« Le magicien », l'affaire jubillar - Pascal Dague - E-Book

« Le magicien », l'affaire jubillar E-Book

Pascal Dague

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Beschreibung

Pas de corps. Pas de scène de crime. Pas la moindre confession. Et pourtant, un faisceau de contradictions, de silences troubles et d’attitudes équivoques converge vers un seul homme – gauche, bravache, parfois cynique – qui aura bien du mal à persuader une cour d’assises de son innocence !

Delphine Jubillar, infirmière de trente-trois ans et mère de deux enfants, s’est volatilisée dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn. Son mari, Cédric Jubillar, mis en examen pour « meurtre par conjoint », est incarcéré depuis juin 2021. Il clame son innocence. Son procès s’ouvre le 22 septembre 2025, devant la cour d’assises du Tarn, à Albi. Toutefois, l’essentiel manque encore : le corps de Delphine. Et avec lui, la vérité. Le mystère demeure, opaque, presque cruel, entretenu par les mots glaciaux de Jennifer C., sa dernière compagne : « En prison, on l’appelle le Magicien, parce qu’il a fait disparaître sa femme. Ça le fait beaucoup rire… »

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Écrivain franco-belge : La « plume » de Pascal Dague caresse le papier comme la feuille de rose excite par ordonnance la page blanche. Cela vous étonne ? D’aucuns pensent sûrement qu’il est un homme insensible et froid, l’auteur est tout le contraire… Pour preuve, le prix d’Excellence reçu en octobre 2020 par Bibliotheca Universalis et Horizon Littéraire Contemporain de la Roumanie, dû au chantre d’amour de ses textes. Et il est également lauréat du 2e prix de la Nouvelle (concours de la Nouvelle du Salon du livre de Cagnes-sur-Mer en juin 2024) du 1er prix de la Poésie (concours de la Poésie des Voiles de l’Art de Villeneuve-Loubet, en juin 2024) et du 1er prix de la Nouvelle (concours de la Nouvelle du Salon du livre de Cagnes-sur-Mer en juin 2025). Depuis plus de quarante ans, Pascal Dague cultive cette dichotomie entre la raison et la passion dans le seul but de découvrir la vérité de tout homme qui se cherche et il revendique que quelque part, l’écrivain est un flic, un flic sentimental qui traque l’information jusqu’à satisfaire sa curiosité. Rien n’est simple, rien n’est écrit d’avance, la liberté se sculpte avec le temps. Faut-il encore le prendre pour lui donner toute son importance.

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Seitenzahl: 496

Veröffentlichungsjahr: 2026

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PASCAL DAGUE

Depuis plus de quarante ans, je cultive cette tension entre raison et passion, animé par le seul désir de débusquer la vérité chez les hommes qui se cherchent encore… De mon humble position, j’affirme que, d’une certaine manière, l’écrivain est un flic – un flic sentimental qui piste et traque l’information jusqu’à étancher sa curiosité. Rien n’est simple. Rien n’est écrit d’avance. La liberté d’expression se sculpte avec le temps – encore faut-il savoir le saisir pour lui donner toute son importance. C’est pour cette unique raison, que je me suis lancé sur les traces de cette affaire qui, depuis presque cinq ans, hante le Tarn.

***

Une paire de lunettes brisée. Une couette abandonnée dans le tambour d’une machine à laver. De la buée sur les vitres d’une voiture, un téléphone éteint, l’autre non. Et, dans le silence rural d’une nuit d’hiver, des cris qui déchirent l’obscurité.

Si l’un de ces indices, ou leur fragile addition, suffisait à prouver qu’un meurtre a été commis dans la petite maison des Jubillar à Cagnac-les-Mines, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, alors le procès qui s’ouvre ce lundi 22 septembre 2025, devant la cour d’assises du Tarn n’aurait rien d’un événement. Le sort de Cédric Jubillar, trente-huit ans, serait déjà scellé. L’accusé serait jugé coupable du meurtre de son épouse, Delphine, bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Et nul besoin d’un mois d’audience pour en décider. Cependant, l’affaire, l’une des plus médiatisées de ces dernières années, conserve tout son mystère : celui d’un crime sans cadavre, sans aveux véritables, sans ADN, sans trace numérique ou vidéo pour trancher définitivement entre la thèse de la défense et celle de l’accusation. La justice, pourtant, n’a rien laissé au hasard : vingt-sept tomes de procédure, plus de quinze mille pièces, des montagnes d’auditions et d’expertises – jusqu’à des tests sur la résistance des branches de lunettes ou la condensation à l’intérieur d’un véhicule stationné en hiver.

Et puis, il y a Cédric Jubillar lui-même. Sa personnalité âpre, sa désinvolture, son ironie parfois mordante ont imprimé dans l’esprit public une conviction que l’on croit de bon sens – mais que la justice redoute : « ça ne peut être que lui. »

Il est vrai que ce peintre-plaquiste, incarcéré depuis juin 2021, n’a jamais su endosser le rôle du mari aimant avant la disparition de Delphine ni celui de l’époux éperdu après coup. Ses plaisanteries douteuses, ses remarques misogynes ou cyniques, qu’il présente comme de l’ « humour », résonnent aujourd’hui comme autant de cailloux sur le chemin du doute. Sa rudesse, notamment envers son fils aîné, alourdit encore le portrait. Toutefois, comme le rappellera sans doute la défense, un homme fruste, maladroit, parfois cruel dans ses mots n’est pas nécessairement un meurtrier.

Delphine Jubillar, née Aussaguel, avait trente-trois ans.

Infirmière de nuit à la clinique Claude-Bernard d’Albi, elle menait sa vie avec la douceur et la rigueur de ceux qui veillent sur les autres pendant que le monde dort. Mariée depuis sept ans à Cédric Jubillar, elle formait avec lui un couple dont ne subsistent que quelques clichés, sourires un peu forcés, reflets d’un bonheur fragile, vite terni par l’usure du quotidien. Nul, parmi ceux qui l’ont connue, n’a eu un mot amer à son sujet. C’est chose rare : dans les enquêtes, les portraits de victimes s’ornent souvent d’un discret « mais » – un léger accroc dans la toile de la perfection. Pour Delphine, point de « mais ». On la décrit comme travailleuse, lumineuse, vive, mère aimante, amie fidèle, épouse longtemps dévouée à son mari.

Pourtant, derrière cette apparente sérénité, la vie des Jubillar, rue Yves-Montand à Cagnac-les-Mines, ressemblait davantage à un automne perpétuel qu’à un printemps conjugal. La maison, bâtie lentement par Cédric, artisan du bâtiment, donnait l’impression d’un chantier inachevé – murs à moitié dressés, promesses effritées avant même d’avoir pris forme. Deux enfants étaient venus égayer le foyer, sans pour autant combler les fissures grandissantes. Delphine, lasse, rêvait de fuir ce mari rustre, volontiers vulgaire, fumeur invétéré de cannabis et rongé par une jalousie maladive. Elle songeait à quitter non seulement l’homme, mais aussi cette demeure sombre au jardin encombré de ferrailles et de regrets.

L’amour, ailleurs, lui avait tendu la main. Elle avait rencontré un homme,     « Jean », l’amant qui l’aimait sincèrement. Il lui avait promis de tout quitter, et il tenait parole : il avait prévenu sa femme « Cathy » de son vœu de partir avec celle qu’il aimait. Cette dernière, dans un sursaut de dignité blessée, avait même écrit à Delphine, les 13 et 15 décembre 2020, pour la supplier de ne pas brûler les étapes et de lui laisser le temps de se retourner, par égard pour leur enfant encore petit. Delphine, compatissante, avait accepté, mais le projet suivait son cours : elle préparait son divorce, cherchait un appartement à Albi, avait repéré une voiture d’occasion. Son amant, Jean-Donat Macquet, avait acheté une caisse de vin pour fêter leurs retrouvailles, six bouteilles d’un futur commun encore à déboucher. Est-ce là le tableau d’une femme décidée à disparaître sans un mot ? Les enquêteurs envisagèrent tout, jusqu’à l’invraisemblable hypothèse d’un départ pour le djihad. Aucune ne tenait. L’amant et sa femme furent mis hors de cause, comme tous ceux que le hasard ou les rumeurs avaient effleurés. Restait alors l’énigme Delphine : une femme sur le point de renaître, et qui, soudain, s’était évanouie dans la nuit…

Peu à peu, l’étau judiciaire se referma sur Cédric Jubillar, comme une mâchoire lente, mais implacable. Pourtant, ce fut lui qui, le premier, donna l’alerte : à 04 h 09 du matin, il appela la gendarmerie pour signaler la disparition de son épouse. Il laissa ensuite de nombreux messages sur le téléphone de Delphine, dont la ligne, un temps encore active près de la rue Yves-Montand, s’éteignit bientôt dans un silence définitif. Il écrivit également aux amies de sa femme, les suppliant de lui dire si elles savaient où elle était passée. Cet empressement, jugé après coup, prenait des allures troublantes, car de la part d’un mari dont le couple se fissurait, qui épiait sa femme au point de deviner qu’un autre occupait ses pensées, cette agitation frénétique pouvait sembler feinte – une mise en scène du désarroi. Mais inversement, s’il avait tardé à donner l’alerte, on le lui aurait tout autant reproché. La justice, dans ces cas-là, aime rarement les timings imparfaits.

