Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
On ne présente plus Jacques Vergès, avocat brillant, impassible devant l’admiration ou la haine qu’il suscitait dans son sillage et déchaînait après ses écrits.
À nous qui étions habitués à ses bravades, à ses provocations, à son panache, il laisse en testament son audace littéraire : aller au-delà de la vérité des faits pour atteindre la Vérité de l’Homme.
Ce fin renard qui avait réussi à garder bien secret l’homme derrière l’avocat, se dévoile dans ses écrits retrouvés après son décès. Pour nous parler de lui, il a choisi de le faire sous forme de nouvelles romancées et de laisser la parole à Robnoir, son alter ego littéraire. Chacune de ses nouvelles évoque ses combats judiciaires que l’on croit connaître mais qui se présentent sous un éclairage étonnant. Chaque affaire a plusieurs vérités, une seule est enfouie dans le cœur de l’homme. Grâce à Robnoir, Jacques Vergès nous révèle sa permanente quête de la vérité profonde de chaque homme, celle que ce dernier ne connaît pas lui-même mais découvre à l’occasion d’une crise.
Ces vérités abordées dans ses derniers écrits ne sont là que pour nous présenter la passion de Robnoir/Vergès, le combat de l’Homme qui le rend libre : « c’est le jeu de l’Homme avec (la mort) qui m’intéresse, car c’est un jeu étonnant dans lequel on entre toujours comme si on pouvait gagner, alors qu’on sait très bien qu’on finira par perdre. La seule chose qu’on y gagne sans doute est d’avoir une mort bien à soi. »
Ces récits courts sont le testament littéraire du célèbre avocat et montrent sa recherche constante de la vérité.
EXTRAIT
Il me ressemble sans doute mais il n’est pas moi. Il est moi tel que je voudrais être, plus libre, plus hardi, plus accompli.
Quand je referme les recueils de plaidoiries des grands anciens, les romans ou pièces de théâtre qui alimentent ma passion judiciaire, les essais et mémoires de tous ceux qui se sont intéressés aux problèmes de la Justice, – non pas ceux de son quotidien mais ceux de son essence même – c’est lui que j’appelle.
J’écoute ses confidences.
Je l’écoute dialoguer avec ses clients, qui parfois ressemblent aux miens, dans la crasse des parloirs de prison.
Je l’entends dans des lieux plus chics ou dans son cabinet, faire face à ses adversaires notables ou magistrats. Et j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant pour vous aussi de l’écouter.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Profond. «
Plus l’accusation est lourde, plus le devoir de défendre est grand. » -
C.B., Valeurs Actuelles
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur, notamment, de
De la stratégie judiciaire (Minuit, 1968) et, aux Puf, de
Justice et littérature ("Questions judiciaires", 2011),
Jacques Vergès (1925-2013) était avocat au barreau de Paris.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 179
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Jacques Vergès, historien devenu avocat, nous avait habitués à des livres où il abordait avec franchise toutes les affaires et les procès dans lesquels il avait plaidé. Chacune de ses interventions, soulevant admiration ou haine, était suivie avec passion et était souvent redoutée par les magistrats. Critiqué ouvertement pour n’avoir ni loi ni morale il répliquait : « Ma loi est d’être contre les lois parce qu’elles prétendent arrêter l’histoire », « ma morale est d’être contre les morales parce qu’elles prétendent figer la vie ». Bref, c’était un sacré tempérament qui ne s’en laissait pas conter.
Ce combattant, ce taureau lâché dans l’arène du tribunal, n’en n’était pas pour autant une brute. C’était un homme pétri de littérature et d’art, très secret sur lui-même et qui écrivait pour la postérité. Certains de ses textes présentés ici sont datés de la fin des années 90.
À son décès, il nous a laissé dix nouvelles politico-judiciaires parfaitement agencées, avec, pour point commun le personnage de Robnoir. On peut voir en ce protagoniste un alter ego du célèbre avocat. Il lui prête ses habitudes de vie, son goût pour les cigares et le jeu d’échecs par exemple, mais aussi sa vision du monde très critique à l’égard des professionnels de la justice. Il est, comme lui, virulent dans ses attaques et soutenu par un sens aigu de l’observation qui lui permet toute la provocation qu’on lui connaît. Mais ne nous y trompons pas : Il s’agit, ici, de nouvelles romancées, écrites par un homme qui estimait qu’entre justice et littérature des liens étroits peuvent être tissés : « La tragédie est le sujet du roman, mais aussi celui du procès ».
