Orage - Anouk Kelly - E-Book

Orage E-Book

Anouk Kelly

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Beschreibung

Plein d'humour et d'émotion, ce livre autobiographique aborde avec espoir et dérision le long process de guérison face à l'orage de nos vies lorsque l'on survit. C'est un livre fort et motivant sur comment faire face aux difficultés de la vie et toujours garder espoir que tout ira mieux. Il retrace le combat d'une jeune fille de 22 ans contre sa maladie génétique, qui tente, malgré tout, de survivre et garder l'envie de vivre.

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Seitenzahl: 307

Veröffentlichungsjahr: 2023

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À ma famille, à mes amis, au corps médical… À tous ceux qui m’ont sauvée.

Afin de préserver l’anonymat des personnes de l’histoire, tous les noms ont été modifiés.

Orage : nom masculin désignant une violente perturbation atmosphérique caractérisée par des phénomènes électriques (éclairs, tonnerre), souvent accompagnée de pluie, de vent.

Un orage se forme lorsqu’unemasse d’air chaud rencontre une masse d’air froid. Ce phénomène provoque de fortes précipitations, accompagnées de vents, de foudre ou encore, exceptionnellement, de tornades.

Sommaire

Ça n’est pas définitif

Je serai là à ton réveil

« Do not go gentle into that good night »

Et soudain, tout change

Tu nous as fait peur

La Chambre 13

Tinder hôpital

Flora, Pâquerette et Pimprenelle

En attendant l’aube

L’insolence de la vie

Une dernière fois

Un cadeau surprenant

18 février 2019, 13 h 30

Épilogue : 26 juin 2019

1 - Ça n’est pas définitif

J’ouvre les yeux sans savoir vraiment où je suis. Est-ce que je viens de me réveiller à l’instant ? Il y a un plafond au-dessus de moi, un assemblage de dalles carrées dans les tons grisâtres. Je crois bien que j’alterne depuis un moment entre conscience et inconscience. Je ne sais pas quelle heure il est, peut-être la fin de la matinée ?

Je suis allongée sur le dos. Quelle sensation bizarre… Je me sens pâteuse, un peu hagarde. Mon esprit est embrumé, ça n’est pas facile de réfléchir et encore moins de se rassembler.

OK, Anouk, fais un effort, réfléchis… Oui, voilà, tu es sûrement encore à l’hôpital.

J’entends du bruit sur ma droite, c’est une jeune infirmière blonde. À l’expression sur son visage, on sait que l’on peut lui faire confiance. Elle est douce dans ses mouvements, mais, en même temps, elle a la fermeté de ceux qui savent ce qu’ils font.

— Ah, tu es réveillée ! Ça va ? Tu n’as pas trop mal ?

Automatiquement, je réponds que non, mais je ne parviens qu’à sortir un bruit guttural et éraillé. C’est comme si Dark Vador s’était réincarné en femme. Ma gorge est affreusement sèche, ça gratte. Moi qui habituellement ai la voix plutôt aiguë, je suis très surprise, comme si ça ne venait pas de moi.

Je les entends alors, tous ces bips. L’infirmière change certaines seringues reliées aux tiges métalliques. Des machines, il y en a partout.

Je tente de regarder autour de moi. De ce que je peux apercevoir depuis mon lit, il y a, à droite, une sorte de grande tige en métal, sur laquelle sont accrochées une dizaine au moins de petites boîtes avec des seringues, au bout desquelles sortent encore autant de tubulures. Encore une autre tige de métal, avec d’autres perfusions : certaines poches contiennent des liquides transparents, une autre, une sorte de mélange si blanchâtre et pâteux que l’on dirait du plâtre. Juste derrière les tiges métalliques, il y a un écran. Dessus, on peut voir toutes mes constantes vitales, il y a plein de lignes de toutes les couleurs : du jaune, du rouge, du vert…

Un peu plus loin sur la droite, contre le mur, il y a un plan de travail recouvert de matériel médical. En face, j’aperçois trois fenêtres carrées. À leur gauche, il y a une télévision suspendue et une chaise. Juste en face de moi, je découvre des dessins accrochés, il y en a tellement que cela dépasse sur la première fenêtre. Je ne parviens pas à distinguer exactement ce qui est tracé. Sacrée myopie ! J’arrive malgré tout à voir qu’il y a parmi les dessins une feuille imprimée avec des photos : c’est moi et mes colocataires, Candice et Marina, lors de mon échange universitaire en Angleterre. Une photo nous montre toutes les trois sur les plages de Robin Woods Bay, une autre dans les rues de Hull, lorsqu’on était sorties boire un verre pour mon anniversaire, une dernière avec Candice à Paris, après avoir mangé italien. Que de bons souvenirs, cela me fait plaisir !

L’entrée se trouve sur la gauche, il n’y a pas de porte, ou du moins c’est ce qu’il me semble. Je vois un bout du couloir et comme un îlot central, où se rassemble sans doute le personnel.

