Les vagues de la vie - Jean-Pierre Beaujean - E-Book

Les vagues de la vie E-Book

Jean-Pierre Beaujean

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Beschreibung

Le nom imaginaire Louis Pirlot est un personnage dont les étapes de la vie ou vagues de la vie ont été réellement vécues. Le roman retrace les bouleversements, les déboires, les joies d'une existence qui se déroule sur une durée de 21 ans. Louis Pirlot nait durant la guerre de 1940, son histoire se termine lorsqu'il reçoit son diplôme d'instituteur en 1963. Mais sa vie traversera la Belgique, le Congo, la Suisse, l'Italie, la Hollande en rencontrant des difficultés et des bonheurs, souvent seul pour les affronter. Ce roman est une véritable école de la vie, avec ses creux et ses moments d'exubérance. L'écriture se veut rapide pour donner à chaque vague une sorte de suspense.

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Seitenzahl: 526

Veröffentlichungsjahr: 2020

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A Raoul Vaneigem qui m’a appris à aimer la langue française.

Sommaire

Premières vagues.

1. Ougrée - Octobre 1942.

2. Ougrée - Avril 1943.

3. Ougrée - Décembre 1944.

4. Bruxelles – Mars 1944.

5. Bruxelles – 1945.

6. Bruxelles - 1946.

7. Bruxelles - 1947.

8. Bruxelles – été 1947.

9. Bruxelles – 1948.

10. Bruxelles – Fin 1948.

11. Bruxelles – 1949.

Deuxièmes vagues

12. Vol vers Léopoldville – 1949.

13. Léopoldville – 1949

14. Nioki – 1949

15. Kutu – 1949

16. Nioki – 1950.

17. Nioki – 1951.

18. Léopoldville - 1951

19. Villars sur Ollon – 1952.

Troisièmes vagues.

20. Léopoldville – 1952

21. Léopoldville - 1953

22. Léopoldville – Limete – 1954

23. Limete - 1955

24. Muanda – 1955

25. Léopoldville – 1955 -1956

Quatrièmes vagues

26. Bruxelles - 1956

27. Bruxelles – 1957

28. Sart Custinne - 1957

29. Klosters – 1957

30. Bruxelles – 1957-1958

31. Bruxelles - 1959

Cinquièmes vagues

32. Domburg - 1959

33. Nivelles – 1959 - 1960

34. Domburg – 1960

35. Kandersteg – 1960

36. Bruxelles - 1960

Sixièmes vagues

37. Nivelles - Paris– 1960 – 1961

38. Marina di Massa – 1961

39. Nivelles – 1961 – 1962

40. Montreux – 1962

41. Stresa – 1962

42. Montreux – 1962

43. Bruxelles - Nivelles – 1962

Dernières vagues

44. Bruxelles – 1963

Premières vagues.

1. Ougrée - Octobre 1942.

La première femme que j’ai connue, et c’est bien naturel, fut ma mère.

Enfin, l’ai-je connue ? Souvent ma vie fut solitaire. Seul avec mes pensées et mes actes, il n’est pas facile de partager avec d’autres. Et puis les autres ils n’en n’ont rien à branler.

Au fil des ans, j’ai appris à la connaître jusqu’à ses presque 92 ans. Et là, usée elle m’a quitté. Toute sa vie, partagée entre le désir de bien faire et celui de me mettre devant mes responsabilités avec tous les dégâts que cette éducation peut engendrer. A la longue, les difficultés deviennent des avantages et vous aident à vous fabriquer une carapace pour affronter les vagues de la vie.

Ma mère était pourtant très attentionnée, trop possessive, indépendante, d’un caractère fort et battant, et toujours prête à tout pour me donner le meilleur. Elle le croyait sincèrement. Toujours sûre de ce qu’elle pensait et disait péremptoirement. Pour moi, elle aurait tout consacré pour autant que j’accepte ses décisions.

Pour moi elle a surtout été castratrice. Heureusement, j’en suis sorti, mais pas toujours indemne, parfois sur la crête de la vague, souvent dans son creux. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que je suis arrivé sur la plage, là où la vague s’étale et finit sa course folle.

Pendant longtemps j’ai été le bon petit garçon à sa maman, obéissant, ne cherchant pas à lui déplaire. Mais avec le temps, moi aussi j’ai profité des circonstances parfois difficiles pour prendre mon indépendance et me construire mes propres idéaux.

Dans les premiers mois de la vie, on est attaché à sa mère par ce cordon ombilical qui pendant neuf mois vous lie à elle. Vous êtes inconscient, confortablement installé dans le liquide amniotique. Nourri, dorloté, bien au chaud.

Vous grandissez, sans le savoir, jusqu’au jour où vous poussez la tête, puis le corps et les jambes et vous vous retrouvez dehors dans un monde nouveau. Et tout d’un coup vous vous mettez à pleurer, à crier comme pour manifester votre mauvaise humeur d’être dehors.

Louis Pirlot est né. Je suis né, semblant crier « vive la liberté ». Ce n’est que plus tard que je me rendrais compte que dans la vie on est toujours le prisonnier de soi-même ou de quelqu’un d’autre. Le chemin est long, l’horizon est à l’infini. Le médecin coupe, d’un geste sec, ce cordon qui vous a entretenu et soudé à un être cher dont vous dépendiez.

J’étais empoigné dans des mains inconnues qui me lavaient des souillures du corps de ma mère. Et déjà seul, recroquevillé dans un petit lit d’hôpital, fatigué de ce début de vie, je me suis endormi.

Ma mère Hélène, jolie petite femme blonde, mince avant sa grossesse, avait vingt six ans. Fille unique et au caractère ambivalent, à la fois tendre et dure. Elle avait perdu sa mère Madeleine très tôt suite à un cancer du sein. C'est son père Léopold qui l'éleva.

Elle manifestait une adoration pour son grand-père Gustave, homme paisible, grand et fort, dont le visage buriné s’ornait d’une moustache aux boutsrelevés.

Elle avait épousé mon père William deux ans plutôt. Fils d’Auguste Pirlot mon grand-père. William avait deux sœurs Annette et Lucienne.

Mon père et ma mère s’étaient rencontrés lors d’un bal juste avant que la guerre de 40 n’éclate. William avait des cheveux noirs sur un crâne déjà bien dégarni, une moustache noire et drue lui donnait, avec son allure mince, l’aspect d’un jeune premier comme Clark Gable dans ses premiers films.

Après un mariage simple, vu la situation économique difficile et les affres de la guerre, ils emménagèrent dans une petite maison de briques rouges, constituée d’un rez-de-chaussée, d’un étage et d’un grenier sous le toit de tuiles brillantes.

Située au fond d’une impasse de laquelle on pouvait apercevoir un fleuve paisible: la Meuse. Elle coulait tranquillement et dans l'onde glissante se reflétaient les embrasements rougeoyant des hauts fourneaux. A l’arrière, une petite cour jouxtait un vaste verger planté de pommiers, de poiriers et de pruniers. Autour quelques maisons, dont pour certaines, il ne restait que les murs.

Les autres avaient été bombardées par l’occupant allemand.

Mon père, William, ma mère Hélène et ma petite personne toujours dans la bulle que formait son ventre, nous vivions à Ougrée, commune de la principauté de Liège. Une cité ouvrière aux rues étroites dont les petites maisons sombres donnaient une atmosphère de tristesse.

Mes parents l’avaient louée au début de la guerre et y vivaient lors de ma naissance.

Hélène avait étudié la dactylographie et la sténographie à l’école Meysman. Elle avait un travail de secrétaire dans une petite société industrielle proche des hauts fourneaux. La métallurgie fonctionnait très bien en ce temps de guerre pour approvisionner l’armée ennemie qui exigeait une productivité accrue pour construire les armes. Hélène a arrêté de travailler peu de temps avant que je ne pousse le nez hors de son ventre.