Impossible, dès lors, de ne pas songer à l’affaire Viguier, qui fit grand bruit à Toulouse avant de s’achever, en 2010, par l’acquittement du mari de «Susy». Les parallèles, souvent évoqués, tiennent plus de la géographie que du fond : deux amants, deux demandes de divorce, deux femmes disparues, deux époux soupçonnés, et la même ombre du doute planant sur des vies ordinaires.

Deux témoignages allaient pourtant peser lourd dans la balance.

Le premier, le plus fragile, celui de Louis, le fils aîné du couple Jubillar, âgé de six ans et demi au moment des faits. L’enfant, plusieurs fois interrogé, livra plusieurs versions de la nuit tragique – sa petite sœur, trop jeune, ne pouvant être entendue. Lors des premiers entretiens, il avait affirmé que ses parents ne s’étaient pas disputés cette nuit-là, évoquant sa mère portant ses lunettes « un peu cassées » devant la télévision. Mais un an plus tard, sa mémoire avait changé de forme : il disait s’être levé dans la nuit, avoir vu ses parents se bousculer près du sapin de Noël, sans échange de coups, situant la scène au 15 décembre 2020.

Un détail, peut-être, une confusion d’enfant – ou un souvenir précieux, déformé par le temps et la peur. Louis savait que sa mère avait « un copain », avait assisté à de multiples querelles conjugales. Alors, s’est-il trompé de nuit ? Ou bien a-t-il, dans son innocence, perçu l’instant où tout a basculé ?

Le second témoignage provient d’une voisine, une femme du quartier, encore hantée par cette nuit-là. Elle raconte qu’alors qu’elle était sortie fumer sur son perron, vers 23 h 00, un cri de femme s’était élevé, long, déchirant, lui glaçant le sang. Puis, presque aussitôt, les aboiements furieux de chiens – ceux des Jubillar, sans doute – avaient déchiré le silence. Pourtant, chose étrange, les voisins les plus proches du pavillon inachevé n’entendirent rien de tel, et le petit Louis, qui dit avoir vu ses parents se bousculer devant le sapin, n’entendit pas non plus sa mère hurler. Un cri solitaire, perdu dans la nuit, sans écho ni témoin.

L’analyse du vieux téléphone portable de Cédric Jubillar allait, elle aussi, nourrir toutes les spéculations. L’homme assure l’avoir éteint avant de se coucher. Pour l’accusation, ce geste est lourd de sens : preuve, selon elle, de sa duplicité. Celui qu’elle désigne comme le meurtrier de Delphine aurait, par ce simple geste, voulu s’assurer qu’aucun bornage ne trahirait ses déplacements au moment où il se serait débarrassé du corps de Delphine. L’argument paraît implacable, presque logique, mais un autre bon sens – tout aussi tenace – pourrait souffler à l’oreille des jurés une idée inverse : si Cédric Jubillar avait eu la présence d’esprit d’éteindre son téléphone pour brouiller les pistes, n’aurait-il pas eu celle, plus habile encore, de le laisser allumé sur sa table de nuit, afin qu’il borne paisiblement à son domicile ? Le bon sens, après tout, est une matière souple, une chaussette qu’on retourne selon l’angle qu’on adopte. Et lorsqu’il ne recouvre pas une certitude, il finit toujours par révéler son envers.

Les assises, dans leur lente et minutieuse mécanique, s’attarderont aussi sur les confidences – supposées ou réelles – que Cédric Jubillar aurait faites après sa mise en détention, car s’il s’est toujours muré dans le déni face aux gendarmes et aux juges d’instruction, ses déclarations alambiquées ont, semble-t-il, trouvé un écho bien plus bavard derrière les murs de sa cellule. L’homme, dit-on, se serait épanché auprès de plusieurs codétenus et d’anciennes compagnes, livrant, sans prudence ni mesure, des bribes d’aveux ou des confidences morbides – si toutefois elles ne relèvent pas du simple fantasme carcéral. Parmi ceux qui affirment avoir entendu ses mots, un certain Marco, silhouette trouble au passé chargé, figure familière des marges et des geôles. Un homme, précisément, à qui le bon sens interdirait de confier le moindre secret – à moins, bien sûr, qu’on cherche en lui le bras prêt à accomplir l’inavouable. Selon ses dires, Cédric lui aurait demandé de déterrer le corps de Delphine, pour l’enfouir plus profondément, à l’abri des regards et des intempéries, redoutant que la terre ne finisse par livrer son secret. Cependant, comme tant d’autres révélations dans ce dossier, celle-ci s’est dissoute dans le néant : les fouilles, innombrables, opiniâtres, menées au fil des saisons, n’ont jamais livré le moindre os, la moindre trace de Delphine.

On évoquera aussi la mère de l’accusé, Nadine Fabre, longuement interrogée lors d’une garde à vue qui la laissa brisée. Non pas qu’elle fût soupçonnée de complicité, mais parce que les enquêteurs voulaient comprendre. Et, sous la pression, cette femme, un temps incrédule, avait fini par murmurer qu’il était possible, oui, que son fils ait commis l’irréparable – lui qui supportait si mal l’idée du divorce.

Puis viendront, dans l’interminable défilé des objets à conviction, la machine à laver, la couette imbibée, l’eau du siphon, la buée sur les vitres de la Peugeot 207… Autant de vestiges d’un drame peut-être ordinaire, peut-être insondable, dont les analyses les plus poussées n’ont, pour l’heure, révélé aucun résultat concluant.

Soixante-cinq témoins, onze experts : la cour a convoqué toutes les voix, tous les savoirs, pour tenter de percer le mystère. Dix-huit journées d’audience sont prévues, peut-être davantage. Et, au terme de cette longue traversée, il reviendra à six jurés et trois magistrats professionnels de replacer le bon sens à sa juste mesure – non plus comme une intuition, mais comme une preuve irréfutable – pour, enfin, tenter de faire jaillir, d’entre les ombres, une intime conviction.

PROCÈS JUBILLAR – JOUR 1 LUNDI

22 SEPTEMBRE

Derrière la sévérité de sa façade de pierre, le palais de justice d’Albi s’apprête, en ce lundi 22 septembre 2025, à revêtir un visage nouveau. Ses couloirs séculaires, son cloître silencieux, ses geôles froides et ses salles d’audience métamorphosées deviennent le théâtre d’un procès hors du commun – celui de Cédric Jubillar, accusé du meurtre de son épouse, Delphine.

Six citoyens, tirés au sort parmi le peuple, s’apprêtent à endosser le poids vertigineux d’un verdict qui scellera un destin. Dans les rues d’Albi, la tension est presque palpable. Devant la bâtisse, la foule enfle, les micros s’alignent, les caméras s’entrechoquent, toutes braquées sur l’entrée du tribunal. Sous escorte policière, le mari de la disparue apparaît enfin, visage dissimulé sous un épais vêtement. Dans le même instant, ses avocats franchissent les portes du palais, silhouettes sombres glissant entre les flashes. Chaque matin, à 07 h 15, Cédric Jubillar sera extrait de sa cellule de la prison de Seysses, près de Toulouse, pour comparaître devant la cour ; chaque soir, il retrouvera le silence des murs gris. Le procès sera présidé par la magistrate Hélène Ratinaud, conseillère à la Cour d’appel de Toulouse, entourée de deux assesseurs, Thomas Godon et Philippe Pommereul. Au ministère public siégera l’avocat général Pierre Aurignac, épaulé par Nicolas Ruff.

