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Perdu dans sa vie, Noël se sent seul, alors il s'invente un copain, un frère, dans son miroir, le miroir de son cerveau, de ses rêves. Qui es-tu, est le drame des orphelins qui recherchent leurs parents, que découvrira Noël, quelle rencontre inattendue lui réservera la vie?
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Seitenzahl: 228
Veröffentlichungsjahr: 2019
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A mon frère, Etienne …
La voiture s’éloignait, sa tante s’était retournée une dernière fois pour lui dire au revoir, d’un au revoir qui lui pinça le cœur, n’était-ce pas plutôt un adieu qu’elle avait voulu exprimer ?
Les yeux noyés dans le flou de ses larmes, sa valise à la main, il se dirigea vers le collège qui à présent serait sa nouvelle maison, avec sa famille d’accueil...
Il traînait les pieds et avait du mal à rassembler ses forces, trouver des repères, éviter de sombrer, tout était noire, les tableaux, les habits des pères, les couloirs… et ses idées.
Une chapelle sombre, des éclairs de feu, il se sentait mal, tout tournait, il s’élevait du sol, rien ne lui appartenait plus, aspiré par le trou, en sueur, ne ressentant plus rien, où allait-il.
D’où venait-il, de quelle note serait composée sa symphonie terrestre.
Il flottait entre rêve et réalité et pour une première nuit dans cet immense dortoir, il se sentit perdu dans ce petit lit métallique, la dérive.
Le jour était à peine levé qu’un père en soutane faisait déjà des allés et venus en réveillant ceux qui s’attardaient encore au lit.
C’était bien la fin du rêve et dans ce collège tout lui paraissait encore plus immense que la veille. Noël était dépassé par tous ces événements qui l’empêchaient de rassembler ses esprits et perdu par toutes ces choses nouvelles, il abandonna toute résistance.
Alors, on lui fit découvrir la chapelle, les couloirs, les salles de cours, tout son nouveau monde, bien loin du manoir où il avait passé son enfance.
- Pas le temps de rêver.
- Habille-toi, je vous attends au réfectoire, le lit, on le fera à midi. Oust !
Il ne demanda pas son reste sauta dans ses culottes courtes, sa chemise enfilée en vitesse et suivit la volée de garçons qui dévalaient de gigantesques escaliers menant aux étages et au réfectoire tout en dessous du bâtiment, dans une grande salle de réfectoire sombre, éclairée par un unique carreau placé tout en haut de murs immenses. On aurait dit une prison, un trou. Elle accueillait plus de trois cent élèves et lui, se sentit si anonyme.
Bien loin, la petite véranda dans laquelle il mangeait ses tartines beurrées par Phine. Les sapins qui l’entouraient laissaient devant lui une trouée qui s’ouvrait vers la vallée. Il essayait de deviner toutes ces vies, tous ces gens qui travaillaient, s’affairaient comme des fourmis, et lui, si sagement heureux dans son cocon.
On lui avait subtilisé sa tartine !
- Pour rire ! Sans rancune, moi, c’est Jean, et moi Robert. Tu débarques ! Nous ça fait deux jours qu’on est là, t’as intérêt à te dépêcher, ça ne traîne pas ici.
- A peine sa tasse avalée : un mélange de café et de chocolat sans goût, qu’il se retrouva déjà dans la cour.
- En rang ! Cria le surveillant.
A l’appel de son nom il se dirigea vers une classe désignée à l’avance. Un père les attendait, le sourcil froncé, l’œil inquisiteur.
- Les petits devant, les grands au fond !
Sa classe au manoir, un petit bureau, où madame Free lui enseignait toutes sortes de choses, il ne pouvait chahuter et buvait ses paroles comme l’on découvre les mots dans une encyclopédie ouverte. Pour lui, elle incarnait le savoir, et c’est elle qui en détenait les clefs. Aucune question n’était laissée au hasard. Lorsqu’elles étaient un peu trop délicates : du style qui est maman, où est-elle ? Elle savait échapper à la question et d’une pirouette, d’une seule passait à autre chose. Il oubliait sa question, et elle sa réponse.
