Les Treize Dimensions - Tome 2 - Maël Sargel - E-Book

Les Treize Dimensions - Tome 2 E-Book

Maël Sargel

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Beschreibung

De puissants artefacts disparaissent de la Bibliothèque des Arts Ésotériques. Jay Lokwur et Janna Lypa, formant désormais les Dyskarhus E'Vao, sont chargés de mener l'enquête. Ils découvrent alors que Dyhaso a repris des forces et que sa quête de pouvoir absolu est loin d'être terminée. Soutenu par Ekinoka et la Confrérie Nocturne, le Maléfique élabore un nouveau plan pour conquérir l'Univers. Pour ce faire, il doit s'emparer des Olkaryax, sept précieux objets éparpillés à travers les Treize Dimensions. Mais les Dyskarhus sont à ses trousses. Réussiront-ils à mettre la main sur les Olkaryax avant lui et, ainsi, empêcher le pire de se produire ? Ou laisseront-ils les Ténèbres obscurcir l'Univers ? Deuxième volet de la trilogie, ce livre raconte la suite des aventures de Janna Lypa, Jay Lokwur et leur équipe. La guerre est toujours en cours et, entre nouveaux alliés, ennemis inattendus et révélations fracassantes, les Orphelins du Ciel ne sont pas au bout de leurs peines. Cette deuxième partie est une course-poursuite interdimensionnelle, ayant pour enjeu la survie de l'Univers tel que nous le connaissons, qui vous fera voyager et découvrir plus en détail les Treize Dimensions. Créatures fascinantes, individus immortels et, bien sûr, entités divines seront plus que jamais de la partie.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sommaire

CHAPITRE 1 : L’Ombre Plane

CHAPITRE 2 : Inquiétantes Disparitions

CHAPITRE 3 : À la Poursuite d’un Fantôme

CHAPITRE 4 : Le Quatuor Légendaire

CHAPITRE 5 : La Menace se Profile

CHAPITRE 6 : Assombrissement

CHAPITRE 7 : Point de Départ

CHAPITRE 8 : Le Début d’une Quête

CHAPITRE 9 : Le Pécheur Solitaire

CHAPITRE 10 : Au Cœur du Brasier

CHAPITRE 11 : La Bête et le Chevalier

CHAPITRE 12 : Le Réveil du Feu

CHAPITRE 13 : Désarroi Spirituel

CHAPITRE 14 : Sanglante Légende

CHAPITRE 15 : Tensions Familiales

CHAPITRE 16 : Décision Royale

CHAPITRE 17 : Le Succès ou la Mort

CHAPITRE 18 : Le Combat du Millénaire

CHAPITRE 19 : Dissensions Fratricides

CHAPITRE 20 :L’Étau du Destin

CHAPITRE 21 : Les Chemins Hors des Mondes

CHAPITRE 22 : Abordage Stellaire

CHAPITRE 23 : Le Néant Fera le Tri

CHAPITRE 24 :La Richesse de l’Avenir

CHAPITRE 25 : Un Dernier Coup d’Éclat

CHAPITRE 26 : Les Secrets des Dieux

CHAPITRE 27 : Cruauté Intestine

CHAPITRE 28 : Écrasantes Révélations

CHAPITRE 29 : Prémonition

CHAPITRE 30 : Le Choc Fatal

CHAPITRE 31 : La Fin de Tout

CHAPITRE 32 : La Lumière ou les Ténèbres

CHAPITRE 33 : La Volonté Éternelle

CHAPITRE 34 : L’Obscurité Cachée

CHAPITRE 1

L’Ombre Plane

Enfin. Après des siècles d’attente, il était de retour. Le Maître était revenu chez lui, auprès de ses créations. Après tout ce temps, Yzott, le Royaume Ténébreux, avait retrouvé l’obscurité si réconfortante qui animait le cœur de son créateur et, par la même, de la Treizième Dimension tout entière.

Ofiz Kali devait bien l’avouer, il avait fini par douter de la réussite de la mission dans laquelle la Princesse de l’Ombre s’était lancée il y avait fort longtemps. Mais il avait oublié que quelques siècles n’étaient rien pour des êtres aussi puissants. Pourtant, Ofiz Kali connaissait lui aussi le goût de l’éternité.

Beaucoup des créations du Maléfique étaient dotées d’une longévité n’ayant rien à envier à celle de Ra’ad Ozzo. Certes, en comparaison des Êtres Célestes, Ofiz n’était encore qu’un nourrisson tout juste sorti du ventre de sa mère – bien qu’il n’ait jamais eu de véritables parents. Comparé aux humains d’Avva, en revanche, il était un dieu. Et pour cause, c’était en s’inspirant de son existence qu’était née l’une des divinités les plus connues de la mythologie grecque : Héphaïstos.

Ici, sur les Terres du Déchu, Ofiz Kali avait l’habitude qu’on le surnomme le Forgeron. Fabriquant les armes de son Souverain à partir du magma en fusion suintant de chaque crevasse et fissure creusées dans l’obsidienne d’Yzott depuis toujours, la similitude avec le dieu grec était en effet flagrante. Depuis les souterrains de la Treizième Dimension, Ofiz s’affairait à satisfaire Sa Sinistre Majesté. Mais voilà des siècles qu’il ne s’était plus réellement servi de sa forge.

Son atelier était son foyer, il ne remontait que rarement à la surface, vivant constamment entre la pénombre des grottes d’une noirceur inégalée et l’irradiante chaleur émanant des lumineuses rivières de lave qui serpentaient à travers tout le Domaine du Mal.

Depuis la disparition de Dyhaso, lors des Premiers Temps Sombres, lorsque le fourbe Lowylyk Lypa puisa dans un pouvoir qu’il ne maîtrisait pas pour l’enfermer dans une prison mystique, Ofiz Kali, comme tous ses congénères d’Yzott, avait perdu de vue tout objectif de vie. Son existence consistait à servir son Maître, mais en l’absence de ce dernier, son rôle devenait bien dérisoire. Bien sûr, les armes qu’il concevait n’étaient pas uniquement destinées à Dyhaso, la Treizième Dimension était peuplée de nombreux guerriers. Mais tant qu’Ekinoka n’avait pas trouvé le moyen de venir en aide à son mentor, Yzott et ses habitants étaient restés en retrait afin de ne pas attirer l’attention de l’Assemblée Céleste.

Ofiz forgea néanmoins quelques sabres et épées à destination des Serviteurs Obscurs, ces humains que la femme-serpent avait rassemblés pour l’aider dans sa quête. Cependant, à l’instar des armes qu’il fabriquait, les Serviteurs Obscurs n’étaient que des outils qu’Ekinoka n’hésita pas à utiliser le moment venu. Et puis, ils étaient faibles et mortels. Mourir fut d’ailleurs leur seule véritable utilité, car cela leur permit d’emprunter le Tunnel des Morts pour ramener le corps d’Ikaxa E’Tudzyu à leur maîtresse alors que les frontières interdimensionnelles avaient été fermées par Iwav. Mais c’était une autre histoire, qui appartenait désormais au passé. Une histoire dans laquelle Ofiz Kali aurait aimé jouer un rôle plus important.

Toutefois, lorsque les forces en présence sont des ombres munies de griffes et de magie noire ou encore des soldats entièrement faits de roche quasiment indestructible, les services d’un forgeron n’ont pas beaucoup de raisons d’être sollicités. Qu’iraient faire Eleco-Yralok et Eleco-Zahvëlir avec des épées ou des armures ? Elles n’en avaient tout simplement pas l’utilité. En tout cas, c’était ce qu’il pensait jusqu’à ce que les deux armées à la redoutable réputation revinssent vaincues de la Cinquième Dimension.