Bientôt, Me Mourad Battikh, conseil de l’oncle et de la tante de Delphine, arrive à son tour, suivi de Séverine Longhini, l’ex-compagne de l’accusé, venue se constituer partie civile, accompagnée de son avocat, Me Ricci. Dans les couloirs, les pas résonnent, les voix se croisent, les objectifs s’ajustent. L’air vibre d’attente et de murmures. Le palais d’Albi, d’ordinaire si solennel, s’éveille à l’effervescence d’un drame humain que tout un pays s’apprête à scruter.

Les proches de Delphine Jubillar ont pris place sur le banc des parties civiles, serrés les uns contre les autres dans une gravité partagée. On distingue, parmi eux, sa mère, Nadine Fabre, le visage fermé, la silhouette digne, mais lasse. Autour d’elle, les amies de toujours – Anne-Michelle Sirven et Émelyne – ainsi que Lolita, la cousine sont venues témoigner, par leur seule présence, de leur fidélité à la disparue. Dans la salle attenante, le public s’installe à son tour, contenu dans un second espace, témoin indirect de ce qui va se jouer. Puis vient le moment que tous attendaient : Cédric Jubillar se lève et s’exprime pour la première fois. Il décline son identité d’une voix mesurée, le crâne rasé, le regard fixe, confirmant être défendu par Mes Franck et Martin.

Le tirage au sort du jury populaire s’ouvre sous une tension feutrée. Deux jurés sont récusés par la défense, deux autres par le ministère public. Peu à peu, la composition du panel s’affine, jusqu’à atteindre son équilibre final : six citoyens, quatre hommes et deux femmes, appelés à devenir les arbitres silencieux d’un drame intime. Les jurés s’avancent un à un, main levée, pour prêter serment devant la cour. Leurs voix se succèdent, graves, solennelles. Ils s’engagent à n’écouter que la vérité du tribunal, à se détourner des murmures extérieurs, à juger sans passion ni préjugé. Ainsi s’ouvre, dans le recueillement du palais d’Albi, la première page d’un procès que la France entière s’apprête à suivre.

À l’ouverture des débats, Cédric Jubillar se voit rappeler, d’une voix neutre et solennelle, ses droits – ceux que tout accusé conserve, même au cœur de la tempête judiciaire : le droit de répondre, ou celui, plus éloquent parfois, de se taire.

Commence alors l’appel des témoins. Les noms résonnent dans la salle, se perdent dans le silence ou trouvent, çà et là, un écho. Certains manquent à l’appel – « Marco », l’ancien codétenu, notamment, que la justice n’a pu atteindre. D’autres encore, cités à comparaître, n’ont pas jugé bon de se présenter ni même de justifier leur absence. Leurs silences s’ajoutent à la longue liste des zones d’ombre de ce dossier.

Parmi les présents, un certain Sébastien A., simple connaissance du couple Jubillar, s’avance à la barre. Il souhaite se constituer partie civile, mais ne dispose pas d’avocat. Sa démarche, hésitante, provoque un murmure discret dans la salle. La défense, quant à elle, s’agace : Me Emmanuelle Franck s’étonne de la présence, parmi les témoins, d’une experte qu’elle estime étrangère au cœur du dossier.

— Pourquoi convoquer une spécialiste qui n’a ni lu les pièces ni interrogé quiconque ? interroge-t-elle.

— C’est une experte en matière de violences conjugales, réplique-t-on du banc opposé.

L’avocate de la défense insiste : la pertinence de cette convocation doit être réexaminée.

Les experts défilent, tour à tour appelés à la barre. Puis vient le moment des parties civiles. De nouvelles constitutions affluent : Me Mourad Battikh dépose celles d’un cousin germain et du beau-père de Delphine. Une autre cousine se manifeste également, représentée par son conseil.

Après une brève suspension, le climat change subtilement : Séverine Longhini, l’ex-compagne de Cédric Jubillar, se lève à son tour. Son avocat requiert sa constitution de partie civile, au titre du préjudice moral qu’elle dit avoir subi – les harcèlements, les soupçons, les rumeurs qui l’ont poursuivie depuis les premiers jours de l’enquête. Elle fut, un temps, entendue pour recel de cadavres, rappelle-t-on. Dans son sillage, une autre femme   s’avance : Jennifer, également ancienne compagne de l’accusé, formule la même demande. Les micros s’allument, les caméras clignotent, saisissant chaque geste, chaque regard du prévenu devenu malgré lui l’un des visages les plus connus de France.

La présidente suspend enfin l’audience, pour vingt minutes de répit, avant que le tumulte ne reprenne.

Lorsque l’audience reprend, la tension retombe d’un cran, mais la salle demeure en suspens.

La présidente annonce d’une voix claire : la première demande de constitution de partie civile est rejetée. Ainsi, Séverine, la première ex-compagne de Cédric Jubillar, n’interviendra qu’en qualité de témoin. Même issue pour Jennifer, la seconde. Un murmure parcourt la salle avant de s’éteindre sous le regard sévère du tribunal. Vient alors le rappel des faits. Dans son box vitré, Cédric Jubillar écoute sans ciller. Le visage fermé, les bras croisés, il fixe la présidente d’un air attentif. Ses deux avocats, Mes Franck et Martin, noircissent fébrilement leurs carnets, échangeant à voix basse quelques mots discrets.

La magistrate déroule le fil de l’enquête, les hypothèses successives, les pistes tour à tour ouvertes et refermées : « Les thèses d’une disparition volontaire, d’un accident, d’un suicide, d’un crime commis par un rôdeur, ou même d’un départ vers une secte ont toutes été écartées ».

Sa voix, ferme, résonne dans la salle d’audience silencieuse. Les noms des premiers soupçonnés refont surface, comme des ombres chassées par la lumière de l’instruction. Sylvain A., d’abord, sur qui Cédric lui-même avait voulu détourner les regards, accusant cet homme de s’être trop intéressé à la disparition de Delphine. Toutefois, après vérification, sa piste s’était révélée sans fondement. Même issue pour un collègue de travail de l’infirmière, brièvement évoqué, puis rapidement blanchi. Puis, la présidente cite Sébastien A., un père d’élève, connaissance du couple par l’école des enfants – il fournissait parfois de la drogue à Cédric. L’expertise de son véhicule, minutieusement conduite, l’a définitivement écarté de la liste des suspects. Enfin, la téléphonie, patiemment décortiquée, a permis d’exclure à son tour Jean, l’amant de Delphine, ainsi que Cathy, son épouse. Chaque nom prononcé fait remonter un instant le passé, mais la présidente avance, implacable : toutes les pistes extérieures se sont éteintes. Ne reste plus, dans le box, qu’un homme seul face au vide laissé par cette disparition.

La présidente Hélène Ratinaud déroule les faits avec une précision glaciale. Le téléphone de Delphine, trace infime d’une présence désormais éteinte, a borné toute la nuit dans la maison du couple, à Cagnac-les-Mines. À 22 h 19, l’infirmière envoie une photo en petite tenue à son amant – ultime message d’une vie ordinaire en apparence. Puis, le silence numérique : sa déconnexion définitive est horodatée un peu après sept heures du matin. Cédric, lui, dit s’être couché avant sa femme. Leur fils Louis, témoin involontaire de ce huis clos conjugal, a été entendu à plusieurs reprises. Ses paroles, d’abord paisibles, se sont transformées au fil des auditions : il avait d’abord juré qu’aucune dispute n’avait éclaté ce soir-là, avant d’affirmer plus tard avoir entendu – puis vu – une altercation entre ses parents, à travers l’entrebâillement d’une porte.

La présidente évoque ensuite les lunettes brisées de Delphine, retrouvées au domicile. Les expertises, minutieuses, concluent qu’une violence physique a pu en être la cause. Cédric Jubillar conteste farouchement cette hypothèse.

Un détail pourtant intrigue la cour : l’habitude du prévenu de consulter des sites pornographiques chaque soir de la semaine – tous, sauf celui du 15 décembre. Cette nuit-là, son téléphone est resté éteint, chose rarissime. Puis, à 03 h 00 du matin, il commence à appeler des proches de Delphine, puis les gendarmes. À l’aube, vers 07 h 00, il se connecte brièvement à un site de rencontres, à un autre de petites annonces, avant de jouer à un jeu vidéo, Game of Thrones.

Le contraste entre ces activités et la disparition de son épouse glace l’auditoire.