Enfin, tout de suite à ma gauche, il y a une table sur roulettes, du même style que celles que l’on retrouve dans tous les hôpitaux. Il y a plein d’objets dessus. Deux cadres, un d’un style plutôt ancien avec des petits ours qui mangent des baies rouges. Dessus, une photo de ma grande sœur et de moi, lorsque nous étions en maternelle. Katy m’entoure de ses bras, je suis morte de rire. L’autre cadre est plus récent. C’est une photo de mon petit frère Victor et de moi, à Quiberon, au bar Le Poulain. Je regarde l’objectif alors que lui essaye de me toucher avec sa paille mouillée. Cette photo a toujours bien représenté notre relation : qui aime bien châtie bien. D’autres objets sont encore sur la table, mais elle est trop loin. Je suis si fatiguée.

Je crois que je vais dormir encore un peu…

**

J’entends l’infirmière revenir.

— Allez, ma belle, on enlève les drains après la toilette, me dit-elle.

Cela sonne comme une bonne nouvelle, mais je ne vois pas ce qu’elle veut dire. Jusque-là, je ne m’étais pas posé la question de mon état. En même temps, je ne sens pas grand-chose, et je n’ose pas aventurer ma main sous le drap pour le découvrir. Je sais que je me suis fait opérer. Mais je ne connais pas encore l’étendue des dégâts…

Je sens que j’ai quelque chose dans mon cou. J’ai mal au ventre, je sens qu’il y a pas mal de pansements.

Je n’ai pas à attendre longtemps avant de comprendre que mon ventre s’est transformé en nouveau chantier en construction pour l’hôpital de Reims. Je commence peu à peu à paniquer lorsque je la sens enlever un à un tous les pansements sur mon ventre. Un, deux, trois, quatre… J’arrête de compter, je n’ose pas baisser la tête. Je regarde le plafond. Je ne sais pas trop quoi penser. Mais de quoi j’ai l’air ?

On m’enlève alors les drains.

— Je compte jusqu’à trois, me dit-elle. À trois, tu prends une grande inspiration et ensuite, tu bloques.

Ça n’est pas très agréable, mais j’ai connu pire. Trois drains, si j’ai bien compté.

— C’est génial ! s’exclame-t-elle. Tu imagines tous les progrès que l’on a faits aujourd’hui ? Le médecin ne va pas tarder à passer.

Quelques instants plus tard, un monsieur arrive, vêtu d’une blouse blanche. Il se présente et parle, beaucoup. Il emploie des termes techniques que je ne comprends pas. « Colostomie », « péritonite », « opération de Hartmann », je suis perdue. Il me dit de me reposer et s’en va.

L’infirmière qui était à côté me regarde.

— Est-ce que tu as compris ce qu’il t’a dit ? me demande-telle avant d’enchaîner sans attendre ma réponse. Tu as une poche, mais c’est temporaire. Pour trois mois environ. Ça n’est pas définitif, mais c’était plus prudent, tu comprends, dans ta situation.

Ma situation ? Non, je ne comprends pas. Elle continue :

— Disons que c’est pour ne prendre aucun risque.

— D’accord, je réponds, sans vraiment appréhender la portée de l’information.

— C’est une poche qui récupère tous tes déchets, elle est sur ton ventre, m’explique-t-elle. L’avoir signifie que tu vas devoir adapter ton alimentation également, que cela nécessite des soins.

— Oh… D’accord…

Je réponds, alors que je digère lentement et difficilement la nouvelle.

— Ne t’inquiète pas. De toute façon tu verras la stomathérapeute, elle t’expliquera tout ça.

J’acquiesce alors qu’une multitude de sentiments m’assaillent. Mais comment ça, « mes déchets » ?

— Allez, repose-toi. Dans quelques heures, tu vas avoir de la visite.

**

J’entends des pas dans le couloir, lorsque deux petites têtes franchissent l’encadrement de l’entrée. Elles ressemblent à toutes ces personnes peu habituées aux hôpitaux, qui ne sont pas sûres de la posture à tenir et gardent leurs sacs bien serrés contre elles. Vous savez, au cas où un patient surgirait au détour d’un couloir et leur vole sournoisement leurs biens. Ces personnes qui ont peur de s’être trompées de chambre et craignent de surprendre, par mégarde, quelque chose de fâcheux.

Ce sont mes amies de l’école, Aurelia et Berthille. Aurelia est petite, brune, elle est la sagesse incarnée. Elle arrive à comprendre une situation et tous ses aspects sans forcément l’avoir vécue, car elle brille par sa perspicacité. Elle est attentionnée, gentille. C’est en partie pour cela que je l’adore. Être à ses côtés promet aussi bien des discussions profondes sur le sens des relations humaines que des fous rires sans fin.

Berthille est un peu plus grande qu’Aurelia, cheveux courts, bruns. C’est mon « bébou », comme je l’appelle. Aussi sérieuse et rigoureuse que fofolle et complice, elle a su garder cette candeur et cette pureté normalement associées à l’enfance. Elle est totalement désintéressée. Elle aime sans compter, c’est une petite boule d’amour qui adore s’amuser, rigoler, chanter, danser, sans jamais se prendre au sérieux. Mais pourtant, c’est sûrement la plus carrée de toutes. Avec Berthille, on ne sera jamais en bankrupt !

