Nubia - Pascal Schmitt - E-Book

Nubia E-Book

Pascal Schmitt

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Beschreibung

Depuis toute petite Nubia fouillait le sable du désert nubien dans l'actuel Soudan avec son père archéologue, un passionné, et ce mot prend toute sa signification dans ce roman que je ne qualifierais pas totalement de fiction laissant le mystère planer sur les Candaces, ces reines noires et sur Nubia devenue comme son père archéologue.

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Nubia avait hâte de quitter Paris, sa grisaille, ses gens pressés, ses trottoirs bondés de monde avec cette impression d’anonymat commune aux grandes villes et ce brouhaha mêlé de coup de klaxon et de gueule.

Combien de fois l’avait-elle attendu devant un café avec comme seule compagnie Marie, sa meilleure copine. Elle piaffait d’impatience que son père vienne la chercher. Comme promis, il l’emmènerait sur son site de fouille en Nubie, qui à force, était devenue sa deuxième patrie.

- De bons résultats ? Lui avait-il demandé avant de l’embrasser.

C’était l’éternelle question qu’il ne pouvait s’empêcher de lui poser, comme si, dans le cas contraire il allait la laisser au bord du trottoir.

- Evidemment, lui avait-elle répondu !

C’était une bonne élève et elle l’avait toujours été, brillante et cela sans faire transparaître de difficulté, avec ce petit côté frime qui d’ailleurs lui valait souvent des ennuis par des copines, jalouses, l’obligeant une fois de plus à jouer des coudes et se battre pour garder la tête haute ce qui lui valait le surnom de garçonne.

Pâques, ou Noël ailleurs, au soleil, le bonheur ! Elle en avait une sainte horreur de ces rares fêtes de famille sans personne, lassantes, vieillottes. Elle préférait partir au chaud, elle y allait depuis toute petite, aussi, le sable l’avait conquise dans ce désert nubien que papa fouillait depuis de nombreuses années, il lui semblait d’ailleurs, que c’était depuis toujours. Elle arrivait à l’arracher par moments à ses fouilles pour l’avoir un peu à elle, en lui pardonnant ses écarts et ses oublis, tout en comprenant son amour pour ce pays jusqu’à zapper son anniversaire. Mais, il lui avait donné le virus, alors en passionnée d’archéologie, prendre le sable doux comme une caresse et ressentir les siècles glisser entre les doigts lui procurait une sensation particulière et elle ne pouvait s’empêcher de se rappeler les histoires que son père lui racontait lorsqu’ils se retrouvaient le soir après une journée de fouilles contents de partager cette belle passion.

- Mon métier nous fait vivre !

Il aimait dire cela quand elle râlait comme une maîtresse que son amant menaçait de quitter. Là, elle le retrouvait avec toujours cette même impression de ne jamais l’avoir quitté, elle n’avait que lui, de sa mère il n’en parlait jamais, mais ce n’était pas ce qui l’empêchait de vivre pleinement, pas de parents autour de soi, elle vivait ça, comme une liberté sans fin et dormait toutes ses nuits heureuses tout en sachant que l’internat la rappellerait déjà à l’ordre si…

Aujourd’hui c’était le grand jour, Nubia était impatiente de prendre l’avion et partager un bout de chemin avec lui.

- Tout marche comme tu veux ? Et tes cours ?

- Comme si là, d’un coup, je m’arrêtais de travailler ! Oui, je progresse et les examens ne me font pas peur !