Surtout, ces nouvelles nous éclairent sur Jacques Vergès, l’homme et ses motivations. Le ressort de toutes ses plaidoiries est de comprendre le cœur même de la personne qu’il défend, sans jugement moral car le crime « est la distinction fondamentale entre l’homme et l’animal », il est le « signe que nous avons cessé d’être des bêtes pour devenir des hommes, c’est-à-dire un intermédiaire entre l’animal et Dieu. Le crime est le signe de notre liberté, la condition de notre destin. » L’avocat plaide car il veut préserver la dignité de celui qu’il défend : « Plaider comme je le fais (…), ce n’est pas se faire le porte-parole de l’accusé mais exprimer sa vérité. » Tel était son discours pour ses plaidoiries.
Mais il ne s’arrête pas là. À nous qui étions habitués à ses bravades, à ses provocations, à son panache, il laisse en testament son audace littéraire : aller au-delà de la vérité. Nous découvrons dans ses derniers écrits, ses dix nouvelles, un écrivain soucieux de nous démontrer que « chaque homme est un mystère et un univers beaucoup plus troublant que toutes les galaxies ». On ne connait pas l’homme que l’on accuse ou que l’on défend. Partant de ce principe premier, ces nouvelles se placent sous deux éclairages qui en font une œuvre littéraire à part : le doute et la tragédie.
Vergès/Robnoir oppose roman, roman-policier et théâtre, qu’il relie au principe de certitude, aux procès et à ses nouvelles judiciaires ou perdure et s’impose le doute : « Là où les autres prétendent traquer la vérité, en quête de certitude comme d’une béquille, [il] vole sur les ailes du doute, non pas en cynique, mais en amoureux de la vie tout simplement. » Car : « Comme la physique quantique, la vie est soumise au principe d’incertitude. »
Mais cet « amoureux de la vie » est toujours touché par le comportement de ceux qu’il défendra car ce sont des héros de tragédies classiques qu’il dépeint. Parlant d’une accusée, il avoue : « M’interrogeant sur elle comme sur tous mes clients assassins, incendiaires ou sacrilèges, je me demandais à quel personnage de légende elle pouvait renvoyer…»
Jacques Vergès, nous convie à rencontrer ses clients, ses amis parfois, pour nous apprendre que par delà la vérité, subsiste toujours un homme que personne ne connaît vraiment mais dont la nature profonde peut se révéler minable ou héroïque. Il n’empêche qu’il fait partie, comme ses accusateurs ou ses juges, de la famille humaine. Ces dix nouvelles romancées nous ramènent à « ce cœur humain, lui-même, qui reste incompréhensible »*
*NdE : KUROSAWA, Akira, Comme une auto-biographie, Seuil, 1985. Le paragraphe qui contient cette phrase a été souligné par Jacques Vergès et placé dans ses manuscrits qui constituent ces dix nouvelles.
Toutes les autres citations sont de Jacques Vergès. On retrouve ses phrases notamment dans :
- VERGÈS, Jacques, La justice est un jeu, Éditions Albin Michel, 1992
- VERGÈS, Jacques, REMILLEUX, Jean-Louis, Le salaud lumineux, Éditions Michel Lafon, 1990
« Les êtres humainssont incapables d’être honnêtes avec eux-mêmessur ce qui les concerne, ils ne savent pasparler d’eux sans embellir le tableau »
Akira Kurosawa*
* Voir la note de l’éditeur page 8.
Aucune profession n’offre autant de visages que celle d’avocat. À la différence des autres professionnels en effet qui interviennent ponctuellement, l’avocat peut être présent à tous les moments importants de la vie.
Vous allez connaître la joie d’une paternité hors mariage. Outre le gynécologue, n’oubliez pas non plus de consulter un avocat.
Vous décidez d’acheter un vieux manoir pourri mais plein, pour vous, de charmes secrets. Faites appel à un architecte et à un notaire mais n’oubliez pas non plus l’avocat.
Votre propriétaire vous impute des charges excessives, consultez votre avocat.
Vous allez vous marier avec une porteuse de pain ou la fille d’un riche trafiquant, qu’importe, pour choisir un régime matrimonial qui protège tout le monde et ne blesse personne, appelez votre avocat.