Au collège pas de question, de l’ordre, de la discipline, de la méthode, du travail, de l’obéissance. Il avait trouvé sa place à côté de la fenêtre. La classe sentait bon le buis, l’encre, le papier, la cire. Après quelques présentations, horaires, manière de se présenter, devoirs, punitions, retenues pour mauvais comportements ou note trop faible, débutèrent les cours et il se fit engloutir comme tous ceux qui l’entouraient moulé d’un seul bloc.
Après les mathématiques, le français, les langues.
- On ne fait que ça ici ?
- Eh oui ! Lui répondit Jean.
Il regardait au dehors, l’air lui paraissait pur, quelques moutons, les matières ne l’intéressaient pas pour le moment, " il était là-bas ", comme le père lui avait fait remarquer en le sortant de ses rêves.
Sa tante qui lui servait de mère l’avait-elle sevré avant l’âge ? Alors il s’aguerrissait comme il pouvait, lorsqu’on ne tète plus, on prend son pouce imaginaire, on se réfugie dans sa coquille et on scrute les étoiles. Que c’est bon de rêver, et dans les rêves, il se voyait entouré d’une famille, un frère avec qui il pourrait jouer, parler, un autre moi, un parallèle, à deux, on est plus fort.
L’absence de sa mère, sans ambiguïté, couché à froid sur papier glacé, madame Free lui avait expliqué : il était un orphelin. Elle l’avait recueilli à l’assistance publique après de nombreuses démarches, plus douloureuses qu’un accouchement, avait-elle dit ! Mais souvent dans la vie on ne choisit pas, et la seule façon d’avoir un enfant était encore l’adoption.
Il s’entendait déjà bien avec ses copains, c’était nouveau, lui qui n’avait vécu qu’avec des adultes, et la semaine passa, comme passent les heures et les jours lorsqu’on est en culottes courtes avec ses petits bonheurs. Les mercredis en rangs par deux, ils traversaient le village, rares étaient les villageois qui se tournaient trop occupés à leurs labeurs de paysans, les considérant comme faisant parti du folklore local et du revenu communal. Le maire de la bourgade pas trop catholique qualifiait le collège d’usine à curés, mais pourtant bien heureux de la manne et de l’importance qu’elle lui procurait.
Les rangs se séparaient, la cadence s’emballait et naturellement les enfants reprenaient une forme de groupe ou plutôt de troupe à la dérive. Ils étaient loin des dernières maisons, alors, il leurs était permis de marcher à leur rythme, profiter pour bavarder et raconter des histoires vécues ou imaginaires. Elles étaient le pur produit de leurs rêves intérieurs, mais l’important était de s’approprier un auditoire, une petite cour, se donner l’impression d’être autre chose qu’un anonyme et affirmer sa propre personnalité. Ils pouvaient traîner, le père qui les accompagnait ne marchait pas bien vite et serrait d’un pas lent les pèlerins en promenade tout en tendant une discrète oreille d’espion.
L’entrée de la forêt enivrait Noël. Il était dans son élément, il en rêvait pendant les cours, les oiseaux, eux, ne sont pas enfermés se disait-il.
Ici l’herbe était habitée d’insectes, libres de grouiller dans les herbes folles. Ils avaient le droit de construire des cabanes et ces maisons bien à eux reflétaient leurs humeurs, fermées, ouvertes, à leur fantaisie, mais l’heure de rentrer venait bien trop tôt. Un goûter leur était servi, une tisane qui sentait le foin, un bout de chocolat à se faire exploser les quenottes puis la salle l’étude. Les mercredis, le cœur n’était pas aux matières scolaires, le reste de la semaine non plus, mais en faisant croire à des recherches studieuses, il s’instruisait en feuilletant le dictionnaire. Il aurait préféré faire bien autre chose, mais il n’avait guère le choix. Oublier, jouir d’un peu de liberté, quelques bêtises avec un frère une sœur, pas question, ici on étudiait, devoirs, morale, religion et rien d’autre. On ne lui laissait que peu de temps à penser à autre chose, les journées étaient tellement remplies qu’il ne restait plus que ces instants volés, le soir avant de s’endormir ou à l’étude avant de monter dans leurs dortoirs, les devoirs étant faits, il rêvait une fois de plus le nez dans le dictionnaire, son compagnon, son excuse à ne pas travailler lui permettant de s’évader un peu.
