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Février 2011. J'ai éprouvé le besoin de mettre sur papier des pensées que je tourne et retourne dans ma tête depuis des mois, voire des années. La souffrance est si grande que j'ai l'impression d'étouffer, de mourir petit à petit, sans parvenir à vivre. Comment en suis-je arrivée là ? Qui est ce Je, au-delà de ses douleurs ? Mot après mot, j'ai déroulé le fil de ma vie, les ressentis du quotidien trouvant leurs échos dans les souvenirs de mon passé.
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Seitenzahl: 110
Veröffentlichungsjahr: 2021
A cette histoire passée :
Désolée
Pardon
Merci
Je t’aime.
Aux Êtres du présent,
qui m’accompagnent dans mon chemin
tous les jours, un pas après l’autre :
Je vous aime. Merci d’être là.
AVANT-PROPOS
Mots pour Maux
Vacille et Bascule
La Caravane
Le barrage lâche
Un autre départ
Réminiscences
Que le Vent m’emporte et me brise
La Vie qui s’en va
Guérir, ou mourir
Je est un Autre
La Fuite vers un nouveau souffle
Faire le deuil de ses parents vivants
Envol
Février 2011.
J'ai éprouvé le besoin de mettre sur papier des pensées que je tourne et retourne dans ma tête depuis des mois, voire des années. La souffrance est si grande que j'ai l'impression d'étouffer, de mourir petit à petit à l’intérieur, sans parvenir à vivre.
Comment en suis-je arrivée là ? Qui est ce Je, au-delà de ses douleurs ?
Mot après mot, j’ai déroulé le fil de ma vie, les ressentis du quotidien trouvant leurs échos dans les souvenirs de mon passé.
23 ans.
L'angoisse des premiers mots. Des premiers maux. A rédiger.
Aujourd'hui, ça fait longtemps. Le mal-être s'est insinué, installé en moi.
Depuis, il ne me quitte plus, même s'il me semble que ces derniers temps, je crois être un peu plus heureuse. J'ai l'impression de l'avoir plus ou moins toujours connu, d'avoir trop souvent ressenti cette sensation de n'être pas à ma place, jamais, nul part, avec personne. Bref.
Ce matin j'ai encore, une fois de plus, voulu le quitter. Quatre ans de vie commune avec mon compagnon que je n'arrive pas à effacer, à devancer, à écarter pour être heureuse. Et pourquoi le ferais-je ?
J'ai cru devenir folle. Emprisonnée dans ma tête, ruminant mes idées noires. Trouver un moyen de me supprimer ? Et après ?
Ma famille…
Qu'est-ce qu'il m'arrive ?
Dans mes souvenirs, j'ai toujours été attirée par les discussions des grands. Depuis toute petite. Rarement j'ai pris plaisir à me tourner vers les jeux des enfants. Il me fallait être aux côtés des adultes. Que pouvaient-ils bien raconter qui m'intéressât tant ? Il me fallait savoir. Je devais savoir. Je me rappelle ma mère, tentant de m'arracher à ces discussions qui n'étaient pas de mon âge - je devais avoir cinq ou six ans - me poussant à rejoindre mes sœurs, mes rares amis, pour des jeux qui n'avaient à mes yeux pas beaucoup d'attraits. Et moi de faire mon “intéressante” pour attirer l'attention des plus vieux et rester parmi eux.
En classe, mon esprit inévitablement s'évadait. Je pensais souvent à l'avenir, à mon futur. J'avais tellement hâte d'être adulte ! Idéalisé, bucolique, entourée de chèvres, de poules, de prairies et de montagnes. Avec un âne et une carriole pour moyen de transport, les objets de mon quotidien listés mentalement, bien ordonnés à l’arrière.
Bonne élève, ignorée par les enfants dans les premières années de l'école primaire, insignifiante, inexistante, j'ai été mise à l'écart dès mon entrée au collège par les autres. Pour quelle raison ? Cela venait-il de moi, de mon caractère ? Ou du leur ? De cette époque, j’ai trois amies que je vois toujours malgré la distance, une ou deux fois l'an.
Mon travail scolaire sans soucis, malgré mon absence de contact avec la plupart des enfants de l'école - hormis des moqueries. En outre, des conditions de vie assez précaires. Et par-dessus tout : le secret.
Tout cela a contribué à former le terreau fertile de mon mal-être.
L'histoire a commencé assez tôt.
La double vie de mon père dès les premières années de son mariage avec ma mère. J'avais quatre ou cinq ans. Sous le prétexte d'être honnête avec ses enfants, les emmener en vacances avec les maîtresses successives, des inconnues, sans rien leur expliquer. J'en ai connu deux. De la première, j'en garde un souvenir ni bon, ni mauvais. Elle était gentille avec nous. Mais cette femme avec laquelle nous avons partagé notre vie quelques semaines n'était pas notre mère.