William grâce à des études d’architecte et d’ensemblier-décorateur à l’Institut Saint Louis officiait dans un bureau d’architecture de la ville de Liège. Il gagnait bien sa vie malgré la situation économique difficile due aux restrictions de cette fichue guerre.

A cette époque où l’approvisionnement n’était pas toujours facile, où le rationnement avait réduit fortement les besoins, nous ne manquions de presque rien. Les autres membres de la famille n’habitaient pas loin, dans les campagnes environnantes où ils avaient des fermes et des cultures. Mes parents partaient chaque week-end, de jour, à cause du black out, avec la vieille Citroën noire.

Ils allaient chercher des légumes frais, des œufs, du beurre et des portions de viande ou de la volaille chez leurs cousins fermiers. Ils leur offraient ou leur vendaient à un prix dérisoire ces marchandises. Ils revenaient avant la nuit tombante pour éviter les contrôles, le marché noir étant très surveillé.

Ce vingt-sept octobre 1942, dans la journée, les premières contractions se sont manifestées.

Elles furent de plus en plus fortes en fin d’après-midi et c’est vers vingt heures que ma mère perdit les eaux.

Mon père venait de rentrer de son travail et avait rassemblé dans une valise en carton brun quelques vêtements, des langes en fine batiste et de la layette tricotée par la famille en vue de l’heureux évènement. La clinique n’était pas très éloignée et en voiture le trajet n’avait pris que dix minutes.

Ma mère fut logée dans une petite chambre. Une sage femme rondelette, serrée dans une tenue d’une blancheur impeccable s’occupait de l’installer le plus confortablement possible dans un lit aux barreaux de fer.

Mon père rangeait les affaires dans une armoire métallique. Il était apparemment calme. Très attentionné, plaçant des coussins dans le dos de sa femme pour soulager les contractions. La tension grandissait pourtant au fil des heures.

Il était minuit vingt-deux à la grande horloge blanche aux aiguilles noires de la chambre qui marquait chaque minute d’un toc désagréable. La lumière était blafarde, les murs jaunis par le temps, les tentures tirées pour éviter que, de l’extérieur, on puisse la discerner. Cette nuit d’octobre 1942 où les frissons de l’automne et la pluie enveloppaient l’atmosphère, où les troupes d’Hitler occupaient le pays, où nous vivions la guerre depuis mai 1940, ma mère me mettrait au monde avec un grand cri.

Qu’elle drôle d’idée de naître pendant une période troublée. Notre pays vivait sous l’occupation allemande, notre roi avait capitulé et était prisonnier en Autriche. La Shoa faisait ses tristes victimes et emportait des hommes, des femmes et des enfants dans les camps de concentration et d’extermination. Et moi, j’arrivais inconscient de ce monde brutal qui allait me saisir.

Malgré les milliers de personnes qui s'étaient déplacées vers le sud de la France, nous étions restés dans notre pays qui avait vu les envahisseurs s’installer en maîtres et nous étions entourés de décombres dus aux bombardements. Un triste désastre, des meurtrissures dans les corps et les âmes où il fallait trouver des plages souriantes à cette vie.

Le médecin accoucheur n’avait pas eu beaucoup de difficultés, je me présentais bien, la tête en avant. Mon père avait enfilé une blouse blanche trop large pour lui.

Soutenant la tête et le haut du dos de ma mère, il lui disait : « pousse, pousse, plus fort », alors que le médecin lui demandait de respirer profondément et d’expirer par saccades. Ces efforts ne furent pas trop longs et lorsque la délivrance fut là, le calme est revenu.

Mon père est sorti de la chambre, fier d’avoir un garçon qui se prénommerait Louis.

Dans le couloir, il n’a pu s’empêcher de bourrer une pipe, de gratter une allumette, de sentir le culot s’échauffer dans sa main, d’aspirer une longue bouffée et de regarder les volutes de fumée s’élever vers le plafond grisâtre avec satisfaction.

.

Je dormais paisiblement, comme esseulé au côté de ma mère qui guettait ma respiration. L’infirmière a éteint la lumière, seule une petite veilleuse est restée allumée.

Mon père a passé la tête.

Tout était calme. Il est retourné dans le couloir.

Il s’est endormi dans la salle d’attente au fond d'un vieux fauteuil en simili cuir troué, la pipe éteinte mais encore chaude au bout de sa main gauche.

Au petit matin, j’ai commencé à gigoter. Mon ventre criait famine. Je me suis manifesté par des bruits de succion, lançant mes bras dans tous les sens, cherchant une présence.

N’y avait-il personne, étais-je seul ? L’infirmière rondelette m’a pris dans ses bras chaud et ronds, je cherchais son sein désespérément écartant les doigts pour le saisir.

Ma mère s’était réveillée, elle a ouvert sa chemise de nuit, elle a sorti un gros sein gonflé de lait. Je me suis installé confortablement, la bouche aspirant le téton, je tirais avec ardeur son mamelon, les mains s’accrochant à la peau blanche. J’allais connaître le plaisir d’être nourri au lait maternel pendant six mois. J’aimais le goût légèrement sucré de cette boisson nourrissante, la douceur et la chaleur de ce contact avec la peau.

J’accumulais inconsciemment une certaine volupté lors de chaque tétée.

Aujourd’hui encore, lorsque je vois une femme aux seins gonflés, je ressens des picotements dans les doigts et j’ai envie de les caresser, les palper, les sucer.

Au bout de trois jours, nous sommes rentrés à la maison.

Dans ma chambre, contiguë à celle de mes parents au premier étage, j’ai découvert le lit en bois qui sentait bon la cire. Mon père, ébéniste, avait construit avec amour ce premier meuble pour ma venue. Il était simple, taillé de barreaux plats dans un chêne foncé.

Les murs étaient tapissés d’un papier à fleurettes bleues et des tentures jaunes garnissaient la fenêtre dont les carreaux du bas portaient un voile de coton. Une petite commode et une lingère complétaient le décor de cette petite chambre.

Je me sentais plutôt bien, mes nuits étaient paisibles, mes repas laitiers réguliers sauf que j’avais un peu mal au niveau du zizi.

D’ailleurs, lorsque j’avais fait pipi, Hélène me lavait chaque fois avec beaucoup soin. Elle manipulait mon petit engin avec une attention toute particulière. Ce n’est que bien plus tard que j'ai compris. J’avais été circoncis par le médecin accoucheur quelques jours après ma naissance.

Il était juif et avait prétexté que c’était plus sain, que cela éviterait les adhérences et que le sexe serait plus beau en grandissant. Il avait, en plus, insinué que les femmes appréciaient cela beaucoup plus lors des rapports amoureux. Ce qu’il avait omis de dire c’est que ce rite était inscrit dans l’histoire juive et que pendant la guerre, la chasse était ouverte, la circoncision était un moyen de reconnaître ceux qui faisaient partie de cette grande famille. Heureusement, ma mère était catholique, mais pas souvent pratiquante. Heureusement, mon père n’était pas circoncis et lors de contrôle et de rafles, nous n’avons jamais été inquiétés.

Avec le recul, j’ai découvert que ce médecin n’avait pas tort. Ce n’est que bien plus tard que je me rendis compte que mon sexe, tel qu’il était, assurait un atout dans mes rencontres.

Les six premiers mois de ma vie furent un mélange de soins attentifs, de visites familiales et de premières découvertes de ce monde dans lequel j’allais grandir.

Passer des bras de ma grand-mère paternelle Mariette, un peu gaga, qui béatifiait devant mon petit minois et mes cheveux blonds, aux genoux pointus de ma tante Lucienne qui me gratouillait le menton en disant « giligili, fais risette à tantine », çà commençait à bien faire et j’avais un malin plaisir à leur pisser dessus pour arrêter ce cinéma. Ma grand-mère maternelle était décédée depuis quelques années d’un cancer, elle n’a donc pas connu le plaisir de me tenir dans ces bras.