Vous allez enfin mourir heureux d’avoir tant vécu et voulez exprimer en toute sécurité et discrétion votre gratitude envers une maîtresse fidèle, appelez encore votre avocat.
L’avocat aujourd’hui a autant de visages qu’il y a d’honnêtes gens et de criminels dans le monde.
Il y a :
l’avocat féru d’informatique qui rêve de remplacer les tables de la loi, trop vagues à son goût par des tables d’actuaire et le juge trop humain par un robot sans cœur et sans faiblesse.
l’avocat au cœur simple qui pense que tout drame humain comporte sa solution comme toute énigme policière.
l’avocat humaniste prêt à faire condamner l’humanité au nom de son amour du genre humain.
l’avocat spécialiste, prud’hommes, loyers, accidents pour qui il n’existe pas de problème majeur, les textes bons ou mauvais (mais ce n’est pas son problème) étant là et ayant force de loi.
- Vous ne pouvez plus payer votre loyer, c’est fâcheux, mais il faudra le faire. Tout ce que je pourrai obtenir pour vous, ce sont des délais.
- La victime a surgi inopinément du brouillard sur un chemin de traverse. C’est ennuyeux mais on vous dira que vous deviez garder le contrôle de votre véhicule. Je pourrai vous éviter une sanction trop forte mais pas le paiement des dommages et intérêts.
- Votre patron ne répond jamais à votre salut, c’est odieux mais cela ne constitue pas une rupture abusive de votre contrat de travail.
- Même le football a aujourd’hui ses spécialistes.
À côté de tous ceux-là, dignes d’estime, il y en a fort heureusement aussi d’autres, dignes d’admiration. J’ai eu le bonheur d’en rencontrer quelques-uns :
Jacques Isorni, avocat de l’Algérie Française, se précipitait vers moi, avocat du F.L.N., que le Conseil de l’Ordre s’apprêtait à susprendre, pour me dire :
« Ne cédez pas »
.
Jean-Louis Tixier Vignancour, avec qui j’ai défendu un confrère victime d’écoutes et qui, un soir où je m’étais rendu chez lui organiser cette défense, m’offrit le champagne pour saluer ma visite, disait-il, dans l’antre du fascisme.
Albert Naud, Résistant et défenseur passionné de Pierre Laval qui voulut bien me défendre aussi devant le tribunal militaire où j’étais poursuivi pour offense à magistrats (militaires).
Paul Baudet, membre du Conseil de l’Ordre quand je fus élu premier secrétaire de la Conférence et qui me dit
« gardez le sourire quand vous me ferez pendre »
, j’étais alors membre du PCF, et qui sut à la prison de la Santé conduire son client Jacques Fesch condamné à mort.
Dieu sait qu’ils n’étaient pas de la même chapelle mais ils avaient en commun des qualités rares de nos jours : le courage, l’indépendance, le sens de l’humain, le courage de tenir tête à la meute au point de risquer la prison ou la suspension, l’indépendance face au totalitarisme de la pensée unique, l’intuition profonde qu’aucun procès n’atteindra jamais la vérité d’un accusé.
•
Chacun de nous, quelles que soient ses occupations, invente, un jour ou l’autre, un double idéal qu’il interroge à chaque moment important de sa vie.
- Qu’aurais-tu fait à ma place ? Aurais-tu agi de même ?
C’est ainsi qu’est né pour moi Robnoir.
Il me ressemble sans doute mais il n’est pas moi. Il est moi tel que je voudrais être, plus libre, plus hardi, plus accompli.
Quand je referme les recueils de plaidoiries des grands anciens, les romans ou pièces de théâtre qui alimentent ma passion judiciaire, les essais et mémoires de tous ceux qui se sont intéressés aux problèmes de la Justice, – non pas ceux de son quotidien mais ceux de son essence même – c’est lui que j’appelle.
J’écoute ses confidences.
Je l’écoute dialoguer avec ses clients, qui parfois ressemblent aux miens, dans la crasse des parloirs de prison.
Je l’entends dans des lieux plus chics ou dans son cabinet, faire face à ses adversaires notables ou magistrats. Et j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant pour vous aussi de l’écouter.
