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"L’île de Sein en plein hiver. Sa lande battue par les vents, ses petites maisons colorées et… le manoir « La Maison Sun ». C’est ici qu’Hadrien vient d’intégrer le stage « Mer d’Espérance », censé l’aider à retrouver le chemin de la vérité. Car Hadrien n’est pas conforme à l’image que sa famille se fait d’un jeune homme. Mais durant ce séminaire, le directeur du stage est retrouvé mort dans d’étranges circonstances.
Le commissaire Perrot et la capitaine Katell Le Scornec sont dépêchés sur l’île et s’y retrouvent bientôt bloqués par la tempête. Qui pouvait en vouloir au directeur, cet homme altruiste et dévoué ? C’est ce que nos policiers vont devoir découvrir, en même temps que va se révéler un monde insoupçonné…
Anne-Solen Kerbrat plonge le lecteur dans l’ambiance tempétueuse de la mystérieuse île de Sein, là où le vent n’épargne rien… ni les âmes ni les secrets. À travers des personnages finement ciselés et une intrigue menée avec tension, ce huis clos sur fond de non-dits interroge nos certitudes sur la normalité, la vérité et le poids des conventions."
À PROPOS DE L'AUTEURE
Professeur d’anglais dans le secondaire puis le supérieur, Anne-Solen Kerbrat est également passée par le Val-d’Oise, la Charente-Maritime et la Loire-Atlantique avant de poser ses valises à Bordeaux.
Elle se consacre aujourd’hui à sa boutique de brocante et à l’écriture. Son style féminin, à la fois sensible et incisif, et la qualité de ses intrigues sont régulièrement salués par la critique. Plusieurs de ses romans ont été primés (Prix du Goéland Masqué, Prix Inner Wheel District 65…)."
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Seitenzahl: 321
Veröffentlichungsjahr: 2025
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À J.-R.
À Charles, Hugues,Blanche et Diane,mes enfants
Un grand merci à ma fille Blancheet à mon amie Oliviapour leurs précieux commentaires
Agenouillé sur le sol humide de la lande, il tremble autant de froid que de honte. Il se trouve dans cette position humiliante depuis un temps qui lui paraît infini. Son corps tout entier est ankylosé par cette station prolongée, ses paupières sont aussi brûlantes que ses genoux et ses mains sont glacées. Comme si l’énergie qu’il déployait à tenter de repérer des formes dans le noir avait vidé la partie inférieure de son corps de son sang. Il ignore s’il sera libéré. En revanche, il sait pourquoi il est là et il sait qui le retient.
Le beagle marque l’arrêt, sans que cela attire outre mesure l’attention de sa maîtresse emmitouflée dans une parka sombre, bottée de caoutchouc brun. À cette heure matinale, le jour n’est pas encore levé, aussi tient-elle une lampe torche à la main. Celle-ci a coutume de dire que son chien, comme tous les représentants de cette race chasseuse, doit avoir un nez à la place du cerveau. À l’instar de ses congénères, Balthazar a plus souvent la truffe au sol qu’en l’air et la moindre odeur de lapin le rend fugueur. Pourtant, le chien a l’air plus affairé que d’habitude. Ou plutôt, d’une manière différente. Car ses reniflements s’accompagnent d’une sorte de gémissement étrange, mélange de plainte et d’excitation contenue. Avec une appréhension soudaine, la marcheuse s’approche de Balthazar, dont elle ne voit que le jarret tendu, la tête tricolore se perdant quelque part derrière un des multiples murets qui quadrillent le paysage. Alors qu’elle franchit avec précaution le muretin de pierre sèche, les gémissements du chien ont gagné en intensité et son corps tout entier frémit d’impatience. Ou de peur ? De la pointe de sa botte, elle écarte les maigres broussailles et s’approche un peu plus. Un vol de corbeaux passe au même moment au-dessus d’elle, dans le ciel qui peine à s’éclaircir. La marcheuse s’écarte avec horreur, comprenant soudain que ce qui se cache derrière le mur bas ne peut être qu’un cadavre. Priant intérieurement pour qu’il s’agisse d’une simple charogne, elle se penche un peu et, à l’aide d’une branche cassée, écarte les fougères lourdes de pluie pour aussitôt pousser un cri de terreur. Saisie d’effroi, elle se recule et trébuche contre un bloc de pierres détachées du muretin. D’une voix étranglée, elle rappelle le chien, mais celui-ci ne semble pas disposé à obéir.
— Balthazar, viens là ! Tout de suite ! Allez !
Viens !
Mais le beagle n’en fait qu’à sa tête et continue à donner des coups de museau à cette proie qu’il n’a même pas eu besoin de chasser. Le cœur au bord des lèvres, la promeneuse se résout à remonter sur le muret boueux afin de récupérer son chien. Elle attrape le collier, passe la laisse dans l’anneau et tire à deux mains l’animal récalcitrant. Puis elle sort son portable et compose le 18 d’une main tremblante.
— Bon… bonjour, je… Je viens de trouver un… corps… un mort…
— Bien, calmez-vous, vos nom, prénom, adresse.
Elle décline son identité comme un automate et, sans attendre les questions, elle raconte sa découverte macabre.
— J’étais… je suis… avec mon chien et à un moment il est parti et je l’ai trouvé… bizarre et…
— Marie-Paule, l’interrompt le pompier d’une voix unie, c’est Gildas au téléphone. Pouvez-vous m’indiquer où vous vous trouvez précisément ?