Et ça tombait sous le sens, avec sa soif de connaissances, elle serait archéologue comme papa, la vie parisienne n’avait de sens que par les sorties, les copains, le ciné, encore que, mais elle s’en lassait vite de toutes ces activités. Les films grandeur nature lui convenaient bien plus, elle, en Cléopâtre c’était ce qui lui collait au plus juste et qui alimentaient ses nuits lorsque le sommeil tardait à venir, et cela depuis toute petite. Elle s’échappait ainsi vers papa, dans son désert en lui donnant l’impression de se rapprocher un peu plus de lui. Elle était alors moins seule, même si ça la laissait sur sa faim. Plus âgée la petite histoire lui convenait, et que pouvait-il faire, qu’avait-il découvert ? Sur cette idée elle s’endormait et l’internat devenait un peu moins pénible à supporter. A présent l’université et ses examens, elle ne s’en laissait pas le choix et ne désirait rien d’autre que de les réussir pour s’échapper. La reine dominait ce doux rêve : être avec mon père, là-bas en Nubie. Elle y était d’autant plus qu’elle y avait été depuis toute petite bercée dans cette ambiance passant de bras en bras. Les musées qu’elle visitait les weekends ne la faisaient pas râler comme ses copines qui trouvaient ça ringard. Elle s’y sentait bien, la partie Egyptienne bien sûr lui plaisait, l’influence de papa, mais aussi cette attirance innée et inexpliquée, la beauté toute simple, et pourquoi toujours analyser. On ne va pas vers une fleur parce que c’est inscrit dans les gènes ou parce que c’est décidé ainsi, on la prend par instinct, par les acquis génétiques et la fleur a été créé pour l’œil, l’odeur, pour son charme et sans compter les insectes qui la pollinisent et s’en nourrissent, un peu comme les musées où on amasse les belles choses, l’art de l’amour extériorisé, la beauté des corps, l’esthétisme et ça servait de base à ses études, toutes ces trouvailles dont elle faisait part à son père et qui alimentaient leurs sujets de conversation. Il était souvent absent, mis à part les moments où il donnait des conférences ou réglait ses affaires en France. Elle profitait alors pleinement de ces instants pour l’écouter, pour sentir sa passion et profiter un peu de l’affection qu’il lui portait. Ne restait que lui, l’unique membre de sa famille, maman, elle ne l’avait jamais connue, et son père lui suffisait pleinement. On ne peut pas aimer quelqu’un que l’on n’a jamais connu, se disait-elle. Rêver de ce pays dont il savait si bien parler la rapprochait de lui, comme si ça avait été son berceau.

Détaché pour des missions scientifiques de recherche et d’archéologie il y avait déjà passé plus de la moitié de sa vie. Elle n’était pas obligée de penser comme lui, mais avais été conquise, comme ça, sans contrainte, de façon si naturelle, qu’elle aussi avait été fascinée par ces reines noires de Nubie dans cette ambiance de mystère et de ce passé qui lui paraissait si présent.

Elle avait senti qu’il fallait acquérir des connaissances en matières scientifiques et d’archéologie, outils indispensables à la recherche. La motivation était là, alors forte, elle trouvait des raisons supplémentaires aux études ce qui la propulsa bien vite vers l’excellence d’autant plus qu’elle était tombé sur un examinateur fana d’Egypte qui lui avait tapé dans l’œil et qui lui avait collé la meilleure note.

- Ne reste plus qu’à travailler et décrocher vous-aussi une mission, lui avait dit l’enseignant !

Pour l’instant, elle vivait au crochet de papa ce qui lui enlevait un peu de sa fierté, encore qu’à sa princesse, il n’osait guère trop lui dire. Ce qui la gênait c’était cette impression de lui appartenir comme une maîtresse. Il s’accrochait à elle, seul, depuis des années, encore que lors de ses missions elle se doutait bien qu’il ait ici ou là quelques femmes, et avec sa notoriété il ne devait pas avoir de problème pour conquérir quelques belles nubiennes, stagiaires ou collègues passionnées, mais cette phase de vie n’avait aucune importance pour elle. Elle qui se considérait comme orpheline de sa mère, il n’en avait d’ailleurs jamais trop parlé, par pudeur ? Nubia ne l’avait pas connue, alors oublions ça, s’était-elle dit ne voulant pas faire revenir ce côté sombre de la vie, plus tard, peut-être, peu lui importait.

