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Frantz et Liesel, un roman qui se situe entre l'imaginaire et le réel dans lequel j'exprime l'amour, le rêve, mon attachement à mon Alsace, à ma plaine Rhénane. Frantz doit fuir devant les gendarmes voulant l'incorporer dans l'armée napoléonienne. Il sait, que marié il sera incorporé dans une garnison proche de son village et ne partira pas au front. Mais ses parents sont opposés à son mariage avec Liesel, alors...
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Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2019
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A mon Alsace, à mon Rhin, à mon Ried
Penché sur l'onde transparente du Riedbrunnen, j'admirais les bulles que la nappe d'eau souterraine faisait à cet endroit soulevant des myriades de paillettes scintillantes en perçant le fond de ce cours d'eau phréatique. J'attendais Sissi que j'aimais, comme on peut aimer lorsqu'on a encore des culottes courtes.
On s'était connu à l'école du village où Monsieur Nicolas l'instituteur de Kourlisheim petit village du Ried Alsacien enseignait le savoir aux jeunes galopins que nous étions.
Les cours ne m'intéressaient guère, à part l'histoire et la géographie, seules matières qui me permettaient de m'évader, de rêver de conquêtes dans les pays lointains, loin de Monsieur Nicolas qui, d'un ton autoritaire n'hésitait pas à me faire tomber de mon nuage.
Cruelle, amère, décevante la vie, toujours apprendre. Apprendre, à quoi bon! Papa savait faire des roues de charrettes, des outils, sans jamais avoir appris ce que, l'oxygène, l'hypoténuse ou le conjonctif voulaient bien dire.
Un bruit de pas me fit sursauter.
C'était elle !
Elle s'agenouilla à côté de moi sur la mousse.
Je lui pris la main.
L'onde reflétait l'image de notre petit couple. J'étais aux anges. Elle me plaisait beaucoup avec ses boucles blondes dans lesquelles je mettais les doigts pour épouser la forme de ces tire-bouchons d'or.
- Qu'as-tu fait aujourd'hui ?
- Papa m'a demandé de l'aider à réparer une roue.
Je me suis dépêché, j'avais peur de venir en retard.
- Je t'ai vu cet après-midi, t'étais sur la charrette du Sepi vers les Lindens.
- On va aux sources!
Le pied souple, nous courrions le long du Riedbrunnen tassant mousses et herbes folles.
- En voilà une!
Sortant de terre, l'eau faisait de gros bouillons attirant des nuées d'insectes avides de fraîcheur.
Excités par le tumulte de cette source, ils tournoyaient, jouant avec les rayons du soleil que les aulnes filtraient, féerie des ombres vertes, douce
chaleur de ce printemps.
- Attends, j'ai une idée. Sortant mon canif de ma poche je coupai quelques branches de coudrier pour en faire un moulin. Papa m'avait montré la façon de s'y prendre. Entaillée par le milieu, il m'avait appris à les assembler en croix et engager une feuille de chêne en son bout permettant à l'eau de prendre appui sur le moulin. Supporté par deux branches en Y enfoncées dans la terre de part et d'autre du courant, le moulin tournait à merveille.
T'as vu, ça fonctionne !
Sissi avait profité d'un moment de calme pour poser sa tête sur mon épaule.
Que c'est bon d'être aimé. Sa petite main moite s'était serrée dans la mienne. Le monde était à nous et l'univers trop petit pour contenir notre amitié.
Un "truly" plaintif, chant flûté d'un courlis me fit tressaillir. J'avais promis à Papa de l'aider et de ne pas rentrer trop tard.
La cloche avait sonné, mais Sissi avait de si beaux yeux que je n'avais pas pris le temps de compter les coups.
- Quelle heure est-il ?
- Cinq heures, je crois. Pourquoi!
- Je dois rentrer. Mon père veut aller chercher du cornouiller au Niederwald et je dois l'accompagner.
Rentrons, faute d'avoir bien écouté la cloche, il faut se dépêcher mon père n'est pas de ceux qui pardonnent facilement les retards.
- Frantz où étais-tu ?
- Hum... J'étais chez l'oncle Armand chercher les oeufs.
- Ah ! Viens, j'ai trois rayons d’une roue à changer, aide-moi.
- Usée par le temps, déformée par les chemins chaotiques, la roue avait piètre allure.
