Le funambule des labyrinthes - Jean-Paul Deller - E-Book

Le funambule des labyrinthes E-Book

Jean-Paul Deller

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Beschreibung

Victime d'un grave accident de voiture, Jean-Paul Deller décide de se reconstruire à travers l'écriture.

Ma nouvelle gestation se fait coma et rend le temps ambigu. Éjecté, expulsé de la matrice chaude et fracassée de ma voiture, j’évolue plusieurs semaines
dans un monde étrange, foetus cassé et fiévreux, accouché mais toujours nourri par le cordon ombilical d’une poche suspendue. Étendu, pas encore re-né dans
le berceau blanc d’un lit d’hôpital. Je m’abandonne à des heures parturientes qui ne s’écoulent pas en larmes de joie.
Mais, contrairement au sommeil utérin classique, le mien est déjà peuplé d’histoires...

Avec sa sensibilité de sculpteur, l'auteur nous raconte ses trois semaines de coma et le long chemin vers la guérison.

EXTRAIT

Mon périple aventureux commence par une banale escapade en voiture, tranquille, dans mon cabriolet acheté de seconde main. Formule que je trouve
dorénavant... malicieuse. Sur un chemin pierreux, je roule détendu, accompagné de mon épouse et d’un couple d’amis.
Puis je me la joue un peu, en souvenir des autos cross que j’appréciais. Démarrage brutal, dérapage.
Rigolade. Le moteur ronfle ; les pneus crissent et nos rires fusent comme les pierres. Certaines – pas trop – atterrissent dans un champ voisin, clôturé. Rien de particulier : des amis qui animent une campagne assoupie. D’habitude, je sculpte les pierres. Aujourd’hui, je les fais voler. Petites ou grandes, j’entretiens avec elles d’excellentes relations. Pourtant, cette fois, elles vont me trahir : semées dans ce champ, elles vont pousser en forme de fameux emmerdements...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Le manuscrit, plusieurs fois travaillé, a longtemps noté Paul Del. Ce pseudonyme dénonçait mes mutilations visibles et secrètes. Lui, ce double tourmenté, a voulu l’écriture, l’écriture réparatrice. Or, le livre finalisé, je le signerai Jean-Paul Deller. Oui, cette substitution laborieuse m’a permis sa traversée pour atteindre une nouvelle complétude.

À PROPOS DE LA COLLECTION

Si «l’histoire est un roman vrai» (Paul Veyne), la collection Romans vrais offre au lecteur des itinéraires personnels dont les acteurs, au coeur de la société, ont atteint le moment où ils se proposent de rendre au monde entier ce qu’ils ont reçu de la vie.

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Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Préface

A combien de personnes devrai-je dédier ce livre ?

A un grand nombre, certes…

Ma famille, ma femme, ma fille, mes deux petites filles chéries, mes proches…

Pourtant, je pense d’abord à Alain – mon ami très cher, mon frère de sens qui vient de s’en aller…

Alain, tu es un des acteurs de ce bouquin. Et quel comédien ! Tu ne pourras le lire. Tu ne pourras lire les mots que je t’adresse ici, ni vains, ni rien…

Ne vous tracassez pas madame, je m’en occupe… !

Cette phrase, mon épouse ne l’oubliera jamais. La mort n’avait pas voulu de moi. Tu m’as pris en charge. Tu m’as redonné l’espoir. Tu m’as appris le dépassement de soi-même.

La dérision, l’autodérision, l’humour étaient tes chevaux de bataille.

Au centre de revalidation, tu te jouais de la réalité. Tu l’avais dépassée depuis longtemps. Ta force m’a conquis. Tes propres souffrances, inexprimées, étaient dignes de la sagesse que tout homme devrait acquérir.

Inoubliable Alain. Séparé de tes amis de mésaventure, de douleurs, ton combat au quotidien est devenu de plus en plus rude. Inégal.

Ton esprit et ton corps usés par la maladie et les médicaments ont eu raison de toi. Mais jusqu’au bout, tu t’es battu, invitant la presse écrite, la télévision, pour dénoncer les conditions dans lesquelles tu vivais. Lourdement handicapé, tu ne demandais qu’un logement décent. Des fonctionnaires bornés n’ont rien compris, s’en tenant aux règles prescrites par une législation obsolète, inhumaine.

Louis t’a soutenu sans compter.

Merci Louis au nom de ton frère Alain, devenu aussi le mien.

Merci ! Ciao l’ami…

La performance du danger

Le démon de midi.