Ce jour-là, à Yzott, nombre de sentiments contradictoires se mêlèrent dans les âmes impures de ses résidents. Alors qu’il venait tout juste d’être délivré, le Maléfique avait été défait. Alors qu’on l’imaginait déjà pourfendre Iwav et prendre le contrôle de l’Univers, il fut contraint de battre en retraite, vaincu par la Chasseuse de Spectres. Malgré sa puissance et ses sanglantes armées, il avait échoué à anéantir les Forces de la Lumière. Évidemment, Ikaxa E’Tudzyu n’avait pas agi seule, loin de là. Les Êtres Célestes eux-mêmes étaient intervenus, ils avaient même pris part au conflit en personne en pénétrant dans la Treizième Dimension pour libérer leur sœur, Moann, l’Omnisciente, du Donjon de la Forteresse Funèbre dans lequel elle était emprisonnée depuis la destruction de Jyolark. Les zones d’ombre sur la façon dont ils s’y étaient pris n’avaient par ailleurs toujours pas été éclaircies. Mais ça, Ofiz n’en savait rien, il n’était qu’un forgeron cloîtré dans les souterrains de l’enfer.

Cependant, en dépit de son humilité vis-à-vis de son Maître et de ses pairs, celui-ci semblait lui accorder une confiance certaine. D’une part, parce qu’il l’avait lui-même créé. D’autre part, parce qu’il venait de lui confier une tâche d’une extrême importance.

En revenant d’Avva, après la bataille de la plage, Dyhaso et Ekinoka n’étaient pas rentrés seuls. Ils avaient rapporté avec eux deux choses particulièrement précieuses : Karagixu E’Rok, la légendaire épée de Lowylyk Lypa puis de son disciple Jay Lokwur ; ainsi que la Pierre de l’Éternité, jusque-là incrustée dans sa garde, un des objets les plus puissants de l’Univers, capable, d’après les dires, d’exterminer Iwav lui-même. Ofiz ne savait pas ce qu’était devenue la Pierre, elle était probablement en train d’être étudiée par Dyhaso en préparation de son nouveau plan pour faire choir le Tout-Puissant de son trône. En revanche, il savait parfaitement où se situait l’arme avec laquelle Janna Lypa avait pourfendu Dyhaso et aspiré une partie de son âme.

Effectivement, le Forgeron maniait actuellement la lame ayant appartenu au Gardien de Begalux durant si longtemps. Le dernier affrontement l’avait endommagée et elle avait perdu une partie de ses propriétés mystiques. Tant mieux, car elle en avait obtenu d’autres. En fait, si Dyhaso avait confié l’arme à Ofiz Kali, c’était pour qu’il la reforge en une toute nouvelle épée, dont il se servirait pour combattre la Lumière. Selon lui, il y avait une forme d’ironie poétique dans le fait de prendre sa revanche sur ses ennemis en utilisant la lame qui l’avait transpercé.

Car, évidemment, même si tout le monde à travers les douze Dimensions pures pensait qu’il avait été terrassé pour de bon, le Déchu n’avait pas prévu d’abandonner. Il avait d’autres plans en tête. Il venait de retrouver sa liberté et il comptait bien en profiter.

Après un interlude inattendu, la guerre qu’il avait déclenchée des siècles plus tôt venait de reprendre son cours. Et elle était loin d’être terminée.

Dans la Forteresse Funèbre, l’antre du Mal, au cœur du Royaume Ténébreux, un pas boiteux se faisait entendre dans les interminables escaliers, résonnant entre les murs d’obsidienne. C’était un son que l’on avait l’habitude de discerner dans les couloirs de la Forteresse, mais qui avait dernièrement laissé place à un silence bienvenu durant quelque temps. Lorsqu’il avait enfin repris, la respiration sifflante accompagnant systématiquement le boitillement avait doublé d’intensité. La créature qui cherchait le moins à se faire remarquer entre ces murs était paradoxalement celle dont on détectait le plus facilement la présence.

Hodomok avait passé un certain temps en convalescence après l’évasion de Moann. Il n’était pas encore tout à fait remis de sa rencontre avec les Êtres Célestes. Habituellement, il aurait puisé dans l’énergie d’Yzott pour accélérer sa guérison, mais Dyhaso avait déjà du mal à recouvrer ses propres forces, le Majordome était loin d’être la priorité. Depuis que le Pyramirion Noir avait repris sa place au centre de la Table Sombre grâce à Eniomel, les choses s’amélioraient. Le Déchu semblait mieux se porter de jour en jour et l’état de Hodomok n’empirait pas. Après être resté alité durant une période, il pouvait désormais se mouvoir et même se déplacer. Bien sûr, il ne marchait pas tout à fait normalement, mais il n’avait jamais su le faire. Son corps asymétrique l’en empêchait.

Il avait été plus qu’heureux de retrouver son Maître et plus ravi encore de constater que celui-ci portait toujours sa première création dans son cœur. À l’inverse de ce à quoi il s’attendait, il ne l’avait pas rabroué d’avoir échoué à défendre la Forteresse Funèbre, mais l’avait au contraire rassuré et lui avait apporté les soins dont il avait besoin. Le Majordome était toujours aussi dévoué, si ce n’était plus. Lorsqu’il fut en état de parler aussi clairement que sa mâchoire atrophiée le lui permettait, il fit part de ses suspicions à Dyhaso.

Depuis quelque temps, il le savait, quelque chose se cachait au sein des Ténèbres, quelque chose qui échappait même à la vigilance du Raorvo. Hodomok ignorait de quoi il s’agissait, mais il savait que quelque chose d’inquiétant était à l’œuvre, au cœur même de la Forteresse. Le Maléfique ne parut aucunement surpris par les propos du domestique. Il avait lui aussi capté une énergie étrange émaner de son monde. Il se demandait encore comment son père, ses frères et ses sœurs avaient pu pénétrer dans la Treizième Dimension aussi facilement. Eniomel n’avait pu échapper aux défenses d’Yzott lorsqu’elle était venue à sa rencontre, ce qui confirmait qu’elles étaient toujours en place et fonctionnelles. Les Êtres Célestes n’auraient jamais pu réussir à faire évader Moann sans une aide interne. En l’absence de quelconque indice, Dyhaso mettait pour l’instant cette affaire de côté, se contentant de rester le plus vigilant possible. En réalité, actuellement, il était encore faible et il avait autre chose en tête. Il était occupé à mettre en place sa nouvelle stratégie.

En fait, dans la Forteresse Funèbre, ces derniers temps avaient été rythmés par la convalescence et le repos. La dernière bataille avait grandement affaibli les Forces du Mal. L’arrivée d’Eniomel avec le Pyramirion Noir et son intégration à la Confrérie Nocturne avaient amélioré les choses, mais Balgord, Violaz, Iqwy, Aldya et Warkx se remettaient tout juste de leur défaite à Avva. Contrairement à leur Maître, leurs blessures physiques n’étaient que superficielles voire inexistantes. Kerberos et les Mimar leur avaient donné du fil à retordre sur le champ de bataille, mais ils s’en étaient sortis assez facilement en prenant la fuite, après avoir ôté la vie au capitaine des Cerbères. Cette attitude avait légèrement déçu Dyhaso mais il ne les tenait de toute façon pas en très haute estime. Celle qui avait été profondément contrariée, en revanche, fut bien évidemment la fondatrice de la Confrérie Nocturne.

Depuis leur retour, Ekinoka n’avait quasiment pas quitté la Chambre d’Ébène, la pièce de la Forteresse s’apparentant à ses quartiers personnels depuis la libération de Dyhaso. Elle ne laissait entrer personne d’autre que son Maître. La Confrérie pensait qu’elle avait simplement du mal à digérer que la quête qu’elle avait menée durant sept cents années terrestres se soit terminée par un pareil fiasco. Elle qui rêvait depuis tant de temps de dominer l’Univers aux côtés de son mentor, la voilà revenue au point de départ.