Quant à Auguste, mon grand- père paternel, il venait me regarder dans mon landau d’un air sévère et un peu dégoûté, faisant la moue. Grand, sec et sans le moindre sourire, il disait, entre ses lèvres pincées : « un peu chétif cet enfant » et s’en allait regarder par la fenêtre la cour sombre et l’arbre nu où croassait, comme lui, un vieux corbeau.

Léopold, mon grand-père maternel, étant un bon gros, sympathique et jovial. Appuyé sur son ventre rebondi, je me sentais bien, bercé par les mouvements de sa respiration lente.

Celui que je détestais le plus, c’était Gaston, mon cousin, fils de Lucienne. Il n’avait que trois ans, il était brusque, me secouait, croyant sans doute qu’il pouvait déjà jouer avec moi comme il le faisait par surprise avec le chat, en le tirant par la queue et en le lançant au fond de la pièce.

En le regardant m’approcher, je pensais que ce garçon allait mal tourner.

Le seul dans tout ce petit monde familial qui me paraissait un peu plus intelligent que les autres se prénommait Nestor, mon parrain, instituteur de son état, il me parlait doucement, semblait déjà m’enseigner la philosophie de la vie. Je le regardais me raconter des histoires dont je ne me souviendrais plus. Mon regard observait ses yeux expressifs pendant qu’il parlait, je suivais le mouvement de ses lèvres et avant la fin de l’histoire, je m’endormais.

2. Ougrée - Avril 1943.

Au début de l’année 1943, j’avais déjà six mois. L’hiver pluvieux, gris et maussade se terminait. Les jours s’allongeaient lentement, le printemps s’annonçait. Dans le verger les premiers bourgeons pointaient au bout des branches.

Dans la petite maison, la vie s’écoulait au rythme des tâches quotidiennes. Ma mère avait arrêté de travailler pour me consacrer son temps ou lire quelques romans policiers ou encore s’activer aux tâches ménagères pendant lesquelles je me sentais bien seul. Je profitais parfois de ballades dans mon landau dans la campagne environnante.

Mon père avait fabriqué un parc en bois qui encombrait le salon. Le fond était dur malgré la couverture qui en couvrait le fond et dans laquelle je m’empêtrais.

J’occupais cet espace de jeux dés que je ne dormais plus.

Je pouvais ainsi observer les mouvements dans la maison, sentir les odeurs de cuisine, écouter les bruits de la vie. Je n’avais pas beaucoup de jouets, à part un gros ours en peluche et quelques objets en bois.

Dés l’été, je découvris que la position assise permettait de mieux voir ce qui se passait autour de moi.

Le samedi ou le dimanche lorsque le soleil se montrait, nous partions à la campagne pour de longues promenades. Je regardais défiler les feuilles à l’envers, je suivais le vol des oiseaux et babillais, me racontant des histoires que seul je comprenais.

Mon père emmenait chaque fois une grande boîte contenant des pinceaux, des couleurs à l’huile, un chevalet et une toile blanche.

Il aimait peindre. Cette activité était son passe-temps favori.

Il installait son matériel après avoir observé l’endroit qui l’inspirait et se mettait au travail. Pendant ce temps, ma mère étendait sur un pré voisin une couverture et le contenu du pique-nique.

Je me mis à découvrir la nature, ses couleurs, ses odeurs, ses sons, le chant des oiseaux.

Je suivais des yeux émerveillés le vol des papillons, les sauts vertigineux des sauterelles qui parfois s’égaraient et se posaient sur le plaid où je cherchais à les attraper.

Ma mère me prenait dans ses bras pour rejoindre mon père, l’artiste, qui appliquait les couleurs sur la toile, mélangeant celles-ci sur la palette multicolore. Je regardais le décor auquel il tentait de donner vie avec sa personnalité, son goût, sa sensibilité.

Ma mère n’osait pas faire de commentaires avant que l’œuvre ne soit terminée et que mon père n’ait donné les dernières touches qui allaient magnifier le tableau.

Je tentais parfois de pointer un doigt vers la palette pour toucher les couleurs, mon père souriait et pensait que peut-être j’allais hériter de son sens artistique.

En rentrant à la fin de la journée, la toile du jour était mise à sécher sur la cheminée, les pinceaux mis à nettoyer dans un bocal pour délayer les couleurs. La maison sentait alors la térébenthine pendant plusieurs semaines.

Les jours se suivaient avec des progrès dans mon développement physique et intellectuel.

Je me tenais maintenant debout dans mon parc et je racontais dans mes balbutiements de grandes histoires qui emplissaient la maison de beaucoup de joie.

Un matin, alors que ma mère lessivait dans la cuisine, je tentais d’attraper, au travers des barreaux du parc, une boite qui se trouvait posée sur une table basse à proximité. Après quelques efforts, je suis parvenu à la faire tomber et à m’en saisir.

Assis, les jambes écartées, je me mis à l’examiner et j’ai essayé de l’ouvrir. C’était une boîte métallique cylindrique recouverte de papier jaune. Le couvercle se détacha, la boîte se renversa et roula, le talc se déversa dans le parc. Je voulus la rattraper, je glissai sur la couverture. Mon visage s’écrasa sur l’arrête tranchante du couvercle qui me coupa profondément la chair audessus de la lèvre.

Je me mis à pleurer et à crier de douleur. Le sang coulait abondement.

Ma mère, entendant les cris et les pleurs, se précipita vers moi. M’empoignant dans ses bras, elle arracha le tablier qu’elle portait et l’appliqua en boule sur l’endroit d’où le sang coulait. Nous n’avions pas le téléphone pour demander un médecin. Sortant précipitamment dans la rue et me tenant fermement, elle vit le facteur qui faisait sa tournée et qui se rendit compte de l’accident.

Il arrêta une voiture qui passait dans la rue perpendiculaire à l’impasse où nous habitions.

Expliquant rapidement l’accident, le chauffeur nous pris en charge et nous conduisit à la clinique où j’étais né.

Heureusement elle était proche, je ne pleurais plus mais mon petit corps était animé de spasmes.

Très vite je fus pris en charge par une infirmière qui me coucha sur un lit dans la salle des urgences. Elle désinfecta la plaie et appela le médecin. Ce n’était pas le médecin qui s’était occupé de moi lors de ma naissance.

Il avait été déporté, appris ma mère par l’infirmière.

Le docteur demanda à ma mère ce qui s’était passé. Elle expliqua que s’était de sa faute, elle n’aurait jamais du laisser cette boîte de talc à portée de mes mains. Le médecin nous emmena dans une salle d’opération, me fit une piqûre anesthésiante locale et fit quelques points de suture.

Un pansement couvrait maintenant le dessus de la plaie.

« Heureusement que la coupure n’a pas touché la lèvre supérieure, sinon votre fils aurait risqué d’avoir plus tard un bec de lièvre, dit le médecin. Ce ne sera pas grave, mais Louis gardera une légère cicatrice. Plus tard il pourra toujours se faire pousser la moustache comme son père pour la camoufler. Revenez me voir dans une semaine pour enlever les fils. » Ma mère était pâle mais en partie rassurée.

Elle remercia le médecin qui avait pris soin de moi et serré dans les bras de ma mère, je ne pleurais plus. Nous rentrâmes à pieds vers la maison. Cette première mauvaise expérience ne m’a pas traumatisé, pourtant elle m’a donné un peu le sens de la prudence.

Un an après ma naissance, je marchais et j’allais à la découverte de l’univers qui m’entourait.