— Je suis au niveau de la chapelle Saint-Corentin.
— Vous êtes seule ?
— Oui, enfin avec mon chien.
— Qu’avez-vous trouvé ?
— Un corps… sur la lande.
— Mort ?
— Oui !
— Vous avez vu quoi précisément ?
— Deux jambes, qui dépassaient des broussailles.
— Vous êtes certaine que la victime était sans vie ? Vous avez pris son pouls ?
— Je n’ai pas eu besoin, je sais que la personne est bien morte ! crie presque la témoin. C’est l’odeur qui a attiré mon chien…
— Marie-Paule, écoutez-moi, vous allez nous attendre sur place, mon collègue et moi, d’accord ? Nous serons là dans quelques minutes. Ça vous semble possible ?
— Je… non, je ne suis pas sûre de pouvoir rester à côté du…
— D’accord, Marie-Paule, dans ce cas, revenez sur vos pas jusqu’à la route et ne bougez pas, nous serons là rapidement. Et surtout, si quelqu’un passe par là, demandez-lui de ne pas aller vers la chapelle.
— En… entendu.
Les feux du véhicule venant du bourg tout proche trouent l’obscurité d’avant l’aube. Ils n’ont croisé âme qui vive sur la route du Phare menant à l’extrémité ouest de l’île. La femme qui a prévenu les secours se tient au bord de la route, son chien assis à ses pieds, et le combiné téléphonique à l’oreille. Lorsque les deux seuls pompiers de l’île arrivent à sa hauteur, elle raccroche comme prise en faute.
— J’avais besoin de parler à quelqu’un, s’excuse-t-elle.
— Pas de soucis, réplique le jeune pompier à moustache blonde, arrivé depuis deux mois à peine sur l’île de Sein. Comment vous sentez-vous ?
— Pas terrible…
— Vous pouvez nous guider jusqu’à l’endroit où vous avez trouvé le corps ?
La femme secoue vivement la tête.
— Je préfère pas, répond-elle en se mettant à trembler, mais vous… vous allez trouver… facilement.
Elle s’avance de deux mètres sur la lande et pointe son doigt vers la gauche :
— Vous voyez la chapelle ? Eh bien, c’est environ cinquante mètres après que se trouve le… la… personne… derrière le muret.
Bien, vous allez nous attendre dans le fourgon. La promeneuse ne se fait pas prier pour s’y réfugier, tandis que les deux pompiers volontaires prennent à pied la direction de la chapelle Saint-Corentin. Le véhicule des pompiers est garé le plus près possible de l’entrée du sentier, tous feux allumés et les portes du coffre ouvertes sur deux banquettes latérales entourant un brancard. L’un derrière l’autre, les deux pompiers avancent calmement en direction du lieu indiqué, en veillant à souiller au minimum la scène. Les pluies abondantes qui se sont abattues sur le Finistère sud les jours précédents n’ont pas épargné l’île de Sein. Généralement, du fait d’une altitude restreinte et d’une absence de relief, les nuages se contentent de passer au-dessus de Sein et ce n’est qu’en se heurtant aux hauteurs du cap Sizun qu’ils libèrent leurs torrents de pluie. Mais cette fois, les précipitations se sont déversées en quantité et ont détrempé les sols. La lande est parsemée de plaques de mousse qui, en se gorgeant d’eau, se muent en traîtres ornières. Le sol irrégulier qu’éclaire la lampe torche force les pompiers à progresser lentement afin de garder leur équilibre. La mer est invisible de cet endroit, mais sa présence est bien réelle, grondeuse, mugissante. C’est Gildas, le pompier en poste à Sein depuis le début de sa carrière huit ans plus tôt, qui ouvre la marche. Parvenu à hauteur de la chapelle, il projette le faisceau de sa lampe dans toutes les directions. Le bâtiment érigé sur un site mégalithique dépasse à peine la ligne d’horizon encore fondue dans le noir. Ils se rapprochent de la petite construction de pierre, puis la contournent par la droite et avancent sur une cinquantaine de mètres. L’un comme l’autre commence à se demander si la femme terrorisée qui les a appelés n’a pas inventé son récit quand il avise une masse qui se détache dans l’obscurité.
— Je crois qu’on y est, murmure le plus jeune d’une voix sourde.
Même s’ils sont formés pour se confronter à la mort, les pompiers ont toujours une angoisse au moment de faire face aux victimes. Surtout dans leurs premières années. Le pompier blond grimpe le léger dénivelé sableux. Comme la promeneuse avant eux, il s’arme d’un bâton afin d’écarter la végétation rachitique. Une masse apparaît, dont la pâleur laiteuse fait penser au linceul d’un fantôme. Ils s’approchent encore. Il s’agit du corps d’un homme, plutôt grand, de type caucasien. Nu. Et dans une position étrange.