La présidente replace enfin le drame dans le climat de tension qui régnait au sein du couple. Dans le box, Cédric se penche en avant, les coudes sur les genoux, attentif, fermé. Les mots tombent, implacables : « À plusieurs amis, il aurait confié qu’il pourrait tuer Delphine si elle le quittait. » Un frisson parcourt la salle.

L’homme, décrit comme jaloux, colérique, souvent menaçant, apparaît désormais dans toute son ambiguïté. Son ex-compagne, Séverine Longhini, a résumé cette dualité d’une phrase : « Cédric Jubillar se prenait pour une superstar. » Son attirance pour la médiatisation, notée par plusieurs témoins, contrastait violemment avec son indifférence apparente à la disparition de celle qu’il appelait encore sa femme.

Vient alors l’énumération troublante des supposés aveux de Cédric Jubillar, prononcés après la disparition de son épouse.

Sébastien A., une connaissance du couple, aurait entendu ces mots glaçants : « Tu sais que c’est moi qui l’ai tuée. »

D’autres voix, celles de plusieurs codétenus, se sont élevées depuis les murs gris de la prison, affirmant que le plaquiste avait reconnu les faits. Certains évoquent même son obsession pour les émissions de télévision consacrées à l’affaire, qu’il suivait avec une curiosité presque fiévreuse. Néanmoins, d’autres détenus, au contraire, assurent qu’il a toujours clamé son innocence, niant toute implication dans la disparition de Delphine. Cédric, lui-même, a admis avoir parlé du drame avec Marco, ce codétenu à l’origine des plus célèbres « aveux », mais il rejette en bloc ses affirmations. Ces témoignages, finalement, n’ont rien apporté de probant à l’enquête, laissant la vérité suspendue, comme figée entre deux versions inconciliables. Dans le box, l’accusé semble rétrécir sous le poids des mots. Prostré, le dos courbé, il écoute sans un geste l’énoncé du crime dont on l’accuse : le meurtre de son épouse.

Ses yeux errent tour à tour vers la présidente, vers le vide, puis vers ses avocats. Lorsque la magistrate achève son rappel des faits, Cédric Jubillar se laisse aller en arrière sur son siège, comme vidé de toute énergie. Sans un mot, il se lève et quitte la salle.

L’audience est suspendue. Reprise prévue à quatorze heures.

***

14 h 07 – Reprise de l’audience.

La salle retrouve son silence pesant. L’air est trop frais – la présidente fait signe qu’on ajuste la climatisation : les jurés grelottent. Sur le banc des accusés, Cédric Jubillar redresse la tête et, d’une voix ferme, mais lasse, martèle : « Je conteste toujours les faits qui me sont reprochés. »

Commence alors l’examen de sa personnalité. La présidente fait appeler Gaëlle Carraux-Alfort, enquêtrice sociale chargée d’éclairer la cour sur le parcours de l’accusé. Calmement, elle ouvre son dossier et entame son témoignage : « J’ai rencontré Cédric Jubillar à deux reprises. Il s’est montré d’abord très factuel, presque détaché, avant de se livrer davantage lors du second entretien. » Son récit remonte aux années d’enfance. Cédric, placé de deux à sept ans en famille d’accueil, grandit loin d’une mère incapable de s’occuper de lui. Lorsqu’elle se stabilise avec un nouveau compagnon, Olivier Fabre, elle récupère la garde de son fils. Madame Marchez, sa mère d’accueil, raconte qu’à cette époque, la mère de Cédric venait le voir régulièrement, attentive, presque repentante. Le retour à la maison semble d’abord sans heurts. Cédric ne rapporte aucune violence, dit-il, ni de la part de sa mère ni de son beau-père, mais un autre son de cloche s’élève : son demi-frère évoque des maltraitances répétées. Cédric, lui, continue d’assurer que tout s’est « parfaitement bien passé ». Pourtant, les archives judiciaires contredisent ce récit : les violences du beau-père ont bel et bien été avérées, une plainte ayant été déposée par la grand-mère. Cédric cherche à minimiser, à trouver des excuses, à justifier les gestes durs d’un homme qu’il s’efforce encore d’appeler « papa ». Ce n’est qu’à la vue des bleus sur son corps qu’il finira par admettre la réalité des coups, tout en les enveloppant d’une forme de résignation silencieuse. Sa mère raconte que l’adolescence de Cédric a marqué un point de bascule. L’enfant docile d’autrefois se détourne des règles, fréquente de mauvaises compagnies, et découvre le cannabis, dont il fait un usage régulier. Selon plusieurs témoins, il cherchait désespérément l’attention d’une mère distante, presque indifférente, une femme qui semblait l’avoir relégué aux marges de sa propre vie. De cette carence affective découleront plusieurs placements successifs, jusqu’en 2005, autant de tentatives institutionnelles pour le remettre sur le droit chemin. Devenu adulte, plaquiste de profession, Cédric revendique une vie ordinaire, sans ombre financière. Il concède seulement gagner moins que Delphine, son épouse, sans s’en formaliser. Lorsqu’il est évoqué, il se redresse sur son siège, raide, comme pour reprendre le contrôle de son image.

Il décrit, d’une voix calme, un couple idéal : une histoire d’amour simple, solide, et sincère à ses débuts. Plusieurs témoins confirment cette version – un homme attentionné, prévenant, presque tendre. Cependant, d’autres, à commencer par sa belle-famille, dressent un tout autre portrait : celui d’un mari arrogant, cassant, parfois méprisant, qui rabaissait Delphine avec des mots durs. Un voisin se souvient : « Il se croyait supérieur à elle. Il avait un comportement outrageux. »

Lorsque Delphine demande le divorce, Cédric s’effondre. « J’étais abattu », dit-il. Il reconnaît l’avoir soupçonnée d’infidélité : « Elle était toujours devant la télé avec son téléphone. »

De son dernier foyer d’accueil, on garde le souvenir d’un père strict, autoritaire jusqu’à la rudesse.

Sa mère, quant à elle, parle de « sautes d’humeur » au moment de la disparition de Delphine – des changements brusques, inquiétants. Depuis 2021, elle ne le voit plus. Son beau-père, plus tranchant encore, résume : « Il ordonne, il impose. »

Enfin, l’experte psychologue conclut son rapport : « Cédric a commencé à fumer du cannabis dès l’adolescence, lors de ses placements successifs. Cette consommation est restée constante tout au long de sa vie. »

La consommation de cannabis et les travaux interminables de la maison ont été les braises constantes des disputes au sein du couple Jubillar. De querelles en silences lourds, la tension finit par devenir insupportable. En 2020, Delphine décide de divorcer, lasse de vivre dans une atmosphère d’usure, entre désillusion et colère contenue.

L’experte psychologue, entendue à la barre, conclut : « S’il devait être reconnu coupable, un suivi psychologique s’imposerait. Cédric reste enfermé dans un schéma de domination, hérité de son enfance ».

Même la crèche fréquentée par leur fille s’était inquiétée. Les éducatrices avaient remarqué l’enfant vêtue d’habits douteux, imprégnés d’odeurs de tabac. Un signalement avait été envisagé, sans jamais être formulé.

Durant les entretiens, Cédric évoque rarement son épouse disparue. L’experte le dit sans détour :

⸺ S’il ne l’évoque pas, c’est qu’il ne veut pas parler d’elle.

⸺ Une avocate des parties civiles revient alors sur les violences envers son fils.

⸺ Il pouvait donner des gifles, explique l’experte. Ou le forcer à rester à genoux sur des Lego.

⸺ Me Laurent Boguet, défenseur des enfants du couple, insiste à son tour :

⸺ Le comportement colérique et transgressif de Cédric ne date pas d’hier. Il prend racine dans l’adolescence, nourri par la consommation de cannabis.

⸺ L’experte acquiesce gravement. Puis vient le tour de la défense. Me Alexandre Martin décrit une enfance cabossée, marquée par les coups, les foyers et les placements.

⸺ Il a été tabassé, bousculé d’un toit à l’autre. Cela laisse des traces, cela engendre de la colère. Mais Cédric n’est pas violent. Il est résilient.

⸺ L’experte nuance :

⸺ Je n’emploierais pas le mot “résilient”. Il ne se plaint pas, c’est vrai. Mais il garde tout à l’intérieur. Il a fallu insister pour qu’il évoque les violences subies.

Sur le plan professionnel, elle reconnaît toutefois un autre visage : « Cédric est un homme vaillant, travailleur, capable de s’investir avec rigueur et endurance. » Ainsi se dessine, à travers le prisme des témoignages, le portrait d’un homme abîmé, oscillant entre colère rentrée et froideur maîtrisée, entre blessure intime et silence obstiné.