Les voir me rend tellement heureuse que j’en oublie la visite du médecin un peu plus tôt. Lorsqu’elles m’aperçoivent, leurs visages s’éclairent. Elles sautillent jusqu’à moi et m’embrassent tendrement sur la joue. Leurs yeux brillent, je ne pensais pas leur faire autant d’effet, je dois vraiment avoir l’air pitoyable, ou bien je dois avoir une coiffure improbable…

— Ça me fait tellement plaisir de te voir, Nounouk !

— Ça va, tu n’as pas mal ?

— Pas trop fatiguée ?

— Tu as déjà réussi à manger ?

Les questions pleuvent, je suis si contente de les voir, je crois qu’elles aussi !

— Tiens, c’est pour toi, Nounouk, me dit Berthille en me tendant une jolie enveloppe beige.

Je l’ouvre. Dedans, une photo de nous deux à la fin de la première année d’école de commerce, devant la cathédrale de Reims. Et une carte sur laquelle il est écrit « Pour toi », avec plein de fleurs et des petites lettres dorées.

— Oh !Merci, Berthille ! Il ne fallait pas, je réponds avec ma voix d’outre-tombe.

Aurelia a pitié de moi, puisqu’elle me dit en souriant :

— Tu sais si cela te fait mal, économise ta voix…

— Oui, oui, ne parle pas ! Quand j’ai vu ce que ta famille t’avait amené, j’ai pensé que, moi aussi, je pourrais aussi décorer ta chambre, surenchérit Berthille.

— Mais oui, c’est fou, il y a plein de choses… Je ne sais pas comment ma mère a fait pour tout ramener ! C’est super bien décoré !

— C’est vrai que tout le monde t’a apporté quelque chose, ta famille est géniale… Ta mère est venue samedi, je crois ? se questionne Berthille.

Je sens que je suis fatiguée et que ça n’est pas toujours facile de suivre le rythme de la conversation. Mais quelque chose me surprend néanmoins.

— Attends, comment ça, samedi ? On est quel jour ? On n’est pas vendredi ? je demande.

Il y a un gros blanc. Aurelia et Berthille se regardent, embarrassées.

— Mais non, Nounouk… On est lundi, répond Aurelia.

— Attends, comment ça, lundi ? Mais j’ai été opérée jeudi, non ?

— Oui… chuchote-t-elle.

— Mais… Je ne me souviens pas… je réalise, un peu paniquée.

— C’est normal, me rassure Aurelia. Je ne pensais juste pas qu’on te l’apprendrait…

Berthille me regarde sans trop savoir quoi dire.

— Eh bien, tu as été endormie pendant plusieurs jours, juste après ton opération. Toute ta famille est venue te voir, ta sœur, ta mère, tes oncles, tata, tes grands-parents. Il y a aussi eu des amies à toi ! Une autre avec son copain, et une de tes amies d’enfance qui est venue de Belgique !

Plus elle m’en parle, moins je trouve ça crédible. Trois jours ? Sans aucun souvenir ? Mais qu’est-ce que je faisais pendant ce temps ? Une sorte de sensation de vide, comme si quelque chose m’échappait. Pourquoi je ne me souviens de rien ?

Aurelia continue : tout le monde a fait la route pour venir me voir à Reims. C’est que j’ai dû faire quelque chose de grave, non ?

— De Belgique ? T’es sûre ? je demande.

Ambre avait-elle fait réellement tout ce chemin, et moi je n’en garde aucun souvenir ?

— Oui, oui, elle est restée tout le week-end ! Elle a pris un Airbnb avec une amie à elle dans Reims. Elle est venue samedi et dimanche, affirme Aurelia.

Un sentiment d’amour et de chaleur m’envahit, je n’ai jamais ressenti cela. Comme si le fait de me savoir aussi entourée me donnait déjà des forces. Mes tontons de région parisienne, Ambre de Belgique, Louise et Alexandre de Vert-le-Grand, mes grands-parents de Lagny, mon père du Perreux, ma mère de Saint-Fargeau-Ponthierry et mes amies d’école. Ça a l’air trop beau pour être vrai.

— Attends, ta grande sœur a fait des plannings de visite, continue Aurelia en sortant son téléphone.

— Des plannings ? Katy ?

OK, c’est décidé, le monde est tombé sur la tête pendant ces trois jours où j’ai apparemment joué la belle au bois dormant.

— Oui, parce qu’en service de réanimation (bien, maintenant je sais où je suis exactement), les visites sont très réglementées : maximum deux personnes par créneau et c’est une heure maximum à chaque fois. Premier créneau à 14 heures et deuxième à 18 heures. Comme tout le monde voulait te voir, il fallait bien s’organiser, alors ta grande sœur a créé des conversations Messenger pour ça.

— C’est incroyable ! Je n’en reviens pas d’avoir loupé ça ! je dis, étonnée.

