Osipov, un cosaque de légende - Tome 1 - Philippe Ehly - E-Book

Osipov, un cosaque de légende - Tome 1 E-Book

Philippe Ehly

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Beschreibung

« Dès son adolescence, il avait développé un talent très particulier », disait de lui le général Sparkov, « convaincre des hommes adultes et responsables de faire toutes sortes de choses qu’ils n’auraient jamais osées autrement ».
Les livres constituant la saga Osipov racontent la vie d’Alexandre Osipov, un jeune officier de la cavalerie cosaque, des derniers moments de la paix avant Sarajevo jusqu’aux années qui ont suivi le premier conflit mondial. Né sans père, élevé dans une académie militaire pour enfants pauvres, il fut l’interprète d‘un lord fou de voyages et d’exploration, journaliste-espion dans les Balkans en feu, colonel dans la cavalerie cosaque, redouté par les armées d’Enver Pacha et couvert de décorations par ses supérieurs. Fidèle lucide de la monarchie, il devint après la Révolution d’Octobre un proche de Trotsky et organisa le coup d’état antibolchévique de Tashkent avant de piller la banque d’Etat et ses trésors accumulés. Les deux tomes intitulés « Premières Armes » et « La Route de Constantinople» sont le récit de sa première grande aventure : un voyage semé d’embûches, de Saint-Pétersbourg à Constantinople en passant par l’Afghanistan et la Perse en compagnie de lord Pelham, de ses amis et de son loup.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Philippe Ehly, conseiller juridique et financier, a longuement voyagé en Asie, tant professionnellement que pour satisfaire sa passion pour l’histoire et l’archéologie.

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Je me nomme Alexandre Murray. Cela n'a en soi rien de remarquable, mais pour moi, porter ce nom, c'est en quelque sorte un aboutissement, la façon de boucler une boucle entamée il y a bien longtemps, très loin d'ici.

À cette époque déjà, je m'appelais Murray, mais cela n'a duré que sept années. Les années où je fus vraiment moi. Par la suite, on m'appela Osipov, Athman Beg, Bakhtiari ou Montgommery. J'ai exercé toutes sortes de métiers dans toutes sortes de pays. Parfois, j'ai porté des titres ronflants ou disparu dans l'anonymat le plus humble jusqu'à éprouver l'ivresse de ne plus savoir qui j'étais. J'ai donné l'exemple de la piété dans des églises orthodoxes, psalmodié le Coran avec la ferveur d'un mollah fanatique et récité le Credo en compagnie de Jésuites qui brûlaient les communistes. J'ai porté le turban, la chapska et toutes sortes de casquettes avec ou sans galons, des vêtements pleins de poux ou des uniformes coupés à Londres.

Mon Dieu, que je me suis bien amusé ! 

Aujourd'hui, alors que je m'apprête à entrer dans ce qu'il est convenu d'appeler la vieillesse, j'ai repris mon vrai nom et j'ai même des documents officiels qui prouvent qui je suis. Officiels ne veut certes pas dire authentiques, mais ici c'est tout comme. Je me suis choisi un métier ou plutôt un statut social : je suis amateur d'art. Ce n'est guère compromettant. C'est plus flatteur que rentier et moins prétentieux qu'archéologue. Cela ne nécessite aucune compétence particulière, même si l'on m'en reconnaît certaines et permet de se promener un peu partout sans susciter de questions.

Mais un homme de mon âge n'excite guère la curiosité. Je soigne mon jardin, fais ma promenade, lis mes journaux et rends de menus services à mes voisins. On m'invite ici ou là parce que ma conversation est amusante, que je joue convenablement au bridge et traite très correctement mes chiens et mes chevaux. Certes, je reçois peu, mais agréablement et ma maison, si plaisante avec sa vue superbe et ces beaux meubles que l'on m'envie est toujours appréciée le temps d'un dîner.

Je regrette parfois de ne pas pouvoir réunir pour une grande soirée certains de ceux qui ont croisé mon chemin autrefois. Nombre d'entre eux étaient des hommes et des femmes remarquables et l'idée de les avoir autour de moi, de les entendre évoquer leurs souvenirs est séduisante, même si elle est hélas totalement irréalisable. Beaucoup sont morts, d'autres croient que je le suis, seule raison qui les empêche de me rechercher pour me tuer.

Alors, quelque fois quand le soir tombe, je m'installe sur ma terrasse, face à la mer, dans un fauteuil confortable, une bouteille à portée de main et je fais revivre dans ma tête tous ces visages. De ma mémoire que l'âge n'a pas altéré jaillissent des regards, des phrases dans toutes sortes de langues, des paysages bien différents de celui qui est devenu mon horizon d'aujourd'hui, des bruits, beaucoup de bruits, harmonieux, stridents, assourdissants, des cris aussi. Et des odeurs, un parfum de Paris, la sueur d'hommes qui ont peur, celle du sang, celle du cuir et des chevaux, celle d'une pipe bourrée de tabac anglais.

Alors, ma bouteille vide roule sur les dalles et un de mes serviteurs vient poser sur moi une couverture pour que je ne sente pas la fraîcheur du petit matin.

Ai-je des regrets ? Très peu. Des remords ? Aucun ! Des envies ? Guère ! Dans les mêmes circonstances, d'autres envisageraient peut-être le suicide. Cela m'est arrivé, mais j'ai écarté l'idée avec un petit rire. Trop de gens ont essayé de me percer le cuir à coup de sabre ou de revolver, ou tenté de me passer une cravate de chanvre autour du cou dans des circonstances follement excitantes pour que je puisse me laisser aller à accomplir si facilement, passivement, ce que, malgré leur hargne ou leur haine, ils n'ont pas réussi à faire.

Il va me falloir me résigner à mourir dans mon lit, dans cinq ans ou dans vingt ans, entouré de l'estime de mes voisins et le prêtre dira des mots aimables sur ce paroissien plus généreux que fidèle dans la poche duquel il vient régulièrement puiser pour quelque œuvre dont il s'occupe. Les notabilités de notre ville se feront un devoir de m'accompagner à ma dernière demeure, comme l'on dit. Ils seront suivis de quelques curieux et de ceux qui ce jour-là n'auront rien de mieux à faire, si le soleil n'est pas trop chaud et si le vent ne souffle pas du désert. Quelqu'un se chargera de faire mon éloge funèbre et prononcera quelques banalités consensuelles sans rien savoir de ma vie. Quelques-uns discuteront discrètement de ce que ce « cher Murray » laisse derrière lui et à qui, mais ils en seront quittes pour d'inutiles spéculations : le nécessaire est fait depuis longtemps et de telle façon que nul ne saura jamais rien à ce sujet.

Reste l'histoire. Mon histoire au cours de ces soixante ans écoulés. J'hésite encore, en me demandant : « à quoi bon ? ». Il n'y a que peu d'enseignements à tirer d'une existence comme la mienne, si ce n'est peut-être apporter un éclairage nouveau sur quelques points très secondaires de la grande Histoire, au bénéfice de chercheurs épris d'exactitude.

Mais qui se soucie des chercheurs et de leurs travaux ? Pas moi, en tous cas. J'ai pris trop grand soin de brouiller les pistes, faire disparaître toute trace de mes vies passées pour pouvoir me réclamer de la vérité ou prétendre aider à la rétablir.

Alors, un pied de nez à ceux qui ont cru se servir de moi tout au long de ces années, qui ont confisqué mon enfance et m'ont contraint à les aider à accomplir leurs desseins avant que je ne me serve d'eux pour atteindre mes propres fins. Un pied de nez à ceux qui ont soupiré de soulagement quand on leur a annoncé ma mort dans un coin perdu avant qu'ils n'aient à se résoudre à ordonner eux-mêmes mon exécution. Oui, emmerder ceux-là en laissant quelque part une trace écrite de leurs duperies ou de leur médiocrité, c'est assez tentant. Je vais y réfléchir et peut être m'y résoudre. Après tout, ce n'est pas le temps qui me manque maintenant.