Me Emmanuelle Franck invite l’experte à creuser davantage les racines de l’enfance de son client.

⸺ Enfant, Cédric était attachiant, glisse-t-elle, mi-souriante, mi-grave.

⸺ L’experte acquiesce.

⸺ Oui, il pouvait paraître arrogant, mais jamais méchant. Cédric Jubillar, dit-elle, n’a pas reçu la validation parentale dont un enfant a besoin. Il en est encore en quête, d’une manière ou d’une autre.

⸺ Me Franck s’empare du fil :

⸺ Il se cache pour fumer du cannabis, comme un adolescent craignant le regard de sa mère. N’est-ce pas révélateur d’une personnalité restée adolescente, faute d’avoir été aimée ?

⸺ L’experte marque un temps.

⸺ Je n’ai pas fait ce lien, répond-elle calmement. Mais il est vrai que son beau-père a incarné pour lui la seule figure d’autorité. Un modèle dur, autoritaire. Il a pu, inconsciemment, reproduire ce schéma avec ses propres enfants.

Elle ajoute encore :

⸺ Cédric a subi des violences bien plus graves que celles qu’il a lui-même infligées à son fils.

⸺ Alors Me Franck conclut, avec douceur, mais fermeté :

⸺ Nous ne sommes pas face à un bourreau.

⸺ La présidente hoche la tête. L’audition de l’experte s’achève.

Quelques minutes de suspension. Puis vient le moment tant attendu : Cédric Jubillar prend enfin la parole. Debout, raide, les mains jointes, il déclare simplement : « Je suis d’accord avec l’experte. » Aucun mot de plus.

Il évoque ensuite, d’une voix presque absente, son père biologique :

⸺ J’avais demandé à le revoir, mais après deux rencontres, il n’a pas donné suite…

⸺ Un silence. Puis, dans un murmure :

⸺ J’apprends aujourd’hui qu’il avait pourtant fait des démarches pour me revoir.

Sur son enfance, sa mémoire semble se dissoudre dans la brume :

⸺ Je n’ai pas beaucoup de souvenirs… C’est loin. Mes premiers, ce sont des vacances au ski avec ma famille d’accueil. J’avais cinq ou six ans, pas plus.

De son beau-père, il parle sans rancune, presque avec résignation :

⸺ C’était mon référent, mon père de substitution. J’ai été un mauvais fils, c’était ma faute.

⸺ Et lorsqu’il évoque les coups, la salle se fige :

⸺ Il ne sentait pas sa force, dit-il pour excuser l’homme. Cela me fait mal d’en reparler… Certains épisodes sont restés, j’ai reçu des centaines de fessées.

⸺ Sa voix s’éteint. Il regagne lentement sa place. Dans le silence du tribunal, on n’entend plus que le froissement des robes noires.

Cédric Jubillar se montre peu expansif, ses réponses à la présidente Ratinaud sont brèves, directes, presque froides. Les mains croisées dans le dos, il égrène les lieux de ses différents placements, comme on énumère des cases à cocher. Les dates de naissance de son frère et de sa sœur lui échappent :

⸺ On ne fêtait pas les anniversaires… nous n’avions pas de relations, confesse-t-il, l’écart d’âge ayant creusé un fossé.

⸺ À propos de sa mère, il parle avec une distance teintée d’affection :

⸺ Ma mère est une bonne copine, dit-il. Elle ne donnait pas d’ordres, comme une mère ordinaire.

Pour la première fois, il aborde Delphine. Dans son regard, elle rejoint la liste des personnes auxquelles il se sentait attaché : sa mère, la famille d’accueil Marchez, sa sœur. Cette fois, son discours est affirmé, rapide, et totalement dirigé vers la présidente. La discussion dérive sur sa vie professionnelle, où la tension monte. Cédric s’irrite en évoquant un supérieur qui l’aurait            « saqué », et déplore la perte de son dernier emploi en CDD, victime, selon lui, de la pression des gendarmes et de l’enquête. Jamais il n’a eu d’emploi stable, imputant cela au « manque de chance ».

Puis, d’un ton plus grave, il avoue :

⸺ J’étais un gros consommateur de cannabis, entre dix et quinze joints par jour. J’aimais le goût et les effets.

⸺ Il concède poursuivre sa consommation en prison, estimant ses dépenses à 400-500 euros mensuels. Pour les financer, il se servait des comptes de Delphine et de ses enfants, assurant toujours rembourser en début de mois.

Ses occupations révèlent un autre aspect de sa personnalité :

⸺ J’aime la pétanque, le sport à la télé et les jeux.

⸺ Un moment de légèreté s’immisce lorsqu’il explique le fonctionnement du jeu Game of Thrones, auquel il jouait souvent, notamment la nuit de la disparition de Delphine. Et comme pour clore ce portrait, il affirme, avec un sourire un peu provocateur :

⸺ J’aime prendre de la place et donner mon avis sur tout.

⸺ Dans cette salle d’audience, Cédric Jubillar se dévoile, en filigrane, à la fois joueur, revendicatif et profondément ancré dans ses habitudes, même les plus sombres.

Cédric Jubillar évoque les violences de son beau-père en se qualifiant lui-même de « mauvais fils », mais il refuse de considérer son propre fils, Louis, de la même manière, même en reconnaissant certains actes de maltraitance. Il écarte également toute idée de violences sexuelles dans son enfance, en provenance du père de son beau-père :

⸺ Je ne vois pas ce que ça vient faire là, affirme-t-il avec fermeté.

Il admet en revanche fréquenter « quotidiennement » des sites pornographiques. Interrogé par l’avocat général sur l’influence possible de son caractère sur sa vie sociale, il répond simplement :

⸺ Je ne sais pas si mon caractère a eu une influence.

Lorsque Me Philippe Pressecq, avocat de la partie civile, l’interroge sur ce qui le touche, Cédric réagit instinctivement :

⸺ La disparition de ma femme me touche… Mais je n’aime pas parler de tout cela, de ce qui me touche.

S’ensuit une passe d’armes avec Me Laurent Boguet, centrée sur les finances du foyer. L’avocat met en lumière les disparités d’apports entre les conjoints. Cédric Jubillar, de son côté, minimise sa responsabilité :

⸺ Elle me demandait une somme et je donnais ce que je pouvais en liquide. Je n’étais pas mêlé à ces soucis.

À travers ses réponses se dessine le portrait d’un homme qui se défend de tout excès, mais dont les contradictions et silences trahissent une complexité intérieure profonde.

Cédric Jubillar décrit sa vie en prison avec un mélange de distance et de précision :

⸺ En prison, je fais de la muscu, je lis…

Face à la présidente, il confesse un goût particulier pour les romans policiers. Il admet également avoir eu un rapport sexuel avec son ex-compagne au parloir, ce qui lui a valu une sanction d’un mois sans visite. À cela s’ajoute une punition de quatorze jours de « mitard » pour des inscriptions insultantes sur les murs. Aujourd’hui, il ne reçoit plus personne au parloir, hormis un visiteur habituel.

Cédric reconnaît avoir cessé d’écrire à ses enfants depuis juillet 2024 :          « Malheureusement, je n'ai plus beaucoup de liens avec mes enfants. » Il assure toutefois avoir renoué le contact au début du mois : « J’essaie de leur montrer que je suis là. » Au fil de la journée, son attitude varie. Son discours devient plus flou, il oublie certains détails, et son agitation s’accroît. Debout, il se penche en appuyant ses mains sur le siège devant lui, traduisant une tension palpable.

Dans des courriers adressés à son ex-compagne, il s’en prend violemment aux surveillants : « Ils doivent se faire violer par leur femme », écrit-il, dénonçant leur comportement à son égard. Me Franck rappelle les conditions de détention de Cédric à l’isolement, soulignant que le plaquiste a dû accepter des affaires de son avocat simplement pour se protéger du froid. La défense dénonce une détention dans des conditions extrêmes : « En France, le seul détenu traité comme Cédric, c’est le terroriste Salah Abdeslam », s’insurge Me Martin.

L’audience est alors suspendue pour la journée, et reprendra le lendemain à 09 h 00.