Était-ce une demande de mon père ? Son prénom a changé la deuxième année où elle est partie avec nous. Ma petite sœur s'y perdait. A sa maman qui la grondait, s'opposait cette femme qui lui faisait des cadeaux. Elle a dit à notre mère, minuscule petite fille : “Je ne t'aime pas, tu n'es pas ma mère !”. A ce souvenir s’en oppose un autre, contradictoire. Un jour, dans notre chambre du pavillon, seules toutes les trois, elle a prononcé cette phrase, dans la simplicité éclatante de son innocence : “Papa aime une autre dame”, et moi de lui dire, non, non, avec l'intention de lui cacher la vérité pour la protéger ou pour protéger l’image de mon père, et consciemment ou non, faire en sorte que le foyer n’implose pas.
Je me rends compte à quel point elle s'est révélée beaucoup plus lucide que moi à propos de cette histoire.
A la fin de ces vacances tordues, mon père nous intimait l'ordre de ne rien révéler. Maman serait malheureuse, ou en colère. Je ne me souviens plus quels mots il employait exactement. Ma petite sœur m'a confié qu'un jour, seul avec elle, il avait levé le poing fermé en lui disant de ne rien dire. Nous devions occulter la cinquième personne comme si elle n'avait jamais existé.
L'exercice était périlleux. Mon père devait uniquement se fier à notre faculté de ne rien dévoiler. Ce qui ne l’empêchait pas de semer, par manque de volonté, de jugement ou déni de responsabilité, les preuves de sa double vie (factures de camping, tickets de restaurant, laissant transparaître la présence d’une personne supplémentaire), et de laisser ses petites filles se débrouiller avec sa femme pour fournir des explications crédibles.
Il venait parfois nous chercher à la sortie de l’école, pendant les heures de travail de ma mère, et nous le suivions chez la deuxième femme que nous ayons connue, à contrecœur. Je tentais de nous faire partir de chez elle tout de suite après le repas, avant le retour de ma mère. Me revient le souvenir insensé qu’elle ait commencé mes exercices d’anglais à faire pour le lendemain, pour m’avancer dans mon travail scolaire, imitant mon écriture, en attendant son mari et ses filles…
Nous étions tous devenus doués pour créer des mensonges instantanés, un arrangement-éclair avec la vérité et le réel, pour préserver la solidité hasardeuse du château branlant de votre foyer.
Impressionnées par ce père qui pouvait parfois se mettre en grande colère, nous n'avons rien dit. En mauvaise posture une fois, à propos d'une cassette audio qu'elle - la première - nous avait donnée. Moi, à ma grande sœur qui voulait à nouveau entendre une des chansons enregistrées : “Non, non, on a dit qu'on était plus copine avec elle”. Je me rappelle exactement du ton que j'ai employé, de la scène, ces paroles qui sont sorties un peu malgré moi de ma bouche d'enfant. Ma mère, intriguée par mes mots, nous a demandé des explications. Ses petites filles, pas plus hautes que trois pommes, lui ont sorti d’emblée une énormité, un mensonge, qu'elle a cru ou pas. L'affaire était close. Le processus d'autodestruction familiale était en marche.
Ce qui était d’un comique désespérant, un mauvais vaudeville, c'était ce mensonge qui fonctionnait absolument dans tous les sens. Non seulement mon père mentait à ma mère pour effacer l’adultère, en plus de nous qui mentions à notre mère pour cacher la situation de mon père, à sa demande, mais sans qu’il nous ait expliqué. Mais il y avait également notre mère, qui avait parfaitement deviné ce que lui dissimulait son mari, sans connaître toute l'histoire (celle dans laquelle nous nous débattions inévitablement aux grandes vacances, mais aussi quelques après-midi d'hiver lorsqu'elle travaillait) et nous épargnait ce qu'elle savait, ce qu'elle endurait, pour protéger ses enfants. Nous nous mentions aussi entre sœurs, dissimulant les informations que nous découvrions de notre côté, tentant de minimiser cette tragédie moderne.
J'ai vu pleurer ma mère, elle-même en proie à un mal-être immense.
Et nous voilà prises dans un engrenage fou, plongées dans une situation aberrante que nous subissions dans la crainte, déjà formatées pour ne plus rien dévoiler.
La vie passait, nous voyions alors peu mon père à la maison. Je n'en ai compris la raison que bien plus tard.
C'était avant mes huit ans, nous habitions un pavillon confortable dans un lotissement en région parisienne. Mon père travaillait à Paris, il a été conducteur de métro pendant plus de vingt ans.