Tome 1.

Moscou, septembre 1893.

⸺ Il est mort !

Le docteur Doubrinine, agenouillé dans l’herbe à côté du corps de Serge Krilov, avait tâté son pouls par réflexe professionnel plus que par nécessité. Le trou dans son front ne laissait aucun doute sur la mort instantanée du jeune homme.

Le médecin se redressa et fit quelques pas en direction de l’autre protagoniste du duel. Le prince Anatoly Baranowsky était suprêmement élégant comme à son habitude. Il avait ôté son frac pour se battre, mais son gilet de piqué blanc d’une coupe parfaite, sa chemise de soie et sa cravate blanche haut nouée étaient tels que son valet les lui avait présentés quelques heures plus tôt.

La balle de Serge Krilov ne l’avait pas manqué : sa manche ruisselait du sang qui coulait de son épaule. Il semblait cependant inconscient de la gravité de sa blessure et ses yeux pâles étaient rivés sur le visage de son meilleur ami qu’il venait de tuer.

⸺ Je te félicite, mon Prince. C’est le meilleur coup de pistolet que tu aies tiré de ta vie. Et l’acte le plus stupide que tu aies jamais commis.

Les amis des deux hommes qui formaient un demi-cercle à quelques pas et gardaient un silence consterné réagirent à peine à la brutalité des propos du médecin. Personne n’avait jamais parlé au Prince sur ce ton, non par un excès de respect, mais parce que tout le monde depuis toujours l’aimait sans réserve.

Anatoly était beau, follement riche, merveilleusement bien élevé et sincèrement modeste malgré ses talents avérés de musicien et de poète. Il savait être généreux sans que ceux qui bénéficiaient de ses largesses s’en sentissent humiliés, jouait avec un tact parfait le rôle d’amphitryon et menait sa carrière d’officier avec un sérieux et une application qui faisaient l’admiration de ses supérieurs.

Pourtant, il venait de tuer Serge, son meilleur ami et camarade de régiment.

La dizaine d’hommes présents se demandait encore pour quelle raison ou par quel fatal enchaînement le dîner auquel ils participaient tous ensemble, émaillé de rires, de la lecture de quelques poèmes et de mots d’esprit avait pu s’achever par cette scène de cauchemar : un lieutenant plein de promesses, fiancé de fraîche date, mort et un capitaine brillant, adulé par ses amis, sérieusement blessé et à l’avenir fracassé.

⸺ L’un de vous, Messieurs, aurait-il la bonté de me raccompagner chez  moi ?

La voix du Prince était parfaitement posée, guère différente de ce qu’elle aurait été pour demander à un de ses valets de lui tendre un mouchoir, avec cette politesse exquise dont il ne se départait jamais.

⸺ Je vais chercher mon landau, Anatoly.

⸺ Merci, Piotr Vladimirovitch.

Le Prince attendit dans une immobilité absolue que son ami eût fait avancer sa voiture, bien qu’il fût terriblement pressé.

Il avait encore deux tâches à accomplir avant la fin de la nuit : écrire une lettre au père de Serge et se tirer une balle dans la tête.   

UN CADET DE L’ACADÉMIE CHEREMETIEV

Saint-Pétersbourg, dans les derniers jours de 1911.

La grande salle de réfectoire de l'Académie Cheremetiev ne bénéficiait encore que d'un éclairage au gaz. Son extrémité la plus éloignée de la table des Régents baignait dans une semi-pénombre d'où les visages des plus jeunes pensionnaires, ceux de la troisième division, émergeaient à peine.

Les trois cents cadets attendaient, comme le voulait la coutume remontant au début du XIXe siècle, debout derrière leurs chaises, bras tendus le long du corps, pieds légèrement écartés.

Les plus jeunes dormaient encore à moitié. Certains luttaient contre une envie irrépressible de bailler ou de claquer des dents. Malgré le temps exceptionnellement doux de cette fin d’année 1911 à Saint-Pétersbourg et les feux qui ronflaient dans les cheminées, il ne faisait que seize degrés dans la pièce et le jour ne se lèverait pas vraiment avant plusieurs heures.

Il était 6 h 59, passées de quelques secondes, et chacun devait être prêt, été comme hiver, pour l'invocation à Sa Majesté Impériale, protecteur traditionnel de l'Académie, que prononcerait le Gouverneur à 7 heures précises.

Les trois Régents, un pour chaque division, étaient eux aussi debout derrière leurs chaises placées derrière une lourde table juchée sur une estrade à trois marches faisant face aux longues tables de bois des cadets. Ils se tenaient dans la même position que leurs élèves, vêtus du même uniforme bleu marine, mais orné de parements blancs, alors que ceux de la première division, celle des élèves les plus âgés, étaient jaunes, ceux de la deuxième, rouges et ceux de la troisième, verts.

Le Gouverneur fit son entrée et se plaça lui aussi derrière son siège, un fauteuil, presque un trône, de bois doré et de velours pourpre à peine suffisant pour accueillir la masse imposante du maître absolu de l'Académie.

Le général-baron Vladimir Fedorovitch Sparkov, gouverneur de l'Académie, dominait la salle de réfectoire de ses six pieds, six pouces, de ses deux cent quarante livres et de l'immense prestige qui lui valait son surnom de « Lion de Moukden », justifié par sa conduite héroïque lors de la défense de cette ville au cours de la désastreuse guerre russo-japonaise. Sa large barbe noire, taillée au carré, ses innombrables décorations, sa manche droite vide et surtout l'amitié du Tsar et l'admiration inconditionnelle de ses pairs officiers lui valaient une place à part dans la société de Pétersbourg et un respect sans limite, proche de la dévotion, de la part des trois cents cadets de l'Académie.

À sept heures précises, comme chaque fois qu'il présidait la cérémonie du petit déjeuner, sa voix de commandement qui savait se faire entendre au-dessus du fracas des canons tonna :

⸺ Garde à vous !

Les trois cents élèves se figèrent en faisant claquer les talons de leurs bottes. Même si la synchronisation pouvait un peu laisser à désirer au fond de la salle, du côté des tout jeunes cadets de la troisième division, le visage du Gouverneur ne marqua aucune désapprobation.

Malgré son amour forcené de la discipline, il admettait parfaitement que le comportement des plus jeunes, certains n'avaient guère plus de sept ans, pût parfois ne pas être tout à fait au niveau de ses exigences. Il se contenterait de transmettre à leur Régent une courte note l'incitant à « veiller à l'amélioration du comportement de vos élèves vis-à-vis de certains points du protocole ».

Puis, de sa voix profonde, il lança l'incantation qui débutait immuablement les journées de l'Académie depuis 108 ans :

⸺ Dieu protège le Tsar et notre Sainte Russie.

Cadets, Régents et Gouverneur reprirent la phrase trois fois au même rythme lent, les voix frêles des plus jeunes, se mêlant aux barytons et aux graves des aînés.

Puis, le Gouverneur s'assit. Seul.

C'était le moment attendu et redouté. Le moment où le Gouverneur distribuait ses ordres et consignes, annonçait les récompenses et les sanctions. Parfois, en quelques phrases brèves, il faisait part aux élèves d'un fait d'actualité tel qu'une importante décision du Tsar, un changement à la tête de l'Etat-Major ou la déclaration d'une guerre quelque part dans le monde. C'étaient toujours des faits bruts qui ne faisaient jamais l'objet du moindre commentaire et pour lesquels aucune réaction des élèves n'était attendue ou souhaitée.