Papa entaillait les rayons brisés permettant une prise pour les extraire. Me mettant debout sur le moyeu j'essayais de retenir les coups qui ripaient l’ensemble. Un maillet à la main, il frappait dans les encoches des rayons, extirpant les pièces de bois cassées. J'aimais le voir s'énerver lorsque le bois bien gonflé par les flaques des chemins creux ne voulait lui céder. Il avait alors une hargne, voir lui résister les matériaux excitait sa force, alors ses yeux devenaient gris-bleu comme l'océan par temps d'orage. Je me sentais en dehors, en dehors de la scène, bien heureux que la force paternelle s’exerçât sur une pièce de bois et non sur mon arrière-train comme parfois cela m'était arrivé. Papa avait saisi quelques rayons de sa réserve. Il en avait toujours d'avance, en prévision de la mauvaise saison.
Beaucoup de casse, surtout à la fin de l'hiver lorsque les paysans rentraient le bois. C'est à ces moments que les roues les plus fatiguées se brisaient. Il renouvelait sa réserve: rayons, pièces diverses et manches d'outils pendant l'hiver lorsque la neige l'empêchait de travailler au-dehors. Ses charrettes elles, attendaient immobiles en souffrance, saupoudrées de neige, que la belle saison arrive.
-Je n'aime pas voir la cour vide, me disait-il.
Ca ne changeait pas grand chose qu'elle soit vide où pleine, les réparations restaient impayées lorsqu'ils n'avaient plus de sous.
Dans le Ried la bonne saison est en fin d'été quand les blés sont rentrés. C'est à ces moments là que les hommes, soulagés de leur labeur, revêtent leurs beaux habits et se pressent pour rejoindre les copains au bistrot avec la fierté que l'on peut avoir lorsqu'on a des sous en poche. "Les Deux Clefs " s'animaient alors et l'on jouait aux cartes, buvant et fumant souvent jusqu'au petit matin. Les dames, elles, devenaient plus coquettes et les jeunes filles s'enhardissaient en flairant quelques fiancés fortunés!
Mais on était au printemps, et l'argent venait cruellement à manquer.
Alors le charron attend, poussant soupirs voulant en dire long. Loin encore la bonne saison, que les blés s'engrangent, et que, grand Dieu la grêle ne dévaste pas les récoltes.
Quelques coups de gouge et les rayons furent bientôt prêts à être enfoncés dans le moyeu.
- Je n'ai plus besoin de toi, va jouer, on ira chercher le bois au Niederwald demain. Je dois aider Louis à cercler une roue dans la forge ce soir. Le Fonsi est pressé. Il l'est toujours, sauf pour payer.
En trois sauts de moineau j'étais chez Jean. J'aimais être auprès de lui surtout quand il trayait les vaches. Ce n'était d'ailleurs pas la seule raison, sa fille Liesel ne m'était pas indifférente, mais Sissi m'aimait bien et courir deux lièvres à la fois n'était pas mon genre. Sa ferme m'attirait, il y régnait une certaine sérénité, un calme propice au labeur, et puis Jean m'aimait bien, car je n'étais pas avare en coups de main. Jean savait rigoler contrairement à mon père. Ses blagues mettaient de la bonne ambiance et on se sentait bien chez lui. Il savait s'amuser oubliant ainsi la douleur qui se réveillait parfois dans sa poitrine. Il avait été blessé au poumon droit pendant la guerre lui causant des douleurs aux changements de temps.
Il soufflait : mon mal se réveille, le temps va changer !
Une grosse Vosgienne me donna un coup de panse, me serrant contre la barrière. Elles ne me faisaient pas peur. Je connaissais bien les réactions des bêtes, j'étais né dans cette ambiance et une bonne claque sur la fesse dégagea le passage.
- Nerveuse, lui dis-je.
- Tu l'as regardée de trop près, dit Jean. Tu sais, elles aiment bien les petits jeunes comme toi, surtout quand elles peuvent se serrer contre eux.
- Sacré Jean, il avait toujours un mot pour rire.
- Passe-moi le canif, celui qui est rangé près des pots.
Là... près du thermomètre.
- On ne pouvait pas le rater, car celui là ne m'était pas destiné vu sa taille.
- Alors ça vient !
- Oui Jean, le voilà.
La vache avait une pierre coincée dans le sabot. J'aimais soigner les bêtes, ça me donnait l'impression d'être utile, et soigner une grosse bête comme ça laissait la joie d'avoir dompté une force, qui énervée, vous aurait chargé.
