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Un dicton populaire affirme que le passé vous rattrape toujours. Pour d’aucuns, la chose n’est guère souhaitable…
Noémie Kerdreux, vieille dame quelque peu excentrique, tient, avec sa belle-fille, une ferme-auberge à Lostmarc’h, pittoresque hameau de la presqu’île de Crozon. Rien ne saurait altérer la complicité entre ces deux femmes.
Seule ombre à leur bonheur : la disparition inexpliquée, voilà dix ans, de Martin, leur petit-fils et fils. D’ailleurs, ce 8 juillet 1995 aurait mérité d’être marqué d’une pierre blanche car Alice, la meilleure amie du jeune homme, trouvait la mort justement ce jour-là.
Alors que les parents d’Alice séjournent à l’auberge, les événements dramatiques vont se précipiter. Une autre jeune fille est assassinée, un enfant est enlevé.
Il faudra au commissaire Le Gwen beaucoup de finesse pour démêler les fils noirs du présent et du passé dans cette intrigue passionnante !
EXTRAIT
— Salut, mam’zelle Scarlett ! On fait le petit tour de Tara ? T’as encore oublié ton cheval ?
— Vise plutôt ta route, Guillaume ! rétorqua-t-elle de guerre lasse. Tu n’as jamais su mener deux choses à la fois : conduire ton vieux clou et faire de l’humour !
Comme pour vérifier ses prédictions, la femme se retourna dans la semi-pénombre du chemin qui la menait à son champ. L’homme qu’elle venait de croiser titubait à présent sur son vélo, sa vieille carcasse secouée par les spasmes de son rire et les nids-de-poule du sentier.
Elle haussa les épaules en souriant.
— Aux innocents, les mains pleines… murmura-t-elle pour elle-même.
Puis, tout en reprenant sa marche, elle essaya de calculer le nombre d’années fendant lesquelles Guillaume lui avait asséné cette sempiternelle plaisanterie. Elle y avait droit quotidiennement depuis au moins trente ans… Un éclair de génie avait un jour traversé la cervelle embrumée du vieux bougre qui, encore étonné de son trait d’esprit, ne se lassait pas de le resservir chaque fois qu’il la croisait…
À PROPOS DE L’AUTEURE
Avec seize titres déjà publiés, Françoise Le Mer a su s’imposer comme l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés et les plus lus.
Sa qualité d’écriture et la finesse de ses intrigues, basées sur la psychologie des personnages, alternant descriptions poétiques, dialogues humoristiques, et suspense à couper le souffle, sont régulièrement saluées par la critique.
Née à Douarnenez en 1957, Françoise Le Mer enseigne le français dans le Sud-Finistère et vit à Pouldreuzic.
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Seitenzahl: 350
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Françoise LE MER
Les ombres
de Morgat
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 Saint-Évarzec
DU MÊME AUTEUR
n°1 - Colin-maillard à Ouessant
n°2 - La Lame du Tarot
n°3 - Le Faucheur du Menez Hom
n°4 - L’oiseau noir de Plogonnec
n°5 - Blues bigouden à l’île Chevalier
n°6 - Les santons de granite rose
n°7 - Les ombres de Morgat
n°8 - Le Mulon rouge
n°9 - L’Ange de Groix
n°10 - Buffet froid à Pouldreuzic
n°11 - Amours sur Bélon
n°12 - Maître-chanteur à Landévennec
n°13 - Maux-de-tête à Carantec
n°14 - Les âmes torses
n°15 - Arrée sur image
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www.palemon.fr
Dépôt légal 4e trimestre 2014
ISBN : 978-2-372602-52-5
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,des lieux privés, des noms de firmes, des situations existantou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
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Remerciements
À Michelle Le Mer ma mère
À Laurent, mon grand frère.
Merci à toi d’avoir embelli nos vies.
Chapitre 1
— Salut, mam’zelle Scarlett ! On fait le petit tour de Tara ? T’as encore oublié ton cheval ?
— Vise plutôt ta route, Guillaume ! rétorqua-t-elle de guerre lasse. Tu n’as jamais su mener deux choses à la fois : conduire ton vieux clou et faire de l’humour !
Comme pour vérifier ses prédictions, la femme se retourna dans la semi-pénombre du chemin qui la menait à son champ. L’homme qu’elle venait de croiser titubait à présent sur son vélo, sa vieille carcasse secouée par les spasmes de son rire et les nids-de-poule du sentier.
Elle haussa les épaules en souriant.
— Aux innocents, les mains pleines… murmura-t-elle pour elle-même.
Puis, tout en reprenant sa marche, elle essaya de calculer le nombre d’années fendant lesquelles Guillaume lui avait asséné cette sempiternelle plaisanterie. Elle y avait droit quotidiennement depuis au moins trente ans… Un éclair de génie avait un jour traversé la cervelle embrumée du vieux bougre qui, encore étonné de son trait d’esprit, ne se lassait pas de le resservir chaque fois qu’il la croisait…
Une fois de plus, serrant contre elle son panier en osier, elle bénit sa mère décédée depuis bien longtemps. Marceline…, Pauvre petite fille qui louait ses services de ferme en ferme durant la guerre. La libération de la presqu’île de Crozon avait été l’événement majeur de sa triste vie besogneuse. La femme se souvenait encore de la joie émue qui irradiait le regard de sa mère à l’évocation de cet épisode de l’histoire. Les soldats américains… Si grands ! Leurs éclats de rire et de voix… Les distributions de cigarettes et de chewing-gum… Et fatalement, le cinéma…
Une séance gratuite fut proposée aux autochtones sous une immense tente dressée pour la circonstance… Encouragée par un soldat, la timide Marceline osa pénétrer dans cet antre magique. Ce fut, pour elle, la première et dernière fois qu’elle eut l’occasion de voir un film sur grand écran. Il s’agissait d’Autant en emporte le Vent. Une révélation…
La toute jeune fille avait su s’en souvenir des années plus tard lorsque, à force d’économies de bouts de rien, elle put épouser un ouvrier agricole et donner naissance à leur unique enfant…
Scarlett Kerdreux poussa la barrière de son potager. Elle huma l’air et, selon son habitude, pronostiqua la couleur du temps de la journée. De lui, dépendrait son menu.