Ainsi, avait-il annoncé quelques mois plus tôt l'assassinat du Premier Ministre Stolypine, pour lequel il avait à titre personnel une estime certaine, par une phrase de quatorze mots, prononcée sur un ton qui aurait pu laisser penser qu'il informait les élèves de la première chute de neige de l'automne. 

Seule l'annonce de l'anniversaire de Leurs Majestés donnait lieu à une manifestation des cadets : il était prévu qu'ils poussassent trois hourras ! en saluant de la main droite, ce qui ne leur coûtait guère, car ces jours-là l'ordinaire était très sensiblement amélioré. Car si à l'Académie Cheremetiev on mangeait dans de la porcelaine fine portant le monogramme du Tsar et utilisait des couverts d'argent, la bonne chère était exclue de façon totalement délibérée.

Avec une certaine solennité, le Gouverneur sortit de sa poche une feuille de papier, la déplia, la lissa de sa main valide et laissa s'écouler quelques secondes.

⸺ Les cadets Pavel Protopopov et Arkady Tcheratzine, pour conduite inconvenante, bousculade, paroles sales et fâcheuses dans les rangs verront leur temps de garde doublé jusqu'au dernier jour de ce mois. La même sanction sera appliquée à Paul Khomiakov pour sa distraction à l'office divin. Le cadet-capitaine Osipov est maintenu dans ses responsabilités et grade pour le treizième mois consécutifs. C'est la première fois dans l'histoire de l'Académie qu'un cadet occupe aussi longtemps ces fonctions de façon continue. Félicitations, Capitaine !

Le cadet-capitaine Osipov, les cadets-lieutenants Brikhine et Sukhoi se présenteront à mon bureau immédiatement après le petit déjeuner.  

Messieurs les Cadets, vous pouvez vous asseoir.

***

L'académie Cheremetiev fut fondée en 1804 par le Tsar Alexandre Ier. Au début de son règne, le nouveau monarque s'était entouré d'un groupe de quatre amis très proches, jeunes, cultivés, intelligents et libéraux. La cour leur donna le nom de « Comité Intime ».

Le prince Adam Czartoryski, le comte Kotchoubeï, le comte Paul Stroganov et Nicolas Novosiltsev se réunissaient presque chaque jour avec le souverain qui les invitait à prendre une tasse de café en sa compagnie. Les notes que Stroganov prenait au cours de ces réunions, où les opinions s'échangeaient librement sur toutes sortes de sujets, ne mentionnent pas celui des quatre qui évoqua le premier le sort très difficile des jeunes enfants des familles     aristocratiques ruinées ou celui des fils des soldats morts héroïquement pour la Sainte Russie.

Après une réflexion approfondie sur les diverses solutions que lui proposa le Comité Intime, le Tsar décida de fonder à leur profit un pensionnat. Le statut de l'institution, les matières enseignées, le règlement donnèrent lieu à des discussions passionnées entre les membres du Comité Intime dont l'idéalisme avait trouvé là un terrain propice pour tenter des expériences nouvelles en matière d'enseignement.

Ce fut le Tsar lui-même qui insista pour que l'école fonctionnât sous un statut militaire avec pour objectif que ceux qui en sortiraient soient parfaitement formés pour intégrer l'Académie Militaire de Saint- Pétersbourg. En revanche, Novosiltsev proposa que l'accent soit également mis sur l'apprentissage des langues étrangères, y compris certaines langues orientales ou caucasiennes dont la pratique pourrait se révéler précieuse dans le cadre de l'expansion de l'empire vers le sud et l'est. C'est la raison pour laquelle depuis lors de nombreux diplomates russes étaient issus de l'Académie Cheremetiev.

Quant au nom de l'Académie, il avait été choisi par le Tsar en personne. Le comte Kotchoubeï avait suggéré qu'on la baptisât du prénom de l'empereur, mais ce dernier refusa et chercha dans sa mémoire un nom qui évoquât immédiatement l'armée et le monde militaire. Il proposa le nom du Feld Maréchal-comte Boris Cheremetiev, militaire de valeur incontestée, aristocrate de lignée très ancienne et compagnon du Tsar Pierre le Grand.  

Dès l'origine, le caractère militaire de l'institution fut donc prédominant avec ses cours de stratégie, de tactique et de fortification et les innombrables heures passées par les élèves à pratiquer l'équitation, l'escrime et le tir, sans cependant que l’enseignement académique traditionnel fût oublié, bien au contraire.

C’était surtout le seul institut civil ou militaire de l’Empire où il fût possible d’apprendre les dialectes du Caucase, l’arabe, le turc ou le persan auprès de maîtres dont c’étaient les langues de naissance. Depuis 1901, on y enseignait timidement le japonais, le mongol et deux variétés de chinois à côté des langues européennes. Le français, universellement utilisé en Russie, l’allemand et l’anglais faisaient partie des programmes depuis la fondation de l’Académie. En outre, la musique et le dessin d'agrément avaient été introduits dans le programme des cours en 1874, l'année où Moussorgski fit connaître son Boris Godounov.

Le résultat était une instruction et une éducation approfondies, totalement gratuites et pratiquement sans égales dans tout l'Empire, mais avec en contrepartie une discipline rigide et des conditions de vie spartiates.

Des parents fortunés intriguaient parfois, mais toujours en vain, pour que leurs rejetons fussent admis à l'Académie, tant le corps professoral, auquel c'était un insigne honneur d'appartenir, était d'un niveau exceptionnel. Les parents déçus n'avaient plus alors qu'à essayer de faire entrer leur progéniture au Lycée Impérial Alexandre, établissement civil fondé en 1811 par Alexandre Ier ou au prestigieux Corps des Pages, pour peu qu'ils eussent les quartiers de noblesse indispensables et une fortune considérable.

La rivalité entre ces trois établissements d'enseignement était bien connue et chacun avait ses partisans et ses détracteurs, cependant les avis les plus objectifs donnaient une prime certaine au Corps des Pages dont le prestige était inégalé et dont les locaux, le palais Vorontsov, avaient une élégance et un confort très supérieurs à ceux de l'Académie.

Le cadet-capitaine Osipov n'ignorait rien de cela et s'estimait parfaitement satisfait d'être un cadet de l'Académie Cheremetiev. Pour lui, pensait-il, l'alternative aurait été de recevoir une vague instruction d'un pope crasseux de village, complétée des leçons données par sa mère et d'espérer décrocher un emploi modeste de fonctionnaire ou de travailler comme régisseur dans l'une des innombrables fermes de l'employeur de sa mère, le comte Krilov, dans la région d'Orenbourg.

Sur ce point, Osipov se trompait complètement, car son statut familial chez le comte Krilov était fort différent de ce qu’il imaginait. Mais à cette époque, Osipov ignorait encore beaucoup de choses sur lui-même et notamment les raisons de sa présence à l'Académie, que longtemps il avait prise pour une sanction injuste, et les nombreux obstacles que le comte Krilov avait dû surmonter pour l'y faire entrer.

Rien n'aurait pu entamer son optimisme, ni sa foi en l'avenir tandis qu'encadré par ses deux camarades figés comme lui au garde à vous, il attendait que le Gouverneur daignât lever les yeux de la lettre qu'il était en train de lire. Au bout d'un très long moment, le Gouverneur posa son papier et dévisagea tour à tour les trois adolescents.

Les silences du Gouverneur quand il vous observait étaient toujours longs et terribles. La conscience la plus pure ne pouvait manquer de s'interroger sur une peccadille commise, un faux pli sur la tunique, une note médiocre en tir ou en anglais qui pouvaient donner lieu à des sanctions redoutables.

