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Dans "Récits de terroir", Gaspard de Cherville nous plonge dans les réalités de la vie rurale française, dépeignant avec une plume à la fois poétique et réaliste les us et coutumes de villageois confrontés aux aléas de la nature et aux mutations sociales. Ce recueil se distingue par un style lyrique, alternant des descriptions évocatrices des paysages avec des dialogues authentiques qui révèlent les aspirations et les luttes des personnages. Contexte du début du XXe siècle, ce livre s'inscrit dans un mouvement littéraire qui valorise le régionalisme, cherchant à préserver la mémoire des traditions face à l'urbanisation croissante. Gaspard de Cherville, écrivain et agriculteur, grandit dans un milieu où le rapport à la terre est fondamental. Ses propres expériences de la vie paysanne nourrissent son œuvre, lui permettant de peindre un tableau réaliste et tendre d'une époque en mutation. Influencé par des écrivains comme Jules Renard et George Sand, Cherville aspire à rendre hommage à son terroir tout en interrogeant les changements sociétaux de son temps. "Récits de terroir" est une œuvre recommandée pour ceux qui souhaitent découvrir un pan souvent méconnu de la littérature française, riche en émotions et en réflexions poignantes. À travers ces récits, le lecteur est invité à redécouvrir des valeurs universelles telles que la solidarité, le lien à la terre, et la quête d'identité, dans un style qui saura toucher tant les amateurs de littérature que les passionnés de nature. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Les primes affectées par la loi à la destruction des loups sont loin d’être exagérées. Certainement, elles représenteront une aubaine pour celui qui, accidentellement, aura tué un de ces dangereux animaux; mais elles ne seront que la juste rémunération des peines, des veilles, de l’énergie de l’homme qui se sera imposé la mission de les pourchasser. Sans la passion, un ferment autrement puissant que la récompense, on se résignerait difficilement dans le monde forestier à. l’effort qu’exige la poursuite et la destruction d’un loup par un homme isolé. Ceux-là seuls dont le cœur a été blindé par ce démon de la chasse qui rend insensible aux fatigues, aux dangers comme aux déceptions, oseront affronter cette tâche. Quand ils y réussissent, la satisfaction de cette passion l’emporte de beaucoup sur l’attraction que de belles pièces monnayées exercent toujours sur le paysan, mais, nous devons le reconnaître, ne leur fait jamais oublier de les empocher.
Nous avons connu un vieux sabotier que possédait l’amour de cette chasse, entre toutes hasardeuse. Je ne sais trop quel grief il pouvait avoir eu contre l’espèce, soit dans la vie présente, soit dans une incarnation antérieure; mais le massacre des loups était sa préoccupation quotidienne. Quand il quittait la loge, pour rentrer au village, au lieu de suivre la route en fumant sa pipe, avec l’indifférence de ses collègues, il choisissait toujours, pour revenir, quelque ligne, quelque sentier peu fréquentés; tout en marchant, ses yeux se promenaient à droite, à gauche, cherchant quelque indice du passage de ses ennemis, pieds, laissées, déchaussures, puis les observant minutieusement pour s’assurer de la qualité du personnage dont il avait trouvé la carte de visite.
Il connaissait à un louvard près tout le personnel de sa forêt, mais en malin qu’il était, il se gardait bien de le signaler à personne, et à M. le lieutenant de louveterie moins qu’à tout autre, effaçant au besoin les voies trop apparentes et trop visibles. L’hiver venu, le lendemain de la première neige, sans chien, armé d’un mauvais fusil, il battait les bordures, quêtait un pied, puis, quand il le rencontrait, ce qui ne tardait guère, commençait cette œuvre laborieuse qui, en vénerie, s’appelle «défaire une nuit de loup».
Quelquefois, quand il n’avait pas de bonne rentrée, il lui fallait marcher la moitié du jour, le regard braqué sur cette empreinte conductrice. Quand l’état de la voie lui indiquait que le liteau était proche, il n’avançait plus qu’avec des précautions infinies, toujours à bon vent, quelquefois en se traînant à plat ventre. Il lui arrivait souvent de tirer le carnassier au déboulé, comme un lièvre; il en tua cinq de la sorte dans le même hiver.