Pour mon anniversaire mon père m’offrit un cadeau qui, dés sa vision, m’a surpris: c’était la peinture d’un clown sur une simple plaque de bois. Il avait des yeux bleus, énormes, entourés d’un cercle noir comme s’il portait des lunettes et un sourcil noir en accent circonflexe. L’autre sourcil partait de l’œil et montait sur son front.

Le clown me fixait intensément et le soir j’étais content lorsque la lumière s’éteignait, car il me faisait un peu peur. Pourtant son nez rouge et tout rond était comique.

Sa grande bouche dont les lèvres rouges partaient d’une oreille à l’autre me souriait. Sa tête, couverte d’un bonnet gris, était comme posée sur une collerette blanche autour du cou qui paraissait trop grande pour lui. Le visage ovale était très expressif, comme vivant.

J’ai toujours gardé mon clown sans y mettre un cadre, mon premier cadeau d’anniversaire, une sorte de porte-bonheur qui m’accompagnera dans les moments de joie, comme dans les difficultés.

C’est à lui que plus tard je me confierais, le plus souvent en lui parlant, lui confiant mes secrets ou lui demandant son avis sur une décision à prendre. Il m’a toujours accompagné où que ma vie me mène.

Ce clown a souvent soulagé ma tristesse et ma solitude.

Il gardait toujours son sourire. Je devinais qu’il pensait sans doute avec philosophie : « prends les petits bonheurs quand ils passent, soit fort devant l’adversité, soit dur avec toi-même, soit confiant envers la vie… ».

C’est ainsi que cette petite planche de bois aux coloris vifs a pris, au cours des années, beaucoup d’importance et a été mon compagnon lors de mes rêves, de mes voyages et dans la réalité de tous les jours.

En novembre 1943, alors que je marchais avec de plus en plus d’assurance, non plus à quatre pattes comme le singe, doudou de mon enfance, mais comme un futur homme, je me voulais plus sûr de moi. Mais je savais que je pouvais trébucher au moindre faux pas. Je me déplaçais avec plaisir dans la petite maison, allant à la découverte de tous les objets, découvrant leurs formes, leurs volumes, leurs odeurs.

Je cassais de temps en temps quelques bibelots trop fragiles pour mes mains encore inexpertes et trop petites, puis je regardais ma mère qui ne me grondait pas, mais ouvrait de grands yeux pour exprimer son mécontentement. Je cherchais alors le réconfort dans le sourire de mon clown, complice de mes bêtises.

Hélène me mettait parfois debout sur une chaise près de la fenêtre, me tenant avec ses bras fragiles. J’étais adossé contre elle et je sentais sa chaleur me parcourir. Mes yeux observaient le jardin à la découverte de visions nouvelles.

Aujourd’hui, la neige tombait et couvrait de son manteau blanc les branches des arbres du verger, de longues chandelles pointues, brillantes et transparentes pendaient de la corniche du toit. Le givre formait des étoiles lumineuses qui étincelaient dans la lumière du jour.

Le poêle à charbon dans le salon ronronnait, rougeoyant, diffusant un doux confort.

J’essayais de suivre le parcours des flocons qui venaient du ciel couvert de nuages sombres. Ces légères boules blanches par milliers arrêtaient leur course sur une branche, sur le sol blanc ou s’écrasaient sur les vitres puis s’écoulaient en longues traînées comme des larmes.

Soudain je me suis agité, montrant du doigt un oiseau, c’était un rouge-gorge qui venait de se poser dans la cours cherchant sans doute les miettes du matin.

Nerveux, virevoltant en tout sens, il formait un ballet solitaire dans ce paysage d’hiver, son torse rouge, gonflé et fier; puis il s’envolait.

3. Ougrée - Décembre 1944.

L’hiver 1944 s’écoula dans les froidures de cette saison où les jours sont trop courts et les nuits trop longues.

J’appris pendant cette période à mieux connaître mes grands-parents, mes oncles et mes tantes. Nous leur rendions visite de temps en temps. Je garde peu de souvenirs d’eux. Pourquoi ? Ils n’ont pas marqué mon enfance, je n’ai pas le sentiment d’appartenir à un clan où chaque membre donne tout son cœur, partage ses sentiments, offre sa tendresse.

Je garde d’eux quelques moments épars sans grande valeur où l’indifférence et l’égoïsme semblaient les points les plus forts de leur personnalité.

On aurait pu croire que chaque personne de la famille vivait pour soi, les uns à côté des autres, mais pas ensemble.

J’avais toujours aussi peur de Gaston le fils de Lucienne et chaque fois que je le voyais, je ne souriais plus, je cherchais refuge sur les genoux de ma mère ou je partais me réfugier sous la table.

Mon père était souvent là, malgré son travail d’architecte.

Il n’était pas engagé dans le confit. Il n’avait pas fait son service militaire.

Recalé lors du recrutement.

Il était hypermétrope de l’œil gauche. Cette anomalie de la vision l’a dispensé d’être enrôlé dans l’armée. Cela ne l’a pas empêché d’avoir, avec l’autre œil, la maîtrise de l’art et de l’architecture. Il évitait de parler de la guerre, des hommes engagés dans les combats. Dans le fond de son âme, il regrettait peut-être de ne pas avoir pu apporter sa contribution à l’esprit patriotique. Il souffrait peut-être, sans l’exprimer, de savoir que des hommes et des femmes mouraient, étaient déportés et subissaient des atrocités. Le sujet était tabou chez ses parents qui lui en voulaient de n’avoir même pas participé à ce conflit, ne fut ce que dans l’administration des armées ou dans la résistance.

Sa sœur Lucienne était aussi en froid avec lui, son mari avait été tué dans les premiers jours des combats et la rancœur planait lors des rencontres familiales.

4. Bruxelles – Mars 1944.

Au printemps 1944, mon père nous annonça que nous allions quitter la maison d’Ougrée. Nous allions déménager pour Bruxelles où une succursale du bureau d’architecte où il travaillait le demandait pour réaliser les plans d’un nouveau bâtiment pour les Decœne, ensembliers et décorateurs dans la capitale.

Ma mère n’a pas accueilli la nouvelle avec bonne humeur dans un premier temps car elle avait un peu peur d’aller vivre dans la capitale. Cette dernière était, comme l’ensemble du pays, sous l’autorité allemande, avec ses douleurs, ses manques et l’autorité sans morale. Pourtant la contre-offensive se préparait pour libérer le pays du joug de l’envahisseur.

Le déménagement devait se faire au début de l’été.

Nous avons emménagé avenue Lepoutre dans une belle demeure ancienne au deuxième étage sans ascenseur.

On y accédait par un large escalier de chêne qui sentait bon l’encaustique. Le centre de cet escalier était recouvert d’un épais tapis rouge qui étouffait le bruit des pas. Je montais tout seul, plus souvent à quatre pattes que debout pour atteindre notre étage. La double porte en bois massif, ornée d’une serrure de cuivre ouvrait sur un long et large couloir. Au fond, la cuisine dont la fenêtre regardait sur une cour intérieure. Au centre de cet espace, où nous prenions les repas, trônait une ancienne cuisinière au charbon, adossée à une haute cheminée. Les murs ne donnaient pas bonne mine, la peinture était verte.

A gauche du couloir recouvert d’un parquet vernissé s’ouvraient les deux chambres à l’arrière du bâtiment. A droite, donnant sur l’avenue bordée d’arbres, étaient installés le salon et la salle à manger. La plupart de nos meubles fabriqués dans du chêne massif avaient été transporté dans un camion Citröen la veille de notre arrivée.

J’étais curieux de tout et je circulais dans ce nouvel espace pendant que ma mère déballait les cartons contenant nos affaires. Elle rangeait avec sa minutie habituelle tous nos biens.