À l’est, la coulée rose de l’aurore ourlait la soie bleue du ciel. La rosée n’engorgeait pas l’herbe qu’elle foulait de ses socques. Seules, quelques fines dentelles d’eau irisaient le sol çà et là. Il ferait beau et sec. Cette deuxième semaine de juillet s’annonçait sous de bons auspices. Tant mieux pour le nouvel arrivage de touristes qu’elle attendait aux alentours de midi !
Le regard de Scarlett caressa la totalité de son domaine. Après tout, ce vieux fou de Guillaume n’avait pas tout à fait tort… Quand bien même sa sulfureuse éponyme n’offrait que peu de rapport avec sa personnalité à elle, plutôt effacée, il n’en restait pas moins que ce modeste champ reflétait à ses yeux les fastes de Tara. Et si les visions chimériques de sa pauvre mère l’avaient conduite à devoir supporter toute sa vie ce prénom aux connotations lourdes, elle n’était pas la seule. Autre temps, autres mœurs… Un jour, la rencontre fortuite avec une Sue Helen Kerdoncuff l’avait remplie d’aise…
Scarlett Kerdreux consulta sa montre. 6h25, déjà. Malgré l’heure matinale, elle n’avait guère de temps à perdre. Noémie prenait son petit-déjeuner à 7 heures et demie. Elle ne voulait pas faire attendre la vieille dame.
Aussi, se dirigea-t-elle vers la plate-bande réservée aux cornichons. La cueillette quotidienne de ces fruits exigeait une certaine patience. Penchée au-dessus de la bâche de plastique noire qui protégeait les plants des mauvaises herbes, la femme soulevait l’entrelacs des tiges serpentines, récoltant les plus petits fruits verts - les meilleurs - ornés encore de leur fleur jaune, et qu’elle brosserait sitôt rentrée.
Une voix, derrière elle, la fit sursauter.
— Ouah… Scarlett ! T’as toujours un cul à faire frissonner un vieux crabe dormeur dans son court-bouillon ! Tu vas vers quel âge, au juste ? Cinquante, non ?
Inutile de se retourner vers le talus domanial pour reconnaître l’auteur andropausé de cet hommage mystique. Scarlett ne daigna pas non plus changer de position. C’eût été accordé de l’importance au compliment rustique du père Le Meur.
— Cause toujours, va ! Cinquante ans ou pas, je pourrais largement être ta fille ! Et méfie-toi tout de même ! À la période de la sénescence, la voix mue et des boutons d’acné peuvent apparaître sur tout le corps. C’est moche pour draguer…
Cette fin de non-recevoir n’entama pas la belle humeur de l’octogénaire.
— Si c’est toi qui viens me poser la pommade, j’veux bien, pour sûr, avoir le cageot plein de pustules ! Au lieu de t’occuper de cornichons toute la journée, tu ferais mieux de t’intéresser à mon cas, mon joli petit brugnon juteux !
Scarlett savait comment calmer les ardeurs bucoliques du vieux.
— Tiens, puisque tu es là, tu diras à Marie-Thérèse que je lui ai réservé une livre de framboises. Je passerai les lui apporter après déjeuner. Histoire de boire le café et de discuter un peu…
L’absence de réponse de son interlocuteur déclencha un fou rire chez la belle rousse. Nul besoin de tourner la tête pour deviner que le Roméo du retour d’âge avait déguerpi sans demander son reste. La simple évocation de sa douce moitié provoquait chez lui l’effet d’une castration chimique…
Quelques minutes après cette petite séance récréative, Scarlett se redressa et massa ses reins un peu endoloris.
Le bleu profond du ciel s’éclaircissait déjà, traînant avec lui des lambeaux d’or rose de l’aurore. Avant de se diriger vers la serre où elle prélèverait les premières tomates parvenues à maturité, l’aubergiste fit un détour par les plates-bandes réservées aux légumes anciens. Elle venait de décider que, le soir même, sa table d’hôtes s’enorgueillirait d’une délicieuse garbure gratinée au four. Afin de réussir cette soupe épaisse qui, chaque fois, remportait tous les suffrages, elle cueillit une dizaine de feuilles des choux branchus de Daubenton et quelques tiges d’ache des montagnes. Le parfum de cet ancêtre du céleri était si tenace que le simple fait de l’avoir coupé à mains nues embaumerait ses paumes jusqu’à son retour.
Il était encore trop tôt dans la saison pour trouver des poireaux dans son jardin d’Eden. Elle passerait à Crozon en acheter, ainsi que des morceaux de lard fumé, nécessaires, à la confection de sa soupe. Quant aux soissons, il lui en restait deux belles poignées conservées dans un bocal. Ce serait suffisant.
Une fois son panier rempli, Scarlett Kerdreux négligea sa visite quotidienne au poulailler. Sitôt arrivés, les petits Dumesnil piafferaient d’impatience jusqu’à ce qu’on leur permette - rite immuable depuis trois saisons - de venir récolter les œufs. La femme sourit à l’évocation de ses jeunes hôtes aussi remuants que gentils. Recevoir des enfants à sa table ne lui facilitait pas toujours la tâche car, dans l’ensemble, ils refusaient toute découverte gustative et réclamaient leur Sainte Trinité culinaire : nouilles, frites et purée.
Scarlett Kerdreux referma la barrière de son potager ceint, sur deux côtés, d’un muret de pierres sèches et racla les semelles terreuses de ses socques contre un caillou.
Noémie devait guetter à présent son retour. Se souviendrait-elle qu’on était le 8 juillet ? Elle espérait que non… Dix ans aujourd’hui… Trois mille six cent cinquante jours d’absence et de deuil en demi-teinte…
Tout en regagnant le village, Scarlett refoula les larmes anciennes qui noieraient le bleu de ses yeux. Perspicace, la vieille dame devinait toujours quand sa belle-fille avait pleuré. « L’iris est devenu pervenche. »
Que de fois, Scarlett avait entendu de la bouche de Noémie cette petite phrase de tendresse retenue ! Sa belle-fille prétendait qu’elle ne saurait rien lui cacher car la couleur de ses yeux variait salon le temps de son coeur.