La prière du soir, qu’allait-il demander là-haut, retourner chez sa tante, il avait bien compris dans ses yeux qu’il n’allait pas la retrouver de sitôt, alors, il s’était dit qu’il fallait apprendre à s’en passer. Ses copains avaient leur maman, un petit bisou, quand elles les cherchaient. Sa tante était froide, distante, les rares bisous qu’elle lui donnait lui laissaient une étrange sensation qu’il n’arrivait pas à qualifier, un goût de devoir accompli ou de tendresse obligée. Bref, ce n’était pas l’amour fusionnel encore moins l’amour d’une maman, enfin, ce n’était comme ça qu’il ressentait les choses.
Où était-elle ? Il ne savait et supposait que là où elle était, elle devait le voir du haut de ses nuages.
Le collège ne ressemblait pas à un orphelinat, encore qu’il n’en ait qu’une vague idée, à ce qu’il avait pu entendre, mais qu’en savaient-ils ? De peur d’y rester il n’aurait pas voulu y faire un séjour et pour lui, hors de question et d’ailleurs il n’y serait jamais allé, du moins il le pensait, car ce n’est pas l’argent qui manquait à la maison, les orphelin ce sont des fils de pauvres, or les rares enfants qui venaient au manoir lui faisaient remarquer qu’il avait bien de la chance d’être dans une famille riche, ne serait-ce qu’à tous les jouets qu’il possédait et ils ne se gênaient pas pour lui en subtiliser une fois le dos tourné, mais il n’était pas possessif et fermait les yeux. Que ne ferait-on pas pour avoir des copains ! Ils admiraient étonnés l’intérieur de cette belle demeure et le jalousait de vivre si bien. C’était la sienne et il trouvait ces réflexions étonnantes, car il n’avait jamais vécu ailleurs, encore qu’il lui arrive des fois d’en douter, mais fouillant dans sa mémoire il n’arrivait pas à se souvenir d’autres endroits que le manoir. Une conversation entre sa tante et son oncle lui avait laissé penser … mais il n’y avait rien compris. Son oncle était magistrat et sa seule préoccupation était ses dossiers qui s’amoncelaient dans son bureau et qu’il ne quittait que pour aller manger. Il y travaillait la moitié de ses nuits, et pour ne pas réveiller sa femme, il avait sa chambre à côté de son bureau.
Noël n’avait pas le droit d’y pénétrer, à peine l’inspecter, lorsque la porte était ouverte, la montagne de dossier, vu d’en bas, lui faisait penser aux gratte-ciels des grandes villes. Il était étrange, le regardait d’un air à lui dire :
c’est elle qui te garde, moi j’y suis pour rien, ne m’embête pas et on sera copain, clair ! Il parlait peu et semblait toujours réfléchir, alors, ma tante lui disait : laisse-toi aller, manges tranquillement remets tes dossiers à demain et prends un peu de bon temps !
Il n’en était pas question, rien ne pouvait attendre, alors, elle se levait, soupirait, et donnait ordre à Phine de débarrasser la table.
Les conversations étaient courte et Phine ne s’en mêlait jamais, elle avait son statut de bonne à tout faire et s’en tenait là. Ma tante lui faisait de temps en temps quelques observations sur la préparation des mets, la table ou le travail à faire l’après-midi. Son oncle avait deux attitudes, l’une froide, quand sa tante était là, l’autre plus attentionnée lorsqu’il était seul avec Phine et qu’elle lui ramenait le thé dans son bureau. Noël entendait alors des petits cris, surtout lorsque sa tante était partie en ville, alors, il ne s’attardait pas dans le couloir car ses oreilles indiscrètes auraient certainement chauffé et il préférait éviter de rôder près du bureau où régnait une atmosphère lourde, surtout des jours lorsque quelqu’un venait le voir. Des choses graves, il sentait, sans comprendre. Ils se côtoyaient sans s’aimer, mais ça lui convenait, il avait quelque chose de répulsif, pas de mot pour cette impression, ou si, le même trouble que lorsque qu’il rentrait dans une église. Un père même adoptif c’est un peu comme un dieu que l’on ose approcher. Le sien devait être là-haut avec sa maman, il ne lui manquait pas, mais des jours il aurait aimé voir son visages, par curiosité, lui prendre la main, sans rien dire, comme ça… Maman elle il la sentait bien loin, d’autant plus que sa tante lui avait pris sa place.
