retranché. De toute façon pour les vieux qui nous logeaient, un étudiant n'était qu'un semeur de merde. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé avec Max dans un immeuble que l'on partageait avec d'autres étudiants qui avaient eux aussi quitté leurs piaules dans les mêmes conditions que nous.

Une amitié était née, un ciment nous unissait: la folle envie de changer ou de fuir cette société qui ne correspondait pas à nos aspirations: liberté et démocratie, loin du pouvoir, des patrons, du fric, des profs.

Ambiance bizarre, déstabilisation, la crainte des agressions nous avait poussés à nous rapprocher les uns des autres pour nous protéger.

Le danger ne venait pas seulement des CRS, les contacts directs étaient rares, mais plutôt des loubards prêts à vous dépouiller de vos économies, de vos affaires, les démons de la drogue, le manque, l'oisiveté animaient ces gens là.

L'appartement que nous avions squatté respirait le vieux, les murs étaient moisis et tout transpirait l'humidité. Les locataires avaient été expulsés, et l'immeuble était destiné à être démoli pour laisser la place à un de ces gratte-ciel qui vous grattent les paupières lorsque vous le regardez. Des cages à lapin pour smicards échappés de leur campagne pour travailler chez Renault. Les époques étaient différentes mais la forme identique, le pouvoir du fric leur donnait salaire et le reprenait à l'épicerie, au cinéma, par les impôts ou le loyer. Liberté, on te traîne dans la fange. Ces humbles travailleurs qui avaient habité cet appartement minable, où étaient-ils ? Les quelques vestiges laissés indiquaient qu'ils n'avaient certainement pas fuit pour rejoindre un de ces yachts contemplés avec Max les dernières vacances à St Tropez. Non, ils moisissaient certainement dans une de ces cages à Sarcelles. Sarcelles, quel nom, étendues bleues, les brises chaudes, la liberté, illusoire le nom de cette cité, poudre aux yeux et culot que de faire croire aux futurs habitants que les fenêtres d’un blockhaus inhumain donneraient sur la liberté, la liberté c'est autre chose. Mais lorsqu'on a le bruit d'une presse toute la journée dans les oreilles, on ne peut plus réfléchir, la tête est devenue une matrice et le temps un trépan qui crétinise. Mais, il faut vivre, et le travail ressemble parfois à une forme de prostitution, dont les macs sont les patrons.

Le soir tombait et nous regagnâmes notre taudis espérant retrouver la bande au complet.

Trois de nos copains étaient à l’hôpital, blessés par des pierres. On ne trouvait pas que des étudiants dans la cohorte de manifestants, mais aussi des casseurs, toxicos, anarchistes de tous poils qui s'étaient infiltrés dans nos rangs profitant de la pagaille pour se remplir les poches dans les magasins éventrés.

L'immeuble était calme, un vieil escalier en bois entouré d'une main courante en fer forgé début du siècle grinçait sous nos pas, on entendait des guitares jouer du folk à bien écouter cela venait de notre étage.

Hello ! Assise près de la porte, une blonde au regard vide roulait deux billes noires dans ses orbites. L’extase, l'herbe l'avait envoyée en l'air. Les autres assis en rond discutaient.

- Alors les chéris, une petite faim !

Ils avaient dévalisé une épicerie et une immense gamelle de pâtes fumait en dégageant de gros bouillons sur un butane posé au sol.

- Salut les babas cool. On est sorti voir le paysage dans la rue. Toute la bande est au complet ?

- Ne manque que Phil et Maude, frotti frotta, ils sont en train de se mélanger dans la pièce à côté, ne les dérangez pas.

- La journée a été bonne, on est allé du côté de la fac, le gouvernement est prêt à faire des concessions, on sent un léger fléchissement. A ce qui paraît les ouvriers auraient pris le relais. La grande poste est bouclée et les fonctionnaires font la grève. Ils ont soudé le portail d'entrée pour que les tire-au-cul ne puissent pas y rentrer. Un peu partout les mouvements de protestation se durcissent. Chez Renault, c'est le blocage, les transports urbains paralysés, dans les gares les trains sont immobilisés. C'est le ras-le-bol complet. Nous avons entendu qu'il y aura du nouveau pour nos exam, le recteur fera une déclaration, la semaine prochaine, alors, attendons.