Pressentant vos intentions, elles savent aussi vous respecter et ne bougent pas lorsqu'on les soigne.
Je me rappelle, le petit Paul, un des petits voisins, lorsqu'il arrivait à s'échapper de ses parents, venait souvent dans l'étable gambader sous la panse des vaches sans qu'elles ne bougent. Elles sentaient un petit homme et qu'il ne fallait pas lui faire de mal.
Le gros Percheron de Jean m'inspirait le respect, je dis du respect, parce que la peur, comme disait Jean, c'est réservé aux mauviettes. Ce n'est pas que j'avais peur, mais des fois lorsqu'il ruait, je sentais mon pantalon remuer tout seul.
Qu'est-ce qu'il a à remuer tout seul ce pantalon !
Je suis fier, dur et solide, me dis-je... Surtout quand Liesel, la main sur la bouche pour ne pas pouffer de rire me regardait jouer au grand.
- Frantz !
C'était la voix de mon père qui m'appelait.
- Oui, je viens!
Le repas est prêt, si tu ne viens pas, il n'y aura pas de deuxième service.
Je filai à travers la cour de Jean rejoignant ma maison par le raccourci, juste entre les cabinets et la porcherie.
- T'as lavé les mains! File.
Trois coups de pompe à bras, un bout de savon et je me mettais à table. Ma soeur, exemple de propreté, de bonne tenue, de sainteté me lançait son regard de supériorité.
- T'as vu, on ne m'a rien dit!
Il ne lui manquait plus que l'auréole.
Sainte latrines, va !
Elle ne ratait jamais l'occasion de me faire remarquer la trace de sauce ou de graisse sur mon pantalon, histoire de me faire enguirlander par ma mère. Je t'aurai au virage. Mon père ne s'en mêlait pas et profitait de ces moments de répit pour tremper ses moustaches blanches dans le verre de rouge que maman lui avait servi.
- T'as bien travaillé ?
- Oui dit mon père, Frantz m'a aidé, s'il travaille bien à l'école chez Mademoiselle Wanger il pourra commencer comme apprenti.
- Qu'as-tu choisi comme métier.
- J'aime bien la forge. Je préfère la forge à ton atelier, elle m'attire. J'aime bien les copeaux de ton atelier mais à la forge, il y a le feu que Louis active avec son grand soufflet.
- Joues pas trop avec, tu risquerais de faire des malheurs.
- Au lit les enfants !
Maman nous avait embrassés sur le front et nous invita à rejoindre notre lit. Le soleil s'était déjà couché et le pétrole coûtait cher, alors personne ne s'attardait le soir, sauf Maman qui terminait ses comptes.
Les yeux plissés, je cherchais les marches de l'escalier qui menait à ma chambre.
- Bonne nuit !
- Je ne lui répondais pas. Je n'aime pas les pimbêches, encore moins les saintes. D'un bond, je sautai dans mon lit sans oublier ma prière du soir :
Petit Jésus fait moi devenir un grand forgeron. Je vous salue, Amen.
- Frantz, Marguerite le petit déjeuner est prêt, descendez !
- Mon estomac affamé par la longue nuit me guida vers la cuisine. Un coup de rein, trois enjambées, et je me trouvais au bas de l'escalier. Ma tasse fumait sur la grande table en chêne. Maman avait déjà fait du feu dans la cheminée, quelques copeaux servant à allumer traînaient encore près des chenets.
- Salut fils. On va en forêt !
- Tu parles, je ne pensais qu'à ça depuis hier. Oui Papa.
Après avoir longuement lissé ses moustaches mon père se leva de table.
- Marie, tu nous prépares à manger pour midi, on ne rentrera que ce soir.
Frantz, cherches le cheval, on part !
Il pouvait sans crainte me demander ce petit service, Rubel était vieux et m'avait connu tout petit. De mes douze ans, je le toisais mêlant fierté et respect. Son oeil un peu blasé me disait qu'il ne fallait pas trop pousser, sinon le vieux Rubel risquait de se fâcher. Ça serait bien la première fois, mais on ne sait jamais. Je décrochai le bonnet qui devait le protéger des mouches et autres bestioles, au Niederwald. Dans cette forêt alluviale, les tics, taons et autres insectes embêtaient constamment les chevaux jusqu'à les rendre fous.