Scarlett chassa donc ses ombres et se concentra sur le marathon de sa journée.
*
À sept heures et quart, contre son habitude, Noémie Kerdreux eût volontiers allumé une deuxième cigarette, mais l’entreprise n’était pas sans danger. Sa belle-fille risquait à présent de débarquer dans sa chambre à tout moment et de renifler le pot aux roses… Le cérémonial du tabac exigeait déjà de la vieille dame suffisamment d’embarras. Il fallait dénicher du haut de l’armoire, derrière la pile de draps, l’hypocrite boîte de galettes de Pleyben, en extraire une cigarette et le briquet, remettre aussitôt celui-ci dans sa cachette et clopiner jusqu’à la fenêtre grande ouverte.
Là, après un pur moment de joie volée et donc d’extase, Noémie devait encore sucer un insipide bonbon au miel, vaporiser la chambre d’un écœurant « bouquet de lilas » et camoufler enfin le vaporisateur qu’elle avait subtilisé dans les toilettes.
Sans la complicité d’Anna, la lingère qui - moyennant un petit billet de temps à autre - servait d’intermédiaire entre la vieille dame indigne et le buraliste de Morgat, le secret péché mignon de Noémie eût été depuis longtemps éventé.
Fumer à soixante-dix-huit ans était fortement déconseillé. L’expérience revêtait donc un charme fou aux yeux de celle qui aurait rêvé faire de sa vie un festival de loufoqueries mais que la grisaille conventionnelle de l’existence avait vite bridée.
D’ailleurs, ce vice ne datait que d’une dizaine d’années… Percluse d’arthrose, Noémie Kerdreux avait toutes les peines du monde à se mouvoir. Pourtant, elle s’obligeait à sortir chaque jour que le temps le lui permettait. Lorsque l’humidité de l’air suintait même des murs, il était inutile d’y songer.
De ses doigts déformés par la maladie, la vieille femme caressa le portrait d’un homme à l’allure militaire.
— Mon pauvre Yves… murmura-t-elle.
Puis, elle reposa le cadre sur sa table de nuit, comme si, soudain, elle prenait conscience d’une absurdité. Tout en continuant à fixer le portrait, elle devisa devant l’image sur le ton d’une conversation courante.
— Pourquoi, mon fils, à chaque fois que je parle de toi, faut-il que je te traite de « pauvre » ? Parce que tu nous as quittées, Scarlett et moi, l’année dernière ? Non… Paix à ton âme, mon petit… On est toujours trop jeune pour mourir… Mais, vois-tu, j’espère que là où tu es, tu as enfin goûté au bonheur. Je n’ai peut-être pas su te comprendre… On dit que les chiens ne font pas des chats, mais, en ce qui nous concerne…
Un coup discret, frappé à la porte, stoppa net la mise au point posthume que Noémie tenait à faire avec son fils.
— Entre, ma toute belle. Je viens de me réveiller… ajouta-t-elle en croisant les doigts.
Scarlett déposa sur un guéridon le plateau du petit-déjeuner de sa belle-mère, puis, selon un rituel établi depuis bien longtemps, vint s’asseoir à côté d’elle sur le lit. Noémie tapota le genou de sa bru en signe d’amitié.
— Tu as une petite mine, ce matin, ma chérie… Ne t’épuise pas trop, tout de même. Anna vient t’aider à refaire les chambres, j’espère ?
La question de Noémie était doublement intéressée. Certes, elle désirait avant tout ménager les efforts de Scarlett mais, il fallait bien l’avouer, sa provision de cigarettes déclinait dangereusement…
— Ne t’inquiète pas, Noémie. Elle m’a promis de venir à huit heures.
— Tant mieux… Tu lui diras de passer dans ma chambre cinq minutes. J’aime bien papoter un peu avec cette fille. Je la trouve rafraîchissante…
Scarlett frisa alors son joli nez et huma l’air.
— À propos de rafraîchir… Tu ne veux pas que j’ouvre un peu ta fenêtre ? Il y a une drôle d’odeur ici.
— Heu, le lilas… ma petite, le lilas ! s’empressa de répondre Noémie. J’en ai vaporisé tout à l’heure. Je suis folle de ce parfum…
La vieille dame réprima un haut-le-cœur à la simple évocation de ces effluves mensongers.
Scarlett déposa un baiser-papillon sur la joue ridée de sa belle-mère.
— Bon, je te laisse à ton journal et à tes tarots. À tout à l’heure.
Noémie Kerdreux embrassa du regard la gracieuse silhouette de sa bru. Le temps n’avait guère eu d’emprise sur elle. Bien qu’on eût fêté ses cinquante ans, Scarlett en paraissait à peine quarante. Noémie se souvenait encore du jour où Yves, son fils, l’avait amenée à la maison pour la première fois. « Voilà, c’est elle, ma future femme. »
La jeune fille au regard timide n’avait que dix-neuf ans, alors. Belle à couper le souffle… Noémie l’avait aussitôt adoptée.
Tous les matins, la vieille dame consultait le Tarot de Marseille.
En disposant ses cartes sur son lit, elle fit un rapide examen de conscience. Certes, elle avait aimé son mari et son fils, avait souffert de mille morts à la disparition inexpliquée de son petit-fils Martin, dix ans auparavant… Mais l’idée qu’elle pût perdre Scarlett, non pas la chair de sa chair, le sang de son sang, mais la respiration de sa vie, lui était proprement intolérable…
Un petit incident troubla le cours de ses pensées. Noémie venait de retourner les cartes de son jeu. Elle fronça les sourcils, à présent mal à l’aise.
— Qu’est-ce que c’est encore que ce guêpier… murmura-t-elle.