- Moi, je m'en tape, dit Paul, je n'ai rien foutu cette année et je quitterai médecine sans regret, ce n’est pas fait pour moi. J'ai fait ça pour mon père. Tu sais, depuis qu'il a monté une entreprise de charcuterie industrielle, il se prend pour un bourge, alors un fils toubib, ça fait bien. De toute façon, si j'arrête les études, je sais où bosser entre la charcuterie et la chirurgie, il n'y a qu'un pas. D'abord je veux m'amuser, le reste on verra après.

- T’aime pas les risques, lui répondit Greta, une étudiante allemande !

Moi, je préfère être libre que de bosser avec les parents. Lorsque j'aurai ma licence, je rêve de me balader un peu partout dans le monde. Je n’ai pas envie de ressembler à mes vieux qui ne pensent qu'à regarder la télé, boire de la bière et faire le carnaval. Le monde est trop vaste pour que je moisisse sur un canapé. Marc s'était levé pour touiller les pâtes.

- Heureusement que je regarde, ça a failli passer par-dessus bord. Tu pourrais jeter un coup d'œil si ça ne te fatigue pas trop Sylvie, à la place de peloter Serge.

- Jaloux, va ! Pour l’apéritif un petit coup de gratte! Avait lancé Paul, en sortant sa guitare. Marie et Cécile avaient disposé quelques assiettes dont les motifs dépareillés ajoutaient une touche supplémentaire d'improvisation qui n'enlevait rien au côté utilitaire des choses, en fait l'important c'était le contenu, pas le contenant. Une boîte de sauce tomate, un peu de haché, pour une fois notre ventre grouilleraient un peu moins en faisant l'amour. Tant pis, tant mieux, le monde des batraciens écouté de près, l'oreille plaquée contre le ventre de Max avait un petit côté nature qui n'était pas étranger à ma spécialité scientifique.

On sentait la joie monter dans les ventres et dans les yeux qui ne savaient que pétiller devant une chérie ou un joint. Le ventre a aussi le droit de s'exprimer. La gratte, les spaghettis, le jaja, gros rouge qui tache chouré dans une épicerie, nous firent redécouvrir le côté chouette et chaleureux des choses. Le rêve prit le relais, Serge proposa à la bande de passer des vacances dans un coin sympa au bord du Tarn. Il expliqua que sa tante travaillait à Millau dans une ganterie et qu'il passait presque toutes ses vacances au près d'elle ou plutôt dans sa région. Il aimait ce petit coin de France. Après un cours de géographie, il nous donna envie d'y passer quelques vacances, histoire de calmer notre curiosité et proposa d'y passer l'été, tous ensemble dans un petit village abandonné qu'il connaissait. Il y avait déjà passé des vacances avec une petite parisienne en mal de découvrir à quoi pouvait ressembler une mouche, une sauterelle, un pâturage, une bouse et des grands fous rires en se rendant compte de l'effet d'une fourmi dans un sac de couchage.

Méfiant, Max voulut savoir s'il y avait l'eau, l'électricité.

Les sex-shops et les drugstores pourquoi pas, lui avait répondu Serge. T'as de l'eau, de quoi te baigner, boire et te laver, le reste R.A.B !

- T'as de bonnes idées, faut voir, de toute façon pour moi les vacances, c'est encore loin, je suis en dernière année, je ne compte pas queuter, ça me ferait suer de recommencer, je veux vivre comme je l'entends.

- Comme tu l'entends, avait repris Marc, on ne dirige pas tout, on subit beaucoup!

- Je me comprends, les " S'il vous plaît, Monsieur, pour aller faire pipi " y en a marre.

- OK! J'ai capté.

- En tous cas vivement que ça se termine, j'y fous le paquet et je largue tout après, avait dit Keit. Je veux m'éclater et vivre un peu autrement que les vieux. Une idée de ras le bol et une envie de liberté se dégageaient en fait l'idée de Serge ne me paraissait pas si saugrenue que ça.

Après la guitare, les pâtes, le jaja, Max m'attira près de lui, je n’eus qu'une envie : me coucher pour lui faire l'amour et oublier cette violence, ce désordre.