J'allais oublier, les chenilles processionnaires qui piquaient de leurs poils urticants les yeux, les naseaux et la peau. Je me souviens, un jour mon père était revenu du Niederwald le cou rouge sang après avoir reçu un paquet de chenilles. On pouvait les voir en été ces longs paquets grouillants tout agglutinés en barbes pendus aux branches des chênes. Maman l'avait soigné avec une teinture que le docteur Pfittala lui avait donnée à cet effet. Moi, je n'aimais pas trop ces chenilles velues, et j'étais très content de voir les coucous s'en régaler.
Ce bonnet, j'étais assez content de le mettre sur la tête de Rubel, ça m'évitait de le porter et tout compte fait ça leur va très bien aux chevaux... Je préparais le harnachement quand mon père avança la charrette. C'était une belle charrette à ridelles en chêne teinté en bleu. Les moyeux étaient noirs et les rayons bleu nuit. Elle avait fière allure la charrette de mon père. Il était bien placé pour cela et une belle charrette ça pouvait faire envie, amener des clients.
Mon père harnacha Rubel. On était fin prêt.
- Hue !
- Un coup de collier et nous voilà partis. Les chemins défaits par le gel de l'hiver présentaient de nombreux trous que les pluies du printemps avaient transformés en petites mares où se baignaient quelques moineaux. Je les trouvais moins plaisantes qu'eux, car la charrette me secouait de droite, de gauche, faisant quelques vagues dans mon estomac.
- Frantz, regarde !
Une harde de chevreuils avait levé la tête. Leurs grands yeux noirs me charmaient. Craintifs, ils étaient toujours prêts à bondir à la moindre alerte.
Ne sentant pas le danger, ils continuèrent à brouter la belle herbe que la neige avait protégée. Il y en avait cinquante au moins, rassemblés pour se protéger du froid, des chasseurs, des loups peut-être. Les uns broutaient, les autres surveillaient tout mouvement suspect autour d'eux. Notre charrette faisait partie de ces choses qui ne les intriguaient pas tant qu'elle roulait. Au détour d'une haie, je pus apercevoir un groupe de hérons, fiers ces oiseaux. Ils m'impressionnaient lorsque inquiétés, ils battaient fort de leurs ailes décollant leurs lourds derrières du sol. Mais ils étaient calmes, trop occupés à remplir leur ventre de grenouilles, vers, souriceaux et autres bestioles qui se réfugiaient dans les grandes prairies du Ried. Je savais qu'ils nichaient déjà, malgré les quelques plaques de neige que l'on découvrait ça et là le long des lisières des bois. J'avais pu les observer avec mon père à l'Illwald. Il avait acheté un lot de frênes : de toute beauté ! Avait-il dit. Il avait besoin de solides perches bien droites pour fabriquer les côtés, renforts, timons et bras des charrettes.
C'était la forêt idéale pour produire du perchis. L'eau y était abondante et cette forêt était souvent inondée au printemps favorisant une pousse rapide des troncs d'autant plus qu'en absence de lumière, les arbres se dépêchaient de se concurrencer voulant gagner les premiers les quelques morceaux de ciel bleu que l'on apercevait dans les rares trouées de cette forêt dense. Les hérons en avaient fait leur endroit de prédilection et chaque année à la fin de l'hiver, ils construisaient des immenses nids que j'avais confondus avec ceux des cigognes.
Je n'ai jamais pu voir leurs jeunes car ces forêts sont touffues à cette période de l'année les lieux sont infestés de tiques, moustiques et chenilles processionnaires dont j'avais, moi aussi, pu apprécier la caresse urticante.
Les prés finissaient de dérouler leur tapis vert le long du chemin et la maison rouge m'annonçait que l'Ill était proche, on entendait déjà le tumulte de l'eau éclaboussant le gravier en contrebas de la retenue qui permettait à l'aide d'un système de vannes d'inonder les prairies avoisinantes donnant une récolte supplémentaire de foin lorsque la sécheresse menaçait. Un joli chemin nous mena à la forêt, elle rapportait suffisamment à son propriétaire, le baron De Storcken pour entretenir sa chasse, les chemins, et payer le forestier qui veillait sur les biens de son maître.
Sorti de je ne sais d'où, il était là, planté devant nous, sur son cheval roux.