Malheureusement, les années sans neige ne sont pas très rares dans notre région, et le père Vaugois, c’était le nom du sabotier, pratiquait également l’affût; le sien était classique, avec traînée et carnage embaumant à deux kilomètres à la ronde. Il grossissait de la sorte la liste de ses victimes; mais ce qu’il récoltait surtout dans ces veillées peu hygiéniques, c’était une remarquable collection de rhumatismes. Il en était à peu près perclus lorsqu’un loup monstrueux abattit dans la nuit une jument dans l’herbage; à cette nouvelle, Vaugois sentit se réveiller toutes ses ardeurs; il acheta la carcasse de la bête à son propriétaire, — chez nous rien ne se donne; — il installa son carnage, creusa son trou, et, au bout d’une semaine, il commença ses factions.
Elles se répétèrent pendant vingt-trois nuits consécutives, et on était au mois de février, et l’affûteur était alors âgé de cinquante-sept ans! Deux apparitions de son ennemi entretenaient son héroïque persévérance. Dans la vingt-troisième nuit, un faible clair de lune lui permit de l’ajuster et de le tirer; mais son coup d’œil avait perdu de sa justesse; ses nerfs, ébranlés par les douleurs, n’avaient plus la rigidité d’autrefois; sa balle atteignit l’objectif;, le loup frappé fléchit, mais il se releva pour disparaître.
Vaugois attendit le jour, et il essaya de suivre l’animal aux rougeurs; le loup laissant des traces de sang en dehors et d’un seul côté de l’empreinte de son pied, il en concluait que l’os d’un des membres postérieurs était brisé et que l’animal ne pouvait aller loin; il battit la forêt pendant plusieurs heures, mais sans succès, et rentra chez lui harassé, mais encore plus désespéré d’avoir perdu la bête, que, pour se consoler, il appelait: Mon loup!
Lelendemain, Vaugois apprenait par la rumeur publique qu’un berger d’un village voisin colportait dans les fermes un loup qu’il prétendait avoir pris au piège, recevant, comme c’est l’usage, des œufs, des fromages lestés de quelques gros sols, témoignage de la reconnaissance des populations délivrées.
Convaincu que c’était avec son loup que cet imposteur battait monnaie, Vaugois y courut; l’examen de la blessure justifiait ses suppositions, il réclama sa bête; le berger, alléché par les prémices de la recette, s’entêta; le sabotier s’anima, —les rhumatismes rendent rageur; — hors de lui, en reconnaissant l’insuffisance de son éloquence, il recourut à la pantomime, et, malgré ses cinquante-sept ans et ses douleurs, il lui administra une maîtresse raclée, dont le garde champêtre, qui voulait s’interposer, recueillit pas mal d’éclaboussures. Conduit devant le maire de la commune, un ancien officier de la Grande-Armée, l’irascible tueur de loups subit une verte remontrance. Il l’écouta sans sourciller, puis, redressant la tête:
— Monsieur le Maire, dit-il, avec un accent convaincu, une supposition qu’un imbécile fût venu soutenir à l’empereur et roi que c’était lui qui avait gagné la bataille d’Austerlitz; est-ce que vous croyez que Napoléon le Grand aurait pu s’empêcher de lui flanquer son poing sur la figure?... Eh bien, ce loup-là, c’est ma bataille d’Austerlitz, à moi!
La prime fait une maigre figure à côté de l’image évoquée par le vieux sabotier, convenez-en. Il est juste d’ajouter que le vainqueur des Austro-Russes ne dédaigna pas plus les bénéfices matériels de sa victoire que le brave Vaugois ne dédaignerait les écus du gouvernement, s’il était encore de ce monde.
Si peu que vous ayez pratiqué les flâneries à travers champs, il vous sera probablement arrivé d’apercevoir, mêlé à quelque troupeau de vaches, plus souvent de moutons, un vol d’oiseaux dont la familiarité avec ces quadrupèdes vous aura semblé assez singulière pour que vous perdiez votre temps — puissiez-vous ne l’avoir jamais plus mal employé — à les contempler.