Démolir pour le plaisir, apogée des plaisirs primaires, du primate homo erectus citadin un peu secoué.

Je rêvais de grands horizons, des ciels pleins d'étoiles, qui vous en mettent plein les yeux. Je rêvais de calme, de silence, loin des emmerdeurs, rapaces démago, sado, politico, nullards, pantins télévisés, se masturbant intellectuellement en galvaudant Verlaine, Baudelaire, bourgeoisie bouillonnante flairant l'argent, le pouvoir.

Début juin, nous étions devenus plus studieux, et nos soirées étaient entièrement consacrées aux études. Max avait déniché trois vieilles tables dans l'arrière cour, on aurait dit des tables de couturier courtes sur pattes comme un basset, peu importe, nos sièges de camping récupérés dans les poubelles s'y accommodaient bien.

La fin de l'année arrivait à grands pas, l'université s'était remise en route comme une vieille loco qui perdait un peu sa pression par les fissures que le temps et l'usure lui avaient fait subir. Nous on sentait notre délivrance proche, les examens salvateurs allaient nous ouvrir les portes de la vie professionnelle qu'on entendait déjà grincer sur leurs gonds. J'avais hâte d'en finir.

Ce n'était pas le cas de tout le monde. Pour Serge et Sylvie l'amour était leur seul but, ils ne se posaient pas d'autre question. Marc travaillait dur, Marie aussi, Cécile peignait, sculptait, pour elle, il ne fallait pas avoir d'étude pour s'exprimer dans l'art, elle était contente d'avoir acquis les bases, après, comme elle disait, lorsqu'on t'a enlevé les roulettes de ton petit vélo, il suffit de pédaler et de tenir ton guidon pour aller droit, droit vers là où t'as décidé.

Greta parlait dans son coin, elle était en dernière année de langue et se concentrait sur ses textes.

Paul jouait de la guitare. Après moi le déluge, aimait-il dire !

Les jours s'égrenaient, on a beau rêver, le temps passe et nous voilà arrivés à la période des examens. Il faisait bon dans cet appartement de fortune, les rayons du soleil l’avaient séché, un grand calme se répandait le soir dans le quartier, la révolte avait changé d'arrondissement.

Un beau matin un homme se pointa bleu de travail et casque orange sur la tête.

- On démolit le tout dans quinze jours, faudra ripper!

- Cool, l'ami, avait dit Paul.

T'attendra huit jours de plus, quand on aura terminé nos examens. Si tu nous fais chier, on s'attache aux radiateurs.

- Ne le prenez pas comme ça, on ne démarre pas par le vôtre, ça vous laisse un peu de temps.

- T’inquiète, on débarrassera le plancher la dernière semaine de juin.

- Ca me va.

Il tourna les talons et on ne le vit plus.

Examens, interros, commissions, résultats, notations, zut, flûte, le tableau noir, il y en a marre, chouette les vacances. Nous avions tous décroché nos examens, un peu magouille, un peu cool côté examinateurs, normal, il fallait terminer l'année dans la même ambiance qu'elle avait démarrée, et puis les profs en avaient assez de nous voir, alors la meilleure façon de nous oublier c'était de nous donner nos examens.

Paul n'avait rien fait, il avait sa formule R.A.B rien à si, ré, il avait joué de la guitare, baba cool, merde in France. Pourquoi pas, à chacun sa philosophie, on était très uni et très libre, comme en amour, ne m'emmerde pas avec tes problèmes de fesses, et je ne m'occuperai pas de tes amours, ça fait pas très philo, mais c'est très efficace pour éviter les ennuis, chacun sa greluche ou son mec, l'important, c'est d'être cool.

Max avait déniché une deuche. Il l’avait payée avec ses économies, les copains avaient aussi contribué, chacun donna ce qu’il put. Marc, avait trouvé un combi VW dans la casse de son père. Il lui accordait quelques largesses avant de l'engager dans son garage, mécano, boulot, dodo, pour l’instant une trêve, de toute façon il s'en fichait, son garage marchait bien, et encore relativement jeune, il n'était pas pressé de donner le relais à son fils.