- Ah, c'est toi ! Je t'avais pris pour le menuisier de Grunwald. C'est un sacré celui-là ! Figure toi qu'il est venu chercher du chêne l'autre jour. Je lui ai donc désigné les grumes qui étaient à lui, v'là que le lendemain, je me rends compte qu'il en avait pris deux de plus. Je destinais ces dernières au menuisier de Kourlisheim qui en avait grand besoin, il avait épuisé sa réserve de chêne, avec tous les morts qu'il y avait eu cet hiver, son bois était parti dans la fabrication des cercueils. La maladie ne fait pas que des malheureux, c'est un peu ça la vie !
Assez parlé. T'es venu chercher ton bois. Il est prêt, je l'ai fait couper il y a quinze jours, la lune était favorable et puis, j'avais une bande de vauriens affamés qui cherchaient du travail, alors j'en ai profité. Faudra que je te vois, la charrette du Baron, tu sais, celle qu'il utilise lorsqu'il va chez sa cousine à Woerth, est fendue près de la ridelle et j'ai peur qu'elle ne cède un de ces quatre. Je préfère la faire réparer que de le voir en colère. Viens, suis-moi.
Hue ! Nous suivîmes le garde jusqu'à une coupe, où, rangé en ordre, le bois nous attendait. Il y avait là des charbonettes qui servaient à faire le charbon de bois, des grosses grumes de chêne, des perches, des fagots. Mon père avait chargé quelques perches après les avoir longuement inspecté. On chargea un autre tas, il me semble que c'était du cormier.
- T'as pensé à mon cornouiller !
- Oui, mais, il n'est pas ici, je te l'ai préparé de l'autre côté du Niederwald près de la Chapelle, mais je ne peux pas venir avec toi, j'ai promis à ma femme de l'emmener à Stadt faire des achats. Tu le trouveras. Je l'ai fait empiler juste à côté du chemin, à cinquante pas de la Chapelle.
- Je commencai à avoir une petite faim qui me faisait gargouiller l'estomac d'autant plus que d'un oeil discret, je m'étais permis de lorgner dans la corbeille que ma mère nous avait préparée. Un bon morceau de lard fumé me faisait venir l'eau à la bouche, rien qu'à y penser, je mordrais bien dedans à pleines dents.
- Il est quelle heure.
- Pourquoi t'as faim ! On va jusqu'à la Chapelle et puis on mange. Ca te va !
- Oui.
De toute façon, je n'aurais pas pu le faire changer d'avis, quand il disait non, c'était non!
J'aimais ces chemins en forêt, ils étaient roulants et puis cette odeur de champignon, de mousse, de terre humide m'enivrait un peu. Je n'avais plus envie de rentrer lorsque j'étais en forêt, l'ambiance, les mystères, l'atmosphère me charmaient, m'attiraient, je rêvais. Les oiseaux égayaient de leurs pépiements notre lente progression. J'avais l'impression d'avoir avalé une grenouille ça gargouillait tellement dans ce ventre.
Un calvaire qu'une âme pieuse avait fleuri, une courbe, la chapelle ! Mon père détela Rubel content de brouter l'herbe de la clairière et s'abreuver à l'eau limpide du ruisseau phréatique qui serpentait à travers les gigantesques troncs de chênes. Une nappe à carreaux disposée sur l'arrière de la charrette, et la table fut mise. Mon père coupait de longues tranches dans la miche que maman avait préparées. C'était bon de manger. Maman m'avait mis une bouteille de limonade que tante Gertrude savait si bien faire. Mon père, lui, préférait un verre de vin rouge. Après avoir chargé le cornouiller qui servait à faire des manches d'outils, nous prîmes le chemin du retour qui me parut très court d'autant plus que je m'étais assoupi. Le bois empilé dans la charrette m'avait servi de dossier évitant de tomber de la charrette.
Ma mère avait ouvert le portail de la cour et nous attendait les mains sur les hanches. Elle avait un air inquiet, un air que je lui connaissais lorsque quelque chose de grave s'était passée.
- Qu'as-tu Marie ?
Eh bien...Sissi la fille du cordonnier...
Elle me regardait, les yeux un peu vitreux ne donnant que plus de gravité à ce regard qui d'ordinaire savait être si doux. J'avais rarement observé cette expression sur le visage de ma mère ; ce qui me laissa penser qu'une chose grave était arrivée à Sissi.
