Les Artificiers de l'Ombre - Willy Mérour - E-Book

Les Artificiers de l'Ombre E-Book

Willy Mérour

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Beschreibung

Découvrez l'histoire de deux jeunes artificiers inséparables, liés par la volonté et le courage et qui accompliront des missions jalonnées d'aléas...

Didier et Rémy deviennent amis alors qu’ils sont élèves artificiers à l’École militaire spéciale du Génie. Cette amitié se concrétise par la naissance d’un binôme, passage obligé pour suivre la seconde et dernière année d’études. Désormais deux, et mutés dans l’Est de la France. Après diverses interventions banales, leurs compétences reconnues les entraînent vers les méandres des opérations secrètes au sein de la Direction du Renseignement Militaire et plus spécialement dans la branche logistique de la Direction de la Sécurité Militaire.Ils enchaînent les missions délicates et secrètes.Jusqu’au jour où un déminage ne se passe pas comme prévu…

Willy Mérour raconte, avec les mots justes et une grande sensibilité, une réalité "fictive" : l'histoire de deux hommes pour lesquels amitié, complicité et sens du devoir forment le socle de leur vie.

EXTRAIT

Ne surtout pas croire à l'inconscience, plus simplement à cette certitude qui fait du bien dans la tête, qui permet d'oublier que le geste fatal est peut-être pour aujourd'hui. Se détacher de ce qui fait peur aux autres et leur faisait peur aussi… parfois. Être seulement certains que les gestes dictés par la connaissance seraient les bons et que l'avenir est toujours devant. Penser autrement dans de telles conditions aurait été une condamnation avec exécution immédiate.

Ils étaient jeunes.
Ils étaient les plus forts.
Ils riaient de tout avec sérieux et sérénité.
Rien ne les effrayait.
Ils étaient les meilleurs, on leur avait dit.

Un jour, sur une terre étrangère, le sort en a décidé autrement…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Willy Mérour se décrit comme un ancien révolutionnaire soixante-huitard recyclé. Après une longue carrière militaire, l’un n’empêche pas l’autre, il reste intellectuellement un rebelle qui souhaite avant tout se faire sa propre opinion sans avaler avec facilité les discours anesthésiants. Ce qui le conduira tout naturellement au journalisme, en presse écrite d’abord puis en radio jusqu’à la fin de sa vie professionnelle.

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Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Willy Mérour

Les Artificiersde l’Ombre

Roman

Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-25-5ISBN Numérique : 978-2-490522-26-2Dépôt légal : Juillet 2019

© Libre2Lire, 2019

Avertissement

La loi française punit toute personne divulguant tout ou partie des opérations militaires classées sous le régime de la confidentialité. Peu importe l’événement et son ancienneté, s’il est couvert par cette chape de plomb que l’on appelle le "Secret Défense".

En conséquence, l'histoire relatée dans cet ouvrage n'est que pure fiction. Toute ressemblance avec des faits réels et/ou ayant existé ne serait qu'une pure coïncidence.

Les lieux, organismes publics et privés, les personnages ainsi que les situations sont soit de notoriété publique soit parfaitement imaginaires et ne sauraient engager la responsabilité de l'auteur.

« Enfin, le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation. »

Arthur Rimbaud

En mémoire de Didier,

mon frère d’arme.

Préambule

Les héros de cinéma n'existent pas dans la vie quotidienne.

Les vrais héros ne sont que des hommes ordinaires que des circonstances extraordinaires poussent à se dépasser.

Des circonstances pendant lesquelles ils oublient quelques instants le danger environnant, les conséquences possibles de leur métier et la peur de mourir.

Dans cette courte période, ils peuvent agir de façon héroïque sans avoir conscience de cet état.