— Oui, et ta sœur est vraiment super sympa, d’ailleurs, ajoute Aurelia en rigolant.

Oui, elle l’est…

— Ah, voilà, j’ai trouvé ! Alors, samedi, il y a eu ton père et ta belle-mère qui apparemment sont aussi venus te voir le vendredi soir. Puis tes grands-parents. Ensuite, il y a écrit tata Annie et tonton Pierre, tonton François et tonton Thierry, Ambre et Aurelia. Dimanche, ta mère, ta sœur, Ambre et moi encore (petit clin d’œil d’Aurelia) et nous aussi.

— Mais c’est fou, cette histoire…

— Oui, tu nous as fait bien peur, crois-moi… me confie Berthille.

Elles sont émues, je le sens. C’est à cause de moi, tout ça.

— Ta mère a ton téléphone, je pense que tu auras plein de messages.

— D’ailleurs, ne t’inquiète pas pour les cours. Lucile et Gloria vont les prendre pour toi !

— On va te laisser, ma Nounouk, me glisse gentiment Aurelia. Tu es toute fatiguée, je le sens…

J’acquiesce doucement. Elles m’embrassent et s’en vont.

**

Je crois que je me suis endormie un peu après leur départ. Je suis, comme on dit, dans le pâté. Je repense doucement à ce qu’elles m’ont dit.

Trois jours. Trois jours sans aucun souvenir. Trois jours que je ne récupérerai jamais, donc.

Ça fait un drôle d’effet, comme si ma vie m’avait échappé. Je me rends compte qu’on ne contrôle rien. J’aurais pu mourir sans m’en rendre compte.

On parle beaucoup des « nearly death experience » dans les séries, la théorie selon laquelle, lorsqu’on frôle la mort, on voit sa vie défiler, ou pour certains, on se voit au-dessus de son corps. Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus : le fait d’avoir oublié ? Ou peut-être qu’en fait, il n’y a vraiment rien ?

Je n’ai jamais été très croyante. Mais je comprends ceux qui le sont. Ça rassure. Ça rassure, n’est-ce pas, de se dire que ce que l’on fait a un sens, qu’il y a quelque chose derrière ? On ne fait rien sans rien, en fin de compte, nous ne sommes que de grands enfants. « Si tu ne te comportes pas bien, le père Noël ne va pas passer cette année ! » La religion, c’est comme une grosse carotte divine. Elle nous pousse à avancer et à continuer à chercher le meilleur de nous-mêmes, parce qu’il y a la grande récompense aux portes dorées sur la ligne d’arrivée.

Mais si on nous avait menti ? Si la première personne qui a inventé la religion avait aussi failli mourir et avait ressenti ce néant ? Elle aurait alors inventé quelque chose qui nous dépasserait, nous permettrait de croire, de rêver à un monde meilleur qui nous attendrait après l’épreuve de nos vies ?

Parce que sinon, à quoi bon ? À quoi bon souffrir de la vie, si cela ne nous apporte rien ?

Et voilà que, maintenant, je me transforme en philosophe de bas étage, juste parce que j’ai été dans les vapes pendant trois jours… Quel cliché !

**

Comme avec Aurelia et Berthille, je vois deux petites têtes s’avancer à pas feutrés dans ma chambre. C’est Gabrielle et Gloria. Elles chuchotent et regardent autour, comme si elles se demandaient bien ce qu’elles faisaient là. Elles ont l’air perdu et perplexe, comme Harry Potter qui chercherait la voie 9 ¾. Ça me fait rire intérieurement. En même temps, ce n’est pas une activité très répandue, la visite du service de réanimation pour des jeunes femmes de vingt-trois ans. Les bars, les boîtes de nuit, ça oui, mais les hôpitaux…

Elles m’embrassent.

— On a galéré pour venir, personne ne nous a expliqué la procédure ! me dit Gloria, le sourire aux lèvres. Imagine des poules dans un centre commercial : eh bien, c’était nous !

— Mais oui, on a suivi deux personnes qui étaient devant nous, reprend Gabrielle. Elles, elles avaient l’air de savoir quoi faire.

— En fait, on doit poser nos affaires dans des casiers, ajoute Gloria, puis après, il y a des lavabos pour se désinfecter les mains. Il y a même des dessins pour expliquer comment faire ! C’est ingénieux !

Avec Gabrielle, on se connaît depuis la première année de prépa. Ça n’est pas un rayon de soleil, c’est même plutôt un oiseau de mauvais augure. Si râler était un sport olympique, elle serait médaille d’or. C’est d’ailleurs en râlant toutes les deux qu’on est devenues amies, le premier jour de prépa. Elle fait la tronche la plupart du temps, car les gens ne sont pas sa tasse de thé. Mais une fois la carapace brisée, c’est une petite boule d’amour. Un vrai chat, en fait, on ne lui fera pas faire ce qu’elle ne veut pas ! Mon amie a du caractère et je sais que je peux compter sur elle à n’importe quelle occasion. Surtout lorsque je dois lui raconter mes bêtises, dans le fastfood du coin. Elle me fait rire et je l’adore, ma petite princesse Gabi !