Avec lui le roman judiciaire se sépare définitivement du roman policier. Là où les autres prétendent traquer la vérité, en quête de certitude comme d’une béquille, lui vole sur les ailes du doute, non pas en cynique mais en amoureux de la vie tout simplement.
Ma vocation est née au Quartier Latin. J’étais étudiant, mais elle venait sans doute de plus loin.
Après tout, quand naît l’enfant, il a déjà neuf mois, en dépit de ce que racontent les avorteurs. Elle m’est apparue soudain et par hasard : un ami fut abattu un jour par son ex-fiancée. Elle l’avait bafoué, il s’était résigné à la quitter ; elle était revenue le supplier de reprendre la vie commune et, devant son refus, l’avait tué.
J’allais assister au procés par piété et curiosité mélangées et comptais y passer une heure ou deux ; j’y suis resté trois jours, fasciné par le rituel de la mise à mort de la meurtrière dont je n’oublierai jamais le regard sans fond de statue. Il est toujours dangereux de vouloir se reconnaître au miroir des autres. Venu pour la victime, je ressortais de ces trois journées obsédé par son bourreau et décidé à devenir avocat.
Dix ans plus tard, sanctionné par le Conseil de l’Ordre pour avoir apporté trop de passion dans ma defense des terroristes du FLN, je m’étais réfugié au Maroc lorsque j’appris par les journaux, après son suicide, que cette femme y avait refait sa vie, sous un faux nom.
Ce personnage m’a accompagné ainsi dix ans, à la fois proche et inconnu, comme un personnage de roman, Julien Sorel ou Jacques le Fataliste, mais d’un roman vrai, que j’aurais pu rencontrer et qu’il me semble avoir connu. Tout nous opposait pourtant. Nous avions à peu près le même âge, mais je venais d’un milieu progressiste, comme on dit, et elle d’un milieu d’affaires. J’étais volontaire chez de Gaulle à l’heure où elle flirtait avec un jeune marin allemand à Lorient, sa ville natale.
Et cependant, lors de son procès, mon cœur battait pour elle. Sans doute aimais-je déjà les causes indéfendables, celles qui appellent la loi de Lynch et qui m’ont toujours fait mépriser la foule, surtout quand elle confond l’impunité et la morale. Ce procès fut en effet une abominable chasse à l’homme : d’un côté, un parterre de gens honnêtes, facilement en règle avec eux-mêmes, comme toujours, s’esclaffant aux saillies d’un président, d’un procureur et d’une partie civile rivalisant de vulgarité ; de l’autre, sous une épaisse chevelure rousse, ce regard inoubliable où n’apparaissait aucun sentiment terrestre.
C’est pour éviter cette épreuve qu’un mois plus tôt, dans l’obscurité de sa cellule, à la prison des femmes de la Roquette, elle s’était ouvert les veines, répandant sur le sol un litre de son sang. Elle avait écrit aparavant, au président de la Cour d’Assises, une lettre qui le laissa froid :
« Je suis obligée de vous écrire dans le noir car je ne veux pas allumer la veilleuse. Je ne sais si vous pourrez me lire. Peut être ne le voudrez-vous même pas… Je ne veux pas me soumettre à une justice manquant à ce point de dignité. Je ne refuse pas d’être jugée, mais je refuse d’être donnée en spectacle ».
Elle s’était infligée la peine suprême, la peine de mort que s’apprêtaient à réclamer contre elle procureur et partie civile ; elle épargnait à la chancellerie l’horreur et les frais d’une exécution. L’institution refusa ce don : elle préfère en effet à la noblesse de la mort volontaire, l’horreur de la mort qu’on inflige, spécialement au terme d’une boucherie. Du moins, du fond de cette mort désirée, l’accusée pouvait-elle gifler, avant que le procès ne commence, ceux qui prétendaient la juger.
J’ai parcouru toutes les stations de ce procès, comme les stades d’une initiation. Il devint pour moi l’exemple même de l’incommunicabilité dans une enceinte judiciaire. Toute vie humaine est faite de mystère, de contradictions ; pour mieux l’entrevoir dans sa richesse, la seule place possible est l’œil du cyclone, là où tout se prépare et où tout reste étonnamment calme. Et encore faut-il attendre avec patience que les choses, d’elles-mêmes, par leur propre mouvement, se décantent, avant de nous apparaître comme un champ dévasté dans la lumière de midi.