De taille moyenne, un peu moins gros qu’une grive et plus effilés, remarquables par les reflets verts, violets, dorés du satin de leur plumage et par les mouchetures tantôt rousses, tantôt d’un gris d’argent qui le ponctuent, ces oiseaux allaient et venaient affairés par leur glane dans le pré, ou dans l’herbe roussie du guéret, plus souvent à terre qu’à l’essor, passant et repassant entre les groupes et jusque sous le ventre du peuple ruminant ou bêlant, et poussant à chaque instant l’audace jusqu’à prendre pour perchoir le dos de l’un de ces êtres, qui doivent pourtant leur apparaître comme des mastodontes, et à y poursuivre leur cueillette d’insectes. Il est juste d’ajouter que ces privautés semblent encouragées par l’indifférence du piédestal qui, lui, continue de paître. Ces amis un peu effrontés de notre bétail, ce sont les étourneaux.
La sagesse des nations a gratifié l’étourneau d’une cervelle légère. C’est le moment de vous assurer que tous ces dictons ne sont pas articles de foi. Si vous approchez, tous les oiseaux épars sur le sol ouvriront leurs ailes et s’éloigneront d’un vol tourbillonnant. Avant de se décider à rejoindre leurs compagnons, ceux qui fourragent dans quelque toison vous laisseront, au contraire, avancer à courte distance. Nous estimons que c’est un peu parce qu’ils ne quittent qu’à regret un gîte aussi agréable, mais beaucoup parce que l’expérience a démontré aux étourneaux qu’en pareil cas la crainte d’endommager leur support vous condamne, bon gré mal gré, à la clémence, et le calcul n’est pas d’une tête folle.
D’ailleurs, l’espèce a le don de sociabilité qui ne va jamais sans une certaine intelligence. L’étourneau s’isole, il est vrai, pendant la saison des nids; un isolement à deux, bien entendu. Après avoir fait son nid dans quelque trou d’arbre, de rocher et plus souvent de vieux mur, après avoir élevé les quatre oisillons qui sont sortis des œufs d’un bleu verdâtre que la femelle a pondus, et couronné ses devoirs de père de famille en les initiant à l’art du vol, l’étourneau rejoint ses amis en leur amenant ce renfort.
La bande se reforme, elle est de vingt jusqu’à une centaine d’oiseaux qui, dès lors, ne se quittent guère, traversant les airs à d’assez grandes hauteurs, quêtant, picorant, digérant de compagnie, partageant en frères la bonne et la mauvaise fortune et jusqu’à la grêle de mitraille qu’un chasseur plus enragé qu’avisé ne craindra pas de faire pleuvoir sur le groupe tumultueux, mais serré, qu’ils forment en volant.
Meurtres inutiles et que nous ne cesserons pas de condamner; la chair de l’étourneau n’est pas mangeable. Des industriels ont essayé de lui faire perdre son amertume caractéristique. Ils ont enfermé des étourneaux dans des volières en leur prodiguant une nourriture exclusivement végétale. Ils n’ont réussi qu’à accentuer la maigreur pro verbiale de l’oiseau. Lous estournagalhs non baden pas gras, disent les Gascons, les étourneaux ne deviennent pas gras.
Les Étourneaux.
On prétend encore qu’en leur coupant la tête immédiatement après les avoir abattus ils deviennent très comestibles; il est douteux que le régal mérite tant de peine.
L’instinct sociable des étourneaux se révèle encore d’une manière plus curieuse.
Pendant la journée, ils se réunissent en petites bandes, ce qui leur permet de pourvoir plus aisément à leur nourriture; le soir venu, toutes ces bandes obéissant soit à une attraction commune, soit à leur prédilection pour un gîte particulier, se rassemblent, pour passer la nuit, en une véritable armée, que l’on peut évaluer de cinq mille à vingt mille oiseaux; ces soi-disant étourdis, qui branchent un peu partout pendant la belle saison, choisissent toujours pour auberge d’hivernage les massifs des roseaux des grands marais, dont l’épaisseur leur ménage un excellent abri contre le froid et la bise.
Nous avons assez souvent assisté au coucher et au réveil des étourneaux, aux abords d’un vaste marécage, en Normandie.
Aussitôt que le soleil s’abaissait à l’horizon, on voyait leurs pelotons ponctuer tous les coins du ciel. Après avoir décrit quelques ellipses au-dessus de l’hôtellerie, ils se posaient sur les arbres des alentours, qui en étaient littéralement chargés. Probablement quand ils se voyaient en nombre suffisant, ils se remettaient à l’essor, puis, après avoir plusieurs fois tournoyé, ils prenaient possession de la chambre à coucher.