Mais, Osipov se sentait relativement tranquille : il était peu vraisemblable que ses supérieurs eussent des reproches sérieux à lui faire puisque le Gouverneur venait lui-même de le confirmer dans son grade de cadet-capitaine, ce qui faisait de lui le cadet le plus gradé de l'Académie, le responsable des cadets devant la hiérarchie et leur porte-parole auprès du Gouverneur, rôle qu'aucun cadet-capitaine n'avait jamais aimé jouer.

Le Gouverneur dévisagea les trois jeunes gens plus longtemps qu'il ne l'avait jamais fait, s'attachant à leurs yeux, la ligne de leur menton et de leur bouche, comme s’il cherchait à percer un peu plus leur personnalité par son examen. Pourtant il les connaissait bien tous les trois. Ils avaient dix-huit ans et quelques mois et avaient à peu de chose près passé le même temps à l'Académie : huit ou neuf longues années, alors que lui-même n'y avait pris ses fonctions que depuis six ans.

Pendant ces six ans, il avait cherché à mieux connaître les dizaines d'enfants qui étaient confiés à ses soins, épluchant leurs notes, assistant à leurs exposés ou aux concours hippiques, corrigeant leurs manières, cherchant à développer leur goût pour la peinture et la musique russes ou leur prodiguant conseils et encouragements quand ils construisaient des fortifications ou mettaient de lourds canons en batterie.

Il rayonnait de bonheur et de fierté, une fois l'an, quand Sa Majesté passait en revue la 1ère division, montée sur ses chevaux bai brun au poil luisant et aux crinières tressées et les deux autres divisions alignées au cordeau en pelotons d'infanterie.

Mais ces trois-là étaient sans aucun doute possible les meilleurs cadets qu'il eût jamais eu l’occasion de connaître.

Cela rendait apparemment le choix qu’il avait à faire d'autant plus difficile, tant chez chacun les qualités et les talents légitimes semblaient l'emporter sur les défauts et les manques. Pourtant, au fond de lui-même, il savait parfaitement que son choix était déjà fait. Mais la justice et l'honnêteté l'obligeaient à ce dernier examen. Il prit brusquement sa décision.

⸺ Brikhine et Sukhoï. Vous pouvez disposer.

Bien qu'il les observât avec attention, le Gouverneur ne put lire ni soulagement, ni regret sur le visage des deux garçons. Ils saluèrent dans un ensemble parfait, firent un à gauche-gauche qui aurait fait honneur à un vétéran de la Garde et sortirent en faisant claquer leurs talons sur le parquet ciré à miroir.

Le bureau du Gouverneur était à l'image de celui-ci : immense et intimidant. Une gigantesque carte représentant l'Empire de la frontière polonaise à la mer de Chine et du cercle polaire à Téhéran tapissait tout un pan de mur. Les corrections et les mentions manuscrites qui y figuraient montraient que toute information géographique ou politique nouvelle y était soigneusement reportée.

La table de travail, taillée d’une seule pièce dans un énorme noyer du Caucase devait bien mesurer quinze pieds de long et rien hormis une feuille de papier et le sabre du Gouverneur ne rompait l'harmonie de sa surface vernie. Pas d'autres sièges que celui du Gouverneur et, isolé devant un mur recouvert de damas rouge, le fauteuil de l'Empereur qui n'avait pas dû être utilisé une fois en trente ans.

La seule décoration consistait en deux portraits se faisant face : celui d'Alexandre Ier et celui du Tsar actuel, Nicolas II, tous deux raidis dans des poses de convention dans leurs uniformes d'apparat de colonel-général de la Garde.

⸺ Repos, Sacha !

Le cadet-capitaine quitta la position rigide du garde-à-vous pour adopter la position réglementaire du repos sans que diminuât pour autant la raideur de son maintien. Cela tira un rare et bref sourire au Gouverneur.

⸺ Tu parles turc et persan. Tes professeurs estiment qu'ils ne peuvent plus t'apprendre grand-chose en dehors de quelques poèmes. Il paraît que tu peux même prendre des accents différents. Explique.

⸺ L'employeur de ma mère avait un cocher turc et un palefrenier persan. Je passais beaucoup de temps avec eux quand j'étais petit, Monsieur le Gouverneur.

⸺ Ce sont eux aussi qui t'ont appris à monter et à t'occuper des chevaux ?

⸺ Oui, Monsieur le Gouverneur.

⸺ Ils ont fait du bon travail, j’ai rarement vu un cavalier de ton niveau, même dans la Garde. Tu parles aussi l'anglais et le français ?

⸺ Oui, Monsieur le Gouverneur. Ma mère les enseignait aux filles de notre maître, le comte Krilov, et me les a appris dès que j’ai commencé à parler. J'ai continué à les étudier ici.

Le nom du comte Krilov fit naître de nombreux souvenirs dans la tête du Gouverneur. Le comte et lui avaient fait les quatre cents coups dans le Caucase en tant que jeunes lieutenants et ils n’avaient jamais cessé de correspondre, même après que le comte eût quitté l’armée pour se consacrer à la gestion éclairée de ses immenses propriétés. Mais, même un observateur attentif n’aurait pu observer sur le visage du Gouverneur le moindre signe marquant que le nom de Krilov lui était familier.

⸺ Sacha, je viens de relire tes notes : elles sont excellentes. Elles ont d’ailleurs été remarquables tout au long de ta scolarité. En conséquence, tu entreras à l'Académie Militaire Nikolaevski en septembre de cette année. C'est réglé. Mais, je peux te dispenser des cours jusque-là. On m'a chargé de trouver quelqu'un pour remplir une tâche un peu inhabituelle. Comprends bien qu'on ne t'a pas désigné toi personnellement, mais on m'a demandé si l'un de mes cadets ayant certaines capacités particulières, accepterait de remplir une mission et j'ai pensé à toi. Rien ne t'oblige à accepter. Deux de tes camarades pourraient faire l'affaire si tu refuses.

⸺ Je suis pupille de Sa Majesté, Monsieur le Gouverneur. C'est mon devoir d'accepter.

⸺ Je savais que tu répondrais comme ça. Mais ce n'est pas un ordre que je te donne : je te demande si tu es volontaire.

⸺ Avec respect, Monsieur le Gouverneur, puis-je demander en quoi consiste cette mission ?

⸺ Certainement. Un très important visiteur étranger, un Anglais, est depuis quelques semaines à Saint-Pétersbourg. Il a été reçu à plusieurs reprises par Sa Majesté et a manifesté le désir de visiter notre pays, notamment nos provinces du Sud. La permission lui en a naturellement été accordée, par Sa Majesté elle-même. Il aura bien sûr son propre train de maison et nous mettrons éventuellement à sa disposition une sotnia de Cosaques pour s'occuper des transports et de sa protection.

Ton rôle serait celui d'un interprète, cet honorable gentleman ne parlant, paraît-il, qu'anglais. Naturellement, si se présentent des occasions de te rendre utile en dehors de cette fonction, tu n'auras qu'à exercer ton jugement et faire ce qui te semble bien. Pour ça, je te fais toute confiance. Il se peut que tu sois absent de quatre à six mois, à moins que notre prestigieux visiteur ne se lasse avant.

⸺ J'accepte, Monsieur le Gouverneur, avec reconnaissance. Je vous remercie d'avoir pensé que je serais digne de cette mission.

⸺ Pour être franc, avant de penser à un élève de l'Académie, on a d'abord cherché au Ministère des Affaires Etrangères et à l'Etat-Major, mais le croiras-tu, il y a très peu de monde en Russie qui parle à la fois le turc, le persan, l'anglais et le français, qui sache se tenir convenablement sur un cheval et manger la bouche fermée.

Le rire du Gouverneur à sa propre plaisanterie était tellement imprévu, tonitruant, que le cadet-capitaine en fut presque effrayé.