Debout à l’entrée de l’église, Sophie observe la sacristie avec une certaine appréhension. Elle connaît bien Père Brieuc et a toute confiance en lui et en sa sagesse empreinte de bienveillance. Mais elle se sent mal à l’aise à l’idée d’aborder un sujet aussi intime. Bien sûr, un prêtre est censé pouvoir tout entendre, mais peut-il vraiment tout comprendre ? Y compris ce que son vœu d’abstinence ne lui permettra jamais d’entrevoir personnellement ? Elle est convaincue, néanmoins, qu’en aucune façon Père Brieuc ne s’autoriserait à juger la démarche un peu particulière qu’elle a décidé d’entreprendre. Elle l’imagine, son regard doux posé sur elle, à l’écouter avec patience et lui prodiguer les conseils qu’elle attend. « Allons, tout va bien se passer », se dit-elle en observant les bancs de l’église déserts à l’aplomb des vitraux colorés. Tournant le dos à la nef, le père Brieuc est occupé à lisser du plat de la main les plis du linge dressé sur l’autel. Sophie se décide à traverser l’église et s’approche timidement du prêtre. Sentant une présence dans son dos, celui-ci se retourne lentement. Son visage s’éclaire en reconnaissant sa jeune paroissienne.
— Ah, Sophie-Anne, que me vaut le plaisir ?
— Sophie, mon père.
— Va pour Sophie !
— Bonjour, mon père, je sais que ce n’est pas le jour où vous recevez, mais…
— Pour toi, Sophie, c’est toujours le bon jour, ne t’inquiète pas, la rassure-t-il en ouvrant ses deux mains.
Elle sourit avec reconnaissance.
— Merci, mon père. Je…
Mais les mots ne parviennent pas à franchir la barrière de ses lèvres. Il la regarde avec étonnement et hausse les sourcils en signe d’encouragement.
— Je t’écoute, Sophie.
Elle jette un œil circulaire afin de s’assurer que ce qu’elle veut dire ne tombe pas dans quelque oreille indiscrète. Il surprend son regard inquiet et lui fait signe de la suivre à l’abri de la sacristie. Les murs sont entièrement tendus de bois sombre et le mobilier est taillé dans le même bois. Sur l’étagère centrale sont alignés les accessoires nécessaires au rituel de la messe. À proximité, on trouve les piles de linge d’autel parfaitement repassé et amidonné. Le prêtre invite Sophie à s’asseoir sur une des deux chaises à haut dossier au centre de la pièce et s’installe sur celle d’à côté. Elle s’étonne qu’il ne tire pas sa chaise de manière à se retrouver en face d’elle, mais Sophie comprend qu’il l’a fait à dessein. Sans doute a-t-il deviné qu’elle se livrerait plus facilement si elle n’était pas obligée de s’exprimer les yeux dans les yeux.
— Je t’écoute, Sophie, répète-t-il doucement sans tourner la tête dans sa direction.
Avec nervosité, la jeune fille se tord les mains tandis que sa jambe croisée sur l’autre bat la mesure. Elle regarde le portrait de Bernadette à la grotte de Lourdes sur le mur d’en face, respire un grand coup et prononce d’une voix étranglée par l’émotion :
— Voilà, mon père, vous connaissez Hadrien ?
— Bien entendu.
— Eh bien, comment dire… euh…
Sophie a cessé de se triturer les mains pour les porter en prière contre ses lèvres. La tête toujours dans l’axe, le curé saisit l’avant-bras de Sophie et le presse en signe d’encouragement. Elle observe cette main amie qui ne veut que son bien et se lance à nouveau :
— Eh bien, je crois… je suis même presque sûre que… qu’Hadrien n’aime pas les femmes.
Elle s’interrompt et regarde le plafond avec effroi comme si ses paroles pouvaient déclencher l’ire divine. Mais de longues secondes s’écoulent sans que le ciel lui tombe sur la tête et sans que Père Brieuc ne bronche. Avec appréhension, elle se tourne vers lui et ce qu’elle voit l’apaise. Il n’a pas esquissé le moindre mouvement et son visage est aussi lisse qu’à l’accoutumée. Ses mains sont croisées sur son giron et il a l’air de méditer ou de prier. Mal à l’aise, Sophie ne sait si elle doit en dire davantage ou si, au contraire, elle en a trop dit. De quel droit s’est-elle autorisée à aller évoquer les affinités d’Hadrien ? Les penchants de son ami ne regardent que lui et sa conscience, n’est-ce pas ? Elle se sent soudain si mal qu’elle se lève pour partir quand elle sent son voisin la retenir par le bras.
— Reste, Sophie, nous n’avons pas terminé notre petite conversation.
Elle se rassied lentement, ramène les pans de son manteau bleu marine sur ses cuisses et pose les mains à plat dessus.
— Dis-m’en un peu plus, veux-tu bien, mon enfant ?
Elle acquiesce silencieusement en déglutissant avec peine comme si sa gorge s’était brusquement rétrécie. À présent qu’elle s’est coupée dans son élan, elle a du mal à trouver les termes justes pour expliquer l’inexplicable. Car cet attrait qui pousse son camarade vers le même sexe n’est pas explicable, n’est-ce pas ? Les pensées se bousculent dans sa tête, mais aucun son ne parvient plus à sortir.
— Tu me dis que ton camarade n’aime pas les femmes, pour employer tes mots, Sophie. Cela signifie-t-il, selon toi, qu’il aime les hommes ?
Il a prononcé ces dernières paroles sans manifester la moindre émotion, comme s’il énonçait une simple réalité parmi d’autres. Incrédule, Sophie regarde son voisin. Se serait-elle trompée de confident ? Aurait-elle dû garder pour elle ce secret inavouable ? À nouveau, elle fait mine de se lever, mais le curé lui intime l’ordre de ne pas bouger. Impressionnée par ce brusque changement de ton, Sophie reste sagement assise tandis que le prêtre se lève pour s’installer enfin face à la jeune paroissienne. Il cherche le regard qui se dérobe.