Personne ne naît héros, on le devient par hasard sans le savoir. Le véritable héroïsme c'est surpasser ses propres peurs pour accomplir sa mission. J'en ai rencontré. Ceux-là, après avoir dégagé un copain blessé du feu adverse, ne se pavanaient pas face à l'objectif d'une caméra. Ils s'asseyaient et pleuraient, la tête entre les mains, en prenant conscience de ce qu'ils avaient risqué et aussi du bonheur de ce qu'ils avaient accompli.

Celui qui n'a pas peur n'est pas un héros, c'est seulement un inconscient qui a eu de la chance face au feu de l'ennemi.

Ne confondons pas le courage et l'héroïsme. Les guerres ne font quasiment jamais de héros, juste des morts et des survivants !

1

Depuis quelques jours déjà, Didier et Rémy avaient appris qu’une mission se préparait. Encore une vague histoire à régler avec des pincettes. Voilà bien longtemps que ce genre d'indication ne les perturbait plus. Heureusement !

Les sacs étaient prêts. Comme à l'accoutumée, l'ordre d'une préparation légère signifiait qu'il s'agissait d'une opération extérieure sans emport de matériel lourd et qu'ils trouveraient sur place tout ce dont ils auraient besoin. Juste avant le départ, on ne savait jamais.

La routine quoi…

Didier et Rémy travaillaient ensemble depuis bientôt six ans. Une vie de binôme partagée entre sérieux et rires. Même aujourd'hui, il n'est pas certain qu'il puisse exister deux personnes aussi proches l'une de l'autre comme ils l'étaient. Le danger de leur vie les avait rapprochés. Le métier d'artificier qu'ils exerçaient ensemble n'était que le pâle reflet d'une entente parfaite. L'un disait à haute voix ce que l'autre pensait. Un exemple absolu d'osmose de pensées, de désirs et d'actes jamais démenti. Ni rien ni personne ne les avait séparés depuis leur rencontre à l'école militaire spéciale du Génie où ils avaient appris leur métier. C'est là que leur sort avait été scellé pour le meilleur, le périlleux, le rire et le pire.

Autant que l'amour peut lier un couple, l'amitié des deux compères était sincère, vraie et reposait sur des bases solides. À tour de rôle, l'un confiait sa vie à l'autre. Pas de hasard dans leurs existences, rien que du calcul bien affiné, du professionnalisme affûté et de la gestuelle maintes fois rodée. Ainsi fonctionne un binôme. Il ne peut valablement exister et durablement exercer que s'il est vécu par deux personnes respectant la valeur et l'avis de l'autre. Des décisions périlleuses, Didier et Rémy en avaient souvent prises. Très souvent les mêmes et au même moment. Preuve de leur parfaite complicité et de leur complémentarité. Que de fois avant de faire le geste qui pouvait être le dernier, ils s'étaient regardés en silence avec un sourire, d'un air de dire : « si c'est pas bon… on saute ! »

Il faut savoir rire des choses les plus graves surtout quand on n'a pas vraiment le choix. Faire abstraction de l'absurde, garder la tête froide en se disant je suis le meilleur sur ce coup. Sans fausse gloire mais avec la détermination qui fait des hommes normaux les petits héros de tous les jours. Didier et Rémy avaient ce détachement que beaucoup leur enviaient. Simplement parce que tous les deux ne faisaient qu'un dans ce boulot de fou et que chacun d'eux assumait par avance l'erreur de l'autre.

Les deux hommes savaient en parfaite connaissance de cause que rien n'était jamais acquis et que chaque nouvelle mission se révélait comme une épreuve première. Une sorte de test grandeur nature dont la note zéro est définitivement éliminatoire.

On ne joue pas impunément avec des explosifs militaires comme avec un pétard du 14 juillet !

Le raconter maintenant peut paraître terrifiant. À l'époque, Didier et Rémy en rigolaient ensemble comme des sales gosses qui auraient joué un mauvais tour à la mort en lui refusant son tribut.