Mais la réalité était tout autre. Il y avait un peu de vrai dans les spéculations de ses camarades ; Ekinoka n’appréciait pas la défaite, mais elle avait néanmoins confiance en Dyhaso. Elle savait que ce n’était pas la fin et, qu’un jour, son rêve se réaliserait. En vérité, si elle passait ses journées enfermée dans la Chambre d’Ébène, c’était parce que cette pièce avait été spécialement conçue pour elle. L’énergie qui y régnait était similaire à celle qui lui avait donné naissance, lorsque la Pierre de l’Éternité avait été transportée à Avva par Lowylyk Lypa, créant ainsi les perturbations interdimensionnelles dont avaient résulté les pouvoirs de Jay Lokwur et d’Ekinoka. Et c’était justement à cette source mystique qu’elle devait sa survie.

Lors de la bataille, elle était parvenue à manipuler la Pierre de l’Éternité. Elle, qui n’avait rien d’une Céleste ni même d’une Semi-céleste, elle qui était née sur le monde de l’Ignorance, dans le ventre d’une mortelle inconnue et insignifiante, avait tenu au creux de sa main une puissance dépassant l’entendement. Son lien particulier avec la Pierre était l’unique raison pour laquelle elle avait survécu.

Mais depuis, hélas, un mal bien mystérieux s’était emparé d’elle, que seule l’atmosphère de la Chambre d’Ébène semblait apaiser. Parfois, elle se sentait en parfaite santé, mais de temps en temps, une crise l’assaillait, la faisant atrocement souffrir. En un instant, elle avait l’impression d’être dépossédée de toute sa magie, que son énergie mystique lui était retirée de force avant de lui être rendue en moindre quantité. Elle sentait qu’elle avait perdu en puissance, mais elle n’en parlait à personne, surtout pas à Dyhaso. Elle ne voulait pas que son Maître la sache faible. Elle l’avait assez déçu comme ça, elle devait se montrer forte pour ce qui allait suivre. Elle devait se tenir prête.

Arrivé au bout de son interminable ascension, Hodomok frappa à la porte de la Chambre. Le son de sa respiration envahissait tout l’étage et Ekinoka, couchée sur son lit, réprima une grimace de dégoût. Elle n’aimait pas qu’on la dérange dans ses quartiers, mais elle détestait encore plus devoir faire face à cette immonde créature cabossée et écœurante.

— Votre Seigneurie ? lui parvint une voix abjecte et fatiguée.

— Quoi ? gronda-t-elle, se retenant de ne pas lui jeter un sort d’attaque simplement pour assouvir son envie de l’entendre dégringoler les innombrables marches qu’il avait mis si longtemps à gravir.

— Ofiz Kali est là, Votre Seigneurie.

— Et alors ?

— Sa Sinistre Majesté m’a envoyé vous quérir pour vous montrer ce que le Forgeron lui a apporté.

— J’arrive, grommela Ekinoka en se levant difficilement de son lit, le vertige dû à la crise qu’elle venait d’avoir se dissipant peu à peu.

Malgré son état de santé, la métamorphe dépassa rapidement le domestique et parcourut l’escalier le plus rapidement possible afin de mettre un maximum de distance entre elle et l’immondice qui tentait maladroitement de suivre la cadence derrière elle.

Lorsqu’elle arriva dans la Salle du Trône, Ofiz Kali avait déjà quitté la Forteresse Funèbre. Dyhaso, quant à lui, se tenait à sa place habituelle, au-dessus de la Table Sombre, irradiant la pièce de l’énergie noire se dégageant du Pyramirion. Entre ses mains, le Déchu tenait une épée rangée dans un élégant fourreau, qu’il admirait avec des yeux pétillants.

Il avait retrouvé des forces depuis sa défaite, son visage et son corps avaient repris formes, bien qu’il fût toujours un peu fébrile. Il avait expliqué à son apprentie que la partie de son âme qui avait été absorbée par Karagixu E’Rok ne pourrait jamais totalement se reconstruire. Il était condamné à vivre avec cette faiblesse pour toujours. Mais lorsqu’il prendrait le contrôle des Treize Dimensions, tout ceci ne serait plus qu’un lointain souvenir sans importance. Il allait devenir l’être suprême, la créature la plus puissante de l’Univers, et il s’apprêtait justement à lui dévoiler comment il comptait s’y prendre.

— Ah, te voilà ! l’accueillit-il, le visage radieux.

— Bonjour, Maître, le salua-t-elle en inclinant respectueusement la tête. Vous vouliez me montrer ce que le Forgeron vous a apporté ?

— En effet, fit-il en caressant délicatement le fourreau de l’arme qu’il avait entre les mains, tandis que le pas boiteux de Hodomok se rapprochait. C’est une pure merveille…

Essoufflé et suant à grosses gouttes, le Majordome apparut à l’entrée de la Salle du Trône en faisant une révérence.

— Votre Sinistre Majesté, s’inclina-t-il en écartant ses affreux bras asymétriques.

Par respect pour son Maître qui semblait apprécier la compagnie de cette horrible chose, Ekinoka se retint de le congédier brutalement.

— Rassemble la Confrérie, lui ordonna Dyhaso. L’heure n’est plus au repos.

— Bien, Majesté.

Sans avoir pu reprendre son souffle, Hodomok quitta donc les lieux, au plus grand soulagement d’Ekinoka.

Dyhaso se leva de son trône pour se diriger vers elle.

— Toutes les âmes que cette lame a fustigées se retourneront bientôt contre ceux qui l’ont maniée, déclara-t-il en brandissant solennellement sa nouvelle arme. Même dépourvue de la Pierre de l’Éternité, cette épée renferme une puissance incomparable, mon Apprentie. Une puissance dont je vais me servir pour anéantir nos ennemis. Je vais utiliser la colère de toutes ces âmes emprisonnées par les Gardiens et les Chasseurs de Spectres pour assouvir ma vengeance.

— Cette épée doit contenir une énergie incommensurable, acquiesça la femme-serpent, faisant onduler ses cheveux verts autour de son visage en hochant la tête. Elle ne s’appelle pas Karagixu E’Rok pour rien.

— C’était son nom, en effet. Mais elle n’est plus la même, à présent. Elle n’appartient plus à Jay Lokwur et elle ne sera plus jamais maniée par Janna Lypa. Elle a été reforgée, refaçonnée. La Mangeuse d’Âmes n’existe plus, elle a brûlé dans les flammes souterraines du Royaume Ténébreux. Et, de ses cendres, est née…

D’un geste magistral, il tira l’arme du fourreau, laissant apparaître sa lame étincelante et l’essence insondable en émanant.

— La Régicide.

— La Régicide ? répéta Ekinoka.

— Oui. Car c’est avec elle que je vais occire le Monarque Éternel et m’emparer des Treize Dimensions.

À l’entente de ces paroles inspirantes, un sourire naquit sur les lèvres de la métamorphe. Son maître avait un plan. Les Ténèbres étaient de retour. Enfin, ils allaient prendre leur revanche.

— Vous avez reforgé l’épée du Gardien ? remarqua Aldya en entrant dans la Salle du Trône, accompagnée de ses camarades.

— Ce n’est plus Karagixu E’Rok, précisa Dyhaso en se dirigeant vers son trône pour commencer la réunion.

— En effet, la Pierre de l’Éternité n’est plus dans sa garde, constata Eniomel.

L’immortelle maîtresse de Ra’ad Ozzo n’avait pas côtoyé le Gardien bien longtemps, mais elle savait garder en tête les détails importants. Elle n’avait jamais observé cette arme de ses propres yeux avant d’arriver à Yzott, mais c’était grâce à ses capacités de voyance que Jay Lokwur avait pu la retrouver. Qui plus est, en tant qu’experte en artefacts anciens, elle savait reconnaître au premier coup d’œil un objet aussi puissant et légendaire que la Pierre de l’Éternité.