- Dételle le cheval.
Mon père m'avait jeté un coup d'oeil essayant d'épier ma réaction. Il avait rejoint ma mère dans la cuisine dans laquelle se trouvaient déjà Séraphine, Amélie la femme de Jean, la femme du notaire, Lucie la femme de Louis le forgeron et Georgette que nous avions rebaptisé reinette parce qu'elle avait une mauvaise langue, ronde comme une pomme, une grenouille de bénitier digne de ce nom et fière de sa fonction de femme du curé, pardon, de bonne du curé. Elles avaient toutes l'air grave papotant à tout va donnant chacune leurs impressions mêlées de conseils et commentaires idiots semant une confusion complète dans ma tête. L'heure était grave. Au fur et à mesure des discussions, je compris que Sissi était tombée d'une meule de foin dans une grange où nous jouions parfois. Nous avions accroché des vieilles cordes après les poutres de façon à pouvoir passer d'une meule à l'autre sans poser pied à terre. Quelques bottes de paille avaient été retirées ce qui permettait de relier caches secrètes, repères de brigands et salons coquins où l'on attirait les copines pour voir ce qui se cachait sous leurs jupons. Ca se terminait souvent en cris, rires et galipettes dans le foin, attirant l'oncle de Sissi une fourche à la main pour effaroucher la volée de moineaux qui piaillait dans sa grange. Avec Sissi et son cousin, nous allions le soir, chercher les oeufs.
On découvrait parfois des mères poules blotties dans nos passages secrets, assises en toute tranquillité sur leurs oeufs, Sissi et moi profitions de la situation pour leur en mettre quelques uns en plus. Quelques semaines plus tard, nous découvrions avec joie que les oeufs s'étaient transformés en boules de plume blotties sous les ailes de maman poule.
Monsieur le curé arriva dans la cuisine.
- Alors !
- Eh bien ...je crois que la pauvre petite n'est pas loin de rejoindre les anges. Sa chute lui aura été fatale, le Docteur Pfittala a dit qu'elle avait une vertèbre du cou cassée.
Vous pensez, la petite ne sentait plus ses doigts.
Dans ce brouhaha de commentaires, je compris qu'elle était tombée, en voulant sauter à l'aide de l'une de nos cordes. Les copains ne purent que prévenir Monsieur le curé, à défaut d'avoir trouvé les parents partis à Stadt pour l'après-midi.
La nouvelle ne me fit aucun effet. Ce n'est que le lendemain, lorsque Marcel me dit qu'elle était morte et qu'on l'enterrait vendredi que je saisis toute la gravité de l'événement. Ca me fit l'effet d'un coup de canon dans la poitrine. Je ne comprenais pas pourquoi cette petite vie encore fragile s'envolait. Je restais seul, sans ma copine, cruelle réalité de la vie dont je découvrais le côté lugubre et noir. Mais j'avais presque treize ans et ma jeunesse me permit d'oublier ces événements bien sombres.
Mes idées noires se dissipèrent doucement laissant la place à un ciel moins gris.
L'été vint très vite, je travaillais d’arrache-pied pied pour décrocher mon examen de fin d'étude ce qui m'aida à oublier la mort de Sissi. Papa m'avait promis de me placer comme apprenti forgeron chez Louis ce qui me donna du courage pour travailler l'orthographe et le calcul malgré ma répugnance pour ces matières. Les calculs, passent encore, mais l'orthographe...c'est juste bon pour les fillettes qui font des lettres d'amour parfumées.
Cette année là défila très vite.
J'étais dans la cour de l'école et à l'appel de mon nom je dus prendre la place qui avait été tirée au sort.
Zut, j'étais tout devant.
L'inspecteur donna les consignes d'usage, utilisant paraphrases et métaphores affirmant ainsi sa supériorité académique. Les sujets me paraissaient faciles, aussi je n'eus pas trop de mal à obtenir mon examen. J'avais bien révisé et ce jour faisait partie de ces jours exceptionnels où l'on décrocherait la lune. J'étais en pleine possession de ma tête et les dernières foulées de mon parcours scolaire recevaient ma hargne, ma fougue et mon envie de voir la fin des brimades, remontrances et réflexions blessant un gamin parfois un peu chatouilleux du côté de sa fierté. La vie étais un univers que j'avais hâte d'explorer, de sonder, de parcourir, j'étais avide de découvertes, d'intrigues et d'horizons inconnus.