Ne surtout pas croire à l'inconscience, plus simplement à cette certitude qui fait du bien dans la tête, qui permet d'oublier que le geste fatal est peut-être pour aujourd'hui. Se détacher de ce qui fait peur aux autres et leur faisait peur aussi… parfois. Être seulement certains que les gestes dictés par la connaissance seraient les bons et que l'avenir est toujours devant. Penser autrement dans de telles conditions aurait été une condamnation avec exécution immédiate.

Ils étaient jeunes.

Ils étaient les plus forts.

Ils riaient de tout avec sérieux et sérénité.

Rien ne les effrayait.

Ils étaient les meilleurs, on leur avait dit.

Un jour, sur une terre étrangère, le sort en a décidé autrement…

2

La côte corse s'étirait langoureusement sous les premiers soleils du printemps naissant. Superbe île aux décors sauvages, aux hommes parfois un peu rustres mais chaleureux, aux filles belles et farouches. Dans quelques semaines, les dernières neiges, les plus hautes, s’effaceraient jusqu’à l’hiver prochain, les plages commenceraient à faire le plein des premiers vacanciers. Les heures de liberté des deux militaires passeraient plus aisément au milieu des touristes, eux aussi alanguis sur le sable.

Depuis le début de l'année, leur activité avait été des plus réduites. Leur temps se partageant entre les traditionnelles heures de cours dispensées, autant en salle que sur le polygone de tir, à de jeunes bidasses fraîchement enrôlés et aux habituelles tournées de popote. C’est ainsi qu’ils appelaient les interminables vérifications de stocks de munitions complétant cette routine. Bref, rien ne venait distinguer le début de l'année mil neuf cent soixante-dix-huit des autres.

Tard dans l'après-midi, l'ordre était arrivé. L'avion décollerait demain à cinq heures. Destination inconnue. Comme d'habitude, les deux artificiers connaîtraient en cours de vol la localisation de cette nouvelle mission. Comme d'habitude aussi, cet ordre tardif était le signe d'une mise sous consigne immédiate de tout le personnel participant à l'opération. Une nouvelle fois plus question de rentrer à la maison et de passer la soirée en famille.

Rien de tout cela ne les préoccupait, leur désignation était logique puisqu’ils étaient le seul binôme d’artificiers sur zone. Puis un peu d’action ne pouvait pas leur faire de mal, pensaient-ils.

L'histoire se répétait souvent mais la vie militaire n'était pas un long fleuve tranquille comme font semblant de le croire les autres… Les civils qui regardent les militaires de carrière comme des planqués, des bons à rien grassement payés ; quoi que ce dernier point soit encore discutable. Certainement un vieux reste des années « peace and love » à la Woodstock !

Pas de souci pour les familles de tous les mariés participant à cette opération, un coup de téléphone du commandement les avertirait de l’indisponibilité. La procédure était invariable dans ce métier si spécifique d'artificier militaire des services spéciaux. Tout ce qui touchait de près ou de loin à leurs activités était généralement entouré d'un secret quasi maladif mais certainement nécessaire. Il était préférable que les familles et les proches ignorent ce qu’ils étaient et ce qu’ils faisaient.

On oublie trop souvent combien les familles participent à la vie militaire. Bien involontairement, elles sont souvent mêlées à une vie qui n'est pas la leur. Se pliant à une discipline qu'elles ont acceptée en épousant celui qui porte l'uniforme. Elles s'habituent, vaille que vaille.

*

L'air frais du petit matin leur fouetta immédiatement le visage à peine la porte franchie. Le vent s’engouffrait avec force entre les bâtiments formant un petit village à bonne distance des pistes. Rémy avait remonté sa combinaison jusqu'aux oreilles et faisait la jonction avec son béret lui-même enfoncé plus que de raison. En comparaison avec Didier, marchant à son côté et tiré à quatre épingles, il pensait avoir autant l'allure d'un fier militaire que d'un cheval de course.