Gloria, c’est surtout l’amie de Gabrielle, je la connais grâce à Gabi, d’ailleurs. Je crois que ça a matché essentiellement grâce au fait qu’elle porte le prénom de mon doudou hippopotame bouillotte violette spéciale règles douloureuses… Forcément, ça rapproche ! Elle n’a pas sa langue dans sa poche et dit tout ce qui lui passe par la tête. Plus c’est cochon, mieux c’est ! C’est peut-être de cela qu’est venue sa passion pour les sous-vêtements ? Tremblez, équipes marketing d’Orcanta, Etam et autres marques de lingerie fine, Gloria va révolutionner votre univers à dentelle !

On dirait le duo Tweedledum et Tweedledee d’Alice au pays des merveilles. Gloria commence une phrase, Gabrielle continue. Ça s’enchaîne, j’assiste à un vrai match de tennis.

— Tu nous as fait peur, petite Nounouk !

— Mais oui, franchement, ça va pas de nous faire des coups comme ça !

— Mais ne t’inquiète pas pour les cours, avec Lucile, on te prendra tout.

— Le principal, c’est que tu ailles mieux.

— Oui, oui, les études après !

— Mais bon, la prochaine fois que tu veux attirer l’attention, tu ne pourrais pas plutôt, je ne sais pas moi… te bourrer la gueule comme tout le monde ?

— Oui, c’est sûr, c’est mieux que la sortie en fanfare avec les ambulances, tu ne crois pas ? rigole Gloria.

On papote pendant quelques minutes encore, mais je fatigue. Je m’endors presque en leur parlant, je loupe la moitié des phrases.

— Bon, ma Nounouk, on va te laisser, là… me dit enfin Gabrielle. Tu es fatiguée, ça se voit…

— Oui, je ne sais pas ce qu’ils t’ont donné, mais en tout cas, c’est de la bonne, hein ! me taquine Gloria.

J’acquiesce avec un sourire, c’est clair, je suis complètement ailleurs.

On se dit au revoir, elles me font des bisous et je me rendors.

Je dois prendre des forces, demain, apparemment, je vois ma famille.

2 - Je serai là à ton réveil

« Life is a bitch, so am I. »

C’est l’une des premières phrases qu’a prononcées ma professeure d’anglais de classe préparatoire. Violente, oui. Vraie, encore plus ! Du moins pour la première partie. Pour la deuxième, c’est discutable.

Life is a bitch. Alors que mes oreilles encore chastes furent atrocement choquées par ces propos injurieux à l’aube de mes dix-huit ans, je ne peux que les approuver quatre ans plus tard…

Pourquoi ?

Facile, une date : le jeudi 26 avril 2018.

**

Je me souviens surtout de la veille. C’était une belle journée, un peu venteuse, pluvieuse, prometteuse.

J’ai retrouvé Lucile à l’arrêt Opéra de Reims, juste après avoir regardé The Greatest Showman. J’ai pris le tram, mes écouteurs sur les oreilles… Sur le trajet, je repensais à mon week-end.

Le vendredi précédent, j’étais sortie avec Lucile et Gabrielle en boîte de nuit. Je ne fais pas ça souvent… mais j’aime beaucoup danser, j’ai toujours adoré ça.

Lorsque j’étais plus jeune, j’ai pratiqué la danse contemporaine. J’ai eu deux professeures, Isabelle, puis Cindy. Elles m’ont appris à ressentir la musique, à bouger en harmonie avec le rythme, à vivre des émotions et à les communiquer grâce à mes mouvements. J’ai arrêté après le baccalauréat. À cause de mes études d’abord, de ma maladie ensuite : cela devenait de plus en plus dur de ne pas se blesser.

Je me souviens de l’odeur qui embaumait la salle dans la boîte de nuit, une sorte de parfum sucré rappelant celui de la barbe à papa, l’obscurité seulement transpercée par des néons de lumière, et l’humidité provoquée par la proximité des corps. J’ai le souvenir des battements de mon cœur, alors que la musique résonnait dans ma tête, assourdissante, que ma poitrine tremblait au rythme du son.

Nous étions toutes les trois à danser comme si la terre allait exploser, qu’il ne restait que cette soirée. On s’amusait comme des folles, on rigolait, on buvait. On profitait. Après tout, ma famille n’arrête pas de répéter : « Ah, la vingtaine, ce sont vraiment les plus belles années ! Profite, tu verras, cela passe si vite ! »

L’esprit embrumé par l’alcool, je l’ai enfin aperçu. Avec elle.

Dire que je n’ai pas de chance dans mes relations amoureuses serait un doux euphémisme. Soit ils sont déjà pris, soit ils ne sont absolument pas intéressés. Mais peut-être que, tout simplement, je ne me laisse pas la chance de rencontrer quelqu’un.

Je crois que la véritable raison, c’est la peur. Celle d’avoir une vraie relation. Des relations impossibles et vouées à l’échec. Comme avec lui.