- Mon petit disait-elle, je veille sur ton éducation, que tu ne manques de rien, l’orphelinat m’a donné carte blanche, je ne suis pas ta mère, alors file droit et puis… et puis, je sentais bien qu’elle me serrait contre elle, presque par obligation, mais elle n’avait jamais eu d’enfant, était-ce une raison pour être gauche. Je sentais bien qu’elle établissait une sorte de barrière, la règle du jeu, essayait-elle de se protéger ? Avait-elle peur que l’orphelinat lui reprenne son enfant ?
Un coup de règle sur le pupitre le fit sursauter.
- On écoute ! Noël qu’ai-je dit ? De nouveau dans la lune !
- Mon voisin ricana. Il en prit également pour son grade.
- Et toi ! On ne te demande pas de t’amuser des erreurs des autres. Qu’ais-je dis sur le cercle qu’il était…Tu copieras dix fois ta leçon, ça t’apprendra toi aussi de rêver et en plus à te moquer des autres.
- Le décor était carré. Il n’avait qu’une solution, s’instruire apprendre, aucun choix ne lui était laissé. Il n’avait lâché ni rictus, ni sourire de contentement, la leçon, avait été vite comprise presqu’heureux que les réprimandes se soient détournées vers son voisin. C’était lui le paratonnerre, il était plus solide et forte tête, rien à perdre disait-il et les études ça n’étaient pas son truc ! Il avait comme lui des coups de blues, alors ils s’épaulaient et se racontaient des histoires, du vécu, de l’imaginaire, l’important était de s’évader et penser à autre chose.
Jean n’avait pas de frère, qu’une sœur, peu importe, il n’était pas seul au monde comme lui. Il lui en parlait, ça l’amusait, il aurait aimé la rencontrer, il l’avait montrée en photo, elle était mignonne. Mais aucun risque de la voir, la fin de l’année était encore loin et il habitait dans un autre Land, alors peu de chance de faire connaissance. Noël aimait jouer avec sa copine qui habitait dans la maison d’à côté, sa maman était magnifique, il en aurait aimé une comme ça, élégante, toujours pimpante. Sa tante, elle, s’habillait stricte et souriait peu, tandis qu’elle, souvent joyeuse, l’accueillait avec gentillesse.
- Pas de bêtise, disait-elle, lorsqu’il se chamaillait avec Hélène dans de rares moments où ils pouvaient se rencontrer.
Quand le temps était favorable, profitant d’un moment d’inattention il passait par un trou dans le grillage entre deux haies comme un lapin l’aurait fait, l’herbe est bonne de l’autre côté mais non sans danger.
- Hélène !
- Elle filait comme une levrette.
- Oui maman ! Je cherche de l’herbe pour mon cochon d’Inde.
Lui était tapi derrière les arbustes et son cœur palpitait comme celui d’une bête pris en chasse.
Il s’offrait d’autres plaisirs, surtout lorsque sa tante partait en ville et que Phine était occupée, alors il partait à la découverte des secrets du manoir. A s’y perdre, il comportait de nombreuses pièces, mais c’étaient le grenier et la cave qui faisaient partis de ses meilleurs endroits. Entrer dans la chambre de sa tante aurait été un sacrilège, le bureau de son oncle ou sa chambre à coucher, même pas y penser, la peur qu’il ne s’aperçoive de quoi que ce soit l’effrayait avant que ça ne le prenne, il le craignait trop.
- Les enfants, ce n’est pas mon truc, ils doivent être bien élevés, et surtout ne pas m’embêter.