C'était certainement ce que devait penser l'officier qui les croisa dans les premiers mètres après leur sortie du bâtiment. Il s'apprêtait à lui faire une réflexion et ses yeux s'arrêtèrent sur l'écusson de son blouson. Son geste de reproche se solda par un bref salut auquel Rémy répondit mollement.

Ce dernier ne put s'empêcher de glisser à Didier, juste du bout des dents : « encore un peigne-cul de première celui-là ». Depuis qu’il appartenait à cette unité, dite spéciale, il avait toujours trouvé très amusant l'effet produit par ce petit bout de toile multicolore cousu sur son uniforme. Son écusson contrebalançait son grade assez modeste de sergent-chef et devenait un rempart à la stricte discipline militaire pour laquelle il n’avait toujours consenti qu'une très faible adaptation. À condition de ne pas pousser le bouchon trop loin !

Depuis son entrée dans l'armée il n'avait pu s'habituer à ces fadaises de la hiérarchie qui classe les hommes suivant des grades sans se soucier de leur réelle valeur. Bien qu’il soit vrai que certains gradés étaient des vieux baroudeurs ayant gagné leurs galons ailleurs que dans des bureaux parisiens.

Pour sa part, Rémy se flattait presque que ses notations annuelles dans le critère discipline aient toujours été proches du zéro polaire mais largement compensées par une compétence professionnelle certaine et reconnue.

Il faut dire qu’il était entré dans l’armée non par vocation mais par obligation, comme tous les jeunes hommes de son âge touchés par la conscription, puis y était resté presque par accident en ayant fait preuve d’un savoir-faire spontané dans la mise en œuvre des explosifs.

Peu de temps avant la quille, c’est ainsi que les appelés nommaient la fin des douze mois de service militaire obligatoire, le commandement lui avait proposé de poursuivre dans cette voie : « si vous n’avez pas de plan professionnel dans le civil » lui avait-on précisé…

Non seulement il n’avait rien de prévu, surtout après une scolarité digne des plus beaux bonnets d’âne de l’époque, et la promesse d’un salaire décent l’avaient vite fait répondre par l’affirmative. Pour l’avenir, il aviserait, le petit truc en plus qui l’avait décidé était qu’il signait un contrat révocable à tout moment autant de sa part que de l’institution militaire.

Pas de contrat ferme donc pas de contrainte, un bon salaire et la certitude de retrouver la vie civile rapidement si besoin. Qu’aurait-il fallu de plus ?

Et le temps passant, après les deux années d’école au sein du Génie, en compagnie de Didier, devenu son ombre et inversement, il était désormais un expert en explosifs capable de faire sauter ou déminer n’importe quoi. Le genre de spécialité qu’il est difficile d’inscrire sur une carte de visite !

Didier et Rémy avaient souvent, et même plus souvent qu'à leur tour, réussi des missions difficiles. Des missions que plusieurs équipes avaient refusées, ou pour lesquelles elles n'avaient pas été choisies en raison des risques encourus. Des boulots de spécialistes pour lesquels les deux étaient regardés avec un respect craintif.

Les gens qui côtoient la mort, qui l'emmènent dans leurs bagages en permanence, effraient toujours comme si un effet de contagion pouvait être redouté.

S’ils avaient souffert de cette réputation dans les débuts, cette réaction maintenant les amusait et même ils ne détestaient pas s’en servir à leur avantage. Comme aimait le dire Rémy, tous ces officiers d'opérette, ces rats de bureau connaissaient autant les choses du terrain que lui sur la vie sexuelle de la mouche bicolore du Zambèze. La seule goutte de sang qu'ils avaient dû voir résultait d'une coupure provoquée par leur rasage du matin…

— Encore heureux qu'ils ne tombent pas dans les pommes en plus.

Sans le vouloir, Rémy venait de terminer sa réflexion à haute voix et son compagnon s'en inquiéta.

— T'as pas bonne mine ce matin, toi, dit Didier en lui adressant un regard amusé.