Je le connais depuis la première année. Et pourtant, ilm’a fallu trois ans pour me rendre compte qu’il comptait en fait pour moi. Mais voilà, c’était trop tard.

Trop tard, comme toujours. Bien joué, Anouk !

En sortant du tram, j’ai rejoint Lucile à la cathédrale de Reims, on a marché, discuté. On s’est alors retrouvées dans le jardin, derrière l’édifice. Il y avait des cerisiers en fleurs : avec le vent, plein de petits pétales tombaient autour de nous. C’était vraiment beau, j’ai même pris quelques photos.

**

Le lendemain matin, j’envoyais un SMS à Lucile.

« Coucou ! S’il y a encore une petite place à côté de toi, tu me la gardes ? Je suis en retard. »

Je me dépêchais, entravée par mon sac de cours et celui qui contenait mon déjeuner. Je suis descendue du tram, j’ai traversé sur le passage piéton, j’ai badgé avec ma carte étudiante et passé le portail en métal. Encore une seconde fois, pour franchir les portes vitrées coulissantes. Heureusement, l’amphithéâtre était juste à l’entrée, à gauche.

Je suis entrée et j’ai découvert avec soulagement que je n’étais pas en retard. La salle était pratiquement vide. La professeure était assise à son bureau, sur l’estrade. J’ai regardé sur les gradins et repéré facilement les cheveux dorés de Lucile. Elle m’a souri en secouant discrètement sa main. Elle était en haut du carré central, au milieu. J’ai monté les marches prestement, je me suis tournée de profil pour pouvoir avancer entre les strapontins et la table.

J’ai enfin rejoint mon amie.

Lucile, c’est la gentillesse, la douceur incarnée. Elle aime aider son prochain et donne sans compter. C’est la première à se porter volontaire. Lulu aime défendre son entourage. Avec sa longue chevelure blonde, on dirait Raiponce. Toujours partante et énergique, c’est une fausse timide. Elle est surtout incroyablement altruiste et préfère faire passer les besoins des autres avant les siens.

— Salut, Anouk ! Ça va ?

— Salut, Lulu ! Bof, j’ai mes règles, tu sais, cela me fait toujours super mal les premiers jours…

— Aïe, ma pauvre… Tu as déjà pris quelque chose ?

— Oui, oui, ne t’inquiète pas, je lui ai répondu. Au fait, joyeux anniversaire, Lucile ! J’ai hâte d’être à ce soir avec les filles pour fêter ça !

— Oh, merci ! Oui, moi aussi, ça va être trop sympa, depuis le temps que je veux faire un karaoké ! a-t-elle répondu, toute contente.

Les élèves sont arrivés au fur et à mesure. J’ai allumé mon ordinateur, ouvert une page Word et écrit « Session 1 – Market research ». J’ai levé la tête, il a franchi la porte.

Il portait un sac en bandoulière. Il est grand. Il n’est pas particulièrement beau, pourtant, il a ce quelque chose qui rend les hommes attirants. Une élégance, une prestance. Mâchoires carrées, il n’a pas les cheveux longs, je sais que beaucoup de personnes le taquinent sur ses tempes qui, malgré son jeune âge, se dégarnissent. J’ai vite détourné le regard pour éviter de croiser le sien.

Je regrette que notre relation se soit dégradée ainsi.Moi qui le considérais comme mon ami, nous voilà tellement étrangers qu’il nous semblerait complètement incongru de nous dire bonjour. Il s’est assis quelques rangées au-dessus de moi. Mon attention a rapidement été détournée par l’arrivée de Gloria.

— Oh non, ne me dis pas que c’est elle, la prof ? s’est-elle aussitôt plainte.

— Je ne comprends jamais rien quand elle parle anglais… j’ai dit en rigolant doucement.

La professeure s’est levée, puis a commencé son cours.

J’essayais de me concentrer sur son discours alors que Gloria déblatérait un flot de paroles continu quand j’ai soudain ressenti une vive douleur dans mon ventre. Comme si quelque chose lâchait. Un frisson m’a traversé le corps, tout de suite suivi d’une vague de chaleur.

La douleur allait grandissant, cela faisait tellement mal que j’avais même de la difficulté à respirer. Mais qu’est-ce qui se passait ?

— Lucile… Ça ne va pas… Il faut que… je sorte… j’ai haleté.

Lucile m’a regardée, inquiète, s’est redressée pour me laisser passer. Gloria continuait de parler à côté de moi, sans rien remarquer. J’ai fait se lever tout le reste de la rangée. Je rassemblais toute l’énergie que j’avais pour rester droite et ne pas crier de douleur avant d’atteindre la sortie.

Personne n’a semblé plus inquiet que cela, à part Lucile, que j’entendais trottiner juste derrière moi. Pour une partie de la promo, c’était le moment de trouver un stage de fin d’études, ou même un emploi — après tout, dans deux mois, l’école de commerce se finissait —, alors il arrivait que des élèves sortent pour répondre à un appel. Mais moi, je l’avais déjà trouvé.