⸺ Notre hôte s'appelle lord Pelham. C'est un arrière-petit-cousin de la reine Victoria, ce qui en fait un parent très, très éloigné de Sa Majesté, mais un parent quand même. Tu le rencontreras plus tard. Aujourd'hui, tu dois te présenter à quelqu'un qui décidera de retenir ou non ta candidature. Je t'accompagnerai, bien entendu. Tenue de parade et gants blancs. La rencontre doit avoir lieu au Palais d'Hiver et peut-être même croiserons-nous Sa Majesté qui est, m’a-t-on dit, de retour pour quelques jours de Tsarkoïe Selo. Garde ce que je viens de te dire pour toi pour le moment.

Pendant tout l'entretien, Osipov avait utilisé la formule « Monsieur le Gouverneur » pour s'adresser au maître de l'Académie. Cette appellation n'avait cours qu'à l'Académie et ne pouvait être employée que par les cadets. C'était une rarissime exception aux règles sévères du « Tchin », la Table des Rangs, décrété par Pierre le Grand, établissant la corrélation entre les grades civils et militaires dans toute la Russie et précisant la façon réglementaire de s'adresser à ces mêmes officiels.  Toute autre personne qu'un cadet s'adressant au général Sparkov devait l'appeler « Votre Excellence », appellation correspondant à son grade de général de division.

***

Quand le général-baron Vladimir Fedorovitch Sparkov se déplaçait, il le faisait en grand style. Sa télègue attelée de trois chevaux alezans n'avait que peu de ressemblance avec les véhicules de même type utilisés par les bourgeois aisés et encore moins avec ceux qui circulaient dans les campagnes.

Elle avait été fabriquée spécialement pour lui par l'atelier Epstein qui fournissait certaines des voitures les plus élégantes de la Cour. Les Titchérine, les Troubetskoï ou les Youssoupov n'auraient jamais rêvé de faire fabriquer leurs voitures par un autre que lui. De l'avis général, le petit juif à lunettes avait un talent unique pour calculer des suspensions faisant oublier les cahots des mauvais chemins, créer des vernis d'exception résistant au gel et au sel et trouver des peausseries simplement exceptionnelles. La télègue noire et rouge du général-baron Sparkov était sans conteste possible le chef-d'œuvre d'Epstein.

Homme de cheval, officier de cavalerie, le général-baron se refusait à faire l'acquisition d'une voiture automobile tant que Sa Majesté ne lui en donnerait pas l'ordre formel.

Son cocher, un ancien sergent de son régiment qui avait perdu un pied à Moukden le jour où lui-même avait perdu son bras, se tenait raide sur son siège. À côté de lui un cadet copiait son immobilité bien que sa curiosité fût sollicitée de toutes parts, surtout à l'approche du Palais.

Six cadets à cheval escortaient la télègue. Trois devant, trois derrière. Montés sur leurs montures bai brun qui faisaient l'admiration des promeneurs, ils veillaient cependant à garder leurs regards entre les oreilles de leurs chevaux. Un œil un peu déviant repéré par le Gouverneur pouvait vous valoir un mois de corvée de fumier, la traduction intégrale de « Roméo et Juliette » directement de l'anglais au tchétchène, ou pire, un regard écrasant de mépris.

Le Gouverneur et Osipov étaient confortablement installés sur la banquette arrière de la télègue, recouverts jusqu'à mi-corps par des fourrures de loup qui les protégeaient un peu du froid vif des derniers jours de Décembre.

La télègue et son escorte s'arrêtèrent un instant au poste de garde de la Porte de la Neva, le temps que le chef de poste puisse constater de ses yeux l'identité de l'occupant de la voiture et l'entendît aboyer un bref « service de Sa Majesté ». Nul n'ignorait dans les régiments de la Garde que le général-baron avait accès à tout moment aux résidences impériales, d'ordre de Sa Majesté elle-même, que la patience n'était pas son fort et que le faire attendre un instant de plus que nécessaire pouvait valoir un aller simple pour une garnison perdue au fin fond de la Sibérie. 

C'était la première fois qu'Osipov accompagnait le Gouverneur dans sa voiture et pour dire le vrai, la première fois qu'il voyageait dans un attelage d'un tel luxe. Depuis dix ans qu'il était dans la capitale de l’Empire, il n'avait jamais eu l'occasion de sortir en ville, sauf à cheval en mission d'escorte du Gouverneur.

L'Académie était un pensionnat absolu, un monde en soi : parents et médecins venaient à l'Académie et non l'inverse. Les vacances d'été se passaient en camp de toile à quelques dizaines de verstes de Saint-Pétersbourg et toujours dans des endroits isolés. Le courrier se limitait à une lettre par mois et le règlement excluait tout correspondant qui ne fut pas un membre direct de la famille, quoique quelques exceptions fussent parfois faites pour les notaires ou les popes.

Quand un deuil survenait dans une famille, le cadet ne pouvait se rendre chez lui, et pour un délai limité, qu'accompagné par un des Régents ou un de leurs assistants. L’argent de poche était limité à deux roubles par mois et les colis de friandises strictement interdits.

Curieusement, peu d'enfants supportaient mal cette vie monacale.

Malgré l'ardente curiosité qui le tenaillait d’admirer le spectacle offert par les magnifiques avenues de la capitale fraîchement dégagées de leur neige, Osipov parvenait sans trop de peine à ne pas tourner sa tête de tous côtés. Il copiait sans s'en rendre compte l'espèce d'indifférence amusée que le Gouverneur portait sur les gens et sur les choses.

Il répondait sans effort à ses propos sans conséquence, s'efforçant de masquer sa nervosité à l'idée que dans quelques minutes, il verrait un personnage important et peut-être même pourrait-il apercevoir de loin le Tsar en personne. Il y avait en outre ce mystérieux Anglais dont le caprice s'apprêtait, si tout se passait bien, à amener un changement imprévu et radical dans sa vie réglée de pensionnaire de l'Académie. 

Le Gouverneur, de son côté, glissait de discrets regards sur son protégé, un peu surpris de son calme apparent, en se demandant comment à sa place il aurait réagi dans de semblables circonstances. 

La télègue et son escorte traversèrent la cour pavée au tout petit trot et s'arrêtèrent avec précision devant un capitaine des Chevaliers-Gardes, magnifique dans son uniforme blanc et or. Sa cuirasse et son casque surmonté d'un aigle aux ailes à demi déployées brillaient sous le soleil timide du début d'après-midi.

Comme tous les Chevaliers-Gardes, le capitaine était d'une taille exceptionnelle et rendue encore plus impressionnante par la minceur de sa silhouette, ses hautes bottes vernies et l'aigle de son casque. L'officier se figea au garde-à-vous dès qu'il vit le général rejeter les couvertures qui lui couvraient les jambes, mais contre tout règlement, un large sourire éclairait son visage.

Le cadet qui partageait la banquette du cocher avait sauté de son siège avant même que la voiture ne se fût arrêtée et, raide comme une lame de sabre, tendit la main pour ouvrir la portière de la télègue d'un geste raide et précis.

Le Gouverneur descendit majestueusement et rendit négligemment son salut au Chevalier-Garde, puis à la considérable surprise des cadets, les deux hommes s'étreignirent en souriant de plaisir.

⸺ Ça me fait plaisir de vous revoir à Pétersbourg, mon Prince.

⸺ Je suis arrivé la semaine dernière. On ne m'a accordé que quinze jours pour aller saluer mes parents avant de me rappeler à la Cour. Heureux de vous revoir moi aussi, Général. Qui sont ces beaux jeunes gens ?

⸺ Mon Prince, permettez-moi de vous nommer le cadet-capitaine Osipov. Je dois le présenter au ministre Serge Sazonov. Les autres sont également des cadets de l'Académie, naturellement.