Profitons-en pensait Marc, il sera assez temps de travailler, amusons-nous! La couleur grise de la deuche et le vert pâle du combi ne correspondait pas à notre style. Cécile forte de son examen d'art et déco avait les doigts qui lui démangeaient, une bombe et quelques pinceaux, la deuche muta en psychédélique, le combi en mi-brique mi-forêt vierge, un Love and Peace sur le capot, peace oui, mais love en ce moment pas terrible, tant pis on aura le temps de recomposer les couples, tiens à l'odorat pourquoi pas, le colin Maillard de l'odorat, jeu intéressant, faut bien se marrer, les primates eux savent, pourquoi pas nous!

On chargea les sacs de couchage et le matériel de camping récupérés dans un entrepôt incendié pendant les évènements. L'assurance avait certainement indemnisé les proprios! Les affaires sentaient encore la fumée, ça faisait un peu vol, mais plutôt ça que la benne, et puis c'est de la récup, ça déculpabilise.

Chacun s'était équipé, peut-être un peu trop mais les vacances risquaient de se prolonger et personne n'avait d'idée arrêtée sur son avenir.

Nous, nous mîmes en route avec comme seule arme nos guitares, " Make peace not war " la paix et l'amour certainement la liberté en salaire. A bas les institutions, les patrons, les profs, le fric, les trafics.

On va créer une société à base d'amour, de liberté; la monnaie, la musique, l'union, la main tendue, moteur de notre nouvelle civilisation.

Un matin pâle nous vit quitter Paris pour Millau.

Serge s'était entendu avec sa tante pour nous trouver un petit coin. Il avait son idée. Pendant ses nombreuses vacances dans cette région il avait repéré un hameau inhabité qu'il avait squatté avec une bande de copains. Gamin, il avait l'habitude de jouer aux cow-boys trouvant là le terrain idéal pour refaire la conquête de l'Ouest. Il était le caïd et déclarait la guerre aux moutons qu'ils prenaient pour des Indiens. Entre deux attaques la bande se baignait dans le Tarn jouant avec le courant, se bagarrant, batailles à bord d'embarcations construites à l'aide de matériaux de récup que le Tarn avait déposé lors de ses inondations de printemps.

Nous voilà partis, Max et moi dans la deuche bourrée de bagages, Cécile, Marc notre mécano, Serge et Sylvie dans le combi lui aussi bourré de fringues. Guitare, sacs en tout genre, on aurait dit une expédition transamazonienne. Greta, Paul, Maude, Marie et Phil, prenaient le train, on les récupérerait à Millau, pas le choix, pour emmener tout le monde il aurait fallu dénicher un bus, mais nos finances ne nous l'auraient pas permis, alors, sans regret.

Le périf, quelle horreur! En files comme des fourmis en quête de nourriture, les voitures se suivaient sur cette voie où chacun marquait de sa flatulence le tracé. Klaxon, bruit, fumées gens pressés, quelle civilisation de tarés, prêts à s'engueuler pour gagner quelques secondes, secondes qu'ils allaient s'empresser de perdre au prochain feu.

Les maisons se détachaient les unes des autres faisant place à un peu plus de nature. D'anciens villages proches de la capitale, avaient été mangés par les tentacules de la mégapole, bête immonde infestée de lambdas, bipèdes erectus, un journal sous le bras, la tête dans les soucis, se grattant la tête pour trouver des idées nouvelles, ou combine pour réussir une carrière et gagner beaucoup d'argent en peu de temps, peut-être marcher sur des cadavres avant de se faire manger à son tour.

Argent, j'achète, je vends, je paye et paye encore, j’oublie de vivre, de profiter du temps, le tic tac manque de tact et toc nous voilà déjà lundi.

L'autoroute, long ruban déroulait sa bande grise le long des arbres, des petits villages, dépêchez-vous de profiter de la vie, la capitale va vous absorber un à un, vous donnant la mort, la morbide programmation du progrès. La décentralisation, tu parles un vaste programme raté, tout le monde ne rêvait plus qu'à faire fortune dans la capitale, quitte à y laisser son identité.

Paris, un croisement d'ethnies en tous genres, jaunes, noirs, anciens groom, esclaves de nos colonies, ramassis de gens en quête d'idéal, la capitale, folies bergères, folies berbères, les Champs Elysées, connerie, ils avaient trouvé le métro qui pue la crasse humaine, les nuits bercées par le vacarme des tôles, des presses, des sirènes, des slogans du syndicalisme, de la lutte ouvrière. Au caniveau le rêve, à l'égout le long fleuve d'une vie paisible.