— Sophie, regarde-moi… Voilà, c’est bien. Avant tout, tu as bien fait de venir me trouver. Si, si, je t’assure, cette démarche t’honore.
Elle redresse légèrement les épaules et opine lentement.
— Tu veux aider ton ami, mon enfant, comme Dieu nous l’a enseigné et je ne peux que t’encourager dans cette voie.
Sophie commence à se dire que, finalement, elle a eu raison de venir solliciter l’aide du père Brieuc. Il est toujours de bon conseil et elle a l’impression qu’une fois encore il va savoir surmonter cette difficulté. Cependant, elle ne peut se défaire d’un sentiment de gêne tenace, car elle n’est pas certaine que ce soit par pur altruisme qu’elle cherche à sauver l’âme d’Hadrien. Comme s’il lisait dans ses pensées, le père Brieuc poursuit de son ton onctueux :
— Je répète ma question, Sophie, penses-tu qu’Hadrien est attiré par les hommes ?
Le rose monte aux joues de la jeune bénévole tandis qu’elle acquiesce en silence.
— À présent, Sophie, je vais te poser une question, disons, plus directe.
À ces mots, elle se raidit à nouveau et baisse les yeux sur ses mains nouées. Il penche légèrement le buste vers elle et cherche à capter son regard.
— Dis-moi sincèrement, Sophie, comment as-tu découvert ce penchant ?
Sophie se sent soudain démasquée, son visage s’empourpre violemment et elle se met à secouer la tête de droite à gauche à toute vitesse.
— Je sens, continue le prêtre du même ton uni, que tu as du mal à formuler certaines choses, n’est-ce pas ?
Elle hoche du chef, les yeux obstinément baissés.
— Alors, je vais t’y aider, veux-tu ?
Il approche sa chaise un peu plus et, à présent, les genoux de la jeune fille peuvent presque effleurer la soutane du prêtre. Elle acquiesce, toujours sans un mot.
— Je pense que tu as le béguin pour Hadrien, Sophie. Je vois que tu ne dis pas non, alors j’imagine que je ne me trompe pas. Tu espérais que ton camarade partageait les mêmes sentiments que toi, mais tu as dû te rendre à l’évidence qu’il n’était pas attiré par la bonne personne.
Sophie opine lentement, soulagée que le prêtre parle pour elle.
— La bonne nouvelle, prononce le curé avec une vigueur soudaine, c’est que cet état de fait n’est pas inéluctable. Nous pouvons aider Hadrien à rentrer dans le bon chemin. Il s’est perdu, mais la lumière l’attend au bout de la route, comme elle attend toutes les brebis égarées.
Sophie lève un regard plein d’espoir vers le père Brieuc.
— Vous croyez, mon père ?
— Je ne crois pas, Sophie, j’en suis sûr, car Dieu n’oublie pas les siens. Dieu est amour, Sophie, souviens-t’en.
— Oui, mon père, bien sûr, approuve-t-elle en joignant les mains avec ferveur. Mais comment comptez-vous…
— Un peu de patience, l’interrompt le prêtre avec un sourire légèrement moqueur face à l’ardeur de la jeune fille, fais-moi confiance.
— D’accord.
— Au préalable, je dois avoir un entretien avec les parents de ce jeune homme.
— Mais, s’effraie Sophie, je ne pense pas que ses parents soient au courant de tout ça ! Et que vont-ils penser de moi s’ils apprennent que je suis venue vous trouver ?
— Je leur parlerai après la messe ce dimanche. Je leur expliquerai que j’ai noté quelques particularités chez Hadrien et que je peux les aider à guider leur fils sur la voie de la raison.
— Je vois. Merci infiniment, mon père, pour votre écoute et votre aide. Je vais vous laisser, j’ai déjà bien abusé de votre temps…
— Pour toi, je serai toujours disponible, Sophie. C’est tellement précieux d’avoir des jeunes si dévoués dans une paroisse.
C’est la première fois depuis la naissance de Victoria que Jeanne et Perrot s’octroient un petit moment rien qu’à eux deux. Pour cela, ils ont demandé aux parents du commissaire de s’occuper de la petite pendant quatre jours, soit la durée de leur séjour à Saint-Émilion. Jeanne a décrété que le mois de février était le moment idéal pour faire une escapade dans le Bordelais. Perrot n’a pas manqué d’exprimer un certain étonnement, mais face au ton catégorique de sa compagne, il a considéré qu’elle devait savoir de quoi elle parlait. À regarder les ceps de vigne qui se tordent sur les coteaux en pente douce encerclant la ville perchée, il se dit que Jeanne a vu juste. L’air vif chargé d’humidité forme des frisottis sur les tempes de Jeanne penchée au-dessus du mur surplombant la place centrale du village. Sous leurs pieds se dresse la majestueuse église monolithe autour de laquelle se déploient les terrasses de café. Mais alors qu’en été il est quasiment impossible de trouver une place vacante, en ce jour de février, les lieux sont déserts, à l’exception d’une table où est assis un couple d’Américains radieux, l’un et l’autre emmitouflés dans une identique longue doudoune d’un blanc immaculé et la tête enfoncée sous le même bonnet écru à gros pompon. Malgré une température qui avoisine les sept degrés et malgré le fait qu’il est à peine dix heures, ces riches touristes ont commandé un verre de grand cru. Sur la table, près de leurs téléphones portables dernier cri, se trouve une boîte rouge en carton, dont le contenu n’a pas échappé au regard acéré de Jeanne.