Nubia, côté affectif c’était un jeune archéologue qui lui avait tout appris de l’amour physique. Papa était heureux qu’elle ne s’ennuie pas, vrai qu’elle ne m’embêtait pas. Jo avait l’art de l’attirer dans des endroits qu’il avait dû découvrir au paravent et qu’il comptait partager en la faisant craquer une fois dans ses bras et ce n’était pas difficile, il était beau, musclé sentant les herbes, myrte et santal exotique et elle le voyait en prince éthiopien lorsqu’il la faisait partir en l’air sans retenue et elle avait tout à apprendre, bonne élève, elle progressait très vite et sans pudeur. Elle s’attirait même des jalousies de ses copines qui l’enviaient, toute cette liberté, ne pas avoir une mère qui fouille ou un père qui regarde la pendule ça avait du bon, mais aussi ses inconvénients, mais Nubia n’avait pas besoin de nounou et ça agaçait les jeunes donzelles avides d’histoires croustillantes qui, jalouses, la repoussaient tout en ne la provoquant pas trop, excitée elle leur aurait donné une bonne leçon, et elles le savaient. Nubia prenait des cours d’arts martiaux. Papa lui avait dit : ça te permettra de canaliser ton énergie et tu pourras le mettre en pratique au cas où, je ne serai pas toujours là, une fille ça doit savoir de défendre, savoir compter que sur soi, il lui avait dit ça sans sensiblerie. Papa assurait le reste. Et cela lui convenait tout à fait, elle concevait la liberté comme ça, sans compter sur les garçons, aucun compte à rendre. Beaucoup de ses copines parlaient de leur parents ça la gonflait d’entendre leur lamentation, ces potins sans queue ni tête, elle rêvait d’autre chose : découvrir, fouiller le passé, avoir un nom comme papa. Elle aimait le vent mêlé au sable qui fouette le visage comme par provocation le même qui avait enseveli des générations complètes, ces civilisations perdues qu’elle avait envie de voir renaître, faire honneur à tous ces bâtisseurs, à tout ce savoir, à cette sueur qui n’a pas réussi à colmater le sable de ces édifices, temples et pyramides dédiés aux dieux ou aux déesses à ces candaces qu’elle admirait comme papa, ces guerrières aux caractères bien trempés. Elle les admirait à en vouloir s’y confondre, papa lui en parlait de telle sorte qu’elles faisaient partie de sa vie. A peine s’y était-elle fondu dans ce désert nubien qu’il fallait s’en détacher de ce passé où papa ressemblait à Indiana Jones, et elle l’admirait, il était plein d’attention, c’était : Son Père ! On lui faisait souvent la réflexion. Elle entendait alors : on dirait que c’est ton amant, et là elle sentait toute l’envie, tout l’égoïsme, tout ce fiel, qu’elles essayaient de lui cracher, par jalousie, sport numéro un de ces ados accros à tous potins niais. Nubia s’était déjà équipée d’autres armes, elle apprenait l’arabe, avait déjà compris malgré son jeune âge à décrypter le regard des hommes et à s’en méfier comme par instinct. Avide de connaissances, elle avait envie de dire de naissance, ou par acquis, influence de son père. L’Egypte l’attirait et même plus que ça, elle s’y était souvent rendue avec son père activant ainsi une passion et son goût pour ce pays, le partage et l’émerveillement devant Louxor Abou-Simbel, Philae, ce n’était pas pour lui faire plaisir, elle aurait pu le boycotter, comme ses copines faisaient avec leurs parents, mais elle faisait corps avec cette région où tout l’enchantait et ce Soudan mystérieux qui n’avait encore rien dit, ou si peu, avec son écriture étrange que les ordinateur n’avaient pas encore percée. L’odeur du sable et quand elle en parlait, on sentait l’admiration et la jalousie de ses copines pointer le nez, peu lui importait à chacun ses fantasmes !

- Moi je n’ai pas le nez dans les magazines, mes vedettes, sont là-bas !

Elle voulait s’élever, et s’élever encore vers ces mystères qui l’absorbaient avec toutes ces choses non réveillées, et révéler ces ombres qui ne lui faisaient aucunement peur. A force d’avoir été baignée dans cette atmosphère, et entendu tant d’histoires, elle les avait accaparées et rendues siennes, pas toutes, car elle ne maîtrisait rien, mais se sentait si bien dans ces scénarios qu’elle écrivait scènes après scènes.