Oui, il s’agit bien de ça : le démon de midi. Cette bouffée narcissique qui fait revenir les élans de jeunesse, rejaillir les envolées de conquêtes…

Un prêt à tout quitter pour recommencer ailleurs, plus ou moins conscient et assumé. Banal sans doute, même si ma version de ce moment turbulent est singulière.

L’homme mûr retourne en adolescence. Tout lui (re)devient permis…

Moi, je suis carrément revenu en enfance.

Pour tout dire, j’ai recommencé ma naissance à plus de cinquante balais… Et au forceps, s’il vous plaît !

De nouveau, une première émotion, un premier regard, un premier geste, un premier mot, un premier art.

Sculpteur de moi-même, cette fois-ci : devenu une de mes pièces, vivante et sensible de l’intérieur…

Douloureuse.

Si douloureuse…

Cette seconde naissance, à travers un arrachement, est à la fois différence et point commun avec la première : souvenir de mon existence précédente et fragilité d’un être tributaire des autres.

Ma nouvelle gestation se fait coma et rend le temps ambigu. Éjecté, expulsé de la matrice chaude et fracassée de ma voiture, j’évolue plusieurs semaines dans un monde étrange, fœtus cassé et fiévreux, accouché mais toujours nourri par le cordon ombilical d’une poche suspendue. Etendu, pas encore re-né dans le berceau blanc d’un lit d’hôpital.

Je m’abandonne à des heures parturientes qui ne s’écoulent pas en larmes de joie.

Mais, contrairement au sommeil utérin classique, le mien est déjà peuplé d’histoires, connectées à celles qui m’ont amené

Comme un bizarre nouveau-né déjà grand, j’apprends les mots qui (re) disent l’existence. Qui la prouvent.

Les prononcer, oui.

Les écrire, apprendre à façonner les lettres qui créent, deux fois oui.

J’ai donc ajouté à ma panoplie de sculpteur un burin en forme de plume. Ecrire. Ecrire ce tourbillon, cette spirale merveilleuse qu’est la vie. Notre vie, en écho de vos propres expériences, amis lecteurs.

Elles vous ont sans doute conduits aussi loin que moi, par des moyens différents, j’espère…

Je vous convie donc à suivre mes nouveaux premiers pas, à reconnaître la trace des anciens. A parcourir cet entre-deux qui mêle souvenirs, rêves, délires, desseins, réalités. Cet entre-deux qui tisse les fibres subtiles de notre psychologie, qui fait œuvre de fécondation, comme le geste amoureux qui lui appartient.

Fécondation. Naissance.

Je regarde mes mains. Le compte des doigts n’est pas bon. Peu importe désormais : tel mon sang qui déborderait encore, coulent de la chair et des os mes volontés de sculpter le bois, la pierre, le métal. Le papier… et le monde !

Je reprends les outils.

Je prolonge ma présence éphémère dans cet univers incertain, à l’écoute de notre écho réciproque. Je pense à cette phrase de Roger Munier : « L’homme n’est pas sûr de connaître le monde, de le voir, de l’entendre. Sinon il n’y aurait pas de peinture, de poésie, de musique ».

Ni de sculpture.

Nous sommes nos propres labyrinthes. Comme vous, je glisse en équilibre sur un fil changeant et fragile. Sans cesse, il me sauve de la claustration, de la solitude, de la déréliction : fil conducteur qui chantourne les sentiments et les arts…

Au cœur du livre se trouvent plusieurs figures de mon travail et des impressions critiques, témoignages de la seule réussite à vouloir : le partage de mes sincérités artistiques, tel celui qui fait se rejoindre les intimités spirituelles et sensuelles, gage d’humanité.

Ces figures ne sont pas que respirations à mi-chemin. Les « antérieures » envisagent une passion vitale. Les « postérieures » disent combien cette dernière est reliée au faux étranger que constitue le spectateur.

Une confidence s’y ajoute : celle de l’œuvre qui me refait sculpteur après l’accident.

Ce milieu de chemin se veut également l’articulation d’un miroir double et déformant, visions et reflets de mes itinéraires.

La première partie du diptyque inscrit mes délires en italique. Appropriez-vous leurs séquences aux contours parfois bruts et maladroits. Pour une fois, vous parcourrez d’abord le monde onirique, laissant à sa marge la réalité commune… pour mieux y revenir ! (1)

En effet (miroir…), la seconde partie exprime les sinuosités de ma vie consciente, découpée par l’accident en avant et après.