J’entends encore ma mère se gausser de moi lorsque, toute petite, naïvement, dans mes tentatives pour comprendre le monde à travers mes yeux d’enfants, je lui ai demandé à lui, ne le voyant pas rentrer à la maison tous les soirs : “Tu dors dans ton métro ?” J’étais sincèrement peinée pour mon papa, que j’imaginais inconfortablement appuyé contre la vitre, balancé toute la nuit au rythme du cahot des rames glissant sur les rails, incommodé par les lumières jaunâtres, et je lui étais reconnaissante d’endurer ce sacrifice à son confort pour faire vivre la famille.
“Tu dors dans ton métro ?”.
Une question innocente, à laquelle ma mère a fait écho des années plus tard lors d'une dispute avec ses filles : “Tu ne t'es jamais demandée pourquoi Papa ne rentrait pas coucher à la maison tous les soirs ?” Ce n'est qu'adolescente que j'ai réellement compris. Non, il ne rentrait pas tous les soirs dormir chez nous parce qu'il dormait aussi chez quelqu'un d'autre.
Quand on est enfant, et que notre père représente pour nous un héros, le pilier fort de la maison, un père à la fois craint et adoré, dans la situation étrange qu'il nous demande de créer, on ne remarque pas facilement ce qui cloche. Docile, pour préserver son image et la famille, par peur d’être maltraitée, rejetée, abandonnée en foyer ou en famille d’accueil, j'ai fermé les yeux pour lui.
Nous avons déménagé l'année de mes neuf ans. Mes parents, qui avaient fait bâtir quelques années après leur mariage et la naissance de leurs deux premières filles, leur petite maison dans lequel nous vivions tous les cinq confortablement, ont été rattrapés par un crédit à taux variable qu'ils n'ont plus été en mesure de rembourser. Ils ont été contraints de s’en séparer, avec une belle dépendance construite par mon père, qui permettait de ne pas revendre leur bien à perte.
Ce départ a été pour moi un événement difficile, j'étais attachée à cette vie plutôt paisible, me sentant en relative sécurité à la maison, bien que l’école m’apparaisse assez tôt, dès la maternelle, comme un lieu d’ennui, d’incompréhension, de solitude et de fortes angoisses, assez vide de sens malgré certains souvenirs liés au merveilleux de la période de Noël, un milieu que j’observais et dans lequel je tentais de reproduire des codes sans parvenir à trouver ma place dans le groupe. Jusqu’à tard dans ma scolarité, je ne savais pas demander quand j’avais besoin d’aller aux toilettes, patientant des heures jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Me revient le souvenir humiliant de m’être, en CP, urinée dessus : je n’avais pas pris le temps pendant la récréation, j’ai demandé à l’instituteur, qui a refusé. Mes pleurs de honte lorsque j’ai levé la main pour dire ce qui m’arrivait, la situation que j’ai cachée à mon retour à la maison… En sortie de classe, l’idée qu’on puisse me perdre, m’oublier ou me faire du mal me terrifiait, et par sécurité je me refusais à m’éloigner des adultes ou à m’endormir dans le car ou dans le train. Durant mes années en maternelle, j’acceptais sans rien dire ces crêpes au sucre de la Chandeleur que tous les autres semblaient déguster et que je me forçais à avaler, morceau par morceau, avec des hauts-le-cœur, au bord du vomissement. Je ne comprenais pas les pleurs de la rentrée, qui m’apparaissaient comme une démonstration excessive et impudique, ni la morve au nez, ou la salive qui coulait sur le menton de ces bambins, ni l’obligation de nous diriger en troupeau à heures fixes vers de minuscules toilettes sans portes, toutes expressions corporelles de la petite enfance qui provoquaient en moi de la répulsion, voire du dégoût, et me faisaient me sentir témoin, mise à distance de la vie qui semblait se dérouler sans moi, comme absente des scènes dans lesquelles je n’étais qu’un pion, exilée derrière mes yeux. Je repoussais, gênée, le garçonnet qui me proclamait devant les autres écoliers son amoureuse, trouvant son élan incongru, sa démarche dangereuse pour moi.
En classe j’entendais des consignes que j’avais de la difficulté à interpréter, de par mon esprit en vagabondage et le manque de sens que j’y associais. Je ne savais pas ce que je faisais là, mais j’avais l’obligation d’y être. Le temps s’écoulait avec une extrême lenteur, j’étais déconnectée du réel, flottante, avec la sensation d’être étrangère au monde. Je ne savais jamais ce qui allait se passer en classe, ni quel jour on était, ni quand arriveraient les vacances qui étaient toujours une surprise. Je m’imposais des obligations morales en matière de dessin, ceux réalisés à l’occasion des anniversaires des petits élèves de maternelle, pour lesquels je m’obligeais à remplir la feuille, autour de mes bonshommes malhabilement tracés au feutre, de minuscules bâtons verts représentant des brins d’herbe, qui me prenaient un temps fou mais que je me refusais à bâcler, équitablement pour tous mes camarades.