J’ai trop à faire, et les dossiers n’attendent pas, disait-il.
Alors, il n’y avait rien à redire à tout cela, accepter sans rien pouvoir y changer ne serait-ce qu’une virgule. Il avait sa façon de voir les choses, point !
Dans le grenier, des vieilles choses, des vieux livres qui prenaient la poussière, son domaine, avec tellement de mystères et découvertes à faire que ça occupaient des après-midi entières. Son oncle s’intéressait plutôt à Phine qui lui rangeait ses dossiers, l’excuse pour passer de bons moments ensemble, et lorsque sa tante revenait, rien ne transpirait, rien ne s’était passé, il n’aurait même pas osé suggérer, gaffer.
Les caves étaient de vraies salles de jeux, surtout en été quand il faisait chaud et lourd, alors il entrait dans la peau d’un homme des cavernes et se retrouvait à la préhistoire. Il jouait très peu au dehors, l’hiver il faisait froid, la neige et le vent ne l’incitaient pas à mettre le nez au dehors. Alors sa liberté se limitait au manoir. Tout compte fait, il était plus libre au collège avec ses copains. Les rares jeunes qu’il côtoyait avaient été des enfants d’un invité occasionnel. Sa seule connaissance était Hélène, sa petite voisine, mais sa mère la couvait et l’avait toujours à l’œil. Il n’allait rien lui faire mis à part un petit bisou en déjouant des fois la surveillance de sa mère. Combines savantes étaient nécessaires pour passer quelques courts instants ensemble. Elle aussi se sentait seule et l’attirance ça ne se dissèque pas comme une équation ou un théorème quelconque. Ces moments là étaient leurs secrets, un peu de mystère pimentant la vie.
Le manoir était à l’écart du village, seule la maison d’Hélène jouxtait la leur. En contrebas, la vallée et les sapins qui se refermaient comme les protéger du vent, de la neige et des regards indiscrets.
Les rares sorties du mercredi lui rappelaient cette nature, l’odeur de l’herbe coupée, le petit air frais du matin qui promettaient une belle journée. Les papillons venant cogner la vitre de sa chambre, au loin il voyait des fois planer un couple d’aigles, il admirait ce vol majestueux, profitant d’une ascendance pour s’élever sans même battre de l’aile, quel sentiment de liberté pensait-il. Lui il se sentait à l’étroit chez lui malgré la taille de la propriété, trop petite, et au dehors le monde est bien vaste, mais seul, il préférait y rester. Un jour, peut-être, se disait-il avec un frère d’adoption, pas un vrai, impossible avec ce qu’on lui avait dit, mais il s’en contenterait, à deux on est plus fort !
Alors il se l’inventait devant la glace, et il lui parlait dans sa langue, avec son vocabulaire lui racontant des choses que les autres n’avaient pas besoin de savoir. Seul, il lui paraissait près de lui. De toute façon il ne parlait qu’à lui, les autres ne l’intéressaient pas. Ils faisaient des jeux, de la cave au grenier, le manoir était leur monde évoluant entre rêves, bousculades, courses et jeux, le reste du monde n’existait plus et il n’y avait que Phine pour le lui arracher quand elle criait : On dîne !
Ils jouaient le soir, Noël le cherchait dans ses pensées, juste avant de s’endormir, alors il existait réellement, et dormait à côté de lui sans le gêner. Ils se racontaient des histoires il réussissait même à avoir le dernier mot et cheminait dans ses rêves, aussi le matin il se réveillait avec un sentiment étrange, entre vécu et irréel, alors son jeu continuait et il passait la matinée avec lui. Souvent le même rêve le surprenait : perdu dans la forêt, une forêt dense et épaisse, il cherchait son chemin, était au bord des larmes, la panique le prenait, il se perdait. Soudain, face à lui son frère, il était surprit de le voir, pas un mot et subitement le rêve s’évanouissait le laissant en sueur dans son lit avec une impression de malaise, de déjà vu. Il mettait souvent des jours à chasser cette image, alors il jouait seul en essayant de l’oublier.