⸺ Ils ont bien belle allure. Le ministre est en conversation avec Sa Majesté qui est arrivée hier et doit repartir après-demain. Sa Majesté ne veut pas s'attarder à Pétersbourg parce que Sa Majesté l'Impératrice est souffrante et n'a pas voulu quitter Tsarkoïe Selo.

⸺ Rien de grave, j'espère ?

⸺ Dieu merci, non ! Un simple refroidissement, d'après ce que Sa Majesté m'a confié. Mais la santé de la Tsarine inquiète toujours Sa Majesté, comme vous le savez. Où devez-vous rencontrer le ministre des Affaires Etrangères, Général ?

⸺ J'ai ordre de l'attendre au Salon des Aides de Camp. 

⸺ Très bien. Je vais vous accompagner.

Le Chevalier-Garde se tourna vers un sergent de la Garde qui se trouvait à quelques pas.

⸺ Fais dégager l'équipage du général Sparkov. Tu feras servir une boisson chaude aux cadets au petit réfectoire de la Garde. Et pas d'alcool. Ni pour eux, ni pour toi.

⸺ À vos ordres, Votre Noblesse.

⸺ Merci pour mes garçons, mon Prince.

Le Chevalier-Garde haussa légèrement les épaules pour marquer que c'était vraiment peu de choses. Les deux officiers entrèrent en bavardant dans le Palais. Osipov les suivait à quelques pas, calquant ses foulées sur les leurs, si bien que les trois hommes marchaient au pas, faisant sonner leurs bottes sur les dalles de marbre noir et blanc de l'immense hall d'entrée.

Le cadet-capitaine ouvrait de grands yeux au spectacle magnifique que lui offraient les vestibules, les corridors ou les enfilades de pièces immenses qu'ils traversaient. Les marbres, les colonnes blanches et or, les colonnes de malachite, les damas rouges, verts ou jaunes des murs, les immenses fenêtres donnant sur la Grande Neva, les Gardes dans leurs uniformes magnifiques, sabre au clair, statufiés au garde-à-vous tous les quelques pas, tout était différent de son univers austère de l'Académie.

Pourtant, de lui-même son esprit faisait abstraction du décor et analysait la courte scène dont il venait d'être témoin : qui était ce Chevalier-Garde, un simple capitaine, certes appartenant à l'unité la plus prestigieuse de toute l'Armée, que le Gouverneur embrassait et appelait « mon Prince » et qui s'adressait à lui en utilisant simplement son grade, au mépris de toutes les règles protocolaires ?

Comment le capitaine pouvait-il parler si aisément du Tsar, tout en manifestant le respect le plus évident pour le souverain, comme s'il était un de ses familiers ? Des questions simples, mais auxquelles il ne voyait pas comment obtenir des réponses sans interroger directement le Gouverneur un peu plus tard, ce qui bien évidemment était proprement inconcevable.

Après plusieurs minutes de marche de leurs pas rythmé, ils finirent par arriver dans une pièce de vaste dimension, aux murs agréablement recouverts de soie jaune pâle, où trois bureaux de bois précieux lourdement chargés d'ornements en bronze doré étaient occupés, l'un par un civil en jaquette, les deux autres par des officiers en tunique vert foncé, comportant un empiècement triangulaire rouge, partant des épaules et descendant au-dessous de la taille.

Osipov remarqua qu'au fond de la pièce, une large porte blanche à double battants décorés de guirlandes dorées de fleurs et de fruits stylisés était gardée par deux Chevaliers-Gardes hiératiques, tous deux de véritables géants, impressionnants de force et d'impassibilité.

Le cœur d'Osipov manqua un battement : la pièce où il se trouvait maintenant devait être le Salon des Aides de Camp. Par conséquent, la porte gardée par les deux géants ne pouvait être que celle du bureau du Tsar.

« Mon Dieu, j'en suis à moins de quinze pas », pensa Osipov qui sentit ses mains se couvrir de sueur et son visage habituellement halé rougir.

Le capitaine des Chevaliers-Gardes n'éprouvait pas le même genre d'émoi que le jeune cadet. Il s'approcha sans hésitation du bureau occupé par le civil.

⸺ Bonjour, Prichkine. Le général Sparkov et ce jeune homme ont ordre d'attendre Sazonov ici.

⸺ Je suis au courant, Prince. Le ministre est avec Sa Majesté depuis un assez long moment. Il ne devrait plus tarder. Mes respects, votre Excellence.

⸺ Bonjour, Prichkine. Le Prince vient de me dire que la Tsarine était souffrante. Avez-vous des nouvelles ?

⸺ Oui, votre Excellence. Sa Majesté a eu un coup de téléphone, il y a quelques minutes dont Elle a bien voulu me faire part : les nouvelles sont bonnes. Cela n'était semble-t-il qu'un banal petit rhume avec un peu de fièvre qui est tombée maintenant.

⸺ C'est effectivement une excellente nouvelle. Et Sa Majesté ?

⸺ En pleine forme, si je puis dire. Son séjour en famille à Tsarkoïe Selo lui a fait le plus grand bien. Le Tsar s'est parfaitement reposé et ses migraines se sont envolées. Il lui tarde de repartir.

⸺ Je suis heureux d'entendre que Sa Majesté n'a plus de maux de tête. Dieu sait qu'Elle s'en plaignait la dernière fois que je l'ai vue.

Bien que son visage restât aussi neutre que possible, après que la roseur de ses joues eût disparu, Osipov était profondément surpris que des nouvelles de la santé de la Tsarine et du Tsar pussent être échangées ainsi, sur le ton banal d'une conversation ordinaire. Puis, il réalisa que ces hommes, le civil, qui devait être une sorte de secrétaire particulier ou de fonctionnaire du protocole, le Gouverneur de l'Académie ou le Chevalier-Garde étaient à des titres divers des familiers de la Cour et de la famille impériale et considéraient donc comme normal cet échange d'informations sur un sujet qui, somme toute, concernait directement tout l'Empire.

Pour un jeune homme vivant en vase clos à l'Académie, la personne du Tsar, et par extension la famille impériale, touchait au divin : le Tsar gouvernait en toute sagesse, inspiré par Dieu, son immense empire. Ce qu'il faisait était bien par définition et si parfois des catastrophes naturelles, des famines ou des guerres se produisaient, aussi graves pour le pays qu'elles pussent être, ce ne pouvait être que la faute d'exécutants incompétents ou corrompus ou la manifestation du courroux de Dieu contre les fautes du peuple russe. Jamais contre le souverain.

Que des hommes comme le capitaine des Chevaliers-Gardes ou le Gouverneur fussent assez proches du Tsar pour pouvoir discuter librement de ses maux de tête les grandissait encore à ses yeux, renforçant le respect que méritaient leurs exploits militaires, leurs grades ou leurs titres de noblesse.

Être avec eux dans ce salon, avoir traversé en leur compagnie les corridors interminables du Palais d'Hiver le remplissaient d'une immense fierté.

« Si je suis ici, c'est que le Gouverneur juge que je le mérite. Je ne vole pas ma place. Même si je ne reste que quelques minutes, c'est parce qu'on m'en a jugé digne », se répétait Osipov qui n'écoutait plus la conversation de ses aînés et rêvait aux hasards qui l'avaient mené là, en regardant avidement la porte blanche du bureau du Tsar.

Le bruit discret d'une sonnerie le fit revenir à la réalité. Le fonctionnaire en civil décrocha le téléphone qui, avec un large cahier et un plumier de cristal, occupait son bureau.

⸺ Prichkine, Votre Majesté ?… Oui, Votre Majesté. Il est là. En compagnie du Prince Michel Chavarnadze et du jeune homme….  Bien, Votre Majesté.