Les lames du destin lui parlaient. Or, à deux exceptions près, jamais Noémie n’avait tiré un aussi mauvais jeu. La première fois, c’était la veille de la disparition de Martin et de la mort tragique de cette pauvre fille… La seconde fois, son fils Yves avait été emporté quelques heures plus tard par une embolie cérébrale…
Noémie en oublia de boire son café qui tiédissait dans le bol.
Formuler ses angoisses l’aidait à les apaiser.
— Voyons d’abord les maisons angulaires… Le Pendu en I et, en face, la Maison-Dieu en VII. Une terrible épreuve à venir dont on n’est pas sûr de sortir vainqueur… D’ailleurs, j’ai la mort en maison IV et le Mat en X. Ça ne pourrait pas être pire… Et puis, le Diable en maison XI… Une amitié déloyale… Mon Dieu ! Que va-t-il encore se passer ?
Bien que superstitieuse, Noémie Kerdreux possédait un caractère bien trempé.
Le malheur rôdait autour d’elle… La vieille dame en était convaincue et aucun esprit rationnel n’aurait réussi à la détromper… Or, elle devait traquer la louve tapie dans l’ombre du mal, l’affronter.
En toute logique, aucun événement particulier, si ce n’est l’arrivée des nouveaux touristes, ne viendrait troubler l’ordre établi. Forte de cette idée, Noémie décida d’attaquer de ce côté-là. Elle revêtit sa robe de chambre et claudiqua jusqu’à la pièce attenante.
Dans la salle à manger tout en longueur, et qui servait de lieu de ralliement aux hôtes disséminés dans les penty du petit hameau, Scarlett était assise devant un tas de cornichons qu’elle brossait avant de les déposer dans une terrine, entre deux couches de gros sel. La lumière rase du matin jouait avec sa chevelure flamboyante et nimbait son profil aux lignes pures d’un doux éclat.
Une onde de fierté maternelle envahit le corps usé de la femme qui s’installa aux côtés de sa belle-fille. D’un geste naturel, Noémie s’empara de la seconde brosse à dents pour aider la maîtresse de maison.
— Tu n’es pas obligée, Noémie… Si tes doigts te font mal, laisse tomber. Je me débrouillerai seule…
La vieille dame opina du chef sans toutefois renoncer à sa tâche. Puis elle rompit le silence complice qui s’était établi entre elles deux.
— Dis-moi, ma chérie… Tu ne m’as pas raconté qui nous recevions cette semaine.
— Ah, non ? Je le pensais pourtant, répondit Scarlett tout en poursuivant sa monotone besogne. Eh bien… Il y a nos habitués de ce début juillet : les Clairier bien sûr, les Dumesnil et leurs deux enfants.
Noémie claqua la langue contre son palais, puis elle hocha la tête.
— J’ai du mal à saisir ce qui pousse Isabelle Clairier à revenir ici tous les ans, marmonna-t-elle. Ce pèlerinage a quelque chose de morbide… Tu ne trouves pas ? Passe encore pour Serge… Il n’était que le beau-père de la petite, après tout, et il l’a à peine connue… Mais moi, à sa place, j’emmènerais ma femme passer des vacances aux antipodes…
Scarlett suspendit son geste et, les yeux perdus dans le vague, agita sa petite brosse sous son menton.
— Moi, je la comprends… On ne se remet jamais de la mort de son unique enfant, même dix ans plus tard… Je pense qu’ici, au contraire, Isabelle a tout loisir de réfléchir aux circonstances de cet affreux drame.
Noémie se garda de tout autre commentaire. Elle avait commis une gaffe en évoquant la fin tragique d’Alice Clairier et ravivé, par là même, la propre blessure de Scarlett. La vieille femme, d’un geste maladroit, tapota la main de sa belle-fille :
— Ne perds jamais espoir, Scarlett… Martin, lui, n’est pas mort. J’en suis certaine. Et il reviendra un jour… Les cartes ne cessent de me le répéter…
Même si le tarot de Noémie ne parlait qu’à sa maîtresse, la jolie rousse fut sensible aux efforts de sa belle-mère pour tenter de la consoler. Elle esquissa un piètre sourire. Toutefois, elle ne partageait pas l’optimisme affiché de la grand-mère de son fils. On ne reste pas dix ans sans donner de ses nouvelles. C’est inhumain… Or, Scarlett n’avait pas engendré un monstre. Si Martin avait toujours été un enfant puis un adolescent très particulier, sa maman se souvenait de sa sensibilité exacerbée et de son extrême gentillesse. Jamais il n’aurait supporté l’idée qu’elle pût souffrir à cause de lui. Donc…
Le regard de Scarlett s’embua.
Du coin de l’œil Noémie épiait le moindre signe de faiblesse de sa belle-fille. Frondeuse, elle décida de charcuter la gangrène des non-dits.
— Je sais à quoi tu penses, ma fille. On en a déjà discuté des centaines de, fois, mais, à mon avis, une nouvelle mise au point s’impose. Martin n’est pas mort ! scanda-t-elle. Rappelle-toi le rapport de la gendarmerie. Le service affecté aux personnes portées disparues a retrouvé ton fils quelques mois après son départ. Martin était majeur, libre donc de s’évaporer dans la nature sans donner d’adresse. Et ce fut son choix !
Scarlett se leva, tremblante, et tapa du poing sur la table. Noémie savait que cet accès de colère n’était pas dirigé contre elle mais qu’il était mu par l’incompréhension d’une mère désespérée.
— Mais pourquoi ? cria-t-elle entre deux sanglots. Qu’est-ce qu’on a pu lui faire pour mériter une telle punition ? Même si son père était dur avec lui, on était là, toutes les deux, pour arrondir les angles, non ?
Noémie dodelina de la tête. Elle avait bien sa petite idée sur la question, mais jugeait préférable de se taire. Et d’une, elle pouvait se tromper. Et de deux, quand bien même son intuition eût été avérée, Scarlett n’aurait pas supporté cette vérité-là…
La vieille femme émit un soupir. Une seule personne au monde avait vraisemblablement su la vérité au sujet du départ volontaire de Martin. Alice, la fille d’Isabelle Clairier, décédée le soir même de la disparition de son petit-fils… Si, à l’époque, l’enquête avait conclu à un concours de circonstances, il n’en restait pas moins que cette curieuse coïncidence ne cessait de tracasser Noémie depuis dix ans.