Jo l’avait une fois de plus courtisée, il était le bras droit de son père, le secondant dans cette phase de fouille faisant parti d’un vaste plan de recherche. Jeune, frais moulu, ses examens sous le bras, sorti de l’université de Lyon, il buvait les paroles du maître comme par évidence, s’en inspirant, développant ses propres théories, souvent contestées par le maître qui lui rappelait qu’il y a les études et le terrain, et là, il n’y connaissait rien ! Ne restait plus qu’à écouter. Mais Jo, même vexé des fois ne s’en désintéressait pas pour autant et qui le considérait comme un mentor, lui le stagiaire, mais il faut bien un jour débuter, et comme son père disait : l’avenir allait lui sourire, suffisait de travailler. Elle en était un peu jalouse, mais conjurait le sort en se l’accaparant. Jo l’avait emmené dans un dédalle de coins de recoins, le site n’était pas très grand, mais l’inexpérience lui fit un croche pied elle se sentit perdue sauf dans ces grands bras et il ne leur fallut pas grand-chose pour que les jeunes amants s’aiment une fois de plus se sentant en sécurité et à l’abri des regards indiscrets, Nubia avait encore tant à apprendre en amour et Jo était si amoureux, alors trouvant là un peu d’intimité qu’ils n’avaient pas au campement, ils s’étaient serrés comme se serrent les être uniques et précieux. Jo s’était laissé partir dans cette étreinte qui lui parût éternelle, dans ces lieux sans date, sans conscience que l’histoire tous ces mystères et ces vies entouraient. Ce dédalle de pierres transpirait les siècles en redonnant des sondes rémanentes, peur du travail sous le fouet, labeur peu payé, les cris, pauvres de salaires, repas à peine suffisant pour combler les efforts de ce travail harassant. Cette pratique était simple et efficace, elle consistait à affaiblir l’homme tout en lui assurant le minimum de nourriture pour lui permettre de travailler sans éveiller toute révolte, d’ailleurs qui serait bien vite matée à coup de fouet. Loin le fouet, Nubia une fois de plus séduite se laissa perdre dans ces bras puissants et qui la fit basculer là où les femmes heureuses se perdent quand elles poussent un cri de bonheur, mais devant ces deux yeux verts émeraudes qui s’étaient allumés derrière Jo et qui la regardaient fixement, une drôle d’impression naquit, était-ce les yeux de sa conscience, les yeux des propriétaires des lieux, les yeux d’un voyageur de l’au-delà, d’une âme perdue, d’une candace ? Elle poussa un cri qui lui parut si étrange que Jo la serra contre lui.

- Qu’as-tu ?

- Là ! Deux yeux verts, on aurait dit deux émeraudes lumineuses, deux rayons. J’avais déjà senti que quelqu’un était avec nous, je sentais la présence d’une femme, j’en voyais les contours elle nous reluquait comme une voyeuse, discrète comme je te vois, et au moment de recevoir mon plaisir elle me la décuplé peut-être pour me le voler ?

- Elle aurait pu t’effrayer un autre moment qu’à l’instant où je prenais mon pied.

- Jalouse peut-être, et une âme prude ?

- Tien pourquoi pas. Que vas-tu inventer, c’est peut-être toi, qui sait ?

- Par manque d’expérience, tu vas me faire passer pour une mystique ?

- La prochaine fois j’essayerai de trouver un endroit plus discret, loin de la voyeuse aux yeux d’émeraude.

- Elle le sentit septique, il la considérait plutôt comme la fille du chef des fouilles et non comme une amie encore moins comme une maîtresse, elle était jeune, certes, mais lui, ne paraissait pas si mûr que ça et c’est plutôt l’aventure qu’elle cherchait alors…l’incident était clos pour elle. Et tout compte fait se dit-elle, avait-il raison ? En fait, elle démarrait juste une vie amoureuse et sans que ça soit l’amour de sa vie, encore qu’elle ne voyait pas cette relation de cet œil là ou plutôt comme une aventure et elle n’était pas celle qui s’imaginait de suite des choses sur un prince charmant elle ne rêvait pas, Jo était de la race des opportunistes sûr de son physique et de son charme de tombeur. Ici, malgré les jeunes égyptiennes très belles il n’avait pas de chance, avec le poids des traditions, la religion, et là tout se gâtait, entre les excisées, les musulmanes traditionnalistes, valait mieux rester entre nous pour garder la vie sauve et s’aimer en toute liberté, s’était-elle dit. Une modernité contrôlée, encore que dans l’intimité, personne ne guettait, mais les pièges étaient présents et toute machination était probable, une femme était peu de chose par rapport à l’homme dans ce pays.