Marquée de défis précoces, d’expériences extrêmes, cette vie exigeait, pour être comprise, le recueillement. Le procès ne fut que tumulte et grossièreté.
Dans cette vie où la recherche d’un pauvre bonheur n’avait joué aucun rôle, pas plus que le bon sens, c’est au nom du bon sens que la partie civile la sommait de s’expliquer. C’est au nom du bonheur qu’elle avait détruit que l’avocat général réclamait pour elle une mort ignominieuse.
Entrant dans leur jeu, elle aurait pu sans doute s’avilir, se rouler par terre, griffer son beau visage impassible, se mettre à genoux ; elle aurait obtenu des juges et de la salle, enfin satisfaits de la voir descendre jusqu’à eux, un peu de pitié et, bien pis, un peu de mépris ; elle ne voulut pas y consentir. Grâce lui en soit rendue.
Sa vie fut passée au peigne fin. L’accusation évoqua ses rendez-vous, en 1940, avec un jeune marin allemand de vingt ans qui lui offrait des fleurs – elle avait quatorze ans. Trois ans plus tard, elle s’engage comme infirmière. Le médecin-chef allemand de l’hôpital a cinquante-cinq ans, les tempes argentées, la distinction d’un aristocrate, la faculé d’écoute du praticien. Elle succombe à son charme.
- Avouez, lui dit le président (qui sans doute n’avait jamais rencontré pareille fortune), que cette différence d’âge a tout de même quelque chose de choquant.
Elle n’avoua rien. Encouragé par la foule, le président insista :
- Vous a-t-il prise de force ? Vous a t-il séduite ?
- Non, dit-elle, sans que l’on sût à laquelle des deux questions elle répondait. De toute manière, cela n’avait pas d’importance. L’essentiel était de rigoler en humiliant. Le ton devint plus noble quand on lui rappela que des patriotes l’avaient tondue pour cet acte de haute trahison, vengeant ainsi l’affront fait à la République et aussi, mais on n’y pensa pas, aux lois allemandes concernant l’amour en temps de guerre.
Quelques années plus tard, à la faculté, elle rencontra un garçon, tranquille, honnête, sans ambition et sans histoires. Ebloui par sa beauté, mais ignorant ses démons, il rêva de faire d’elle sa femme. Qu’il l’ait aimée n’est discuté par personne. L’avait-elle aimé, elle qui l’avait tué ? Elle qui s’était suicidée une première fois à côté de son cadavre et qu’on avait sauvée in extremis ? Carmen pourrait répondre : « Si je t’aime, prends garde à toi ».
Malheureusement, ni Bizet, ni Wilde, ni Blake, ni Dostoïevski, ne feront jamais partie de la noble compagnie des experts auprès de le cour d’appel. C’est à la lueur de leur « bon sens » que le président, le procureur et la partie civile tentèrent d’éclairer les caprices de l’amour dans le dialogue forcé de la platitude et de l’ineffable.
Le premier s’étonna qu’on pût être amants sans amour : sa vie, sans doute, n’avait pas connu de tourments. Le deuxième, qu’on pût être irrité d’être aimé : sa vie n’avait pas connu d’orages. Le troisième fut surpris qu’on pût aimer moins qui vous aimait plus, et se mettre à aimer quand on avait cessé de vous aimer. Celui-là n’avait lu ni l’Évangile ni les Caves du Vatican. À la fin du roman, après une nuit d’amour avec Geneviève, qui « se donne à lui », pour parler comme les magistrats, Lafcadio ne regrette-t-il pas de l’aimer un peu moins depuis qu’elle l’aime un peu plus ? Mais les gens de justice ont-ils le temps de lire et d’aimer ? Dans sa lettre au président, la meurtrière avait écrit :
« Je ne fais du mal qu’à ceux que j’aime le plus au monde. »
Les trois inquisiteurs, qui n’avaient jamais entendu parler du mariage du Ciel et de l’Enfer, n’y virent qu’une preuve supplémentaire de sa perversité.
Dans le testament rédigé en même temps, elle faisait d’une codétenue – une pauvresse condamnée deux fois pour infanticide – sa légataire universelle. Barbey d’Aurevilly nous montre, dans un poème, le Cid retirant son gant pour serrer la main d’un lépreux. Mais, qui lit encore l’auteur des Diaboliques ? Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov s’agenouille devant Sonia la prostituée précisément parce qu’elle est une lépreuse sociale. Mais qui lit Dostoïevski ? Les trois justiciers virent dans son geste un dernier défi, une dernière provocation.