Je passais beaucoup de temps dans la salle à manger qui donnait sur l’avenue boisée. Mon plaisir curieux était de glisser une chaise vers la fenêtre et de grimper dessus en me tenant au haut dossier.

J'avais ainsi une vue sur toute l'animation jusqu'à la place de l'église. Je m'emplissais les yeux de ce qui régnait deux étages plus bas.

Je voyais parfois le concierge de l'immeuble qui balayait les feuilles du trottoir.

Ma passion était d'attendre l'arrivée du tram jaune qui glissait sur ses rails et dont la flèche suivait un fil qui était tendu entre des poteaux. Parfois une étincelle apparaissait due aux frottements. Je suivais son parcours, la remontée de l'avenue, son arrêt au coin, son départ agrémenté du son d'une cloche, sa disparition au tournant de la place de l'église.

J'avais la compagnie des passants qui protégés de la pluie, dans leur long imperméable, tenaient aussi leurs chapeaux lorsque le vent soufflait.

Des mères promenaient leurs enfants, poussaient les landaus et ouvraient parfois un parapluie.

Ma surprise fut de taille lorsque pour la première fois j'aperçu un convoi militaire. Des jeeps et des camions portant sur le flan une croix gammée. Parfois j'apercevais des groupes de soldats, le fusil à l'épaule, circulant sur les trottoirs, attentifs aux passants. Ils arrêtaient aussi bien les hommes que les femmes pour contrôler leurs papiers; l'angoisse se lisait sur les visages.

Et puis, un matin, une sirène vibrante s'est mise à siffler dans le quartier. On aurait cru que la ville entière subissait ce vibrato. Les gens se mettaient à courir. Ma mère m'indiqua qu'ils se dirigeaient vers les abris pour se protéger. On attendait des bombardements alliés, mais je l'ignorais. Soudain un grondement assourdissant approchait de la ville. Dans le ciel dégagé, des dizaines d'avions survolaient la capitale.

Comme pour un jeu, ma mère m'empoignait et nous nous dirigions vers le couloir intérieur de l'appartement. Elle disait:" nous allons jouer à nous cacher sous l'édredon".

Je ne liais pas directement le vol compact des avions avec la possibilité de bombardements. Ce n'est que lorsque des éclatements violents se firent entendre, qu'une vitre de la salle à manger éclata, que je pris conscience que ce jeu n'en était pas un, mais une manière de se protéger des éclats de verre. Ce déferlement de bruits puissants ne dura pas longtemps et la fin de l'alerte résonna dans le quartier.

Ma mère m'empêchait de retourner dans la salle à manger pour aller vérifier les dégâts. Elle a appelé un vitrier pour remplacer la vitre éclatée. De mon côté, je n'avais pas été effrayé par le vacarme, j'avais trouvé amusant de se cacher et je m'étais réjouit de ce bon moment. Par contre quelques jours plus tard, après la réparation de la vitre, je retournais à mon poste d'observation. Je constatais qu'un immeuble était effondré de l'autre côté de l'avenue.

Celui-là même d'où étaient sortis les soldats en vert de gris.

L'hiver arriva lentement, la neige était tombée à la Noël.

Nous avions décoré un petit sapin, çà sentait bon la résine. Les boules rouges et les guirlandes brillaient d'un bel éclat.

J'avais eu beaucoup de plaisir à ouvrir les cadeaux: un nouvel ours en peluche et un train en bois.

J'étais émerveillé et je pouvais passer des heures à me raconter des histoires les plus imaginaires.

5. Bruxelles – 1945.

Au cours des premiers mois, nous nous promenions souvent dans le quartier. Ma mère faisait les courses.

Lors de ces emplettes, j'ai rencontré une petite fille de mon âge, elle s'appelait Annette. Comme moi, elle était emmitouflée dans son manteau et elle portait un bonnet de laine rose, le mien avait un gros pompon. On voyait dépasser sur son front quelques cheveux blonds. Annette n'était pas timide et après quelques jours et des sourires complices, nous avons commencé à jouer sur le trottoir.

Parfois les pas de nos mères qui bavardaient nous emmenaient vers le petit square en face de l'église. Là, nous inventions des jeux qui nous réchauffaient. Ces rencontres régulières nous amenèrent un jour à prendre ensemble le tram vers le bois de la Cambre. Nous avons partagé le plaisir de découvrir l'intérieur du tram avec ses sièges en bois. Après que le receveur ait donné les billets du parcours, nous avons pris place près de la fenêtre. On avait l'impression qu'il roulait à grande vitesse et s'arrêtait souvent pour prendre des passagers. Les roues crissaient sur les rails, le conducteur agitait une cloche à chaque départ, nous prenions beaucoup de joie à ce déplacement.

Arrivés au bois, nous courrions dans les petits sentiers, nous jouions à cache-cache derrière les gros arbres mais ne perdions pas de vue nos mères qui semblaient parler de tout et de rien. De temps en temps elles nous rappelaient à l'ordre lorsque nous nous éloignions de trop dans les chemins tortueux.

Nous avons souvent pris plaisir à nous retrouver et à partager nos jeux.

Avec le printemps, les arbres prenaient des teintes vert clairs, les oiseaux se piaillaient dans les hautes branches.

Un vent de joie s'installait dans la population, les gens se saluaient, se souriaient. L'atmosphère générale était plus légère: le 8 mai 1945, la guerre était finie, le troisième Reich avait capitulé.

J'avais l'impression que le monde qui m'entourait avait retrouvé une joie de vivre, une certaine liberté. Une nouvelle vie pleine d'espoir venait de naître.

Personnellement, je ne m'en suis rendu compte que par l'allégresse de mes parents. La vie serait peut-être plus facile, les soucis moins marquant.

Nos balades avec Annette se répétaient, nous allions au bois plus régulièrement. Nous contournions parfois l'étang où voguaient les beaux cygnes blancs, où s'envolaient les canards colvert en bandes serrées. Nous prenions parfois le bac qui traversait le lac et qui avait repris du service, pour nous rendre sur la petite île où se trouvait un chalet. Nous allions y déguster des crêpes au sucre avec un chocolat chaud. Les barques, pour une balade sur l'eau, pouvaient être louées le week-end pour le plaisir des promeneurs et des enfants.

Ainsi se déroulaient les journées, nous rentrions fatigués, les joues colorées.

La sympathie entre nos mères était conviviale. Parfois nous rentrions ensemble à l'appartement pour inventer des jeux que seuls nous comprenions dans notre imaginaire d’enfants.

Nous avions la chance d'avoir une salle de bain avec baignoire, ce qui était encore assez rare.

Occasionnellement nous demandions si on pouvait emplir la baignoire pour jouer avec les bateaux. Ce n'était que de simples bouts de bois taillés avec un mat et une voile découpée dans un vieux tissu. Nous avions aussi de petits récipients que nous remplissions et vidions sans nous fatiguer de les voir s'écouler et nous éclabousser.

Ce jour là, l'énervement du jeu avait mouillé nos vêtements, nos rires étaient de plus en plus criards, ce qui attira nos mères pas très contentes. Comme c'était l'heure du bain, ma mère proposa de nous déshabiller et de nous plonger dans la baignoire. Elle rajouta de l'eau chaude, la maman d'Annette emmena nos vêtements vers la cuisine pour les sécher devant la cuisinière au charbon qui diffusait une douce chaleur.

Dans le bain Annette et moi étions face à face et déjà le jeu de s'éclabousser l'un l'autre reprenait. Soudain Annette m'examinait de ses yeux pétillants de malice.