— La Pierre ne nous sera d’aucune utilité pour le moment, indiqua Dyhaso en rangeant la Régicide dans son fourreau et en s’installant, tandis que la Confrérie Nocturne prenait place autour de la Table Sombre.

— Et pourquoi cela, Votre Majesté ? demanda Warkx derrière son casque lui masquant le visage. Un objet contenant un tel pouvoir nous serait probablement utile pour anéantir les Forces de la Lumière.

— Si nous avions les moyens de le manier comme bon nous semble, certainement. Mais la Pierre de l’Éternité a été endommagée au cours de la dernière bataille et toutes mes tentatives de recourir à ses pouvoirs ont été infructueuses. Je crois… qu’elle ne veut pas qu’on l’utilise.

— Qu’elle ne veut pas, Votre Majesté ? s’interloqua Balgord.

— Oui. La Pierre est « vivante » et dotée d’une volonté propre. C’est elle qui décide qui peut s’en servir et non l’inverse. Après avoir passé autant de siècles enfermé à l’intérieur, je la connais mieux que quiconque et croyez-moi lorsque je vous dis que nous n’en tirerons rien. En tout cas, pas pour l’instant.

— D’accord, alors que fait-on ? Vous semblez avoir recouvré vos forces, Maître. Cela signifie-t-il que nous repartons en guerre ? s’impatienta Violaz, les canines sorties, sa soif de sang devenant de plus en plus intense.

— Plutôt en quête, sourit Dyhaso avant de se tourner vers l’aînée de la Confrérie. Et ton expertise, Eniomel, nous sera plus que jamais nécessaire.

— Que dois-je chercher ? interrogea l’intéressée en fronçant légèrement les sourcils.

— Tout ce qui nous sera utile pour effectuer le Rituel de l’Unité comme il se doit.

Dyhaso se réjouit intérieurement en voyant que l’annonce eut l’effet escompté. Les yeux de tous les membres de la Confrérie Nocturne s’écarquillèrent, y compris ceux d’Ekinoka, dont le visage afficha également de la fierté et une confiance absolue envers celui qui présidait la Table Sombre.

— Voilà qui est intéressant, dit enfin Iqwy, en s’avançant sur son siège et en pinçant son habituel chapeau noir du bout des doigts.

— Il va nous falloir… de l’aide, hésita Eniomel.

— J’ai des alliés bien placés, ne vous en faites pas, rassura le Maléfique de manière évasive.

— Et de la Liqueur d’Oracle, ajouta l’immortelle. En grande quantité.

— Il y en a plein les Cryptes. Voh’ohr t’indiquera le chemin.

— Vous êtes certain de vouloir faire ça, Votre Sinistre Majesté ? questionna Balgord d’une voix vacillante.

— Iwav ne me laisse pas le choix. S’il refuse de me laisser prendre le contrôle de son Univers, alors je créerai le mien, comme je l’ai fait il y a tant d’éternités en engendrant Yzott. Seulement, cette fois, mon Univers dévorera les leurs à jamais.

La fin de cette phrase fut presque interrompue par une alarmante sensation mettant les sens de Dyhaso en alerte. S’attardant sur ce sentiment, il leva une main vers la Confrérie Nocturne pour les empêcher de dire quoi que ce soit tandis qu’il se concentrait.

— Que se passe-t-il, Maître ? s’inquiéta Ekinoka.

— Quelque chose veut entrer.

Au même moment, le pas boiteux de Hodomok se fit entendre à nouveau et il fit irruption dans la Salle du Trône, le souffle court.

— Votre Sinistre Majesté, respectables Seigneuries, salua-t-il révérencieusement les membres de la Table Sombre. Je me permets d’interrompre cette assemblée…

— Parle, somma Dyhaso, sa voix emprunte de l’autorité suprême qu’il exerçait sur toute chose en ces lieux.

— Quelqu’un souhaiterait vous rencontrer, vénérable Maître.

— Je sais. J’ai senti sa présence. Il n’a pas pu passer les défenses, lui non plus, fit-il en adressant un rapide regard à Eniomel. Mais j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’une chose que d’une personne.

— Je crois qu’il est un peu des deux. J’ai pu l’apercevoir à travers le Raorvo.

— D’où vient-il ?

— Jyolark, Votre Majesté.

— Je croyais que la Forêt Infinie avait été détruite, lança le Maléfique en se tournant vers son apprentie.

— C’est le cas, Maître, lui assura-t-elle. En tout cas, autant qu’une Dimension protégée par les Êtres Célestes puisse l’être.

Dyhaso se concentra sur ce qu’il éprouvait.

— Je sens… une énergie étrange. À la fois familière et inconnue. Comme une sorte d’essence céleste ayant été… ternie, contaminée. C’est intrigant…

— C’est peut-être encore un piège des Êtres Célestes, spécula Aldya.

— Il n’y a qu’un moyen de le savoir.

D’un claquement de doigts, Dyhaso fit apparaître l’intrus en plein milieu de la Salle du Trône. Comme Eniomel quelque temps plus tôt, l’individu se matérialisa dans les airs avant de se réceptionner sur la Table Sombre, juste à côté du Pyramirion Noir. Le silence régna un instant, tandis que la Confrérie Nocturne observait attentivement la créature, sur ses gardes.

Il s’agissait d’un être humanoïde de taille moyenne, entièrement composé de bois, ressemblant quelque peu à un pantin, mais dont la noirceur des yeux n’inspirait guère confiance. Ses cheveux pouvaient être assimilés à des feuilles mortes, des mêmes couleurs jaunâtres, orangées ou marrons que les branches et les végétaux semblant le vêtir.

Il porta son sombre regard sur Dyhaso, mais ne dit rien.

— Qu’es-tu ? l’interrogea ce dernier.

— Mon nom est Crufeuille, répondit-il avec une voix similaire à celle d’un humain, quoiqu’un peu rauque.

— Je ne t’ai pas demandé qui tu es, mais ce que tu es.

— Je viens de Jyolark, la Deuxième Dimension. Je suis né de l’écorce souillée du Chêne Sanctuaire, des ruines de la Forêt Infinie.

— Es-tu un enfant de Moann ?

— Je crois que la Force Interdimensionnelle m’a donné vie lorsque mon double est mort, afin de maintenir l’équilibre des éléments.

— Tu es un Mimar ?

— Une Mimar a bien été tuée durant la bataille du cimetière, intervint Ekinoka, corroborant les propos de l’inconnu. Driam, la Mimar de la Terre.

— Alors, tu serais une copie de Driam, créée par la Force Interdimensionnelle pour maintenir les incarnations des éléments au nombre de quatre ? résuma Dyhaso.

— Je dirais plutôt que je suis son opposé, précisa Crufeuille.

— Comme un double maléfique ?

— C’est cela.

— Tu as frappé à la bonne porte, s’amusa le maître des lieux. Nous aimons tout ce qui est maléfique, ici. Mais que faisais-tu depuis tout ce temps ?

— J’errais simplement sans but au milieu des cendres de la Forêt Infinie.

— Qu’est-ce qui t’a poussé à venir ici, alors ?

— Tout était calme, jusque-là. Hormis quelques animaux malades, dépérissant jour après jour, j’étais l’unique forme de vie subsistant dans la Deuxième Dimension. Puis, les Êtres Célestes sont arrivés.

— Les Êtres Célestes ? s’avança Ekinoka. Que veulent-ils ?

— Rebâtir Jyolark.

— C’était à prévoir, commenta calmement Dyhaso d’un air imperturbable.

— Ils ne m’auraient pas laissé en vie s’ils avaient détecté ma présence, je le sais, reprit Crufeuille. Je suis né des Ténèbres. La Lumière ne doit pas m’atteindre, elle est toxique pour moi. Je l’ai sentie émaner d’eux et de toutes les autres Dimensions. J’ai donc été contraint de me réfugier ici. Je vous en conjure, laissez-moi me joindre à vous. Je vous aiderai à anéantir la Lumière.