Nous vivons dans un monde d’aveugles moraux incapables de distinguer la grandeur de l’orgueil humain de la vanité mondaine. Au terme d’un délibéré d’une demi-heure, elle fut condamnée à la réclusion à vie. D’une certaine manière, les jurés populaires avaient mis en échec les juges qui voulaient sa mort.
À la prison des femmes de Haguenau, où elle est transférée, l’humanité lui apparaît enfin parmi ses nouvelles compagnes, prostituées, empoisonneuses et voleuses, plus vraies que les masques qu’elle avait rencontrés jusqu’alors. En prison, la vie est cruelle, certes, mais authentique. À La Roquette, elle s’était prise d’affection pour la plus coupable mais aussi la plus malheureuse des prisonnières. À Haguenau, elle se dévoua à celles dont l’avenir était sans issue et la nuit sans promesse de lendemain.
Six ans plus tard, libérée pour bonne conduite, elle termine ses études de médecine, interrompues. En 1962, diplômée, elle sollicite un poste d’interne au Maroc, à l’hôpital d’Essaouira, l’ex-Mogador. Sa demande est acceptée : une nouvelle vie commence. Très vite, elle rencontre un jeune ingénieur français qui s’occupe de recherches minières. Bientôt, il vient la chercher à la sortie de l’hôpital. Tout, désormais, va très vite. Un soir, ils sont assis face à face, comme souvent. « J’ai des choses très graves à te dire », commence-t-elle, et elle lui dit tout. Le lendemain, ils se retrouvent : « Je préfère ne plus te revoir, comprends-moi », dit-il.
Le dimanche suivant, le médecin de garde téléphone au médecin-chef :
- Venez vite. Depuis deux heures, on entend le même disque tourner dans l’appartement de Mlle X… Le médecin-chef accourt : la porte est fermée. On l’enfonce. Elle est étendue sur son lit, morte ; le disque tourne toujours, un enregistrement rare, un chant d’au-delà la joie et la souffrance, la Sonate 106 de Beethoven.
La nouvelle, à la fois de sa présence et de sa mort, me frappa de plein fouet. Je regrettai de n’avoir pas connu sa présence plus tôt ; j’aurais franchi la lourde porte de l’hôpital, et traversé le jardin rempli de fleurs, quand il en était encore temps, pour l’interroger à mon tour. Car, vous le devinez peut-être maintenant, pour moi, la justice a un visage de meurtrière. Juger n’est pas punir, ni même prévenir, comme disent de charmants humanistes. Juger, c’est comprendre, c’est aimer, et aimer qui vous ressemble le moins, car c’est cela qui vous révèle le plus de vous-même.
J’en voulais à ceux qui étaient responsables de sa mort, ses victimes sans courage, celui qu’elle avait dû tuer, l’autre qui s’était enfui parce qu’il ne supportait pas son regard et l’avait contrainte au suicide, par dégoût. M’interrogeant sur elle comme sur tous mes clients assassins, incendiaires ou sacrilèges, je me demandais à quel personnage de légende elle pouvait renvoyer et une voix dans la nuit m’a crié Penthésilée. Non pas l’Amazone d’Homère, blessée à mort par Achille et dont il s’éprend, mais l’héroïne de Kleist, qui tue et dévore le héros :
« Il est certes plus d’une femme pour se pendre tant, oh tant, que je te mangerai ! Mais à peine ont-elles dit ces mots qu’elles se sentent déjà rassasiées qu’au dégoût. Je n’ai pas fait ainsi, ô Bien-Aimé ! Lorsque, moi, je me pendais à ton cou, c’était pour tenir mot pour mot, cette promesse ».
Elle se tue ensuite :
« Maintenant, je descends en mon sein comme au fond de la terre et j’en extrais, aussi froid que du métal, un sentiment destructeur. Ce métal, je le purifie au feu de la détresse et l’y fais aussi dur que l’acier, puis je le plonge pour l’en pénétrer dans le poison corrosif du remords ; je le porte sur l’enclume éternelle de l’espérance et je l’affine et je l’effile en poignard, et à ce poignard enfin j’offre mon cœur ».