Les bandes qui survenaient répétaient cette manœuvre; jusqu’à la nuit, il en arrivait toujours et de la forêt de roseaux s’élevaient des gazouillements assourdissants qui allaient en s’éteignant, à mesure que les ombres s’épaississaient; enfin, tout se taisait dans la jonchée, et le silence de la nuit n’était plus troublé que par les appels des canards que dominait, de loin en loin, le cri rauque du butor.
Le lever de ce petit peuple n’était pas moins original.
Aux premières lueurs de l’aube, le murmure gazouillant reprenait; mais cette fois, il s’y mêlait des cris aigres et aigus, car l’organe de l’étourneau de la sauvagerie est loin d’être agréable.
Tout à coup, comme s’ils eussent tous obéi à un signal, cette énorme agglomération d’oiseaux se levait d’un seul jet, d’un seul vol, formant un nuage qui obscurcissait les fauves clartés montant à l’orient; cette trombe ailée passait et repassait sur la nappe on doyante des roseaux avec un bruit qui s’entendait à plus d’un kilomètre, puis elle s’élevait par des vols toujours concentriques, montait dans la direction du zénith et se désagrégeait; chaque bande se reformait, et les braves petits compagnons s’enfonçaient aux quatre points cardinaux et disparaissaient dans le lointain, allant à de très grandes distances, sans aucun doute, poursuivre leur combat pour la vie, la glane laborieuse et l’aide mutuelle pour résister aux tyrans de l’air.
Ce n’était pas seulement la beauté de son plumage qui désignait l’étourneau aux capricieuses prédilections du maître de la création, c’était surtout son aptitude à retenir le chant qu’on lui enseigne et à prononcer quelques paroles.
Mais cette aptitude, il n’a guère lieu de s’en féliciter; comme il arrive à bien d’autres encore qu’à lui, ses petits talents lui coûtent souvent sa liberté et lui valent les cruels honneurs de la cage.
Élevé à la dignité de notre commensal, il échange généralement son nom d’étourneau contre celui de sansonnet qu’il portait dans le vieux français, et est, par-dessus le marché, qualifié de «perroquet de savetier».
Il ne faut pas croire que cette transformation de l’étourneau criard en sansonnet chanteur puisse se faire à tout âge: non, le sujet dont on veut essayer l’éducation doit avoir été pris dans le nid; chez les bêtes comme chez les gens, l’habitude est une seconde nature, contre laquelle les efforts les plus persévérants risquent de se briser: si le jeune prisonnier a déjà répété le ramage et le cri désagréable de ses parents, on ne les lui fera pas oublier; au lieu d’un concert en chambre, on aura un charivari.
Il y a, dans la forêt de Rambouillet, une maison de garde devant laquelle je n’ai jamais passé sans commettre le péché d’envie. Lorsque je fis sa connaissance, mai avait restauré son encadrement de feuillages, le printemps avait garni d’une mante de verdure les robustes chênes qui l’abritent, et constellé de fleurs l’éblouissant tapis sur lequel elle est posée; son toit disparaissait sous le velours des mousses; les lames et les hampes des iris lui faisaient un diadème d’émeraudes et de lapis; le rideau de liserons de sa fenêtre était tout diapré de clochettes de satin multicolore, et une légère spirale de fumée bleuâtre et diaphane montait paisiblement de sa cheminée.
Depuis, aux heures de lassitude et de découragement, les vagues désirs que la vue de cette maisonnette m’avaient inspirés ont rarement manqué de se définir. Pourquoi demander tant, quand pour être heureux il faut si peu? Pourquoi s’acharner à la poursuite des chimères, lorsque la réalité est si facile à saisir? Pourquoi subir toutes les amertumes, user ses forces à remuer un rocher trop lourd, lorsqu’un chemin si doux, si facile, conduit à ce but inévitable de toutes les ambitions humaines, la mort? Pourquoi enfin, ne pas se réfugier dans ce nid de bonheur, loin des hommes et loin du bruit, des entraînements funestes de ces joies fausses qui ne sont jamais que le prélude d’un regret, pour y vivre de cette vie demi-sauvage dont les besoins sont si aisément satisfaits, où la calme sérénité des grands bois se reflète dans le cœur et dans l’esprit des gens qui l’habitent?