Tous ces clodos, tous ces paumés, faune grouillante des métros, image d'une société qui laisse ses débris après la vague des bipèdes avides d'argent.

Ces couloirs sombres délaissés après une journée de travail ressemblent au siphon d'une cuvette.

Ma vie n'allait pas ressembler à ça, je voulais vivre et fuir cet univers étouffant.

Max était lui aussi pensif, il sentait que cette autoroute menait vers un nouveau monde.

- T'es bien songeur aujourd'hui.

- Une drôle d’impression, un sentiment d'inachevé, de malaise, ça me fait drôle, la fin de mes examens et ce départ, j'ai l'impression de m'embarquer dans un truc que je ne maîtrise pas.

- Tu n’as pas besoin de toujours tout maîtriser. La vie n'est pas une équation!

- Certes, mais ça me fait drôle quand même.

- Ils suivent, les autres ?

- Avec ton taxi, on ne risque pas de les semer.

- Tiens les voilà. Ils étaient à notre niveau, les espadrilles sortaient des fenêtres du combi, cool la bande. Paul conduisait, sérieux à son volant, tandis que Serge montrait son cul à travers le hublot du combi.

Coup de klaxon.

- Pressés les mecs!

Le combi reprit sa place derrière nous comme un petit élève bien sage.

Il était presque midi, je commençais à avoir la dalle.

- On s'arrête, j'ai faim et envie de faire pipi.

- C'est pas bête, au prochain parking on s'arrête et on casse la croûte.

L'aire de stationnement approchait, clignotant, un coup d'œil dans le rétro, ils avaient compris. On s'entendait bien depuis les évènements, nos expériences communes nous avaient soudés.

Nous avions une philosophie commune, échapper à ce grand cycle infernal de la routine, habitude, vivre avec un grand V ensuite on verrait, l'avenir, c'est demain. Nous, nous avions décidé de vivre aujourd'hui. Un groupe de hippies campait sur le gazon, leur guitare sur les genoux, ils avaient l'air heureux. On s'arrêta tout près d'eux comme dirigé vers une troupe de la même race que nous.

Hello ! C'étaient des Anglais, fleurs, foulards, conserves, coca, tout y était, le casse-croûte partagé avec eux scella des goûts culinaires, amitiés frugales et autres. On avait l'impression que l'on s'était déjà vu. Ciment de jeunes la musique s'accorda, concert de guitares folk, on s'était bien amusé. L'après-midi passa ainsi, ensuite on sortit nos tentes; quel camping, mis à part le bruit des voitures, on se sentait bien. J'étais fatiguée, Max aussi, la deuche ce n’est pas de tout repos et puis on n'avait pas envie de faire l'amour on ne s'accordait pas encore très bien, gommer l'éducation, les préjugés, la gêne; pas chose facile.

Un rêve bleu m'envahit, j'étais bien.

Bruit de freins klaxons, tintamarre d'une aire d'autoroute le matin. Quelques brumes planaient au loin sur la campagne discordant avec ce ruban gris aux vrombissements de moteurs où excités de la pédale s'exprimaient.

Un petit déjeuné et hop dans nos taxis, les autres avaient dû passer une nuit mouvementée, rien qu'à voir les cernes des garçons et les yeux noircis des filles.

Une grosse étape, et on y est.

- Une grosse, dit Marc, surtout avec mon taxi.

- Je te précède, derrière j'ai l'impression de suivre un pachyderme.

- J'fais ce que j’peux, elle plafonne à quatre vingt dix si tout va bien.

- Tu ne peux pas gonfler le moteur, toi qui touches à la mécanique.

- D'un âne, je ne peux pas faire un cheval de course, banane! Autoroute, puis autoroute encore, enfin des collines, des petits villages et une vitesse d'enfer quatre-vingt-dix à l'heure. Parfois, j'avais envie de descendre pour pousser.

- Impatiente d'arriver ? Me dit Max.

- Oui j'en ai plein les bottes de la route.

- T'inquiète pas, t'es pas seule.

A cinq heures, on arriva enfin à Millau.