Au collège il lui tenait compagnie dans ses moments de cafard. Il y avait aussi ses bons copains Jean et Robert. Ils s’entendaient bien, mais eux ne parlaient pas la langue de son frère. Son double comprenait spontanément, un clin d’œil lui suffisait, un mot englobait tout, une action, des raccourcis, leur langage jouait de rapidité et lorsque surpris, ils devaient s’éclipser, ils ne laissaient qu’une face du miroir, l’image de Noël et rien de plus.
Robert était le sportif, un solide gaillard de la campagne élevé dans une ferme dans laquelle il avait sa place aidant ses parents. Le moins costaud des trois, c’était lui. Lorsque ils jouaient, il savait se défendre mais il n’y avait pas que des saints, certains se retrouvaient au collège pour une éducation stricte et carrée, règle que les curés se faisaient une joie d’appliquer. Jean avait des parents qui tenaient un commerce ils n’avaient pas le temps de s’occuper de lui. Ceux de Robert étaient de riches propriétaires terriens, aussi son père voulait quelqu’un d’instruit et estimait qu’il serait assez temps de lui faire soulever les bottes de paille et de travailler la terre, peut-être même laisser ce travail aux ouvriers et s’occuper de la gestion de l’exploitation, alors les études et rien d’autre pour le moment.
D’autres parents étaient décédés ou séparés, pour ceux-là au moins tout était clair. Ses parents ne lui manquaient pas, il avait l’impression de venir d’une autre planète ou d’être né comme un petit Jésus, qui sait ?
Quelque chose lui échappait. Il s’y était fait, résigné, pas d’autre alternative, alors il subissait sans révolte, se pliant en rentrant dans le moule. Se laisser aller à la révolte, à quoi bon, son copain Paul ne supportait pas le collège, il restait des fois replié sur lui-même et pleurait souvent, à d’autres moments, il devenait blanc et tapait sur tout ce qui bougeait.
- Il l’avait frappé, une chance que Robert et Jean soient dans le coin, il lui aurait défoncé la tête, comme ça ! Un jour quelqu’un était venu le chercher et il s’en était allé, sans bruit et ils n’en ont plus jamais entendu parler.
Mourir c’est un peu ça, on laisse une place vide en ne demandant plus rien à personne.
Les jours se succédaient, les cours l’occupaient plus qu’ils ne l’intéressaient ne restaient que les rires de Robert et Jean qui l’aidèrent à supporter. Il leur apportait son amitié le peu affection qui restait de son âme meurtrie, ballottée entre angoisses et peur de l’avenir.
Il commençait à faire froid et la fin d’année approchait. Son premier Noël seul sans les siens, il y pensait peu mais ils lui manquaient tout de même. Sa tante, sa liberté, le manoir, l’espoir de voir Hélène ne serait-ce qu’un après midi. Il échafaudait secrètement des plans, la voir, être moins seul, sombres pensées. Oublié, il subissait sa vie.
Une ambiance étrange se dégageait, la plus part rentraient chez eux pour Noël et Pâques, coupant ainsi l’année scolaire. Certains ne sortaient qu’aux grandes vacances, pour lui, pas d’illusion, et pourtant, il aurait aussi aimé être nerveux, enthousiaste et excité comme les autres à l’approche de ces fêtes.
Les contrôles se succédèrent, il se débrouilla pour ne pas faire de vague et c’est ainsi on le laissa tranquille dans son petit monde rêvant à son aise. L’ambiance se dégrada et la fièvre monta encore d’un cran. Les tests, la remise des bulletins : l’attente avec angoisse, pour certains les cadeaux de Noël en dépendraient.
Des sacs, des valises bien rangées au pied des lits, une atmosphère excitante. A l’appel des uns, des autres, précipitations, et petit à petit le collège se vida, moins de cris, moins de remue ménage, la fièvre s’était calmée.
La poignée d’élèves restés sur le quai faisaient pitié, un père essaya de donner une ambiance de fête, un peu de musique et un grand sapin qu’il fallait décorer. Chacun s’activait, des boules, un peu de neige artificielle, quelques anges, une guirlande de lumière, une jolie crèche, rien de superflu.