Rémy était certain que son camarade lui imaginait une nuit enfiévrée avec la jeune et jolie nouvelle recrue de l'armée de l'air rencontrée la veille au mess. Il l’avait quitté le soir en grande conversation avec elle. Pudique, il s'était retiré avec une délicatesse pleine de curiosité en espérant que le lendemain, il lui raconterait toute l'aventure dans le menu. Comme ils le faisaient mutuellement (presque) à chaque fois. C'est ainsi que les réputations se forgent ! Là, il n'en était rien…

Mais pourquoi démentir ? Se savoir envié pour une rencontre de choix était toujours flatteur.

— Mouais, j'ai mal dormi.

Une réponse assez évasive pour lui laisser supposer qu'il avait raison. La réalité était toute autre. Point des délices de Capoue cette nuit. Hier soir un début de sinusite avait remplacé la charmante demoiselle. Si nuit courte il y avait eu, les motifs en étaient moins agréables.

Même pendant le petit déjeuner, Rémy avait du mal à se réchauffer. Le mess des sous-officiers, malgré l'heure très matinale, bruissait déjà des discussions. La base aérienne sortait de sa nocturne torpeur. À chaque table, des groupes se formaient réunissant autour d'un copieux p'tit dej des uniformes aux couleurs différentes. Des rires féminins répondaient avec un éclat sonore aux égrillardes plaisanteries soldatesques.

Lui entendait tout ça comme dans un rêve, les conversations se fondaient en un bourdonnement continu et lui rappelaient une migraine persistante depuis son lever. Ses yeux se perdaient dans cet immense paysage sauvage baigné par les lueurs du levant. La salle entièrement vitrée offrait la montagne d'un côté et la mer de l'autre. Superbe !

La dernière plongée d'entraînement dans les eaux froides du golf lui avait, encore une fois, donnée une crise de sinusite dont il avait le secret. Sans regret car le fond de la Méditerranée en cette saison est fort joli. Bien moins que la mer Rouge mais le silence relatif des bulles remontant vers la surface lui était toujours aussi reposant.

Puis on ne refusait pas une invitation à plonger émanant de plongeurs expérimentés comme les nageurs de combat de la marine nationale !

Néanmoins, Rémy admettait que son manque de prévoyance était la cause de son état. Contrairement aux conseils de Didier, toujours mère poule, il n'avait mis qu'une combinaison fine alors qu'une tenue plus épaisse aurait été de bon aloi.

Le résultat était là et il était trop tard pour geindre. Pendant la plongée, deux jours avant, il avait commencé à ressentir le froid au bout d'un quart d'heure alors qu’ils étaient à peine vers les moins 30 mètres. À la remontée, les paliers de décompression lui avaient semblé durer une éternité. Il avait même trouvé le moyen d'éternuer dans son masque ce qui l’avait contraint à l'ôter et à le rincer. Le contact de l'eau froide sur le visage lui avait encore plus fait ressentir la morsure du froid. Arrivé en surface, il était aussi bleu que l'azur du ciel corse…

C'était encore lui qui avait payé les frais de la crise de rire et des commentaires quelque peu gentiment moqueurs des nageurs de combat. De solides gaillards pour qui l'eau froide ne représentait qu'une banale anecdote. Ce qui n'était pas son cas. De plus, et il s'y attendait, il avait eu droit au sermon : « tu vois, je te l'avais bien dit » de sa nounou personnelle.

Consulter le toubib pour si peu était hors de question. On a sa fierté ! Quelques cachets et une bonne sieste dans l'avion devraient être suffisamment réparateurs.

— Tiens regarde… la voilà ! lui lançait Didier en désignant à peine discrètement la jeune femme qui venait d'entrer au mess.

C'était elle. La belle Sylvie censée être la cause de sa mauvaise nuit. Franchement il aurait préféré !

— Arrête Didier, on nous regarde quand même.