Le manuscrit, plusieurs fois travaillé, a longtemps noté PAUL DEL. Ce pseudonyme dénonçait mes mutilations visibles et secrètes. Lui, ce double tourmenté, a voulu l’écriture, l’écriture réparatrice. Or, le livre né, je le signerai JEAN-PAUL DELLER. Oui, cette substitution laborieuse m’a permis sa traversée pour atteindre une nouvelle complétude. Un équilibre réinventé au fil des mots imprimés…

(1) La vie… Elle m’a de nouveau accroché par la mise en images du désir, du sexe, comme un premier élan revenu, fantasmatique… Oserai-je vous proposer les deux séquences post délirium qui le montrent, toujours liées à une prise massive de médicaments ? Après tout, vous aurez déjà parcouru les voies intérieures de mon coma voyageur… Puis le sexe ne permet-t-il pas à l’homme de prendre une certaine hauteur ? Comme l’écrit Frédéric Dard : « Le sexe masculin est ce qu’il y a de plus léger au monde, une simple pensée le soulève ».

Mon périple aventureux commence par une banale escapade en voiture, tranquille, dans mon cabriolet acheté de seconde main. Formule que je trouve dorénavant… malicieuse.

Sur un chemin pierreux, je roule détendu, accompagné de mon épouse et d’un couple d’amis. Puis je me la joue un peu, en souvenir des autos cross que j’appréciais. Démarrage brutal, dérapage. Rigolade.

Le moteur ronfle ; les pneus crissent et nos rires fusent comme les pierres. Certaines – pas trop – atterrissent dans un champ voisin, clôturé. Rien de particulier : des amis qui animent une campagne assoupie. D’habitude, je sculpte les pierres. Aujourd’hui, je les fais voler. Petites ou grandes, j’entretiens avec elles d’excellentes relations.

Pourtant, cette fois, elles vont me trahir : semées dans ce champ, elles vont pousser en forme de fameux emmerdements…

Je lève enfin le pied. Un bonheur simple irradie nos visages.

Nous nous approchons d’un petit massif boisé. Au détour d’un talus broussailleux, nous apercevons un restaurant fermé. Un écriteau indique « À vendre ».

Intéressés, ou plutôt curieux, nous nous y arrêtons : visite superficielle et rêveuse de cet endroit idyllique. Des plans sur la comète se tirent ; nous nous voyons propriétaires d’un joli petit hôtel-restaurant, d’un établissement huppé – vraiment classe – à l’abri des regards envieux ou destructeurs.

Puis l’esprit léger, nous nous en retournons déjeuner. Pour s’enivrer de ce projet pas si fou…

Mais quelques jours plus tard, un coup de fil vient démonter l’échafaudage de cette chimère.

L’évocation du coin n’aura plus rien de béate.

Le propriétaire du champ me somme de le dédommager, rien de moins. Je dois le soulager des dégâts occasionnés par mes innocents cailloux.

Apparemment, son terrain vaut une fortune…

Je pense d’abord à une farce. Non. J’essaie de calmer l’individu. Sans résultat. Il réclame un véritable pont d’or. Sans quoi, il me flingue. Rien que ça : la mort !

La communication interrompue, un peu ébranlé, je me ressaisis assez vite. Le justicier s’est présenté : je fais donc ma petite enquête. Renseignements pris, le gaillard tient toujours parole. Même pour ce genre de sentence… définitive ? Faut voir, mais cet appel téléphonique n’a de cesse de m’inquiéter. Faut voir, c’est vite dit…

J’ai soudain une irrépressible envie de prendre de la distance, dans tous les sens du terme. Déjà m’échapper ! Et me voilà, quelques jours plus tard, traînant dans une boîte exotique de la côte belge.

L’ambiance est torride.

Elle dissout toutes les vicissitudes du monde extérieur. Fort bien.

Plusieurs danseuses transpirent de charme – si j’ose dire… Leur visage d’ange, leurs arabesques envoûtantes invitent autant le regard que la caresse.

Après une série de déhanchements excitants, elles se retirent et laissent place à d’autres femmes gracieuses, presque nues. Elles déambulent lascivement dans ce palais impérial puis attirent un homme en son centre.

Je ne peux pas m’empêcher de penser (d’espérer ?) qu’une séquence du Kama Sutra va se jouer devant moi …

En effet, plusieurs filles déshabillent le type, l’embrassent puis l’invitent à s’installer à quatre pattes sur le tapis rouge sang. Une de ces donzelles se glisse sous lui.