Dans une attitude satisfaite, Dyhaso posa les coudes sur les accoudoirs de son trône pour croiser les mains devant lui.

— Nous t’accueillerons avec joie, mon ami. Nous nous apprêtons justement à nous lancer dans une quête et nous avons plus que jamais besoin d’alliés.

Avec un sourire, il écarta les bras à l’attention de la Confrérie Nocturne.

— Qu’en pensez-vous ?

Violaz, son instinct félin refaisant surface, laissa de nouveau apparaître ses canines aiguisées, avant de déclarer :

— Partons en chasse.

CHAPITRE 2

Inquiétantes Disparitions

Jusque-là, Jay Lokwur cherchait à ménager son adversaire. Il la jaugeait, l’étudiait, pour voir ce qu’elle avait appris depuis leur dernier combat, si elle s’était améliorée. Les failles dans sa défense étaient nombreuses, mais elle possédait ce don si particulier de transformer ses points faibles en forces. Après s’être affrontés tant de fois, Jay connaissait par cœur les techniques et le style de combat de celle qui lui faisait face. Il était donc tout à fait serein lorsque leurs lames se croisaient, s’entrechoquant dans un son mélodieux. Il gardait souvent une main dans le dos, ce qui lui valait l’agacement de son adversaire. Tant mieux, c’était le but recherché. Il voulait la déstabiliser, afin d’évaluer sa réaction.

Elle était loin d’être le pire ennemi qu’il eut combattu, mais elle n’était pas non plus le meilleur. C’est pourquoi il se contentait de faire quelques pas calculés pour esquiver les assauts et de parer certains coups avec son épée quand cela s’avérait nécessaire.

Son épée…

Ce n’était pas son épée. C’était une jolie lame, certes, mais ce n’était pas la sienne. Ce n’était pas l’arme qu’avait confectionnée son maître il y avait des siècles, celle avec laquelle il avait mis fin aux Premiers Temps Sombres avant de la lui léguer. Celle avec laquelle il avait gardé la Prison des Âmes et protégé Janna Lypa. Celle avec laquelle il avait fait face aux Ténèbres. Celle avec laquelle la Chasseuse de Spectres avait pourfendu le Maléfique, devenant ainsi la Sauveuse de l’Univers. Ce n’était pas Karagixu E’Rok. Et pour cause, cette dernière avait disparu dans le chaos de la dernière bataille, probablement emportée par les Forces du Mal dans leur antre diabolique.

Peut-être préparaient-elles leur prochain méfait en ce moment-même, car personne ne pouvait formellement affirmer que le Déchu et ses alliés avaient été définitivement vaincus. Mais, même si les Forces des Ténèbres avaient survécu, Jay doutait qu’elles soient en mesure de riposter après l’écrasante défaite qu’elles avaient fraîchement essuyée. En tout cas, pour le moment, tout était calme.

Mais Karagixu avait disparu et le poids de la Mangeuse d’Âmes au creux de sa main lui manquait terriblement.

S’égarant subrepticement dans les méandres de ses pensées, son attention s’éloigna un instant du combat. Ce fut le moment dont son adversaire profita pour lancer un assaut bien placé. À la dernière seconde, Jay réagit et esquiva l’attaque de justesse en se penchant en arrière. Le mouvement fut si brusque qu’il sentit les vertèbres de son dos craquer. La lame lui frôla le visage, manquant de peu de lui arracher le nez, lui coupant au passage quelques mèches blondes.

Sans perdre de temps, il dévia l’épée de son adversaire avec la sienne et effectua un saut périlleux arrière pour s’éloigner du danger le plus rapidement possible. Ce faisant, son long manteau noir glissa sur le sol en soulevant quelques grains de poussière qui se reflétèrent sous le faible et surnaturel éclairage si singulier de ces lieux.

Elle est douée, pensa-t-il.

Un mélange de fierté et d’embarrassement se mêlait en lui. Son relâchement momentané lui avait presque coûté son nez. Ce n’était pas le bon exemple à montrer à son élève. Le maître ne pouvait se laisser vaincre par sa disciple. Il ne devait pas non plus lui dévoiler ses failles. En tout cas, pas aussi tôt.

La formation des Dyskarhus E’Vao, les Orphelins du Ciel, était encore récente. Même s’il savait que Janna avait du mal à s’adapter au déroulement particulier du temps dans cette Dimension, les années d’expérience de Jay l’aidait à aborder le sujet avec plus de discernement. Voilà un point sur lequel le maître dépassait grandement l’apprentie. Ce n’était pas le seul, évidemment.

Janna avait de nombreux progrès à faire et Lokwur comprenait parfaitement ce qu’une jeune fille élevée depuis toujours comme une humaine d’Avva pouvait ressentir en se faisant tout à coup embarquer dans un univers aussi vaste que celui englobant les Treize Dimensions. Il avait ressenti la même chose lorsque Lowylyk l’avait pris sous son aile, des siècles auparavant. Bien qu’aujourd’hui il s’était habitué à cette vie remplie de monstres et de magie, il n’oubliait pas pour autant sa nature de né-mortel. Avant sa rencontre avec Lowylyk, sur cette plage désormais souillée par les affres de la récente bataille, il était exactement comme elle : un gamin perdu dans un monde dans lequel il n’avait jamais réellement su trouver sa place. Il savait à quel point, pour quelqu’un ayant grandi dans la Dimension de l’Ignorance, tout ceci pouvait être déroutant au début. Et, bien que le temps s’écoulât différemment à Begalux, il avait bénéficié de plusieurs siècles pour apprendre et assimiler les propriétés des mondes qui l’entouraient. Du reste, même s’il avait été enrôlé dans une guerre mystique dès son adolescence, durant les Premiers Temps Sombres, il était surtout resté à Begalux durant les siècles suivants. Janna, elle, avait déjà traversé de nombreuses Dimensions, effectué une épopée extraordinaire et combattu aux côtés d’armées venues des quatre coins de l’Univers pour défaire le mal absolu. Pour une jeune femme qui venait tout juste de perdre sa mère dans d’atroces circonstances et qui avait été abandonnée par son père des années plus tôt, Jay Lokwur concevait que cela faisait beaucoup à encaisser. Mais Janna tenait bon. En réalité, elle semblait plus motivée que jamais, comme si elle avait enfin trouvé un sens à sa vie. Voilà encore un sentiment que le Gardien connaissait bien.

La perte de leurs parents était un élément qui les avait énormément rapprochés. Même si les circonstances de la disparition de leurs géniteurs respectifs étaient tout à fait différentes, entre orphelins, ils se comprenaient. Ils avaient d’ailleurs décidé de faire de cette faiblesse une force en adoptant le nom de « Dyskarhus E’Vao ».

Désormais, et depuis la fin du premier acte de cette guerre entre le Bien et le Mal, ils formaient les Orphelins du Ciel et s’étaient donnés pour mission non seulement de veiller sur la Quatrième Dimension de Begalux – honorant, pour l’un, l’héritage de son maître défunt et, pour l’autre, celui de son ancêtre céleste, Stepïas, Maîtresse de la Prison des Âmes en son temps –, mais également sur l’ensemble des autres Dimensions pures.

En voyant les dégâts causés par la dernière belligérance dimensionnelle, les Êtres Célestes confièrent au Dyskarhus la tâche de se tenir à l’affût de n’importe quel bouleversement ébranlant l’Équilibre Interdimensionnel. En haut lieu, on savait que Dyhaso s’était probablement réfugié à Yzott avec ses armées et qu’il attendait simplement le bon moment pour frapper de nouveau. Aussi, des précautions devaient être prises. Les Dyskarhus E’Vao étaient une sorte d’unité d’élite, chargée de surveiller, d’enquêter ou de combattre tout type de dérèglement dimensionnel. Ils avaient déjà été amenés à investiguer sur quelques mystères inquiétants, mais ces affaires s’étaient révélées être de fausses alertes. Pour l’instant, le calme régnait.