Clignotant, signe, on fit comprendre aux autres que l'on se rendait à la gare pour récupérer les copains, ou du moins pour leur faire savoir que l'on ne s'était pas perdu.

Quelle bande de lurons, les nénettes étaient en train de faire gaiement trempette dans la fontaine de la place de la gare, les copains s'étaient endormis contre les sacs à dos, relax.

Nous voyant arriver, Paul avait sauté sur le capot de la Deuche, quant à Maude elle avait pris d'assaut le combi.

- On pensait que vous n'arriveriez plus.

- Une deuche ce n’est pas un train, t'as remarqué !

Fit Max.

On s'embrassa, tous étaient contents de retrouver la bande au complet.

- On se trouve un coin tranquille et on s'installe, qu'est ce que vous en pensez ?

J'emmène Serge qui vous indiquera où ça se trouve, les autres, je vous chercherai après.

Petits chemins, joli coin, le Tarn coulait de son eau tranquille d'été. Des petites maisons aux toits de pierre, des arbres, des pierres sèches, le chant des sauterelles et des grillons, un chemin escarpé creusé dans la roche.

- Tu vois, c'est là-bas.

- De l'autre côté! Comment on y va!

- Par le câble, là, dans la nacelle.

- Jamais!

- Non, c'est pour te faire peur, le câble à travers le Tarn ne sert qu'aux marchandises. On rejoint l'autre côté par le pont et la route là-bas.

- Pour être tranquille, c'est tranquille.

Un petit hameau, les maisons s'appuyaient les unes contre les autres se tenant compagnie. Elles étaient en retrait de l'eau comme si elles en avaient peur. Tout en pierre elles me paraissaient costaudes.

Il y a au moins l'électricité dans ton hameau ?

- Non, à quoi bon!

- Ah!

- Si on sortait, j'ai des crampes.

J'avais laissé ma place à Serge qui seul savait où nous devions aller.

- On débarque les bagages.

- Nous, on va chercher les autres.

- J'essaye de récupérer la nacelle.

Je voyais une caisse montée sur roulettes, de l'autre côté du Tarn.

Serge descendit la pente abrupte qui menait à la rivière, longea le cours et réapparut près d'un rocher qui, planté dans l'eau lui permit de traverser sans se mouiller, ou presque, rendue gluante par les mousses, la pierre le fit glisser, son jean était trempé jusqu'à la taille.

- Fais attention!

Serge marmonna quelques injures et gagna l'autre côté du Tarn. Il fouilla dans une petite remise et en ressortit avec une corde, en fixa un bout à la nacelle et me demanda d’attraper l'autre bout.

- Descend et récupère la corde.

- Il est drôle c'est loin. Me tordant les chevilles dans les cailloux, je descendis jusqu'à l'eau. Serge faisait tournoyer le bout de la corde à laquelle il avait attaché une pierre la lestant pour pouvoir atteindre mon côté.

- T'as l'air d'un cow-boy.

- J'ai les bras trop courts.

- Attend, je réessaye, gamin on y arrivait bien.

La corde arriva près de moi, mais, il fallait que je rentre dans l'eau pour la chercher.

J'enlevai mon jean.

- Bien gaulée la petite, c'est quand que t'enlève le

reste!

- Rigole, les pieds tordus par les cailloux, je m’engageai dans l'eau, la corde n'était pas loin, mais dans un mètre d'eau. De retour au bord, j'enlevai mon pull.

- Un strip gratuit, j'en demandais pas tant.

- On règlera ça plus tard!

Je récupérai enfin la corde et ramenai la nacelle vers la route.

J'étais torse nu et en slip, ému de me voir dans cette tenue, un automobiliste faillit plonger dans le Tarn.

Ils n'ont jamais rien vu ici, fis-je à Cécile.

- Tu sais, c'est le début de la saison et les autochtones n'ont pas encore l'habitude. Quand ils auront vu quelques Hollandaises à poil, ils ne regarderont même plus.

- Ingénieux, le système. Le câble était tendu donnant une pente de telle sorte que la nacelle chargée descendait jusqu’au hameau par son propre poids, pour la faire revenir il suffisait de la ramener à l’aide de la corde.

Les premiers bagages furent bientôt de l'autre côté quand le reste de la bande arriva.