Quoi qu’il en fût, le malheur annoncé par les cartes ne pouvait frapper encore une fois les Clairier.
Quant aux Dumesnil, c’était une famille sans histoires. Certes, « Moi-je-sais-tout », alias Bertrand Dumesnil, agaçait un peu Noémie car - par déformation professionnelle sans doute - le moindre de ses actes servait de prétexte à un cours magistral… Néanmoins, l’homme paraissait brave, nonobstant ce goût immodéré pour la pédagogie.
Noémie Kerdreux dévisagea sa belle-fille. Calmée, celle-ci achevait de brosser les derniers cornichons verts.
— Nous ne verrons donc pas de têtes inconnues ? C’est dommage… J’aime bien faire de nouvelles rencontres.
— Si, rassure-toi. Un couple de Parisiens. Enfin… Quand je dis « un couple », je n’en sais trop rien. Ils m’ont demandé des lits séparés. Je leur ai réservé le penty de tante Louise.
— Quel genre ont ces gens ? insista Noémie, mine de rien.
— Oh ! Tu sais… Par téléphone, c’est difficile de juger. Ils me semblent très polis. Elle travaille dans la mode, à ce que j’ai compris. Et lui est avocat.
La vieille dame se tut alors. Les clients de cette semaine paraissaient bien inoffensifs. Pourquoi continuait-elle donc à ressentir cette sourde angoisse comme l’émergence prochaine d’un drame affreux ?
Noémie se leva et, désireuse de chasser ses idées noires, décida de regagner sa chambre pour faire un brin de toilette avant de lire le journal. Elle baragouina quelques mots bretons, se traitant de vieille folle.
Chapitre 2
Peu avant midi, une Citroën gris métallisé, stoppa au bord de l’unique route goudronnée qui traversait le village de Lostmarc’h. La voie très étroite rendait incertain le croisement de deux véhicules.
— Antonin, gare-toi un peu plus loin dans le renfoncement de la maison aux volets blancs. Elle semble inoccupée pour l’instant. Nous ne dérangerons personne.
L’homme obtempéra. Puis, il sortit de l’habitacle, contourna sa voiture et ouvrit la portière à sa compagne.
— On sort les bagages tout de suite ? demanda-t-elle en se remaquillant les lèvres devant le miroir de courtoisie.
— Non… Si tu le permets, j’aimerais marcher un peu… Cet endroit me paraît tellement improbable !
Un peu étonnée par cette remarque, la jeune femme chercha à capter le regard de son ami qui semblait fasciné par ce qu’il contemplait.
— Que veux-tu dire par « improbable » ? demanda-t-elle en se levant de son siège.
— Toi, tu connais déjà. Moi, c’est la première fois que je mets les pieds ici… On dirait un repaire de korrigans… C’est fabuleux ! Et puis, tu m’avais parlé d’un village. Mais c’est minuscule ! En dix minutes, on doit avoir toqué à la porte de toutes les maisons et salué tous les habitants !
La jeune femme éclata de rire et prit le bras de son compagnon.
— Les gens de la presqu’île sont tellement fiers de leur pays qu’ils appellent « village » le moindre hameau. Et je te signale que Lostmarc’h est l’un des plus grands !
Situé sur la pointe du même nom, Lostmarc’h surplombait la mer et dominait de sa superbe les autres villages nichés en contrebas dans les friches ou la lande.
La plupart des penty ou longères bordaient la route de part et d’autre mais un groupuscule de maisons, dont on ne distinguait que les toits, s’agrippait au flanc gauche du hameau.
Séduit, Antonin Vaugier parcourait la rue, le regard happé par ces coquettes de pierre apparente qui rivalisaient de charme pour retenir le passant.
À la courette foisonnante de fuchsias et de géraniums succédait un jardinet qui, comme un tablier fleuri, arborait, faraud, des bouquets. d’hortensias, de reines-marguerites et de crêtes-de-coq sur une surface de trois mètres carrés.
L’avocat s’arrêta devant une façade dont les deux fenêtres maquillées de rideaux de dentelle et de volets bleus rehaussaient le bistre de la pierre et le gris des ardoises serties de ciment.
— Comment peut-on vivre dans cette maison ? Elle est à peine plus longue que ma voiture !
Puis, comme si sa réflexion en appelait une autre, Antonin Vaugier fit un tour sur lui-même en sondant le village.
— À propos, où se trouve l’auberge ? Je ne vois pas de maison suffisamment grande pour accueillir un client !
Marika pointa du doigt un ancien corps de ferme rénové dont on n’apercevait que le toit.
— Regarde, en bas ! La petite crèche sert de réception et de bureau. À côté, la longère abrite la cuisine, la salle à manger et les chambres privées. Toutes les autres, réservées aux hôtes, sont disséminées dans le village.
Sa curiosité satisfaite, l’avocat proposa à sa compagne de marcher jusqu’à la pointe. Le village se terminait par un terre-plein sur lequel pouvaient stationner quelques voitures. Ensuite, une barrière interdisait l’accès aux falaises à tout véhicule. Pour atteindre le bout du monde, il fallait emprunter une étroite sente à travers les friches.
Si ces terres témoignaient d’une ancienne activité agricole, elles étaient à présent abandonnées aux halliers impénétrables. Cette ceinture de chasteté naturelle protégeait la virginité du lieu. Là croissaient et se multipliaient les prunelliers aux fleurs blanches, les ronces et fougères, les arbrisseaux buissonnants ou épineux. Puis, les taillis se rabougrirent et n’occultèrent plus la vue aux promeneurs. Là mourait la friche, ici naissait la lande. Un menhir, vestige d’antiques alignements mégalithiques en montait la garde. Antonin et Marika se turent un instant, humbles et soumis devant le mystère de cette beauté rauque.