C’était, hélas! une illusion que la réflexion ne tardait guère à dissiper. Notre félicité est en nous-mêmes et c’est parce que nous nous obstinons à la chercher en dehors de nous, qu’elle nous échappe si souvent. Ce n’est pas plus un toit de chaume que des lambris dorés qui la font éclore, ce sont la sagesse et la modération: la sagesse avec laquelle l’homme concentre ses amours dans le cercle étroit de la famille, la modération avec laquelle il sait borner ses ambitions à l’accomplissement de ses humbles devoirs. Voilà ce qu’il faudrait emprunter au maître de ce logis envié.
Et cependant, sa tâche est rude, surtout si nous la comparons à celles sous lesquelles il nous arrive si souvent de succomber. Tous les jours il devance l’aube, il se lève, chausse ses lourds souliers sans bruit, déjeune à tâtons pour ne pas réveiller son petit peuple et, le carnier au dos, le fusil sur l’épaule, son chien aux talons, il s’en va sous la pluie, sous la neige, par la froidure.
Il marche d’un pas léger, furtif, prudent, comme celui du sauvage; c’est à peine si les feuilles mortes, si les brindilles que son pied effleure frissonnent sous son passage; son œil sonde la profondeur des halliers que le rayon incertain du jour naissant laisse dans le clair-obscur; de temps en temps, il s’arrête, se masque derrière le tronc noueux de quelque grand chêne et écoute longuement, comme un soldat en reconnaissance.
C’est un soldat, en effet, ce garde, le soldat de la propriété ; il a non seulement à veiller sur ses droits, mais à les défendre. L’audace des braconniers ne recule pas devant un crime, quand il s’agit d’assurer l’impunité à leur délit; un pas hasardeux dans ces bois peut aboutir à une tombe. La lugubre nomenclature de ses confrères, de ses amis assassinés, lui revient à la mémoire, il lui faut un effort pour écarter cette idée importune; il en rougit comme d’une faiblesse et poursuit résolument son chemin
Un bruit imperceptible pour tout autre a frappé son oreille, il s’arrête encore. Le craquement des branches s’accentue et devient distinct; le chien a redressé ses oreilles, ses yeux luisent dans l’ombre; il jette un aboi étouffé, il va s’élancer, son maître le gourmande: «Paix là, vieux fou; ne vois-tu pas que c’est un ami?»
C’est un ami, en effet, ce gros cerf qui se montre à vingt pas d’eux dans un gaulis. Le cri du chien a troublé son assurance; il redresse la tête, élève ses naseaux d’un noir de velours, hume la brise et bondit en faisant voler la rosée des feuilles en une poussière diamantée qui l’entoure comme une auréole.
La garde a souri, son visage, tout à l’heure si sombre, s’est épanoui, il est content. Il a pour ses grands animaux une tendresse presque paternelle; mais celui-là, le vieux dix-cors, la gloire de sa garderie, est son préféré, et la satisfaction de l’avoir rencontré en bonne santé, le tiendra en joie toute la journée.
Le ronde se poursuit; le soleil est haut, les bipèdes ne sont plus à redouter; mais il faut que le garde se préoccupe de tout le clan des bêtes puantes; il visite ses pièges, ses assommoirs, inspecte minutieusement la poussière des sentiers, la terre humide des fossés, pour y découvrir quelque trace révélatrice. Il lui reste encore les coupes en exploitation à visiter, les arbres à marquer pour l’abatage, les bûcherons à surveiller.
La journée est bien avancée quand il regagne sa demeure; il y revient harassé, exténué par le besoin encore plus que par la marche; cependant plus il avance, plus son pas devient vif et alerte; il a hâte d’être à un angle du chemin d’où l’on découvre la maisonnette, et un gros chêne abattu sur lequel ceux qu’il a quittés le matin ont l’habitude de s’asseoir pour l’attendre.
Ils sont là. Cette prolongation de la tournée a rempli leurs cœurs d’une inquiétude qui, chez la femme, a pris le caractère de l’angoisse. L’aîné des petits est en sentinelle; le premier il aperçoit le retardataire, il court au-devant de lui et le débarrasse du fusil et de la carnassière. La mère, à son tour, s’est avancée, l’œil encore humide; elle lui présente le dernier né ; le brave homme le prend dans ses mains calleuses, lui sourit, l’agace, adoucit sa grosse voix pour trouver des câlineries de nourrice et, suivi de son cortège, entre dans la maison où la soupe fume au coin de l’âtre. Son retour a mis tout le monde en gaieté ; la ménagère badine, les enfants gambadent, babillent, rient aux éclats, livrent l’assaut aux genoux paternels pour conquérir une caresse.