Elle regardait nos différences sans la moindre gène. Elle n'avait jamais vu un garçon tout nu, ni moi une fille toute nue. Nous étions curieux de nos corps. Annette tendit la main vers mon entre-jambe en disant:" tu as quelque chose de plus que moi" et de ce geste toucha mon zizi. Je me mis à rire et lui dit tout simplement: " c'est pour faire pipi". Du tac au tac elle me montra sa fente en disant: "moi c'est par là". Cette explication naturelle devait nous satisfaire car nos jeux reprirent. Cette fois nous essayions chacun d'attraper le savon qui comme un poisson glissait de nos mains pour plonger plus profond dans la baignoire. L'ordre revint lorsque nos mères nous savonnèrent de la tête au pied, nous rincèrent et nous remirent les habits qui avaient séchés.

Annette et sa maman nous quittèrent après un baiser et la promesse de nous revoir bientôt.

L'heure du souper approchait, mon père venait de rentrer, le journal Le Soir sous le bras, la pipe au coin de la bouche. Une embrassade chaleureuse puis direction la cuisine pour saluer ma mère qui s'affairait à la préparation du repas.

Les journées se terminaient souvent dans un calme familial et pour moi le coucher était toujours bien trop tôt.

Enfin vint l'été, mes parents étaient en congé. Le soleil brillait dans un ciel bleu sans nuages.

Ils décidèrent d’aller à la côte pour passer quelques heures au bord de la mer.

Ma mère avait préparé un pique-nique. J’avais rassemblé mon seau rouge en fer, une petite pelle et un râteau.

J’étais prêt devant la porte de l’appartement, le sourire aux lèvres. J’allais découvrir pour la première fois la mer du nord, la mer et le sable.

Porte fermée, nous avons descendu le grand escalier et nous sommes dirigés vers la voiture.

Embarquement rapide, j’étais installé à l’arrière. Ma mère m’avait coincé entre deux gros coussins. La Citroën se mis en route rapidement. Nous avons traversé la ville sans encombre. Me dressant un peu sur le siège, mon regard curieux s’émerveillait de tout et emmagasinait inconsciemment plein de souvenirs. Nous traversions des villes et des villages, longions des routes bordées d’arbres, nous nous arrêtions à des feux de signalisation pour repartir vers ce lieu à découvrir, la mer, plein de promesses.

Le bercement de la route, du bruit du moteur et peut-être la monotonie eurent raison de ma résistance : je m’endormi, la tête posée sur le gros coussin. J’avais pourtant interrogé mes parents, presque toutes les cinq minutes : « on est bientôt arrivé ».

Après un lourd sommeil, je me suis réveillé, le paysage avait changé. J’apercevais des champs et des prairies dans lesquelles paissaient des vaches ou des chevaux.

« Nous sommes bientôt arrivés, regarde par là on voit déjà les dunes » dit ma mère.

En effet, nous longions des collines de sable couvertes d’herbes folles qui frissonnaient au gré d’un léger vent.

Nous avons traversé la ville du Coq qui ressemblait plutôt à un village avec toutes ses petites maisons blanches et ses toits de tuiles rouges.

Mon père a parqué la voiture. Nous avons rassemblé nos affaires pour se rendre vers la plage.

Hélène me tenait par la main, nous nous dirigions vers la mer en montant une légère pente.

Au-dessus de celle-ci, arrivant sur la digue, je fus émerveillé par le spectacle qui s’offrait à moi : une étendue de sable doré à perte de vue et une mer grise qui s’étendait à l’infini.

Sur la plage, des genres de drôles de maisonnettes blanches rayées de bleu, sur de grandes roues de bois, se répartissaient sur le sable. Certaines d’entre-elles étaient occupées par des hommes, des femmes et des enfants encore tout habillés ou en maillots de bain.

On entendait les cris des enfants qui jouaient au ballon ou tenaient au bout du bras un cerf-volant multicolore qui montait haut dans le ciel, emporté par un vent faible.

Nous avons déposé nos sacs sur le sable fin et étendu une couverture de coton. Mon père a loué deux transats en bois au tissus ligné bleu et blanc.

Comme le soleil donnait une chaleur agréable, ma mère me mit en maillot de plage.

J’ai commencé par creuser le sable blond autour de moi et par remplir mon seau de fer rouge. Puis sans relâche le vider pour encore le remplir et construire une petite montagne. Je prenais le sable fin dans ma paume de main et le laissait s’écouler lentement. Je répétais ce geste et regardait les grains si fins glisser entre mes doigts et retomber en pluie fine. Le monde était si vaste autour de moi comparé à ces minuscules particules de sable.

Courageusement je me suis dirigé vers la mer tenant mon seau au bout du bras. Je voulais prendre de l’eau pour mouiller le sable. La mer me paraissait si loin à marée basse que je me suis arrêté à une petite étendue d’eau : une panne. J’avais à peine mis un pied dans l’eau qui était froide que j’ai eu une envie de faire pipi. J’ai sorti ma zigounette et me suis exécuté sans la moindre gène.

Après, j’ai observé l’eau et découvert un animal bizarre qui marchait sur le côté. Ma mère qui s’inquiétait m’avait rejoint et m’appris qu’il s’agissait d’un crabe. J’ai essayé de l’attraper avec mon seau. Je l’ai raté à plusieurs reprises et finalement je me suis retrouvé assis dans l’eau. De retour près de nos transats avec mon seau plein d’eau j’ai réalisé des formes d’animaux avec le sable mouillé. Mon père avait disparu, m’en inquiétant, ma mère me dit qu’il était parti dans les dunes avec son matériel pour réaliser quelques aquarelles.

La journée a continué à se dérouler pour mon plus grand plaisir, répétant inlassablement les mêmes gestes avec mon seau, ma pelle et mes formes. A midi nous avons mangé des tartines.

L’après-midi, un petit garçon de mon âge est venu jusqu’à moi avec un ballon jaune sous le bras. Il m’a demandé si je voulais jouer avec lui. Nous avons partagé un bon moment à courir derrière le ballon, à nous le lancer, à galoper derrière lui pour le rattraper lorsqu’il roulait trop loin.

A l’heure du goûter, nous avons mangé une glace vanille dans un cornet, puis ce fût l’heure de plier bagage et de reprendre la voiture.

A peine étions-nous sur la route du retour que je me suis endormi, fatigué par le grand air, un sourire aux lèvres de contentement.

Le lendemain, après une nuit de sommeil paisible, j’avais plein de souvenirs dans la tête.

Les jours suivant m’ont paru plus monotones car nous avions repris des habitudes quotidiennes.

Les semaines passaient très vite et je reprenais mon observatoire, grimpé sur une chaise de la salle à manger.

Les arbres de l’avenue commençaient à prendre des teintes or, rouges, brunes. L’automne s’installait avec des jours plus sombres, des pluies plus abondantes.

Le poêle à bois de la cuisine fonctionnait activement, soudain ma mère s’est écriée : « il y a le feu », une fumée noire envahissait déjà la pièce. Ma mère s’est précipitée sur le téléphone pour appeler les pompiers. Quelques minutes plus tard, on entendait déjà la sirène de leur camion rouge.

J’observais leur arrivée par la fenêtre. Ils se sont arrêtés devant l’immeuble. Des hommes avec un casque brillant sur la tête ont envahi l’appartement, se dirigeant vers la cuisine. Ma mère semblait affolée. Un pompier a commencé par éteindre le feu dans la cuisinière. Un autre a annoncé : » c’est un feu de cheminée », je préviens mes collègues.

Les pompiers ont développé la grande échelle, un homme est monté avec une lance d’incendie sur le toit et a déversé une grande quantité d’eau.

J’étais très excité devant ce spectacle.

L’incendie a été vite éteint avec l’eau qui se déversait dans la cheminée et qui se répandait dans la cuisine. Une eau noire qui salissait le carrelage. La fumée s’est progressivement arrêtée et a commencé à s’évacuer par la fenêtre que l’on avait ouverte en grand.