J’ai enfin atteint la porte. Une fois refermée, je me suis effondrée sur le sol. Lucile s’est agenouillée près de moi.

— Anouk, qu’est-ce qui se passe ? s’est-elle inquiétée. Dis-moi !

J’ai entendu la personne responsable de la sécurité s’approcher :

— Qu’est-ce qui se passe ? Ça ne va pas ? m’a-t-il demandé.

Je suis à peine arrivée à parler, tellement la douleur grandissait, elle était partout dans monventre. Je mesuis concentrée pour ne pas hurler.

— J’ai mal au ventre, je lui ai dit alors que je sentais mon visage déformé par la douleur.

— D’accord, on va essayer de prendre l’air, d’accord ? m’a-t-il suggéré.

— Il faut appeler les secours, Anouk ? m’a demandé Lucile.

J’ai acquiescé.

— Je vais chercher ta carte de malade, m’a-t-elle dit, déterminée.

On m’a aidée à me relever, je me suis traînée jusqu’à la petite cour. Puis je me suis effondrée sur une des tables spécial pique-nique. J’ai entendu Lucile appeler les pompiers, leur expliquer la situation.

— Elle est étudiante, elle a vingt-deux ans, elle a une maladie, cela s’appelle le syndrome Ehlers-Danlos type vasculaire, c’est un déficit du collagène trois.

Aucune position ne me soulageait, le responsable de la sécurité me tenait les mains, je broyais les siennes.

— Peut-être que si tu t’allonges, ça ira mieux ? m’a-t-il conseillé.

Je me suis allongée sur la banquette, puis me suis accrochée aux lattes en bois. Je me concentrais sur ma douleur. J’essayais de la dompter, de la faire partir. Mais rien n’y faisait, elle grandissait toujours plus. Je transpirais, j’avais tellement chaud. J’ai fermé les yeux, j’avais tellement mal.

Je ne sais plus combien de temps j’ai attendu comme ça, à gémir, accrochée à ma table. C’est seulement lorsque j’ai senti des mains sur mon dos et sur mes mains que je me suis rendu compte que les secours étaient là.

— Anouk, c’est ça ? Il faut lâcher la table pour que l’on puisse t’emmener, m’ont-ils encouragée.

Les pompiers m’ont accompagnée dans le camion sur un brancard. J’ai entendu Lucile monter à leur suite.

— Il faut que j’appelle ta mère, c’est quoi, le code de ton téléphone ? m’a-t-elle demandé.

Je le lui ai donné, alors que le camion démarrait. J’avais mal à chaque tournant, à chaque nid-de-poule.

Faites que cela s’arrête…

On est arrivés aux urgences. Après que les ambulanciers m’ont enregistrée, et après être passée devant médecins et internes pour évaluer le degré d’urgence, on m’a emmenée dans une chambre.

Une infirmière m’a rejointe et m’a aidée à enlever mes vêtements, car la douleur m’empêchait de le faire toute seule. Elle voyait bien que je souffrais.

— Tu sais, on sous-estime beaucoup le pouvoir de la respiration pour contrer la douleur. On a tendance à la retenir, au contraire. Tu vas prendre de grandes inspirations et de profondes expirations. Concentre-toi sur ça. Je reviens juste après pour te faire la prise de sang.

J’ai acquiescé.

Je me suis souvenue qu’en danse contemporaine, ma professeure nous disait souvent : « Il faut respirer là où vous avez mal ! » Alors je me suis concentrée. Inspire, expire. J’avais chaud, j’ai attrapé les bords du lit d’hôpital. Inspire, expire.

Les heures passaient, mais la douleur était toujours présente, à peine atténuée par l’antidouleur. Tapie au fond de mon ventre.

Lucile et Jade sont venues me voir. Elles m’ont rapporté mon portable.

— J’ai parlé avec ta mère, elle est plus calme que moi ! m’a dit Lucile.

Je lui ai souri.

— Jade ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ? je lui ai demandé.

— Lucile a mis un message sur la conversation Facebook. Dès que j’ai vu son message, je suis venue.

— Mais tu n’avais pas cours ? j’ai insisté.

— Un truc de groupe, mais ça n’est pas grave. T’es plus importante ! m’a-t-elle rétorqué.

— T’es vraiment trop mimi !

J’avais rencontré Jade grâce à Aurelia et Lucile. Elle est grande, même si ça n’était pas compliqué, entre Berthille, Lucile, Aurelia ou moi ! Elle adore le Japon et la mode. Elle est gentille, honnête. Elle est simple et sait aller à l’essentiel. C’est ma force tranquille.

17 heures. Après un examen gynécologique infructueux, on m’a enfin fait passer un scanner. Et le diagnostic est tombé : occlusion intestinale. On devait m’opérer.

J’ai prévenu ma mère et Lucile.

Vers 18 heures, ma mère m’a averti qu’elle était en chemin.

Plus le temps passait, plus j’étais fatiguée. J’avais de plus en plus chaud.