Il était vrai que diriger une Dimension était déjà un fardeau suffisamment lourd à porter pour ne pas avoir à y rajouter le poids d’une mission de surveillance à échelle cosmique, en particulier pour deux humains d’Avva, dont un né-mortel. Mais les Dyskarhus ne se plaignaient pas, au contraire, ils étaient honorés de la confiance que leur portait l’Assemblée Céleste. Iwav et ses enfants étaient fiers du travail magistral qu’avaient accompli le Gardien et la Chasseuse de Spectres jusqu’à maintenant. Après tout, ils avaient mis en déroute l’être le plus puissant de l’Univers après le Monarque Éternel. Bien sûr, ils avaient reçu de l’aide de la part des divinités, mais ils avaient mené la plus grande partie de leur mission quasiment en solitaire, soutenus uniquement par une petite poignée de Cerbères et accompagnés des quatre Mimar de Moann.

D’ailleurs, en ce moment, c’était surtout sur le projet de restauration de Jyolark que se penchaient les Êtres Célestes. Ils avaient d’ores et déjà commencé à s’atteler à la tâche, mais un travail colossal les attendait encore. Reconstruire une Dimension était un exercice demandant énormément de temps et d’énergie, même pour des entités aussi puissantes. Pendant qu’ils travaillaient ensemble pour rebâtir le domaine de l’Omniscience, ils laissaient donc l’Univers entre les mains des Dyskarhus, tout en gardant un œil sur leurs activités depuis les cieux comme ils l’avaient toujours fait, bien entendu.

— Si tu veux, la prochaine fois, nous pouvons utiliser des épées en bois, nargua Janna Lypa, un sourire malicieux irradiant son joli visage.

Elle était vêtue de la tunique de combat que lui avait offert Kerberos avant de se lancer à la poursuite d’Ekinoka à ses côtés. Elle la gardait non seulement pour rendre hommage à son camarade défunt, mais aussi pour son côté tactique. Dans sa main droite, elle tenait fermement l’arme blanche avec laquelle elle venait de frôler le visage de Jay et, dans sa main gauche, l’Écu Invincible, également offert par l’ancien Kerberos. Ses magnifiques cheveux argentés étaient coiffés en une natte bien serrée serpentant sur son épaule droite. Quelques mèches dissidentes tombaient sur son front moite, témoignant de l’intensité de l’entraînement auquel elle s’adonnait depuis le début de la journée. Elle souffla dessus pour s’en débarrasser.

— C’est pour tes cheveux que je dis ça, ajouta-t-elle narquoisement. Ça m’ennuierait que tu finisses chauve à cause de moi.

Elle raffermit sa position défensive quand Jay se releva, laissant pendre son épée au bout de son bras, comme si le combat était terminé.

— Que t’ai-je répété sur le respect et la discipline ? soupira-t-il dans une attitude pédagogue.

— Oui, je sais. Quand nous sommes en entraînement, on oublie les familiarités, récita-t-elle en levant les yeux, imitant la voix de son mentor. Tu es le maître et je suis l’apprentie.

Croisant les pieds devant elle en inclinant la tête et écartant les bras, elle caricatura une révérence, puis s’excusa sur un ton théâtral :

— Pardonnez-moi, Maître. Je suis incorrigible. Cela ne se reproduira plus.

Jay réprima un sourire. Il était sincèrement amusé par l’attitude de Janna, mais il ne pouvait se permettre de le montrer. Il se rappelait les séances d’entraînement avec son propre maître. Si Lowylyk avait toujours été tendre avec lui, jamais il n’aurait eu les capacités de prendre sa succession. Même si Janna était une Lypa, les Êtres Célestes ne seraient pas toujours à ses côtés pour guider sa main. Quand le danger se présenterait de nouveau, elle devrait être prête. Lokwur l’avait déjà vue mourir une fois, il ne tenait vraiment pas à ce qu’une telle atrocité se reproduise.

— C’est sérieux, tu sais.

Le sourire de Janna disparut lorsqu’elle se redressa.

— Oui, je sais. Désolée.

Elle comprend vite, songea Jay. Elle sait que certaines limites doivent être imposées.

— Alors…, retrouva-t-elle son espièglerie. On y retourne ?

Cette fois, Lokwur ne put contenir son rictus. Il se mit en position de combat, prêt à reprendre l’entraînement. Mais au moment où les deux guerriers s’apprêtaient à s’élancer courageusement, ils furent interrompus par une voix qu’ils connaissaient bien.

— Gardien, Ikaxa, les interpella Nabolis. Nous avons reçu un message à l’attention des Dyskarhus. Kerberos m’a chargée de venir vous chercher.

La blanche créature canine avait gardé les traces du dernier affrontement. Grâce à ses aptitudes hors du commun et les soins prodigués par ses congénères, elle s’était rapidement remise de ses blessures mais la profonde brûlure provoquée par la foudre demeurerait marquée à jamais sur la peau de son visage. Depuis la Bataille d’Avva, son regard semblait constamment embrumé par une certaine tristesse. Certes, elle avait sauvé la vie du Gardien et de ses troupes en s’interposant entre l’éclair de Dyhaso et eux, mais elle se sentait responsable de la mort de l’ancien Kerberos, tué par Violaz à sa place car elle était trop faible pour se défendre elle-même.

Enfin, tout ceci appartenait au passé. Aujourd’hui, elle était le bras droit du nouveau Kerberos et assistait régulièrement les Dyskarhus E’Vao dans leurs missions.

— Nous arrivons immédiatement, fit Jay Lokwur avant de se tourner vers Janna Lypa. Je crois que je prendrai ma revanche une autre fois.

— Donc tu admets que tu as perdu ? lança-t-elle en faisant se rétracter l’Écu Invincible dans son gant.

— Je ne me bats jamais pour de vrai contre toi, rétorqua-t-il en rangeant son épée dans le fourreau placé dans son dos. Par conséquent, je ne peux ni perdre ni gagner.

— À quoi sert de se battre, alors ?

— À apprendre de ses erreurs et à les corriger. C’est tout le principe d’un entraînement.

Cette réponse sembla convenir à Janna car elle ne répliqua rien et, considérant la discussion close, suivit Nabolis et Jay à l’extérieur de la salle d’entraînement.

Sur le chemin, le trio emprunta les passerelles reliant les parois du puits sans fond qu’était Begalux, passant au-dessus et à côté des innombrables cellules renfermant les monstres les plus abjectes des Treize Dimensions. Leurs abominables cris perçaient les murs et auraient glacé le sang à n’importe quel mortel. Janna avait mis un certain temps à s’y habituer et, encore aujourd’hui, elle avait parfois du mal à supporter ces hurlements.

Elle n’avait jamais connu la Prison des Âmes abritant Eleco-Yralok, mais pour avoir vu des Tudzyu de très près, elle imaginait qu’une énergie plus néfaste encore suintait des murs lorsque l’Armée des Ombres hantait ces lieux. Toutefois, depuis qu’Ekinoka l’avait libérée, cette obscurité s’en était allée avec elle. Quelques Tudzyu dissidents, retardataires ou perdus avaient été arrêtés par les Cerbères et les Dyskarhus depuis la Bataille d’Avva, mais la plupart d’entre eux s’étaient probablement réfugiés à Yzott, aux côtés de leur créateur blessé.

Au bout du chemin, ils débouchèrent dans la salle dans laquelle Ikaxa avait été reçue et interrogée lors de sa première venue à Begalux. Dans cette pièce, le nouveau Kerberos les attendait.

Il était plus jeune mais semblait plus féroce encore que l’ancien, pourtant réputé pour sa juste sévérité. Ses yeux étaient rouges, comme la plupart des Cerbères, et son poil d’une noirceur n’ayant rien à envier à l’obsidienne du Royaume Ténébreux.