Des vagues rose pourpre de bruyères éclaboussées de l’or des ajoncs épousaient les ondulations de la falaise jusqu’à la vénusté de la pelouse maritime. D’un accord tacite, l’homme et la femme se mirent à dévaler la lande, ivres comme des enfants, d’espace originel. Ils s’arrêtèrent épuisés et heureux, mêlant leur souffle court à la respiration du monde. Aux abords du gouffre mugissant de ressacs, la falaise semblait faire le gros dos. La pelouse maritime hérissait ses herbes hirsutes.
— Mon Dieu ! s’exclama Antonin Vaugier. Je n’aurais jamais imaginé ça !
Quand ils eurent dépassé un pan de mur en ruine, relique d’une maison de douanier, l’océan s’ouvrit devant eux. Marika s’aventura sur un éperon rocheux, large de deux mètres à peine, et qui, de chaque côté, narguait le gouffre. Sujet au vertige, Antonin n’osa pas la suivre. Il mit les mains en porte-voix et rappela sa compagne.
— Reviens ! Tu me fais peur.
Lui-même s’assit au bord de la falaise et se contenta d’embrasser l’horizon. Peu après, Marika s’installait auprès de lui.
Seuls, le Cap de la Chèvre d’un côté et, très loin à droite, les Tas de Pois bornaient la vue sur la mer d’Iroise.
La jeune femme désigna à son compagnon deux points perdus dans l’océan.
— Sein, la sudiste… Et Ouessant, la nordiste.
— On dirait le linceul du monde celte, décréta l’avocat.
La pointe de Lostmarc’h offrait un curieux contraste de paysages maritimes. Du côté nord, les falaises de grès corrigeaient leur violence en abritant de petites criques aux galets polis par une eau aigue-marine.
Au sud s’étendaient des dunes et des plages de sable fin. Pourtant ici, la rage des flots torturait leur douceur.
De très loin, la houle se formait, gonflait des murs d’eau qui se fracassaient en une écume bouillonnante.
Antonin s’amusa à suivre la course de minuscules surfeurs, en contrebas. Aucun baigneur ne leur disputait la place. Les planches, acérées comme des plumes, griffaient la page blanche de l’eau. Ces écrivains de la mer signaient parfois leur œuvre éphémère de quelque folle arabesque.
Le couple se dilua un moment dans cette parenthèse du temps puis Marika rappela à son compagnon qu’on devait les attendre pour déjeuner.
Ils se levèrent, le coeur coloré, et entreprirent le chemin du retour. Une effervescence particulière régnait dans la courette de l’auberge. Une famille débarquait bagages et valises dans un bourdonnement d’insectes. Le père, un quadragénaire portant beau un collier de barbe parfaitement taillé, distribuait ordres ou conseils au reste de l’essaim.
— Nic, aide ta sœur ! Ce sac est trop lourd pour elle.
Le Nic en question, un garçon de dix ans tout au plus, respirait à pleins poumons l’air du large, content de lui et donc de la vie.
— Papa ! Qu’est-ce que ça sent bon l’iode ! J’avais presque oublié.
Le père se redressa. Ne pouvant laisser passer ce flagrant délit d’obscurantisme, il fit choir sa valise et s’approcha de son fils.
— Nic, je te rappelle que l’iode est un métalloïde très volatil et totalement inodore ! Ce que tu sens, ce sont les gaz qui s’échappent de la fermentation des algues en décomposition.
— Amis de la poésie, bonjour ! marmonna l’effronté.
Antonin et Marika saluèrent la famille d’un signe de tête puis, alors qu’ils s’apprêtaient à rentrer dans l’auberge, la jeune femme sembla marquer un instant d’hésitation. L’avocat augmenta la pression de sa main sur l’avant-bras de sa compagne.
— Aie confiance, Marika, chuchota-t-il. Je suis là. Tout ira bien.
La jolie blonde hocha la tête et pénétra la première dans la pièce.
*
Noémie Kerdreux n’était pas mécontente, après tout, de présider au haut bout de la table d’hôtes. De chaque côté d’elle, la vieille dame avait le loisir d’examiner ces enfilades de profils sans paraître dévisager les conviés. Tout le monde, sans rechigner, faisait honneur au repas de Scarlett. Il n’était pas dans les habitudes de la maison de servir le déjeuner, exception faite le samedi, jour où les nouveaux clients chassaient ceux de la semaine précédente. Le prix de la demi-pension de rigueur comprenait le dîner pris en commun à 20 heures et la nuit. Les touristes préféraient d’ailleurs cette convention qui leur permettait de profiter pleinement de la journée entière. La plupart se contentaient d’un pique-nique à midi, vite avalé sur une plage ou au cours d’une balade. D’autres, moins nombreux et souvent plus âgés, consacraient ce temps de repos à la découverte du patrimoine gastronomique breton.
Pour l’heure, chacun se régalait dans un climat bon enfant.
Joe, pêcheur à Morgat et neveu de Noémie, était passé au cours de la matinée apporter la commande de Scarlett : une dizaine d’araignées et cinq kilos de moules.
C’étaient surtout legs « anciens » qui, contents de se retrouver après une année, animaient le repas. Néanmoins, les « petits nouveaux », l’avocat et la styliste, s’intégraient au groupe et parvenaient, aux yeux de Noémie, à ponctuer la conversation générale de remarques intéressantes.
C’est à eux que la vieille dame accordait surtout son attention. Un couple ? Noémie n’aurait trop su l’affirmer. Une grande différence d’âge séparait l’homme de la femme. Antonin Vaugier portait beau la cinquantaine. Brun aux yeux clairs, il se dégageait de cet homme un charme certain. Sa compagne, Marika Kieffer, au profil racé, pouvait avoir tout au plus une trentaine d’années. Fine et élancée, elle paraissait chercher de son regard vert très maquillé, un appui auprès de l’avocat. Jolie blonde mais peu sûre d’elle… décréta la vieille dame qui décida alors de vaincre la réserve timide de la jeune femme.
— Vous semblez connaître la région, Marika ? Je me trompe ?
Consciente d’être devenue tout à coup le point de mire, Marika s’essuya la bouche d’un coin de serviette et rougit.