— Regarde, se moque-t-elle gentiment, ils ont cru que les Bordelais mangeaient leurs cannelés avec du vin rouge à l’heure du petit-déjeuner !
Perrot sourit, il est heureux de voir que Jeanne a enfin retrouvé son caractère espiègle et enjoué, après la période de post-partum qui n’est plus aujourd’hui qu’un douloureux souvenir.
— On descend ? propose Jeanne en s’écartant du mur.
— Allons-y.
Ils traversent la place, passent devant la superbe girondine de l’hôtel de Pavie avec son entrée protégée par une élégante marquise en fer forgé et entourée de buis en pots. Le couple a préféré descendre dans un hôtel plus modeste même si, à la morte-saison, les tarifs du cinq étoiles sont légèrement plus abordables. Ils longent ensuite l’église collégiale du XIIe siècle au creux de laquelle se niche le cloître dont les arceaux laissent passer une douce lumière. Puis ils entreprennent de descendre le tertre de la Tente, ruelle tellement abrupte qu’il est souhaitable de l’aborder en se tenant à la rampe centrale. En outre, son pavage en galets inégaux a signé l’arrêt de mort de plus d’un escarpin à talon au fil des siècles. De part et d’autre du raidillon se succèdent de petites boutiques de cannelés, spiritueux, savons et objets artisanaux. Ils reprennent leur souffle en se postant devant l’église monolithe creusée dans la roche au XIIe siècle, dont la façade se perce de trois ouvertures et d’un portail gothique. Comme l’explique Jeanne, qui s’est renseignée dans un guide qui traînait à l’hôtel, l’édifice religieux a été construit comme église reliquaire afin d’accueillir les pèlerins venus rendre hommage à l’ermite breton saint Émilion, qui se serait établi dans une grotte toute proche au VIIIe siècle. Ils décident de contourner la ville par le bas, en cheminant le long de ses sentes étroites bordées d’épiceries fines ou de caves dans les vitrines desquelles les plus grands crus de Saint-Émilion s’offrent à la vue des amateurs. Deux heures plus tard, après une longue balade à travers les vignes endormies et une courte sieste, ils ont pris place dans une salle de restaurant aux dimensions intimes. Seules six tables rondes, nappées de blanc, pour deux ou quatre convives occupent l’espace. Une musique de chambre joue en sourdine, peut-être afin de faire oublier aux deux visiteurs qu’ils sont seuls dans la salle dont la porte-fenêtre est occultée par une lourde tenture vert sapin à motif de rinceaux dorés. Juste au moment où ils lèvent leur verre d’apéritif pour trinquer, le portable de Perrot se met à vibrer sur la table. Il lit le nom du destinataire, mais choisit de glisser l’appareil sous sa serviette bien repassée. Aussitôt, le mobile se remet en branle. Perrot grimace.
— Vas-y, lui enjoint Jeanne en piochant une olive verte. On est tout seuls.
— Tu es sûre ?
Elle acquiesce en silence.
— Bonsoir, Julien, comment allez-vous ?
— Bonsoir, Patron, je ne vous dérange pas ?
— Non, répond Perrot en louchant à regret vers le verre de vin blanc qu’il vient de reposer. Qu’est-ce qui vous amène ?
— Une drôle d’affaire.
— Je vous écoute.
— On nous a signalé ce matin la découverte d’un corps sur l’île de Sein…
— On nous a signalé la découverte d’un corps sur l’île de Sein ce matin. Après examen du corps, le médecin de l’île n’a pas délivré le certificat de décès et a émis un obstacle médico-légal.
— Et en quoi ça nous concerne ? Sein est du ressort de la gendarmerie d’Audierne, pas du commissariat de Quimper !
— Exact. Néanmoins, le procureur ayant jugé qu’il s’agissait d’un dossier réservé, il a décidé de saisir la police judiciaire.
— Mais Julien, je suis en congé dans le Sud-Ouest, proteste le commissaire. C’est mon adjointe que vous devez contacter !
— J’avais peur que vous ne vous ennuyiez, ironise Heurtel avant de redevenir sérieux. En fait, quasiment tout le service est HS, foudroyé par la grippe pour certains, le Covid pour d’autres, alors, je n’avais pas d’autre choix que de vous rappeler.
Perrot étouffe un soupir et adresse un sourire contrit à Jeanne. Depuis deux mois, il est détaché au commissariat de Quimper afin d’aider à la mise en place de la réforme de la police judiciaire, déjà en vigueur à Nantes. Mais, en théorie, il n’est censé s’occuper que de l’administratif, le versant opérationnel du service restant aux mains expertes de ses collègues en poste à Quimper. Julien rajoute :
— Une victime décédée sur l’île de Sein, vous allez sans doute me dire : « Et alors ? C’est pas l’premier ! »
Le commissaire sourit, habitué au franc-parler de son collègue, quand l’autre précise :
— Ce qui est plus inhabituel, c’est le pedigree du macchabée.
— Mais encore ?