Le concierge de l’immeuble est monté pour constater les dégâts. Heureusement ceux-ci étaient limités à la cuisine.

Il a aidé ma mère a nettoyé le sol ; les seaux et les torchons étaient les bienvenus. L’odeur de brûlé est restée plusieurs jours malgré la fenêtre de la cuisine ouverte.

De mon côté, je me suis installé à ma petite table, j’ai sorti mes crayons de couleurs pour dessiner les pompiers et leur beau camion rouge, la grande échelle. Le plus drôle dans mon dessin était ma mère avec le visage noirci. Je souriais.

L’automne est arrivé très vite, fin octobre le froid était bien présent. Le brouillard était persistant. La pluie tombait à grosses gouttes. Malgré ce temps maussade nous sortions pour une promenade quotidienne bien emmitouflés. Mon manteau sur les épaules, le bonnet enfoncé sur les oreilles, l’écharpe nouée autour du cou j’affrontais avec ma mère les intempéries, luttant contre le vent qui soufflait avec force.

Lorsque nous rentrions, Hélène me préparait une tasse de lait chaud avec du miel que je buvais lentement.

Ce breuvage me réchauffait lorsque je le sentais glisser dans ma gorge.

La date de mon anniversaire de trois ans approchait. Ma mère avait prévu de faire un gâteau moka que j’adorais.

Elle avait invité Annette et sa maman à participer à la petite fête en toute modestie. La fin de la guerre laissait des séquelles, les approvisionnements de nourriture restaient difficiles.

Malgré cela le jour venu, l’ambiance était bonne, nous avons goûté dans la salle à manger. Annette m’avait apporté un paquet joliment emballé. Je l’ai remerciée en lui donnant un baiser sur la joue. J’ai ouvert mon cadeau : c’était une voiture de pompiers toute rouge.

Elle me rappelait notre aventure récente et ce présent m’a enthousiasmé. J’avais envie de jouer au pompier tout de suite. Mon père et ma mère m’avaient offert une jeep et quelques soldats de plomb. J’étais équipé pour de merveilleuses aventures.

Annette avait apportée avec elle une poupée de chiffons et nous avons inventé des histoires de familles mêlées à des histoires de pompiers et de guerre. Nos histoires finissaient toujours bien. Le temps passa trop vite, le soir tombait et notre après-midi s’est achevée à notre grand regret.

Ce soir-là, j’ai raconté à mon clown la journée. J’avais l’impression qu’il me comprenait, qu’il me souriait. Puis je me suis endormi d’un profond sommeil.

6. Bruxelles - 1946.

Le début de l’année a été morose. La neige avait couvert les trottoirs d’un manteau blanc qui persistait. Les gelées laissaient les sols glissants. Les arbres dépourvus de feuilles accumulaient une couche blanche et ressemblaient à des fantômes élancés vers le ciel toujours gris.

J’étais confiné à l’intérieur de l’appartement me contentant de mes quelques jeux ou grimpé sur une chaise je regardais l’éternel même paysage. L’avenue et ses rares piétons, le tram jaune glissant sur ses rails gelés, les quelques chalands sur la place en face de l’église.

Ma mère et moi, sortions peu, juste le nécessaire pour les approvisionnements en nourriture.

Nous étions emmitouflés dans nos manteaux respectifs, j’avais un bonnet enfoncé sur la tête, une longue écharpe enroulée autour du cou. Nos bouches fumaient dans le froid. Nous étions contents de retrouver la chaleur du chauffage au charbon et de voir les braises rougeoyer derrière le mica de l’âtre.

Malgré toute l’attention que ma mère portait à mon sujet lors de nos sorties, je m’enrhumais facilement. Ma gorge piquait, j’avais mal en avalant. Pour soulager la douleur, ma mère badigeonnait le fond de ma bouche avec du bleu de méthylène. C’était mauvais, mais je supportais l’invasion de mon organe vocal sans rechigner.

Une visite chez le médecin militaire que nous avions gardé après la fin de la guerre a confirmé que les amygdales étaient rouges et gonflées. Comme j’avais un peu de fièvre par-dessus le marché il conseilla de prendre un cachet d’aspirine pendant quelques jours.

Le traitement aux badigeons donnait de bons résultats et après quinze jours je retrouvais ma forme et je remangeais normalement.

L’hiver fut long, je voyais moins ma copine Annette.

J’étais souvent seul avec ma mère très captatrice. Mon père travaillait beaucoup, mais était à la recherche d’un autre travail.

Il consultait le journal, lisait toutes les petites annonces.

Il ne semblait pas très heureux de son boulot actuel d’architecte. Pourtant le travail de reconstruction de certains quartiers après la guerre ne manquait pas.

Mon père, William, n’était pas très câlin, il était bon, m’offrait pourtant facilement un jouet. Il était content de me voir en rentrant le soir, mais restait plutôt distant. Il préférait fumer sa pipe, se retrancher dans une pièce pour réaliser une toile ou nettoyer ses pinceaux.

Le printemps a enfin apporté la lumière, le soleil et un ciel bleu plus présent malgré les averses printanières habituelles en cette saison.

Je retrouvais plus souvent Annette, ma blondinette, pour des balades au parc.

Les arbres avaient quittés leur aspect triste. Les bougeons éclataient pour donner le jolies feuilles vert pâle.

Dans les parterres, les jonquilles éclaboussaient de leur éclat jaune et lumineux.

Les jours s’écoulaient dans une atmosphère de gaité.

C’est ainsi qu’on a vu arriver l’été et une canicule prendre d’assaut les parcs et les jardins. Que l’automne lui a succédé trop vite avec ses bourrasques de vents, ses pluies incessantes et une nouvelle chute des feuilles.

7. Bruxelles - 1947.

Après Noël, l’hiver s’est installé et nous avons supporté un froid à couper le souffle. La neige est apparue régulièrement de janvier à Pâques. J’étais toujours habillé chaudement lors de nos sorties, mais je souffrais de plus en plus souvent de rhumes et de maux de gorge.

Les visites chez le médecin se répétaient avec les plaintes habituelles. Mes amygdales étaient gonflées et rouges, j’avalais difficilement la nourriture. Etant donné la persistance du mal le docteur a conseillé l’ablation de de ces glandes dès la prochaine guérison.

Au printemps, rendez-vous fût pris pour enlever les amygdales. L’opération aurait lieu à domicile. J’étais assez inquiet, le médecin m’a expliqué que je ne devais pas avoir peur, que l’intervention était rapide et que je ne sentirais rien car ma gorge serait endormie.

La nuit précèdent la petite opération j’avais mal dormi, l’angoisse m’avait saisie, j’avais fait des rêves affreux, voyant un affreux géant qui sortait de la forêt avec un grand couteau et qui se précipitait sur moi.

Le médecin devait venir le matin, je ne pouvais rien manger et je devais rester à jeun.

L’attente de sa visite me donnait des sueurs froides. Ma mère essayait de me rassurer et me lisant un conte, nous étions assis dans le divan. J’étais nerveux et me levais souvent pour aller observer à la fenêtre l’éventuel silhouette reconnaissable du docteur. Et puis je devais sans cesse aller à la toilette faire pipi.

Quand tout à coup, la sonnette a retenti. Ma mère est descendue ouvrir la porte et le médecin était là. J’avais l’impression quand il est entré avec sa sacoche qu’il ressemblait au géant de mes rêves. Il avait le sourire, m’a tendu la main en me disant : « Bonjour Louis ».

Il s’est assis sur une chaise et a commencé à m’expliquer ce qui allait se passer. Il me tenait la main pour me réconforter, parlait doucement. Je ne comprenais pas tout sauf une chose qui m’a encouragé : je pourrais manger de la glace plus souvent après car elle aiderait à une cicatrisation plus rapide.