Le secrétaire du Tsar raccrocha doucement son appareil et s'adressa au petit groupe.

⸺ Sa Majesté va vous recevoir maintenant, votre Excellence. Elle souhaite que vous soyez également présent, Prince Chavarnadze.

Le secrétaire du Tsar se leva avec une certaine solennité, ajusta avec soin sa jaquette et s'avança vers la double porte en faisant aux autres un petit geste d'invitation à le suivre.

⸺ Moi aussi, Monsieur le Gouverneur ? ne put s'empêcher de murmurer le jeune homme.

⸺ Toi surtout, répondit le Chevalier-Garde en riant.

Il lui donna une petite tape amicale sur l'épaule et ajouta :

⸺ Le Tsar est notre Petit Père à tous ; il ne te mangera pas, ce qui fit sourire Sparkov et les deux aides de camp.

Les jambes tremblantes, une sueur froide inondant son dos, le cadet-capitaine suivit le général Sparkov, incapable de la moindre pensée cohérente. La porte ouverte à deux battants, les trois hommes entrèrent dans le bureau, les deux aînés encadrant le plus jeune, et firent les quelques pas qui les menèrent face à la table de travail derrière laquelle le souverain était assis.

Le Tsar portait une tunique vert foncé ornée de cinq rangs de brandebourgs dorés. Ses énormes épaulettes incarnat et or élargissaient artificiellement ses épaules. Sa moustache était épaisse, longue, et ses pointes étaient relevées sous les pommettes. Sa barbe admirablement taillée cachait le col haut de sa tunique et partiellement la croix de St Georges qui pendait à son cou. C'était la seule décoration qu'il eût choisi de porter ce jour-là.

Devant le Tsar, de l'autre côté du bureau, un homme d'une cinquantaine d'années était assis dans un fauteuil. Il était de petite taille, vêtu d'un costume civil et la blancheur de sa chemise contrastait avec le tissu foncé de sa veste et de son gilet. Une lourde chaîne de montre soulignait un début d'embonpoint. Mais les yeux étaient amicaux et pétillaient d'intelligence. Un demi-sourire éclairait son visage malgré la forte moustache qui cachait toute sa lèvre supérieure. Ses cheveux, partagés au milieu par une raie impeccable, étaient plaqués à son crâne par du gel anglais qui leur donnait un brillant peu naturel.

Les deux officiers saluèrent avec un parfait ensemble et Osipov les imita avec un battement de cil de retard.

⸺ Bonsoir, Vladimir Fedorovitch. Bonsoir, Michel. Et bonsoir à toi, jeune homme.

⸺ Bonsoir, Votre Majesté Impériale.

⸺ Vous connaissez le Général Sparkov, Sazonov.

⸺ Oui, Votre Majesté. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et nous avons, si je me souviens bien, longuement discuté de cigares à Tsarkoïe Selo en nous promenant dans le parc.

⸺ C'est exact, Monsieur le Ministre, et je vous remercie encore de la boîte que vous m'avez envoyée le lendemain.

Le Tsar sourit, presque timidement, de cette évocation futile, mais la mélancolie qui baignait toujours un peu son regard ne disparut pas même un fugace instant.

⸺ Résumez-nous cette affaire en deux mots, Sazonov.

⸺ Certainement, Votre Majesté Impériale. Voici. Il y a près de deux mois est arrivé à Pétersbourg un citoyen britannique, lord Pelham, qui est un cousin éloigné de la reine Victoria, donc indirectement de Votre Majesté. C'est un grand voyageur, un « globe-trotter » comme disent les Anglais. Il a passé des années à parcourir les Indes, la Chine, le Moyen Orient et une partie de l'Afrique. Il a même obtenu la médaille de la Société Royale de Géographie, une distinction très convoitée, pour l'excellent livre qu'il a écrit sur ses voyages au Tibet et en Chine. Je dois préciser que c'est un très remarquable peintre et aquarelliste qui illustre lui-même ses ouvrages.

Il a sollicité et obtenu de Votre Majesté la permission de visiter en toute liberté certaines régions du sud de l'Empire. Ce voyage sera naturellement à sa charge à tous égards, mais il nous a paru judicieux de lui proposer une escorte. Nous pensions mettre à sa disposition une trentaine de Cosaques commandés par un capitaine, mais il a refusé en faisant remarquer que l'agence « Thomas Cook » organise déjà des voyages dans cette région. Votre Majesté a alors pensé utile de lui adjoindre un interprète, car le lord ne parle officiellement que l'anglais, l’allemand et des dialectes des Indes. C'est là, mon cher Général, qu'intervient votre protégé. 

⸺ Le cadet-capitaine Osipov parle l'anglais, le français, le turc et le persan aussi bien que le russe, annonça Sparkov avec une certaine fierté. En outre, Monsieur le Ministre, il est né à Orenbourg.

⸺ Êtes-vous intéressé par cette mission, Osipov ? demanda gentiment le ministre.

Le jeune homme dut déglutir avant de pouvoir articuler sa réponse et, malgré cela, sa voix lui parut rauque et peu assurée.

⸺ Oui, Monsieur le Ministre. Je suis à vos ordres.

⸺ Bien ! Et vous croyez-vous capable de la remplir de façon satisfaisante ?

Osipov lança un regard éperdu au Gouverneur qui échangea un sourire avec le Chevalier-Garde. Le Tsar lui-même sourit franchement.

⸺ Réponds sans crainte, Sacha.

⸺ Oui, Monsieur le Ministre. J'assumerai cette mission au mieux de mes capacités et je ne vous donnerai aucune raison de regretter de me l'avoir confiée.

La dernière partie de la phrase avait été prononcée avec beaucoup plus de fermeté que le début et cela fit à nouveau sourire le Chevalier-Garde. Le ministre se tourna vers le Tsar.

⸺ Puis je demander sa décision à Votre Majesté ?

Pendant le bref exposé du ministre des Affaires Etrangères, le Tsar avait longuement posé ses yeux tristes sur le cadet. Il avait vu un jeune homme de taille élancée, cinq pieds dix pouces ou un peu plus, mais qui paraissait un peu plus petit par comparaison avec les hautes statures du général Sparkov et du prince Michel. Cependant, la silhouette fine et souple cachait probablement une bonne résistance physique.

Il avait aimé les yeux marron presque noir qui ne fuyaient pas malgré l'inconfort évident dans lequel il était d'être confronté à l'Empereur, un de ses ministres et deux autres personnages importants sans la moindre préparation. Les traits étaient harmonieux, aristocratiques, avec la finesse de ceux d’une fille, mais le menton était volontaire et le nez, droit et bien dessiné, conféraient au visage virilité et un air indéniable d'autorité.

L'impression était plutôt favorable, mais le Tsar n'ignorait pas que sa médiocre capacité à juger les hommes était un des principaux handicaps à l'exercice de ses responsabilités d'empereur. Il s'était déjà trompé trop souvent sur les hommes et savait qu'il se tromperait encore. De plus, il détestait prendre des décisions, même sur des sujets de peu de conséquences, s'en remettant souvent aux intuitions de la Tsarine ou aux conseils de ses familiers. Il lui fallait cependant trancher sur cette affaire mineure.

⸺ Je crois que ce jeune homme fera l'affaire. J'ai toute confiance dans le jugement du Général Sparkov. Merci, Messieurs !  

Comprenant qu'on leur signifiait leur congé, Sparkov et Osipov se mirent au garde-à-vous. Mais, le capitaine des Chevaliers-Gardes avait manifestement une idée en tête.

⸺ Avec votre permission, Votre Majesté Impériale, je crois qu'il faudrait fournir à ce jeune homme un statut un peu plus flatteur que celui de cadet de l'Académie pour le bon succès de sa mission et honorer notre visiteur anglais.