Laissez aller votre pensée…

Quelques instants après, l’homme est emmené à l’étage, sans doute pour des jeux encore plus… intimes. Ensuite, un autre spectateur est choisi pour passer entre les petites mains expertes. Lui ôtant ses vêtements, les femmes le couchent sur scène et l’entourent d’un écran des plus charmants.

J’ai les yeux rivés sur ces beaux corps serrés. Une des femmes se décale soudain. Merde ! J’hallucine. Plus que stupéfait, je suis littéralement horrifié : une charmante créature entaille le sexe de l’homme dans le sens longitudinal.

Mais à part moi, personne n’a l’air traumatisé par ce spectacle. Les autres le regardent comme un simple jeu. C’en est trop. Pris de panique, je me réfugie en vitesse aux toilettes. J’y trouve une porte de sortie.

Ouf !

J’essaie de me calmer. Je gamberge fameusement : où est la réalité de tout ça ?

Je me retrouve perdu dans une ruelle. Tant bien que mal, j’essaie de trouver un chemin qui m’éloigne de l’horrible rituel.

Il fait nuit. Seul l’asphalte d’un gris souris métallisé se détache sous un éclairage épars. La route est balisée. Vers où mène-t-elle ? Plutôt : vers quoi mène-t-elle ? J’imagine, perplexe, une forme de destinée…

Je m’en vais par cette venelle déserte. Au détour d’un angle, elle s’élargit bientôt. Je suis interpellé par le contraste des espaces. A ma gauche s’élèvent des bâtiments à l’architecture banale, sans âme, rançon d’un progrès bêtement technique, trop impersonnels même pour être moches. À ma droite, la virginité de la nature ondule sous une pleine lune enfin visible. Un océan saharien constitué de jaunes ocre, de gris noirs, tisse des nuances orientales. Un mirage de dromadaires rassemblés, issus d’une caravane mystérieuse, consomme cet instant émouvant auquel invite la nuit. Mais tandis que je m’abandonne à la contemplation des subtils reliefs… du plat pays, une porte s’ouvre violemment derrière moi. Je rebascule dans… une réalité.

Surpris, je découvre un cow-boy.

Après les Almées, j’ai l’impression soudain de parcourir un studio cinématographique !

Il tient une espèce de fusil de paint-ball qu’il braque vers moi.

Me prend-t-il pour une cible, un ennemi ?

A-t-il simplement un réflexe de peur ?

Il a fait feu ! Oui, il a tiré…

Un projectile singulier m’a transpercé de part en part.

Je ne ressens aucune douleur. Je ne saigne pas.

Ma blessure ressemble à un trou de serrure.

L’homme s’avance et me regarde avec insistance. Il se fiche de ma blessure et de mon étonnant maintien. Il me dévisage.

Je te reconnais toi ! me lance-t-il.

- Moi pas, ai-je le temps de lui rétorquer.

Car si je ne souffre pas, maintenant je titube.

Je suis tombé.

Il s’empresse de me relever puis me porte sur son dos, gravissant un interminable escalier. Quelques longues minutes plus tard, un nouveau décor m’attend. J’ai été hissé au sommet d’un bâtiment. En contrebas s’ouvre le panorama d’un village western. Puis mon porteur me lie à la rambarde en bois de ce belvédère et s’en va, me jetant, amusé :

- J’en connais qui vont être très heureux de te rencontrer.

Le temps passe.

Bien vivant, j’examine l’endroit tandis qu’une image de mon enfance me traverse. Jadis, une troupe de cascadeurs était venue dans mon patelin. Elle présentait justement un spectacle western – attaque de banque, de diligence, duel, prise de chevaux au lasso… Les copains et moi, on s’y croyait ! Tous les décors étaient plus vrais que nature. Si ce spectacle était impressionnant à l’époque, il l’est davantage aujourd’hui car j’y tiens un autre rôle…

De mon perchoir, où j’ai l’air de régner sur le monde des artifices, j’observe que tout est calme, inanimé. Seul un endroit semble vivant : un bar, apparemment.

Des gens en sortent. J’ai l’impression qu’ils m’ont regardé. Je crois avoir entendu : « oui, c’est lui… ».

Banco ! Ces individus louches – forcément – grimpent vers mon observatoire et me rejoignent. Qui sont-ils, ces drôles d’oiseaux qui paraissent être de mauvais augure ? Je ne le sais que trop…

Auparavant, un frangin de ces énergumènes est venu me voir, m’avertissant qu’ils sont dingues.