Vingt heures, on m’a mise dans une autre chambre, une charlotte verte sur la tête. J’ai demandé un ventilateur, tellement la chaleur m’étouffait. J’étais si exténuée que je n’arrivais plus à réagir à la douleur. J’attendais.

Je n’avais qu’une envie, que l’on m’endorme. Je ne voulais plus rien ressentir. J’avais hâte que l’on m’opère.

L’infirmière m’a installé le ventilateur. J’avais tellement chaud…

Quelqu’un a frappé à la porte. Ma mère est entrée, un grand sourire sur son visage. Suivie juste derrière de Lucile et Jade.

Ma mère s’est assise à côté de moi, sur le bord du lit, et m’a fait un câlin. Je lui ai pris la main. J’ai regardé les filles et leur ai dit :

— Je croyais que vous étiez déjà rentrées, il est tellement tard.

— Mais non, voyons, on n’allait pas partir sans te faire un dernier coucou ! a répliqué Lucile.

— Normalement, il n’y a que la famille qui peut venir, j’ai dit que c’étaient tes cousines, a rajouté ma mère avec un sourire.

C’était assez comique, étant donné que nous ne nous ressemblons vraiment pas ! Je suis petite aux yeux verts et aux cheveux bouclés, avec des taches de rousseur. Je ressemble énormément à ma mère. Elle est un peu plus grande que moi. J’ai la chance d’avoir eu ses yeux en amande, même si les siens sont marron clair. Elle a les cheveux brun foncé, souples et courts. Beaucoup disent qu’elle ressemble à Cristina Cordula, mais moi, je trouve qu’elle est encore plus belle !

Ma mère m’a regardée dans les yeux, a rigolé doucement, m’a caressé la joue et m’a dit :

— Tu sais à qui tu me fais penser, comme ça ?

Je m’attendais au pire, j’ai souri.

— Ouh là, non. Dis-moi ?

— Tu me fais penser à Mars Attack, m’a-t-elle répondu, morte de rire. Je te jure, tu es toute verte, et puis, avec cette charlotte sur la tête…

L’infirmière est alors arrivée dans la pièce.

— Bon, on va y aller.

Elle a confié un sac contenant mes affaires à ma mère. Lucile et Jade m’ont embrassée, ma mère aussi.

— Je serai là à ton réveil, m’a-t-elle assuré.

3 – « Do not go gentle into that good night » Dylan Thomas

23 heures. Marie fut accompagnée jusqu’au service digestif, où on lui dit de patienter jusqu’à la fin de l’opération de sa fille. On l’installa dans sa future chambre.

Un lit, une table de chevet, une télé accrochée au mur, une table sur roulettes, un fauteuil et une fenêtre. Elle s’assit sur le fauteuil, à côté du lit.

Il était tard. Elle essayait de ne pas trop penser à ce qui se passait, c’était déjà assez stressant comme ça.

Elle se mit à regarder les affaires de sa fille, que ses amies lui avaient données. Son sac de cours, avec son ordinateur, et un sac en toile avec son repas pour le midi. Elle avait aussi un sac en papier marron avec les vêtements de sa fille et un autre en plastique, plus petit, qui contenait son téléphone.

Elle ouvrit le Tupperware et mangea la salade de pâtes. Les minutes passèrent, puis les heures. Aucune nouvelle.

**

Une infirmière rentra enfin dans la chambre :

— L’opération est terminée, je vais vous conduire auprès d’elle, l’informa-t-elle.

Marie laissa ses affaires dans la chambre et suivit l’infirmière. Elles passèrent par un dédale de couloirs souterrains dignes d’un film d’horreur. Il y faisait particulièrement froid, et ils se ressemblaient tous plus les uns que les autres.

Elles arrivèrent enfin au service des soins intensifs. Marie regarda le panneau, elle était anxieuse. On lui dit de patienter dans la salle d’attente, des médecins allaient venir.

Il y avait plusieurs sièges rembourrés. Une petite table basse avec des revues et une boîte de mouchoirs. Au moins, ça annonçait la couleur.

Plusieurs personnes étaient déjà présentes. Elles discutaient doucement. Une infirmière rentra et vint leur parler :

— Vous allez pouvoir voir votre père…

Marie attendait, personne ne venait la voir.

**

Comme elle avait laissé ses affaires dans la chambre, quelques étages plus haut, les minutes étaient longues.

— Madame ? questionna une jeune femme.

Marie leva la tête. Une femme, plutôt petite, carré court, rousse, les traits fins, s’adressa à elle :

— Vous pouvez venir, s’il vous plaît ?

Elle se leva, jeta un dernier coup d’œil à la salle. Elle avait un mauvais pressentiment.

On l’amena jusqu’à une petite salle, il y avait trois chaises et une table basse. Et encore cette maudite boîte de mouchoirs ! La dame rousse s’est assise à côté d’un homme, grand, trapu. Il ressemblait à un Russe.

— Bonjour, Madame. Vous êtes bien la mère d’Anouk Kelly ? demanda l’homme.

Marie acquiesça.