Alors, il a installé une chaise dos à la fenêtre et dit : « moi je vais m’installer là et toi tu seras en face de moi, comme çà j’aurai beaucoup de lumière pour voir dans ta gorge ».

Nous nous sommes assis chacun à notre place. Le docteur a effilé une veste blanche puis à noué autour de mon cou un drap également blanc. Il a ensuite placé sur son front une lampe qui ressemblait à un masque brillant.

Sur une table à côté de lui, il a déposé des instruments dont une paire de ciseaux, un vaporisateur, des cotons d’ouate, du désinfectant et d’autres objets, tout cela en expliquant à haute voix ce qu’il préparait.

Ensuite, il m’a regardé et m’a dit : « la seule chose que tu dois faire, c’est ouvrir grand la bouche et ne pas la refermer ».

Je n’étais pas rassuré et pourtant ma mère me tenait par les épaules.

Lorsque j’ai ouvert la bouche le docteur a vaporisé un produit dans ma gorge : du chloroforme. Quelques instants plus tard je ne sentais plus rien, j’avais l’impression de que tout mon visage était endormi. La seule chose dont je me souviens c’est la lampe brillante sur son front qu’il avait allumée et qui m’aveuglait. La tête en arrière je n’ai pas vu ces gestes, mais quelques minutes plus tard il m’a dit : « c’est fini, tu as été un très grand garçon et très courageux ». Je ne me rendais pas compte que l’opération était déjà terminée.

Je voyais que le docteur rangeait son matériel. Ma bouche était encore endormie et l’odeur d’éther subsistait, je ne pouvais pas parler mais je n’avais pas mal.

Le docteur a conseillé à ma mère de me donner de la glace à sucer lorsque l’effet de l’anesthésiant se serait dissipé. Comme je reprenais mes esprits, que la peur était passée, il m’a montré dans un bocal les deux glandes sanguinolentes qui trempaient dans un liquide.

Je me suis rendu compte que celles-ci n’étaient pas plus grandes que deux amandes et pourtant elles m’avaient fait souffrir presque chaque hiver lorsque j’avais une angine.

Après avoir rangé tout son matériel, le docteur a salué ma mère et lui a conseillé du repos pour ma petite personne, beaucoup de glace et de la nourriture liquide dans les prochains jours.

Etant un peu sonné par tous ces évènements, j’ai dormi quelques heures. A mon réveil, j’avais un peu mal de gorge et j’ai pu sucer mes premiers glaçons à la grenadine.

8. Bruxelles – été 1947.

Le printemps frais et pluvieux s’est déroulé comme une longue succession de jours où la vie semblait s’écouler sans souci. Ma gorge s’est soignée lentement et je pouvais reprendre mes activités ludique, de longues promenades au bois de la Cambre avec Annette lorsque le soleil pointait ses rayons. Pour notre plus grand plaisir, nous découvrions les sentiers du bois dont les arbres s’habillaient de jolies couleurs vert pâle. Les oiseaux piaillaient dans les hautes branches et s’envolaient à nos cris de joie.

L’été fût particulièrement chaud et nous étions parfois invités à nous rendre chez un oncle qui s’appelait Léon et sa femme tante Félicie. Ils habitaient une maison dans un petit village qui portait le nom de Seilles.

Pour nous y rendre, nous devions prendre le train. Nous avons, ma mère et moi, préparé un petit bagage pour séjourner chez eux quelques jours. J’étais très excité à l’idée de découvrir deux autres membres de la famille, de voyager pour la première fois dans un train.

Ce matin, c’était le grand jour. Je m’étais levé tôt après un sommeil agité.

Nous avons pris le tram jusqu’à la gare du nord, premier plaisir de la journée. Ce tram jaune qui brinqueballait sur ses rails au long des rues.

Arrivés à la gare, nous avons pénétré dans le grand hall des départs. Ma mère prit un billet pour elle, mon voyage était gratuit vu mon jeune âge. J’étais impressionné par la hauteur du bâtiment avec ses voûtes et ses arches de métal. Je me sentais tout petit et je serais fortement la main de ma mère qui de l’autre main tenait une petite valise.

Nous nous sommes dirigés vers les quais qui étaient numérotés. Nous avons pris l’escalier de pierre qui montait au quai numéro douze.

Après quelques minutes d’attente, une locomotive fumante suivie de ses wagons est arrivée dans un fracas épouvantable. Les freins ont crissés bruyamment provocant des étincelles sur les rails. Lentement, le convoi s’est arrêté dans un souffle puissant. Le contrôleur du train est descendu et a crié : « les passagers pour Andenne, en voiture ».

Ma mère a ouvert une porte située bien haut, elle m’a porté au-dessus du marchepied dans un compartiment puis s’est hissée elle-même dans l’espace libre.

Les banquettes de bois étaient dures et peu confortables.

Je m’étais assis près de la fenêtre en face de ma mère, la valise installée dans un porte-bagage situé sur le haut du compartiment.

Je regardais vers le quai où d’autres trains entraient ou sortaient de la gare.

Tout d’un coup, trois coups de sifflets stridents du contrôleur ont annoncé le départ. La locomotive a répondu par un sifflement plus grave, le convoi s’est mis en route lentement, un nuage de vapeur a envahi le quai et a longé le train. J’étais là, observateur d’une nouvelle aventure, les yeux rivés vers l’extérieur.

Des rails allaient dans tous les sens, le train prenait de la vitesse, on entendait le claquement sec au passage des roues sur les joints des rails.

Nous sommes sortis de la ville, les habitations disparaissaient progressivement laissant place à une végétation plus variées, des arbres, des prairies et des champs.

Nous n’avions pas dit un mot, ma mère me laissant découvrir ce nouvel univers.

Nous traversions des campagnes vallonnées où paissent des vaches ou parfois de gros chevaux à la croupe musclée. Souvent le train sillonnait au travers de petites villes ou de villages aux maisons basses et colorées. Ma mère me décrivait parfois une particularité du paysage : les fermes aux toits de tuiles rouges, les sortes d’arbres qui longeaient le parcours, les passages à niveaux que nous rencontrions.

Le train s’arrêtait lorsque nous arrivions dans une ville plus importante où descendaient ou montaient d’autres passagers chargés de colis, de valises ou de sacs encombrants.

Après près de deux heures de voyage, nous sommes arrivés à Andenne. Prudemment nous sommes descendus du wagon et avons salué au passage le contrôleur qui lors du voyage était venu vérifier le billet de ma mère et nous avait signalé que le prochain arrêt était notre destination.

Nous avons traversé un passage à niveau lorsque le feu est passé au vert et que les barrières de protection se sont levées.

Sans hésitation, ma mère pris la direction de Seilles où habitait Léon et Félicie. Le village se situait à environ une demi-heure à pieds. Un peu de marche ne nous ferait pas de tord après deux heures assis dans le wagon inconfortable.

Il était 11heures 30 lorsque nous sommes arrivés devant la maison de briques rouges où habitaient Léon et Félicie.

Après avoir tiré sur la chaine dorée à droite de l’entrée, une cloche tinta et un chien aboya. Peu rassuré par cet aboiement, je me suis caché derrière ma mère, je craignais les chiens.

La porte s’ouvrit et une voie grave dit : « bonjour Hélène, je vous attendais ».

Timidement je me suis montré, j’avais devant moi un colosse de près de deux mètres, un géant qui arborait un large sourire. Il me souleva et plaqua, sur chaque joue, un gros baiser pour me saluer.

Revenu sur terre, nous sommes entrés dans un couloir froid et nous avons débouché dans la cuisine où sentait une agréable odeur de dîner qui se préparait. Une petit femme boulotte qui tournait dans la casserole sur la cuisinière nous fit face et embrassa ma mère puis se pencha vers moi pour déposer un baiser, Félicie sentait bon l’eau de Cologne.