- Essaie de t’arranger avec eux, si demain tu es encore en vie…, lance-t-il naïvement pour me rassurer.

Il est sympathique mais je ne dois attendre aucun autre secours de lui. Je ne suis pas le seul à avoir la trouille.

- Ce lieu est à nous mais… nous sommes du sud comme toi. Ici, c’est notre cour de récréation, précise l’un d’entre eux. Puis il ajoute quelques mots plus lents, soulignés par un mauvais sourire :

- Là-bas, un petit rigolo a détruit notre récolte.

Tu parles, Charles ! Une récolte détruite, puis quoi encore ? Ce sont là propos bien exagérés, mais que dire ?

Ils ont l’air content. Ça n’annonce rien de bon pour ma petite personne. En effet…

- On va te laisser crever ici dit mon amène visiteur.

- Au crépuscule de ta vie, les mouettes viendront t’embrasser, continue un de ses compères. Enfin un poète dans cette bande de tordus, parviens-je à penser, sans doute pour alléger ma peur.

Satisfaits de leur capture – mon destin scellé – mes bourreaux se cassent enfin. Ces instants frelatés m’ont paru interminables.

Je m’imagine bientôt affublé d’un manteau de mouettes au bec crochu, arrachant les bouts de chair de ma molle carapace.

Je revois alors le film de Hitchcock, « Les oiseaux », et me revient en mémoire Le mort joyeux de Baudelaire. Du moins un passage.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;Plutôt que d’implorer une larme du monde,Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeauxÀ saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

La culture rend peut-être l’agonie plus intelligente…

Mais je me ressaisis. La force du désespéré est parfois fantastique. Je parviens à me débarrasser de mes liens.

Fuir. Il faut fuir au plus vite.

Tout à coup, apparaît une jolie fille accoutrée en Mexicaine.

Ce n’est pas l’ange de la mort.

Elle n’est pas hostile et m’abreuve d’une eau fraîche. Elle m’emmène carrément. Qui est-elle ? Simplement la sœur des quatre types qui veulent ma peau et dont elle désapprouve les méthodes expéditives. Tant mieux…

Elle m’indique un endroit où je peux me faire soigner. J’ai presque oublié qu’une blessure me transperce.

Je parviens à quitter ce décor d’Ouest kitsch. Mais puis-je réellement sortir d’un plus vaste théâtre grimaçant ? Je gagne l’hôpital, du moins un bâtiment qui en tient lieu. Des vigiles m’invitent à entrer et appellent le médecin de garde.

J’attends dans une salle vitrée. Je suis visible de l’extérieur.

Suis-je surpris ? Même pas, pourtant l’adrénaline remonte : dehors, armés, deux des frères parlent avec les gardiens. Je pensais tout de même être à l’abri plus longtemps…

Menace. Protection. Un imprévisible déclic dans le temps et dans l’espace. Une chose étrange, si tant est que vivre parfaitement et être perforé, troué, ne soient pas antinomiques et relèvent du normal. Trois personnages vont dorénavant m’assister, surgis de nulle part. Ou surgis d’un territoire inexploré de moi-même.

Deux filles et un petit garçon : âgés de plus ou moins quatorze quinze ans pour elles, environ huit pour lui.

Le gamin porte une casquette. Je le verrai toujours à l’envers, suspendu dans un ébrasement de porte. Telle une toile de Georg Baselitz.

Il se montre jusqu’aux épaules et de profil. Jamais de face. Les adolescentes, elles, sont en pied, bougent, habillées d’un T-shirt et d’un short, coiffées au carré de cheveux mi-longs très noirs.

Une pensée, un claquement de doigts, et ils apparaissent ! Certains repères se brouillent à mon plus grand profit : si je vois ces personnages en trois dimensions, lors d’un danger mortel, les filles se muent en images, en aplats qui se collent à moi, telle une armure inviolable.

Je suis donc assis dans cette salle d’attente, pétochard, en attendant le toubib.

Les frères sont parvenus à soudoyer les gardiens. Ils sont en train de rentrer dans la clinique. Ils se dirigent aussitôt vers moi et me canardent avec des Winchesters. Je reste figé mais indemne de nouvelles blessures : les Syntomatiques m’ont recouvert – les filles s’entend – prévenues sans doute par le gamin, immobile et télépathe.