PROCÈS JUBILLAR – JOUR 2

MARDI 23 SEPTEMBRE

Ce lundi, à l’ouverture solennelle de son procès, Cédric Jubillar s’est levé pour clamer, d’une voix ferme, mais contenue, son innocence. « Je conteste toujours les faits qui me sont reprochés », a-t-il déclaré, avant que la salle ne s’embrase sous une pluie de questions venues de toutes parts – magistrats, avocats, parties civiles, chacun cherchant la fissure dans son assurance. Devant eux se tient un peintre-plaquiste de trente-huit ans, usé par plus de quatre années de détention, qui nie toujours avoir ôté la vie à celle qu’il a aimée dès leurs dix-huit ans, Delphine, la mère de leurs deux enfants. Elle, qui lui a confié vouloir rompre, tourner la page, reconstruire ailleurs une existence plus légère, auprès d’un autre homme.

Ce premier jour d’audience, avant même que la mécanique judiciaire ne s’attache aux faits, a entrepris le décryptage d’une personnalité : celle d’un homme blessé par l’enfance, écorché par le manque d’amour. On y a évoqué les foyers successifs, les familles d’accueil, les absences parentales, une mère défaillante, un père fantôme, et cette longue succession d’abandons et de rejets qu’il dit avoir vécus comme autant d’injustices gravées dans sa chair. Ainsi, sous les néons froids de la cour d’assises, le procès de l’homme a commencé avant celui du crime – et déjà, derrière les dénégations, se dessinait la silhouette d’une vie cabossée, en quête d’une vérité que nul, pour l’heure, ne peut encore saisir.

***

08 h 15 – Cédric Jubillar franchit à nouveau les portes du tribunal d’Albi pour la seconde journée de son procès. L’effervescence du premier jour s’est apaisée : les foules massées hier devant le palais de justice ont cédé la place à un petit attroupement d’habitués, une vingtaine de curieux grelottant dans la clarté grise du matin. L’émotion, elle, demeure, tapie derrière les grilles et les regards.

La séance s’ouvre sur l’enquête de personnalité de Delphine Jubillar, que présente avec gravité l’expert toulousain Valentin Belbeze. Derrière les chiffres, les dates, les constats cliniques, c’est une femme qui se dessine : une fille aimante, issue d’un foyer fragile, contrainte trop tôt de se substituer à une mère vacillante. « Dans de telles familles, explique l’expert, les enfants endossent le rôle des parents. » Ainsi, Delphine devint le pilier silencieux du clan Aussaguel, la sœur-mère veillant sur les siens. Lorsque la maladie frappe sa mère, elle l’accompagne jusqu’au bout, sans plainte ni éclat, habillant elle-même le corps, maquillant le visage, préparant l’adieu avec cette pudeur grave qui la caractérise.

Pudique, réservée, Delphine parle peu de ses sentiments. Avant Cédric, il n’y a eu que deux liaisons discrètes, à l’orée de l’âge adulte. Puis, dans une fête, un soir d’insouciance, elle croise Cédric. Lui, solaire, un peu bravache, l’attire par son côté « bad boy », sa désinvolture, son goût de la fête. La famille, elle, reste sur la réserve : le silence de Delphine sur le comportement de son compagnon les inquiète. Ils espèrent que cette histoire ne durera pas. Néanmoins, le couple s’installe à Albi en 2007, se marie quatre ans plus tard, puis déménage à Cagnac-les-Mines, en 2013. Les années passent, et avec elles, les désillusions : les travaux inachevés, le cannabis, les disputes récurrentes – autant de fissures qui s’ouvrent dans les murs du foyer. La famille de Delphine lui conseille de quitter Cédric. Delphine commence à s’habituer à être plus indépendante, et s’inscrit sur un site de rencontres, comme on entrouvre une fenêtre après trop d’années d’air vicié. Le drame, déjà, semble poindre en filigrane derrière ce portrait : celui d’une femme qui, après avoir tant soutenu les autres, cherchait enfin à se retrouver elle-même.

Delphine rencontre Jean, son amant, sur le site de rencontres Badoo. « Ça a matché dès les premiers échanges », confiera plus tard celui-ci à l’enquêteur, un léger sourire empreint de nostalgie aux lèvres. Très vite, l’infirmière se métamorphose : d’une femme éteinte, usée par les compromis et la lassitude conjugale, elle devient lumineuse, presque vibrante. Sa famille la voit renaître. Elle va jusqu’à présenter ses enfants à cet homme nouveau dans sa vie – preuve, s’il en fallait, de la place qu’il a prise dans son cœur, car la maternité demeure le centre de gravité de Delphine : ses enfants, sa fierté, sa joie simple et inébranlable. À Cagnac-les-Mines, elle s’est tissé un petit cercle d’amis, trouvant dans ces amitiés sincères un souffle d’air frais. On la décrit comme chaleureuse, spontanée, rieuse, un rayon de soleil dans un décor souvent morose, mais Cédric, lui, observe tout cela avec suspicion. Son tempérament jaloux, mêlé à un besoin de contrôle, le pousse à saboter les relations de son épouse, à saper ces nouveaux liens qui lui échappaient. C’est là une source constante de tensions, de désaccords, d’incompréhension — et la famille de Delphine, lucide, voyait bien à quel point cet homme l’étouffait. Pourtant, fidèle à son éducation, Delphine garde le silence. Habituée depuis l’enfance à ne pas se plaindre, à taire les tourments familiaux, elle encaisse tout dans une dignité presque douloureuse, mais le temps, et surtout l’amour retrouvé, lui a donné du courage. Peu à peu, elle ose répondre, s’affirmer, tenir tête. L’expert parlera d’une femme qui,           « grâce à la confiance née de sa relation extraconjugale, retrouvait la maîtrise d’elle-même », car au foyer, la vie est « terne », grise et sans éclats. Delphine, lasse, s’éloigne de son mari pour mieux se rapprocher de celui qui lui redonne goût à la vie. Elle a pris sa décision : quitter Cédric, et s’installer avec cet homme qui, selon les constatations, « a changé sa vie ».

L’équilibre familial, déjà fragile, n’est qu’illusion. Le couple fonctionne au gré des horaires décalés de Delphine ; on ne peut guère parler d’une répartition équitable des rôles. Quand Cédric est présent, il fait figure d’autorité, parfois dure, trop brusque. Delphine, douce et conciliante, s’efface, puis compense les colères paternelles par des gestes tendres, des regards apaisants. Aucune trace de violences avérées n’a été établie, mais une cousine de Delphine évoquera un jour, à demi-mot, que Cédric aurait levé la main sur elle. « Elle s’était aussitôt refermée, sans entrer dans les détails », note sobrement l’expert. Comme si, jusqu’au bout, Delphine avait voulu protéger jusqu’à son propre malheur, dans le silence obstiné de celles qui espèrent encore que la tempête finira par passer.

La question du départ pour le djihad est abordée, presque incongrue au milieu des débats. « Aucun témoin n’a évoqué un tel projet », tranche calmement l’expert, répondant à Me de Caunes, avocat de la partie civile.     « Elle n’était pas religieuse, et rien, absolument rien, ne permet d’accréditer cette hypothèse. » Une rumeur née, ironie du sort, dans la bouche de Cédric lui-même, comme une tentative désespérée d’ouvrir une porte de fuite vers l’absurde. Puis l’expert reprend son enquête de personnalité. Delphine avait honte de sa maison, de ce chantier inachevé où les murs nus semblaient témoigner de l’échec d’un rêve conjugal. « Elle refusait d’inviter qui que ce soit chez elle », précise l’expert. Cette gêne, cette incapacité à recevoir n’était pas qu’un détail : elle trahissait l’isolement social grandissant d’une femme que la lassitude gagnait peu à peu. Toujours pudique, elle ne se plaignait pas, mais nombre de témoins avaient noté ce malaise, cette façon qu’elle avait de se replier sur elle-même, d’éviter les confidences. Dans le box, Cédric reste impassible. Les bras croisés, le regard fixe, il écoute sans vraiment paraître entendre. Ses traits demeurent figés, ni hostiles, ni émus, comme si tout cela – les mots, les souvenirs, les reproches – ne le concernait plus vraiment. Il ne bronche pas, comme absent à sa propre histoire.