Le moment serait mal choisi pour proposer au garde d’échanger son sort et les mille francs dont se payent ses peines, ses fatigues, ses dangers, contre les luxueuses destinées de quelque grand personnage; je ne sais trop s’il daignerait vous répondre.
Victor Hugo a prêté à Louis XIII cette exclamation: «Le fauconnier est dieu[1q]!» Il faut croire que le monarque ou son interprète entendait par là que l’exercice de la fauconnerie avait le privilège de ravir au septième ciel celui qui le pratique en maître; à en juger par la passion très sincère que ce sport, si démodé qu’il soit, excite encore chez quelques-uns de nos contemporains, l’exclamation n’était point exagérée.
Tout en me rendant compte de ce que devait produire cette mainmise de l’homme sur un des êtres les plus fiers, les plus courageux, les plus indépendants de la création, en comprenant le goût violent que la réduction d’un oiseau farouche, contraint de mettre ses instincts et la puissance de son vol au service d’un maître, pouvait avoir inspiré à nos pères, j’ai été de ceux qui ont tenu la chasse au vol pour close et scellée dans sa tombe.
Ce sport patient, laborieux, qui, en échange d’une énorme dépense de temps, de volonté, d’efforts, ne fournit qu’une jouissance presque immatérielle, me paraissait dépaysé à une époque amie du clinquant, du tapage, des plaisirs positifs et rapidement expédiés comme est la nôtre; il me semblait destiné à rester la consolation et l’amour des érudits, des délicats, des bénédictins de la cynégétique, comme MM. le comte Lecoulteux, Pierre Pichot, de la Rue. Je me trompais. Ces successeurs lointains de d’Arcussia ont fait des prosélytes, dont un des plus enthousiastes fut le pauvre jeune Montigny, qui eut une fin si tragique; ils trouvent des continuateurs distingués dans le comte de T... L..., dans M. G..., qui possède en Brie un équipage de vol presque complet; dans M. Alfred Belvalette, dont le Traité d’autourserie peut, de plus, assurer à la chasse à l’oiseau un regain de vitalité, parce qu’il vulgarise celle de ses branches qui est le plus à la portée de tout le monde.
La fauconnerie se divisait en haut vol et en bas vol. Les oiseaux qui montent haut dans les airs, le héron, le milan, le corbeau, etc., étaient les objectifs du haut vol, qui avait les faucons pour auxiliaires; le bas vol visait les oiseaux qui s’élèvent peu, le faisan, la perdrix, la pie, les petits oiseaux et les quadrupèdes; il utilisait les autours et les éperviers. Avec notre morcellement territorial, le haut vol n’est plus de mise; ses essais risqueraient trop de finir tragiquement, comme cela est arrivé, il y a une douzaine d’années, à un des meilleurs faucons de Barr. Le bas vol, au contraire, peut être pratiqué partout; c’est lui que M. Belvalette s’est attaché à décrire dans une série de chapitres où il détaille si minutieusement et si clairement la manière de prendre les autours et les éperviers, leur dressage, leur mise en chasse, etc., etc., qu’avec des instructions aussi précises, l’autourserie est à la portée de toutes les bonnes volontés que son traité pourrait faire surgir.
J’ajoute que la lecture de ce livre, écrit d’un bout à l’autre avec cette verve passionnée que donne la foi, quel qu’en soit l’objet, est singulièrement attachante, presque entraînante; il a fallu que je me raisonnasse moi-même, pour ne pas chausser des guêtres, afin de m’en aller en quête d’une aire d’autour dans les fonds de Maison-Rouge.. Avec infiniment de bon goût, M. Alfred Belvalette a dédié son traité au doyen de la presse cynégétique, à mon vénérable ami de la Rue, dont la verte et vigoureuse vieillesse est le plus éclatant témoignage des bienfaits de la vie active du chasseur.