Papa l’initia aux subtilités de la recherche.

- Sur le terrain rien n’est comparable à tes cours, ils sont bien sûr utiles mais le terrain, c’est le terrain !

Autant les mesures, cotes et repères de quadrillages systématiques étaient nécessaires, autant il l’initiait à l’art de l’observation, le goût du détail, du travail bien fait, l’utilisation de son l’instinct, le ressenti.

- Qu’aurais-tu fait à leur place ?

Le flaire, et papa en avait, bien entendu, mais il y avait aussi ses nombreux documents, des outils précieux et sa bibliothèque, encore que le tout était de découvrir comment organiser les recherches pas comme ce Ferlini bien inspiré et surtout animé par l’appât du gain, de l’or, de la valeur vénales des objets. Il avait tenté de revendre ces bijoux précieux à la France, mais l’Allemagne du roi Louis premier de Bavière moins regardante et plus argentée à l’époque, se laissa tenter par ce démolisseur de tombes jusqu’à lui donner le titre de conservateur du musée de Berlin à vie. A son actif la démolition de plus de quarante pyramides, comme tant d’autres sépultures qui se sont vues dépouillées, sans recherche approfondies, sans notes et surtout sans respect. Mais sur celle-là, il avait dépassé son art destructeur en ordonnant sa démolition à coups d’explosifs réduisant la pyramide à l’état de tas de cailloux, un acte qui dépasse le simple crime.

Nubia ressentait ça plutôt comme une profanation, mais ici comme en Egypte peu de monde était soucieux des ancêtres, anéantissant le travail de ceux qui pensaient construire ces demeures éternelles et inviolables et pourtant sans ces civilisations ils ne seraient pas là et l’arbre généalogique mondial en serait dépouillé.

La biologie moderne par ses recherches généalogiques nous conforte que tout se tient, on pense faire partie d’une société, d’un groupe ethnique et on se découvre des parents ayant voyagé et venant par la force des choses de tout à fait d’ailleurs. Alors ! Mais, ici, on avait été loin de ces préoccupations, l’intérêt avait été l’argent facile et le démantèlement de ces précieux vestiges pour se les accaparer. Une chance pour les archéologues est que tout n’a pas été démoli et suite aux explosions trop peu puissantes les galeries souterraines n’avaient pas été touchées, les accès, eux, ont été obstrués par les gravats qui en s’affaissant avaient bouché l’entrée des galeries. Trop pressé, le tombeau principal lui avait suffi, le mal étant fait et devant ce tas de pierre, personne n’avait pu aller plus loin découvrir l’histoire de cette reine.

Nubia était tombé sous son charme et à présent, comme son père était devenue accro et cette passion la dévorait au point de la motiver, pousser plus loin les recherches et cela au-delà de celles de son maître à penser. Il était exigent, idéaliste, sa seule fille devait être l’exception, la seule héritière de son savoir et de la vaste documentation précieuse accumulée au fur et à mesure des années. Il gardait sa bibliothèque et ses archives dans un endroit secret et ne travaillait qu’avec des copies sachant qu’un vol aurait été catastrophique ! Nubia avait bien compris qu’il fallait poursuivre son œuvre, mais elle n’avait aucune difficulté, de telle sorte que son père lui disait: ce que moi je mets des heures à comprendre, toi, par instinct, grâce à un sens que je n’ai pas, trouve la solution. Nous les anciens nous sommes pollués par des erreurs de recherches, des mauvais réflexes, ton master en poche, je t’apprendrai encore d’autres choses mais pas de précipitation.