— Heu… Non, Madame… Mes parents louaient souvent une maison ici, l’été, quand j’étais enfant.
— Je vous arrête tout de suite, ma petite fille ! Il est d’usage chez nous, que tout le monde s’appelle par son prénom ! Moi, c’est Noémie.
Marika Kieffer acquiesça d’un signe de tête et s’empourpra davantage encore. Antonin Vaugier, son voisin de table, eut pour elle alors un geste aussi tendre que furtif en lui caressant le cuir chevelu.
« Révise ta copie, ma vieille… », songea Noémie. « Ces deux-là entretiennent une grande complicité… On peut être amant et maîtresse sans partager pour autant la même paire de draps ni la même tranche d’âge… Ce que tu peux être conventionnelle, parfois ! C’est affligeant… »
Noémie Kerdreux fut arrachée à ses réflexions par une question que lui posait Bertrand Dumesnil.
— Savez-vous si le musée de l’École rurale de Trégarvan est ouvert aujourd’hui ? Les deux années passées, nous avons eu chaque fois un contretemps le jour où nous devions nous y rendre ! Et je tiens particulièrement à le faire visiter aux enfants.
Du côté des petits Dumesnil, la réaction ne se fit pas attendre.
— Pitié, papa ! protesta Manon. On n’a fait que de la voiture depuis ce matin. Je veux aller à la plage !
Plus rusé, le jeune Nic décocha à sa sœur un coup de coude sous la table. D’expérience, il savait inutile de fronder son pédagogue de père.
— P’pa ! Il paraît qu’il pleut mercredi. Ça serait bien sympa d’y aller ce jour-là ! Et puis comme ça, tu nous expliqueras les marées. J’ai pas bien compris… l’année dernière… ajouta-t-il, finaud.
— Je n’ai pas bien compris, rectifia Bertrand Dumesnil. Ne mange pas tes négations, voyons ! Tu offenses la grammaire ! Bon… Puisque c’est ainsi, je suis d’accord pour la plage.
Les deux enfants se lancèrent à la dérobée un regard de connivence. Ils prirent soin, cependant, de ne pas afficher en public la saveur de leur fragile victoire.
Isabelle Clairier se leva alors de table pour aider Scarlett à débarrasser les assiettes et apporter deux grandes jattes de fromage blanc coiffées de fraises, de framboises et de groseilles.
Noémie Kerdreux observait la femme de Serge. Isabelle n’avait guère changé depuis l’année précédente. Ses gestes semblaient moins saccadés, peut-être… Bien qu’elle eût, à un an près, le même âge que sa belle-fille, Isabelle Clairier, en toute bonne foi, ne soutenait pas la comparaison avec Scarlett. Le chagrin de la mort de sa fille unique avait ravagé ses traits, pourtant beaux jadis. Elle conservait cependant une élégance naturelle. La vieille dame tentait de sonder cette âme torturée.
Originaire de la presqu’île, Isabelle avait conçu très jeune Alice. Le père de l’enfant avait fui peu après ses responsabilités pour s’enticher d’une divorcée, elle-même mère de quatre enfants. Cette désertion incongrue avait durci la fière Isabelle, désormais seule pour élever Alice. Puis la petite, une fois son baccalauréat obtenu, avait désiré poursuivre une formation aux États-Unis. C’est durant cette absence de deux ans que la jeune femme avait rencontré Serge et l’avait épousé. Noémie se souvenait encore de la transfiguration d’Isabelle durant la courte période où le destin avait décidé de lâcher sa proie pour mieux l’achever ensuite à coups de crocs. Isabelle irradiait d’un bonheur nouveau au bras de son mari. Puis Alice revint, fiancée elle aussi. Cet état de grâce, suspendu au fil d’argent du temps, dura un an encore. Il se rompit brutalement avec la mort d’Alice. Et, depuis dix ans, malgré les soins de Serge, la vie d’Isabelle oscillait entre des phases d’abattement profond ou d’excitation fébrile.
Noémie souffla sur le café, trop chaud.
Isabelle, en épouse attentive, servait son mari. Pour l’heure, elle paraissait calme, presque détendue. Peut-être, après tout, se disait la vieille femme, le pouvoir de l’oubli émoussait-il les choses.
À 14h30, tous les hôtes s’étaient égaillés, qui à la plage, qui en randonnée. Les Clairier, quanta à eux, avaient préféré regagner leur penty pour se reposer.
Dans la cuisine aux plafonds bas, Scarlett finissait de nettoyer les plats qu’elle n’avait pas pu loger dans le lave-vaisselle. Sa belle-mère, assise auprès d’elle, lui commentait les nouvelles du journal qu’elle n’avait pas eu le temps de lire.
Mais Scarlett semblait distraite, elle suivait le cours de ses pensées.
D’ailleurs, la jolie rousse interrompit la lecture un peu chevrotante de Noémie.
— Tu ne devineras jamais qui j’ai aperçu ce matin en rentrant des courses. Je te le donne en mille ! Un revenant…
— Qui donc ? questionna la vieille dame, soudain plus intéressée par la conversation que par le quotidien qu’elle délaissa aussitôt.
— François !
— François… répéta Noémie sans comprendre. Scarlett, un torchon à la main, se retourna vers sa belle-mère.
— Oui, François Léchevin… Tu sais, l’ancien fiancé d’Alice et l’ex-mari d’Églantine Magnier.
Cette nouvelle ébranla Noémie Kerdreux comme l’aurait fait une secousse tellurique.
— Mais c’est épouvantable, ça ! décréta-t-elle d’une voix blanche.
Scarlett haussa les épaules. Sa belle-mère avait par trop le sens du drame et elle le lui dit. Noémie, cependant, n’en démordait pas. À l’évocation de François Léchevin se superposait le jeu de tarot si sombre qu’elle avait tiré le matin même. La vieille dame branla du chef, entêtée. D’une façon ou d’une autre, le jeune homme serait mêlé au malheur qui se préparait.
— Scarlett, décréta-t-elle, ce n’est pas la faute de ce pauvre garçon, mais il est une tragédie grecque à lui tout seul.