C’est à M. de la Rue que je dois d’avoir vu des autours au travail pour la première fois. J’étais arrivé plein de préjugés, soyons franc, de rancune contre ces oiseaux. Un de leurs couples avait son aire dans un grand parc abandonné qui se trouvait en face de ma maison; il se nourrissait aux dépens de mon pigeonnier et m’avait condamné à des factions parfaitement insipides, puisqu’elles n’avaient jamais eu le dénouement que j’en attendais.
Faucon émerillon. Faucon hobereau.
Aujourd’hui que je suis consolé de la perte de deux paires de culbutants, dont les cabrioles aériennes étaient une des joies de mon ermitage, je puis admirer librement les merveilleuses et astucieuses combinaisons par lesquelles le corsaire échappait à tous mes affûts; mais, dans la première amertume de mes deuils, je ne pus m’empêcher de regarder de travers l’oiseau que me présentait mon hôte, et je ne jurerais pas de ne point lui avoir adressé mezza voce quelques épithètes malséantes, au lieu des témoignages d’admiration que de la Rue essayait de provoquer en me détaillant toutes les beautés de son autour. Il est vrai qu’il avait sur un bloc voisin un camarade qui, au point de vue plastique, lui faisait un tort considérable: un faucon d’un admirable plumage; jamais je n’ai vu autant de fierté, autant d’audace concentrées dans l’œil d’une créature vivante. Je crois que j’aurais pardonné à celui-là de m’avoir mangé mes pigeons.
Le lendemain, après déjeuner, nous étions en campagne, mon ami avec son oiseau sur le poing et dans une tenue qui rappelait un peu une vieille gravure de ma connaissance représentant un fauconnier du temps de Louis XIV. J’avais insisté pour qu’il coiffât son autour d’un chaperon avec panache qui m’avait tiré l’œil dans son outillage; il paraît que cela ne se fait pas, le chaperon étant exclusivement réservé aux oiseaux de haut vol. Cependant, j’y mis tant d’insistance que, malgré son respect scrupuleux pour la tradition, de la Rue se décida à me donner satisfaction. Il est vrai qu’aussitôt que nous fûmes dans les champs, il s’empressa de débarrasser l’autour de son petit couvre-chef emplumé et de le mettre dans sa poche.
Nous n’avions pas fait dix pas qu’un lièvre déboulait devant nous, l’oiseau agita vivement ses ailes, mais son maître le maintenait sur le poing.
— Eh bien? lui criai-je.
— Celui-là est trop fort pour un jeune oiseau; vous me laisserez bien choisir mon gibier, je pense? Un peu de patience!
Nous nous trouvions heureusement sur un des domaines les plus vifs en lièvres qui existent dans l’Ile-de-France; nous en levâmes encore quatre ou cinq sans que de la Rue eût arrêté son choix; enfin il se décida à lâcher son autour sur un levraut de trois ou quatre livres qui venait de se dégîter dans un chaume. L’oiseau partit d’un vol brusque, mais presque silencieux, filant rapide comme une flèche, à sept ou huit mètres au-dessus de son gibier, qu’il eut bientôt rejoint.
Autour émouchet.
Celui-ci, soit instinct, soit qu’il eût aperçu l’ombre de son ennemi sur la terre, comprit tout de suite le danger qui le menaçait, car ses oreilles se couchèrent sur sa nuque et il accéléra sa course; ce fut en vain. L’autour s’éleva de quelques mètres, le dépassa et se laissa tomber avec tant de précision, qu’il l’arrêta sur-le-champ dans ses serres et le maintint. Nous arrivâmes, de la Rue reprit son oiseau et relâcha le levraut, qui avait plus de peur que de mal.
En moins d’une heure, nous avions réalisé deux autres prises de levrauts. J’applaudissais aux hauts faits du fauconnier et de son élève; mais oubliant que, l’année précédente, j’avais failli priver mon vieil ami de deux cormorans admirablement dressés en le défiant de les faire pêcher affranchis de leur collier, et lâchant encore une fois la bride à mon humeur taquine, j’insinuai que son autour était incontestablement merveilleux pour prendre... les enfants de lièvre! Une fois encore, cette mauvaise plaisanterie eut un succès qu’elle ne méritait pas.
— Le trouvez-vous assez gros, celui-là ? me cria de la Rue piqué au vif.