Un paquet lui parvint, et quelques mots lui prouvèrent que sa tante n’était pas morte.
L’écriture était bizarre, en caractères d’imprimerie ronds comme une lettre stéréotypée. Bonnes fêtes et joyeux Noël terminait cette missive banale. La solitude se fit pesante et la vie à l’internat assombrit son moral.
Le jour hésitait à se lever, lui aussi. Les pères lui avaient souhaité sa fête, un petit geste de sympathie, mais ça ne fit qu’accroître ses pensées noires. La messe de minuit, un dernier dessert et un dortoir vide et lugubre.
Deux dans cette immense salle, sans bruit, sans souffle, sans froissement de drap, sans les pas du père qui veillait.
Le sommeil tardait à venir, de sombres pensées l’habitaient, soudain une étrange sensation semi éveillé, semi endormi, il ne savait, avec cette impression de se dédoubler le prit. Et si la vie lui réservait un autre destin, une vie meilleure, de l’affection dont il manquait cruellement, une vraie famille, des cadeaux. Il voyait des lumières, un magnifique sapin, des parents attablés, riant, s’amusant, papa avait sorti ses meilleures bouteilles ses cigares, maman jouait un air de Noël au piano.
Tout le monde était gai, ses paquets étaient déjà ouverts laissant découvrir des jouets de toutes sortes, plus qu’il n’en fallait. Il m’amusait avec une voiture circulant entre tasses à café et les plats à tartes. Pour les autres cadeaux, il s’en occuperait plus tard. Il ne gérait plus rien, ni ses émotions ni sa faim boulimique de gâteaux, tout le monde avait les yeux rivés sur lui, il était l’épicentre. Ses parents, ses oncles autour de lui, il était le nombril, la descendance le futur mâle reproducteur qui devait pérenniser la dynastie familiale, lui, le prince, l’enfant roi et toutes ces émotions, les gâteaux, l’heure tardive, le sommeil qui le transporta à travers des cheveux d’anges et des flocons laineux vers la lumière.
Un bruit le réveilla. Ses yeux s’ouvrirent sur un cimetière de lits vides. Un père était près de lui.
- Debout, la messe est à dix heures, tu dormiras plus longtemps demain !
Son copain de chambrée était déjà habillé.
- J’aurais bien encore dormi, lui dit-il.
- Moi j’aurais bien encore rêvé !
Mais la réalité était là, fallait bien qu’il s’y fasse, résigné. Et pourtant il aurait juré qu’il y était à cette fête avec tout ce monde autour de lui c’était trop réel pour être faux, et pourtant.
Personne n’avait de visage, alors il avait quand même dû rêver, se dit-il. Des ombres des fantômes, qui sait ! Pas sympa ces rêves étranges qui entre fiction et réel déstabilisaient.
Son voisin de chambre lui demanda s’il avait bien dormi la nuit dernière, lui confiant que la nuit de Noël, sans son père le laissait avec une immense impression de solitude. Il s’occupait d’engins miniers en Afrique, et espérait le revoir au printemps. Sa mère était morte en couche, alors le seule être qui lui restait était son papa, il s’y accrochait et dans ces fêtes il aurait bien voulu être au près de lui.
Il avait neigé et la grande cour immaculée comme la vierge portait ce matin-là un habit tout blanc. Plaisir inattendu, chasser ses idées noires le soulagerait. Ne sentant plus la fatigue ils se donnèrent sans compter, paquets de neige, boules, les savons, bonhommes, glissades, roulades, les petits orphelins, les abandonnés, haletaient contents retrouvant un peu leur moral et de belles joues rouges.
Ces vacances de Noël là lui permirent de comprendre la cruauté de la solitude, il fit un peu d’ordre dans sa tête et se construisit une carapace pour éviter de nouvelles déprimes.
Les pères étaient indulgents, la discipline s’était relâchée, on sentait une atmosphère de fête, ils étaient moins stricts sans toutefois laisser déborder des sentiments qui auraient pu déboucher sur un quelconque favoritisme.