⸺ À quoi penses-tu, Michel ?

⸺ Un brevet de sous-lieutenant. Et une affectation dans un bon régiment. Par exemple, le régiment de cavalerie des Cosaques de la Garde. C'est un peu irrégulier, mais les Anglais sont très impressionnés par nos Cosaques. Et j'ajouterais à cela une bourse bien garnie pour qu'il puisse s'équiper convenablement. Les cadets de l'Académie n'ont pas la réputation de rouler sur l'or.

Cette fois, le Tsar riait franchement. Cela ne dura qu'un instant, mais c'était sans doute le premier rire du Tsar que ses familiers eussent entendu, en dehors du cercle de famille, depuis de nombreux jours. Le souverain jeta un coup d'œil à son ministre des Affaires Etrangères qui se contenta de hocher la tête affirmativement, sans cacher son sourire.

Comme le Tsar, le ministre avait une estime profonde pour le capitaine-prince qui, malgré une fortune considérable et sa prestigieuse famille, avait choisi la carrière militaire et s'était révélé pendant les deux ans qu'il venait de passer à l'ambassade de Londres un attaché militaire adjoint très efficace, tout en devenant la coqueluche de l'aristocratie britannique.

⸺ D'accord. Vladimir Fedorovitch, tu verras directement les détails avec Vladimir Alexandrovitch Sukhomlinov pour que les choses ne traînent pas. Je crois que lord Pelham veut quitter Pétersbourg sous huitaine.

L'audience était terminée. Les deux officiers et le cadet saluèrent et quittèrent le bureau du Tsar en compagnie du ministre. Dans les longs corridors qu'ils reprirent en sens inverse, Osipov avait l'impression de marcher sur des ressorts. Il avait envie de crier, de chanter, le monde lui apparaissait maintenant formidable. Sur la simple question posée par le Chevalier-Garde, il était devenu sous-lieutenant, peut-être à titre temporaire, mais sous-lieutenant quand même et d'ordre personnel du Tsar.

C’était un grade qu'il aurait autrement mis cinq ans à obtenir en passant par le cursus normal de l'Ecole Militaire. Osipov se fit aussitôt la promesse d'accomplir sa mission avec tant de zèle et de compétence qu'à l'issue de celle-ci, sa hiérarchie n'aurait d'autre choix que de le confirmer dans son grade.

⸺ Et si nous passions voir tout de suite ce vieux bougon de Sukhomlinov, Général ? Vous êtes porteur d'un ordre de Sa Majesté. Il faudra bien qu'il vous accorde deux minutes. La paperasse, il n'aura qu'à la confier à un de ses scribouillards.

Le général hésita un instant, plus sensible que le Prince à ce qu'il pouvait y avoir d'inconvenant à se présenter sans rendez-vous chez le Ministre de la Guerre. Néanmoins, il se convainquit lui-même sans peine : il était réellement porteur d'un ordre personnel du Tsar. Et un ordre du Tsar ne souffrait aucun délai dans son exécution.

⸺ Bonne idée. Passons par la porte de la place du Palais.

Ils abandonnèrent l'itinéraire qu'ils avaient pris en venant, empruntèrent une enfilade de nouveaux corridors aussi beaux que les précédents, parvinrent à la Cour d'Honneur par une porte latérale et se dirigèrent vers la colonnade voûtée qui permet de passer de la grande cour intérieure à la Place du Palais.

La garde se précipita pour saluer les deux officiers. Ceux-ci rendirent le salut, mais avec le rien de nonchalance qui naît de la répétition du même geste des milliers fois dans une vie de soldat. Le salut d'Osipov, en revanche, fut net, sec et parfaitement réglementaire, ce qui fit naître un nouveau sourire sur les lèvres de ses aînés.

Ils passèrent devant la colonne Alexandre et en quelques minutes furent dans le bâtiment de la Stavka, l'Etat-Major Général. Comme l'avait imaginé le Chevalier-Garde, les portes s'ouvrirent comme par enchantement quand le général eut prononcé le sésame infaillible « par ordre de Sa Majesté Impériale ».

Un aide de camp dont l'uniforme bleu disparaissait sous les galons, les aiguillettes et les fourragères dorés les introduisit dans le bureau du Ministre de la Guerre. Le bureau était vide et ils attendirent debout devant la table de travail surchargée de cartes, de piles de papiers et de dossiers. Leur attente fut brève. Un homme de taille moyenne, droit comme une lance malgré son âge, ouvrit la porte à la volée et se planta devant ses trois visiteurs.

Il avait les cheveux poivre et sel coupés très courts, une moustache et une petite barbe taillée en pointe d'un blanc neigeux, mais un coin de sa moustache était jauni par la nicotine. Ses yeux d'un bleu délavé étaient striés de rouge et il avait l'air furieux.

⸺ C'était une journée parfaite. Je n'avais qu'une heure de retard dans mes rendez-vous. Il n'y a que trois généraux et cinq colonels qui m'attendent dans la Salle des Cartes. Et je pensais pouvoir rentrer chez moi à une heure convenable pour une fois. Mais non ! Ça ne pouvait pas durer. La dernière chose dont j'avais besoin, c'était la visite imprévue du plus grand emmerdeur de la garnison de Saint-Pétersbourg. Le « Lion de Moukden » soi-même, porteur d'ordres de Sa Majesté.

Osipov était terrifié par l'accueil imprévu du ministre. Aurait-il eu le choix, il se serait caché sous le tapis du Caucase ou aurait sauté par la fenêtre. Pourtant, ses deux aînés ne semblaient guère impressionnés.

⸺ Bonsoir, Monsieur le Ministre. Nous sommes nous aussi très heureux de vous voir et remercions Sa Majesté de nous avoir fourni le prétexte à cette petite visite.

⸺ Bordel, Vladimir Fedorovitch, ça me fait très plaisir de te voir aussi ! Depuis que tu passes ton temps à torcher le cul de tes moutards à l'Académie, c'est tout juste si on peut encore se voir une fois par an. Bonsoir, Prince. Boris !!!

L'aide de camp passa aussitôt la tête dans l'entrebâillement de la porte.

⸺ Dans l'ordre, quatre verres et la vodka et préviens les autres de continuer sans moi pendant… pendant… un petit moment.

L'aide de camp revint au bout de quelques secondes porteur d'un lourd plateau qui devait être préparé en permanence dans son bureau, le posa avec soin sur une grande table couverte de cartes et partit sans un mot accomplir la seconde partie de sa mission. Le ministre remplit lui-même généreusement trois verres et le quatrième seulement à moitié.

⸺ Tu ne leur donnes toujours pas la permission de boire, à tes gamins ?  Non ? Bon, alors, demi-ration pour le benjamin de la bande. Messieurs, ! Boje, Tsaria khrani{1}

Quatre paires de bottes claquèrent, les verres furent levés au niveau des yeux avant que chacun ne bût une gorgée, celle du ministre asséchant pratiquement son verre, tandis que sa main gauche fouillait dans sa poche à la recherche de son quatrième paquet de cigarettes de la journée.

⸺ Et maintenant, Messieurs, l'un de vous aurait-il l'obligeance de m'indiquer ce que Sa Majesté me fait l'honneur d'attendre de moi ?

Il fallut moins de trois minutes au général Sparkov pour fournir les explications nécessaires. Le ministre hochait la tête de temps à autre pour marquer sa compréhension. Au cinquième hochement de tête, il avait vidé son verre et entrepris de resservir tout le monde à l'exception d'Osipov. Quand Sparkov eut achevé son exposé, le ministre s'accorda quelques secondes de réflexion avant de sourire au jeune homme.