Brutalement, il se sentit gêné par cette interpellation qui en disait long. Le sous-entendu était si flagrant que les collègues de la table voisine n'avaient pu s'épargner un petit sourire canaille.

Parfois Didier oubliait que Rémy était marié et père de famille ! Pour lui le célibat c'était comme une religion dont il devait être l'un des plus grands gourous. Si au cours d'une conversation, le sujet du mariage était abordé, sa réponse restait invariable : « je suis encore trop jeune pour me pendre. Je ne suis pas fou, moi ! » La pique étant pour son ami qui avait femme et enfants et les responsabilités qui vont avec.

En fait c'était bien à cause de ce manque de discrétion, de ses bavardages inconsidérés et proférés sans mal, qu’il avait caché à Didier que Sylvie et lui avaient déjà fait connaissance quelques jours avant. Il aurait même pu dire quelques nuits avant !

C'est un jour où elle se trouvait au poste de garde extérieur qu’il avait croisé son sourire pour la première fois. Un sourire aimable et professionnel. Sans plus. Juste un échange de quelques mots. Il avait présenté son badge, elle l'avait regardé et lui avait rendu. Pour lui le temps de voir ses mains aux doigts effilés et soignés. Le lendemain soir, alors que pour la première fois depuis très longtemps, Didier avait décidé d'aller dîner en ville avec quelques nouveaux copains, il s’était résigné à dîner seul au mess. Pas envie de sortir.

— Bonsoir, comment allez-vous ?

Ces seuls mots l’avaient tiré de sa rêverie. Avant même de relever les yeux plongés vers le buffet où il cherchait désespérément sa pitance préférée, son regard s'était arrêté sur les mains qui tenaient le plateau juste à côté du sien. Ces mains fines aux ongles délicatement manucurés, il les avait déjà vues. Il savait à qui elles appartenaient.

— Bonsoir, quelle surprise. Plus de garde ?

Tout juste si le rouge ne lui montait pas aux joues comme un gamin pris en faute. Il plongeait dans son regard. Il ne l'avait jamais vraiment regardée. Quelle erreur !

Rémy ne parvenait pas à quitter ses yeux tout en poussant son plateau sur le rail du self pour ne pas embouteiller la chaîne alimentaire très fréquentée à cette heure. Ses cheveux d'un blond pur tranchaient sur le bleu de son uniforme. Sur la manche, elle portait ses galons de sergent. Il n'avait même jamais remarqué qu'elle était sergent.

— Vous êtes tout seul ce soir ? Votre ami n'est pas avec vous ?

Forcément, il n'était un secret pour personne à la base qu'on ne voyait jamais Didier sans Rémy et inversement. Enfin presque jamais. Et c'était le cas ce soir.

— Oui, il a préféré la compagnie des autres ce soir, il me trompe.

Cette petite réflexion parfaitement idiote déclencha immédiatement chez elle un rire franc et sonore. Bien involontaire de la part de Rémy mais qui lui permettait de découvrir un autre visage que celui professionnellement renfermé de la fille du poste de garde. Sa bouche était superbe, bien dessinée, et son rire faisait naître deux petites fossettes sur ses joues à peine maquillées.

— On s'installe là ?

Il avait posé la question en s'attendant à une réponse du genre : non je suis attendue ou j'ai peu de temps je suis de garde. Et contre toute attente, il entendit : oui si vous voulez.

De face, elle prenait toute sa dimension. Il osait à peine la détailler mais ses yeux, apparemment plus curieux que lui, ne l'avaient pas attendu pour faire le tour de la question. Sylvie, elle se prénommait ainsi, était tout simplement une superbe jeune femme d'une vingtaine d'années engagée dans l'armée depuis peu selon ses propres confidences.

L'école des sous-officiers de Saint-Maixent, un papa avec plein de galons, peut-être même deux ou trois étoiles, en tout cas bien placé dans un état-major parisien, avaient permis à la jeune femme d'obtenir ce premier poste sur l'île de Beauté.