Il avait raison que ses cours lui suffisaient, mais incontournables et elle n’avait pas envie de refaire une année et il lui la tardait de partir de France pour aller s’établir là-bas. Elle avait tout de même des amis, mais l’avion lui permettait rapidement de faire un tour à leur appartement parisien les revoir, prendre un peu le large en échappant discrètement à son père et retrouver sa liberté, sa précieuse liberté et elle y était très attachée. Quitter un peu ce pays tout en le comprenant, mais lorsqu’on a goûté à autre chose on a du mal à faire marche arrière lorsque des hommes du pays lui lançaient des coups d’œil qui en disaient long, elle se sentait oppressée. Sans leur tenir tête ostentatoirement, ce qui n’allait que lui attirer des ennuis, elle ne les laissait pas pour autant la dominer et s’était perfectionnée en langue arabe. Elle arrivait à présent à tenir des conversations et leur clouer le bec, ce qui ne plaisait pas toujours. Il lui arrivait dans le métro, heureuse de jouer à ce petit jeu : d’abord laisser fuser quelques insultes sexistes ou autres remarques désobligeantes à son sujet, puis les moucher, tout en tirant un plaisir intérieur presqu’une jouissance. Mais il était crucial de connaître cette langue ce qui lui permettait de comprendre les ouvriers et gagner leur respect sur le chantier de fouille. Papa, lui, en était fier et souvent ils se parlaient en arabe histoire de se fondre et ça lui faisait plaisir cette complicité tout en léguant ce patrimoine immatériel accumulé depuis tant d’année.

Son unique fille, sa princesse, se serait intéressée à bien autre chose ? Aussi mesurait-il la chance qu’il avait, à présent il la formait jour après jour comme on éduque un enfant héritier d’une lignée de rois et de reines. De questions en devinettes, la recherche également mais il lui fallait encore d’autres armes comme l’écriture ancienne et le perfectionnement de son arabe, la clef pour bien diriger les fouilles elle s’y attelait de telle sorte que ses copains de fac se posaient la question si elle ne faisait pas partie de leur bord. Elle entendait :

- Méfie-toi qu’un jour tu ne sois pas voilée !

Elle sentait ces inquiétudes comme la peur de l’étranger. Et même acceptait à contrecœur de paraître en public avec un voile discret pour ne pas choquer dans des circonstances bien précises. Alors son père disait : il faut savoir que t’es chez eux, un petit geste apaise les tensions, ça tu ne l’apprends pas à la fac, mais c’est de la diplomatie. Si tu ne fais pas un pas vers eux, tu n’obtiendras jamais rien et ne pourras que te cantonner à des fouilles en Europe hors de pays arabes.

Ces évidences faisaient partie de l’ambiance ponctuelle anti arabe suite aux attentats, avec son spectre de peur alimenté par des illuminé non représentatifs. Mais il faut savoir en tenir compte, même si ces pratiques guerrières étaient d’un autre âge, l’humanité sait toujours déterrer et faire resurgir des haines enfouies qui se renouvellent, la haine surnage avec ses malheurs et les fanatismes connus lors de la dernière guerre qu’il soit japonais, allemand, italien ou d’ailleurs. Même l’Amérique du Sud n’était pas en reste et a connu les mêmes atrocités, sans oublier les autres dérapages à venir : guidage des bombes au GPS, drones, guerre bactériologique, c’est l’humain qui s’exprime par tous les moyens, le nom change, l’amélioration tarde à venir. On progresse par sursaut à savoir encore sur quelle vague on se trouve, dans le creux ou le sommet souvent dans l’écume qui aveugle et qui limite le champ de vision. En tous les cas l’apprentissage de l’arabe lui était indispensable, elle l’utilisait sur le terrain étonnant plus d’un qui la regardait comme on regarde une pâtisserie lorsqu’on n’en a pas mangé depuis bien longtemps, mais là aussi, elle savait se protéger et remettre les hommes à leur place tout en diplomatie. Ça ne plaisait pas toujours, mais son caractère entier lui dictait cette façon de s’exprimer et de se comporter, elle était entière et c’est ce qui charmait par-dessus tout son père qui malgré son caractère lui aussi bien trempé ne s’accrochait jamais. Ce n’était pas le cas de ses copains et autres petits séducteurs qui trouvaient que sa façon d’aborder les hommes n’était pas de leur goût, ni au lycée, ni à la fac, ni ailleurs à l’occasion de tous ces moments passés sur les bancs qui lui paraissait bien longs, elle qui ne désirait que le terrain et ce pays qu’elle aimait.