— Que veux-tu dire ? demanda sa bru, interloquée.
Noémie Kerdreux soupira :
— François fait partie de ces gens dont la roue du destin ne perd jamais la trace. Il n’y peut rien, le malheureux. Son karma, sans doute… Et je suppose, bien entendu, que la famille Magnier au grand complet est là aussi ?
Scarlett leva les yeux au ciel, légèrement agacée par le fatalisme de sa belle-mère. Elle vint, pourtant s’asseoir auprès d’elle et lui caressa la main d’un geste tendre.
— Que crains-tu au juste, Noémie ? Les foudres d’Isabelle Clairier ou la rencontre hypothétique entre François et le nouveau mari d’Églantine ?
La vieille dame dodelina de la tête.
— Je ne sais pas exactement, avoua-t-elle. Je me sens angoissée, c’est tout.
— Bah ! C’est ta vésicule qui te joue encore des tours. Tu as pris tes médicaments ? ajouta Scarlett en se relevant pour ranger ses casseroles dans le placard.
Noémie Kerdreux ressentit à cet instant-là le besoin de regagner sa chambre afin de fumer et de réfléchir. Il lui fallait cependant attendre le départ de Scarlett.
— Tu iras bien un peu à la plage tout de même ? risqua-t-elle. Tu as l’air fatigué. Profite du beau temps pour te détendre.
La suggestion quelque peu vénale de la vieille dame fit son chemin dans l’esprit de sa belle-fille. L’évocation d’un bain de mer illumina son regard. Toutefois, un reste de scrupule la rendait hésitante. Et si les nouveaux clients, peu familiarisés encore avec les habitudes du lieu, venaient lui demander un renseignement ?
— Ce ne sont pas des demeurés tout de même ! rétorqua Noémie. Et je suis là pour leur indiquer que le robinet d’eau chaude est celui qui porte la pastille rouge, au cas où ils ne l’auraient pas remarqué !
Aussi, vingt minutes plus tard, Noémie Kerdreux, allongée sur son lit, savourait-elle les bouffées bienfaitrices de son vice. Même la consternation dans laquelle l’avait plongée la nouvelle de Scarlett reprenait des proportions plus raisonnables. Après tout, bien des gens vivaient des situations conflictuelles sans pour autant déclencher des drames irréparables.
Dans sa précipitation à allumer sa cigarette, Noémie s’aperçut qu’elle avait oublié de prendre un cendrier. À présent que son corps endolori appréciait le confort du matelas et de l’oreiller, se lever lui aurait coûté beaucoup d’efforts. Aussi se saisit-elLe Du premier objet à sa portée, susceptible de faire office de réceptacle : son chausson. Il était temps. La longue langue de cendre s’effondra aussitôt.
Serrant la pantoufle contre sa poitrine, la vieille dame tenta de reconstruire le puzzle qui l’avait tant désarçonné tout à l’heure. François Léchevin, garçon sympathique au demeurant, avait le don de se fourrer dans des situations inextricables. Pourquoi, diable, venait-il passer ses vacances dans la presqu’île ? N’avait-il pas déjà suffisamment souffert ?
— Il doit être masochiste, murmura-t-elle.
Le caractère difficile du jeune homme faisait de lui une victime expiatoire idéale. Beaucoup de gens lui en voulaient, à commencer par Isabelle Clairier qui le rendait responsable de la mort de sa fille. La vieille dame soupira, émue comme à chaque fois qu’elle évoquait Alice, si jolie, aux vingt ans si radieux ! Un être de lumière… Que faisait-elle seule, sur la falaise, dans cette nuit de tempête ? Avait-elle glissé ? S’était-elle suicidée ? Où était François pendant ce temps-là ? S’il avait accompagné sa fiancée, le drame, peut-être, aurait été évité… Telle était du moins l’opinion d’Isabelle Clairier qui, folle de douleur, avait, le lendemain de cette tragédie, accusé ouvertement le jeune homme de son malheur.
Noémie ne pouvait tout de même pas écraser son mégot dans son chausson. Elle s’extirpa péniblement de son lit et claudiqua jusqu’à la fenêtre qu’elle ouvrit. Une douce brise marine effleura son visage. À l’horizon, le soleil jouait avec l’océan, le reforgeant dans une coulée d’un blanc métallique. La vieille dame appuya sa tête contre le chambranle de la fenêtre et ferma un instant les yeux afin de mieux goûter la quiétude du temps.
Aussitôt l’image d’un couple se tenant par la main s’imposa à son esprit. François Léchevin et sa femme : Églantine Magnier… Union aussi fugace que tumultueuse, si l’on devait apporter quelque crédit aux nombreux ragots. Leurs quinze mois de mariage s’étaient soldés par un divorce, au grand soulagement, paraissait-il, du père d’Églantine, un industriel nantais qui possédait à Morgat une résidence secondaire et dont la morgue était proportionnelle à l’immense fortune.
Noémie alluma une autre cigarette. La petite Églantine n’avait rien d’une fleur fragile. Héritière du sacré tempérament de son père, elle épousait en secondes noces, six mois après ce premier échec, un collaborateur de papa.
Noémie ne connaissait pas le jeune homme, mais avait appris que le nouveau couple venait de donner naissance à un garçon. Qu’en pensait François Léchevin ? Pas grand bien, sans doute… Impulsif et jaloux, il s’était déjà illustré, deux ans auparavant, dans un restaurant de Morgat, en prenant par le col un client qui admirait trop ouvertement sa femme et en le jetant hors de l’établissement.
Une quinte de toux déchira la poitrine de la vieille dame. À regret, elle lança par la fenêtre sa cigarette à demi consumée et tenta de reprendre haleine. Elle se dit alors que, si cela se trouvait, l’exécrable jeu de tarot, tiré le matin même, lui annonçait sa propre mort et non un malheur dont elle ne serait que spectatrice. Pour la première fois dans sa carrière de fumeuse, Noémie songea à la lointaine éventualité du recours au patch antitabac…
*
Au même moment, à Lesteven, hameau voisin de Lostmarc’h, dans un penty