— Un prêtre…
Un mois plus tôt
Assise sur un banc en chêne, Hombeline Pondepierre attend patiemment, les mains sur les genoux, et le dos bien droit. Elle contemple avec un œil neuf les statues des saints en bois, ou en plâtre pour les plus récentes, et les vitraux lumineux illustrant les quatorze stations du chemin de croix. Car, d’ordinaire, elle vient le dimanche à l’église et, pendant la messe dominicale, l’atmosphère est tout autre, chargée de la ferveur collective et du parfum de l’encens. Ces jours-là, le décor s’estompe derrière les paroles sacrées et Hombeline pourrait se trouver dans n’importe quelle autre église ou chapelle qu’elle ressentirait le même élan. En cet instant, en revanche, elle se sent telle ces touristes païens qui entrent dans les édifices religieux comme ils visiteraient un simple musée. Ils prennent des photos, voire, pour les plus sacrilèges d’entre eux, des selfies avec le Christ crucifié à l’arrière-plan, qu’ils publieront sur les réseaux sociaux dans la seconde. Elle est un peu agitée, se demandant ce que le père peut bien avoir à lui dire qui ne puisse attendre dimanche prochain. Peut-être que Quitterie, dont la confirmation est prévue pour le mois de mai, n’est pas assez engagée dans son parcours de foi. Si c’est de cela qu’il s’agit, Hombeline Pondepierre se promet d’y remédier dès ce soir, lorsque la benjamine rentrera du collège où elle est en cinquième. Ou alors il s’agit de Stanislas, qui est en sixième et pense plus à ses matches de rugby du samedi après-midi qu’à ses prières. Oui, se rassure-t-elle, c’est forcément de lui que le père souhaite s’entretenir. Avec un soupir de soulagement, elle sent ses épaules se détendre et esquisse un sourire attendri en songeant à Stan, un vrai petit gars, celui-là ! L’arrivée du prêtre interrompt sa réflexion.
— Oh, bonjour, mon père, je ne vous avais pas vu arriver ! s’exclame-t-elle en se levant précipitamment pour le saluer.
— Vous étiez perdue dans vos pensées, et ces pensées avaient l’air bien douces…
— Oui, répond Hombeline Pondepierre en riant doucement, je pensais à Stanislas, qui préfère le rugby et les camps scouts aux problèmes de maths. Il ne tient pas en place !
— Vous avez là un vrai garçon, acquiesce le prêtre en souriant, les mains croisées sous les manches de sa soutane. À ce propos…
La mine soudain plus sombre du curé inquiète Madame Pondepierre.
— Il y a un souci avec Stanislas, mon père ?
— Non, Hombeline, non. Pas avec Stanislas.
Il fait signe à la paroissienne de se rasseoir et s’assied de biais sur le banc d’en face.
— Voilà, je vous ai fait venir, car j’ai quelques inquié… quelques interrogations au sujet d’Hadrien.
— Hadrien ?
Leur fils aîné est calme et studieux et aucune remarque concernant la discipline n’est jamais venue entacher ses bulletins scolaires, bons sans être vraiment brillants. Il a toujours été un enfant agréable, posé et sans histoire, alors pourquoi le père la regarde-t-il avec cet air grave ? Elle sent un frisson courir le long de son échine et sa gorge se serrer. Elle agrippe le dossier du banc devant elle.
— Oui, Hadrien, répond le prêtre d’une voix unie, mais ne soyez pas paniquée, Hombeline.
Il pose ses mains réconfortantes sur celles d’Hombeline Pondepierre en ajoutant :
— Il n’y a sans doute pas de quoi s’alarmer, mais je préfère éteindre les braises tant qu’il en est encore temps.
Les paroles sibyllines ne la rassurent pas du tout.
— « Les braises » ? répète-t-elle sans comprendre.
Le prêtre retire ses mains et se met à les faire tourner l’une dans l’autre. C’est finalement plus difficile que prévu d’aborder ce sujet épineux. Il voit le visage tendu de la pauvre Hombeline et se demande s’il ne va pas lui assener une vérité qu’elle n’est pas prête à entendre. Une vérité ? Vraiment ? Comme pour se donner du courage, le curé se met à se frotter les paumes vigoureusement et se force à esquisser un sourire rassurant.
— Vous savez que je connais vos enfants depuis quelques années. Je suis témoin – avec une certaine émotion, je dois le dire – de leur évolution, de leur passage de l’enfance à l’adolescence et un jour prochain à l’âge adulte…
Elle opine en plissant le front. Mais où veut-il donc en venir ? Elle a brusquement envie de le saisir par les épaules pour le secouer, mais cette image parfaitement déplacée s’éloigne, à peine visualisée.
— J’ai beaucoup observé Hadrien ces temps derniers et je m’interroge…
— Comment cela, vous vous « interrogez » ? Il a fait quelque chose de mal ?
— Oui, enfin, non, enfin, je ne sais pas… L’embarras du curé alarme la mère de famille.
D’une voix étranglée, elle exige alors :
— Par pitié, dites ce que vous avez sur le cœur, mon père !
Il opine du chef et prend une profonde inspiration.
— Eh bien, je pense qu’Hadrien s’est engagé sur une voie, disons, de traverse.
— Je ne saisis pas.
— Écoutez, Hombeline, poursuit le prêtre en affermissant le ton, c’est compliqué à dire, mais je ne vais pas y aller par quatre chemins : Hadrien semble avoir des penchants que Dieu réprouve.