Les Lucky Luke de cauchemar, découragés par ma résistance, stupéfaits par sa forme étrange, finissent par s’en aller. Mais ils sont tenaces…

Le médecin arrive enfin, un certain docteur Koeren. J’ose espérer que ce médecin n’existe pas car je lui ferais une très mauvaise réputation, bien involontairement, du reste.

Il m’ausculte rapidement et dit :

- Bon, j’ai beaucoup de travail ; on verra ça demain.

Puis il me plante là. Surpris par son diagnostic mais confiant, je n’ai d’autres mots que ceux de salutations mornes. Ce type me paraît néanmoins inquiétant.

Que faire ? Je n’ai même pas de chambre réservée. Je décide d’investiguer l’endroit. J’y ressens, malgré moi, une atmosphère bizarre… Et après tout, je suis un patient dont personne n’assure la charge cette nuit.

Un rez-de-chaussée des plus conventionnels.

Ayant eu mon lot d’étages, je décide de m’intéresser au sous-sol. Des portes ouvertes ou fermées. J’en pousse encore une. Et là, le choc, l’horrible découverte… : ce n’est pas une salle d’opération mais un atelier de découpe pareil à celui d’un abattoir.

Immobile sur le seuil, j’entrevois le chirurgien-boucher qui vidange des viscères humains.

Plusieurs carcasses sont pendues près d’un quai d’embarquement, bientôt chargées dans des camions frigorifiques.

Un monde cannibale.

Je décarre fissa, paniqué, sortant de ce funeste édifice, allant en tous sens pour disparaître de cette ville prédatrice.

Je déambule, perdu mais toujours accompagné – je le sens – de mes gardes du corps. Fuyant le terrible hôpital, j’en viens même à négliger mes premiers prédateurs.

C’est fait !

J’ignore comment ils ont procédé mais me voilà enlevé par les quatre frères. Seules les balles ne peuvent plus m’atteindre…

Un long voyage : en effet, de retour dans le sud, je suis enfermé dans la ferme familiale. J’y rencontre le père, un homme dur.

Est-ce lui qui a passé le coup de fil initial ?

Je comprends mieux l’attitude de ses fils. Rien ne me rassure, même si je ne crains plus de mourir par leurs armes.

Ils le savent tous. Le père parle d’argent. De beaucoup d’argent.

Captif, je veux être de bonne composition. Qu’il me laisse contacter ma famille, mes amis, afin de réparer le préjudice.

Les jours passent et je suis à leur merci. Libre de mes mouvements jusqu’à un certain point.

Je passe beaucoup de temps avec un des frères : celui qui m’a informé de la folie meurtrière des autres sur le belvédère. Nous avons l’un pour l’autre une réelle empathie. Il veut me faire découvrir son art, des sculptures en cuir durci, des bas-reliefs.

De purs chefs-d’œuvre ! Je ne tente pas de le manipuler.

Je suis sincère.

Je lui apprends combien je porte aussi cet art en moi. Le courant passe.

Il me raconte des histoires de famille.

Notamment à propos de sa sœur enceinte : très malade, elle risque de ne pas s’en sortir.

Ma fille est aussi enceinte…

Je chope la balle au bond !

Je suis le détenteur d’un certain pouvoir de guérison.

Je peux essayer.

Il est tout ouïe.

Après tout, je suis un mortel hors du commun.

Gravement blessé, je vis ; je lui parle.

Hormis le premier, dans la ruelle nocturne, les tirs à bout portant de ses frangins ne peuvent plus m’atteindre.

Il a tôt fait d’en parler à sa famille.

Soulager la sœur, peut-être la guérir.

- Si tout se passe bien, tu seras sauf et quitte de tout, enfin libre, me déclare peu de temps après mon interlocuteur privilégié.

Un soir, contre toute attente, il m’invite même dans ce fameux restaurant champêtre, objet de mes spéculations hôtelières.

L’établissement est rouvert et pimpant. Je n’y suis pour rien…

Tout se passe bien. Trop bien, peut-être. Car des chasseurs arrivent. Le père est parmi eux. Il a bu. Il boit encore, sait que je suis là. Puis pète un câble : saisissant son fusil, il me tire dessus. C’est décidément une manie familiale. Illico, les Syntomatiques me secourent, déjouent ses noires intentions.

Son fils intervient, discute avec lui, parvient à le calmer. Il comprend enfin que, lui non plus, ne peut rien contre moi.

Nous rentrons au bercail dans un lourd climat.