Soudain, la tension monte. Me Pauline Rongier, piquée au vif, élève la voix : on lui reproche la longueur de ses questions. La présidente, Mme Ratinaud, l’invite à laisser parler l’expert. Mais l’avocate insiste : « Laissez-moi finir mon propos, même si je sais que cela vous gêne ! », lance-t-elle, cinglante, en direction de la défense. L’échange tourne à l’esclandre. L’objet de la question se perd dans le tumulte, les visages se figent, un silence lourd s’installe. L’avocate, visiblement ébranlée, murmure : « C’est extrêmement pénible… » Elle en appelle à la présidente qui, d’une voix mesurée, lui recommande d’être plus concise. Quelques instants plus tard, la séance est suspendue. L’atmosphère s’allège à peine, comme après un orage. La présidente annonce la prochaine étape : la fratrie de Delphine va être entendue. L’expert, lui, conclut son témoignage dans un dernier souffle de neutralité, répondant, sans émotion apparente, aux ultimes questions de la défense.

Me Franck prend la parole avec l’assurance de celle qui s’apprête à remettre en cause tout un édifice. Elle interroge l’enquêteur de personnalité sur sa méthode de travail, le priant de détailler les fondements de ses conclusions. La réponse, d’une neutralité académique, tombe, presque mécanique. Alors, l’avocate s’avance, plus incisive : elle dénonce une vision réductrice, une peinture trop sombre, presque caricaturale, de l’isolement social de Delphine. « L’enquête démontre qu’elle avait des amies, qu’elle sortait, qu’elle riait avec elles », insiste-t-elle. L’expert, Valentin Belbeze, incline la tête : « C’est exact, mais cela n’exclut pas un certain isolement intérieur », répond-il d’une voix égale. Dans le box, Cédric se crispe. Enfoncé dans son siège, il fait tressauter sa jambe gauche, posée sur l’autre, dans un mouvement nerveux et continu. Les bras toujours croisés, il suit avec une concentration tendue l’échange entre son avocate et l’expert, son regard fixé droit devant lui.

Belbeze nuance encore : « Delphine pouvait éprouver une forme de honte à l’idée de montrer son quotidien. Elle cherchait un homme plus stable, quelqu’un qui la soutiendrait davantage. »

Me Franck rebondit aussitôt : « Dépeint comme un grand dominant, Cédric n’incarne pourtant pas ce portrait qu’on en fait. Delphine voulait un homme différent, plus viril, selon sa cousine. » L’expert marque une pause, bafouille presque, comme s’il peinait à formuler une réponse claire. Alors, l’avocate s’engage sur un terrain plus glissant, celui de la maternité de Delphine.

Elle évoque les négligences supposées : « Elle congelait le lait qu’elle donnait à sa fille, laquelle est tombée malade. Elle l’habillait trop petit, l’emmenait rarement chez le médecin », égrène-t-elle, s’appuyant sur les mots de la directrice de crèche. Toutefois, elle nuance aussitôt : « Cela ne fait pas d’elle une mauvaise mère – monsieur Jubillar lui-même l’a reconnu. » Un signalement avait été envisagé, ajoute-t-elle, sans qu’il ne soit jamais concrétisé. La présidente l’interrompt sèchement, lui reprochant de ne pas formuler de question précise. L’expert, désarmé, ne peut répondre. Pendant ce temps, dans son box, Cédric s’agite : il change de position, se redresse, sa jambe tremble toujours, un battement fébrile qui trahit l’impatience ou l’anxiété.

Vient le tour de Me Martin. Calme, méthodique, il obtient de l’expert la reconnaissance d’un fait simple : « Delphine était indépendante », admet Belbeze. Puis, avec un sourire à peine perceptible, l’avocat poursuit : « Vous savez ce qu’est le site Gleeden ? » Un silence s’installe. « Oui, c’est un site de rencontres… pour personnes mariées en quête de relations extraconjugales », explique l’expert. Me Martin hoche la tête : « En 2020, Delphine y aurait rencontré plusieurs    hommes », souligne-t-il, plantant sa phrase comme une écharde dans le fil du récit. La salle retient son souffle. Entre le vernis des analyses psychologiques et les faits du réel, l’image de Delphine se brouille, oscillant entre la femme blessée et l’épouse qui s’émancipe.

Et dans le box, Cédric demeure immobile, le regard fixé sur un point que lui seul semble encore voir.

À la barre, Stéphanie Aussaguel. La sœur aînée de Delphine s’avance, le visage grave, la voix hésitante. Elle cherche ses mots, comme si chaque souvenir lui pesait. « Notre mère travaillait beaucoup, mais elle s’occupait de nous », dit-elle d’un ton empreint de retenue. Elle confirme, d’une voix douce, la justesse de l’enquête de personnalité. « Quand notre mère était absente, nous prenions le relais pour les tâches ménagères », ajoute-t-elle, avant d’évoquer le parcours scolaire de Delphine.

⸺ Lorsqu’elle quitte la maison familiale, Delphine a dix-huit ans.

⸺ Invitée par la présidente à préciser la nature de leur lien, Stéphanie peine à répondre. Les mots lui échappent, les silences s’étirent. Puis, comme un souffle retrouvé : 

⸺ Quand j’étais malade, Delphine était très présente, murmure-t-elle. Aujourd’hui, c’est elle qui a la garde des enfants du couple.

⸺ Dans son box, l’accusé se penche en avant, le regard rivé sur elle, attentif, presque figé. Stéphanie, elle, ne le regarde pas.

⸺ La disparition de ma sœur a bouleversé ma vie, confie-t-elle, la voix tremblante.

⸺ Les avocats tentent de la faire parler davantage, mais Stéphanie reste pudique. Ses réponses sont brèves, arrachées avec douceur.

⸺ Delphine n’aurait jamais pu abandonner ses enfants, finit-elle par dire, comme une certitude irrévocable.

Vient ensuite Sébastien Aussaguel, l’un des frères. Il s’avance avec assurance, le ton plus ferme.

⸺ Je suis d’accord avec tout ce qui a été dit, affirme-t-il d’emblée.

⸺ Il décrit une sœur aimante, attentive, toujours tournée vers les siens.

⸺ Nous étions souvent en contact, ajoute-t-il. À l’été 2019, nous avons passé des vacances au Cap d’Agde avec Delphine et Cédric.

Il évoque aussi, avec simplicité, les moments passés avec son neveu et sa nièce qu’il continue de voir régulièrement.

Enfin, Mathieu, le plus jeune des frères, prend la parole. Sa voix est plus directe, son émotion contenue.

⸺ Delphine était là pour moi. Elle m’a aidé financièrement, elle s’est portée caution pour mon déménagement, précise-t-il.

⸺ Puis, le ton se fait plus grave lorsqu’il aborde la pression médiatique :

⸺ C’est un poids lourd à porter, confie-t-il à Me de Caunes, son avocat. J’ai fini par partir au Canada pour m’éloigner de tout cela.

L’administratrice ad hoc, chargée de veiller aux intérêts des enfants Jubillar, est appelée à la barre. Sa voix est douce, mesurée, presque maternelle.

⸺ Louis est un enfant taiseux, dit-elle. Il m’a simplement confié que ses parents étaient gentils. Pour lui, tout le monde est gentil.

Elle marque une pause, choisit ses mots avec précaution.

⸺ Il reconnaît les difficultés quand on les évoque, mais sans s’y attarder. Son dernier souvenir de sa maman remonte à cette soirée-là… Ils regardaient la télévision ensemble. Les deux enfants, poursuit-elle, appellent leur mère « maman Delphine » et leur père « papa Cédric

⸺ Puis, d’une voix plus grave :

⸺ Louis m’a dit qu’il est convaincu que son père est responsable de la disparition de sa mère. Elyah, sa petite sœur, est différente. Elle demande à son père s’il peut lui dire si sa maman est vivante. Elle est spontanée, là où son frère se renferme. »

⸺ L’administratrice baisse légèrement les yeux.

⸺ Louis ne m’a jamais demandé où était sa mère, contrairement à Elyah. Il ne veut plus voir son père. Il attend des réponses. Il est persuadé que c’est lui qui l’a fait.

Ces mots font frémir la salle. La défense s’agace aussitôt, et la tension monte. Me Alexandre Martin prend la parole :

⸺ Je pensais que vous aviez un devoir de neutralité. Quelle est exactement votre mission ?

⸺ Son ton est calme, mais ferme. Puis, frontalement :

⸺ Pensez-vous que Cédric est coupable ?

⸺ Oui », répond-elle simplement.

Le silence qui suit est lourd. L’administratrice ne croise pas une seule fois le regard de l’avocat.

⸺ Je trouve cela très dérangeant, s’indigne Me Franck. Votre rôle m’échappe… Vous semblez plus proche des avocats des enfants que de la neutralité que vous revendiquez. »

L’administratrice se redresse :

⸺ Je ne fais que rapporter la parole des enfants. Rien de plus.