— C'est provisoire, lui dit-elle. J'espère bien remonter sur Paris rapidement.

Comment pouvait-on préférer Paris à ce superbe décor corse ? Peut-être l’envie de retrouver le giron paternel ou les bras d'un quelconque fiancé…

Le repas dura bien plus longtemps qu’il ne l’avait imaginé. Envolée sa monotonie du début de soirée et une fois les explications données sur leur métier respectif, la conversation tourna sur un ton plus personnel. Célibataire et mutée en Corse depuis peu, elle évitait de quitter la base. « Sauf pour aller acheter les choses que je ne trouve pas ici » avait-elle précisé. Ce qui excluait le fiancé impatient de chaudes retrouvailles.

Les yeux de Sylvie s'étaient posés sur les mains de Rémy. Son alliance ne pouvait pas lui avoir échappé mais ce détail n'avait entraîné chez elle aucune question. Il se sentait attiré par elle et il devinait que cette envie était partagée. Il le devinait, ou l'espérait-il ? En fait il n'en savait rien. Puis de toute façon, ceci n'avait aucune importance. Sa présence lui était précieuse ce soir. Il s'ennuyait juste avant son arrivée et il ne s'ennuyait plus. C'était tout !

Un bref passage au bar du mess, juste le temps d'un café, avait scellé leur rencontre. La solitude à deux c'était quand même mieux…

Leurs mains s’étaient retrouvées furtivement entre deux tasses à café, leurs doigts seulement effleurés. Leurs yeux avaient dit leur consentement. Au diable la discrétion, leur départ du mess, ensemble, ne passa pas inaperçu et ne laissait aucun doute aux rares témoins encore présents.

— Je ne sais pas à quelle heure Didier va rentrer. Rémy avait dit ça dans un souffle d'excuse.
— Vous partagez votre chambre ? s'étonna-t-elle.
— Non, mais quand il va rentrer, il va passer me voir, c'est sûr… Surtout s'il a un peu profité de la soirée.
— Chez moi alors, dit-elle dans une conclusion qui ne souffrait aucune contestation. Il n'avait pas envie de contester !

Il avait imaginé sa chambre autrement alors qu'elle était conçue comme la sienne et comme toutes les autres chambres des sous-officiers de la base. La seule différence ne résidait que dans l'état du ménage. Ici tout était propre et rangé. À l'image de Sylvie qui en s'asseyant sur le lit lui montrait du bout du menton qu'il serait bien qu’il la rejoigne.

Il obéit sans savoir quoi dire. Il n’était pas à sa place ici, non pas à cause d’un ridicule écart d’âge mais de son état d’homme marié. Sujet qu’elle n’aborda absolument pas. Le sourire qu'elle tendit lui ôta toute résistance. La lampe de chevet ne diffusait qu'une lumière tamisée. Son visage s'approcha de lui et il s'approcha d'elle. Avant le contact de sa bouche tiède c'était son parfum discret qui l'envahit. Ses bras se glissèrent dans son dos puis remontèrent autour de son cou pour appuyer le baiser qu’ils échangèrent.

Plus rien n'avait d'importance sauf de sentir ce corps fin et délicat sous ses caresses. Il découvrait avec désir ce que l’uniforme de la jeune femme cachait avec tant de talent. Sylvie souriait en se moquant de sa maladresse et lui louait les dieux du soir et les couturiers de l'avoir doté d'une combinaison avec une fermeture éclair si pratique à descendre.

Il la laissait faire pendant qu'elle le déshabillait. Il avait toujours du mal à imaginer qu'il s'agissait bien de la même jeune femme que celle qui portait son strict uniforme. S’il avait été plus attentif à l'école, il aurait appris qu'en plus de l'Auvergne il y a des volcans en Corse… Et pas tous éteints !