— Ah, vous voilà, les accueillit-il sans un sourire.

Sa voix grave se répercutait sur les parois de la grotte leur servant de salle de réunion.

— Bonjour, Kerberos, le salua Jay. Nabolis nous a dit que nous avons reçu un message.

— En effet. Nous avons une nouvelle mission pour les Dyskarhus.

— De la part de qui ? voulut savoir Janna.

— Theol Lobio, déclara Kerberos sans cesser de froncer les sourcils. Il requiert votre présence à la Bibliothèque des Arts Ésotériques sans délai.

À l’entente du nom du Bibliothécaire, Lokwur ne put s’empêcher de grimacer. Les souvenirs de sa dernière rencontre avec Theol Lobio lui revinrent à l’esprit et il se demanda comment celui-ci allait réagir en le revoyant pénétrer dans la Bibliothèque.

— Vous vous connaissez, je crois ? poursuivit Kerberos, à qui l’expression faciale du Gardien n’avait pas échappée.

Ce dernier poussa un léger soupir.

— Hélas, oui.

Pour se téléporter à la Bibliothèque des Arts Ésotériques, nul besoin de Nylahys, de l’Astrolabe d’Aiglarion ou d’un quelconque gadget magique. Située dans un lieu hors de l’espace et du temps, à cheval sur les Treize Dimensions, la Bibliothèque était accessible grâce à des portails disposés dans chaque Dimension pure. Et bien sûr, Begalux en faisait partie. Il suffit donc aux Dyskarhus de traverser le portail interdimensionnel pour se retrouver en cet endroit à l’écart de tout, suspendu au-dessus du vide.

— Ouah, s’exclama Janna Lypa lorsque ses pieds foulèrent le sol de la cour de la Bibliothèque. C’est… merveilleux.

La jeune femme était ébahie par l’aspect surnaturel de l’édifice et de l’atmosphère qui l’englobait. Ici régnait une sérénité sans pareille, renforcée par le silence et l’unique présence des deux individus au milieu du vide.

— Ne te fie pas aux apparences, mon Apprentie, la prévint son maître, qui ne partageait visiblement pas son enthousiasme. Ici, tout est fait pour t’embrouiller l’esprit et te tenir à l’écart.

Il pointa un doigt vers les deux statues en or représentant des smilodons et semblant garder les immenses portes du bâtiment.

— Ces deux matous, par exemple, ne sont pas aussi dociles qu’on pourrait le penser.

Un frisson lui parcourut l’échine en repensant à son affrontement contre Smilo et Sabre lors de sa dernière visite.

— Cet endroit est si calme, remarqua Janna. Nous sommes seuls ? Je pensais que Theol Lobio nous accueillerait en personne. Nous accourons sans rien savoir, ce serait la moindre des choses, vous ne pensez pas ?

— Theol Lobio ne peut quitter la pénombre de la Bibliothèque. On raconte qu’une malédiction l’oblige à y demeurer pour l’éternité. S’il fait un pas à l’extérieur, des brûlures insupportables calcinent sa peau, le contraignant à faire immédiatement demi-tour. Et pour l’avoir vu de mes propres yeux, je peux t’affirmer que c’est la vérité.

— Charmant… Alors, on fait quoi ? On frappe à la porte pour signaler notre présence ?

— Oh, je suis certain qu’il sait déjà que nous sommes là.

Sur ces mots, Jay avança vers les majestueuses marches menant à l’entrée, gardant constamment un œil sur les sculptures dorées, suivi de près par Janna. Arrivé en haut des escaliers, il leva le poing mais avant d’avoir pu frapper, les portes s’ouvrirent en grinçant.

Au cœur de l’obscurité se dessina alors la silhouette de celui qui avait requis leur présence. Lobio n’avait pas changé depuis sa dernière rencontre avec Lokwur. Son teint pâle maladif était toujours aussi dérangeant, son style vestimentaire n’avait pas bougé et ses petites lunettes rondes lui donnaient l’air d’un intellectuel, ce qu’il était sans aucun doute. Droit comme un piquet, ses mains jointes au niveau de sa poitrine, sa posture traduisait une assurance certaine, cachant probablement d’affreuses incertitudes. Sous ses moustaches, sa bouche se tordit lorsque sa voix résonna entre les allées rectilignes de la Bibliothèque.

— Vous avez donc reçu mon message.

— On nous l’a transmis, confirma Jay d’un air tendu.

Sans quitter sa position d’une droiture impeccable, Theol tourna la tête vers Janna.

— Bonjour, cousine.

— Cousine ? s’interloqua-t-elle, sincèrement étonnée.

— Oui, vous n’êtes pas au courant ? Je croyais que votre nouveau maître vous aurait donné quelques cours de généalogie.

— Vous êtes un Lypa ?

— Disons que nous avons un ancêtre commun. Je descends de deux lignées divines : Stepïas d’un côté, Raebus de l’autre. L’incarnation de la Rigueur est bien votre ancêtre, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Ce qui, je pense, m’autorise donc à vous appeler « cousine ». Enfin, si vous n’y voyez aucune objection.

— Je n’en vois pas. C’est simplement un peu… déroutant.

— Je comprends.

L’expression du Bibliothécaire changea légèrement, passant subtilement de la politesse au mépris, quand il tourna la tête vers le Gardien.

— Et vous, comment dois-je vous appeler ? Gardien ? Voleur ? Pilleur ? Escroc ?

Lokwur arbora une moue embarrassée. Il ne pouvait pas contredire son hôte. Après tout, il était vrai qu’il s’était introduit ici pour commettre un forfait, il était normal que sa victime lui en veuille encore.

— Je vous assure, Theol, que si j’ai fait ce que j’ai fait, c’était pour d’excellentes raisons.

— Je sais, lâcha Lobio d’une voix teintée d’exaspération, en levant mollement une main. C’était pour sauver l’Univers, pour garantir le bien commun…

— Je n’avais aucun intérêt personnel à dérober votre bien.

— Mais ceux pour qui vous l’avez fait en avaient un, et même plusieurs.

Jay Lokwur observa un instant Theol Lobio en silence. Mieux valait changer de sujet dès à présent ou les esprits risquaient de s’échauffer rapidement.

— Pourquoi nous avoir appelés ? demanda-t-il.

— Vous êtes les Dyskarhus E’Vao. Les nouveaux protecteurs de l’Univers. C’est à vous que nous devons faire appel lorsque quelque chose menace l’Équilibre Interdimensionnel.

— C’est à peu près cela. Que s’est-il passé ?

— Une disparition.

— Qui a disparu ? s’empressa de demander Janna.

— Pas « qui », précisa Theol. « Quoi ».

Il fit un geste pour les inviter à entrer.

— Suivez-moi.

En franchissant le seuil, Jay déglutit, se souvenant sa désagréable et unique aventure au cœur de la Bibliothèque des Arts Ésotériques. Il s’était égaré, en proie à un sortilège de confusion particulièrement puissant, et avait terminé otage avant que son acolyte lui sauve la mise. Il ne tenait vraiment pas à réitérer l’expérience. Prenant son courage à deux mains et suivant l’exemple d’Ikaxa, il s’élança tout de même dans la fantastique pénombre du bâtiment.

Étonnamment, son esprit ne fut pas assailli d’un brouillard cérébral irrésistible ni d’une angoisse inexpliquée, comme la dernière fois. Ce coup-ci, tout semblait clair. Du moment qu’il suivait Theol Lobio, il n’avait rien à craindre. Ils atteignirent d’ailleurs l’emplacement recherché en quelques instants seulement, ce qui contrastait de nouveau avec la dernière expérience de Lokwur.

— Nous y voici, indiqua Lobio en dirigeant une main vers une étagère vide.

Étrangement, Jay reconnut cet endroit.

— Je suis déjà passé par ici, dit-il en posant les yeux sur une étiquette estampillée « le Grimoire Mystique ». Mais la dernière fois, il y avait un livre à cet emplacement.