⸺ Me Pauline Rongier, pour la partie civile, intervient alors, fustigeant « les outrances » de la défense. Elle demande à la témoin si les enfants ont déjà parlé en mal de leur père.

⸺ Non, répond-elle.

⸺ Me Martin reprend la parole, visiblement irrité. Il appelle à davantage de courtoisie, puis conclut en remerciant la témoin pour la clarté de ses propos. Dans le box, Cédric Jubillar s’agite. Ses gestes trahissent une nervosité croissante. Il bouge sans cesse, se redresse, fixe intensément la femme qui parle de ses enfants. Lorsqu’elle prononce ces mots – « ils attendent des réponses » –, il hoche la tête, comme pour signifier un accord silencieux. La présidente annonce alors la suspension de l’audience. La salle se vide lentement.

***

14 h 23 – L’audience reprend.

Dans son box vitré, Cédric Jubillar est de retour, vêtu d’une veste noire. Son agitation du matin a disparu ; il paraît plus posé, presque attentif, alors que la présidente appelle à la barre les premiers gendarmes intervenus la nuit de la disparition.

En uniforme impeccablement ajusté, l’adjudante Fanny Lenoir s’avance, droite, le regard clair. Elle se présente d’une voix ferme :

⸺ J’étais primo-intervenante sur les lieux, à Cagnac-les-Mines, le soir de la disparition de madame Jubillar.

Réveillée en pleine nuit, elle avait reçu un appel signalant la disparition d’une femme, dans un contexte de séparation conjugale. Avec sa coéquipière, elle atteint difficilement la maison, nichée dans les collines du Tarn. Il est 04 h 50 quand elles se garent devant la bâtisse.

⸺ Un homme nous a ouvert, poursuit-elle. Il s’est présenté comme la personne ayant appelé : Cédric Jubillar.

⸺ Elle le décrit vêtu d’un pyjama et d’un bas de survêtement, le regard encore embué de sommeil, oscillant entre nervosité et abattement. Il explique que son épouse a disparu dans la nuit, qu’ils sont en instance de séparation, mais que « cela se passait bien ». Puis, presque à voix basse, il ajoute trouver        « étrange que les chiens soient dehors ». Pendant que les gendarmes inspectent les lieux, Cédric multiplie les appels à son épouse :

⸺ Il appelait et raccrochait de manière frénétique, rapporte la militaire.

⸺ Elle-même tente de joindre Delphine : certains appels sonnent, d’autres non. Les enfants dorment paisiblement, inconscients du ballet silencieux qui s’organise autour d’eux. L’intérieur est sens dessus dessous : un capharnaüm de linge, d’objets, de cartons.

⸺ La salle de bains et le garage étaient inaccessibles à cause du désordre, décrit Fanny Lenoir.

À 05 h 45, les deux gendarmes s’apprêtent à repartir.

⸺ Cédric était en pleurs, se souvient-elle. Il m’a dit : “Qu’est-ce que je vais faire, maintenant qu’elle n’est plus là ?”

La décision est alors prise d’inspecter le véhicule de Delphine, une Peugeot 207 bleue, stationnée en contrebas. Rien de probant n’est découvert, si ce n’est une trace de buée sur la vitre, témoin muet d’une présence passée.

Vers 07 h 00, la cheffe d’escadron est informée de la situation. Une patrouille est aussitôt déployée dans les rues désertes du quartier, tandis que les premières lueurs du jour se lèvent sur Cagnac-les-Mines.

À 07 h 49, Cédric rappelle la gendarme :

⸺ Le téléphone de Delphine ne répond plus.

À 08 h 00, un point de situation est tenu à la brigade locale. Les militaires se relaient pour poursuivre les recherches. Fanny Lenoir et sa coéquipière quittent enfin la commune à 10 h 00, après quatre heures d’intervention. Elles laissent derrière elles une maison en désordre, un mari éploré… et une femme qui, déjà, semble s’être volatilisée.

⸺ Je n’étais pas en mesure de distinguer l’intérieur par la fenêtre, explique l’adjudante Fanny Lenoir, à la barre. Sa vue, dit-elle, était obstruée par sa coéquipière, qui la précédait dans l’allée sombre.

⸺ Puis, avec une nuance d’étonnement dans la voix, elle ajoute :

⸺ J’ai trouvé assez farfelu que Cédric nous demande d’ôter nos chaussures avant d’entrer chez lui.

⸺ Un détail incongru, presque absurde, au regard du désordre qui régnait dans la maison : le sol constellé de boue, les objets épars, le chaos domestique d’un foyer à la dérive. Dans son box, Cédric Jubillar s’est de nouveau penché en avant, les yeux fixés sur la gendarme, attentif à chaque mot.

Fanny Lenoir poursuit :

⸺ Nous sommes descendus tous les trois vers la Peugeot 207 bleue, garée dans le sens de la pente.

⸺ Cédric, raconte-t-elle, ne les a pas accompagnées jusqu’au bout des recherches. Elle a fouillé la boîte à gants, ouvert la portière, observé les sièges : rien d’anormal. Cependant, un détail l’a frappée : de la buée sur les vitres, côté intérieur. Elle précise n’avoir rien déplacé, n’avoir pas ouvert le coffre, ni vérifié la chaleur du moteur. L’avocat général l’interrompt pour s’assurer du constat :

⸺ Vous confirmez qu’il s’agissait bien de condensation, de fines gouttelettes à l’intérieur du véhicule ?

⸺ Oui, monsieur.

Un second véhicule, garé au pied de la maison, attire leur attention.

⸺ Nous avons simplement éclairé l’habitacle à la lampe torche, sans rien relever, précise la militaire.

⸺ Cédric leur avait dit qu’il ne fonctionnait plus. Vient ensuite la phrase, celle qui troublera longtemps les enquêteurs :

⸺ Qu’est-ce que je vais faire maintenant qu’elle n’est plus là ?

L’avocat général l’interroge sur ce souvenir.

⸺ Comment l’aviez-vous interprétée, sur le moment ?

⸺ Je me suis dit qu’il pensait qu’elle ne reviendrait pas.

Un frisson parcourt la salle.

Me de Caunes, avocat de la fratrie Aussaguel, relève alors un autre point : Cédric ne s’était pas intéressé à la voiture de Delphine, ni avant ni après l’arrivée des gendarmes.

⸺ Il n’a pas entrepris la moindre recherche autour du véhicule, confirme Fanny Lenoir.

⸺ Autre incohérence : l’accusé a d’abord affirmé que sa femme était partie avec sa doudoune blanche, mais les clés de la voiture ont été retrouvées dans une doudoune marron. Elle serait donc sortie sans ses clés, sans son téléphone, sans rien. Enfin, Cédric avait trouvé étrange que les chiens soient dehors, précisant que Delphine avait pour habitude de les promener le soir. Un appel de la gendarme à Anne Sirven, amie proche de la disparue, le confirmera : Delphine marchait souvent de nuit, parfois jusqu’à l’Intermarché de Cagnac-les-Mines. « Elle marchait pour se vider la tête », rappelle l’avocate de la défense, Me Emmanuelle Franck, soulignant que ces errances nocturnes s’accordaient avec les horaires décalés de l’infirmière. Ainsi s’achève le témoignage de la gendarme : précis, mesuré, mais ponctué de ces infimes détails – ceux qui, parfois, font vaciller les certitudes.

L’avocate de la défense s’attarde sur les failles et les incohérences du témoignage de Fanny Lenoir.

⸺ Je comprends, il est difficile de se souvenir de chaque détail, concède Me Franck d’un ton faussement bienveillant. Toutefois, les omissions de la gendarme attisent les soupçons.

⸺ Peu à peu, la jeune femme perd pied : ses réponses s’amenuisent, sa voix s’étouffe, son regard fuit celui de l’avocate qui insiste, étonnée de la voir incapable de préciser la présence – ou non – d’une camionnette dans la rue. Cédric, lui, semble se délester du poids de la tension. Tout à l’heure penché, attentif, presque sur le qui-vive, il s’enfonce à présent dans son siège, les bras croisés, comme s’il assistait à une scène qui ne le concernait plus.

Puis vient le tour de Me Martin d’interroger la gendarme… avant que ne soit appelée à la barre la seconde primo-intervenante, Sophie Fustellini. Son récit, dans l’ensemble, épouse celui de sa collègue ; seules quelques nuances d’interprétation en trahissent la différence.