Comme si elle avait été frappée en pleine face par le prêtre, Hombeline Pondepierre s’écarte de lui et se recroqueville sur son banc. Ce n’est pas possible, elle a dû mal entendre, ou alors le père Brieuc a perdu la raison. Instinctivement, elle décide de fuir au plus vite cet endroit peuplé de fous, mais le curé a deviné son mouvement. D’une main douce mais ferme, il la contraint à se rasseoir.
— Je sais que c’est dur à entendre, et croyez-moi, ce n’est pas de gaieté de cœur que je vous fais part de mes doutes. Mais, soyez franche avec moi, cette idée ne vous a jamais traversé l’esprit ?
Son premier réflexe est de nier farouchement, qui est-il, cet individu qui se dit homme de Dieu pour oser assener de telles horreurs à une paroissienne aussi exemplaire ? Croit-il que la soutane lui donne tous les droits ? Mais elle reste coite. Elle se prend le front à deux mains et ferme les yeux. Au fond d’elle, elle sait bien que le prêtre a raison. Elle pense au poster de fille aux épaules nues qu’Hadrien a collé au-dessus de son lit l’an dernier. Lorsqu’elle l’a vu, elle a poussé les hauts cris qu’on attendait d’elle, mais, intérieurement, Hombeline était ravie de cette provocation adolescente. Car cet acte de défiance, somme toute bien innocent, lui prouvait enfin que son rejeton était normalement constitué. Le soir même, une fois couchée, elle avait raconté l’incident à Pierre en feignant d’être choquée. Mais son mari avait ri de l’anecdote avec un air de complicité virile. Alors, elle avait préféré ne pas lui dire qu’elle pensait que ce poster affiché à la vue de tous était peut-être une ruse d’Hadrien pour taire d’éventuelles interrogations sur son orientation sexuelle. Les yeux toujours clos, elle murmure :
— Si.
Enfin, elle rouvre les yeux et croise ceux du prêtre, pleins de compassion. Le père sourit, mais son ton reste sérieux :
— Rassurez-vous, l’essentiel, c’est de réagir avant qu’il ne soit trop tard. Et surtout que nous soyons sur la même longueur d’onde, ajoute-t-il en posant une main légère sur l’épaule d’Hombeline. Car vous voyez, nous ne pourrons débarrasser Hadrien de cette déviance que si nous concertons nos efforts.
Elle le regarde sans bien comprendre. Si son fils a des, comment dire, « tendances », comment pourrait-il en être délivré ? Elle a écouté une émission de radio récemment et a entendu une jeune femme qui disait qu’elle était « différente » depuis toujours et qu’on n’y pouvait rien changer. Hombeline a trouvé ce témoignage intéressant, à défaut de vraiment compréhensible. Elle s’est dit que la seule solution qui s’offrait à cette femme, c’était de taire sa différence et tâcher de se couler dans le moule, en se mariant, par exemple. Mais le père Brieuc parle de « se débarrasser » de ces tendances. De quoi parle-t-il au juste ?
— Comment comptez-vous vous y prendre ? demande Hombeline en secouant une tête incrédule. On ne peut pas changer la nature des gens, si ?
Le père laisse échapper un petit rire sec et préfère botter en touche.
— Il faut s’en remettre à Dieu, Hombeline. Lui seul sait pourquoi il vous a envoyé cette épreuve, mais soyez sûre d’une chose, ma chère, c’est que jamais notre Seigneur ne vous imposerait une mission s’il ne vous en croyait pas capable.
Elle acquiesce silencieusement et laisse ses yeux monter vers la statue en bois polychrome de la Vierge dans sa niche de granit. Dans sa robe aux tons pastel de bleu et de rose illuminée de touches d’or, Marie semble les regarder. Dans ses yeux, Hombeline voit tout l’amour qu’elle lui porte. Alors, elle sent son courage revenir. Elle redescend les yeux vers le prêtre.
— J’ai toute confiance en vous, mon père.
Mardi 10 février
Bien que théoriquement en congé pour quatre jours, Perrot n’a pu se soustraire à ses obligations de chef de service, même provisoirement détaché. Jeanne a protesté pour la forme, mais en tant qu’officier de police elle-même, elle ne comprend que trop bien les contraintes du métier. Elle se dit parfois qu’il aurait été préférable qu’elle tombe amoureuse d’un professeur, ils auraient eu une vie plus normale, avec des horaires réguliers. Et monsieur se serait occupé des petits pendant les vacances scolaires. Mais elle n’a su résister aux yeux ardoise de Jean-Louis et à son intelligence. Après seulement deux jours à Saint-Émilion, ce dernier l’a déposée à Nantes et a remis le cap sur Quimper. Elle a préféré ne pas tenir ses parents au courant du changement de programme. Ils se réjouissaient de garder leur petite-fille et Jeanne est ravie de ces quelques jours à ne s’occuper que d’elle-même. Elle va en profiter pour renouveler sa garde-robe, à présent qu’elle a retrouvé sa silhouette élancée. Elle donnera peut-être rendez-vous à Caro pour aller voir le dernier Ozon au cinéma. Ou alors, elle emmènera Aurélie se faire les ongles, son aînée le lui réclame depuis si longtemps. Après tout, Jeanne n’a pas si souvent de moments en tête à tête avec sa fille adolescente et elle se dit qu’elle regrettera ces instants privilégiés si Aurélie choisit d’aller faire ses études supérieures loin de la maison.