- Ca ne doit pas être une fuite que de rentrer chez toi, lui disait son père, tu dois d’abord comprendre, étudier, ensuite appliquer, tu ne dois pas ressembler à ces ouvriers qui portent les corbeilles, tu dois savoir où tu vas et diriger.

Comme si elle ne le savait pas, mais elle avait toujours l’impression qu’il lui disait ne viens pas, mais l’inverse aurait été fâcheux et si elle lui avait fait faux bond, histoire de voir sa tête, elle aurait déclenché malgré tout, ses ires, elle le savait aussi. Elle sentait bien que par moments qu’il se retenait, alors elle lui répondait : oui, évidement !

Sans être trop paternaliste, il se comportait malgré tout comme avec une maîtresse, elle était sa maîtresse et il avait toujours un œil sur elle, mais savait aussi qu’elle représentait ce qui lui restait de sa famille. Elle comprenait qu’avec son caractère et sa passion dévorante, il s’était coupé de tout, mis à part lors de ses conférences où ses fans lui amenaient quelques contacts amicaux. Il était dur, intransigeant, mais juste avec les ouvriers qui le craignaient et l’appréciaient.

Les archéologues sont souvent seuls avec eux même dans leur monde, perdu dans l’histoire qu’ils découvrent et qu’ils côtoient, c’est leur vie. Nubia ne s’en contentait pas, avec sa jeunesse et ses charmes qui faisaient tourner la tête de Jo un passionné qui excellait aussi dans l’art érotique, un peu direct certes, mais Nubia maîtrisait. Jo s’imaginait qu’il avait dans ses bras une jeune panthère, qu’il suffisait d’impressionner pour la posséder, mais c’était sans compter sur son caractère de guerrière à peine secouée par les événements, mis à part par cette femme aux yeux verts qui était apparue, et qui était-elle donc ?

Elle en avait parlé à son père, bien sûr en oubliant volontairement de citer l’occasion au cours de laquelle ça s’était passé.

- Intéressant, lui avait dit son père, mais connais-tu l’histoire de cette pyramide où tu as cru voir cette femme ?

Nubia écoutait, ignorant tout sur cet endroit, elle qui s’y trouvait sans aucune crainte, et malgré tout en harmonie, instinctive, toujours en éveil, très naturellement et sans jamais se sentir en danger. Mais elle en voulait à cette femme subliminale de s’être mêlée de son plaisir malgré la puissance de l’orgasme qu’elle lui avait décuplé, voulait-elle le lui voler ou l’asservir en la rendant accro ?

Le soir était doux comme ces soirs où après que le vent soit tombé le calme revenait favorisant les confidences.

Ici c’est la terre des candaces, on en trouve même la trace dans les actes des apôtres, ce sont des reines, et chez les Koushites, elles représentent la même image que celle d’un roi chez l’égyptien, mère et reine politiquement, religieusement : des piliers. Il y eut plusieurs reines candaces en Nubie et ce nom se transmettait depuis longtemps de reine en reine. Mais la plus connue reste la candace Amanishakhéto, reine du royaume nubien de Napata et de Méroé. Au temps de l’empereur Auguste elle refusa de se soumettre et harcela les légions romaines. En l'an -20, elle fit même une incursion en Égypte en pillant toutes les villes sur son passage. Arrêtée par les troupes romaines, elle demanda la paix et rentra sur ses terres. Son royaume prospéra durant encore plus de deux cents ans.

Kerma est l'un des plus grands sites archéologiques dans l'ancienne Nubie. On a mis des décennies de fouilles et de recherches approfondies qui ont mis au jour des milliers de tombes et de trésors dans ces sépultures royales de cet ancien royaume. Des femmes puissantes et déterminées, c’est peut-être depuis ces faits que la méfiance des hommes réduits à l’échelon de second rôle se méfièrent de la femme en Nubie, d’où leur désir de leur soumission.

Nous étions sur la terrasse devant un verre, la vie était douce. Jo de ses récentes recherches allait dans le sens de son père activant sa curiosité et son admiration pour ces femmes.

Elle comprit également les raisons qui ont fait que son père ait préféré choisir de vivre ici plutôt que de travailler dans un bureau ou un sous-sol de musée, ici il y avait du confort,