Dans mes petits souliers, un peu gêné, je me présentai un beau matin chez Louis pour débuter mon apprentissage. Mon père avait tout arrangé non sans quelques réticences, un successeur à son atelier de charron lui aurait certainement fait plaisir. Mais se rappelant son enfance, il eut un brin de compréhension, son père n'avait jamais voulu qu'il soit boucher et c'est à contrecoeur qu'il prit la suite du charronnage, devenant charron à son tour. Je savais sa décision mûrement réfléchie, j'avais écouté bien des soirs les conversations des parents discutant de mon avenir. J'ai retenu une phrase de mon père que je n'aurais pas manqué de réutiliser pour ma défense, si le besoin s'était fait sentir. Mon père avait dit : Marie, lorsqu'on a la science dans les doigts, il faut faire ce que l'on sent, ce que l'on a vraiment envie de faire, et c'est comme ça que l'on devient un bon artisan. La contrainte n'a jamais fait mûrir de savant et la passion, c'est comme l'amour, il faut aller jusqu'au bout ou s'arrêter avant.
Ça avait dû lui poser quelques problèmes de céder à ma demande, mais, il était difficile de vivre à trois sur les revenus de charron dans un petit village.
Son fils serait un jour obligé de quitter le village pour gagner sa vie et il se résigna.
Louis me mit à l'aise.
- Alors, c'est le grand jour ! Fini de jouer avec les pinces, les charbons, les cerceaux, maintenant c'est à toi de frapper le métal. Alors viens par ici, essayes ça.
J'étais costaud à quatorze ans, mais le tablier en cuir était un peu trop grand pour moi. Un noeud dans la bride et c'en était fait.
- Viens, je te montre ton établi. Tu prendras celui de mon ancien ouvrier. Je n'ai pas beaucoup de temps, je dois finir une herse pour cette après-midi.
Range ton établi, ça t'occupera, et donne-moi un coup de main s'il te reste du temps.
L'établi auquel je n'avais jamais fait attention, les fois où, gamin, je jouais chez lui, était devenu : mon établi.
Je n'étais plus chez Louis, mais chez mon maître d'apprentissage et cet établi prenait à présent une importance insoupçonnée. Les quelques affaires qui traînaient furent rangées soigneusement de part et d'autre de l'étau, pièce maîtresse de l'établi qui ne ressemblait en aucune manière à celui de mon père. Le métal remplaçait le bois et, solidement fixé au sol il était prêt à recevoir des coups de masse et de scie pour façonner les pièces. J'avais hâte de tordre, chauffer, redresser le métal tout cela m'attirait bien plus que poncer, raboter, dégauchir, mouiller, cintrer, sécher et parfois voir éclater au dernier moment la pièce de bois.
- Frantz, prends le ciseau et coupe moi le boulon de la herse. Je n'arrive pas à le desserrer. S'ils n'attendaient pas si longtemps ça nous faciliterait la tâche. Mais pour un paysan, il faut que ça soit usé jusqu'au bout sinon ça n’est pas rentable.
J'avais déjà vu faire. Facile me dis-je.
Prends le bien à la base, il faut que le ciseau soulève la tête du boulon.
Il avait beau dire, j'avais l'impression que ce boulon faisait corps avec le reste. Excédé par la résistance du métal, je mis toute mon ardeur sur la massette et d'un coup, sans crier gare, le boulon traversa l'atelier terminant sa course dans une pile de fer à cheval.
- Hé ! Ménage-toi, la journée est encore longue et tout effort doit être dosé, apprends ça, Frantz.
- Louis mit une nouvelle pointe, serrant l'écrou à l'aide d'une clef dont le manche était brillant à force de sueur et de travail.
La matinée passa vite et Louis fut content du coup de main que je lui avais donné.
- Si j'ai un peu de temps cette après-midi, je te donnerai tes outils. Vas manger. A tout à l’heure!
Je sautai dans mes sabots de ville et me dépêchai pour rentrer, car la faim me tenaillait le ventre.
- Alors, ça va fils, me dit mon père.
- Oui.
- Ca t'a plu. C'est nouveau pour toi.
- Je crois que ça me conviendra.
Le repas fut vite avalé et sans traîner, je regagnai la forge où Louis m'attendait déjà.
- Bien mangé!
- Oui.