Jeanne se sent tellement mieux aujourd’hui que l’an dernier. En effet, la jeune femme a eu un passage à vide à l’arrivée de Victoria, née quelques mois seulement après le faux attentat dans lequel Perrot aurait pu perdre la vie. À la suite de cet événement terrible, il s’était fait passer pour mort en se terrant pendant d’interminables journées dans une maison à la pointe de Penmarc’h1, afin de mener l’enquête en toute discrétion. Pendant ce temps, Jeanne portait en elle le secret d’une naissance à venir et se demandait si le père connaîtrait un jour ce bébé. Perrot était finalement sorti indemne de cette aventure et Victoria était venue au monde sans difficulté. Cependant, les semaines qui avaient suivi n’avaient pas été idylliques. Victoria pleurait énormément et Jeanne, qui avait déjà allaité Aurélie sans problème, avait du mal à nourrir la petite. C’était à ce moment que le commissaire avait dû se rendre sur l’île de Groix où un jeune homme était porté disparu2. Du fond de son brouillard, Jeanne l’avait regardé s’en aller avec la pénible impression qu’il partait sans voir le marasme dans lequel elle s’enfonçait. Heureusement, sa meilleure amie Caroline était intervenue au bon moment. Entendant le bébé hurler à l’étage, elle lui avait préparé un biberon que la petite avait avalé gloutonnement. Puis elle avait fait parler Jeanne. Mise en confiance, celle-ci avait avoué qu’elle ne se sentait pas faite pour cette nouvelle vie de femme au foyer. Le congé parental n’était pas pour elle, elle aimait la vie du service et avait besoin de cette énergie pour se sentir vivante. Caroline avait su trouver les mots pour déculpabiliser la jeune mère.
— Tu n’es pas heureuse d’allaiter ton bébé ? Et alors ? Il vaut mieux un biberon donné avec tendresse qu’un sein offert à contrecœur !
Assise en face d’elle sur le canapé, Victoria appuyée à son épaule pour qu’elle fasse son rot, Jeanne hochait la tête timidement.
— Tu ne te sens pas l’âme d’une mère au foyer ? La belle affaire ! Eh bien, retourne travailler ! enchaînait Caroline avec conviction. Victoria, comme Aurélie avant elle, ira à la crèche et sera ravie, crois-moi, de retrouver une maman épanouie le soir.
Jeanne avait souri, réconfortée par ces paroles pleines de bon sens. Caro avait raison, elle allait cesser de s’imposer des choses qui ne lui convenaient pas. D’ailleurs, Aurélie était du même avis que Caroline.
— J’préférais quand tu bossais, t’étais moins relou !
— Sympa ! avait ironisé Jeanne avec son sens de l’humour enfin revenu.
Lorsque Jean-Louis était rentré de Groix quelques jours plus tard, Jeanne avait les cheveux fraîchement mis en plis, le visage joliment maquillé et le sourire aux lèvres. Elle lui avait annoncé tout de go qu’elle avait mis fin à l’allaitement et qu’elle comptait reprendre rapidement le travail.
— Si je comprends bien, s’était réjoui Perrot en regardant sa fille avec tendresse, je vais pouvoir lui donner le biberon maintenant ?
— Et te lever la nuit, s’était moquée gentiment Jeanne en piochant un nouveau morceau de poulet. Dieu que j’ai faim !
La capitaine Katell Le Scornec, le commissaire Perrot et deux techniciens en identité judiciaire du commissariat de Quimper embarquent à 9 h 30 au port de Sainte-Évette à Audierne, sous un froid mordant surprenant après les violentes averses qui se sont abattues sur le Finistère sud. Ils ont pris place à bord de l’Enez Sun, navire de la compagnie Penn Ar Bed assurant l’unique liaison quotidienne au départ d’Audierne en basse saison. Ils sont une poignée de passagers, des îliens allés consulter un spécialiste sur le continent ou tout simplement partis la veille faire un plein de courses au supermarché à Audierne et y passer la nuit avant de regagner leur domicile. Des caisses de vivres ou de produits pharmaceutiques sont hissées à bord ainsi que le sac jaune de la Poste et celui du quotidien Ouest-France. Tous se saluent et échangent des nouvelles. Les deux techniciens de l’I.J., Perrot et Katell, avec leur bagage à main et leur bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, semblent être les seuls étrangers à l’île. La température avoisinant le zéro degré, les policiers préfèrent faire la traversée au chaud dans le salon inférieur aux vitres opacifiées par les embruns. À travers les hublots, la mer houleuse se pare de gris sous la pâle lumière d’hiver tandis que se découpe la pointe du Raz dans sa sauvagerie brute. Sur ses flancs de granit à la végétation rare piquée de taches rosées de bruyère se blottissent quelques maisons éparses. Une heure plus tard, ils débarquent sur la jetée de Men Brial où les attend le maire de l’île. Il les conduit directement à la maison d’hôtes, rue des Fontaines, où les deux officiers ont prévu de loger le temps nécessaire à leur enquête.
— Vous pouvez nous résumer les faits ? demande Perrot tandis qu’ils enfilent le quai bordé de maisons multicolores.
— Bien sûr. Hier matin, une îlienne a composé le 15, son chien venait de découvrir le cadavre d’un homme sur la lande. Nos deux pompiers volontaires ont accouru et se sont assurés qu’il n’y avait plus rien à faire pour la victime.