En même temps, il lâchait l’autour sur un énorme bouquin, qui s’en allait trottinant à l’allure reposée d’un bon bourgeois flânant sur ses terres. Mais, au frisson de l’air sous les ailes nerveuses, le bon bourgeois pressentit bien vite le péril: il détala et prit d’autant plus d’avance, que l’oiseau, de son côté, s’était élevé plus haut que lorsqu’il avait des levrauts devant lui. Cette fois, il ne rejoignit son gibier qu’à deux cents ou deux cent cinquante mètres de nous, en se laissant tomber sur lui.
Au lieu de s’arrêter, le lièvre bondit, courut encore, fit une culbute; quand il se releva, l’oiseau était toujours cramponné sur son dos, mais il l’avait probablement mal empiété, car l’animal repartit, emportant son ennemi comme un cheval son cavalier; il fit une vingtaine de pas de la sorte, puis arriva à la hauteur d’un petit bois derrière lequel tous deux disparurent. De la Rue, très ému et me donnant probablement in petto à tous les diables, s’était élancé et courait; je le suivais sans réussir à le rejoindre, mais je m’empêtrai dans un long cordeau qu’il m’avait donné à tenir, et si bien, que j’exécutai un panache le nez en avant, au milieu d’une terre labourée. Pendant que je me relevais, j’aperçus mon ami tournant le coin du bois; il avait son oiseau sur le poing, et, tranquillisé, je pus procéder à mon époussetage.
— Eh bien? êtes-vous content? me dit-il quand il m’eut rejoint. Vous avez failli me faire perdre mon autour comme mes cormorans; vous êtes insupportable; je vous disais bien que cet oiseau était trop jeune pour arrêter un gros lièvre; il me faudrait un chien d’escap pour lui venir en aide en pareil cas.
— Ami de la Rue, vous aurez votre chien d’escap; je vous promets un produit de la première portée de ma Gordon. Mais le lièvre, qu’en avez-vous fait?
— Je l’ai laissé aller, parbleu!
— C’est-à-dire qu’il vous a échappé ; il fallait donc me prévenir, j’aurais apporté mon fusil, et nous ne rentrerions pas bredouille!
De la Rue haussa les épaules en me déclarant, avec un dédain qu’il ne prenait pas la peine de dissimuler, que je ne deviendrais jamais un fauconnier.
Longtemps les déplacements ont été les fêtes de la vénerie; maintenant qu’avec les chemins de fer on a son département dans sa poche, le prétexte manque aux gens curieux d’école buissonnière, et, par suite, les longs campements en fond de forêt ont singulièrement perdu de leur entrain comme de leur éclat.
Je les ai pratiqués dans leurs jours de gloire: quinze, vingt lieues à franchir, des chemins agrémentés d’ornières dans lesquelles, fort souvent, il fallait rouler sur les moyeux, n’étaient point une petite affaire; aussi, Dieu sait si nous en savions tirer parti. Les plus scrupuleux, les plus zélés, rentraient chez eux le samedi comme les volontaires vendéens, non pas précisément pour changer de chemise, mais pour aller le dimanche à la messe; mais, le lundi matin, pas un ne manquait au rapport et cela durait... je serais honteux de dire pendant combien de semaines.
J’ajouterai que dans ces temps déjà lointains, on sacrifiait au confort, au luxe, beaucoup moins aisément qu’aujourd’hui; au lieu d’un mess somptueux, les officiers avaient une gargote décorée du nom de pension; le rendez-vous de chasse n’ayant pas encore été imaginé, les veneurs les plus huppés hantaient démocratiquement l’auberge. de quelque village perdu; on dormait sur les grabats[2q]; salle à manger, salon et quelquefois chambre à coucher, étaient représentés par la cuisine, salle commune du cabaret, avec ses solives noires de fumée, son aire de terre raboteuse ou de carreaux disjoints et sa large cheminée dans laquelle flambait nuit et jour un feu de burgrave. Sans contredit, la mise en scène était plus pittoresque qu’elle ne l’est à présent; elle était aussi moins agréable, je l’avoue, car je n’entends nullement faire leur procès aux tendances que je signale; je reconnais, au contraire, que le mieux ne saurait être l’ennemi du bien.
Ce retour en arrière m’a remis en mémoire une aventure dans laquelle un gentilhomme du Maine, qui fut un type de veneur accompli, le marquis de Cl..., a joué un rôle aussi honorable qu’original.