— Bravo, vous êtes très perspicace, ironisa Theol. Le Grimoire Mystique a disparu.

À cette annonce, les yeux du Gardien s’écarquillèrent.

— Et… c’est grave ? hésita Janna.

— Le Grimoire Mystique est un des ouvrages les plus complets qui existent concernant les pratiques ésotériques, expliqua Theol. Il regroupe des milliers de techniques mystiques, de rituels, de recettes de potions… Provenant de la Magie Pure comme de la Magie Défendue. Entre de mauvaises mains, il pourrait faire des ravages indicibles. C’est pour ça qu’il était exposé ici, à l’abri des oreilles et des regards malveillants. Mais, à présent, il n’est plus là et je n’ai aucune idée d’où il se trouve.

— Attendez, reprit Jay, pourquoi n’êtes-vous pas intervenu ? Il est très difficile de passer outre votre surveillance, je sais de quoi je parle.

— Je n’ai ressenti aucune présence, j’ai juste constaté la disparition en faisant l’inventaire. Comme vous l’avez dit, quelqu’un a su tromper ma vigilance, ce qui est particulièrement remarquable. Mais ce n’est pas tout. Le voleur ne s’est pas contenté d’emporter le Grimoire Mystique avec lui. L’Écharde du Destin s’est, elle aussi, volatilisée.

— Il faut être vraiment doué pour s’introduire dans la Bibliothèque des Arts Ésotériques et repartir avec deux artefacts si puissants sans éveiller le moindre soupçon, réfléchit Lokwur à voix haute.

— Je vous le confirme. Nous avons affaire à un professionnel.

— Vous avez une idée de qui pourrait être derrière ce méfait ? interrogea Janna.

— Allons… Ça me paraît assez évident, non ? Le Grimoire Mystique et l’Écharde du Destin sont passés de mains en mains à travers les millénaires, mais avant d’atterrir ici, un seul individu convoitait ces objets ancestraux plus que tout. Un individu tout aussi vieux qu’eux. Un individu qui a de l’expérience dans le domaine. Un individu qui a dû arnaquer l’Univers entier au moins dix fois déjà, ne serait-ce que pour satisfaire son ego démesuré. Un individu sans scrupule, qui ne recule devant rien pour assouvir sa cleptomanie sans fin. Un sempiternel renégat. Un immortel voleur.

Comprenant où voulait en venir leur hôte, le maître et l’apprentie échangèrent un regard en haussant les épaules, prononçant en chœur le nom de celui que tout le monde soupçonnait :

— Ra’ad Ozzo.

CHAPITRE 3

À la Poursuite d’un Fantôme

— Où est Ra’ad Ozzo ?

Bien qu’il l’entendît être prononcée pour la première fois à voix haute, c’était une question qui avait maintes fois taraudé l’esprit de Jay Lokwur depuis qu’il avait quitté le sempiternel renégat pour aller récupérer Karagixu E’Rok, alors entre les mains d’Ioa. Et force était de constater qu’il n’avait aucune réponse à cette interrogation.

Après l’aide précieuse que Ra’ad leur avait apportée dans le récent conflit, Jay avait estimé que celui-ci avait bien mérité un peu de repos. Bien sûr, le Gardien n’était pas dupe, il savait à quel point l’allégeance d’Ozzo pouvait être chancelante. Par conséquent, lorsque le calme était revenu, il avait tout de même décidé de garder un œil sur lui. Néanmoins, étonnamment – ou pas –, la signature mystique du collectionneur immortel demeurait introuvable, même avec les nouvelles responsabilités que lui avaient octroyées les Êtres Célestes en lui confiant la direction des Dyskarhus E’Vao. Après réflexion, la surprise de Jay laissa place à la résignation. Ra’ad Ozzo avait vécu des milliers de vies et savait parfaitement comment passer inaperçu. Il était indéniable qu’il aimait parfois se mettre en avant et qu’il avait le goût de la mise en scène, mais il n’était pas réputé pour son courage ou sa fidélité à toute épreuve. L’éternel mage préférait rester dans l’ombre et il ne s’en cachait pas. Ce n’était d’ailleurs pas un hasard s’il avait élu résidence dans la Dimension de l’Ignorance. Il n’était donc finalement pas si étonnant que Jay ne parvienne pas à retrouver sa trace.

Il avait hésité à lui rendre visite en personne à Avva, dans son palais dissimulé par une bicoque au milieu des bois, afin de prendre de ses nouvelles, pour savoir ce qu’il était advenu d’Eniomel et de sa collection après l’affrontement fatidique qui avait eu lieu sur cette plage et qui avait chamboulé l’Univers à jamais. Puis, là encore, il s’était résigné. Entre les devoirs qu’il avait envers Begalux, les missions qu’il devait mener en tant que Dyskarhus et l’entraînement de Janna à superviser, il n’avait pas vraiment de temps ou d’énergie à consacrer à Ra’ad Ozzo. De toute façon, il avait sûrement pris la fuite nul ne savait où au moment-même où le Gardien et les Cerbères l’avaient quitté, craignant que la bataille qui se profilait ne vienne bouleverser son confort de vie. C’était là sa façon de procéder : lorsque les choses devenaient trop compliquées, il fuyait simplement. Avant de réapparaître au moment où on s’y attendait le moins.

Alors, était-il de retour ? Était-ce vraiment lui qui avait volé le Grimoire Mystique et l’Écharde du Destin à la Bibliothèque des Arts Ésotériques ? Jay voulait croire que le temps passé aux côtés d’Ikaxa et des Forces du Bien l’avait changé, mais en réalité il doutait fortement qu’un être aussi ancien puisse évoluer si rapidement.

Le moins que l’on puisse dire est que Ra’ad Ozzo était un collectionneur passionné. Et, Lobio avait raison, il ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’il convoitait. Qui plus est, comme il l’avait raconté au Gardien, il avait déjà cherché à dérober l’Écharde du Destin, mais s’était fait surprendre par le Bibliothécaire, qui lui avait laissé sa liberté en échange du Pyramirion Noir. Pyramirion qu’il avait de nouveau subtilisé, avec l’aide de Jay, quelque temps plus tard. Avec un passif comme le sien, il était donc tout à fait naturel que les suspicions s’orientent en priorité dans sa direction. Comme l’avait dit Theol, seul un professionnel aurait pu réussir un coup pareil. Et Ra’ad Ozzo était sans aucun doute le cambrioleur le plus expérimenté des Treize Dimensions.

Toutefois, un soupçon d’espoir soufflait à Lokwur qu’il y avait une chance pour qu’il soit innocent et que sa disparition inexpliquée n’ait aucun rapport avec celle, tout aussi soudaine, du Grimoire Mystique et de l’Écharde du Destin. Alors, est-ce qu’Ozzo avait replongé dans ses anciens travers ? Ou est-ce que tout ceci cachait autre chose de plus inquiétant ?

— Gardien !

La voix de Theol Lobio l’extirpa de ses réflexions.

— Je vous ai posé une question.

— Une question dont je ne connais pas la réponse, rétorqua-t-il après s’être râclé la gorge.

— En êtes-vous bien sûr ? insista Lobio en plissant les yeux d’un air accusateur.

— Me traiteriez-vous de menteur ?

— Pardonnez-moi de ne pas vous croire sur parole. De voleur à menteur, il n’y a qu’un pas, qui se franchit généralement très facilement.

Jay soupira.

— Écoutez, j’ai saisi. Vous m’en voulez de vous avoir volé, ce que je comprends tout à fait. Je m’excuse sincèrement pour ça mais je n’avais pas vraiment le choix. Encore une fois, c’était…

— Pour le bien de l’Univers, je sais.

— Exactement.

— Mais ça ne répond pas à ma question.

— Je ne sais pas où est Ra’ad Ozzo.